‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 5 sur 81 · DES CÉRÉMONIES CIVILES · texte numérisé non relu

DES CÉRÉMONIES CIVILES

J'entends par cérémonies civiles celles qui devraient se pratiquer aux trois principales époques de la vie, la naissance, le mariage, la mort. Je sais que h loi a réglé la manière de les constater; mais est-ce là tout ce qu'il faut ? Lorsqu'on porte un enfant nouveau-né dans un bureau pour l'enregistrer comme un ballot à la douane, il est impossible que le commun des hommes sente aussi bien le prix qu'un citoyen doit mettre à donner des enfants à son pays, à s'attacher à eux, à veiller à leur bonheur, à les élever suivant les règles de la sagesse et à les embraser de l'amour de la vertu et de celui de la patrie. Il faut qu'en constatant la naissance d'un enfant, on signale cette époque par des cérémonies qui fassent une impression réelle sur l'esprit des parents en particulier, et en général

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sur celui des citoyens : par exemple, quoique je sois bien éloigné d'être le partisan du culte romain, comme je le suis de tout ce qui paraît bon quelque part qu'il se trouve, je l'avoue, j'ai vu avec une véritable peine que dans les nouvelles lois civiles on ait supprimé l'usage du parrain et de la marraine. 11 est doux et consolant de penser que ce nouvel être qui est jeté dans la vie sociale, s'il devient orphelin, ou s'il l'est déjà, trouvera dans le monde deux personnes qui ont pris l'engagement de remplacer son père et sa mère. Par là d'ailleurs les membres d'une même famille se rattachent les uns aux autres encore plus étroitement ; les familles d'un môme voisinage elles-mêmes s'unissent d'une manière plus particulière. C'est ainsi que s'étendent les liens de la concorde et ceux d'un attachement réciproque !

Mais l'époque de la vie sociale à laquelle on doit attacher le plus d'importance, c'est le mariage. La loi doit tout faire pour imprimer un caractère sacré à cette union auguste. C'est elle qui est le véritable nœud social; c'est sur elle que reposent, comme sur une base sans laquelle ils ne peuvent se soutenir, tout bonheur domestique et tout ordre public. Je ne crois pas qu'il ait existé aucun pays libre où le mariage n'ait été une loi de l'État, et je ne connais que des peuples demi-sauvages qui sont dans l'indépendance naturelle et non en société libre, ou des peuples tels que ceux de l'Orient, soumis à la plus humiliante servitude, chez lesquels le mariage, tel que nous le concevons, n'ait pas lieu ; et, par une conséquence naturelle, même chez les peuples libres, dès que le m iriage a cessé d'être en honneur, la liberté a disparu pour faire place un instant à une licence effrénée, bientôt suivie elle-même d'un despotisme absolu !

N'est-ce pas, en effet, dans les affections domestiques que se forme et se développe le germe de la bienveillance générale, et les liens qui unissent les différents membres de la famille ne sont-ils pas seuls le modèle et le nerf de ceux qui lient la grande société? Conçoit-on que celui qui ne peut avoir que peu, ou même point du tout, de tendresse et d'attachement pour une épouse, des enfants, un père, une in. 2

mère, des frères, des sœurs, tous êtres avec lesquels il partage les sources de la vie, pourra chérir ses concitoyens et former avec eux, pour le bien de l'État et la conservation de la liberté commune, une union qu'il ne connaît pas dans sa propre famille? Gela est absurde. Si chacun est pour soi dans la famille, à plus forte raison chacun sera pour soi dans la république. Or, partout où cette affreuse maxime est dominante, il n'existe que désordre, anarchie ou despotisme. Tout doit donc tendre, on ne peut trop le redire, à fortifier l'affection que les deux époux se doivent l'un à l'autre, parce que de celle-là dérivent les autres affections domestiques, et que de ces dernières découle celle que l'on porte à tous les membres du corps social dont on fait partie. Rien ne peut être négligé pour donner à cette union une grande force morale. Cet acte essentiel de la vie doit donc être accompagné d'une véritable solennité, où la décence et les plus douces images réunies concourront à le faire également respecter et chérir.

Je n'ai assisté qu'une fois à un mariage dans la commune de Paris ; je n'ai de ma vie rien vu qui m'ait choqué à ce point. L'avenue de la salle où se tenait l'officier public était obstruée de mille grossiers personnages, dont les dégoûtants propos et les gestes cyniques blessaient les hommes les moins délicats. Figurez-vous ensuite une salle sans propreté, sans décoration, où tout était entassé pêîe-mêle et sans ordre sur des bancs de taverne, mariés, mariées et témoins (je ne dis pas parents, car les jeunes époux, qui étaient en assez grand nombre, n'en avaient ni les uns ni les autres) ; un officier public en cheveux roulés et en chétive redingote de matin, une grande vilaine statue de l'Hymen, ayant en main deux vieilles couronnes de fleurs d'Italie toutes décolorées, quelques scribes pour tenir les registres, tout cela monté sur une antique estrade d'un vieux bois enfumé : un appel successif de chaque couple, la prononciation en quatre mots de je ne sais quelle formule, la signature des époux et des témoins au bas de l'acte, et voilà vingt, trente mariages terminés!... Point de cérémonies, point de discours, point de chants, point d'emblèmes, point de réunion des deux

familles et des amis. Il faut convenir que tout cela n'est pas bien propre à donner l'idée d'un engagement sacré, et pour peu qu'on se sente quelque penchant à la légèreté, on doit se faire Irès-peu de scrupule d'échapper à un lien auquel la législation paraît ne pas attacher la plus petite importance. Ce qui achève de mettre le comble à ces indécentes pratiques, c'est la facilité du divorce et la manière de le prononcer. On n'y apporte pas plus de façons que pour les mariages, et communément tout cela se fait dans le même moment et comme cela se trouve. D'où il résulte que vous n'avez, pour ainsi dire, sous les yeux qu'un tableau de prostitution et de chagrins domestiques, où vous ne devriez avoir que des objets qui rappelassent la sainteté de l'engagement que vous contractez et le charme que vous devez y répandre.

En parlant du divorce, je n'ai pas entendu rejeter cette institution; je la crois nécessaire, mais infiniment délicate à traiter. La même loi qui est sage lorsqu'elle en prononce le principe, est insensée et destructrice de toute vertu et de tout ordre social lorsqu'elle en rend Texécution trop facile, et qu'elle ne prescrit pas des formalités sévères et des tentatives de conciliation avant que le divorce soit admis. Les cérémonies mêmes, prescrites pour le moment où il est prononcé, devraient faire sentir que la société ne peut qu'être profondément affligée d'un acte qui rompt un nœud aussi sacré, et qui est toujours, de quelque manière qu'on l'envisage, une sorte de scandale public qu'on ne tolère que pour en éviter de plus grands encore.

Nous arrivons enfin à la dernière époque de la vie!... la mort!... 11 est odieux d'abandonner ainsi les restes de ceux avec lesquels nous avons vécu à d'impurs fossoyeurs, sans que leurs proches ni la société leur donnent la moindre marque d'attention. Lorsqu'on nous habitue à ne considérer les restes d'une épouse, d'un père, d'un enfant, d'un frère, d'une sœur, d'un ami, que comme ceux de tout autre animal dont on se débarrasse le plus promptement que l'on peut, et uniquement par voie de police, pour ne pas infecter l'air, il est impossible que l'effet d'un tel abandon ne soit

pas d'affaiblir la tendre affection qui doit régner entre eux et nous pendant le cours de la vie. 11 y a plus, le sentiment général de l'humanité en est infailliblement altéré ; on est fort disposé à regarder un homme vivant avec aussi peu d'égards qu'une brute, lorsqu'on ne fait pas plus d'attention aux restes d'un homme qu'à ceux d'un animal mort. C'est un sentiment si doux que celui de l'humanité, si nécessaire pour embellir les jouissances de la vie, et surtout pour en diminuer les peines! Il faut éviter avec scrupule tout ce qui peut lui causer la moindre altération, et rechercher avec soin tout ce qui peut le fortifier encore. Le respect dû aux morts est donc un point sur lequel le législateur ne peut être indifférent.

Mais pour remplir cet objet, la loi pourrait-elle abandonner aux familles le soin d'ensevelir le corps de leurs proches ou de leurs amis? Je conviens que rien ne flatte plus le cœur que cette pensée. Cependant je n'en reste pas moins convaincu que cela est inadmissible dans un pays trèspeuplé, et où il y a une grande inégalité dans les fortunes. Si l'égalité absolue est une chimère qui ne peut entrer que dans des têtes qui ne parcourent que les régions de Timagination, sans jamais être dans le domaine de la raison, il n'en est pas moins vrai que toutes les institutions doivent rappeler sans cesse les citoyens à cette idée d'égalité, afin que, même dans la vie civile, ils s'en éloignent le moins qu'il est possible. Or, si les sépultures, comme les naissances et les mariages, ne se font pas suivant un mode prescrit par la loi, et partout d'une manière uniforme, les familles riches afficheront un luxe scandaleux dans cette occasion afin de satisfaire leur orgueil, tandis que les pauvres familles abandonneront à la terre les restes de leurs proches sans leur rendre les moindres honneurs ; et certes, si quelque chose caractérise l'égalité parmi les hommes, malgré toutes les folies de la vanité, c'est bien l'entrée dans la vie, l'acte par lequel elle se propage, et celui par lequel on en sort. D'ailleurs, il ne faut pas perdre de vue l'objet moral d'une cérémonie funèbre : celui de fortifier les affections domestiques et de rendre Thumanité plus chère. Mais rien n'est

plus propre à éloigner de ce double objet qu'une lugubre et orgueilleuse pompe, où l'ostentation est tout et où le sentiment n'est rien; ou bien, au contraire, un abandon total et un mépris pour nos semblables, qui dessèchent toutes les sources du sentiment.

D'un autre côté, s'il est doux de posséder les restes de ceux qui nous furent chers, qu'on observe que mille circonstances impérieuses peuvent nous déposséder de ce coin de terre où ils reposeraient, et que nous pourrions avoir la douleur de voir profaner leurs cendres.

Mais,, au contraire, on satisfait en quelque sorte à ce vœu si naturel sans contrarier les autres vues que je viens d'établir, en admettant, comme dans certaines campagnes, des lieux isolés où les morts sont ensevelis chacun à part, et où l'on puisse aller quelquefois verser des larmes sur leurs tombes et y répandre des fleurs.

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