Sans doute Joseph, nommé ambassadeur à Rome. (0. L. L
PlÈCliS JUSTIFICATIVES. * 205
demi-heure, le jeune homme, qui n'avait dit que deux paroles, se lève, nous souhaite un bon voyage, sort sans rien dire au citoyen Permon, et nous restons tout étonnés, lui croyant qu'il était de notre société, nous pensant qu'il était attaché à la maison. Et c'est le fils d'un podestat qui fait ainsi le métier d'espion, qui pénètre avec cette impudence dans l'intérieur d'un appartement, qui s'expose à un mauvais traitement; car si je ne sais quelle discrétion ne nous eût empêchés mutuellement de nous faire une question à son égard, il n'aurait pas impunément commis une telle bassesse. Je vois et j'apprends que nous sommes respectés parce qu'on nous craint, mais que nous sommes épiés parce qu'on nous hait. Encore ne nous respecte-t-on pas partout. On siffle les Français dans l'État du pape et dans le royaume de Naples. 11 arrive à l'instant de Rome un Belge qui profite de sa fortune pour voyager pour son instruction. 11 avait demandé la permission de porter dans Rome la cocarde nationale; il a été insulté, on lui a jeté des pierres. Ce n'est pas la première plainte de ce genre que j'entends faire. A quoi donc servent des agents de la république en pays étranger, si les Français, si les républicains sont outragés par ceux dont l'existence civile et politique est un bienfait de la générosité, de la modération française?
Trouvé.
Florence, le 18 prairial an v.
Nous avons enfin goûté une jouissance de cœur en Italie. Nous avons vu notre bon cousin André Thoûin *, professeur au muséum d'histoire naturelle. A peine apprenait-il à Livourne que nous étions à Florence, que nous
1. Trouvé avait épousé une cousine des frères ThoUin, élevée par eux et presque devenue leur fille adoptive. (0. L. L.)
l'avons senti dans nos bras. Quel plaisir de lui présenter notre ckère enfant, de satisfaire son tendre empressement sur vous, sur tous les vôtres, sur Vallée, sur tout le jardin des plantes. Il est fâcheux qu'une si douce société ne doive pas durer toujours, surtout dans un pays tel que celui-ci. Notre cousin se porte à merveille, et ?a gaieté, son humeur égale, n'ont point été altérées par son séjour. Il aime pourtant bien sa patrie, et la terre qu'il parcourt n'est pas propre à la faire oublier. Il faut avoir vu l'Italie pour se faire une idée des préventions exagérées de tous ceux qui la vantent. Sans doute c'est une belle contrée, mais l'enthousiasme qu'elle inspire à certains voyageurs est très-peu fondé ; je ne parle encore que du Piémont,' de la Lombardie et de la Toscane. Des villes superbes, mais ennuyeuses, des habitants livrés à toutes les momeries d'un culte superstitieux, absurde et ridicule; des campagnes sans aspects, des jardins sans ombrages, des rivières qu'on appelle fleuves, et dont le lit reste à sec plus des trois quarts de l'année; des monuments des arts innombrables et pas un artiste, même médiocre; des théâtres vastes, mais sans portes d'entrée, richement décorés, mais obscurs; des pièces^ une musique, une danse qu'à Paris on livrerait aux gens ivres ; des femmes sans époux, des maris sans femmes, des pères et mères sans enfants, des enfants qui n'ont jamais reçu de soins de leurs pères et mères; une immoralité profonde et qui n'engendre que l'ennui ; voilà le tableau de Florence, comme de tous les lieux que nous avons parcourus depuis le mont Cenis.
A Bologne nous avions été choqués de la misère et de la malpropreté dont chaque rue présente le spectacle. Il faut espérer que le gouvernement républicain, qui succède au despotisme des prêtres, va dans peu changer cette face des choses. J'ai vu la garde nationale s'y organiser; il y a de la chaleur dans les têtes et du mouvement dans les esprits. J'ai vu aussi de beaux tableaux, des édifices magnifiques et la collection de l'Institut. Mais cette collection est bien inférieure au cabinet d'histoire naturelle de Florence. Rien n'égale l'utilité de la méthode qu'on prépare pour chaque
classification d'objets ; si on la continue, il sera aussi prompt qu'agréable d'étudierles différentes parties de ce superbe monument. Ce sera pour la France un beau modèle à suivre. Notre muséum estbien plus riche en minéraux, en animaux, en végétaux, mais il lui manque une collection qui se trouve ici et qui est unique en Europe. Mon cousin Tlioùin vous a sans doute décrit le cabinet anatomique où, dans trentedeux salles, se trouvent toutes les parties du corps humain exécutées en cire, dessinées en perfection, décrites avec clarté. Il vous aura surtout parlé du fameux modèle en bois que fait composer M. Fontana, ouvrage de sept années et qui en coûtera peut-être encore trois ou quatre. De tous les travaux entrepris pour l'avancement des connaissances et la facilité des études, il n'en est point de plus étonnant que c<?lui-là ; d'autant plus que ce n'est pas une machine, recommandable seulement comme tant d'autres par la difficulté vaincue, mais admirable pour apprendre en peu de temps l'anatomie et connaître cette science sans éprouver les dégoûts et même l'horreur de ses commencements. Elle a tellement frappé le général Bonaparte, qu'il a témoigné le désir le plus vif d'en voir composer une semblable pour la république française. Il est bien à désirer, en attendant, que l'on continue la confection des modèles en cire déjà demandés par la France et que la guerre avait fait suspendre. M. Fontana fait aussi modeler en cire des plantes, des fruits, des fleurs et même des arbres; tout cela est d'une vérité incompréhensible.
Je ne vous parlerai point de la galerie; vous en connaissez l'historique, et mon cousin Thoûin vous aura fait le détail de ses richesses. Vous savez qu'elles consistent principalement en monuments antiques, en statues. Il ne m'appartient point de vous peindre la Vénus, de Wédicis, et les Niobé : tout ce que je puis dire, c'est que ces chefs-d'œuvre m'ont fait une impression au-dessus encore de l'idée que je m'en formais, et qu'en comparant, guidé par un artiste, des ouvrages de Michel-Ange avec ces restes du [génie grec, nous les avons trouvés (les modernes) bien imparfaits. J'ai vu dans une église de celte ville, une espèce de Panthéon,
les tombeaux de Galilée, de Michel-Ange et de Machiavel.
Ma lettre est déjà longue, et je ne vous ai rien dit encore du citoyen Fréville, chargé d'affaires, qui va bientôt se rendre à Turin comme secrétaire d'ambassade. Il est impossible de réunir plus de lumières à plus de patriotisme; il n'a que vingt-quatre ans, et depuis deux ans il sait faire respecter le nom français chez l'étranger. 11 a toutes les quaiïtés morales qui constituent un bon citoyen; j*aime à lui rendre cette justice, parce que je m'honore d'avoir fait sa connaissance, et que je suis pénétré de l'accueil qu'il a fait à ma petite famille et à mon cher cousin.
J'ai déjà oublié plusieurs fois de vous faire connaître le résultat d'une conversation que j'eus avec le général Claïke, à mon passage à Montebello. Cette conversation était relative au citoyen Neuville, gendre du citoyen Cels. Nous parlions, ma femme et moi, des préventions qui s'étaient élevées contre Neuville, pour raison delà maison d'Orléans. Le général trouva que rien n'était plus mal fondé que ces préventions, et nous dit que toutes les fonctions du citoyen Neuville étaient alors uniquement bornées à des traductions d'anglais et d'allemand, et qu'il fut compris dans la première réforme des employés du secrétariat de cette maison. Le général'Glarke répond de la vérité de ces faits. Je suis bien fâché de ne vous avoir pas appris plutôt ce témoignage; peut-être sera-t-il utile à celui qu'il intéresse.
Trouvé.
Rome, le 29 prairial an v.
Nous avons vu cette ville célèbre, que tant de gloire immortalise, qu'embellissent tant de monuments, que tant de fureurs et de sottises rendent fameuse. Je "ne vous ennuierai point de mes descriptions; je n'ai pas le talent de peindre de pareils objets, et d'ailleurs comment peindre des
milliers de choses vues en courant pendant deux jours? Il serait à désirer qu'on imitât quelque jour à Paris la magnifique et utile profusion d'eau distribuée dans tous les quartiers de Rome avec une abondance incroyable. Il serait à désirer encore que, dans un avenir plus prospère et qui ne tardera pas, le gouvernement français construisît pour les . fêtes nationales un amphithéâtre aussi vaste, aussi beau que ■ celui de Vespasien, dont les restes s'appellent le Colisée. Il est digne d'une république comme la nôtre de créer chez elle de ces immortels monuments.
Le citoyen Cacault, ministre de France, a voulu que nous logeassions chez lui, à son auberge, où il nous comble d'attentions. J'ai déjà vu les commissaires des sciences et arts ; nous avons dîné chez eux en famille aujourd'hui K II est doux de faire un repas patriotique au milieu de toutes les hypocrisies qui régnent dans ce malheureux pays. J'ai vu aussi M. Azara, ministre d'Espagne, vieillard aussi respectable par ses cheveux blancs, ses connaissances, son amitié pour les Français, qu'aimable pour son esprit et sa gaieté. 11 nous a invités, ma femme et moi, à dîner chez lui après demain. J'avais eu bien du plaisir à faire, à Florence, connaissance avec son neveu, secrétaire de légation, dont le caractère loyal et franc est digne de son oncle.
J'ai appris quelques traits sur M. Bclmonte, qui ne lui font pas le plus grand honneur. C'est un homme à écouter au trou d'une serrure des conférences pour la paix. Je tiens ce fait de témoins oculaires, et il est arrivé à Tolentino. II avait aussi dénoncé M. Âzara, près la cour d'Espagne, comme auteur de plans pour faire entrer les Français en Italie. Le Prince de la paix envoya la délation à M. Azara, et le gouvernement espagnol lui accorda le titre de secrétaire d'État et une pension, pour prouver le cas qu'il faisait du dénonciateur. Ce qu'il y a de plaisant, c'est que M, ^zara en fit ses remercîments à M. Belmonte chez le citoyen Salicetti,
1. Il s'agit ici des savants et artistes français envoyés par lo Directoire en Italie pour choisir les objets d'art qui devaient ôlro transportés en France, comme tropliées des victoires do la république. (O. L. L.) ni. 1i
qui pourra vous en décrire les détails. Voilà des politiques d'une grande moralité.
Il est bien extraordinaire que la cour de Naples exige d'un ministre de l'a république française un autre passe-port que celui de son gouvernement. Je sais bien que les ministres des autres puissances sont soumis a cet abus, mais il n'en est pas moins révoltant, et, si le Directoire exécutif usait de réciprocité, que de temps ne ferait-il pas attendre à la frontière les agents napolitains qui se rendent en France! Il a donc fallu prendre un passe-port du chargé d'affaires de la cour de Naples à Rome. Cet abus a déjà été dénoncé plusieurs fois, et notamment par le citoyen Cacault. Je vous en parle à présent, parce que je serai forcé de mettre beaucoup de réserve à Naples dans les lettres que je pourrai avoir le plaisir de vous écrire. Il n'y a pas de gouvernement qui décachette avec autant d'impudence.
On dit que le pape^ n'est point allé à la procession de la Fête-Dieu, non parce qu'il était malade, mais parce qu'une espèce d'attaque de paralysie ayant jeté sa bouche de travers, il n'a pas voulu exposer en cet état aux regards et à la malignité du public les restes de sa beauté, dont il est plus jaloux qu'une jeune coquette peut l'être de son visage. J'ai vu dans une église les portraits des papes, le sien est le dernier; il ne reste plus de place ensuite. — Le , papier perd ici 50 pour 100.
Trouvé.
Naples, le 7 messidor an v.
Enfin je suis à mon poste; j'y arrivai hier avec ma pauvre famille que le passage des marais pontins et la plus accablante chaleur ont extrêmement fatiguée. Ma femme