‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 12 sur 81 · III · texte numérisé non relu

III

position pour tout calomnier, sans craindre que le mensonge soit immédiatement suivi du démenti , ou que la défense n'obtienne la même solennité que l'attaque, ont fait entendre leur censure !... semblables au serpent caché sous les Heurs, au milieu des louanges arrachées par la crainte et dictées par l'astuce, ils ont osé glisser des doutes empoisonnés sur la légitimité de la conduite du général et sur le résultat des opérations de son intrépide armée ; jetant ensuite une partie du masque dont ils s'étaient couverts , ils ont eu l'insolence de vous déclarer que vous ne pouviez être libres que par leur volonté!.,. Les insensés!... La liberté est le droit et le devoir de tous les peuples, et lorsqu'ils ont voulu se saisir de leur droit et remplir leur devoir, quelle est donc la puissance au monde qui croirait avoir une autorité légitime pour leur accorder ou leur refuser sa sanction? De pareils discours paraîtraient le comble du délire , si tout ce qui se passe autour de nous ne nous donnait l'affligeante certitude que ces traits épars tiennent à un système lié pour détruire la liberté sur le globe, pour anéantir la république française, et par conséquent tout ce qui peut l'affermir et l'honorer.

Et quoi de plus propre, en effet, à remplir ce double but que d'avoir à côté d'elle une population nombreuse, régie par des principes identiques, et qui, participant aux mêmes résultats, sans les avoir achetés par les mêmes infortunes, prouvera par le fait que nos calamités passées tiennent à une révolution, c'est-à-dire à l'absence momentanée de tout gouvernement, et non au gouvernement républicain.

N'est-il pas, au surplus, bien étrange que certains hommes, dans notre république , jettent de la défaveur sur les changements arrivés dans le nord de l'Italie ; résultats que les ministres les plus éclairés de nos rois les plus despotes regardèrent comme un chef-d'œuvre de politique, aussi intéressant pour l'humanité en général que pour la France et l'Italie en particulier; résultats qui, s'ils eussent été plus tôt aperçus, auraient épargné trois ou quatre siècles de guerre et d'innombrables malheurs?

Non, guerriers immortels, vous n*aurez pas opéré tant de prodiges en Italie sans y laisser un monument durable de votre gloire : un État libre, et des alliés fidèles à votre patrie. Non, peuples de la Cisalpine, vous n'aurez point goûté les premiers fruits de l'indépendance pour retomber dans les fers. Quelques misérables intrigues dirigées par des fauteurs connus du despotisme, ou les discours plus ou •moins équivoques de ces hommes qu'on a vus se jeter dans tous les partis, ne régleront point vos destinées. L'envieux serpent usera ses dents sur la lime, et les pygmées ne déiruiront pas l'ouvrage des géants; l'armée d'Italie est toujours là, ses illustres chefs sont prêts à diriger son courage, Buonaparte est encore à sa tête, et le Directoire exécutif, malgré les embarras qu'on lui suscite et les crimes qu'on est toujours prêt à lui supposer, soutiendra de tous ses efforts la liberté de la Cisalpine.

Votre gouvernement et votre nation , citoyen ministre, peuvent donc se reposer sur la grandeur et la loyauté de la nation française, sur le courage et l'habileté de ses guerriers, et sur la droiture et la constance du Directoire exécutif. Son vœu le plus ardent comme sa volonté la plus ferme c'est que vous soyez heureux et libres.

Qu'il soit en même temps permis à des amis sincères, vos aînés en révolution, de vous donner le résultat d'une longue et pénible expérience et de vous indiquer avec franchise le moyen qui leur paraît le plus puissant pour vous faire atteindre ce double objet. Ce moyen c'est la modération; non pas cette pusillanimité de caractère, cette molle insouciance, cette timide réserve qui n'ose attaquer le vice de front et défendre courageusement la vertu; non pas ce défaut de vues qui vous empêche de saisir les choses dans leur ensemble, et cette faiblesse de cœur qui vous fait sacrifier des milliers d'hommes et quelquefois l'État entier à des intérêts partiels. Cette prétendue modération, que l'on a trop vantée, fit presque toujours, dans les révolutions, autant de mal que le crime. La qualité précieuse dont nous parlons naît également et de l'élévation de l'esprit et de la force de l'âme; elle se compose de la rectitude de jugement

qui vous fait saisir en tout le point précis et vous dirige sans déviation dans un juste liiilieu, et en même temps de cette véritable énergie et de cet indomptable courage qui vous maintiennent inébranlables sur la ligne que vous vous êtes tracée, sans jamais céder ni aux menaces des rois ni aux tourmentes populaires. C'est là cette modération , vertu des grandes âmes, qui seule écarte des peuples et des gouvernements la corruption et la terreur , qui seule place les individus comme les États dans leur véritable assiette, en les éloignant également de l'exagération qui brise tout sans rien produire que des ruines et des haines , et de la faiblesse qui laisse tout périr sans rien animer et sans enfanter autre chose que le dégoût et le mépris; enfin c'est elle qui fait régner au sein des nations , dans la plus touchante harmonie, la liberté, la paix et le bonheur.

Veuillez bien, citoyen ministre, transmettre à votre gouvernement et à votre nation les témoignages de notre sincère attachement et de nos vœux pour leur prospérité. Quant à moi, je puis vous le dire avec vérité, un des jours qui aura répandu le plus de charme sur ma vie est celui où j'aurai été -assez heureux pour porter moi-même la parole, au nom du gouvernement français, au premier envoyé d'un peuple qui vient de briser son joug.

Recevez particulièrement, citoyen ministre plénipotentiaire, les témoignages de la satisfaction qu'éprouve le Directoire exécutif en vous voyant désigné pour résider auprès du gouvernement. H ne doute pas que dans votre séjour ici vous ne vous acquériez l'estime des Français, comme vous avez obtenu depuis longtemps celle de vos concitoyens.

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