‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 3 sur 81 · DU CULTE RELIGIEUX · texte numérisé non relu

DU CULTE RELIGIEUX

Faut-il des dogmes et un culte religieux ?

Je crois qu'il est impossible qu'un peuple puisse s'en passer. Autrement il se jettera dans les superstitions les plus grossières, parce qu'il trouvera toujours des charlatans pour effaroucher son imagination et vivre à ses dépens. 11 y a plus : sans quelques dogmes et sans aucune apparence de culte extérieur, vous ne pouvez ni inculquer dans l'esprit du peuple les principes de la morale, ni la lui faire pratiquer.

Je conçois qu'un homme qui a reçu une éducation soignée, qui s'est accoutumé à la réflexion, qui a puisé dans ses études ei dans toutes les circonstances de sa vie certaines

idées de convenance et un amour raisonné de l'ordre, peut, sans croyance et sans culte, exercer toutes les vertus sociales; mais cela n'est pas vrai d'un peuple.

La multitude (et c'est le cas de dire avec La Bruyère : Bie7i des gens en font partie qui ne s'en doutent pas), la multitude ne peut s'élever à ces idées d'ordre et de convenance qui supposent un esprit exercé à la méditation et un goût délicat ; il faut lui donner un point d'appui positif, un dogme ou deux qui servent de base à sa morale, et un culte qui en dirige l'application ou du moins qui l'y rappelle. Sans cela le peuple se perdra dans le vague de ses idées, et jamais vous ne l'amènerez à la pratique fixe et constante de ses devoirs parles arguties d'une subtile métaphysique. D'ailleurs, l'histoire et notre propre expérience nous ont assez prouvé que les passions sont toujours plus fortes que la raison, même chez les gens éclairés; que doit-ce être chez les hommes que leur position a privés de lumières? Ce serait donc une folie de croire (ju'il ne faut pas un autre guide que les froids calculs de la raison pour retenir l'homme en société dans le sentier de la vertu.

Mais s'il importe qu'un peuple ne soit pas sans une religion, il est également essentiel, et pour le maintien de la morale et pour celui de la liberté publique, que les dogmes de cette religion et ses rites soient d'une extrême simplicité. Je veux même qu'il n'y ait point de prêtres comme dans quelques sectes chrétiennes, ou tout au moins qu'ils ne fassent point corps de sacerdoce. H faut, en un mot, que le prêtre ou le ministre ne soit revêtu d'aucun caractère, ni de fait, ni d'opinion; il est très-important qu'il ne soit considéré que comme le ministre de l'association religieuse, et*que jamais il ne puisse se croire ou se dire celui de Dieu même , ce qui est tout à la fois un blasphème et le véritable principe de la tyrannie sacerdotale. Autrement la superstition étouffe le génie et altère les sources de la morale. Le sacerdoce achève delà corrompre : la superstition prend la place de la religion; le prêtre usurpe celle de Dieu même. Alors un peuple, au lieu d'être religieux, n'est plus qu'imbicile et crédule ; l'adorateur du vrai Dieu est converti

en stupide et servile exécuteur des volontés du ministre du culte; l'extravagance et la terreur courbent jusqu'à terre une âme que la reconnaissance envers l'Être suprême, l'admiration de ses œuvres et l'amour de ses semblables auraient élevée aux plus sublimes vertus et douée des affections les plus douces.

Enfin, lorsqu'un culte est chargé de dogmes et de pratiques minutieuses, il rétrécit l'esprit et le rend incapable d'aucun élan généreux.

Ce n'est pas tout encore : pour maintenir sa puissance, le ministre d'un tel culte a grand soin, dans ses instructions, de ne vous occuper que de la foi ; c'est-à-dire, de vt us garnir le cerveau, bon gré, mal gré, d'une foule d'absurdités, et de vous recommander avec le plus grand soin de ne négliger aucune des pratiques extérieures de dévotion : c'est ainsi qu'il maintient sa domination ef ses richesses ; car alors il se rend nécessaire entre vous et le ciel; comme un intermédiaire sans lequel vous ne pouvez rien, sans lequel vous n'êtes rien. C'est ainsi qu'il s'empare de vous à tous les instants du jour, et qu'il vous environne de liens que sa présence continuelle vous empêche de briser. Enfin, dans les courtes instructions que lui permettent de faire des cérémonies aussi multipliées que ridicules, il ne reste aucune place pour développer les principes de la morale, et pour éclairer l'homme sur ses véritables devoirs.

D'un autre côté, le sectateur d'une pareille religion, quand il a fait de grands efforts pour croire les choses les plus incroyables, quand il a assisté à mille cérémonies insignifiantes, consumé presque tous ses instants dans la pratique de cent momeries plus puériles les unes que les autres, débité de longues prières, souvent inintelligibles et presque toujours sans objet ; ce sectateur, dis-je, croit avoir rempli tous ses devoirs envers Dieu et envers les hommes. N^n-seulement il ne doit plus rien à sa famille, à ses voisins, à son pays, mais encore il devient dédaigneux, hautain, irascible, insultant, par suite de la haute idée qu'il a de sa propre perfection et de la grande faveur qu'il croit s'être acquise à la cour céleste. Tels sont les effets inévi-

tables d'une religion surchargée de dogmes et de pratiques inutiles. Tel est bien le cas de la religion romaine, de toutes les sectes chrétiennes la plus opposée aux progrès et à l'exercice de la saine morale et la plus contraire à l'établissement et au maintien de la liberté.

Dans un culte très-simple, au contraire, lors même qu'on n'est pas assez heureux pour qu'il s'exerce sans ministre, au moins ce ministre n'ayant qu'une couple de dogmes à proposer à votre croyance, et point ou très-peu de pratiques extérieures à vous prescrire, est obligé, pour ne pas paraître inutile, de vous entretenir de vos véritables devoirs. De son côté, le sectateur ne se croit quitte envers Dieu et envers les hommes que par l'exercice constant des vertus domestiques et des vertus publiques, puisque rien autre chose ne lui est demandé.

Aussi voyez un pays catholique et un pays calviniste, par exemple, et comparez-les (toutes causes influentes d'ailleurs égales) ; vous trouverez dans le pays calviniste des ménages plus heureux, des femmes plus chastes et plus économes, des maris plus tendres et plus laborieux , des enfants plus chéris et plus respectueux, un raisonnement plus sain, un pays mieux cultivé, en un mot, un peuple plus actif, plus industrieux, plus charitable,, meilleur et plus content ; beaucoup plus d'esprit public et de véritable amour de la patrie.

L'existence d'un Dieu rémunérateur de la vertu et vengeur du crime, l'immortalité de l'âme, conséquence, pour ainsi dire, naturelle de cette première proposition ; voilà les fondements d'un culte utile à un peuple ; sans eux tout l'édifice de votre morale s'écroulera, parce que vous aurez bâti sur le sable, ou plutôt tous vos matériaux se disperseront à mesure que vous croirez les avoir placés, parce qu'ils seront jetés dans le vague. Mais ces deux dogmes suffisent; avec un plus grand nombre vous n'élevez qu'un édifice monstrueux où l'homme s'égare et s'éloigne, à chaque pas, du sanctuaire de la raison et de celui de la justice, un antre à mille détours obscurs où des imposteurs, se disant les ministres du Très-Haut et les interprètes de sa vo-

lonté, le conduisent à leur gré d'erreurs en erreurs. Là, ils emploient tour à tour les plus terribles menaces ou les promesses les plus flatteuses, l'avenir le plus affreux ou la p4us riante perspective pour le rendre faible et méchant; car ils régnent sur lui en raison de cette faiblesse même, et en raison de la supériorité qu'ils se donnent sur des êtres auxquels ils se sont ménagé l'occasion de faire des reproches plus ou moins fondés.

S'il faut une croyance et un culte religieux aux sociétés politiques, s'il importe que cette croyance et ce culte soient d'une grande simplicité pour le profit de la morale en général, pour le soutien de la constitution, lorsque cette constitution est républicaine et basée sur des principes simples et clairs, combien la position où nous sommes ne rend-elle pas l'application de ces vues et de ces maximes indispensable et pressante? Lorsqu'on a abattu un culte, quelque déraisonnable et quelque antisocial qu'il fût, il a toujours fallu le remplacer par d'autres, sans quoi il s'est, pour ainsi dire, remplacé lui-même, en renaissant de ses propres ruines. Telle est précisément la position où se trouve la France, et c'est la cause la plus puissante et la plus active des tiraillements que nous éprouvons encore, malgré la force de la constitution et l'éclat de nos victoires. Il est donc pressant, je le répète, d'arrêter des efforts aussi funestes-dans leurs conséquences; car, indépendamment de ce que le culte romain est, par son essence, fauteur du despotisme, et qu'il renferme tous les vices que nous avons détaillés plus haut, qu'on se représente les fureurs du sacerdoce lorsqu'il serait dirigé non-seulement par l'esprit de domination, d'exclusion et de cruauté qui l'a toujours caractérisé dans toutes ses querelles, mais encore par le désir le plus effréné de la vengeance et la rage d'avoir été humilié et dissous. Ce n'est pas que je craigne toutefois que jamais le clergé romain revienne à former en France un corps reconnu par l'État; c'est une pure chimère. Mais que de maux il nous a faits, et que de maux il doit nous faire encore, si nous ne tentons la voie la plus simple et la plus sûre pour lui ôter tout reste d'influence !

«2 MEMOIRES DE LAREVELLIËRE-LÉPE AUX.

Le culte doit-il être adopté et réglé par la législation?

11 est peut-être telle circonstance où l'on pourrait répondre par l'affirmative; mais en thèse générale, et dans la position particulière de notre république, c'est une chose aussi dangereuse que contraire aux principes. Seulement, par tous les motifs que nous venons de développer, il est du devoir des chefs de l'État de favoriser, sans le paraître, l'établissement de nos maximes et leur propagation par tous les moyens possibles de gouvernement et d'adminirtration; mais quelque pur et quelque sage que soit un culte religieux, dès que la loi le reconnaît, il est impossible qu'il ne s'altère pas dès sa naissance, par l'ambition des ministres et celle des sectateurs eux-mêmes, qui auront bientôt oublié toutes les maximes d'une tolérance universelle et d'une fraternité générale pour se rendre dominants et exclusifs, au moyen de la suprématie qui leur aura été donnée. Vous verriez alors promptement renaître les richesses et la tyrannie d'un clergé non moins ambitieux peut-être et non moins sanguinaire que le clergé romain, qui dans tous les temps fit verser en France tant de fleuves de sang. D'ailleui's, par une conséquence naturelle de ce principe que personne ne conteste, et qui n'admet aucun empire de la loi sur la liberté des conscieiices, vous ne pouvez pas soumettre un ou plusieurs cultes à un ou à plusieurs autres : ce qui existe cependant de fait, lorsque la législation se mêle d'im ou de plusieurs cultes d'une manière plus particulière.

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