COTE
CORRESPONDANCE DE FAIPOULT
COMMISSAIRE CIVIL DU DIRECTOIRE, A ROME d'ABORD , PUIS DANS LA CISALPINE.
Elle confirme les correspondances de Trouvé et de Daunou, quant au despotisme, à l'insolence et aux vols des généraux, aux intrigues et aux manœuvres frauduleuses des fournisseurs, à la funeste influence des clubs, et au défaut de caractère, d'activité et de lumières politiques des populations italiennes i.
Rome, le 2 1 prairial an vi de l'ère républicaine.
Faîpoult, commissaire du Directoire exécutif, au citoyen Larevellière-Lèpeaux, membre du Directoire exécutif.
Citoyen directeur,
Tant que le citoyen Daunou était ici, je lui ai laissé le plaisir de vous envoyer les détails que permet une correspondance particulière. Il en est beaucoup, sur notre mission, que vQiis avez pu recevoir par cette voie, et quelquefois nous nous sommes très-bien aperças que vous saviez tout mettre à profit pour faire du bien à ce pays.
Daunou est allé faire une course passagère à Naples, il ne repassera ici dans quelques jours, accompagné de Garât, que pour aller aux Cinq-Cents, où ce digne citoyen continuera de bien mériter de son pays, de la pljilosophie et de la loi. Lui parti, je sollicite la permission de vous distraire
parfois de quelques récits sur Rome et l'Italie. Vous me lirez, si vous n'avez rien de mieux à votre ordre du jour. Je coinmence :
Dans une de nos dernières lettres au Directoire, nous lui exposions les motifs qui rendent nécessaire de séparer l'armée de la cisalpine et celle de Rome. Si vous ne prenez cette mesure, un général en chef en prendra nscessairement qui nuiront à l'un ou à l'autre des deux pays. Comme nous avons présenté au Directoire cette question sous ses divers points de vue, je me suis contenté, citoyen directeur, de la rappeler ici passagèrement.
Ce qui peut déterminer le Directoire à prendre promptement un parti sur ce point, c'est que le»militaire, qui aime peu les contrariétés, trouve à Milan qu'on ne mène pas les Romains assez lestement en fait de contributions ; c'est que la sagesse du général en chef pourrait être quelquefois circonvenue par des officiers qui n'aiment pas qu'on ait réformé des tables et des voitures, par des'commissaires ordonnateurs qui aimeraient assez à gouverner les finances, par des entrepreneurs de fournitures (la compagnie Bodin) qui ont couru à Paris se plaindre que nous leur avons défendu de prendre ici les services qu'il aurait fallu leur payer, et que le gouvernement romain est tenu de nous faire gratis.
Pour éviter tout inconvénient qui pourrait arriver, que le Directoire détermine le nombre de troupes françaises qui resteront sur le territoire romain; qu'il les mette sous un général de division indépendant; la commission sera sûre de n'être en aucune manière traversée dans ses efforts, je ne dirai pas pour faire du bien à ce pays-ci, mais pour le rendre le moins malheureux qu'il lui sera possible.
Si les Français ont étonné les Italiens par leur courage et leurs victoires, beaucoup de Français ont scandalisé et aliéné trop souvent les esprits par des hauteurs révoltantes, des exactions intolérables et des dilapidations funestes. Or nous ne voulons pas tenir perpétuellememont l'Italie en tutelle par des armées redoutables : il faut enfin conquérir les esprits, et ce ne peut être que par une application con-
stante et soutenue des principes que commandent Texpérience, la sagesse et la justice. Nous ne devons pas d'un côté prodiguer le titre sentimental^ de sœur ou de fille aux nouvelles républiques, et de l'autre agir comme si les Français, supérieurs à leurs frères en liberté, devaient recevoir d'eux des tributs de préférences ou de jouissances arbitraires et onéreuses. C'est dans cet esprit, citoyen directeur, que nous avons pris dernièrement et publié l'arrêté dont copie est ci jointe *.
* Mais c'est assez vous parler des Français : j'ai aussi à vous entretenir des Romains. Ici beaucoup d'autorités constituées ne savent pas erxore marcher suivant les formes républicaines. Nous avons cru nécessaire une loi pour les rappeler à la police constitutionnelle. Je ne vous parlerai pas, citoyen directeur, de beaucoup d'autres que nous publions journellement. Il s'en fera un recueil qui vous sera envoyé.
Par une de ces lois particulières nous avons organisé la gendarmerie. Par une autre nous déterminons comment l'armée romaine se formera et se recrutera. Au pays des Fabius et des Scipions tout le monde doit à la patrie le service militaire qui lui est convenable. Tous les jeunes Romains, en conséquence, de dix-huit à vingt-cinq ans, seront requérables pour composer les bataillons de l'armée. Il reste bien d'autres lois à faire encore. Avec le temps les conseils législatifs y pourvoiront. Toutefois, citoyen' directeur, nous touchons à un inconvénient que nous n'avions pas prévu. Les deux conseils devant être en vacances quatre mois chaque année (c'est une disposition constitutionnelle), ils viennent de décréter que ces vacances s'ouvriront au l*^"" thermidor. Si, à cette époque, le tjaité d'alliance dont nous avons envoyé le plan est adopté, signé et ratifié, le pouvoir législatif du général français finit
aussitôt. Or que deviendra une république sans législateurs pendant quatre mois, quand il lui faut chaque jour quelque
\. Cette copie ne s'est pas trouvée dans les pièces ici reproduites. (0. L. L.)
loi réformatrice ou circonstancielle, quand son consulat, qui est faible de lumières et de volonté, sera incapable d'y suppléer par des arrêtés vigoureux? Je me hâte, citoyen directeur, de vous prévenir de cet incident. On peut en inférer la raison de faire durer la négociation du traité d'alliance de manière à gagner le 1" frimaire avant qu'il soit ratifié.
Il me reste à vous parler de l'affaiblissement où se trouve réduite la commission par la perte de deux hommes précieux que d'autres destinations nous enlèvent, Daunou et Monge.
Vous connaissez, citoyen directeur, mes vœux, formés depuis longtemps, pour rentrer dans la classe de ceux qui n*ont à remplir que leurs simples devoirs de citoyens. Ces vœux ne me quitteront pas; je les crois seuls dignes du vrai républicain. Mais une autre partie de mes vœux est que le Directoire ne se trompe pas sur mes motifs et n'attribue pas en moi des vues de retraite à une tiédeur pour servir ma patrie et son gouvernement. Pour détruire cette impression, si elle existait, je prierais le Directoire d'interroger seulement quelques-unes des personnes qui ont pu suivre ma conduite, soit en Italie depuis deux ans et demi, soit en France depuis l'époque de juillet 1789.
Je suis séparé depuis sept mois d'une femme chérie, à cause de l'incertitude où je suis naturellement sur mes fonctions futures, puisque celles de commissaire ont un terme de circonstance. Si le Directoire veut décider mon sort, soit en m'attachant à une fonction stable, soit en m'assurant la liberté de retourner en France à l'expiration des travaux de la commission, c'est une nouvelle obligation que j'aurai aux membres qui le composent, et spécialement à vous, citoyen directeur, si vous voulez appeler un moment son attention sur ce point.
Salut et respect.
Faipoult.
Rome, le 21 prairial an vi de l'ère républicaine.
Les commissaires du Directoire executif de la république française envoyés à Rome au directoire exécutif.
Citoyens directeurs,
Dans notre lettre du 1^ de ce mois nous avons eu l'honneur de vous exposer notre situation financière, politique et militaire. Nous allons aujourd'hui vous faire connaître la situation intérieure de cette république. • Il n'y a plus de mouvement de rébellion dans les départements; tout y est dans le calme le plus parfait. On doit cet état de choses à la rigueur des mesures militaires contre les insurgés, à des mesures législatives contre les moteurs et surtout contre les prêtres. Les apparences du renouvellement de la guerre avec l'Autriche et avec Naples, dissipées par la manifestation des dispositions pacifiques du Directoire exécutif et de l'empereur, jointes à l'expulsion prochaine de Pie VI hors de l'Italie, n'ont pas peu contribué à détruire les espérances des agitateurs et à ramener la tranquillité.
L'esprit public est très-faible. Ce n'est pas qu'on ne parle de la liberté et de ses avantages, et qu'il n'y ait beaucoup de personnes qui se disent patriotes. iMais rien n'est plus rare que de trouver cette liberté et ce patriotisme dans le cœur. On ne connaît point ces sentiments nobles, généreux et magnanimes qui ont illustré les antiques Romains, et qui caractérisaient les citoyens de cette république.
L'intérêt, le vil intérêt, voilà presque exclusivement l'objet des désirs des successeurs des Brutus, des Caton, etc. Les causes de cette dépravation sont faciles à assigner. C'est d'un côté la longue habitude du joug despotique qui a étouffé tout sentiment de liberté dans les âmes;
PIÈGES JUSTIFICATIVES. 4i5
d'un autre côté l'ignorance et la superstition, qui ont singulièrement affaibli les facultés intellectuelles, et enfin l'état de misère qui tourne toutes les pensées et tous les désirs vers les besoins physiques.
Il est des moyens de remédier à ces maux; mais puisqu'ils sont invétérés, puisqu'ils sont le produit de plusieurs siècles, il ne faut pas espérer de les guérir ni facilement ni promplement. Le plus pressant est de fournir des moyens de subsistance à une nombreuse population qui n'en avait point sous l'ancien gouvernement, qui s'est accrue par le nombre de ceux que la révolution a privés de leurs fonctions ou emplois, et qui malheureusement, par l'effet de la corruption du gouvernement papal , s'était fait une habitude de l'oisiveté. L'éiat où se trouve cette république ne lui permet pas de raviver son commerce extérieur, ni même son industrie. Avant de penser à sa prospérité, elle doit assurer son existence intérieure; car «lie se repose entièrement sur la république, sa libératrice, pour son existence au dehors.
La révolution politique est faite : il n'existe plus d'obstacle à l'existence de la république romaine; mais la révolution morale est à peine commencée ; c'est toujours le même peuple, les mêmes habitudes, la même opinion, un peu modifiés par les principes de liberté. Le consulat est faible, le tribunat est turbulent, les administrations sont inactives, les tribunaux non encore en exercice, et ignorant en général les premiers éléments des dispositions de la constitution et des lois qui les concernent.
On dirait que c'est l'ancien gouvernement, sous des divisions territoriales et des autorités différentes seulement, mais avec les mêmes formes, avec le même mode d'administrer et de juger.
Nous devons, citoyens directeurs, rendre justice à une partie des fonctionnaires publics de cette république. Il en est de vraiment dignes des fonctions qu'ils remplissent, maïs le nombre en est faible, et ceux-là ne peuvent pas suffire pour faire marcher les autres. Le mal vient non de malveillance, mais de l'inexpérience et de Tinhabitude de
la nouvelle marche constitutionnelle, des nouvelles formes. Ce sont des enfants qu'il faut conduire. Ils connaissent la constitution et les nouvelles lois, mais peu en saisissent l'ensemble et en lient les principes, de manière à en pouvoir déduire des lois qui en soient des conséquences, ou à régler leurs actions sur ces principes, dans les cas non prévus par les lois.
Une division très-marquée existe entre le tribunat et le consulat. Quelques membres du tribunat ne semblent occupés qu'à saisir l'occasion de s'élever dans la tribune nationale contre le consulat et ses opérations. Que ce soit par esprit contre-révolutionnaire, par esprit de jalousie de pouvoir, ou par excès de démocratie, il n'en est pas moins vrai qu'il en résulte dans l'opinion publique une très-mauvaise impression, dont les effets naturels sont de décréditer le gouvernement. Nous avons pensé pendant quelque temps à. fortifier le consulat, en remplaçant un ou deux de ses membres par d'autres plus capables et plus énergiques, et à détruire le mauvais esprit qui semble s'emparer du tribunat, en en écartant les individus qui l'agitent. Mais la crainte des effets que pouvait produire cette mesure violente et extra-constitutionnelle nous a fait abandonner ou du moins suspendre cette idée. Nous avons espéré que le consulat s'élèverait à la hauteur de ses fonctions et de ses devoirs, et que le tribunat, contre lequel nous avons soutenu le consulat dans une occasion éclatante, reviendrait à des principes plus sages. Mais ce qui nous a déterminés par rapport au tribunat, c'est surtout la décision qu'il vient de prendre en exécution de l'article 56 de la constitution, par laquelle il fixe l£S quatre mois de vacances des conseils législatifs, à commencer au l^'' thermidor prochain.
La suspension de l'action des deux conseils législatifs nous semble devoir amortir le sentiment d'opposition au consulat et accroître la force et le crédit de celui-ci par l'unité de son action pendant une partie considérable de l'année.
Mais là-dessus, citoyens directeurs, nous devons appeler votre attention, pour que vous preniez une décision qui
serve à achever et à consolider votre ouvrage dans ce pays,
l'établissement et l'organisation de la république.
Après la fin du mois prochain il n'existera plus ici de pouvoir législatif. Le tribunat et le sénat seront en vacances, et la commission aura sans doute terminé sa carrière législative, par la conclusion du traité d'amitié et d'alliance. Une loi pourrait être rendue par le général, avant la conclusion de ce traité, pour investir le consulat du pouvoir de faire des lois ou règlements provisoires ; mais 1° ce droit serait visiblement une dérogation à la constitution. 11 est bien des actes qu'on peut regarder comme des actes supplémentaires, non législatifs ; mais il en est une infinité d'autres qui sont incontestablement législatifs. Or il manque encore à cette république plusieurs de ces lois sollicitées par l'absurdité et l'injustice des lois anciennes. Ces lois sont surtout celles sur la procédure civile, la procédure criminelle et le Code pénal ; celles qui complètent ou interprètent les lois organiques des administrations ou tribunaux, celles qui fixent les contributions et les dépenses publiques. 2° Le consulat ne serait pas à même d'user sagement de ce droit. Il lui est si difficile de faire de bons arrêtés !
Nous vous prions, citoyens directeurs, de ne voir dans l'intérêt que nous prenons à la république romaine qu'une preuve de notre fidélité à remplir et vos instructions et vos intentions. Vous n'avez pas voulu fonder un simulacre de république, mais vous avez voulu joindre à la gloire de la nôtre celle de rappeler quelque réalité de l'ancienne Rome libre.
Salut et respect.
Florens, Faipoult,
Extrait de la lettre du citoyen Faipoult adressée de Milan au directoire executif le 5 messidor an vi.
Mais permettez-moi, citoyens directeurs, de vous
parler d'un objet bien intéressant pour l'armée française à Rome et pour la nouvelle république romaine.
Avant mon départ de Rome, la commission avait vu le gouvernement romain prendre une mesure infiniment importante pour lui et pour l'armée française. Vous savez que par la convention secrète du 6 germinal , la république romaine s'est obligée envers la nôtre à trois choses principales: 1° à payer 15 millions de francs en six époques distantes entre elles d'un mois; 2° à fournir à l'armée des objets d'habillement et d'équipement pour 500,000 piastres (environ 3 millions de notre monnaie); 3° à fournir gratuitement aux troupes françaises stationnées sur le territoire romain les subsistances, les fourrages, le logement, le bois, la lumière et le traitement des malades dans les hôpitaux romains.
Les deux dernières conditions déchargeaient notre gouvernement de tout soin, de toute dépense pour la nourriture, l'entretien, l'habillement et l'équipement de l'armée française du pays romain.
S'il nous était resté quelques inquiétudes, c'était de savoir si le gouvernement romain serait en état de tenir ses conventions. Nous avons reconnu que ce ne sera qu'avec du temps qu'il pourra satisfaire au premier article, c'est-àdire à la prestation des 15 millions. Quant aux deux dernières, c'est-à-dire quant aux fournitures et approvisionnements en nature, il a pris récemment une mesure qui vous les garantit complètement. Une société des premières maisons de banque de lltalie lui a proposé de faire ce service, avec plusieurs autres qui les concernent uniquement, en se soumettant à en recevoir le pavement en biens nationaux
romains. Déjà, citoyens directeurs, la commission a eu riionneur de vous rendre compte de cette ppération. Nous ne pouvions désirer, nous Français, rien de plus avantageux. L'armée était pourvue. Je vous avoue que j'avais éprouvé ainsi que mes collègues une satisfaction complète d'avoir obtenu ce point si intéressant. Le désir, si juste, que nous avons de répondre à la confiance du Directoire, de faire chérir son administration en prouvant qu'il sait pourvoir à tout, la connaissance que nous avons des -localités et qu'il ne peut avoir, tout nous avait faif envisager comme étant de notre devoir de faciliter la me^re adoptée par ce gouvernement romain, que vous aimez puisque vous l'avez créé, et qui trouvait à son opération bien d'autres avantages, puisqu'elle lui assurait aussi la subsistance de sa propre armée, les approvisionnements de ses deux ports d'Ancône et de Civita-Vecchia, les objets d'agrès et de construction nécessaires à sa marine (si intéressante à relever de sa nullité pour sauver son commerce des Barbaresques et son pays de leur descente et de la peste), les réparations de ses villes fortes, 30,000 fusils pour ses arsenaux, des canons pour ses places et pour la campagne, enfin, l'érection d'une caisse d'escompte payant à bureau ouvert, en espèces, et facilitant l'élimination de l'assignat romain. Voilà, citoyens directeurs, ce qu'on faisait à Rome avec des biens nationaux, ce que je n'ai jamais pu faire en France quand j'étais ministre des finances, et ce qu^alors j'y aurais payé de mon sang.
Mais cela s'est trouvé en opposition avec quelques articles d'un marché passé par le ministre de la guerre, qui vient d'écrire sur cela au général Brune une lettre qui prouve que ceux qui l'ont rédigée Le connaissaient pas même les conditions auxquelles le gouvernement romain s'est obligé par la convention du 6 germinal (car dans cette lettre toutes les citations relatives à cet acte sont altérées). Le ministre de la guerre annonce que le Directoire français a décidé ({ne le marché passé par le gouvernement romain avec ses fournisseurs serait résilié : voilà donc que par un acte qui peut même paraître irrégulier (car le gouvernement ni. 29
romain, dans la sphère limitée de son existence, est au bout du compte maître de ses marchés); voilà donc ce gouvernement dont on renverse tout à coup les justes espérances. Voilà la nourriture de ses troupes, ses approvisionnements de mer, d'arsenaux, de marine, sa nouvelle banque anéantis. Il reste avec ses biens nationaux, sans argent. Voilà, et c'est ce qui nous touche de plus près, voilà les troupes françaises ' sur le pays romain exposées de nouveau à toutes les privations ; car la compagnie Bodin, quelles que soient ses forces et sa bonne volonté, ne fera pas gratuitement son service. Le gouvernement romain n'a pas d'argent à lui donner. Voilà le point dont il faut partir. La caisse de l'armée n'en aura pas davantage. C'est à vous, citoyens directeurs, que j'expose cet état de choses avec la chaleur qui est de mon devoir en soutenant les intérêts de la république, et qui peut seule me conserver votre estime. Le ministre de la guerre, occupé de trop d'objets pour se garantir d'une erreur, a fait une faute. Il a demandé au Directoire un arrêté nuisible. C'est à lui à en demander 4e rapport, si le Directoire ne le change de son plein mouvement. Daignez m'en croire. L'intérêt de l'armée le veut, et vous ne voulez, citoyens directeurs, que le bien des armées.
Je dois encore vous informer d'un fait qui indignera tout Français pénétré de l'amour de son pays et du respect dû à ses premiers magistrats. J'ai appris ici aujourd'hui, que des agents de la compagnie Bodin se disent sûrs du succès dans la lutte qui s'élève entre leurs intérêts et ceux de la république. Ils font clairement entendre qu'ils ont les plus puissants appuis dans le gouvernement même. Ils osent calomnier le premier gouvernement du monde en croyant par là ■\ attiédir le zèle de ceux qui peuvent lui mettre sous les l yeux les vérités qu'on a observées. Ils se trompent étran- ' gement. Ils ne font qu'enflammer ce zèle, et je me suis 1 empressé, citoyens directeurs, de vous en adresser les expressions.
Le devoir les a dictées. Je les soumets avec respect à votre sagesse. Mes dignes collègues Daunou et Florens ne manqueront pas de vous en adresser de semblables, du
point où ils sont. Je n'ai fait précéder les miennes que parce qu'elles auront l'avantage de vous parvenir plus tôt de Milan, où vos ordres m'ont conduit.
Salut, respect et entier dévouement.
Faipoult.
ÎS° h.
Milan, 5 messidor an vi de l'ère républicaine.
Faipoult, commissaire did Directoire exécutif, aux citoijens Daunou et Florens, commissaires du Directoire exécutif à Rome.
Le ministre de la guerre, mes chers collègues, a écrit au général Brune une lettre dopt je joins ici en copie un paragraphe qui concerne le marché avec la compagnie Bodin.
Mon avis est que le ministre de la guerre, ou ceux qui ont rédigé la lettre qu'il a signée, énonçant les conditions de la convention avec la république romaine de manière à faire croire qu'ils ne l'ont nullement entendue, il est du devoir de la pommission de s'opposer à ce que toutes les mesures prises pour la subsistance des troupes françaises se trouvent tout à coup anéanties par un ordre évidemment surpris. La commission acquerra de nouveaux droits à la confiance et à l'estime du Directoire en lui évitant d'être trompé. La commission ajoutera au bien que l'on reconnaît qu'elle a pu faire en Italie, en garantissant l'armée de tous les maux qu'elle éprouvera sur le territoire romain en remettant tous ses services à une compagnie qu'il faudra payer, qu'on ne pourra payer, et qui forcément laissera reparaître tous les besoins dans leur effroyable intensité.
Une addition au marché de la compagnie Bodin comprend dans ce marché les îles du Levant, qui n'y étaient pas dans son origine. Le commissaire ordonnateur Auber-
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non, à qui j'avais appris les mesures prises à Rome pour ces îles et qui trouvait qu'elles étaient excellentes, vient de m'en assurer. Il résulte de là que les deux arrêtés que la commission a pris pour faire, faire ce service en payant avec des biens nationaux sont inutiles et deviennent nuls. Ce n'est pas notre faute si on détruit une bonne opération. Plaignons le Directoire de ne pouvoir connaître la vérité. Tel a été souvent le sort des gouvernants les ni us éclairés et les mieux intentionnés.
Salut, estime et fraternité.
Faipoult.
Milan, le 12 messidor an vi.
, Faipoult au directeur Larevellière-Lépeaux.
Aujourd'hui, citoyen' directeur, j'écris au Directoire sur l'état actuel de la Cisalpine et sur le travail que prépare l'ambassadeur Trouvé pour se conformer aux instructions que vous lui avez transmises et qui seront suivies avec toute la latitude de religion que permettront les circonstances. Comme il semble que, par une fatalité particulière, les finances me suivent partout, je m'occupe à sonder la plaie que la guerre et l'inexpérience ont faite aux finances cisalpines, et je prépare les lois organiques sur cette matière. Les principales paraîtront avec la constitution.
Malgré l'envie que nous avions de trouver le moyen de faire opérer les changements, devenus si nécessaires, par les Cisalpins eux-mêmes, nous en sommes venus à regarder la chose comme impossible. Quatre directeurs au moins et cent quarante députés sortiront de place. En conséquence, la grande majorité des gouvernants actuels étant éliminée, elle ne peut concourir à seconder l'opération. Il faudra que, le jour déterminé pour le dénoûment, l'ambassadeur Trouvé
assemble chez lui les hommes qu'il aura choisis pour les deux conseils et pour le Directoire; qu'il les conduise et les installe dans le lieu de leurs séances, en leur remettant la nouvelle constitution, motivant l'intervention inopinée de la France sur ce que la lutte commencée entre les précédents législateurs et le Directoire Ta rendue nécessaire, sur ce qu'il était utile pour la Cisalpine de saisir cette occasion pour faire en même temps à sa constitution des améliorations qui la consolident et qui rendront leur administration plus active et moins dispendieuse. En présentant ces considérations à vous et à vos collègues, citoyen directeur, je leur fais remarquer l'insuffisance des pouvoirs qu'ils ont donnés à l'ambossadeur Trouvé. Il y a lieu ici de vous faire à peu près les mêmes observations que la commission et votre digne amiDaunou vous ont faites si souvent sur Rome. La puissance militaire qui a tout fondé dessèche tout. Vous n'aurez jamais ici d'esprit public, vous n'y ferez jamais de républicains, tant qu'un commandant de place, avec ses mesures de police, très-peu rassurantes pour la sécurité des personnes et des propriétés, sera le maître de menacer et de punir un bon citoyen de la prison ; nous serons détestés, qualifiés à juste titre de despotes et de tyrans, quand des généraux de brigade ou de division , pourront traiter des administrateurs comme des laquais ; vous n'obtiendrez jamais du militaire de laisser de côté les formes si dures qui suivent toujours la victoire ; il y est habitué, il n'y en substituera jamais d'autres. Ceci est vrai pour le général en chef comme pour le chef du plus petit détachement.
Hâtez-vous de remédier à ces maux. Ils appellent le zèle de la philosophie. Vous êtes celui de nos directeurs qu'elle compte avec le plus de plaisir parmi ses soutiens. Mes observations ne seront pas perdues.
Que le militaire français, si vous êtes à peu près sûrs de la paix avec l'Autriche, redevienne subordonné, comme la liberté exige que le soit toute force armée. Soyez sûrs que si vos généraux régnent au dehors, ils seront toujours des citoyens très-dangereux au dedans.
Que toujours, au dehors, ce soit voire agent diploma-
tique qui seul soit intermédiaire entre le gouvernement du pays et la France, pour quelque matière que ce soit. Les sabres ne valent rien en diplomatie, quand on veut sincèrement la paix et la bonne harmonie.
Vous avez actuellement cinquante mille hommes dans la Cisalpine. Malgré les besoins qui vous pressent de toutes parts, n'oubliez pas que l'argent que doit fournir chaque mois cette république ne peut, comme on l'a faussement calculé, suffire à l'entretien de vingt-cinq mille hommes. Voilà donc au moins vingt-cinq mille hommes qui doivent être nourris, habillés et soldés par des moyens qui sont à tirer de Paris. Au lieu de cela, on ne nous envoie que des munitionnaires et des fournisseurs dont les moyens sont nuls et l'appétit fort grand. C'est un envoi négatif. Vous devez nous envoyer néanmoins des plus dont nous avons grand besoin. Quant aux moins, nous ne les connaissons que trop.
Le citoyen Trouvé, que .vous aimez et qui vaut tout le bien que vous pourrez jamais lui vouloir, ne pourra exécuter la très-grande, belle et salutaire mesure dont vous l'avez chargé, si le Directoire ne rend pas un arrêté par lequel il soit enjoint au général en chef, dans cette circonstance au moins, de déférer aux réquisitions qui lui seront faites par l'ambassadeur, et d'exécuter toutes les dispositions qui lui seront indiquées.
Le général Brune est un brave militaire ; mais ses combinaisons peuvent être fort différentes de celles qui conviendront à la circonstance et à vos instructions , surtout quand il s'agira de mettre à l'intervention de votre ambassadeur pour l'installation des nouvelles autorités et pour la proclamation de la constitution tous les ménagements nécessaires pour effaroucher le moins possible les esprits, et pour donner peu de prise aux critiques de Rastadt.
Salut et respect.
Faipoult.
Milan, le 12 messidor an vi de la république française. Le citoyen FaipouU au Directoire exécutif.
Citoyens directeurs,
Depuis la lettre que j'ai eu l'honneur de vous adresser le 5 de ce mois, je me suis occupé, de concert avec l'ambassadeur Trouvé, à recueillir, sur les divers objets de la commission importante dont vous l'avez chargé, tous les renseignements qui peuvent lui servir à l'exécuter conformément à vos intentions.
Le travail préliminaire avance. La loi organique sur la division du territoire en dix départements et en cantons ou districts, celles qui se rapportent à l'organisation des conseils législatifs, des corps administratifs et des tribunaux, aux finances et aux contributions, se préparent de même que celles qui régleront les attributions du ministère. Nous disposons tout pour un seul jet. Ce sont vos ordres, ils sont sages et nous en faisons la règle unique de nos efforts.
Nous mettrons aussi à l'exécution du plan la plus grande célérité qui nous sera possible.
Ce changement est devenu indispensable. Le Directoire cisalpin n'a la confiance de personne. Un parti considérable est acharné contre lui dans les conseils législatifs. Ils ne tarderaient pas à mettre ce Directoire en accusation, tant l'exaspération est portée à un degré élevé. L'ambassadeur Trouvé pourra tirer de cette situation des choses, connue ici de tout le monde, les raisons les plus plausibles pour l'intervention de la puissance française dans la réforme de la constitution cisalpine et dans le renouvellement des autorités. Le nouvel ouvrage aura ici l'assentiment de la majorité. Il suffit de le mener à sa fin avec la prudence et le secret convenables.
Nous avons cru devoir, citoyens directeurs, réduire le nombre des directeurs à trois et celui des membres des deux conseils à quatre-vingt-dix, dont soixante pour le grand conseil et trente pour le conseil des anciens. Indépendamment de beaucoup d'avantages que vous reconnaîtrez aisément dans cette réduction, celui d'une forte économie dans les dépenses est évident, et le gouvernement n'en aura que plus de force. C'est l'effet que vous avez surtout recommandé dans vos instructions, et que l'expérience de tous les siècles a prouvé être un des plus essentiels quand on veut rendre durable l'organisation d'une société politique.
Nous ne voyons qu'un seul des directeurs actuels et une quarantaine des législateurs à conserver. La très-grande majorité des membres des deux premières autorités seront donc éliminés. Cette circonstance suffit, citoyens directeurs, pour vous faire remarquer qu'il sera impossible de faire opérer la réforme par les autorités mômes du pays.
Elle ne peut être effectuée que par l'intervention directe et immédiate de la France.
On ne manie pas d'ailleurs aisément des têtes italiennes, pleines ou de faux savoir ou de vanité et de passionnettes de tout genre, et presque toujours vides d'instruction et de vues générales.
Au reste, l'intervention de la France ne peut faire que peu ou point de difficulté vis-à-vis des autres puissances. Elle arrivera pour perfectionner un ouvrage fait à la hâte, sous ses auspices, il y a un an, et annoncé comme trèsimparfait par son auteur même, et pour cette raison. Toutes les dénominations et presque toutes les combinaisons du pouvoir resteront telles qu'elles sont. Il n'y aura guère de changé que les hommes, auxquels TAutriche ou Rastadt prennent assurément très-peu d'intérêt.
Les considérations sont à peu près les mêmes quant à l'impression que fera sur les gens du pays cette intervention ultramontaine. Tous s'accordent à détester leurs gouvernants actuels; tous, à la réserve des ultra^atriotes, qui crieront à la violation de l'indépendance, mais qu'il faut
enfla contenir dans toutes les hypothèses, tous seront charmés d'être délivrés d'hommes qu'ils méprisent. L'ambassadeur compte d'ailleurs mettre en place quelques riches propriétaires, honnêtes, connus et respectés de longue date. Gela rattachera beaucoup de familles à la révolution.
Geci posé, citoyens directeurs, et cette vérité que le nouveau mouvement doit venir de l'ambassadeur une fois reconnue, je regrette fort que vous n'ayez pas plus assujetti à son autorité la force militaire française et le général en chef. S'il en est encore temps, prononcez par un arrêté formel que ce dernier exécutera ponctuellement tout ce dont il sera requis par Hambassadeur ; autrement Trouvé ne peut vous répondre de rien. Le général Brune est recommandable sous mille rapports ; mais ses qualités n'empêchent pas ici l'application d'une vérité générale. On ne concerte rien avec un général en chef, accoutumé au contraire à tout commander. Gela est vrai surtout à l'armée d'Italie. Daignez descendre par la pensée aux détails de l'exécution. Il faudra tout à coup installer les conseils et le Directoire, proclamer la nouvelle constitution et les lois qui paraîtront avec elles. Le coup entier ne doit être prévu de qui que ce soit, et doit frapper en un instant. Il ne peut avoir lieu sans que des forces militaires ne soient sur pied ce jour-là, et distribuées près les palais du Directoire et des conseils. Il faut cepen- •dant tout faire avec ménagements et sans vexations. Gela n'arrivera ainsi, citoyens directeurs, qu'autant que l'ambassadeur pourra donner des ordres formels, qu'autant que les pouvoirs que vous lui aurez transmis le feront respecter. Je vous citerai l'exemple de Rome. Avec les premiers pouvoirs limités que vous aviez donnés à la commission, les généraux, et même les autres militaires, la comptaient pour rien. Je vous assure qu'elle n'eût pu rien faire dans cet état. Vous lui avez tout soumis; elle a été respectée et en état de faire respecter et exécuter vos intentions.
Je vous dirai plus, citoyens directeurs. Le régime militaire est toujours odieux. G'est cependant sous lui que ce pays est pressé depuis deux ans. En définitive, la force y est la règle de tout. En même temps que vous allez exercer
un grand acte de pouvoir, évincez par une disposition conforme aux principes ces petites autorités tyranniques qui pèsent sur tous les points du territoire. Vous ne vous représentez pas le despotisme des commandants de place. Ils traitent comme des valets les administrateurs du pays. Or, en quel lieu respectera-t-on, chérira-t-on la loi, quand ses organes sont avilis par des étrangers?
Les ultra-patriotes, qui déraisonnent sur tant d'articles, citoyens directeurs, ont complètement raison sur celui-ci.
Vous ne pouvez tendre à remédier à tous ces maux qu'en instituant une autorité supérieure à Tautorité militaire. Autant cela serait absurde en cas de guerre, autant cela est nécessaire en cas de paix. Vous seuls, citoyens directeurs, pouvez déterminer auquel de ces deux états on peut rapporter la situation actuelle de l'Italie.
Je serais coupable, citoyens directeurs, si je ne vous présentais une autre considération bien importante. Le traité avec la Cisalpine assure à la caisse de l'armée 1,500,000 francs de France par mois. C'est à cette somme qu'on a calculé (fort mal) la dépense de vingt-cinq mille hommes; mais si, au lieu de vingt-cinq, vous avez aujourd'hui cinquante mille hommes dans la Cisalpine, où est la possibilité de les y soutenir, si la trésorerie nationale n'envoie au moins deux millions et demi par mois? Si elle continue à ne fournir aucun fonds, toutes vos autres mesures seront absolument vaines. 11 faut nécessairement vexer, pressurer, réquisitionner le pays, fouler aux pieds toutes les conventions, les compter pour rien avec une impudeur qui déshonorerait à la fin le nom français* La supériorité ne fait pas aimer, l'abus de la force et la foi violée font haïr.
Pardonnez-moi, citoyens directeurs, ces réflexions, qui ne peuvent vous parvenir que par ceux à qui l'honneur de votre confiance impose pour premier devoir celui de vous exposer la vérité.
Salut et respect.
Faipoult.
No 7.
Milan, le 14 messidor an vi de l'ère républicaine.
Faipoult, commissaire du Directoire exécutif, au citoyen Larevellière-Lépeaux, membre da Directoire exécutif.
Citoyen directeur,
Cette lettre vous sera remise par le citoyen Barras S qui se rend de Rome à Paris pour y présenter au Directoire les justes observations de la compagnie avec laquelle le gouvernement romain avait fait un marché pour ses propres approvisionnements et ceux de l'armée française stationnée sur son territoire. Je ne puis mieux, citoyen directeur, vous parler de cette affaire qu'en vous joignant ici l'extrait de ma lettre du 5 de ce mois au Directoire.
Mes collègues de Rome lui ont écrit de leur côté. Si le Directoire ne retire à la compagnie Bodin le service sur le territoire romain, la nouvelle république est coulée à fond.
Nous travaillons ici à force, le citoyen Trouvé et moi.
Permettez-moi de solliciter votre attention pour ma lettre
du 12.
Salut et respect.
Faipoult.
Milan, le 26 messidor an -vi.
Faipoult au directeur Larevellière-Lèpeaux,
Citoyen directeur,
Nous touchons au terme de nos travaux. Toutes les diverses parties de la finance de ce pays-ci étudiées , nous
1. Quel était ce Barras, dont le nom est très-clairemont écrit dans la lettre de Faipoult ? Il est présumable qu'il n'avait rien de commun avec la famille du membre du Directoire. (0. L. L.)
avons préparé la très-grande loi qui va les régénérer. Plusieurs lois organiques, parmi lesquelles on remarque principalement celles sur la division du territoire en onze départements, sur l'organisation du corps législatif, sur les fonctions des corps administratifs et des tribunaux, sont préparées.
Un travail qui n'était pas moins important est celui qui nous menait à la connaissance des hommes. Le citoyen Trouvé est assez fixé sur le choix des trois membres du Directoire, sur les hommes à mettre aux ministères, dans les corps législatifs-et même dans une partie des administrations de département.
On pourra donc, vers le 2 ou le 3 thermidor, opérer le changement qui doit donner un nouvel habit et un meilleur mouvement à la république cisalpine.
La presque seule raison qui nous empêche d'agir, même dans deux ou trois jours, est le désir qu'aurait le citoyen Trouvé de recevoir préalablement une réponse de vous , et de connaître, soit par cette réponse, soit même par quelque lettre du Directoire, si vous approuvez la réduction à trois du nombre des directeurs.
Vers le 2 thermidor, il y aura eu assez de temps pour connaître ces réponses, si le Directoire ou vous avez été dans l'intention de les faire.
Mais déjà, malgré notre silence, on commence à parler et à écrire même sur les projets qu'on nous suppose. Quelqu'un aura été indiscret, ou bien l'on nous aura devinés. Cet état de choses ne permet plus aucun retard d'exécution pour celles que l'on médite.
Je pense, citoyen directeur, que vous serez sur ce point de même opinion que nous.
Voici le plan de conduite qui nous a paru le meilleur pour donner un motif plausible à l'intervention de la France dans les prochains événements :
Environ six citoyens cisalpins, recommandables pa-r des talents, par l'estime dont ils sont entourés, et par des places précédemment exercées, écriront au citoyen Trouvé. La lettre contiendra de justes et lumineuses observations
sur rétat du pays, un plan amendé de constitution , et un recours à la France pour trouver le moyen de mettre en activité cette «constitiiiion eX de renouveler les autorités de tous les genres.
L'ambassadeur reconnaîtra la justesse des vues des réformateurs , se déterminera à suivre leurs vœux et à choisir les législateurs et les directeurs.
On fera occuper un matin les salles de séances des autorités respectives, et on y installera les nouveaux fonctionnaires.
Il y aura à prendre préalablement quelques mesures contre certains journalistes, et surtout à l'égard de deux individus qu'il est bon d'empêcher de criailler avec leur déraison ordinaire.
Telle est, citoyen directeur, la marche à laquelle l'ambassadeur paraît disposé à se tenir. Si le général Brune le seconde franchement, tout se passera sans difficulté.
Si le général Brune était mieux entouré, je ne mettrais en avant aucun doute. Mais, ainsi que peut-être le citoyen Trouvé vous l'aura mandé lui-même , le général est environné d'hommes exaltés. Porro, l'ex-ministre cisalpin de la police, personnage trop célèbre par la haine qu'il porte aux Français, par ses idées démagogiques et par son influence aux clubs ou cercles constitutionnels, n'est pas sans accès auprès du général. Celui-ci accueille au- moins tous les satellites de Porro. Si les hommes de ce bord étaient consultés , il faudrait ici un régime de terreur, et la conversion de tous les impôts en un seul impôt sur la terre. Ils ont toutes les inepties et les fureurs qui ont fait si longtemps les malheurs de la France. Depuis deux jours les journaux préparent d'une manière insolente les esprits contre l'innovation qui déjà a trop transpiré. Ces hommes vont décrier tous les choix. Il est possible que les choix ne plaisent pas au général prévenu, et alors peut-être y aurait-il de la tiédeur dans son assistance et beaucoup plus dans ce qui l'entoure.
Je suis entré dans ce détail, citoyen directeur, pour vous faire connaître que l'opération dont vous avez chargé Tarn-
bassadeur n'est pas sans difficulté. Vous lui avez donné peutêtre trop peu d'autorité, et s'il était contrarié, il n'aurait nul moyen d'y remédier. •
Pour moi, n'ayant ici aucun titre ni aucune instructiop particulière, je ne puis que le seconder dans le travail matériel et par quelques avis. En cas de brouilleries, ma voix ne serait reconnue de personne. Je suis fâché d'avoir à craindre quelques obstacles de ce genre, sans pouvoir les prévenir ni les écarter.
Après vous avoir exposé en peu de mots l'état des choses en ce moment, citoyen directeur, permettez -moi de vous demander personnellement un conseil pour règle future de ma conduite. Quand le changement préparé aura eu son exécution, c'est-à-dire dans huit ou dix jours, que dois-je faire? Le Directoire m'a ordonné de me rendre ici, sans me dire autre chose que je pouvais y rendre de grands services aux deux pays et que l'ambassadeur' m'y communiquerait des instructions. Le ministre Ramel m'en a envoyé sur la partie des finances. Voilà toutes celles que j'ai eues. La réforme des finances cisalpines opérée en même temps que la régénération constitutionnelle, dois-je attendre ici des ordres du Directoire, ou retourner à Home, ou me rendre à Paris? Vous m'obligerez infiniment, citoyen directeur, de m'éclaircir sur ce qu'il convient de faire. Mon vœu est de bien faire ; mais si j'avais à me décider sur un de ces trois partis, sans être dirigé, je pourrais me tromper et faire mal.
Veuillez aussi faire décider de quelle manière je peux ici me faire payer de mon traitement. A Rome, il n'y avait nulle difficulté. Il m'était payé avec ceux de mes collègues, à raison de 3,000 francs par mois, par la caisse de l'armée de Rome, et sur les fonds venant des contributions romaines. J'ai été payé jusqu'au 28 du mois dernier. Le Directoire déterminera le quantum et le comment de ce que je devrai recevoir ici.
Mais avant de finir ma lettre, trop longue peut-être pour vos occupations, je dois vous ajouter encore quelques mots, citoyen directeur, sur la position où est Trouvé. Celle
d'un ambassadeur, dans une ville où l'état-major et le militaire dominent impérieusement , est quelquefois trèsdésagréable. Hier on célébrait le ik juillet. L'ambassadeur donnait un bal très-bien composé au moyen des billets distribués.
Des militaires qui n'en avaient pas, et qui auraient dû en avoir (car l'ambassadeur en avait envoyé à l'état-major, et en aurait augmenté le nombre au premier avis), des militaires, entre autres le fils d'un général Gardanne, sont venus faire des insolences du« premier genre à sa porte. Cette aventure est d'autant plus désagréable qu'elle paraît avoir élé disposée par des gens qui projetaient de mettre mal Trouvé avec le militaire, et de nuire par cette division aux événements qui doivent effectuer ici la volonté du gouvernement français, et le mieux-être du pays.
Au reste, citoyen directeur, je dois vous dire, avant de finir, tout le bien que je pense du citoyen Trouvé et de sa famille politique, ainsi qu'il appelle ses secrétaires. Ce sont les plus estimables gens que l'on puisse rencontrer. Le mari et la femme sont pleins de talents et de mérite. Je suis dans une famille angélique. Vous connaissez et aimez les aimables individus dont je parle : ainsi vous jugerez vous-même si je me trompe en vous parlant ainsi d'eux.
Agréez les sentiments du respect et de l'attachement que je vous ai voués pour la vie.
Faipoult.
P. S. Comme on parle toujours de la retraite d'Haller, certains bruits qui couraient ici m'ont fait craindre que le Directoire n'eût des vues pour me faire administrateur, ainsi qu'il Tétait. Permettez-moi de vous faire observer, citoyen directeur, que je ne pourrais me charger d'un travail 'aussi hérissé de difficultés : la place ne peut que perdre un homme de réputation. L'immoralité est trop profonde ici; je n'y tiendrais pas quinze jours.
i64 MÉMOIRES DE LAREVELLIÈRE-LÉPEAUX.
2 thermidor an vr.
Faipoult au directeur Larevellière-Lépeaux.
Je ne puis que vous renouveler, citoyen directeur, mille assurances de respect et d'attachement. Le temps me manque pour faire une lettre.
Il arrivera à Paris avec des pouvoirs de la république cisalpine un nommé Lahoz, général de brigade. C'est un homme très-médiocre et très-ardent en soi-disant patriotisme. Ce qu'il dira de Milan, des événements et des hommes du pays, doit porter la teinte renforcée de ses opinions politiques. Je crois vous devoir cet avertissement préalable. — Bonaparte en faisait un très-médiocre cas.
Les lettres de Trouvé et la mienne au Directoire vous instruiront des faits.
Salut, attachement et fraternité.
Faipoult.
Milan, le 3 thermidor an vi.
Faipoult au directeur Larevellière-Lèpeaux.
Citoyen directeur,
Au moment où le citoyen David montait en voiture, je suis informé que le Directoire cisalpin vient de révoquer la nomination qu'il avait faite du citoyen Sopransi pour ministre de la république cisalpine près l'Helvétie.
Sopransi, connu dans le parti républicain, est un des hommes qui venaient chez Trouvé et qui nous fournissaient le plus de renseignements.
Vous voyez comme l'orgueilleux Directoire cisalpin se rit témérairement du Directoire français.
C'est, en deux mots, le général Brune qui est la cause de tout cela.
Pour moi, citoyen directeur, je ne puis voir tourner ainsi en dérision la volonté de mon gouvernement, et avoir les mains liées par les circonstances. Veuillez me permettre de revenir à Paris, si le Directoire ne donne pas une autre tournure aux affaires de ce pays.
Ou il y a lieu à la guerre, ou l'on peut espérer la paix. Dans les deux cas, je crois qu'il faut ici un général dont les idées aient une tout autre consistance que celles de celui que vous y avez actuellement.
Salut et respect.
Faipoult.
Dans un message fait hier par le Directoire au grand conseil, le Directoire annonce qu'il poursuit les coupables. Le général Brune souffre tout cela ; vous avez là sa mesure.
Milan, le 4 thermidor an vi.
Faipoult au directeur Larevelliere-Lèpeaux,
Citoyen directeur,
Le citoyen Trouvé a su ce matin par votre lettre du 27 que le Directoire croyait convenable de différer l'exécution de ses vues sur la Cisalpine.
Nous respectons trop les décisions du Directoire pour n'être pas intimement persuadés qu'il a été déterminé par de puissantes raisons. Malheureusement la connaissance de ce changement est parvenue bien tard à l'ambassadeur, vu la fermentation qui s'est développée dans les têtes de ce pays, et dont il vous a été rendu compte.
Mais s'il a été impossible au Directoire de changer plus III. 30
tôt ses premières instructions, puisqu'il ne paraît s'y être résolu que sur des observations du général en chef, la conduite de ce général n'en porte pas moins un caractère de dissimulation qui annonce qu'il n'était pas fâché que l'ambassadeur se mît trop en avant, et par là produisît un effet susceptible de le discréditer ici totalement. Car voilà où en j sont les choses actuellement, citoyens directeurs. Je ne vois pas trop quelles communications le citoyen Trouvé peut conserver, sous quelque apparence de succès, avec un gouvernement qui le représente audacieusement comme conspirateur aux yeux des Cisalpins, avec un gouvernement qui punit de ses rigueurs et qui s'est montré disposé à poursuivre comme coupables les hommes que l'ambassadeur a consultés.
Si le général Brune avait eu quelque franchise, il est un moment où il pouvait s'expliquer, [et prévenir tout ce qui est arrivé le 28 messidor (c'est-à-dire il y a sept jours). Avant d'assembler aucun des Cisalpins consultés, j'allai trouver le général, lui dire que Trouvé et moi avions préparé en silence la constitution et ses accessoires; que, pour plus de lumières, nous allions consulter quelques personnes; mais qu'avant de leur rien communiquer, le citoyen Trouvé désirait savoir s'il concourrait, sans objection, à l'exécution du plan pour ce qui le concernait. L'affirmation la plus décidée fut sa réponse. En conséquence, les conférences furent ouvertes. Elles transpirèrent, et tous les effets subséquents eurent lieu, suivant ce qui vous a été marqué.
Le général pouvait me dire : J'ai des observations sur la convenance du plan, sur la nécessité d'un délai. Je les ai adressées au Directoire. J'ai demandé un congé pour aller moi-même les lui porter. Trouvé suspendait tout.
Mais on voulait le compromettre. Si le directeur me permet de parler au citoyen Larevellière-Lépeaux, je lui dirai: la puissance militaire ne peut souffrir aucune autorité, non pas seulement au-dessus d'elle, mais à côté d'elle.
Tel est, en substance, le but qu'on se, proposait. On voulait rendre ici Trouvé plus qu'inutile. On voulait paralyser ses talents, son zèle. Ce n'est nas l'amitié qui me
préoccupe, citoyen directeur; je n'ai pas le droit de tenir le langage d'un ami en parlant d'un homme que je ne connais que depuis vingt-cinq jours. Je crois voir bien et raconter fidèlement ce qui s'est passé.
Je dois maintenant, citoyen directeur, en venir aux suites de tout ceci. Le bien que se proposait le Directoire me paraît dorénavant impossible. Je ne remarquerai pas ce qui résulte de l'éveil donné au peuple cisalpin sur la prétendue atteinte que l'on conjurait dans le secret contre son indépendance. Il est évident, ce résultat. On ne peut plus faire de changement à sa constitution que sous la crainte des baïonnettes. Mais je me bornerai à parler de finances seulement. Les conseils qui existent actuellement s'empressent de se populariser par des lois financières funestes au trésor public. On abaisse le prix du sel et du tabac, on agite la question de supprimer les droits sur les vins, les moutures et autres de ce genre. On veut imiter nos fautes. On fortifie l'opinion contre l'imposition person-i nelle, parce qu'il y en avait une dans le plan français.
Qu'on fasse de nouveaux législateurs dans deux mois. Ils trouveront tout détruit, et s'ils veulent rétablir quelques droits, ils seront à l'instant odieux, ainsi que le nouveau gouvernement.
A mes yeux, citoyen directeur, ceci est le plus grave de tous les inconvénients qui doivent suivre de l'état actuel des choses.
D'après cela, il est réservé à la sagesse du Directoire de prendre tel parti qu'il croira nécessaire. Je vous expose la vérité des faits.
Conformément à ce que vous marquez au citoyen Trouvé, nous allons continuer à recueillir des renseignements. Mais ce travail-là, bien que simple, est devenu d'une difficulté extrême; car personne ne veut plus nous fournir de matériaux. On nous évite, puisque les cinq ou six Cisalpins appelés chez l'ambassadeur sont couverts de l'animadversion du gouvernement, menacés dans le club et sur les places publiques, et réduits à trembler, à cacher dans la retraite leur existence rendue odieuse.
Au moins le Directoire de France doit prendre quelques mesures pour mettre à couvert les citoyens dont il s'agit. Ils n'ont d'autre crime que d'avoir, non pas captivé la bienveillance de l'ambassadeur français qu'ils ne connaissaient pas, mais consenti à venir à sa voix qui les appelait. Il faut toute la démence et l'audace italiennes pour qu'à Milan des hommes soient exposés aux proscriptions pour avoir été à quatre conférences chez l'agent honoré de vos mandats.
Après avoir parlé des affaires publiques, permettez-moi, citoyen directeur, de vous parler des miennes. Si le Directoire avait de moi une opinion assez honorable et assez avantageuse pour croire que je puisse encore lui être utile en Italie, me permettrait-il de lui demander un congé de quelques mois? Si vous croye'z que je puisse faire cette demande sans indiscrétion, souffrez, citoyen directeur', que j'invoque votre intervention pour la présenter. Au reste, .veuillez compter sur mon entier dévouement comme sur mon
respectueux attachement.
Faipoult.
:i Dans une lettre dernière je vous parlais de mon traitement; je crois que le plus simple parti serait de me faire payer à Rome, comme étant toujours de la commission. Daunou est passé ici et est parti aujourd'hui pour Gênes avec Garât.
Milan, le 11 thermidor an vi de l'ère républicaine. Faipoult au directeur Larevellière-Lèpeaux,
Citoyen directeur,
Nous attendons la détermination du Directoire sur les réformes cisalpines. Ici l'esprit de faction s'agite. Les exa-
gérés, les indépendants et les unitaires (ce sont là les gens à qui la résistance que le général Brune a mise à l'exécution des ordres du Directoire a rendu toute l'audace qui leur est assez naturelle) se réunissent journellement au cercle constitutionnel. On n'y parle que de porter la mort au sein des traîtres qui conspirent contre la constitution, de concert avec une puissance oppressive et étrangère.
Avant-hier on a distribué avec profusion et dans toutes les places publiques un placard où les six ou sept citoyens que l'ambassadeur Trouvé a appelés à ses conférences étaient nommés et traînés dans la boue. Le placard finissait en ' français par ces mots : mort aux traîtres et aux ennemis de la consiitiitlon.
Cette production scandaleuse paraît être sortie de l'imprimerie du Directoire cisalpin. Elle a été envoyée aux membres des deux conseils. Les membres du conseil des Anciens l'ont tous déchirée. Elle a été mieux accueillie au conseil des Jeunes.
On a envoyé des émissaires dans tous les départements pour y préparer les esprits contre les réformateurs.
Malgré tous ces efforts, l'opinion générale reste pour une réforme nécessaire. Les malveillants et les perturbateurs ne font aujourd'hui que montrer le secret de leur faiblesse.
Je ne sais si le général Brune peindra fidèlement au Directoire la détresse des finances de l'armée d'Italie. Je crains fort qu'il ne prenne pour des réalités les illusions flatteuses dont quelquefois il se laisse bercer par des mémoires ou plans que beaucoup de gens, préoccupés ou charlatans, s'empressent ici, comme partout ailleurs, de présenter aux gens en place.
Le fait est que l'armée n'a pour ressource que les 1,500,000 francs dus chaque mois par la Cisalpine. On avait compté sur des biens de Malte situés dans quelques États ^ d'Italie. Cette espérance tombe par les articles de la capitulation de Bonaparte ^ Il y a peut-être quelque moyen d'avoir en Piémont pour 3 ou /i millions de biens apparte-
1. Lorsqu'il s'empara de l'Ile de Malte en «.liant en Egypte.
nani à des couvents supprimés dans la Cisalpine. Mais cela est encore d'une réalisation incertaine. Rome ne peut fournir que de légers secours. Voilà, citoyen directeur, Tétat au vrai des moyens.
Il faut plus de U millions par mois pour la solde et les administrations de tous genres. 11 faut donc que la trésorerie nationale envoie ici 2 millions et demi par mois. C'est ce que j'ai déjà écrit au Directoire. Si la paix se conclut avec l'empire, vous pourrez supprimer le généralat en chef, son état-major, réduire les troupes à huit mille hommes dans le Piémont, vingt-cinq mille dans la Cisalpine, trois mille dans la Ligurie, dix mille sur le territoire romain. Avec très-peu de fonds envoyés de France, vous pourvoirez à tout et l'Italie sera à vos pieds.
Mais ce dernier calcul est bon dans l'hypothèse de la paix. Comme tout est ici sur le pied de guerre , il faut 2 millions et demi par mois de secours extraordinaires. Voilà l'indispensable.
Salut et respect.
Faipoult.
Milan, le 12 thermidor an vi.
Faipoult au directeur Larevellihre-Lè^peaux,
Citoyen directeur.
Nous attendons avec impatience d'être informés des intentions du Directoire. En attendant, les exagérés, sans faire de prosélytes, continuent de s'agiter dans les cercles constitutionnels. On peint souvent Tes Français sous des couleurs propres à universaliser la haine contre eux, et il est souverainement malheureux que les brouillons tirent tant d'avantage de la circonstance présente pour indisposer contre les Français beaucoup de vrais et d'honnêtes
républicains, dont l'habitude est de croire aux assertions de leurs orateurs habitués.
Je viens, citoyen directeur, d'être informé d'un fait qu'il est peut-être important de faire connaître au Directoire. Il y a quelque temps, on sut par le ministre cisalpin à Turin que le roi de Sardaigne écrivait à Vienne par un courrier qui partait de Turin comme chargé des dépêches du ministre autrichien en Piémont.
Le général Lahoz flt arrêter ce courrier, le fit conduire à son camp cisalpin , saisit ses dépêches et les envoya au général Brune. Dès que cette interruption irrégulière a été connue à Vienne, Cobentzel en a fait les plus sanglants reproches à Marescalchi, ministre cisalpin près l'empereur. Celui-ci vient d'en écrire , et c'est du ministre des relations extérieures que le citoyen Trouvé vient de savoir toutes ces circonstances.
Il paraît que l'arrestation du courrier n'a pas eu lieu sans que le général Brune en ait connaissance.
Il ne m'appartient pas, citoyen directeur, de rien préjuger sur les secrets du Directoire relativement à la paix de l'empire. Mais il me semble d'une grande imprudence d'irriter le cabinet autrichien par des actes que de notre côté nous regarderions comme des insultes déclarées, et comme des violations ouvertes de la foi des gouvernements, si nous avions à nous en plaindre.
Au reste, Lahoz et le général Brune sont à Paris. Le Directoire peut savoir* d'eux-mêmes le fait contre lequel il paraît que le gouvernement autrichien a réclamé avec amertume.
Salut et respect.
Faipoult.
Milan, le 27 brumaire an vu». Faipoult au directeur Larevellière-Lèpeaux.
Citoyen directeur,
J'ai rendu compte au Directoire, par ma lettre du 25 , de mon arrivée en cette ville et des dispositions dans lesquelles j'avais trouvé l'ambassadeur et le général en chef.
La journée d'hier m'a mis en état de connaître la situation du pays. En conséquence, l'ambassadeur Fouché, le général en chef Joubert, le commissaire Amelot et moi nous nous sommes réunis pour prendre un parti commun sur ce qu'il y a de plus avantageux à faire dans les circonstances extrêmement critiques où nous nous trouvons. Ce parti était difficile à déterminer. Aussi, pour y parvenir, chacun de nous a fait en sorte de quitter toutes les idées antérieures qu'il pouvait avoir, pour n'avoir à peser que celles qui convenaient au moment présent et aux événements probables de l'avenir. Nous avons pensé que cette fusion franche et sincère de nos opinions individuelles en une opinion commune, c'est-à-dire l'union intime des quatre agents principaux de la confiance du Directoire en ce paysci, était le plus puissant de tous les moyens pour neutraliser l'esprit de faction qui s'y est étrangement fortifié depuis un mois. Enfin, après avoir amplement discuté chacune des considérations dont je vais avoir l'honneur de vous entretenir, nous sommes convenus d'écrire en commun au Directoire la lettre que j'accompagne de celle-ci, qui vous est particulièrement destinée.
Voici ce que nous a d'abord exposé le général Joubert, si différent du général Brune sous tous les rapports : Vennemi est à nos portes; il est en mesure et j'y suis beaucoup
1. On remarquera que plus de trois mois s'étaient écoulés entre la date de la lettre n" 13 et celle de la lettre n° 44. (0. L. L.)
moins ; aujourd'hui même on m'informe de certains mouvements de ses troupes qui peuvent signifier l'intention d'une attaque. Brune, dans une tournée récente, a fanatisé à Brescia, à Bologne, et sur plusieurs points de la ligne, tous les esprits contre les opérations du citoyen Trouvé (je sais effectivement, citoyen directeur, que Brune n'a rien négligé pour cela, pas même l'or. Brune est le plus insigne factieux qui reste peut-être en France); cependant je sens que c'est dans ces villes-là que je compte le plus de ces patriotes déterminés, que dans ce moment je puis armer pour m'en aider, pour en tirer quelque parti dans l'état d'infériorité où/ je suis encore. Quand j'étais enfoncé dans le Tyrol, je me souviens que c'est l'énergie des Bressians qui m'a garanti d'être cerné de toutes parts. Si Von exécute l'arrêté du Directoire, si sage toutefois dans ses principes, je perds l'avantage dont il s'agit; ces villes deviennent des lieux de trouble et de résistance. C'est bien assez que d'avoir à songer à Vennemi. Voilà les premières observations du général Joubert.
En voici d'autres qui nous ont été communes avec lui.
C'est tout au plus si l'on peut dire que la constitution a été acceptée, mais on croit qu'elle l'a été. On a fait sonner bien haut cette acceptation. Les ministres étrangers euxmêmes en ont félicité le gouvernement cisalpin. Les apparences extérieures sont remplies. C'est un grand point, et le Directoire peut être sûr que le résultat sera tout contraire, si l'on envoie de nouveau la constitution à l'acceptation des assemblées primaires. Elle sera rejetée. Cela ne laisse point le moindre doute; car d'un côté le parti de Brune la rejettera par ressentiment, et de l'autre les agents secrets de l'Autriche et de Naples la feront rejeter par beaucoup d'autres. Nous pouvons donc assurer le Directoire que l'arrêté du 17 ne peut être exécuté pour ce qui concerne le nouvel envoi de l'acte constitutionnel à la sanction du peuple. Il faut se contenter de l'acceptation qui a eu lieu, malgré ses irrégularités. Ce parti est absolument forcé, et c'est ce que sent parfaitement la faction des exagérés ; c'est ce qui lui fait concevoir l'idée audacieuse de la résistance, si on veut la déolacer de l'autorité où elle s'est élevée.
Mais en s'en tenant à cette acceptation, il s'ensuit que les directeurs et les législateurs actuels se prétendent forts de la sanction du peuple. On pourrait leur faire voir avec raison l'irrégularité de leur intrusion, puisqu'ils ont été appelés par un agent étranger dont son gouvernement annule toutes les opérations. Il en résulte que c'est par une cause illégale, illégitime que leurs noms se trouvent à la suite d'une constitution acceptée, qu'un principe vicieux ne peut comporter des conséquences meilleures que lui, que le peuple n'a vu dans leurs noms que ceux d'hommes qu'il croyait agréables à la France; que sa sanction, si l'on peut même en conclure une pour les individus de la simple adjonction à l'acte constitutionnel de trois listes que personne n'a pu discuter ni connaître, n'a pu reposer que sur cette confiance; que, le peuple ayant été trompé, cette •sanction est nulle. Voilà ce qu'on pourrait leur dire. Voilà, citoyen directeur, ce que j'ai soutenu avec force dans Icî conférence. Mes co-opinants ont pensé que les intrus n'entendraient rien à ces raisons, qu'ils se refuseraient à toute retraite, que la force seule les chasserait de leurs sièges, qu'il s'ensuivrait trouble, scandale, déchirements intérieurs. Le général ne veut avoir à songer qu'à l'ennemi : ma confiance en lui m'a fait croire qu'il avait raison.
On propose donc dans la lettre au Directoire de prendre un arrêté qui, comme celui du 17, désavoue et annule toutes les opérations de Brune comme attentatoires à l'indépendance cisalpine, mais aussi qui regarde comme valide l'acceptation de l'acte constitutionnel, et qui porte que les individus appelés irrégulièrement par Brune, ayant aujourd'hui leurs noms à la suite de cet acte, leurs listes paraissent consacrées par le vœu du peuple. Voilà, citoyen directeur, la proposition qui nous est arrachée par l'empire des circonstances. Mon cœur n'est pas tranquille en vous la faisant. Mais, quand on est réduit à choisir entre des maux, il faut choisir le moindre.
II faudra au moins, ai-je bien observé, ainsi qi^e le citoyen Amelot, il faudra empêcher les effets d'une si mauvaise composition du Directoire et des conseils législatifs.
Fouché a répondu qu'il garantit qu'il fera choisir par le
Directoire des ministres qui nous paraissent convenir au bien des deux républiques, qu'il préviendra le changement des bons administrateurs actuels en administrateurs de la faction des exagérés. Puisse-t-il réussir, et surtout y travailler avec zèle et franchise ! Je suis plus certain du général, qui nous a fortement assuré qu'il saurait réprimer cette faction dans tous ses écarts, comme aussi faire avec le temps dans ses commandants de place tous les changements convenables pour qu'ils soient les protecteurs de l'ordre et les premiers opposants aux oppressions individuelles.
Fouché s'est aussi fait fort de faire adopter tout ce que je proposerai en lois de finances. Je vois déjà que le plan que j'avais proposé a été défiguré, morcelé, tronqué, et qu'il faut revenir sur tout cela. Je vais m'en occuper, comme aussi des autres codes. Je prépare des matières toutes prêtes pour le temps où le Directoire répondra à notre lettre.
Voilà donc, citoyen directeur, le plan qui nous a paru le meilleur pour ce malheureux pays. C'est dans la vue de lui épargner de plus grands maux, c'est pour conserver l'union entre vos agents que je me suis rallié à l'opinion de la majorité, et surtout à celle du général; car, en définitive, c'est sur lui que reposent tous nos succès à espérer en Italie. Il me paraît sur tous les points digne de la confiance que le Directoire lui a accordée. Je crois fermement à la sagesse de ses calcul?, à la droiture de ses intentions et à sa scrupuleuse moralité.
Je voudrais avoir le temps de communiquer au directeur Treilhard les mêmes particularités que j'ai cru devoir vous faire connaître, citoyen directeur. Trouverez-vous bon que j'ose vous inviter à lui donner connaissance de cette lettre, qui peut servir de quelque développement à celle que nous adressons en commun au Directoire?
Salut et respect.
Faipoult.
Nota. La confiance de Faipoult en Joubert était fondée.
quanta la probité; mais il ne faisait pas attention que ce* général avait la tête un peu étroite, un état-major pernicieux et beaucoup de morgue militaire. {Note de l'auteur des mémoires.)
N° 1/j bis.
27 brumaire an vu.
FaipouU au directeur Larevellière-Lépeaux.
Citoyen directeur,
J'ai cru devoir mettre sur une feuille particulière quelques détails qui pourront être pour vous seul si vous ne croyez pas devoir les participer au citoyen Treilhard.
Mon opinion est que nous ne sommes aujourd'hui réduits au triste parti que nous proposons au Directoire que par le retard que le citoyen Fouché a mis à l'exécution de l'arrêté du /j. Le 10 ou le 11 de ce mois le parti des intrus n'était pas à beaucoup près si confiant dans le prétendu droit qu'il infère de l'acceptation de la constitution et des listes qui raccompagnaient. Il eût alors cédé sans résistance , s'il eût trouvé une volonté ferme, et s'il n'eût pas eu déjà trop d'accès auprès de l'ambassadeur. Le choix du citoyen Fouché a surpris tout ce pays. On sait que la révolution l'a enrichi. Il était accompagné de Laporte. On a pensé qu'il était accessible à la corruption : dès lors motifs de craintes pour les gens probes et au contraire de confiance pour les intrigants et les fripons.
Ses retards ont achevé de faire croire qu'il a été gagné par les anarchistes. On est sûr qu'ils ont donné 3,000 louis à Brune à son départ. On prétend qu'il en a été donné deux mille à l'ambassadeur pour maintenir les intrus. Je ne puis vous garantir que le bruit public ; mais je dois vous le faire connaître. Le citoyen Amelot en a informé le citoyen Treilhard.
Je suppose ces bruits faux. Il en résulte toujours que nous ne savons pas . si l'ambassadeur nous seconde franchement pour faire le bien, et dès lors le général, Amelot et moi, pouvons-nous répondre que nous réussirons à neutraliser la plupart des conséquences fâcheuses que nous savons très-bien pouvoir résulter de l'adoption du plan que nous proposons au Directoire? En l'adoptant parce qu'il paraît nécessaire, il faut en même temps tout disposer pour empêcher les exagérés de jouir insolemment de leur triomphe, de mettre à profit leurs usurpations, et de faire le désespoir des honnêtes administrés.
S'il était vrai qu'ils eussent payé l'ambassadeur, il n'y a plus à voir le terme de leurs excès.
Cette note, citoyen directeur, mérite toute votre attention. Un mauvais choix est une chose terrible. Les conséquences se multiplient à l'infini; il met un veto à tout le bien qui pourrait résulter de meilleurs choix.
Je confirme avec empressement tout le bien que je vous dis du générai dans ma lettre ostensible.
Le commissaire Amelot est l'homme qui convient aux finances de l'armée. Ne le changez jamais. Rien n'égale son activité, son zèle pour le bien. Il attire la confiance par sa banne foi. Il vous dresse les plans les plus intéressants. Si l'armée pénètre en territoire ennemi, il est l'ennemi des déprédateurs. 11 s'attache de préférence aux méthodes qui leur offriront le moins de proie. C'est le seul moyen de garantir la caisse de leur cupidité.
Si le Directoire mettait ici un ambassadeur dont il fût aussi sûr, il est à penser que tout marcherait de concert vers la mesure de bien que les circonstances difficiles du moment permettent d'opérer.
Faipoult.
Milan, le 25 frimaire an vu.
Faipoult au directeur Larevellière-Lcpeaux , président du directoire.
Citoyen président,
Avant de quitter ce pays-ci, qu'il me soit permis d'entretenir un instant le directeur philosophe qui a tant mérité de lui en s'occupant sans relâche de ce qu'exigeait son bonheur futur.
Enfin votre ouvrage se consomme. Des hommes insensibles à toute espèce de gloire, habitués à spéculer sur les moindres usages de l'autorité qui leur est confiée, des hommes vils par leurs concussions criminelles, se sont longtemps opposés à l'exécution des ordres émanés de la sagesse et de l'équité du Directoire. Ces hommes triomphaient ici des succès de leur audace. La crainte glaçait tous les cœurs. Les Cisalpins se croyaient sans ressource et sans moyens de trouver une puissance qui pût les délivrer de cet état d'oppression. Ils ont connu leur erreur à l'arrivée du digne citoyea Rivaud.
Chaque jour, citoyen directeur, démontre complètement combien étaient mal fondées les craintes du général Joubert sur les dangers de défaire le monstrueux ouvrage de son prédécesseur. Je ne vous parlerai pas de Milan où tout est dans un calme parfait. Mais' il vaut mieux vous parler de quelques-unes des villes sur lesquelles on affectait de montrer tant d'appréhensions, de Brescia par exemple. Eh bien, les lettres de cette ville, venues hier, annoncent qu'il n'y a aucun danger que la tranquillité y soit troublée. Un trèspetit nombre d'individus fréquente le cercle constitutionnel où se faisaient des discussions si incendiaires contre les autorités qui étaient résultées du travail de Trouvé. Ce petit nombre de brouillons est aujourd'hui sans crédit, et l'on paraît en général content à Brescia de la récente regénéra-
tion. Toutefois, on avertit que, si l'on ne changeait pas les hommes qui sont en place aujourd'hui, on aurait lieu de craindre que, vu leur duplicité habituelle, la constitution ne fût pas acceptée.
On est tranquille à Bologne, on est tranquille à Reggio. Voilà quelles étaient les communes les plus exaltées.
On a fait hier un directeur dont presque tout le monde s'accorde à dire du bien. Il se nomme Fenaroli (Antonio). C'est un homme connu et fort riche.
Je voudrais voir au gouvernement Melzi, que vous connaissez ^ Nous l'avons fait mettre sur la liste des candidats ; mais il est resté loin de la majorité des voix.
J'ai remis au citoyen Rivaud des notes sur ce qui reste à faire en finances. C'est un homme propre à tout faire marcher de front.
On dit ici que le général Jouberta donné sa démission. Je ne sais ce que le Directoire déterminera à cette occasion, mais je sais et je suis étrangement étonné que Fouché que vous avez si justement réprouvé, Fouché le protecteur des anarchistes et des fripons, Fouché qui a emporté de la maison de l'ambassade la voiture, six chevaux et les serviettes, soit encore à Turin. Si Fouché n'est pas accueilli près de Joubert, pourquoi est-il toléré dans les mêmes murs que lui?
Je sais aussi, citoyen directeur, que vous avez ici le général Moreau, dont la conduite franche et loyale a prouvé dans ces circonstances qu'il savait faire exécuter les ordres du Directoire. C'est à lui sans contredit qu'il faut attribuer la facilité que le citoyen Rivaud a rencontrée dans ses mesures. Les perturbateurs ont senti qu'ils étaient sans espoir de séduire le général Moreau. Ils ont senti que résister c'était se perdre.
En changeant le commissaire ordonnateur en chef, veuillez, citoyen directeur, examiner avec soin qui vous lui
1. Ce grand seigneur milanais, qui demeura fidèle toute sa vie à la cuuse de l'indépendance et de la liberté italiennes, représentait alors au congrus de Rastadt la république cisalpine. (0. L. L.)
donnerez pour successeur. Ici l'on répand le bruit que vous y destinez le citoyen Blanchon, commissaire ordonnateur. Je ne puis éviter de vous prévenir que bien des voix s'élèvent contre lui. On cite quelques faits qui ne feraient pas d'honneur à son exactitude. Ces faits peuvent être faux, mais beaucoup de gens en parlent, et c'est un désavantage bien grand pour celui qui ne doit arriver qu'avec des titres à la confiance générale.
Je ne puis vous taire également une chose qui prouve combien on profite du pouvoir pour rançonner les faibles gouvernements de ce pays. L'anecdote est certaine, car elle m'a été contée par un commissaire de la trésorerie. Deux jours avant son départ, Brune avait besoin de fonds pour sa route. Il en fit part au Directoire cisalpin, de manière à n'être pas refusé. On résolut de lui donner deux cent mille livres. On fit venir un commissaire de la trésorerie pour savoir si elles étaient dans la caisse. La caisse, assez et trop souvent vide, l'était ce jour-là. On chercha de l'argent. On ne put trouver pour Brune et son état-major que quatre-vingt-seize mille livres , et les pillards ont toujours pris cela, ne pouvant faire mieux.
Je pars ce soir, citoyen directeur. Je ne suis resté ces cinq derniers jours que pour donner au citoyen Rivaud des renseignements indispensables et pour attendre trois cent mille livres que je porte à l'armée de Rome, qui en a un grand besoin. Cette armée se bat tous les jours. Elle fait des prodiges. Mais il est clair qu'elle est trop peu nombreuse encore pour oser risquer de s'avancer sur le chemin même de ses triomphes.
Cependant, citoyen directeur, il est essentiel, pour sa subsistance même, qu'elle puisse entrer sur le territoire de Naples. Si elle reste sur le territoire romain, elle périra de besoin et de faim. Mais pour cela il faut des renforts. Si le Directoire n'en a pas ordonné encore , il ne peut trop se hâter de le faire.
En se battant sans avancer, on aguerrit d'ailleurs les Napolitains, et c'est un malheur.
Une autre considération rend encore indispensable de
se porter rapidement sur Naples pour y trouver des vivres et de l'argent. Sitôt que nous serons rentrés à Rome, il faut y nourrir cent cinquante mille habitants. Or avec quoi? Les Napolitains auront consommé, emporté ou détruit tout ce qu'ils y auront trouvé. C'est à Naples qu'il faut aller chercher du pain. Donc il faut du monde assez pour y arriver.
Ces vérités sont trop évidentes pour échapper à la sagesse du Directoire. Je pars avec la confiance qu'il utilisera les victoires de l'armée de Rome en la doublant sous peu de temps.
J'ai recueilli de très-amples renseignements sur le pays napolitain; on peut y faire de grandes choses. Le Directoire ne nous laissera pas sans instructions sur la mesure de considération que nous devrons y accorder au parti révolutionnaire. Je pense que, jusqu'à la paix, il faudra tenir en bride ce parti-là comme les autres.
Salut et respect.
Faipoult.
Mon digne ami Trouvé, si digne de votre estime, citoyen directeur, après de vains efforts pour faire traverser le mont Cenis à la citoyenne Trouvé, a été obligé de revenir ici, comme vous le savez. Depuis son retour, il a gardé le lit, incommodé lui-même. 11 croit pouvoir partir dans deux ou trois jours. Mais j'en doute, car ce serait trop se précipiter.
FIN DtS PIECES JLSTIUCATIVES ET DU TOME 111 ET DERNIER.