D'Egypte
et le bonheur intérieur sera encore retardé. J'ignore si la paix ne nous vaudrait pas mieux que de nouveaux succès.
Nous ne connaissons encore ici qu'une partie de vos nouvelles élections. Il me semble qu'il n'y a point de royalistes, que les anarchistes sont en petit nombre, et qu'il sera d'autant plus aisé de les écarter qu'à l'exception de trois ou quatre ils ne sont nommés que par des portions d'assemblées électorales. Ce sera une assemblée à peu près composée comme la Convention; républicaine, mais vive, un peu passionnée, ayant quelque penchant aux révolutions, et que vous devrez souvent retenir. Si le reste ressemble à ce que j'ai vu, c'est mieux que je n'aurais espéré. Deux journaux et une lettre de la citoyenne Monge à son mari annoncent que je suis nommé : je n'en ai reçu aucune nouvelle ni officielle ni même directe.
Nous vous envoyons les projets de traité : il me semble que l'époque de leur ratification devra être celle de la fin de notre mission. Je t'ai offert dans ma dernière lettre quelques idées sur la manière de nous remplacer. Peut-être songezvous, pour la légation, à notre collègue Florens, qui est fort estimé ici et qui le sera toujours par ceux qui le connaîtront. Son patriotisme est sûr; il a de la fermeté; il est clairvoyant et laborieux.
On a oublié de remettre au dernier courrier la boîte que je t'annonçais; elle ne partira point encore par celui-ci, qui n'est pas sûr d'aller jusqu'à Paris.
Salut et amitié.
Daunou.
On nous a envoyé de Paris deux hommes qui commencent à nous donner quelque inquiétude. Ce sont deux Romains qui habitaient Paris ; ils se nomment Ceracchi et Bruner. Le premier est un artiste assez distingué, le second
Iest homme de lettres; il a traduit en italien quelques ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre. Sur les lettres qui nous avaient été écrites pour nous les recommander, lettres venant de très-bons citoyens, non suspects de terrorisme, nous avons placé ces deux hommes, même avant leur arrivée.
1*1111 à l'institut national, l'autre à la haute préture et ensuite aa tribunat. Ce sont deux loups dans la bergerie, deux anarchistes déterminés. Ils ont débuté par se plaindre de la tutelle 011 l'on tient le gouvernement romain, ont déclaré que cela était contre l'intention, à eux bien connue, du Directoire exécutif et de tous les bons patriotes de France. Ces propos n'ont pas le sens commun, mais ils peuvent acquérir du crédit auprès des hommes peu éclairés. Bruner nous a demandé ses frais de route depuis Paris jusqu'ici ; nous les lui avons refusés. Ceracchi réclame 400,000 francs. Comment se fait-il que de tels aventuriers aient surpris tant de recommandations? S'il se forme ici un parti anarchique, ce qui est toujours à craindre quand la guerre s'allums, ces deux hommes deviendront très-dangereux.
Rome, 23 floréal an vi.
Mon cher ancien collègue,
La funeste nouvelle de Vienne nous a fait ici bien du mal. Il y a des révoltés depuis Viterbe jusqu'à Città de Castello ; ils commencent à s'organiser en armée, ils ont déjà un quartier général, ils font des proclamations : c'est un commencement de Vendée. Ils sont au nombre d'environ dix mille, presque tous paysans, mais ayant à leur tête des hommes repris de justice dans l'ancien régime et connus pour les plus mauvais sujets du pays. Ils se disent armés pour la religion, pour le pape et pour l'empereur. Ils ont été battus plusieurs fois, ont perdu beaucoup de monde, et il y en a maintenant trois à quatre mille assiégés dans Città di Castello, dont ils se sont emparés. Ils ont tué beaucoup de patriotes romains, quelques-uns des meilleurs fonctionnaires publics nouveaux, et même plusieurs soldats français qu'ils ont surpris... Ce fléau existe sur presque toute la frontière qui touche à la Toscane; il occupe deux cantons du dépar-
tement du Ciinino et presque la moitié de ceux du Trasimène. Nous vous avons déjà parlé de la nécessité urgente d'éloigner de Sienne le ci-devant pape : nous allons prendre sur nous d'inviter le grand-duc à le transférer à Livourne, où nous ferons arriver un vaisseau chargé de le conduire à Cagliari.
Le général Saint-Cyr met beaucoup d'activité et de soin à la poursuite de ces révoltés : mais le pays qu'ils occupent est difficile. Il est aisé de leur faire prendre la fuite : mais ils rentrent aussitôt dans leurs foyers, disparaissent entièrement pour un jour ou deux, et recommencent ensuite sur d'autres points. Nous allons d'ailleurs avoir assez peu de monde à leur opposer, puisque l'expédition a lieu, et que Desaix redemande les corps que l'on avait employés à cette guerre. Brune en a appelé à lui quelques autres, de telle sorte qu'on va être forcé de dégarnir Rome et la frontière vers Naples, laquelle est à présent fort tranquille, mais où le trouble peut renaître, dès qu'elle ne sera plus contenue.
Nous n'aurons plus guère à Rome que la légfon polonaise, qui encore donne des inquiétudes : 1» parce qu'elle est arrivée non payée depuis quatre mois; 2° parce que les soldats polonais se montrent plus superstitieux encore que le peuple de Transtevere; ils sont toujours dans les églises, servent des messes, etc. Il est possible que le plus grand nombre soit dans de meilleures dispositions; on croit pouvoir compter sur les officiers; mais cette conduite des soldats inspire de la confiance aux aristocrates, et nous sommes avertis qu'on prépare une insurrection pareille à celle du 7 ventôse.
Brune nous écrit qu'il faut regarder notre position à Rome comme infiniment précaire, qu'il faut traiter les finances de cette république comme finances de l'armée française, et faire filer vers Milan tous les objets précieux, etc. Nous attendrons quelque temps avant de nous prêter à ces mesures : car puisque l'expédition * se fait, il y a lieu de croire que vous ne songez point à entrer en