Faudrait-il lire : ventôse
décades. Tous les livres demandés par la Biblothèque nationale ont été trouvés et recueillis, à quelques exceptions près, et conformément à l'état ci-joint. Ils sont encaissés et partiront avec les tableaux et les statues. Ce transport sera long et difficile. Durant la guerre on ne peut songer à le faire par le Havre; il faudra le faire par Toulon et par les rivières et canaux de France ; car s'il se faisait par terre, les frais seraient excessifs. 11 y aura trois cents caisses pour les seuls objets de sculpture, et peut-être une cinquantaine pour le reste. Nous envoyons un obélisque, mais quant à la colonne Trajane, il y a deux obstacles : 1° la dépense, qui n'e^t point calculable ; 2<» l'arrêté que vous avez pris et ordonné d'afficher dans Rome, portant qu'il n'en serait enlevé aucun monument public. Cet arrêté nous est opposé, toutes les fois qu'il s'agit d'objets d'art, par les consuls et surtout par Visconti, antiquaire de profession et homme de lettres très-éclairé. En général, je vois qu'il est bon de s'en tenir aux trois cent cinquante caisses. Il n'est ni juste ni politique de trop multiplier les enlèvements de cette nature. Les patriotes les plus estimables de ce pays-ci les voient avec quelque peine, et il faut convenir qu'en leur place nous n'y serions pas moins sensibles. Il faut qu'il y ait un terme à tout, et surtout au droit de conquête.
Ton ami Trouvé se désole à Naples, et la lettre que la commission vous écrit montre combien elle partage les inquiétudes de cet excellent citoyen. Reste à savoir si nous ne cédons pas un peu trop facilement, lui et nous, aux impulsions de ceux qui sont pressés d'entrer en guerre avec l'État napolitain. Il est sûr que le gouvernement ou plutôt la reine de Naples se conduit très-mal, multiplie les imprudences et semble provoquer une rupture. 11 est certain encore que, si vous tourniez contre Naples ce que vous allez rassembler de forces dans la Corse, l'affaire ne ssrait ni longue ni douteuse. Enfin il est bien vrai qu'une guerre avec Naples exciterait parmi les Romains un enthousiasme général et ferait leur éducation républicaine. Mais le Directoire seul peut juger si un tel projet est convenable, s'il est opportun, s'il s'accorde avec le plan général des opérations
politiques, et surtout s'il ne tendrait pas à remettre l'empereur en mouvement, à rompre le traité de Campo-Formio et à recommencer la coalition. Je crois donc, pour mon compte, que la commission ne doit se permettre ici aucune démarche qui puisse amener ou déterminer la guerre avec Naples, et je liens d'autant plus à cette idée que je vois qu'elle s'accorde tout à fait avec votre correspondance et avec celle du ministre des relations extérieures. Mais il me semble qu'il y a deux choses indispensables à faire : l'une de ramener, s'il est possible, la cour de Naples à une conduite plus sage, plus mesurée et même moins offensante ; l'autre d'augmenter nos forces en Italie : car, l'expédition une fois partie, il ne restera que ce qu'il faut pour contenir intérieurement les deux républiques ; il n'y aurait pas assez, je ne dis pas pour attaquer, mais même pour se défendre soit contre l'empereur, soit contre le roi de Naples, si l'un ou l'autre venait à rompre le premier les traités : idée que le spectacle de notre faiblesse en Italie pourrait leur inspirer.
Quant à l'état intérieur de la république romaine, le seul obstacle sérieux que nous éprouvions, c'est la finance. Nous ne pouvons trop vous répéter qu'il est urgent que vous cherchiez ailleurs des ressources pour Corfou ou pour la Corse. Observez qu'au même moment où nous avons fait cesser les dilapidations, les vols, les extorsions, les tables somptueuses, les vexations individuelles etc., nous sommes devenus nous-mêmes des exacteurs impitoyables. Vous en avez dû trouver la preuve dans l'une de nos dernières dépêches relative aux finances. Après avoir fait payer les quatre mois d'arriéré de la solde, satisfait aux besoins les plus pressants de la Corse et de Corfou, et pourvu aux frais de l'embarquement de Civita-Vecchia, nous espérions pouvoir adoucir le joug des impositions extraordinaires. Voici de nouvelles circonstances qui nous forcent à l'aggraver et qui dérangent nos calculs : 1<* En remplacement des troupes qui s'embarquent, on commence à nous envoyer des corps militaires qui ne sont pas payés depuis plusieurs mois. Dès qu'ils arrivent, le général vient réclamer leur
solde; cela est tout simple; sans cela point de discipline; comment contenir des corps non payés à côté de ceux qui le sont? 2** Le général Desaix apprend que ceux qui s'embarquent à Gênes ont été payés sur le nouveau pied; nous n'avons pu payer que sur l'ancien ceux qui vont s'embarquer avec lui ; il réclame vivement qu'on les mette au niveau des autres. Tu peux voir, par ces deux exemples, comment nous sommes trop souvent forcés à demander aux consuls de nouvelles ressources. Les malheureux n'y, peuvent ordinairement satisfaire que par des anticipations ruineuses, par des aliénations à prix inégal, et, par conséquent en se préparant beaucoup de difficultés pour la suite. Observez bien que la population de la république romaine n'est que de dix-huit cent mille habitants, que la surface des huit départements n'équivaut pas à celle de six des nôtres, qu'à l'exception du Musone et du Tronto, le reste est peu fertile, surtout trop peu cultivé, et qu'en général l'agriculture, le commerce et l'industrie ont été laissés par l'ancien gouvernement dans l'état le plus déplorable. Si vous voulez, que ce peuple reste libre, ne le laissez pas épuiser et saigner jusqu'au blanc. Que désormais les charges se réduisent à la solde et à l'entretien absolu de huit ou même de dix mille hommes de troupes françaises. On se trouvera heureux, on vous bénira, et la liberté s'affermira de plus en plus.
Les dilapidations et les impositions sont en Italie les seules causes réelles de mécontentement ; il faut faire cesser partout les premières et modérer les secondes le plus possible. Quant à l'affaire de Venise S à l'autorité militaire des Français et à leur influence politique, ce ne sont là que des prétextes, dont les correspondants de vos exclusifs se servent pour agiter la Cisalpine. D'une part ceux des Vénitiens que l'on a le mieux traités se sont très-mal conduits ; de l'autre il est évident que, si vous abandonnez
1. Il s'agit sans doute ici du mécontentement causé dans toute l'Italie par la cession de Venise à l'Autriche, consentie par Bonaparte, ni^gociateur du traité de C^mpo-Formio. (0. L. L.)
trop tôt l'Italie à elle-même, elle sera ou conquise par des rois, ou déchirée par des anarchistes. Il faut amener par degrés les deux républiques à l'indépendance, et la leur donner en effet dès qu'elles auront organisé leurs forces militaires, et que les citoyens les plus éclairés, les plus probes et les plus sincèrement républicains auront pris dans l'une et dans l'autre de ces républiques l'ascendant qui doit leur appartenir.
Le tribunat et le sénat font des lois. Ils en ont fait une assez bonne sur les transactions entre particuliers. Le principal usage que nous avons fait de notre pouvoir législatif a été pour les lois organiques dont le besoin était pressant. Nous avons aussi mieux aimé prendre pour nous-mêmes, qui sommes ici en passant, la défaveur des lois relatives aux impositions que d'exposer les autorités du pays à se dépopulariser. En général, nous les excitons à faire euxmêmes tout ce qui peut leur attirer de l'estime et de la confiance; nous leur proposons des projets, ou nous examinons les leurs. Mais ce ne sont point là des Français actifs, entreprenants, laborieux, expéditifs ; ils ont beaucoup de Théine à commencer et encore plus à finir. Peut-être n'est-il pas bien malheureux qu'ils ne s'accoutument point comme en France à faire des lois tous les jours. Jusqu'ici le tribunat a vaqué de deux jours l'un, et le sénat deux jours sur trois. Nous leur avons proposé une loi sur les actes de l'état civil. Le consul Visconti met à cela beaucoup d'importance ; mais la besogne n'avance point, et je vois qu'ils aimeraient assez que nous nous chargeassions encore de cette innovation. J'avais apporté avec moi les rapports de Leclerc ; s'ils ne se hâtent point, nous ne partirons pas sans avoir fait ce travail.
Le projet du traité d'alliance est rédigé, nous avons commencé de le discuter; je crois qu'avant dix ou douze jours nous serons en état de vous l'envoyer, et quand vous l'aurez rendu tel que vous le désirerez, sa ratification ici ne pourra, selon toute apparence, causer aucun embarras. Je pense qu'il est temps que la commission accélère la fin do ses travaux. Il ne serait pas bon qu'une autorité de
cette nature subsistât trop longtemps. Mais il sera essentiel que vous nous remplaciez par des français qui, sous d'autres titres, puissent exercer une grande influence par l'instruction et par le conseil : savoir, par une légation bien composée, peut-être aussi par deux ou trois citoyens éclairés, envoyés sous un prétexte quelconque, comme pour communiquer des vues sur Tagriculture, sur l'économie politique, etc. (mais point pour enlever des objets d'art).
Vous pouvez aussi rétablir sans délai l'académie de peinture. Nous avons cru devoir saisir l'occasion de doter cet établissement; nous lui avons affecté des effets, dont il était difficile de tirer un meilleur parti, et qui produiront 25,000 livres de rente, et comme il possédait déjà quelques maisons autour de lui, la trésorerie nationale n'aura guère d'autres dépenses à faire, du moins ordinairement, que les frais des voyages des élèves e^ des maîtres. Tu conçois qu'il serait bien à propos que, pour la première fois surtout, le directeur, et même aussi les élèves, fussent choisis d'une manière utile à l'affermissement de la liberté dans Rome.
Quant aux militaires, le général Saint-Cyr fait parfaitement bien; il est doux, honnête, et. ferme quand il le faut. Il a de la dignité sans faste, il est très-agréable aux Romains. Si vous pouvez 1 environner de gens qui lui ressemblent, vous ferez beaucoup par ce moyen. Restent les administrateurs et agents de finances. Faites qu'il yen ait le moins possible, car il est difficile d'en trouver qui puissent honorer le nom français. Nous pourrons avant notre départ vous envoyer une liste de tous les Français autres que les militaires qui seront alors à Rome, afin que vous puissiez ou les y conserver, ou les en retirer, selon que vous le jugerez convenable. Le point est fort important ; il faut, durant plusieurs mois, qu'il y ait à Rome un assez grand nombre de Français. Ils y feront du bien ou du mal et à Rome et à la France, selon qu'ils seront bien ou mal choisis. — J'observe qu'un des articles de la loi sur l'Institut national de France porte que quelques-uns de ses membres seront envoyés comme voyageurs... Si, en vertu de cet article, vous faisiez
partir pour ce pays-ci un homme tel que Greuzé-Latouche par exemple, il leur serait d'une extrême utilité à tous égards, surtout à l'égard de l'agriculture... En un mot, vous devez rechercher et saisir les occasions d'influer sur ce paysci par des Français d'un républicanisme pur, éclairé et solide.
L'Institut national de Rome est occupé en ce moment d*un projet sur les écoles. Quant aux théâtres, ils sont encore très-patriotiques. On y joue nos airs républicains ; on y représente quelques-unes de nos pièces républicaines ; ils en ont fait aussi dans le même genre. Mais ils accompagnent les unes et les autres de farces insignifiantes, pour lesquelles ils ont un goût dont on ne les guérira point de sitôt. Sur certains théâtres, on nep^ut entendre de suite les cinq actes d'une tragédie; il faut de nécessité qu'on joue une farce entre le troisième et le quatrième acte. Au total, les spectacles, malgré ces abus et quelques autres, font ici assez de bien.
11 y a longtemps que nous avons engagé Bouchard, imprimeur-libraire, et d'autres citoyens, à publier une carte nouvelle de la République romaine, avec ses divisions actuelles; ils nous l'ont promis et rien nese fait. En général, ils ne font ici aucune entreprise ; celle-là était bien petite : Monge avait transporté les nouvelles divisions sur d'anciennes cartes qu'il avait coloriées; il n'a pu encore obtenir qu'ils fissent usage de ces modèles. Nous presserons de nouveau, et dès qu'il existera de nouvelles cartes, nous vous en enverrons. Si cela tarde , nous vous en adresserons d'anciennes, coloriées et divisées avec exactitude, selon les circonscriptions actuelles.
Il vous paraît aussi fort simple que, dès qu'il y a une loi sur des costumes, et des costumes faits et portés, on en fasse aussitôt des figures enluminées ; on n'en a rien fait encore. — Les costumes sont de la façon de Visconti.
Je crois que sans les actes vigoureux du Directoire, les élections^ auraient été en sens contraire tout aussi horribles que l'an passé. Des lettres et des journaux de Milan annon-
i . Au Corps législatif français.
366 MÉMOIRES DE LAUE VELLIÈRE-LÉPEAUX.
cent encore cependant beaucoup d'espérances, dans le sens anarchiste. Il y a dans ce Milan un foyer très-actif et trèsdangereux.
Salut et amitié.
Daunou.
Mes collègues Monge et Faipoult me chargent de les rappeler à ton souvenir. Je te prie de vouloir bien me rappeler à celui de ton ami Vallée.
Nous chargeons le courrier de remettre au Directoire exécutif, avec notre dépêche, un paquet contenant pour le Muséum d'histoire naturelle : 1" une grosse émeraude provenant de la couronne de Jules II; 2° un plasme d'opale en forme de poire. Ce sont deux bijoux du pape, sauvés du naufragç. Le premier était un des ornements de l'une des trois tiares.
Rome, le 14 germinal an vi.
Mon cher ancien collègue,
Il est étonnant que le rédacteur de la dépêche du 17 ventôse se soit servi du mot révisée. Nous n'avons fait que compléter la constitution que vous nous aviez remise. Deux ou trois articles seulement ont été modifiés d'après la demande de quelques Romains.
1» Il a été impossible d'exclure du tribunat les non mariés, beaucoup moins à cause des prêtres qu'à cause de plus d'une trentaine de patriotes très-recommandables à beaucoup d'égards, mais qui étaient célibataires ; nous n'aurions pu sans eux trouver le nombre nécessaire. La règle est demeurée intacte pour le consulat, le sénat et la haute préture ; il n'y est entré que des citoyens mariés ou veufs. Le reste était réellement impossible.
2° Nous avons trouvé deux Français mis en place par le général Berthier : l'un est le citoyen Brémond, ministre de
la guerre, et l'autre Bassal, secrétaire du consulat. Le général a vivement demandé le maintien de Brémond, qui est d'ailleurs son allié ; on nous a fait observer que, dans la Cisalpine, le ministère de la guerre est aussi confié à un Français; qu'il était impossible de trouver, parmi les hommes du pays, quelqu'un qui eût l'expérience et les connaissances que cette fonction exige... Le nom de Bassal ne nous plaisait guère; mais il avait réellement rendu des services durant le consulat provisoire ; il était devenu presque nécessaire à des consuls qui^ avec des lumières générales, n'ont presque aucune habitude d'administration. Visconti, Angelucci, Corona, etc., ont demandé Bassal ; il a déclaré positivement renoncer à ses droits de citoyen français; il est juste d'ajouter que, jusqu'à présent, il s'est conduit ici d'une manière irrépréhensible. 11 est encore certain que, si les affaires s'expédient déjà dans le consulat avec quelque facilite, on lui en est un peu redevable. Voilà les considérations auxquelles nous avons cédé. Mais Bassal et Brémond sont les seuls Français que nous ayons placés, et l'emploi de l'un .et de l'autre est fort amovible.
Ces deux articles sont les seuls changements essentiels dont je me souvienne. Les autres sont de pures dénominations. Par exemple, ils ont mieux aimé le mot consulat que les consuls, etc. Les articles relatifs au pouvoir du gouvernement et aux élections sont restés intacts. Nous avons ajouté l'article 369, qui conserve au général une assez grande partie du pouvoir législatif jusqu'au traité d'alliance. Cet article était indispensable; ce n'est pas seulement une garantie pour la France , c'est encore un moyen de donner d'une manière plus sûre à la république romaine les lois qui lui sont nécessaires. C'est par cet article que nous avons pu faire les lois organiques que tu trouveras ci-jointes.
Il faut penser que les nouveaux fonctionnaires de Rome sont fort embarrassés pour les moindres objets : ils n'ont connu la révolution de France que par quelques journaux et quelques écrits; ils sont peu au fait de notre législation. Parmi les consuls, Visconti nous paraît un homme trèsprobe, très-républicain et très-éclairé. C'est ce que nous
connaissons de mieux ici. Il a montré du courage contre l'ancien gouvernement dans des temps difficiles; je crois qu'il en montrerait au moins autant contre les exagérés, s'ils formaient ici un parti. Pour Angelucci, nous nous sommes déterminés d'après son immense popularité ; il a d'ailleurs peu de lumières, mais il paraît très-honnête homme; il est actif, il est républicain, et nous voyons chaque jout' que, loin de donner dans l'exagération, il s'applique à modérer ceux qui y ont quelque tendance. Il le fait aux dépens de sa popularité même, du moins jusqu'à présent. Pour attacher Ancône au système de l'unité, et récompenser aussi cette ville du zèle qu'elle a montré, nous y avons pris deux consuls, dont nous avons lieu d'être contents; ils sont tous deux du nombre des hommes les plus éclairés de ce pays-ci, et on ne dit que du bien d'eux. L'autre, nommé Matthœis, a été choisi pour son caractère ferme et républicain, et pour sa haute réputation de probité.
Nous n'avons jusqu'ici employé aucune autre dénomination générale que celle de République romaine pour désigner le territoire : mais le nom de Romains (i romani) est déjà appliqué dans les lois et dans l'usage à tous les citoyens de la république, et plusieurs ont soin dans leurs mémoires et leurs écrits de s'intituler cittadino Romano cli Ancona, di Perugia^ et nous leur avons fort recommandé cette méthode; les habitants de Rome savent fort bien qu'ils ne sont pas les seuls citoyens romains. — Je crois que nous aurions quelque peine à introduire le mot la Romana. En général ils résistent beaucoup aux changements dans leur langue ; nous avons cependant exigé celui de campidoglio en capitolio. Nous aurions voulu exprimer le mot de citoyen par cive au lieu de cittadino, qui signifie habitant de la ville et fait contraste avec conladino, habitant de la campagne. Ils n'ont pas voulu et nous ont opposé l'exemple de la Cisalpine.
Nous croyons que relativement aux droits féodaux sur Naples, il n'y a rien de mieux à faire que ce que vous proposez. Bénévent pourrait s'échanger : 1° pour une portion
de territoire conliguë au territoire romain, par exemple pour celui d'Arpino, patrie de Cicéron ; 2° pour quelques millions au profit de la république française, qui, d'après les demandes que l'on adresse sans cesse ici de Milan, de Corfou, de la Corse et de Civita-Vecchia , paraît avoir de très-grands besoins en Italie !.. Mais, sur ces deux objets, il nous semble que nous ne pouvons rien faire que de concert avec le citoyen Trouvé, ou avec son successeur. Ce qui nous revient de la cour de Naples annonce une grande peur plutôt que des dispositions offensives. Mais la nouvelle république romaine a déjà des vues sur l'État napolitain, et laisse beaucoup trop, ce me semble, éclater le désir de s'agrandir de ce côté-là. Dès qu'on eût tiré quelques exemplaires de la constitution, il nous vint des députations de patriotes demander que l'on mît, comme en France, des points après la nomenclature des départements; nous y avons consenti ; mais ils demandaient de plus des articles où l'on prévît le cas de l'accroissement du territoire ou de la population ; nous avons cru devoir nous y refuser.
Nous sommes dépositaires des livres demandés à la bibliothèque du Vatican par la Bibliothèque nationale dans les listes n° 1 et n° 2, que tu m'as transmises. Il ne manquera que douze à quinze articles que l'on n'a pu trouver, et qui ne sont pas les plus précieux. Les scellés sont encore sur les autres bibliothèques indiquées dans les listes n° 3 et n° ^. Nous ferons, pour remplir les vœux de la Bibliothèque nationale, toutes les démarches efficaces qui seront compatibles avec les précautions à prendre dans des dépôts qui ont été exposés à beaucoup de dilapidations. Nous avons mis également en réserve, soit pour la Bibliothèque nationale, soit pour celles du Panthéon et de l'École polytechnique, plusieurs articles précieux provenant de la trèsriche bibliothèque personnelle du pape.
Nous avons également mis en réserve tous les restes du
médaillier du Vatican. Ce médaillier attend les ordres du
Directoire; il partira pour Paris, si vous le désirez; il partira
même, si vous n'ordonnez pas expressément qu'il soit
laissé ; car il est encore riche et d'un transport peu coûteux.
D'après une lettre que nous avons reçue du ministre des relations extérieures, on a commencé l'emballement des objets de sculpture de la villa Albani, propriété de la république française. Le transport coûtera cher, mais il n'équivaudra guère qu'au dixième de la valeur des objets, qu'il serait d'ailleurs difficile de bien vendre ici. Vous n'avez point encore à Paris de muséum de sculpture proprement dit. En laissant dans la villa Albani près de trois cents objets, ceux qui sont déjà désignés pour vous être envoyés rempliront deux cent quatre-vingt-dix caisses.
Les mesures que nous avons prises d'après vos arrêtés | ont fait reparaître plusieurs objets précieux qui avaient été ' déclarés perdus ; en tableaux, par exemple, un Christ de Léonard de Vinci, une Vierge de Raphaël.
La convention avec le gouvernement romain, que nous vous avons fait passer, est extrêmement dure. En comptant les 35 millions payés par le pape, ce pays-ci aura fourni plus de 70 millions. Gela est énorme, mais vous ne pouvez ignorer que les besoins le sont aussi.
La tranquillité règne depuis deux jours dans la troupe; mais il est cruel qu'on ne l'ait obtenue que par l'impunité actuelle des officiers insubordonnés. Il nous semble que le seul parti à prendre est de disperser peu à peu les corps qui sont ici, et de les bien remplacer. On paye durant ces jours-ci la solde de ventôse; mais on la paye sur l'ancien pied, et cela occasionne des murmures; il est pourtant encore impossible de faire autrement; on a payé quatre mois depuis cinq décades; pour payer sur le nouveau pied et faire le rappel des mois passés, il faudrait des ressources qui n'existent point encore.
On n'aperçoit point encore ici de factions politiques. Comme l'aristocratie ne se montre point du tout, il n'y a pas non plus d'exaltation bien remarquable; mais il existe || à Milan un foyer de turbulence, qui devient chaque jour plus menaçant. Il importe à la Cisalpine que vous repreniez au milieu d'elle beaucoup d'influence et d'autorité. Nous
avons écarté, le plus qu'il nous a été possible, un assez grand nombre de prétendus patriotes de Milan, soit Français, soit Cisalpins, qui offraient de nous aider à révolutionner rÉtat romain.
L'Institut national de la république romaine tient sa première séance publique demain 15 germinal.
Salut et amitié.
Daunou.
Rome, 16 floréal an vi.
Mon cher ancien collègue,
La nouvelle dé Vienne produit ici de fâcheux effets *. Des séditions ont éclaté dans quelques communes voisines de la Toscane et de l'État napolitain. Le général nous a demandé la loi que je joins ici; nous espérons qu'elle contiendra les provocateurs de ces mouvements. Il est plus difficile de se tirer des difficultés de finances, que cette nouvelle a beaucoup accrues. La cédule recommence à baisser, la vente des biens nationaux est à peu près suspendue, la contribution et l'emprunt forcé ne rendent presque plus rien depuis quelques jours. Ce départ de l'ambassadeur a été bien brusque. Un Polonais de sa suite, envoyé par lui à Brune et par Brune à Desaix, nous a raconté les détails de cette affaire, dont il a été témoin. Vous aurez reçii des renseignements plus précis et plus sûrs; vous seuls pouvez juger s'il n'y a pas un peu d'étourderie dans le fait de Bernadette.
Notre dépêche vous rend compte de notre position financielle {sic). Vous verrez qu'épuisé par les frais de
1. Il s'agit des troubles graves qui eurent lieu dans cette capitale lorsque, par l'ordre de l'ambassadeur français Bernadotte, ou môme par celui du Directoire, le drapeau tricolore fut arboré au-dessus de la porto de l'ambassade. (0. L. L.)
l'expédition de Civita-Vecchia et par l'entretien d'environ dix-sept mille hommes depuis près de quatre mois, ce pays-ci ne peut plus rien du tout pour Corfou et pour la Corse. Il nous reste sans doute d'assez grandes ressources en biens-fonds, savoir: ceux confisqués au profit de la république française , et plus de 8 millions de biens camériaux qui lui ont été cédés par la convention du 5 germinal. xMais la nouvelle d'une guerre prochaine nous ôte de plus en plus les moyens de vendre et de réaliser de tels fonds. Il n'y a plus que les fournisseurs à qui l'on doit qui se présentent aux ventes, même d'effets mobiliers. D'un autre côté l'embarras n'est pas moindre à Milan, et nous doutons fort que Duverrier, qui va y retourner et qui se dit nommé • administrateur général des finances de l'armée d'Italie, soit au niveau de cette place. Il a les talents du barreau beaucoup plus que ceux de l'administration. Vous tirerez un bien meilleur parti de Faipoult. — Haller soutenait les affaires par sa hardiesse, par sa rare habileté, et même aussi par son crédit personnel. Faipoult y porterait de la probité, de l'intelligence et l'habitude du travail. Au reste, il est, je crois, bien éloigné de désirer un emploi qui va devenir de plus en plus difficile; ce qui est seulement bien certain , c'est qu'il le remplirait beaucoup mieux que Duverrier.
Monge revient en ce moment de Civita-Vecchia où il était allé pour s'embartfuer. Il est fort heureux que l'empereur n'ait pas attendu le départ de l'expédition ^ pour manifester des dispositions hostiles. Si la guerre se renouvelle avec lui, vous commencerez sans doute par vous emparer de l'État napolitain.Vous avez, ce me semble, besoin de ce début pour avoir àla foisetdesfinanceset une bonne position militaire. La république romaine acquerra plus de consistance. Mais, quels que soient les avantages infiniment vraisemblables d'une guerre avec l'empereur et avec Naples, il faudra les acheter par une ou deux années de malheurs, d'épuisement et d'agitation. Les factions reprendront plus d'aclivité en France,