Allusion aux événements du 18 fructidor an v. (0. L. L
Naples, le 18 vendémiaire an vi de la république.
En VOUS écrivant au préjudice d'un homme de qui pourtant je n'ai point à me plaindre, je crois faire une chose utile à mon pays, et remplir un devoir important. J'ai reçu hier du citoyen Gasse une lettre par laquelle il m'annonce qu*un arrêté du Directoire exécutif, en date du 8 fructidor. Ta nommé chancelier du consulat de Naples. Croyant que je vous ai recommandé sa demande, il m'en remercie comme si j'eusse influé sur sa nomination. Je n'ai point travaillé, je ne travaillerai point encore à mériter sa reconnaissance. Le citoyen Gasse peut être un honnête homme, il peut avoir rempli avec zèle la fonction de commissaire exécutif près le canton de Nanterre; mais je pense que le. gouvernement s'est sûrement mépris en lui confiant cette nouvelle place. S'il eût; connu ce qu'il faisait à Naples avant de retourner en France, on n'aurait pas choisi cette ville pour l'y renvoyer avec un titre plus important qu'on ne croit. Gasse tenait deux auberges que régit aujourd'hui sa femme, il était cuisinier du général Acton, et c'éiait lui qui faisait très-souvent du bouillon pour la reine. Mettons de côté l'espèce de prévention que cette profession peut donner contre lui; oublions qu'elle approche au moins beaucoup de l'état de domesticité ; mais voyons si l'on ne se rappellera pas tout cela ici, et si le commissaire du pouvoir exécutif, devenu chancelier du consulat de France, ne disparaîtra pas, aux yeux des Napolitains, aux yeux de ce gouvernement déjà fort mal disposé, malgré ses apparentes protestations, ne disparaîtra pas, dis-je, devant l'ancien cuisinier de M. Acton. Ne pourra-t-il pas arriver que ce souvenir lui attire des désagréments ou un éloignement qui deviendraient alors des insultes pour la puissance dont il tiendrait ses fonctions? Un agent de la république, quel que soit son titre, peut-il être sciemment exposé à de pareils risques?
D'un autre côté, la place de chancelier n'exige-t-el le pas
232 MÉMOIRES DE LAREVELLIÈRE-LÉPEx\UX.
des connaissances que le citoyen Gasse ne peut avoir acquises, ni en tenant auberge, ni même en requérant et surveillant l'exécuiion des lois près une administration municipale? Le consulat de Naples fut toujours un des plus importants de l'Italie. Il pourrait redevenir ce qu'il a étt; le commerce pourrait quelque jour y reprendre de l'activité. Dans cette hypothèse le poste de chancelier devient laborieux et même difficile ; car le chancelier du consulat n'est autre chose que le notaire de la colonie qui se trouve en pays étranger. C'est lui qui rédige les actes civils et maritimes et commerciaux. Cette place demande la connaissance des affaires et des lois, et une certaine triture, une certaine facilité de rédaction. Je vous laisse à juger si le citoyen Gasse peut réunir toutes ces qualités, et si, même en les réunissant, la première observation ne serait pas toujours un obstacle à ce qu'il vînt à Naples avec le titre de chancelier. Sa femme, de qui tous les Français ont beaucoup à se louer, est dans une situation embarrassée; elle a essuyé des pertes pour lesquelles elle a fait des réclamations auprès de la cour, qui les lui a causées ; la cour peut lui montrer de la mauvaise volonté, et alors le chancelier ne sera pas plus tôt arrivé qu'il verra sa femme tracassée, peut-être poursuivie pour le loyer de sa principale auberge, qui appartient au roi et dont elle doit plusieurs années,
Pardonnez, si je vous écris si longuement sur ce sujet; il m'a semblé assez intéressant pour mériter quelques réflexions que je vous prie de faire. Peut-être sera-t-il facile de changer la destination de ce citoyen et de l'envoyer dans un port où il n'aurait point de pareils inconvénients personnels à craindre. Quel que soit le parti que prenne le gou- Aernement, j'espère que vous ne verrez dans ma démarche que le désir constant d'être utile et de mériter la confiance dont j'ai été honoré.
J'aime à croire que vous avez reçu ou que vous ne tarderez pas à recevoir l'hommage républicain que je vous ai adressé sur le 18 fructidor, heureuse journée qui a sauvé la liberté eans coiàter une goutte de sang !
Trouvé.
Naples, le 4 brumaire an vi de la république.
Le gouvernementnapolitain expédie aujourd'hui son courrier en retour pour Paris ; je profite à la bâte de cette occasion pour vous prier d'agréer mes sincères et vives félicitations. Voilà donc les vœux de votre âme républicaine remplis et satisfaits ! Que de bonheur, que de gloire réelle vous aura produits votre présidence ! Vous avez plus que personne étouffé la conspiration des royalistes. Le 18 fructidor, cette immortelle journée qu'aucun désordre n'a déshonorée, qu'aucune goutte de sang n'a souillée, cette journée appartient sans doute au Directoire et au Corps législatif fidèles; mais j'y reconnais votre énergie et votre humanité. Vous étiez président; c'est encore comme président de cet admirable gouvernement français, que vous aurez signé la paix imposée à la maison d'Autriche. Cette paix ne peut qu'être honorable et avantageuse ; le 18 fructidor me la garantit telle, et je connais trop les sentiments des membres du Directoire pour en douter. Voilà donc le royalisme doublement confondu, doublement terrassé! Ses partisans ne diront plus que le gouvernement voulait la guerre, et les républicains sont convaincus que ses ennemis seuls l'empêchaient de conclure la paix, et par les obstacles dont ils entravaient sa marche, et par les espérances dont ils nourrissaient encore la rage de la coalition expirante. Grâces donc soient rendues au 18 fructidor et à ses auteurs!
Trouvé.
P, S. Ils sont ici dans la joie. C'est tout simple, ils avaient peur. Le roi et la reine ont fait dire au ministre qu'ils seraient charmés de le voir; il esta la cour en ce moment.
234 MÉMOIRES DE LARE VELLIÈRE-LÉPE AUX.
Naple?, 16 brumciire an vi de là république.
Vous allez peut-être me trouver une fécondité bien malheureuse. Voici encore une ode que je vous envoie parce que le sujet m'a donné du plaisir à la faire. Si pourtant elle pouvait, au moins par l'intention, mériter votre indulgence, et qu'elle vous parût capable d'obtenir celle du Directoire, je joins ici une seconde copie pour lui présenter ce travail, si vous le croyez à propos. J'en ai aussi adressé une au général Bonaparte, auquel j'ai cru devoir cet hommage. Une circonstance d'ailleurs est venue m'y engager : ce héros, pour célébrer la mémoire d'un rival, a ouvert un concours à Milan et proposé un prix aux musiciens de Naples et de l'Italie pour la meilleure marche ou ouverture. Noire ministre s'est empressé de provoquer la verve de Piccini, de Paisiello et de Cimarosa. Piccini, croyant que c'était à lui seul qu'on s'adressait, a d'abord répondu qu'il allait se conformer aux désirs du général en chef et qu'il sentait se réchauffer son talent. Paisiello est venu dire au ministre qu'il ne concourrait point, et sa raison est que le moindre écolier pourrait, dans un sujet, dit-il, aussi vague et aussi peu important, avoir une idée qui parut plus saillante et l'emporter. Il ne veut point compromettre sa réputation ; mais ses souverains (c'est le musicien de la cour) lui ont donné ordre de composer un morceau pour complaire à Bonaparte, et il donnera quelque chose sans concourir. Le bonhomme Piccini, soit qu'il eût mal compris le mot de concours, soit averti par l'exemple de Paisiello, s'est ravisé et a récrit au ministre qu'il ne voulait point concourir. Cimarosa n'a point répondu; il est à la campagne. Vous ne sauriez croire combien tous ces compositeurs se détestent; il n'en est pas un seul qui ait la justice, la bonne foi de reconnaître du talent dans lui autre que lui-même. Encore si c'était un gluckiste qui les étrillât comme ils se méritent , à la bonne heure ! Je vous assure que plus'j'en-
tends la musique italienne, plus j'admire, plus j'aime celle de Gluck; je dirais presque, plus je deviens exclusif. C'est comme en voyant l'infernale administration de ce pays, je regrette sans cesse la terre de la liberté. Je ne sais encore ce qui sera décidé de mon sort; je ne suis pas fâché d'avoir fait, comme on dit, experimentum in anima vili. D'après tout ce que me prêchaient, depuis bien des années, quelques amis, d'après mon inexpérience, puis d'après le genre d'études auxquelles je m'étais livré, je croyais que la carrière diplomatique était aussi véritablement utile, aussi réellement glorieuse qu'elle paraît agréable. Je croyais qu'avec la nouvelle politique introduite par la révolution française il n'y aurait rien au-dessus du poste de son représentant dans l'étranger. Je crois bien qu'à la longue ce dernier, point serait vrai. Mais quede choses à dire sur tout le reste! Pour un ou deux ministres qui, avec des talents, de l'instruction, aient rendu des services à leur pays, qu'ont été tous les autres? Quelle application ont-ils faite des principes de la justice pour l'avantage de la patrie? Que de maux plutôt ne lui ont-ils pas causés? Sans eux, la maison d'Autriche n'aurait pas, depuis 1756, écrasé la puissance politique et fédérative de la France avec les autres nations, et ne lui aurait pas fait perdre cette prépondérance que la révolution seule et six années de sacrifices et d'héroïsme ont pu lui rendre. Quel avertissement pour l'avenir! où sont en général les traités, les traités avantageux faits par les ministres à résidence? N'a-t-on pas toujours nommé pour les conclure des plénipotentiaires particuliers? Est-ce pour connaître l'esprit des autres cabinets qu'on les entrelient auprès d'eux? Pourquoi payer si cher de fastueux espions? Est-ce pour protéger le commerce? Les consuls ne suflisentils pas, avec une extension de pouvoirs? Sans doute, il faut encourager le commerce; mais que sont, pour la plupart, les commerçants nationaux établis chez les autres puissances? Quel est leur esprit public? Ils n'ont que celui du commerce; pour gagner un sou de plus, ils mettront la cocarde dans leur poche. Il en est plus d'un ici qui a fait cet indigne manège, et en général le commerce, dont les
résultats sont si utiles pour un État plus que civilisé, rétrécit l'âme, ôte le patriotisme, n'inspire que la plus sordide avidité. Je n'aurais pas lu Smith que j'en aurais jugé ainsi d'après ce que je vois tous les jours. II en est aussi qui ne manquent pas de crier bien haut leur républicanisme. J'ai ri quelquefois de ces grimaces ; plus souvent je m'en suis indigné.
Je vous envoie une petite note diplomatique d'un homme qui est ici à l'affût des nouvelles de cour, et qui les prend toujours au bon coin. C'est un pauvre diable de chargé d'affaires de Sardaigne, bonhomme au demeurant.
Trouvé.
Naples, ce 14 frimaire an vi de la république.
Cher et respectable père, il faut donc que je vous doive une égale reconnaissance et pour ce que vous me refusez et pour ce que votre indulgence vous inspire en ma faveur*. Vous n'avez pas voulu donner du poison à vos enfants, je vous en remercie ; mais vous aurez vu par mes lettres à notre famille que j'étais bien loin de songer à commettre une imprudence, encore moins de méditer une lâche désertion de mon poste. J'étais dégoûté, nous étions malades, je me croyais inutile; Vallée m'a rassuré sur ce dernier article. Le gouvernement m'honore d'un surcroît de confiance, je ne vois plus que mon devoir, je ne songe plus qu'à servir mon pays et à mériter ainsi les suffrages du Directoire et du ministre. Je lui ai déjà écrit, il y a quelques jours, pour le prier d'être l'interprète de ma reconnaissance et le garant de mon dévouement inaltérable. Je lui trace aujourd'hui une espèce de tableau de l'état politique oia je trouve les choses; s'il vous communique ma
1. Sans doute sa nomination de chargé d'affaires, après le départ du ministre Canclaiix. (O. L. L.) "^
lettre, peut-être cette esquisse imparfaite vous donnerat-elle pourtant une idée des dispositions de ce pays à notre égard. Je lui écris encore une autre lettre pour le prier de m'ouvrir une espèce de crédit afin de toucher mes appointements aux échéauces fixes, et voici le moyen que je lui propose : M. Castellini, banquier de cette ville, avec lequel les mandataires du citoyen Segui ont traité pour la contribution de Naples, est en correspondance et en relations d'intérêt avec le citoyen Récamier, banquier à Paris. Il a dit qu'il suffirait d'un mot d'écrit de ce dernier, pour qu'il me payât aux époques marquées. Le ministre pourrait s'entendre là-dessus avec le citoyen Récamier qui, de son côté, toucherait à la trésorerie les quartiers de mes appointements. Si je n'obtiens pas cette facilité qui ne gêne, qui ne dérange en rien l'ordre de la comptabilité, nous nous trouverions fort embarrassés ici, dans le cas où le payement de Paris serait en retard. Je ne demande ni avances à débourser ni frais d'établissement ; je sens bien que, n'étant investi que d'une fonction provisoire, le gouvernem3nt ne peut pas prodiguer les fonds. Je ne sollicite que le moyen de n'avoir pas besoin des secours d'étrangers, qui d'ailleurs pourraient fort bien me les refuser. Vous ferez à cet égard, et dans le cas seulement où le ministre vous en parlerait, ce que vous suggérera votre sagesse. Je ne vous en parle que comme confiant toute ma conduite au jugement d'un père. Hélas! j'ai perdu celui que m'avait donné la nature; je suis menacé peut être bientôt de me voir enlever celui que m'avait procuré la bienfaisance, ce bon et infortuné citoyen Pauly; que je sois du moins assez heureux pour conserver, pour mériter l'estime et la tendresse de celui que je dois à l'amitié! C'est à présent surtout que j'en réclame tous les secours; ne me refusez pas vos conseils. Si vos occupations importantes, si les soins de la chose publique ne vous permettent pas de m'écrire, veuillez me faire transmettre votre façon de penser, vos avis, vos reproches, ou vos encouragements par votre ami Vallée ou par notre cousin Leclerc. Je vis ici dans l'ignorance de ce qui se passe dans ma patrie, je ne reçois plus do journaux, il me semble
â38 MÉMOIRES DE LARE VELLIÈRE-LÉPEAUX.
que je suis au bout du monde. J'espère cependant que mes amis m'enverront les papiers qu'ils pourront et .m'abonneront à ceux que je leur demande.
Trouvé.
Naples, le 5 nivôse an vi de la république française.
Je profite de l'occasion du citoyen Ganclaux, qui part demain, pour vous adresser le récit d'une conversation que j'ai eue avec M. Bouligny, chargé des affaires de la cour d'Espagne près celle de Naples. Je compte vous la faire parvenir encore par la poste de Naples, parce que je serai bien aise que ma lettre y soit décachetée et lue, comme, c'est l'usage ici, à moins qu'ils ne trouvent plus commode de l'intercepter tout à fait. Vous verrez dans les détails que je vous transmets si, en manifestant mon opinion sur de grands intérêts, je me suis écarté de la prudence et de la franchise que doit réunir un agent delà république. Le sujet de cette conversation a été le discours prononcé par le citoyen Lattanzi, dans le Corps législatif de Milan, et inséré dans le 3IonUeur de Bologne. Lattanzi, après avoir puisé dans la politique et l'expérience toutes les raisons qu'il croit devoir s'opposer à l'admission de la lettre du pape comme reconnaissance authentique de la république cisalpine, a proposé de lui déclarer la guerre. M. Bouligny m'a laissé entrevoir les inquiétudes que ces dispositions inspirent à la cour de Naples. J'ai saisi cette espèce de confidence pour lui faire envisager combien jusqu'à présent elle avait peu suivi ses intérêts dans la conduite qu'elle a tenue à l'égard des Français. Il n'a pu se dissimuler que nous avions été fort mal vus, même depuis la conclusion du traité. « Et cependant, lui ai-je dit, le gouvernement français a prouvé qu'il était aussi loyal dans ses négociations qu'il s'était montré irrésistible dans la guerre. On a beau calomnier son système,
il a donné la preuve de sa droiture et de sa fidélité dans ses engagements. L'exemple du roi de Sardaigne suffit pour convaincre l'Europe ; il a conservé sa couronne parce que la France n'a pas voulu qu'il la perdît. Bien aveugles sont ceux qui conservent encore quelque espoir de renverser la république. Seuls, nous avons eu l'Europe entière à combattre, l'Europe avec des troupes aguerries, des chefs expérimentés; et nous, trahis par nos officiers, n'ayant que des armées nouvelles, déchirés au dedans par des factions, opprimés, égorgés pendant quinze mois par des bourreaux, nous avons triomphé de tous les obstacles, dompté la misère et la faim, détruirles échafauds; des enfants sont devenus des héros, nos officiers de grands hommes, tous les rois ont été vaincus, nous avons pour alliés l'Espagne, la Hollande, le Piémont, pour filles les républiques cisalpine et ligurienne; nous n'avons plus à combattre qu'un seul ennemi, et cet ennemi, toute l'Europe est intéressée à son abaissement, à sa ruine : qui doit donc craindre, de nous, ou de ceux qui voudraient recommencer la lutte? De la bonne foi, de bons procédés, du retour pour nos bonnes intentions, voilà ce que nous demandons, voilà ce que nous sommes en droit d'attendre. La république, en traitant en égale, croit être assez modeste. Mais quand ses citoyens sont vus de mauvais œil, quand on punit encore après trois ans ceux qui ont pu la justifier ou l'absoudre des crimes qu'on lui supposait, il lui est permis de douter de la réciprocité qu'on lui promet. Que ses partisans ou ceux que l'on croyait tels aient été renfermés pendant la guerre, le châtiment sans doute est rigoureux; pourtant, Je veux bien l'excuser. Mais la paix est faite depuis plus d'un an; la rigueur at-elle cessé? Non. Est-elle pour la France une preuve de sincérité? Non. De deux choses l'une: ou les détenus sont punis parce qu'ils sont ses partisans, et alors c'est une insulte pour elle, alors on se croit encore en guerre avec elle; ou ils sont punis pour des crimes imaginaires, et dans ce cas, où sont les empires qu'une pareille ^sévérité puisse maintenir longtemps? C'est à présent, plus que jamais, qu'il faut que les rois i 3ient bien persuadés que leur durée
240 MÉMOIRES DE LARE VELLIÈRE-LÉPE AUX.
dépend du bonheur dont ils sauront faire jouir leurs États. Il est en Italie un souverain qui paraît s'être pénétré de cette idée : c'est le grand-duc ; les Toscans ne sont point opprimés, chez eux on respecte le nom français. Est-ce parce qu'il nous aime? Non; c'est parce qu'il entend mieux ses véritables intérêts. Le roi des Deux-Siciles est placé d'une manière bien autrement favorable pour résister au torrent; il est comme au bout du monde, et s'il savait se concilier le gouvernement français, se rallier à l'Espagne, il trouverait dans cette conduite à la fois avantage et sûreté; sûreté, parce que la république saurait défendre nn ami ; avantage, parce qu'avec la Fiance, la balance du comme;ce était tout en faveur de l'état napolitain. Vous dit'?s qu'avec le temps cela viendra, que les préventions se dissiperont; il s'agit bien de préventions et de délais! Les préventions, tous les actes du Directoire exécutif, toutes les démarches de ses agents ont dû les dissiper. Quant aux délais, nous ne sommes pas dans les temps ordinaires : chaque jour enfante des événements ou prévus ou imprévus, qui n'en changent pas moins le système politique : lorsqu'on peut éteindre une étincelle, il ne faut pas attendre qu'elle ait produit un incendie que rien ne peut arrêter. Il vaut mieux savoir conserver ses États que d'arriver au moment de prendre la résolution de s'ensevelir sous leurs débris. Je vous parle avec la franchise d'un honnête homme; le Directoire exécutif m'a honoré de sa confiance, je la justifierai par mon zèle. Quoique époux et père, le sort deBassville ne me ferait pas trembler ^ ; nul danger, nulle considération ne saurait me faire dévier de la ligue de mes devoirs. Je sais qu'on peut me calomnier ici; ceux qui le font me connaissent mieux qu'ils n'affectent de le dire; j'en appelle à leur témoignage intérieur, et je les défie de me reprocher, depuis que je suis à Naples, je ne dirai pas un fait coupable, mais un discours
1. Envoyé à Naples comme secrétaire de légation sous le ministère de Dumouriez, Bassville était chargé d'affaires à Rome, lorsqu'il y fut assassiné le 13 janvier 1793 à la suite d'un mouvement populaire antifrançais. Cette catastrophe inspira au poëte Monti des vers demeurés célèbres. (0. L. L.)
imprudent. Quand nous serons vus avec plaisir dans les lieux où nous nous montrerons avec décence, quand ce ne sera plus pour personne un crime de nous parler, de nous voir, de nous fréquenter, quand nous n'apercevrons plus autour de nous la crainte et la défiance, alors nous nous croirons traités comme nous méritons de l'être, alors nous croirons à la réciprocité. Jusque-là, nous serons d'autant plus sensibles que nous sommes venus avec des intentions plus droites et plus honnêtes. Estime pour nous, respect pour notre gouvernement; telle est sa volonté, tel sera notre vœu constant et immuable.
C'est ainsi que j'ai voulu faire connaître ma pensée à M. Bouligny, parce que je savais bien qu'il irait la rapporter. Mais comme il pourrait l'avoir défigurée, ou commentée à sa manière, que je ne crois pas des plus loyales, je vais prendre le parti de vous l'écrire de façon à la faire voir aux gens qu'elle intéresse. Ou ils profiteront de ma franchise pour adopter, de bon gré, une meilleure marche ; ou, voyant que le gouvernement français est informé de tout, ils reviendront, par peur, à des principes de conduite plus sages.
Trouvé,
Naples, 13 nivôse an vi de la république française.
Quel événement affreux vient de se passer ! encore un Français assassiné, assassine dans Rome où le meurtre de Bassville fut impuni! Le brave général Duphot, un jeune homme de vingt-sept ans, plein de talents militaires, à qui Gênes dut son salut dans sa dernière crise, qui partagea toutes les victoires de Dugommier et de Bonaparte, qui mérita l'honneur d'être nommé pour commander l'avantgarde de l'armée d'Angleterre ! Si je ne l'eusse point connu, je pleurerais sur la mort de ce héros, tué par d'infâmes sicaires, dans un vil tumulte. Mais il y avait dix jours m. 16
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que je l'avais embrassé. Il avait passé avec nous à Naples plusieurs soirées que sa franchise et son amabilité avaient rendues charmantes. 11 nous avait quittés pour aller épouser la belle-sœur de Joseph Bonaparte \ et de là voler à l'armée qui doit punir la haine et les forfaits du gouvernement britannique. Pauvre jeune homme ! Infernale superstition! Aussitôt que j'eus appris, avant-hier, cet affreux événement, je dépêchai le citoyen Lofficial qui me sert de secrétaire, et le chargeai d'aller à Rome recueillir des renseignements vrais ; car je n'ai eu que des nouvelles indirectes, quoique trop certaines. Les éclaircissements qu'il m'apportera serviront à guider ma conduite en attendant que le gouvernement m'adresse quelques instructions. La cour de Naples paraît ne vouloir se mêler dans cette conjoncture plus que délicate que pour prêter sa médiation. Depuis quelques jours je n'ai qu'à me louer des réponses que je reçois aux différentes notes que j'ai envoyées. J'attribue cela autant à la manière ferme et mesurée que j'emploie, qu'à la justice des choses que je demande. J'espère que vous m'approuverez de continuer toujours sur ce ton. Voici le moment qui va décider s'ils sauront enfin connaître leurs véritables intérêts. Il n'est jamais trop tard pour devenir sage, quand on n'a pas assassiné. Je sais que quelques courtisans me taxent d'être un homme orgueilleux et intraitable, orgueilleux! Oui, sans doute, (^r je suis l'agent du gouvernement français , du gouvernement de la grande nation. Intraitable! si c'est parce que je ne fais de courbettes à personne, je le suis, il est vrai. Si l'on donne ce nom à la fermeté qui parle pour ce qui est juste, au nom de la république, il faut encore se faire un mérite d'être intraitable de cette manière. Au reste, le gouvernement napolitain me prouve par ses démarches qu'il commence à n'être pas si persuadé des préventions qu'on avait cherché à lui inspirer contre moi. Mais qu'il a de choses à faire, ou plutôt quelle grande chose à faire, pour prouver à la république qu'il est vraiment son ami et qu'il ne craint plus ceux qui