RÉPONSE A BERNADOTTE
Le général, dans son discours, après avoir déclaré que l'armée d'Italie, qu'il allait bientôt rejoindre, soutiendrait jusqu'au dernier soupir la constitution de l'an m et son gouvernement républicain,
ajoutait : a Et vous , dépositaires suprêmes des lois, certains du « respect et de l'obéissance conslitutionnelie des soldats de la « patrie, continuez d'exciter l'admiration de l'Europe; comprimez « les factions et les factieux ; terminez le grand ouvrage de la paix. « L'humanité la réclame, elle désire qu'il ne soit plus versé de «sang. Mais si, comptant sur nos divisions domestiques; si, « comptant encore plus sur leurs liaisons avec les déserteurs de « la cause de la liberté; si, dis-je, nos ennemis formaient des « prétentions exagérées, nous reprendrons les armes et nous mar- « cherons au combat avec l'appareil menaçant qui suit les armées; « mais nous marcherons assurés de la justice de notre cause et « précédés par l'augure de la victoire. »
Le 1 résident du Directoire lui fit la réponse suivante :
Brave général,
C'est en vain que les éternels ennemis de la liberté française redoublent d'efforts pour la renverser; c'est en vain que pour les seconder de lâches déserteurs de la cause républicaine ont, par un pacte honteux, vendu à l'étranger et à la race des Bourbons et leur honneur et leur patrie; que chaque jour leurs mains criminelles sapent l'édifice de nos lois et que leur bouche impure essaye de ternir Téclat des plus étonnants, des plus nobles, des plus touchants résultats de la forme de notre gouvernement et du triomphe de nos armées. C'est en vain qu'ils tentent tout pour armer les citoyens (naguère si paisibles) les uns contre les autres, qu'ils veulent rallumer le flambeau des guerres civiles afin de dévorer la république et de relever la monarchie sur ses sanglants débris; que sans cesse ils énervent l'action executive et déversent l'infamie sur ceux qui la dirigent, d'abord afin de pouvoir dire que le gouvernement républicain est trop faible pour maintenir la paix et l'ordre public, et en second lieu, pour trouver moins d'opposition à leurs projets subversifs; c'est en vain qu'on jette au milieu de nous le levain de la plus dangereuse fermentation et les brandons d'une éternelle discorde, en rappelant par nombreuses bandes, au sein de la France, les suppôts du fanatisme et ceux de l'aristocratie, et cela lorsque le temps n'a pas encore
donné au gouvernement cette stabilité et aux lois cette vigueur qui ne s'acquièrent que par la pratique et par l'habitude ; qu'au lieu de faire prospérer le régime républicain et de fortifier la constitution par tout ce qui peut lui donner de la splendeur et du nerf, on n'agit en tout que pour l'affaiblir et la défigurer, et n'en plus faire qu'un simulacre informe, sans corrsistance et sans couleur; c'est en vain que, loin de s'occuper à mettre les âmes et les esprits d'accord avec la forme du gouvernement , on a constamment travaillé à éteindre l'esprit public, tellement qu'on est parvenu à dégrader une jeunesse naturellement ardente et généreuse, une jeunesse qui, suivant l'impulsion de son âge et les nobles élans d'une âme élevée , se montra si sensible aux premiers accents de la liberté. On est parvenu (la postérité le croira- t-el le?) à lui faire appeler un maître et demander des fers pour des mains qui peuvent rester libres !
Enfin, c'est en vain que la plus affligeante pénurie, prolongée depuis si longtemps, et qui est le premier fruit de tout cet affreux système, vient encore augmenter la difficulté des circonstances. Semblable à Hercule, la république naissante étouffera tous les serpents qui assiègent son berceau.
Non, généreux soldats, le fruit de tant dé triomphes, dont on nous présente encore ici de nouveaux monuments, ne sera pas perdu ! Les tentatives des ennemis ouverts seront vaines, et l'œuvre de ténèbres de ces hommes qui invoquent sans cesse la constitution en la violant sans pudeur ne sera point consommée : elle retombera sur ses auteurs.
Déjà l'audace des républicains, toujours nourrie par la vue de vos glorieux trophées et le récit de vos incroyables exploits, s'est réveillée, et chaque instant verra croître leurs phalanges. Déjà ceux-là mêmes qui avaient jeté des regrets sur l'ancien régime, ramenés à des idées plus saines par l'établissement d'un gouvernement qui assurait leur repos, se demandent avec inquiétude quel était notre état lorsque le gouvernement était respecté et qu'il s'affermissait chaque jour, et quel il est maintenant, depuis que de
perfides ou imprudents novateurs l'attaquent sans cesse et font tant d'efforts pour l'ébranler?... Et leurs cœurs, centristes par une différence aussi affligeante entre le moment présent et ceux qui viennent de s'écouler, forment des vœux ardents pour la stabilité de la république, dont le renversement ne leur présage avec certitude que de longues et cruelles angoisses.
Ainsi, les amis ardents de la liberté et les amis de la paix et de la tranquillité publique ont senti qu'un intérêt commun devait les unir étroitement pour conserver un ordre de choses sans lequel leur salut et leurs jouissances sont également menacés.
Quant au Directoire exécutif, il bravera tout pour assurer aux Français leur liberté, leur constitution, leurs propriétés, leur repos et leur gloire, fruits trop mérités de sept ans de travaux et de malheurs et d'une suite inouïe des plus étonnantes victoires ; il ne pactisera point avec les ennemis de la république pour en faire un honteux trafic. Ses devoirs seuls seront sa règle ; il ne se laissera point effrayer par les dangers les plus réels, non plus que séduire par de trompeuses promesses. Il ne reconnaîtra d'autorités que celles que la constitution a créées et il ne les reconnaîtra que dans la ligne qu'elle leur a tracée. Il n'oubliera pas qu'elle doit régner également sur tous, et que l'autorité qui se place au-dessus d'elle a, par là même, cessé d'être légitime. Il se rappellera que nul des pouvoirs institués par la constitution n'a le droit de la changer dans son ensemble, ni dans aucune de ses parties (art. 375), et que le peuple français remet le dépôt de la présente constitution, non-seul-ement à toutes les autorités constituées, mais même à la vigilance des pires de famille, aux épouses, aux mires, a l'affection des jeunes citoyens, etc. (art. 376). Et certes, le Directoire exécutif regardera comme son premier devoir de garantir de la plus légère atteinte cette constitution, qu'un simple citoyen a le droit et le devoir de défendre avec vigilance et fermeté. Le nombre ou l'espèce de ses ennemis ne l'épouvantera pas, et s'il devait périr dans une entreprise aussi sacrée et avec des intentions aussi pures, eh bienl il participerait à
la gloire des héros morts pour la défense de la patrie, puisqu'il aurait péri pour la sauver, tandis que ses ennemis, même vainqueurs, partageraient l'opprobre qui accompagne toujours dans la postérité le nom des esclaves volontaires et celui des traîtres.
Tels sont, brave général, les sentiments qui animent le Directoire exécutif. La vue des trophées que vous lui présentez, arrachés aux ennemis par les armées républicaines, rélève aux plus sublimes idées et redouble encore son énergie. Il en jure par la volonté nationale et la valeur de nos guerriers : la république sera sauvée, la république sera puissante, glorieuse et tranquille!
Qu'il est en même temps agréable pour le Directoire exécutif, d'avoir pour interprète entre lui et les défenseurs de la patrie un des plus illustres généraux qui les conduisirent si souvent à la victoire, et dont le nom s'est également illustré et sur les bords du Rhin et sur les rives du Tagliamento ! Qu'il est doux aussi pour moi d'être l'organe de mes collègues dans l'expression de leur reconnaissance et de leur admiration pour tous vos intrépides camarades et pour vous, et de pouvoir en ce moment presser sur mon cœur le brave général Bernadotte.