‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 35 sur 81 · Pie VI · texte numérisé non relu

Pie VI

est même un peu indisposée, et moi, j'ai la figure et le corps couverts de boutons. Comme c'est le tribut que payent les étrangers à leur arrivée en cette ville, je ne m'en afflige ni ne m'en inquiète. Le ministre^ n'a point encore été présenté; le roi de Naples est encore à Foggia, où il célèbre aujourd'hui le mariage de son fils. Les formes extérieures sont assez bien; on ne manque envers nous ni de politesse ni d'égards; j'en ai fait l'épreuve chez le directeur des affaires étrangères, le prince de Gastelcicala, et chez le baron de Pignatelli, auxquels j'ai été conduit par le citoyen Canclaux, ministre de France. Il faut espérer que la loyauté du gouvernement français et la grandeur de la république accoutumeront les gouvernements étrangers à traiter avec franchise, et à ne plus persécuter, incarcérer ceux qui nous aiment, uniquement parce qu'ils nous aiment. Ce n'est qu'à cette époque qu'ils pourront offrir à la France une garantie de leurs démonstrations.

La maison que le ministre a prise est dans un quartier assez éloigné de la ville, mais dans une position magnifique pour la vue. D'un coup d'oeil nous embrassons la vaste mer, la ville de Naples, le Vésuve, Portici, l'île de Caprée, et le coteau du Pausilippe. Nous sommes logés sur le quai de Chiaia; c'est là que viennent chaque soir se promener les milliers de voitures qui traînent le luxe et l'ennui des oisifs de cette grande cité. On ne peut se faire une idée juste du tapage et des cris de ce peuple, le plus bruyant de la terre. Paris n'en approche point, et nous aurons besoin de l'habitude pour supporter ce tumulte.

J'ai eu le plaisir de trouver ici le citoyen Monge, en qui j'ai reconnu de grandes lumières et beaucoup de patriotisme ; nous avons déjà eu quelques discussions sur un ou deux points, mais nous n'en sommes pas moins d'accord sur le reste. Je suis bien fâché qu'il nous quitte si vite; il retourne demain à Rome, et je l'ai prié d'unir ses instances aux

1. Le général marquis de Canclaux, mort pair de France en 1817. Onicier de cavalerie avant la Révolution, il en avait embra'-sé la cause et l'avait servie avec succès à deux reprises dans la guerre de la Vendée. (0. L. L.)

nôtres pour engager noire cher cousin Thoûin à venir appliquer sur ce pays extraordinaire ses connaissances en histoire naturelle. C'est une excursion qui, je crois, ne pourrait qu'ajouter à l'utilité dont il doit être à sa patrie. J'espère donc qu'après quinze mois de séjour en Italie, il ne la quittera pas sans avoir vu quelque cllose du royaume de Naples. Il nous sera bien doux de retrouver aussi près de lui les affections du cœur dont vous avez su tous nous faire un besoin si pressant, et si peu satisfait depuis que nous sommes loin de vous.

Trouvé.

Naples, le 20 messidor an v.

C'est ici le Japon de l'Europe; l'inquisition la plus abominable, l'espionnage partout, depuis la rue jusque dans l'intérieur des familles, exercé par tout le monde, depuis les laquais jusqu'aux grands seigneurs, récompensé par la fortune et par les cordons, enfin le plus tyrannique et le plus vil des gouvernements. Je ne sais si la liberté de penser y existe, mais je sais au moins que la Hberté de la presse y est telle, qu'il faut obtenir trois permissions pour faire imprimer une carte de visite. Je vois bien les plus belles protestations de bienveillance envers le ministre plénipotentiaire, mais je vois aussi que personne n'ose le voir, excepté les espions qu'on lui détache de la cour, et qu'il suffit qu'un habitant de ce pays mette le pied dans sa maison pour qu'à l'instant ses pas, ses démarches, ses discours soient recherchés de la manière la plus scandaleuse. Je viens d'avoir la fièvre pendant trois ou quatre jours; on m'a procuré un excellent médecin, M. Cirillo, qui a publié des ouvrages sur plusieurs parties de l'histoire naturelle et sur plusieurs points de morale et de littérature. Le lendemain de sa première visite on lui a dit : « Vous êtes allé dans la

maison du ministre de France* en avez-vous demandé la permission au ministre de Naples? » 11 est pourtant vrai que cette permission a été demandée pour louer au citoyen Canclaux la maison qu'il occupe. Quant à M. Girillo, c'est un homme plein d'élévation d'âme et de philosophie; il aime les Français, il a l'enthousiasme de la liberté, il déploie les maux de son pays et il les croit irrémédiables. Il me disait aujourd'hui qu'il donnerait sa fortune et sa réputation pour être né en France. Il m'a fait présent de ses ouvrages, et moi je lui ai fait cadeau de notre constitution. J'oubliais de vous dire que c'était l'ami intime du célèbre Filangieri.

Quoique ce pays possède peu d'hommes de la trempe du docteur Girillo, cependant il est beaucoup de personnes qui désireraient voir les Français, si elles ne craignaient encore davantage d'être punies pour les avoir vus. Gela fait que chacun se tient dans l'éloignement, sans oser ni faire un pas, ni proférer une parole. Peut-être le ministre sera-t-il plus recherché après sa présentation qui, enfin, aura lieu après-demain. Je vis ici dans un chagrin profond de ne recevoir ni lettres ni papiers publics; pas un, depuis que je suis parti de Paris! G'est à vous que je laisse à juger ce qu'on doit éprouver d'un pareil abandon. Mais non; il est impossible que vous qui nous aimez comme vos enfants, que notre excellente famille, que. nos chers amis, nous aient laissés plus de trois mois sans nous donner le moindre signe de vie. Il faut donc accuser les postes, soupçonner la fidélité de celle de Naples qui, du reste, est bien capable de supprimer lettres et journaux, surtout à mon adresse. On me fait rire en me parlant de la crainte que j'inspirais avant mon arrivée. Je crois qu'ils vont être bien rassurés quand ils m'auront vu. Ils peuvent être assurés pourtant que tout homme qui a des sentiments droits et élevés doit déusterleur tyrannie. Les prisons ici sont pleines des victimes du terrorisme de la cour. Ge terrorisme est né avec la révolution française ; tous ceux qui ont paru adopter quelques-uns de ses principes ont été frappés, et depuis trois ans des milliers d'individus gémissent dans les cachots.

On les y retient pour avoir^ connu Latouche, lorsqu'il vint en 1793. Tout le monde croyait qu'il existait un article secret dans le traité de paix avec Naples sur le sort de ces prisonniers. On croyait aussi que le ministre venait pour en réclamer l'exécution. 11 paraît que depuis la cour a repris son audace et que les détenus et leurs parents ont repris leur désespoir. Groiriez-vous que la cour de Rome fait retenir ici depuis dix-huit mois ou deux ans un M. Corona, frère d'un médecin de Rome, parce qu'il osa improuver l'assassinat de Bassville?

Les fêtes vont commencer dans trois jours; il me semble voir des sauvages danser autour des prisonniers qu'ils vont dévorer. C'est dans trois ou quatre jours que s'ouvre ce fameux théâtre de Saint-Charles, avec un opéra nouveau de Cimarosa. Nous avons ici un musicien de Paris, le citoyen Kreutzer, bon patriote, glukiste passionné; il se promet bien, à son retour, detympaniser MM. les amateurs exclusifs de la musique italienne. 11 a fait ici une ample récolte pour notre Conservatoire.

Naples, le 26 messidor an v de la république française (14 juillet).

J'ai toujours le môme regret à exprimer ; point de lettres, point de journaux, par conséquent point de nouvelles ni de nos amis ni de notre patrie. Cette privation nous est plus douloureuse que je ne pourrais le dire.

11 y a eu ici trois jours de fêtes à l'occasion du mariage du fils du roi de Naples. Je n'y ai point assisté, parce qu'il fallait être présenté, et que j'ai tenu à l'être particulièrement. J'ai mieux aimé renoncer à l'aspect de ces brillantes cohues, et faire quelque chose qui me paraît de la dignité de la République française. On m'a objecté l'usage, mais enfin on a cédé, et le roi doit fixer un jour.

J'ai dîné hier chez le général Acton, avec tout le corps diplomatique et les ministres et les grands de cette cour. On m'a beaucoup regardé, parce que mon costume leur a sans doute paru singulier; c'est celui que le Directoire a donné aux agents diplomatiques : habit bleu boutonnant jusqu'au nienton , pantalon bleu avec des bottines et un petit gland d'or, un chapeau à trois cornes avec un plumet aux trois couleurs, enfin un grand sabre attaché extérieurement sur l'habit. J'ai fait faire ce costume à Florence sur le modèle de celui du citoyen Fréville. J'ai de plus que lui les cheveux sans poudre, et cette ètrangetè a semblé beaucoup occuper. Il y a ici une personne qui croit avoir fait grand bruit et grand effet à Paris, et qui doit être bien choquée de ma fierté républicaine. J'avais appris à me défier de sa souplesse, j'ai appris en route à mépriser sa lâcheté, sa turpitude. Vous la reconnaîtrez, et d'ailleurs je parlerai d'elle plus clairement lorsque j'aurai une occasion sure.

Avis aux glukistes. On a donné avant-hier, pour l'ouverture dugrand théâtre de Saint-Charles, un opéra sérieux de Cimarosa. Ma femme l'a vu et le trouve très-mauvais; c'est le jugement du public et du roi, qui l'a dit tout haut hierau citoyen Ganclaux. Un malentendu qui m'a beaucoup fait pester m'a empêché d'aller à cette représentation, à laquelle assistait toute la cour, que j'aurais voulu voir in fiocchû

Tr013V£.

Naples, le 7 thermidor an v.

Nous avons enfin reçu de vos chères nouvelles. Votre lettre du 25 prairial nous est parvenue, il y a quelques jours. Ce jour-là véritablement fut pour nous un jour de consolation, de bonheur. Combien nous avons été touchés, l'un et l'autre, de la sagesse de vos conseils I nous avons

Reconnu à cette preuve d'amitié et de franchise, que vous acceptez avec bonté le titre de père que nous vous donnons avec tant de plaisir. Recevez-en nos tendres et sincères remercîments. Croyez qu'en mon particulier je ferai toujours tout mon possible pour mettre à profit des avis si utiles. Mais, quelle que soit la chaleur de ma tête, et j'cs) dire aussi de mon cœur, je ne pécherai guère ici par l'excès de confiance. Si même la défiance poussée jusqu'à certain point pouvait être un défaut, ce serait plutôt le mien; je doute pourtant que c'en soit un à Naples.

Nos bons journaux vous honorent donc aussi de leurs injures? Quel bon républicain est à couvert de leurs calomnieuses absurdités? Vous avez mérité par un nouvel acte de courage et de probité l'estime des hommes de bien, des amis de la patrie et de la vertu. Vos Réflexions sur le culte, sur les cérémonies civiles et sur les fêtes nationales sont à la fois un hommage à la Divinité et à la morale ; j'ai reconnu voire âme affectueuse et sensible dans votre anecdote sur l'office des calvinistes, dans votre indignation sur l'indécence avec laquelle on procède aux actes les plus importants de la vie civile. Il faut que messieurs les journalistes aient une habitude bien invétérée de mentir à leur propre conscience pour trouver de fimpiété, de l'immoralité, de la méchanceté dans un écrit qui n'inspire que la reconnaissance envers l'être suprême et l'admiration de ses œuvres, qui ne respire que l'amour de nos semblables, qui ne prêche que le sentiment et la pratique de tous les devoirs. Mais ce qui les fâche, c'est que vous ne voulez ni du fanatisme ni de l'imposture, c'est que votre morale et votre enthousiasme tendent à faire chérir et respecter la république qu'ils détestent et qu'ils voudraient anéantir. 11 leur faut des prêtres pour égarer les esprits, des cloches pour sonner la rébellion ; avec ces instruments de trouble, ils espèrent qu'ils auraient bientôt des rois, des nobles, des privilèges pour eux-mêmes, prix de leur bassesse et de leur corruption.

Et comment de misérables journalistes ne calomnieraient-ils pas la vertu et ceux qui la pratiquent, lorsque des membres d'une autorité suprême leur donnent ce funeste

et malheureux exemple! Il faut être en Italie et en avoir traversé les différentes contrées pour sentir toute l'imprudence et la perversité de certaines déclamations sur les changements qui s'y sont opérés depuis quelque temps. Mais, tandis que des législateurs du peuple le plus libre de la terre osent blasphémer contre la liberté, il est consolant de voir ici, dans le pays où régnent l'oppression la plus avilissante et la plus cruelle terreur, des hommes qui admirent la république française, qui appellent de tous leurs vœux l'interposition de sa puissance en faveur des infortunés qui gémissent depuis trois ans dans l'horreur des cachots. Que ces messieurs qui sentent si bien les douceurs du régime monarchique viennent vivre ici, et ils verront comme on y maintient l'aimable tranquillité qu'ils désirent ; ils verront comme on arrête un sujet parce qu'il a fréquenté un citoyen; comme on le déporte dans une île inhabitée, sans daigner l'entendre avant de le condamner. Voilà le sort que vient d'éprouver un jeune homme, amateur de musique, pour en avoir fait assez souvent avec le citoyen Kreutzer. On lui avait donné des espions, il en a menacé un, on l'a arrêté et déporté dans les vingt-quatre heures.

Si vous voulez au reste avoir sur ce pays de plus amples éclaircissements, permettez-moi de vous adresser un citoyen français qui a eu le temps de le voir et surtout d'apprendre beaucoup de détails relatifs à cette tyranniqiie administration. Le citoyen Herculais, qui veut bien se charger de ma lettre, fut nommé par le Comité de salut public, à la fin de l'an m, envoyé extraordinaire près les puissances barbaresques. Sa conduite à Alger lui a mérité la satisfaction et a même excité l'étonnement du ministre des relations extérieures. Il se plaint d'avoir été calomnié, rappelé d'une manière affligeante, pour avoir voulu dévoiler la turpitude de certains agents de la république en Barbarie. 11 ne m'appartient point de chercher à prévenir votre jugement sur des affaires qui seront sans doute soumises à l'examen du Directoire exécutif; mais je puis au moins vous attester que toutce que j'ai vu et entendu de ce citoyen, pendant plus de quinzejours que je l'ai vu fréquemment, m'a fait connaître

un homme moral, un bon citoyen, un républicain prononcé, un Français qui sent toute la dignité que ce nom renferme. 11 paraît bien instruit des intérêts de la France avec cette partie du Levant, et si vos occupations publiques vous permettent de lui donner quelques moments pour Tentendre, je crois que vous serez satisfait de son entretien et de sa personne.

J'apprends avec bien du chagrin, par la lettre de notre bon cousin Guillebert, que votre santé continue toujours à être bien chancelante. Il est facile de concevoir que des travaux aussi importants que les vôtres vous fatiguent !e corps ; mais pour qui a le bonheur de vous connaître, il est plus facile encore d'imaginer combien la méchanceté des hommes, leur mauvaise foi, leur corruption, vous tourmentent l'esprit et flétrissent votre âme, et alors combien le moral n'affecte-t-il pas le physique! Je n'avais pas besoin de venir à quatre cents lieues pour sentir tout le prix de votre société, de celle de votre aimable et chère, famille et de Vallée ; mais, chez ce peuple, le moins intéressant de la terre, en arrière d'un ou deux siècles des autres peuples (je ne parle pas des Français), dans ce gouvernement le plus despotique de l'Europe, dans cette ville où il n'existe pas et où l'on ne souffrirait pas qu'il existât de société, c'est ici que nous déplorons le vide que laisse en nous la privation de votre maison et du jardin des plantes. Nous ne voyons personne, ma femme et moi; nous ne sortons jamais. ou presque jamais : un seul NapoHtain vient quelquefois nous voir, c'est le docteur Cirillo, médecin habile, homme aimable, philosophe éclairé, qui vous prie d'agréer l'hommage d'un de ses écrits, dont je suis persuadé que les principes et le style vous plairont également. Vous saurez qu'invité à dîner chez le citoyen Canclaux, il s'est cru, par prudence, obligé d'en avertir un membre du gouvernement napolitain et de demander son agrément. Il nous a pris en amitié : « Ah ! nous dit-il, chaque fois qu'il nous voit, si je pouvais vous recevoir, vous donner à dîner ! » Beaucoup de ses amis sont dans les prisons de ce terrorisme royal. Je savais qu'il avait écrit sur l'histoire naturelle, notamment sur la botanique;

je lui ai parlé de voire goût pour cette science et je lui ai demandé ses ouvrages. Le citoyen Herculais vous les portera, et vous les recevrez avec des planches que M. Cirillo a dessinées lui-même et coloriées pour les plantes, et seulement dessinées pour les insectes.

J'avais interrompu ma lettre pour aller à l'audience du roi, auquel le citoyen Canclaux m'a présenté particulièrement, comme cela avait été accordé d'après la demande que j'en avais faite. Si cet usage est nouveau, comme on l'a prétendu, je ne crois pas que je sois blâmable pour l'avoir provoqué; car il me semble qu'il aurailrété désagréable autant qu'inconvenant d'être présenté le jour où tous les courtisans allèrent mettre le genou en terre et baiser la main de la reine, où les ministres étrangers présentèrent pendant le dîner du roi tous ceux de leur nation qui étaient à Naples, et où le citoyen Canclaux, en présentant les trois jeunes gens qu'il a amenés de Paris, s'entendit demander par le prince héréditaire* : « Sont-ce là vos gens? »

Trouvé.

' Naples, le 25 thermidor an v de la république.

On m'a dit un fait qui peut ajouter à la connaissance que vous avez déjà pu prendre de la manière dont les Français sont vus à Naples ; je crois de mon devoir de vous en instruire. 11 y avait ici un ancien comédien, nommé Pelletier, venu depuis beaucoup d'années ; il gagnait sa vie à enseigner la langue française à quelques Napolitains. N'ayant point prêté serment au roi, il a été admis à porter la cocarde nationale. Depuis ce temps (il y a quinze jours) ses écoliers le quittent tous, l'un après l'autre, soit sous différents prétextes, soit franchement, en lui déclarant que c'est parce qu'il a pris la cocarde nationale. Je doute qu'il y ait en Europe une légation de France qui soit moins con-

sidérée, il faut peut-être ajouter, qui mérite moins de l'être, que celle-ci.

J'ai donné à lire au docteur Cirillo votre discours sur le culte et l'essai de notre cher Leclerc sur la musique; il a été enchanté de l'un et de l'autre, et votre sensibilité mutuelle lui a prouvé combien vos âmes sont faites pour être étroitement unies.

Le citoyen Arnault, l'auteur d'Oscar, qui m'a écrit de Corfou, où le général en chef l'avait envoyé donner des lois provisoires, me prie de le rappeler à votre souvenir et de vous assurer de sou respect et de sa vénération. 11 est actuellement à Brindes et va bientôt passer par cette ville.

Trouva.

NMO.

Naples, le 9 fructidor an v de la république.

Je ne vous ai point encore parlé de la cour de Naples ; différentes circonstances m'avaient empêché de la voir chez elle ; il y a eu dernièrement une fête à Caserte ; nous y avons été invités et nous nous y sommes rendus. C'était un feu d'artifice auquel le roi avait travaillé lui-même; c'était une assez jolie illumination, et puis un bal où dansaient les princesses royales. On a remarqué que le prince héréditaire et son épouse n'ont point paru au bal, qui pourtant était donné pour elle; on dit qu'ils étaient malades, et ils ne se sont montrés que pendant le feu d'artifice et l'illumination. Le roi paraît un assez bon homme; il a un sourire assez agréable et qui ne le quitte guère, mais on ne peut avoir l'air plus commun et les manières plus vulgaires. Revêtu d'un uniforme, on le prendrait pour un capitaine à la suite; avec l'habit simple d'un particulier , c'est un bourgeois endimanché. La reine annonce sur son visage toute la méchanceté que son cœur recèle. Dure, altière, insolente, elle sait peu masquer ses passions, et ses passions sont presque tou-

jours violentes. Elle met beaucoup d'affectation dans sa tendresse maternelle ; je l'ai entendue dire à la princesse de Castil-Cicaia, femme du ministre des affaires étrangères, en lui prenant la main et lui montrant ses filles qui dansaient : {( Ma chère Castel-Gicala, mes enfants sont charmants ; je sais bien qu'il n'est pas du bon ton qu'une mère loue ses enfants, mais je ne puis m'empêcher de dire qu'ils sont aimables ; ce sont de bons enfants ; je les élève ainsi, plus solidement que brillamment. » Et flatteurs d'applaudir. Connue nous n'étions pas loin de là, elle nous regardait beaucoup en tenant ce discours. Je puis dire que j'ai attiré ses regards d'une manière tout à fait particulière. Je ne sais si nous pouvons nous vanter d'avoir eu ses préférences, mais je sais bien que personne ne nous a parlé; nous avions l'air de gens qu'on craint et qu'on fuit. La femme du citoyen Canclaux est restée seule avec sa fille dans une embrasure de croisée, pendant plus d'une heure, sans dire un mot, et sans qu'on lui en adressât un seul. Enfin la reine, en tournant autour de la salle, lui a demandé pourquoi la jeune personne ne dansait pas; on lui a répondu : « Parce qu'elle va bientôt faire sa première communion. »

Acton ne paraît point à toutes ces fêtes ^ On prétend qu'il y a contre lui une espèce de ligue formée par le Belmonte et le Castel-Cicala-, qui ne se présente devant lui, ainsi que tous les ministres, qu'avec l'attitude la plus rampante et la plus servile. Du peu que je l'ai vu, et de tout ce que j'ai ouï dire, j'ai conclu, et je le croirai toujours, qu'avec du caractère, une fermeté noble et juste, un ministre de France aurait pu tirer parti des passions et de la situation de cet homme-là, pour être très-utile à la république et aux deux pays. Les seigneurs napolitains peuvent bien être molestés de voir un étranger sans nom gouverner les Deux-Siciles, et les faire courber eux-mêmes sous un joug aussi dur qu'humiliant ; ils peuvent bien former

4. N6 en France d'une famille irlandaise en 1737, ce trop célèbre ministre, à la iiu disgracié, mourut en Sicile en 1808. (0. L. L.)

des vœux et même des projets pour le culbuter, mais je ne vois pas ce qu'y gagnerait le peuple napolitain. Serait-il moins vexé, moins opprimé, moins dépouillé par cette canaille de cour, avide autant que besoigneuse, qu'il a pu l'être par le fils d'un chirurgien-major, né à Besançon? Du moins il est gorgé de richesses comme d'honneurs ; il ne peut avoir d'autre but que celui de se maintenir au faîte où son ambition est parvenue, au lieu que ceux qui le remplaceraient auraient à satisfaire toutes les passions que lui a depuis longtemps satisfaites. Acton a de l'esprit, et quoique sa figure annonce un homme violent et vindicatif, il n'a pas du moins l'air bas et fourbe des uns, et la tournure baladine et ignoble de l'autre (sic).

Quelqu'un en qui je puis avoir confiance m'a dit hier q l'on parlait sérieusement ici du rappel de M. de Ruffo. Je vois, malgré leur insolence et leur terrorisme, qu'ils ont peur; il ne faudrait que remuer le doigt pour faire rentrer dans leur âme la terreur qu'ils prétendent inspirer. Sans doute un certain prince, grand comédien de petite province {sic), cherchera à se faire nommer pour Paris; vous l'avez vu et apprécié; c'est le plus méprisable et le plus détestable à la fois des courtisans, et le plus vil et le plus scélérat des hommes.

L'appareil militaire se continue toujours avec la même activité; on exerce continuellement les troupes à pied et à cheval ; à entendre le tambour dès cinq heures du matin, on croirait cette ville en état de siège ; on prendrait ces soldats pour des foudres de guerre, si l'on ne savait pas à l'essai ce qu'ils peuvent valoir. Un Napolitain, grand guerrier apparemment, a dit un de ces jours qu'avec vingt mille Calabrais il se faisait fort d'aller jusqu'à Paris : peutêtre aussi entendait-il que c'était comme prisonnier ; alors il serait modeste. On vient de rendre, m'assure-t-on, un sublime édit par lequel on ordonne à tous les militaires napolitains ou au service de Naples de prendre les grosses queues et les hautes et solides boucles à l'allemande ; défense aussi de porter des pantalons et des souliers pointus. Vous voyez que véritablement de gi'ands projets se préparent.

PIÈCES JUSTIFIGATIVIIS. 223

On n'a point changé le système des petites déférences qu'on a l'air de n'accorder qu'à l'homme représentant et point au gouvernement représenté. Mais il y a toujours proscription contre quiconque oserait nous voir ou nous parler. La ville, l'État, tout est rempli de mécontents. Les négociants français n'obtiennent aucune facilité; c'est pour eux surtout que chaque concession s'arrache à la pointe de l'épée. N*a-t-on pas voulu déjà violer un article' positif du traité de paix? Jusqu'à ce qu'il y ait un traité de commerce» il est dit que les Français seront rétablis sur le pied qui existait avant la guerre. Sur la demande de quelques négociants, le ministre à son arrivée demanda au gouvernement des magasins pour eux; Castel-Cicala lui répondit avec emphase que le roi , malgré la rareté et la concurrence, en voulait bien accorder deux, et lorsqu'il s'est agi d'en prendre possession, on a voulu faire signer aux Français des baux par lesquels ils renonçaient à l'exemption de visites de la douane, exemption dont leurs magasins avaient toujours joui et sans laquelle la franchise du pavillon n'eût été qu'une chimère. On voulait encore leur faire signer la soumission à la contrainte par corps, en cas de non-payement de loyer. Les négociants ont refusé avec énergie ; ils ont écrit au ministre de la république; le ministre est allé voir Castel-Cicala; celui-ci a objecté l'exemple des autres nations (et les Anglais ne sont pas soumis à la visite), puis un édit du roi, dont il avait eu l'art de faire une loi dans sa première réponse à notre ministre (et cet édit est de \19k, et la déclaration de guerre de 1793). Enfin, depuis un mois, l'affaire en est là, et du soir au lendemain elle eût dû être décidée; car, en supposant même que les autres nations fussent soumises à cette formalité, ce ne serait pas une raison pour laisser violer un article d'un traité bien positif, au moins sur cet objet. Tel fut mon avis lorsque le ministre me le demanda. Tel a été celui 'iu citoyen Arnault, qui est ici depuis quelques jours et qui se promet bien d'instruire le général Bonaparte de ce qu'il a vu à Naples. 11 me charge do vous renouveler l'hommage de son respect. J'espère, lorsque vous le verrez, lorsque vous

224 MÉiMOIRES DE LARE VELLIÈRE-LÉPEAUX.

aurez vu le citoyen Herculais, lorsque vous verrez encore un autre citoyen qui dans peu, à mon grand regret, va quitter cet odieux séjour, j'espère, dis-je, que vous approuverez les raisons qui me font désirer avec tant d'impatience d'en sortir aussi.

Trouvé.

i N" 11. Naples, le 18 fructidor an v de la république.

Je trouve encore une occasion sûre et j'en profite, d'abord pour vous remercier de la lettre que vous m'avez faitl'amitié de m'écrireen date du 12 thermidor et que j'ai reçue le 10 de ce mois, ensuite pour vous continuer quelques détails relatifs à cette cour, et vous faire connaître à l'avance les personnes qui quittent Naples pour retourner en France. Ces personnes sont, outre Arnault, le citoyen Bidois et son épouse, celle-ci aimable autant que belle, et surtout extrêmement bonne ; le premier, négociant et banquier à Paris, délégué par le citoyen Ségui, commissaire du gouvernement français pour faire payer la contribution de Naples, homme de beaucoup d'esprit et d'un caractère ferme et énergique. C'est à ses soins, à sa prudence, à son courage, plus qu'à la bonne foi des agents du gouvernement napolitain, que Ségui aura du la rentrée entière et même anticipée des fonds de cette contribution. Le citoyen Bidois est un de ces hommes conquis à la république par la force du gouvernement et par la grandeur de ses actes. Aussi a-t-il su parfaitement faire respecter le nom français et en imposer à cette cour timide autant qu'insolente. Il n'emportera pas ses regrets, mais il est bien sûr d'emporter son estime et celle de tous les braves gens qui sont ici en assez grand nombre, mais qui n'osent pas nous approcher. Pardonnez si j'entre dans de si longs détails; j'ai cru devoir vous prévenir sur ce citoyen, parce que, à son retour à Pa-

ris, il se propose de vous demander l'avantage de vus voir. Sa conversation, intéressante par elle-même, le sera plus encore pour vous à cause de son séjour ici pendant sept mois. Il a été à portée de faire et il a fait des observations très-importantes pour le commerce et les relations de la république, surtout lorsqu'il y aura joint celles que va lui procurer un séjour de quelque durée à Marseille et à Bordeaux. De ses conversations, très-amicales et très-développées, j'ai recueilli cette pensée, que rien ne serait plus utile au gouvernement que de consulter et même d'employer, pour des opérations financières , de pareils hommes, qui peuvent offrir de bons garants de leur moralité et de leur probité, en n'oubliant pas pourtant que ce sont des négociants et que leur intérêt marche au moins de niveau avec l'intérêt général. 11 serait possible que le citoyen Bidois ne vous fût pas absolument inconnu ; c'est le fils d'un négociant de Laval, qui perdit son père dans les prisons de Doué, du temps de l'anarchie. Sa femme est fille du citoyen Perrotin, négociant à Nantes; il s'est trouvé que ma femme l'avait connue dans cette ville , et nous voilà liés intimement , car ils ont eu pour elle et pour notre enfant^ des attentions sans nombre; nous avons passé quelques jours chez eux à Portici, dans une vue cliarmante au pied du Vésuve.

A propos du Vésuve, le citoyen Arnault y a monté, mais plus haut que personne n'avait osé le faire depuis treize ans, et là où l'on ne va même jamais sans imprudence et sans témérité. En descendant de l'extrémité la plus élevée du cratère, il a écrit son nom chez un ermite, qui tient un espèce de registre des voyageurs; il y a ajouté ces vers :

Soldat français, auteur tragique, Ami du fier Bonaparte, Au sommet du Vésuve aujourd'hui j'ai porté Les couleurs de la république.

Les guides n'avaient osé le suivre et ont craint pour sa vie pendant plus d'une heure. Arnault part de Naples avec

une profonde indignation. Il a vu comme on y traite les Français; il a même éprouvé un affront de la part d'un certain marquis, à la fois marchand dans cette ville. Ce marquis de Beirio est possesseur d'un très-beau groupe de Ca~ nova, célèbre sculpteur vénitien. Arnault lui fait demander la permission de le voir; le grossier marquis-marchand, oubliant que les chefs-d'œuvre des arts sont une propriété publique en tous pays, refuse en répondant qu'il ne fait pas voir ce groupe à toute sorte de gens. La surveille, la femme d'un négociant français (la fille de Piccini), avait essuyé deux fois la même rebuffade de la part des domestiques qui allaient le lui montrer, lorsque l'entendant parler français, et apprenant d'elle qu'elle est Française, ils lui disent qu'il n'y a point de clef et qu'elle ne peut voir le groupe.

Certes, le gouvernement napolitain a beau se couvrir de quelques actes de déférence, il ne peut nier que ces outrages viennent de son fait. Et comment d'ailleurs ses agents justifieraient-ils leur conduite et ses ordres dans une affaire importante, celle des magasins de commerce? Le ministre de la république était allé porter ses plaintes au général Acton ; celui-ci avait répondu que les négociants jouiraient de la franchise provisoirement; c'était le 11 de ce mois qu'il obtenait cette assurance. Le lendemain, les administrateurs de la douane reçoivent un ordre en réponse à une lettre du 29 thermidor, et cet ordre porte l'injonction de la visite de ces magasins, comme condition absolue ; les négociants apportent cette nouvelle au ministre, qui est encore obligé de faire des démarches pour une affaire qui ne devait pas souffrir de difficulté, d'après le traité de paix; pour une affaire que les ambassadeurs de France n'ont jamais laissé entamer sans menacer de quitter Naples ; pour une affaire où celui d'Angleterre a tenu la même conduite et a obtenu tout succès, quoiqu'on prétende ici que toutes les nations sont assujetties à cette formalité.

Si cependant le gouvernement français insiste, comme me l'assure notre ministre, pour que les vaisseaux napolitains soient visités et fouillés à Nice, il est probable que

nous perdrons ici non -seulement la franchise des magasins, mais aussi celle du pavillon.

De toutes parts, j'entends retentir les mêmes plaintes; pas un Français qui n'ait quelque grief, et presque tous jettent les hauts cris. Un citoyen expulsé de Palerme où il était établi avant la guerre, et qui est revenu depuis la paix, m'a dit que dans cette ville et dans toute la Sicile les Français sont regardés comme des chiens; c'est son expression. L'espionnage et la persécution continuent toujours avec la même activité. Est-ce donc à là première nation du monde à se voir ainsi outragée par un gouvernement fallacieux, qui n'a d'armes que la fourberie, qui ne subsiste que par l'indulgence des vainqueurs de l'Europe, et qu'un mot parti du palais national ferait trembler d'épouvante? Je sais bien que la politique extérieure exige beaucoup de circonspection et de ménagement, mais je pense en même temps que la prudence ne doit point exclure la fermeté.

L'argent est très-rare ici; il paraît même que c'est la maladie de l'Europe. On a mis nouvellement un impôt pour l'entretien des troupes que l'on garde toujours à la frontière. On ne paye presque qu'avec du papier, qui déjà perd 7 à 8 pour 100, et l'on craint qu'il ne perde bientôt 15 à 20, parce que l'on dit que le gage de ce papier était déposé dans les banques et que la cour Ta dépensé. Si ce pays était bien gouverné, la prospérité y serait au comble et y régnerait sans cesse. Mais le peuple est peu industrieux et reçoit encore moins d'encouragement du gouvernement. La police s'y fait si mal que, lorsqu'il se commet quelque assassinat à coups de couteau, ce qui arrive trop souvent, la pitié du peuple est pour le pauvre malheureux qui vient d'assassiner et que la garde a toujours soin de laisser échapper. Arrive-t-il un accident à un homme que vous prenez à votre service? Aussitôt on vous intente un procès, quelque innocent que vous soyez de son malheur, quelque disposé que vous vous montriez à l'adoucir.

Trouvé.

Naples, 18 fructidor* an v de la république.

Au citoyen Vallée ^

Nous ne sommes pas heureux, mon ami : si Naples est la plus belle légation de la république, il vaut mieux la servir plus près et quitter une si triste, si dégoûtante carrière. J'ai vu pourtant sur mon chemin que l'on se fait chez nous des illusions bien trompeuses. Le pays est curieux, il est vrai , la situation magnifique ; une ville bâtie en amphithéâtre autour d'un golfe que la nature semble avoir favorisé de sa prédilection ; des montagnes, ou curieuses par leurs phénomènes , ou charmantes par leurs aspects; des restes précieux de l'antiquité, que l'on ne rencontre point ailleurs; tout cela est fort beau;, mais il y a le revers à cette médaille, et ce revers n'est pas gai. On s'est bientôt familiarisé avec la vue d'un spectacle qui reste toujours le même; on ne s'accoutume point aux dégoûts intérieurs et à l'isolement, aux preuves de haine et de déconsidération. On dévorerait encore cette amertume si l'on avait pour consolation l'idée qu'on est utile à son pays; mais n'avoir rien à faire pour la chose publique et souffrir sans cesse dans son particulier, souffrir surtout de voir avilir, outrager dans la personne de ses agents, la première puissance de l'Europe, la plus glorieuse république du monde, voilà ce que je ne puis supporter; et comme tout cela tient à un plan de conduite adopté par d'autres ^, n'ayant point l'espoir d'un changement, il faut bien se retirer. D'ailleurs ce climat tant vanté n'est point favorable à ma femme et à ma fille ; nous nous portons même tous assez souvent mal. Ma femme m'afflige parce qu'elle se tue avec notre enfant. Le jour, la nuit, elle s'excède de soins

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