DANS LES FÊTES NATIONALES
Lu dans la séance du 22 vendémiaire an vi de la classe des sciences morales et politiques de l'Institut national.
Le 18 fructidor a frappé raristocratie au moment où elle allait anéantir la constitution. A la suite de cette journée, le Corps législatif a pris de grandes mesures pour punir les traîtres, et réduire à l'inaction les nombreux ennemis de la liberté française. En supposant qu'il croie nécessaire d'en adopter de nouvelles, elles seront sans doute aussi le fruit de la saine raison et celui d'une politique éclairée.
Cependant ces dispositions, quelles qu'en soient la sagesse et l'énergie, seront insuffisantes pour assurer le maintien de la république. Ce n'est pas par la contrainte que l'homme peut être solidement attaché même à ce qui doit faire sa gloire et son bonheur. Souvent alors il ne songe qu'au lien qui le presse, et refuse de se livrer aux nombreuses jouissances qui lui sont offertes. Entraîné par d'aveugles passions, il abandonne ses droits les plus précieux, s'expose aux plus grands maux et se livre à la plus humiliante servitude pour éviter une légère contradiction. La force d'ailleurs est un moyen qui s'use, ou qui finit à la longue par être funeste à la liberté, lors même que l'emploi n'en est fait que pour son établissement et son maintien. L'ambition
et l'intrigue s'emparent tôt ou tard de ce moyen, et celui ou ceux qui parviennent à le diriger deviennent à leur tour les maîtres de l'État. Un esclavage est dès lors remplacé par un esclavage encore plus oppressif. C'est ce qui nous arriva en 1793, et si le trop fameux Comité de salut puhlic eût été composé d'hommes moins féroces et plus habiles, ils auraient infailliblement perpétué leur pouvoir et fondé une oligarchie durable, placée à la tête d'une longue suite d'oligarchies secondaires, ou même de nouveaux seigneurs sous un autre nom, disposés par échelons depuis cette vaste cité jusque dans les plus petites communes. Ce n'est donc qu'avec prudence que l'on doit employer, pour fonder l'empire de la liberté, les formes dont se sert le despote lui-même pour maintenir son injuste puissance.
Je n'entends pas conclure de là que, dans les circonstances semblables à celles où nous nous trouvons, la plus grande vigueur ne soit indispensable dans les mesures législatives, dans celles de gouvernement et d'administration : si je déteste l'exagération et le crime, je n'en suis pas moins l'ennemi de la faiblesse et de la lâcheté. Je veux dire qu'il importe surtout de mettre en usage tout ce qui peut modifier, pour ainsi dire, la substance de l'homme, de manière à l'identifier avec la forme du gouvernement, et à faire de l'amour de la liberté sa passion dominante ; car alors il ne s'agit plus que de laisser prendre aux choses leur cours naturel. La force étant placée où elle doit l'être, c'està-dire dans la volonté et dans l'union de tous les citoyens, il n'y a pas même de prétexte pour qu'un individu, un corps ou une faction s'en' empare et usurpe ainsi de fait l'exercice de la souveraineté, en alléguant la nécessité de prendre de grandes mesures pour arrêter les progrès de l'esprit d'opposition et sauver l'État de sa ruine.
Les républicains éclairés ont vu avec un plaisir extrême que ces vérités étaient reconnues par le Corps législatif. Le conseil des Cinq-Cents, débarrassé de conspirateurs qui l'entravaient, s'est empressé de charger des commissions prises dans son sein de lui présenter sans délai des plans pour raviver l'instruction publique et pour donner aux
actes civils le caractère et la solennité qui leur conviennent.
Mais il est un troisième objet dont l'influence n'est pas moins puissante, et qui semble mériter toute notre attention; ce sont les fêtes nationales. Ceux qui ont assisté à la cérémonie funèbre du général Hoche ont dii y trouver la preuve de ce que pourront un jour sur l'esprit du peuple ces grandes institutions, lorsqu'elles auront acquis le degré de perfection dont elles sont susceptibles. Je crois donc que c'est remplir le devoir d'un bon citoyen que de faire connaître les idées qu'on a conçues pour atteindre ce point essentiel. Fussent-elles médiocres, elles attireront au moins sur cette importante matière la méditation des philosophes, des gens de lettres et des artistes, et elles serviront ainsi à hâter l'époque que nous désirons. Encouragé par ces réflexions, je vais présenter quelques vues à cet égard.
Je n'entrerai dans aucun développement sur le caractère qui doit être donné aux fêtes nationales : je me contenterai d'observer que le ridicule clinquant des cours et la petitesse de leur cérémonial y seraient aussi déplacés que la hideuse saleté et l'horrible confusion qu'on affectait dans les éternelles processions maratiques. L'ordre et la propreté dans les spectateurs, l'ordre et une pompe bien entendue dans ceux qui figurent sont indispensables pour donner toute leur force aux images qui doivent ici agrandir l'âme des citoyens, améliorer leur cœur, en même temps les attacher à la patrie par l'attrait de nobles et innocents plaisirs.
La liberté véritable n'est ni maniérée, ni amie du luxe; mais elle est décente, et sa simplicité même, en bannissant la recherche, appelle le goût. L'enthousiasme qu'elle inspire est le germe de tous les sentiments élevés : il n'a rien de commun avec les honteuses démonstrations d'une feinte allégresse, commandée par le despotisme, ni avec la joie féroce d'une délirante démagogie.
Mais pour obtenir complètement les effets dont nous venons de parler, il faut, autant qu'il est possible, faire participer tous les spectateurs, quel qu'en soit le nombre, à tout ce qui se voit, à tout ce qui se dit, à tout ce qui se
chante, à tout ce qui se fait. C'est la solution de ce problème que je cherche dans cet écrit.
Il faut, avant tout, partir de ce principe très-différent de celui d'autrefois, savoir que ce n'est que pour le peuple, qui est spectateur, que sont instituées les fêtes publiques, et non pour le petit nombre de citoyens, quels qu'ils soient, qui y figurent. Maintenant je viens à mes moyens.
C'est toujours sur le Champ de Mars de Paris que je placerai la scène. Il est aisé de sentir que ce que j'en dirai peut s'appliquer partout ailleurs, en le proportionnant à rétendue des lieux, et en substituant les autorités du département ou du canton à celles qui résident dans le cheflieu de la république.
Sur les glacis qui environnent Tarène s'élèvent des bancs commodes et disposés de manière que l'on voie parfaitement de tous les rangs; un toit les met à Tabri de l'inclémence des saisons. Il est cruel de voir des femmes, des enfants, des vieillards, passer une journée entière debout, froissés, ballottés et achetant le plaisir par une fatigue qui le surpasse, ou tout au moins l'égale. D'un autre côté, la gêne rend inquiet et remuant, nul ne veut rester où il est ; les évolutions et les jeux sont troublés par des déplacements qu'on ne peut empêcher, et les spectateurs se privent eux-mêmes de leurs jouissances.
Ici une objection m'arrête. Elle porte sur les frais . énormes d'une pareille construction dans un lieu aussi étendu que le Champ de Mars; mais qu'on se rappelle d'abord que l'ancien monde fut couvert de monuments de cette espèce. Il faut, au surplus, commencer parétablirdes sièges en bois, adopter un plan de construction en pierre et l'exécuter successivement et par parties. Quelques années ne sont rien en comparaison de la durée qu'aura notre république en dépit de ses ennemis, et bientôt toute l'Europe doit accourir à nos fêtes nationales, comme jadis la Grèce entière accourut aux jeux Olympiques.
De chaque côté du cirque les sièges sont distribués par séries, présidées chacune par un ou plusieurs officiers pu-
blics chargés d'y faire placer les citoyens à leur arrivée, ainsi que d'y maintenir l'ordre.
Au milieu du cirque s'élève l'autel de la patrie ^ Ses proportions sont telles dans son ensemble et dans ses parties que le tout ne paraît de la circonférence que d'une juste grandeur. Par la même raison, si les cérémonies pratiquées sur l'autel comportent quelques évolutions, elles se font en grosses masses, et ceux qui les exécutent sont vêtus des couleurs les plus propres à être aperçues de loin.
Les citoyens sont placés, le cortège paraît, monté en grande partie sur des chars découverts ^ ; il est ainsi bien mieux aperçu , et le coup d'œil en est infiniment plus magnifique et plus imposant. Les chars sont entrecoupés de groupes à cheval et même de quelques-uns à pied, s'il est
1. J'insiste beaucoup pour que le nom d'autel de la patrie soit consacré à l'éminence sur laquelle s'exécutent les cérémonies dans les fêtes publiques. Ce mot emporte avec lui une idée tout à la fois religieuse et civique, qui doit, selon moi, caractériser ces sortes d'institutions, si on veut qu'elles produisent des effets aussi étendus que salutaires.
L'anarchie, qui n'avait que des idées gigantesques, des plans sans liaison, et un langage sans justesse, avait donné à ce monument la dénomination extravagante de montagne. Une montagne construite par des hommes, quelle puérilité ! Ces gens-là ne ressemblaient pas mal aux fous qui eurent la prétention d'élever leur demeure jusqu'au ciel et qui ne produisirent que la confusion des langues.
L'aristocratie, de son côté, plus adroite et plus mesurée, conséquemment plus dangereuse, n'exagérant pas, mais minant sourdement, avait substitué la mesquine et insignifiante expression de tertre, à celle d'autel de la patrie. Elle sentait toute la magie de ce dernier mot, que nous devons mettre autant d'intérêt à maintenir qu'elle en mettait à le faire oublier.
2. On pourrait peut-être mettre en usage, sans de grands frais et dès la. saison prochaine, les chars tels que je les propose. Il en a été construit de très-beaux pour différentes cérémonies depuis la révolution ; s'ils n'ont pas été dépecés, ils pourraient, avec des réparations ou des modifications, être destinés à cela.
C'est d'ailleurs par la beauté des formes, la grandeur du style et une juste appropriation aux groupes dont ils devront être les porteurs, qu'ils doivent être distingués et produire une véritable pompe, plutôt que par des matières précieuses ou des détails très-finis qui ne s'aperçoivent pas de loin, qui exciteraient en outre une curiosité minutieuse et rendraient l'ordre bien plus difficile à établir.
jugé convenable. Tout ce qui paraît dans le cortège sur l'autel de la patrie et dans le cirque, n'importe à quel titre, porte, non pas un simple signe, mais un costume complet, drapé avec grâce*, et parfaitement uniforme pour tout ce qui remplit le même emploi ou les mêmes fonctions. La pompe ne peut naître que d'une belle forme dans les vêtements, et de la diversité entre les groupes, et non de la coupe ridicule de nos habits anguleux et rétrécis, et de la bigarrure des individus entre eux. Observez en outre que, par le moyen du costume, nul ne peut s'introduire dans l'arène ou sur l'autel de la patrie sans être distingué à l'instant, et rappelé par le cri public. Les gardes deviennent par là mcHns nécessaires, et comme il est toujours fâcheux d'en montrer dans les fêtes des peuples libres, il les faut faire paraître le moins qu'on peut.
Le cortège fait le tour entier de l'amphithéâtre. Arrivé au point par lequel il était entré, il descend, se rend à pied et en droite ligne sur l'autel de la patrie : les chars sortent de l'enceinte.
1. H serait à désirer que le Corps législatif statuât sur ce point. Un grand nombre de fonctionnaires publics n'ont point de costume; d'autres, comme les juges, en ont un mesquin et même ridicule. Je sais bien qu'il n'y aurait rien de plus fâcheux que de voir les deux conseils s'occuper de détails de costumes. Il serait toujours à craindre qu'une pareille discussion n'eût des résultats bizarres. Mais sur ce point, il me semble qu'un Corps législatif doit toujours faire ce qu'a fait la Convention. Il doit nommer une commission, et cette commission consulte des artistes distingués qui donnent leurs dessins; elle les présente au Corps législatif et il adopte.
Quant aux costumes en eux-mêmes, les emplois publics étant temporaires parmi nous, les artistes doivent faire une sérieuse attention à ce qu'ils ne soient pas coûteux, d'autant qu'il importe qu'on en fasse usage môme dans les cantons ruraux. C'est un moyen puissant pour appeler les habitants des campagnes aux fêtes publiques et les leur rendre imposantes. La différence entre le curé revêtu de ses habits sacerdotaux et le curé en habit court contribuait singulièrement à augmenter la valeur que l'opinion donnait aux sacrements et à l'accomplissement des m stères. C'est encore ici par la beauté des formes et un bel assortiment de couleurs qu'il faut frapper les yeux, et non par un luxe trop coûteux.
34 MÉMOIRES DE LAREVELLIÈRK-LÉPE AUX.
Sur l'autel de la patrie, des discours se prononcent, dos hymnes sont entendus, des cérémonies se pratiquent. On se rappelle que l'amphithéâtre est coupé en portions de cercle dont chacune forme une série, de manière que les spectateurs sont divisés en plusieurs sections. Chacune d'elles a son orateur et son orchestre.
Sur l'autel de la patrie s'élève un signal : l'orateur de chaque série, attentif, dit à haute voix : « Citoyens, tel ora- « teur va prononcer sur l'autel de la patrie le discours sui- « vant. )) On fait silence. Un second signal est aperçu; tous les orateurs en costume, élevés sur des socles posés en face de chaque série, au niveau du rang de sièges le plus inforieur, commencent en même temps que l'orateur qui est sur l'autel de la patrie le discours prononcé par lui.
Des chants se font entendre sur l'autel de la patrie; les orchestres de toutes les séries, dirigés par des hommes exercés et attentifs aux signaux, exécutent tous à la fois ces mêmes symphonies et ces mêmes chants ^
Quant aux cérémonies qui se pratiquent, je conviens que tous les assistants n'y participent pas d'une manière aussi immédiate; ils le font cependant jusqu'à un certain point. Il faut se souvenir d'abord que les mouvements qui se font sur l'autel de la patrie s'opèrent, autant qu'il est possible, par grosses masses; l'imagination supplée facilement aux détails, parce que l'orateur de chaque série, averti par des signaux, les explique à haute voix au moment même où ils s'exécutent.
i. J'espère qu'il viendra un temps où, au moins dans les grandes communes, les jeunes citoyennes composeront elles-mêmes les chœurs répandus dans le cirque. Qu'on se rappelle que dans plusieurs républiques grecques, et notamment à Athènes, c'étaient les filles des citoyens les plus distingués qui chantaient dans les fêtes, et que c'était un emploi très-recherché que celui de conduire les chœurs. Et pourquoi n'en ferait-on pas un moyen d'entretenir la pureté des mœurs, en ordonnant que celles qui auraient manqué aux devoirs de leur sexe et à la piété filiale ne pourraient pas être admises à chanter dans les chœurs? Un conseil, composé de vieillards et de la municipalité, pourrait être juge de l'admission ou de l'exclusion.
Enfin, pour qu'il n'existe pas de confusion, chaque série avertitpar un signal convenu qu'elle a terminé son discours, ses chants, entendu le détail des cérémonies, etc.
Par un tel concours de moyens, deux ou trois cent mille spectateurs éprouvent à la fois les mêmes impressions et partagent les mêmes jouissances. Je vais plus loin : je* veux que pendant quelques instants tous ensemble ils soient acteurs eux-mêmes.
Une invocation générale à l'Éternel en faveur de la liberté française ouvre toutes les fêtes nationales à l'instant où le cortège est placé sur l'autel ; des actions de grâces les terminent au moment où il le quitte. Ces actions de grâces et cette invocation sont toujours les mêmes, de manière qu'en peu de temps elles deviennent familières à tout le monde. Le signal d'avertissement est donné ; les séries prévenues se tiennent en silence. Le signal pour commencer apparaît : à l'instant quatre ou cinq personnes choisies dans chaque série entonnent toutes à la fois l'invocation et l'action de grâces, et tous les spectateurs sans exception, se dirigeant sur eux, unissent leurs voix d'une extrémité à l'autre de l'enceinte. Je n'imagine rien de plus sublime au monde qu'un chœur de deux ou trois cent mille voix, chanté par des hommes pénétrés du même sentiment. •Son effet serait toujours nouveau.
Je me suis entretenu de cette dernière idée avec un des membres de cet Institut, auquel des compositions du plus beau style et de la plus grande force assurent un nom célèbre dans l'histoire de son art, et dont les airs patriotiques braveront la lime du temps. L6 citoyen Méhul, dont je veux parler, non-seulement n'a pas trouvé cela impossible, mais il m'a dit au contraire qu'il songeait à une chose bien plus extraordinaire, savoir, de faire chanter tout le peuple assemblé en quatre parties. Il m'a permis de publier son idée; la voici :
La première partie ferait d'abord la tonique; la seconde^ la troisième et la quatrième partie donneraient ensuite successivement la tierce, la dominante et l'octave; aprè;? quoi, ces quatre parties, reprenant simultanément, feraient
entendre Içs quatre notes à la fois. C'est le rhythme seul qui imprimerait à ces morceaux leur vrai caractère. Ce rhythme devrait être bien prononcé, afin d'être facilement saisi par une aussi nombreuse multitude. Le citoyen Méhul m'a souvent répété qu'il croyait être assuré de ses moyens d'exécution.
Je crois, quant à moi, que nous pouvons, avec la volonté de le faire, produire, en général, des effets d'une étonnante grandeur. Celui-ci en particulier me paraît d'autant plus facile à obtenir, que non-seulement dans les écoles publiques, mais même dans les écoles particulières, qui toutes devront être sous l'inspection immédiate des magistrats, la jeunesse de l'un et de l'autre sexe sera instruite dans les chants et dans les rites des cérémonies civiles et des fêtes nationales, comme elle l'était autrefois à fredonner des noëls et à chanter des antiennes.
J'ai été obligé de me transporter brusquement de l'in^ vocation aux actions de grâces ; présentées sous le même point de vue, et avec les mêmes moyens d'exécution, elles ne pouvaient être traitées séparément. Reportons-nous à la fin des cérémonies pratiquées sur l'autel de la patrie.
Les jeux commencent : les chars et les chevaux qui sont destinés à courir font le tour entier du cirque. Ainsi tous les spectateurs les voient également. Dans chaque jeu on reconnaît deux vainqueurs égaux. Les concurrents devenant infailliblement très-nombreux par la suite, la course se fait en deux bandes. Le but que la première doit atteindre est opposé à celui qui doit terminer la course de la seconde, et vice versa. Ces termes sont placés l'un à une extrémité et l'autre à l'extrémité opposée, de manière que chaque moitié des spectateurs prend alternativement part à l'intérêt que l'on met naturellement à voir quel est celui qui va remporter le prix.
Quant à la course à pied, le cirque est oblong; il y a j[uatre bandes de coureurs qui toutes partent à la fois, et quatre buts différents ; chacune des bandes court l'une à droite, l'autre à gauche, en longeant l'amphithéâtre. Cela se pratique en même temps et du côté de la rivière et du
côté de l'École militaire. Les quatre buts sont placés au milieu de l'arène, sur deux lignes transversales. Les quatre coureurs qui dans chacune des bandes ont atteint les premiers le but se réunissent alors deux à deux pour partir en même temps de chaque extrémité du cirque vers l'autel de la patrie, et deux restent définitivement vainqueurs, un de chaque côté. Tous les autres jeux imaginables peuvent se combiner aussi facilement.
Avant de quitter ce sujet, je reviens sur l'idée d'avoir deux vainqueurs égaux dans chaque jeu. Je n'ai certes pas l'extravagance de vouloir niveler les fortunes, ni les talents; mais je n'en crois pas moins qu'il serait très-politique et très-moral de ne pas présenter au peuple assemblé un citoyen vivant comme étant unique en son genre. L'habitude' de l'admiration exclusive, même sur des objets étrangers au gouvernement, a souvent porté les nations à se passionner pour des hommes, qui, profitant des distinctions qui leur étaient prodiguées, et qui les élevaient audessus de tous les autres citoyens employés dans les affaires publiques, ont fini par détruire la liberté en s'emparant de la souveraine puissance. D'un autre côté, si l'émulation est la mère des talents, l'orgueil en est souvent le tombeau : une gloire qui n'est partagée qu'entre deux individus est certes un stimulant assez puissant; elle jouit au surplus de l'avantage de moins exciter l'envie des jaloux et le désespoir des vaincus. Elle n'étouffe pas dans l'âme du vainqueur une noble émulation par une stérile vanité. Enfin, ces deux rivaux, couronnés à la fois, faisant ensemble le tour du cirque, les bras entrelacés, offrent le plus touchant tableau de fraternité et d'harmonie, et disposent le spectateur aux sentiments d'union et de paix, qui doivent lier tous les citoyens entre eux.
Les jeux sont achevés, les vainqueurs ont reçu le prix, l'action de grâces part de toutes les bouches à la fois; le cortège quitte l'autel de la patrie, il remonte sur ses chars; il y en a un de préparé pour les vainqueurs, précédés par les prix qu'ils viennent de gagner. Le cortège fait une seconde fois le tour de l'amphithéâtre, dans un sens opposé
au premier. Dans cette marche triomphale, des hérauts proclament, de minute en minute, le nom des vainqueurs dans les divers jeux. Le cortège sort du cirque, et les citoyens regagnent leurs foyers ou se livrent à la danse et aux jeux particuliers.
Je ne dois pas achever sans faire remarquer qu'une pareille fête dure au moins un jour entier. Elle doit être par conséquent entrecoupée de moments de repos, marqués à la minute, ainsi que chacun des actes qui constituent la fête. Le bruit du canon ou le son des trompettes signalent l'instant .du repos et celui où les spectateurs doivent reprendre leurs places. Les grandes jouissances, ainsi que l'application et le travail , occasionnent une fatigue , quelquefois très-pénible , quand elles ne nous laissent aucun relâche.
Enfin, je terminerai en observant que tout doit être disposé dans les environs de l'amphithéâtre de manière que les familles trouvent des rafraîchissements, chacune suivant sa fortune , et puissent satisfaire à tous leurs besoins sans que l'indécence ou le dégoût viennent ternir des sensations qui toutes doivent être aussi pures qu'un beau jour.
Telles sont les idées que j'avais communiquées depuis longtemps à plusieurs personnes en m'entretenant des fêtes nationales.' Le désordre qui dérangea un peu celle du l*'" vendémiaire, d'ailleurs si belle, me les rappela avec plus de force. J'en fis au retour le détail au ministre de l'intérieur, qui jugea qu'elles auraient au moins le but d'utilité dont j'ai déjà parlé. Je me suis en conséquence délassé à les recueillir, dès que j'en ai trouvé le moment. Puissentelles appeler, en effet, de nouvelles, recherches, non pas seulement sur cet objet particulier, mais généralement sur tout ce qui peut faire prospérer notre pays. Puisse chacun de nous concourir à rendre la république si grande qu'elle fasse l'admiration de l'univers, si florissante qu'elle soit l'objet de l'émulation de tous ses voisins, si forte qu'aucun de ses ennemis n'ose l'attaquer; enfin, si aimable et si attrayante que le traître même qui s'apprêterait à la
déchirer, frappé de remords plus encore que de crainte, sente le poignard s'échapper de ses mains et son cœur pénétré d'un salutaire repentir s'ouvrir enfin à l'amour de la patrie I