‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 4 sur 81 · DE L.\ POMPE DANS LE CULTE RELIGIEUX · texte numérisé non relu

DE L.\ POMPE DANS LE CULTE RELIGIEUX

Beaucoup de personnes, en adoptant les vues générales qui viennent d'être présentées sur cette matière, croient cependant que les cérémonies du culte, quoique' peu nombreuses, doivent être accompagnées d'une grande pompe. Je conviens qu'il faut frapper les yeux de la multitude, et fixer son attention par un éclat imposant; mais ce n'est pas encore l'occasion. Chaque chose a s:i place marquée dans un bon système politique, et ce ne sont pas les yeux

et rimagination qu'il faut frapper ici, c'est le cœur. L'objet de la religion dans Tordre social bien entendu est uniquement de rendre Thomme juste et bon ; elle doit tendre, en conséquence, à verser abondamment dans son cœur les pencbants les plus affectueux. C'est par l'onction dans les discours, c'est par une morale douce et pénétrante, par des chants simples, nobles et touchants, par une attendrissante harmonie entre tous les membres qui se réunissent dans le même lieu pour rendre grâces à l'Éternel et s'exciter respectivement à la vertu, c'est par un ordre exact et une grande décence; enfin, c'est par des moyens qui charment, qui persuadent, qui entraînent, qui retiennent puissamment, qu'il faut lier l'homme au culte de la Divinité, et non par des tableaux qui l'amusent ou qui i'étonnent au lieu de l'instruire et de le toucher, de manière que, loin de servir au culte, ils en rendent l'effet nul, et l' éloignent tout à fait de son véritable objet, qui doit être, comme nous venons de le dire, de rendre l'homme essentiellement bon, et de lui donner le goût de l'ordre et celui d'une simplicité décente dans l'intérieur de la famille, plutôt que celui de la représentation et d'un faste stérile. D'autres inconvénients résultent d'un culte- pompeux. Les membres de la réunion semblent n'être que spectateurs dans une scène dont les prêtres sont tout à la fois les directeurs et les acteurs : ce qui donne à ceux-ci trop d'importance, et aux autres citoyens trop peu d'intérêt. 11 faut, lorsque vous êtes forcés de vous servir de ministre, que vos rites soient tellement organisés que celui-ci ne fasse, pour ainsi dire, que les présider. D'ailleurs, cette pompe qui résulterait d'un certain éclat, vous ne pourriez l'admettre que dans certains lieux ; tandis que celle qui résulte de l'ordre, de la régularité et surtout de l'excellence de l'objet et d'un sentiment général de bienveillance, vous pouvez l'obtenir partout, et il existerait alors dans votre institution non-seulement une unité. relative, mais même une unité absolue.

Je me rappellerai toute ma vienne anecdote qui est une preuve bien frappante de ce que j'avance. J'assistai un jour, avec ma femme et mes deux filles, à roffice des cal-

vînistes dans l'église de Saint-Thomas du Louvre; elles étaient âgées l'une de neuf ans et l'autre de six : elles avaient souvent vu les cérémonies les plus brillantes et les plus pompeuses de la religion romaine ; ces cérémonies n'avaient été pour elles qu'un simple amusement ; elles n'en avaient pas reçu la plus légère impression. Ici, elle fut profonde. La vue de cette nombreuse assistance, maintenue dans la plus grande décence, rangée dans un ordre exact, se levant et s'asseyant aux mêmes instants ; ces touchantes prières, ce discours purement moral, ce chœur de mille ou douze cents voix répétant à l'unisson, et avec un parfait ensemble, les louanges du Seigneur ; quoique le temple fût entièrement nu, que le ministre eût pour tout habit de cérémonie une triste robe noire, et que le chant et les vers ne fussent pas bien merveilleux, tout cela cependant produisit, sur ces deux enfants, un effet si attendrissant qu'elles fondirent en larmes : leur mère et moi en fîmes autant.

Le rassemblement seul d'un grand nombre d'hommes animés du même sentiment, s'exprimant tous à la fois et de la même manière, a sur les âmes une puissance irrésistible ; le résultat en est incalculable.

Je le répète, et ne cesserai de le répéter : en morale, frappez au cœur. C'est du cœur seul que rejaillira la source de la morale, et c'est dans le cœur seul qu'elle doit être épanchée pour produire des fruits abondants. C'est par le sentiment, en un mot, beaucoup plus que par là raison, que l'homme résiste à ses propres penchants et renonce à ses goûts les plus vifs pour les sacrifier au bonheur de tout ce qui l'entoure; c'est par le sentiment qu'il préfère les privations les plus dures, et la mort même, au manque de foi, au moindre tort, à la plus petite injure volontaire envers les autres hommes ; c'est par le sentimentqu'il chérit la liberté, l'égalité, et que, sentant tout le prix de ces biens pour lui-même, loin de chercher à les ravir à autrui pour établir son crédit ou sa puissance, il sera toujours le plus zélé défenseur de la liberté politique et civile.

Les raisonnements purement métaphysiques en morale

ne produisent guère d'autre effet que de nous refroidir excessivement sur le bien que nous devons faire ; il est même rare que, d'abstractions en abstractions, ils ne nous conduisent pas à des conclusions complètement destructives de toutes les vertus sociales. En poussant ces raisonnements jusqu'où ils peuvent aller, la sagesse et la pudeur chez les filles, chez les hommes le respect pour Tinnocence et la vertu, la fidélité dans les ménages, le dévouement des parents au bonheur de leurs enfants, la reconnaissance la soumission et la tendresse des enfants envers leurs parents, la bonne foi qui fait préférer le rôle de dupe à celui de fripon, la modération dans les désirs qui rend incapable, sinon de rechercher les honneurs, la gloire ou les richesses, au moins d'employer aucune voie qui puisse offenser personne ou blesser de légitimes intérêts; le dévouement absolu à la patrie, etc. : tout cela est de pure convention ; toutes ces vertus sont de vraies chimères, de misérables préjugés qui ne sont pas faits pour troubler les jouissances ou arrêter l'ambition d'un homme d'esprit, d'un philosophe du jour, d'un penseur. Ah! laissons là ces charlatans qui, voulant se donner l'air de subtils et profonds raisonneurs, ne font qu'éloigner l'homme de la pratique de ses devoirs et de la route du bonheur. Descendez dans votre propre cœur, interrogez-le : il vous répondra par la voix aussi puissante que véridique du sentiment, que les qualités que nous venons de détailler sont des vertus réelles, que seules elles répandent sur la vie un charme qui ne s'altère jamais, que seules elles sont la source et le maintien de toute félicité privée et de tout ordre public ; que partout où elles sont méconnues ou dédaignées, le moindre inconvénient qui en résulte c'est que personne n'est content de soi-même, tout en obtenant l'objet de sa convoitise ou de son ambition, et que les sensations perdent cette délicieuse fraîcheur et cette saveur exquise qui en font tout le prix : les familles sont alors sans attachement, sans union, sans confiance, sans paix intérieure et par conséquent sans bonheur, et la grande famille de l'État présente le même tableau et d'aussi tristes résultats.

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Enfin, je l'avoue, lorsque je vois enseigner la morale avec la métaphysique et faire de beaux et graves traités uniquement fondés sur cette dernière science, mon âme se glace et mon imagination s'éteint ; je ne vois ^dans ces tristes productions que le germe du plus parfait égoïsme, de l'engourdissement le plus apathique, et souvent que les plus criminels comme les plus froids calculs de l'ambition et du vice contre l'intérêt et le bonheur communs.

Rendez l'homme aimant, vous le rendez bon ; si la force est la seconde quahté qui constitue la vertu, la bonté fut toujours la première.

Telle est, depuis bien des années, la manière dont j'envisage un culte religieux, et tel il doit êire, je crois, pour concourir au maintien d'un État libre. Mais encore une fois, ce n'est que par l'opinion et par des voies non publiques de la part du gouvernement que de pareilles institutions doivent se propager et se soutenir. Il en est d'autres, au contraire, sur lesquelles la législation et le gouvernement ne peuvent paraître indifférents: ce sont les cérémonies civiles et les fêtes nationales. Je parle d'abord des premières.

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