‹ Mémoires; (volume 2)Chapitre 7 sur 81 · DES FÊTES NATIONALES ET DE LA POMPE QUI LEUR CONVIENT · texte numérisé non relu

DES FÊTES NATIONALES ET DE LA POMPE QUI LEUR CONVIENT

C'est dans cette troisième espèce d'institution qn'il faut déployer toute la pompe nationale : on doit y réunir tout ce qui peut embraser l'imagination, élever l'âme aux plus sublimes idées et le cœur aux plus grands sentiments; tout ce qui peut enfanter une généreuse audace, inspirer un amour sans bornes pour la liberté et la conservation des lois, tout ce qui peut produire un tel dévouement que chaque citoyen soit prêt à sacrifier ses passions et ses vœux les plus ardents au bonheur et à la gloire de la république, au point de mépriser la mort et de braver la douleur pour assurer l'un et l'autre.

Nous avons tâché, par le culte, de rendre l'homme, en général, bon et juste; dans les institutions civiles, nous avons cherché plus particulièrement les moyens de resserrer les liens des familles et de faire hérir et pratiquer les devoirs de la vie civile; ici, il faut achever le perfectionnement de l'homme social; il faut ajoutera tant de qualités précieuses la force de l'âme, la grandeur de. la pensée et le feu de l'imagination. Il ne suffît pas que vous l'ayez rendu bon, vertueux, ami de son pays, il faut qu'il le soit énergiquement : tant de pièges nous environnent dans le cours de la vie, tant de séductions nous entraînent, tant de désirs nous tourmentent, tant d'objets tentent notre avarice ou notre ambition, qu'un cœur pur ne suffit pas toujours pour qu'on ne soit pas jeté hors du sentier de la vertu. Il faut posséder une âme ferme, une imagination embrasée par l'amour du vrai beau et une résolution opiniâtre de pratiquer le bien et de résister au mal.

Tout doit tendre à ce but dans les fêtes publiques; c'est là que les plus grands tableaux seront mis sous les yeux du citoyen; c'est dans ces grandes occasions que les sentiments les plus élevés et les élans les plus sublimes doivent frapper son imagination et son cœur.

Tel est le caractère que je crois propre aux institutions qui doivent contribuer à l'amélioration de l'espèce humaine, au bonheur de la vie, à la grandeur et à la prospérité de l'État. Toutes, elles sont également nécessaires. Si vous ne songez qu'à rendre l'homme bon, vous en ferez un être faible : si vous n'avez d'objet que celui de le rendre grand, il deviendra dur; on s'estime alors sans s'aimer. Ce n'est pas assez : pour rendre la vie heureuse, il faut l'ennoblir sans doute, mais il faut encore y répandre des charmes. D'ailleurs, lorsqu'une sorte d'attachement réciproque ne lie pas les citoyens entre eux, c'est en vain qu'ils s'estiment : ils ne se pardonnent rien, et des haines profondes, même entre des hommes qui ne sont pas vicieux, peuvent diviser l'État et lui occasionner les plus funestes déchirements.

Ici, peut-être, l'on demandera pourquoi ne pas lier les institutions religieuses aux deux dernières sortes d'institutions; elles se donneraient une force respective dont il résulterait un effet plus assuré.

Rien de plus pernicieux qu'une pareille entreprise.

Premièrement, si la religion, comme elle l'a fait presque partout, vient se mêler du civil, il est évident que vous lui donnez des moyens sans nombre d'introduire la domination des prêtres et de rallumer infailliblement le fanatisme religieux ; l'encensoir reprendra encore une autre fois la place du sceptre de la loi qu'il aura brisé, et la superstition étouffera de nouveau tout à la fois les véritables sentiments de religion et les lumières de la raison.

En second lieu, ce serait attaquer par sa base le principe de la liberté des consciences; car, enfin, il faudrait bien convenir que ce serait tel ou tel culte qui figurerait dans les cérémonies civiles et dans les fêtes nationales : or, toutes les raisons déduites plus haut pour prouver que la législation ne doit se mêler d'aucun d'eux ont ici leur entière application. Votre législature serait donc au surplus convertie en école de théologie... Ah! certes, les hommes ont bien assez de leurs dissensions politiques, sans y ajouter encore les sanglantes querelles de la religion.

On ne peut pas d'ailleurs abandonner un objet ai ssi essentiel pour la morale et pour la direction de l'esprit public au caprice des individus ou des sectes. Voyez ce qui se passait dans l'Église romaine. Indépendamment de ce que ses cérémonies étaient souverainement insignifiantes, le pauvre y était baptisé, marié et enterré avec un mépris et un scandale abominables, lorsque le luxe le plus ridicule, les cérémonies les plus recherchées et les distinctions les plus flatteuses étaient prodiguées aux riches. Rien sans doute n'est plus contraire aux maximes que nous avons développées plus haut, et ce n'est pas ainsi qu'on fait naître la bonté dans le cœur et la justesse dans l'esprit.

Encore une fois, laissons chaque chose à sa place. Le culte religieux ne doit être qu'une réunion d'hommes rassemblés pour rendre des actions de grâces à l'Éternel et s'exciter respectivement à la justice et à la bonté. Tout ce qui est extérieur appartient à la loi ou au gouvernement. Le mélange des choses qui ne doivent pas être confondues, quoique toutes bonnes en elles-mêmes, ne produit rien de satisfaisant. Avec cette confusion, l'homme ne sera jamais ni vraiment religieux, ni vraiment citoyen.

On a dû comprendre maintenant que mon objet n'était pas de tracer le plan et les détails des institutions dont je viens de parler, mais uniquement d'en faire sentir la distinction, et le but principal de chacune d'elles : c'est à quoi je me suis appliqué. Mais si elles doivent avoir des caractères différents, il est cependant des choses qui doivent leur être communes et qui sont très-essentielles.

Toutes, elles doivent être conçues de manière que, dans la plus petite commune de la république comme dans la plus grande, chaque citoyen reconnaisse partout le même plan, le même objet, les mêmes rifes, les mêmes chants, etc. Qu'ainsi il ne soit étranger nulle part, et que dans quelque lieu de la république qu'il trouve ses concitoyens assemblés, il puisse se mêler à leurs prières, à leurs cérémonies, à leurs jeux.

Cela se conçoit d'abord quant au culte tel que je l'ai entendu, puisque j'en ai rejeté toute espèce de pompe. Une

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co;nparaison rendra ce que je demande aussi facile à comprendre en ce qui concerne les cérémonies civiles et les fêtes nationales, quoique la pompe en doive être graduée suivant les ressources des lieux où elles s'exécutent. L'exemple que je cite pour me faire entendre est pris du culte romain. Il y avait une immense différence entre l'éclat qui accompagnait l'ofîice d'une grande ville et celui d'un village ; cependant partout le sectateur retrouvait les mêmes formes, les mêmes idées, les mêmes chants, etc. L'application, comme on voit, est aisée à faire, et son utilité me paraît incontestable. L'habileté que les prêtres ont toujours employée à lier les hommes à leur domination en produisant partout le culle sous les mêmes formes, le législateur philosophe doit en faire usage pour les rattacher fermement à la liberté, ainsi qu'aux mœurs qui en sont le soutien ; il ne doit rien négliger pour les unir étroitement dans le sentiment commun de leurs droits et de leurs devoirs.

Une chose essentielle encore, c'est la distribution du temps : il importe beaucoup, pour que tout aille bien, que l'homme religieux travaille ou se repose aux mêmes jours que l'homme civil.

Avant de terminer entièrement mon sujet, je dois dire quelque chose de particulier sur le chant. De tous les arts d'imitation, celui qui exerce la plus grande puissance sur nous c'est la musique. L'ébranlement physique que la vibration des instruments et celle de la voix occasionnent sur nos fibres, qui se trouvent frappées à la fois sur toutes les parties du corps, indépendamment de l'oreille, est sans doute une des causes qui contribuent à lui donner ce degré de force. L'impression que l'artiste entend produire pénètre, pour ainsi parler, par tous les pores; tandis que les autres arts d'imitation n'ayant pour agir sur nous qu'un seul point de contact, qui est celui de l'œil, il est évident que leur effet est moins général sur toutes les parties do notre être, et par conséquent moins profond. Mais quelle que soit la cause, l'effet n'en est pas moins senti. Cette partie de nos institutions mérite donc une grande attention. Un point important, c'est que les paroles et le chant soient

composés de manière que tous les citoyens puissent les apprendre et les retenir dès la jeunesse. Partout, encore une fois, ils doivent être acteurs eux-mêmes, autant qu'il est possible, et partout ils doivent confondre leurs accents comme leurs cœurs avec ceux de leurs compatriotes.

Je n'entrerai dans aucune explication sur la nature et le caractère du chant qui convient à chacune des institutions qui ont fait l'objet de cette dissertation ; cela est hors de mon sujet, et d'ailleurs suffisamment indiqué par tout ce qui a été dit sur la nature et le caractère de ces institutions elles-mêmes. Mais si l'on veut s'en faire une juste idée, et se pénétrer à cet égard de vues aussi neuves qu'utiles, on doit consulter un écrit intitulé : Essai sur la propagation de la musique en France, sa conservation et ses rapports avec le gouvernement, par J.-B. Leclerc. Imprimerie nationale. Prairial an iv.

Cet ouvrage est dicté par un cœur pur, une âme sensible, un esprit sain et un jugement profond ; il annonce en même temps une grande connaissance de Tart.

Maintenant, si le peu de réussite des essais que l'on a tentés pendant le cours de la révolution faisait penser à quelques personnes que l'entreprise de , nos institutions serait infructueuse, elles se tromperaient beaucoup.

Avant l'établissement de la constitution , rien n'était entrepris avec un esprit de suite et avec ensemble, car il n'y avait ni ensemble ni suite dans la législation : tout était mobile et changeant comme l'esprit, les passions et les personnes des gouvernants. C'est sous le règne seul de la loi qu'on peut agir de mesure. Un système régulier d'institutions ne peut être établi que dans un gouvernement régulier. L'on ne peut édifier sur un modèle qui n'existe pas.

Aujourd'hui, que le gouvernement le veuille bien et que les hommes éclairés le secondent sans violences et sans secousses, le culte dont nous venons de parler s'établira. Que, dirigé par les mêmes vues, le Corps législatif pose quelques bases générales très-peu nombreuses sur les institutions civiles et sur les fêtes nationales, et bientôt elles

seront créées; mais surtout que la législature se garde d'entrer dans aucuns détails. Le gouvernement doit, seul être chargé de les régler, ou tout échouera dans cette partie encore plus que dans toute autre. La manie de tout réglementer rendra éternellement nul ou funeste l'effet des lois dictées par les meilleurs principes.

Voilà l'objet dont j'ai cru devoir m'occuper; il m*a paru d'une extrême importance, et j'aipensé que c'était au moment où la paix continentale doit nous fixer presque en entier sur l'administration intérieure, qu'il fallait appeler l'attention des législateurs, du gouvernement et de tous les citoyens éclairés et bien intentionnés sur un point qui doit donner à la constitution française toute son étendue, et la fortifier de manière à la rendre, pour ainsi dire, indestructible.

Mes idées et mes maximes déplairont sans doute également aux prêtres et à certains philosophes. Mais cela ne m'a pas arrêté un instant pour les émettre. Il y a longtemps que j'ai un égal mépris pour ceux qui tyrannisent les hommes et les avilissent par la superstition, et pour ceux qui leur présentent comme des préjugés aussi petits qu'incommodes, les vertus les plus nécessaires au bonheur domestique et à la félicité publique.

Je suis fort partisan des principes, mais comme je me suis aperçu depuis longtemps que chacun s'en fait à sa guise, et qu'on peut disputer sur ce qu'on qualifie de ce nom, comme sur les questions théologiques, sans parvenir à s'entendre, je ne m'attache jamais en morale et en politique qu'aux résultats, parce qu'on ne peut les contester. En conséquence, tout ce qui est propre à rendre l'homme meilleur et plus heureux, mérite à mes yeux d'être recherché avec zèle et persévérance, en bravant, s'il le faut, les poignards d'un fanatisme sanguinaire et les persécutions d'une orgueilleuse philosophie.

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