Maintenant rue Lacépôde
femme, qui s'entendait parfeitement à faire les honneurs de sa maison, ne voulut néanmoins jamais figurer dans les repas de grande cérémonie.
Chaque décadi, nous réunissions nos amis. Là, dans la plus douce intimité, nous passions quelques instants charmants. A des jeux où régnaient à la fois la décence et une vive gaieté se joignaient de petits concerts qui nous semblaient délicieux ; car c'était nous-mêmes et nos amis, avec les maîtres de ma fille, qui étions les exécutants. Ils étaient dirigés par Méhul. Souvent les paroles étaient de l'un de nous et la musique de Méhul, ou quelquefois de mon ami Leclerc, très-bon compositeur. C'étaient là, pour moi, lorsque j'y pouvais prendre part, de très-agréables délassements, bien que je ne goûtasse ces plaisirs que comme le rat des champs goûtait les reliefs d'ortolans. — Mais il faut en venir à l'installation du Directoire. On va voir que. le berceau de ce gouvernement, qui devait troubler le repos de tant de souverains et de puissances séculaires, ne fut pas entouré d'un faste bien éclatant.
Le il brumaire, sur les neuf ou dix heures du matin, Rewbell, Barras, Letourneur et moi, nous nous rendîmes dans le lieu des séances dû comité do salut [)ul)lic : Sieyès avait refusé (raccepter. Là, nous prîmes un cahier de papier à lettres roulé autour d'une écritoire h calmar, qui contenait un canif et quelques phimes; puis nous nous rendîmes tous les quatre au petit Luxembourg, dans une uïême voiture, entourés, aux termes de la constitution, d'une garde do cent quarante houunes à pied et do cent quarante hommes à cheval, dont le dénûment était
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tel, qiîe les dragons, qui formaient le détachement à cheval, montaient en mauvais souliers et en bas de laine percés, au lieu de bottes. Nous trouvâmes tous les appartements littéralement nus : il n'y avait pas un meuble de quelque nature que ce fût. Après une recherche inutile, nous nous réfugiâmes dans un petit cabinet. Le concierge Dupont nous y fit placer une petite table boiteuse, dont un pied était rongé de vétusté, et quatre chaises, le tout à lui appartenant. Il nous prêta aussi quelques bûches, car le temps était assez froid. Ce ne fut guère que dans le délai de quatre ou cinq mois que nous obtînmes un trèsmédiocre assortiment des choses les plus indispensables, tant pour le service immédiat du Directoire exécutif que pour l'usage particulier de ses membres. La situation des choses paraissait si désespérée, qu'on ne croyait pas à la durée de notre existence politique; aussi personne ne s'empressait de nous servir. Il en faut convenir, on devait partager cette opinion lorsqu'on jetait les yeux sur le véritable état de la république, au moment où sa direction fut remise dans nos mains.
Le trésor national était entièrement vide : il n'y restait pas un sou. Les assignats étaient sans valeur; le peu qui leur en restait s'évanouissait chaque jour par une chute accélérée. On ne sutlisait plus à imprimer dans le cours de la nuit ceux qui étaient indispensablement nécessaires pour satisfaire aux besoins les plus pressants du lendemain. La bourse particulière des gouvernants, au moins la mienne, était aussi vide que celle du gouvernement. On doit se rappeler ce que j'ai dit de ma situation dans la rue
Copeau, lors de ma présidence à la fin de la Convention. C'était alors que, dénués de toute ressource, nous étions forcés, ma femme, d'être à la fois sa cuisinière et sa femme de chambre; ma fille, son aide de cuisine, et moi, lorsque je recevais les ambassadeurs étrangers, d'être en même temps mon suisse, mon valet de chambre et mes laquais.
Cependant, les revenus publics étaient nuls; il n'existait aucun plan de finances ; les citoyens avaient perdu l'habitude de payer des contributions. La république ne faisait face à ses dépenses qu'en prodiguant ses capitaux ; mais cette ressource elle-même était aussi faible que désastreuse. Tout crédit public était mort et, par contre-coup, toute confiance éteinte; rien ne se faisait qu'au comptant dans les transactions particulières, ou qu'avec des intérêts qui rendaient toute négociation impraticable ou ruineuse.
Un agiotage effréné avait pris la place du commerce loyal et productif; il corrompait toutes les classes de la société. Résultat malheureux, mais inévitable, de la décadence du signe monétaire, de la multiplicité des valeurs, de la rage avec laquelle le gouvernement révolutionnaire avait proscrit les professions les plus utiles, sous prétexte d'en extirper les abus, ce fléau rongeur dévorait la fortune publique et les fortunes particulières, au profit d'une horde de fripons qui se jouaient de l'impuissance des lois et du juste mé|)ris dont ils étiiient couverts.
I^ gouvernement était obli.^é de fournil* gratuitement la subsistimce aux habitants de Paris, aux réfugiés de la Vendée, à l'arméo do l'intérieui*, etc. Cupoudant il n'y avait dans les magasins ni un sac
de farine, ni même un seul grain de blé. C'était au point qu'à Paris on ne pouvait assurer régulièrement chaque jour à chaque individu la chétive pitance de deux onces de pain, ou d'une poignée de riz ; souvent une section était un ou deux jours sans recevoir cette distribution, et pour l'obtenir, il fallait attendre quatre ou cinq heures à la queue, dans les lieux où elle se faisait. Les autres denrées alimentaires étaient aussi difficiles à se procurer. Toutes les communes un peu considérables éprouvaient la même disette.
Les campagnes n'étaient pas dans une meilleure situation. Des commissaires de tous les départements, de toutes les villes, des armées de terre et de mer, des hospices, etc., couraient les routes et se croisaient dans tous les sens pour acheter des blés. Leur circulation était tout à fait interrompue; ce n'était qu'avec le secours de la force armée que les commissaires pouvaient enlever leurs achats; le plus fort ou le plus audacieux s'en emparait, et dans les contrées les plus fertiles on se battait pour s'arracher quelques mesures de grains.
Les hospices étaient sans revenus, sans ressources, sans administrations ; les secours publics de toute nature étaient presque réduits à rien.
Les canaux étaient ruinés, beaucoup de ponts rompus, les routes impraticables, plusieurs relais de poste abandonnés, les communications de tous genres devenues extrêmement difficiles. — Les forêts étaient au pillage. Des coupes faites à contre-saison et sans besoin, comme sans intelligence, avaient achevé de les ruiner.
L'instruction publique n'existait pour ainsi dire
plus; l'enseignement particulier était réduit à peu près à rien. L'effronté cynisme des chefs de l'anarchie avait fait naître l'oubli de toute décence. L'honnêteté publique élait blessée à chaque pas par le peu de réserve avec laquelle les femmes perdues exerçaient leur infâme métier, et par l'impudent étalage des livres les plus orduriers et des images les plus obscènes. A cette source de dépravation qui pervertissait les mœurs, il s'en joignait une autre, qui avait porté le coup le plus funeste à la probité et presque anéanti la bonne foi : c'est la dépréciation des assignats.
L'effrayante rapidité de leur chute réduisait le salaire de tous les employés et fonctionnaires publics à une valeur purement nominale. Le besoin d'abord, ensuite l'habitude, les avait presque tous entraînés au plus honteux brigandage, aux infidélités les plus criminelles. De leur côté, les débiteurs et les fermiers perdaient toute délicatesse et s'acquittaient sans scrupule envers leurs créanciers et leurs propriétaires avec quelques feuilles de papier qui n'avaient plus aucune valeur.
Le désordre s'était encore prodigieusement accru par la confusion, les changements, les amalgames, l'augmentation incalculable d'employés et de fonctionnaires publics de toute espèce, que chaque faction avait successivement opérés. Qu'on joigne à cela l'incapacité et les mauvais principes (|u'ils avaient apportés dans leui-s places, et l'on concevra facilement comment, de toutes parts, on voyait régner l'inlidélité, le gaspillage, l'incurie et la fainéantise; comment l'autorité était méconnue et toute subordination détruite.
Ces observations doivent servir de réponse au reproche qu'on nous a fait de n'avoir pas de suite réprimé le désordre avec vigueur, et chassé tous les fripons. Conçoit-on une force humaine qui eiJt pu faire en un jour de pareils changements dans les hommes et dans les choses? Mais achevons de tracer le tableau, et l'on comprendra de plus en plus qu'une pareille tâche n'était possible qu'avec le temps.
La diversité des opinions, des intérêts et des passions augmentait encore beaucoup la difficulté des circonstances.
Les différentes factions qui s'étaient heurtées si longtemps avec la dernière violence, et qui, tour à tour vaincues et triomphantes, avaient toujours alTecté de confondre les vrais républicains avec leurs adversaires, pour avoir occasion de les persécuter, s'agitaient avec fureur; car l'établissement solide d'un gouvernement constitutionnel était pour elles le coup de la mort.
Partout des conciliabules contre-révolutionnaires se multipliaient. Un mouvement uniforme leur était imprimé par un établissement central, qui lui-même' était dirigé par une volonté extérieure très-puissante, aidée des guinées de l'Angleterre. Cette même Angleterre, qui songeait bien plus à ruiner la France par toute sorte de moyens, qu'à empêcher les doctrines révolutionnaires de pénétrer dans son île, mettait en jeu les ultra-révolutionnaires. Les clubs anarchiques renaissaient dans presque touteg les communes. Habiles à éluder les termes de la constitution, ils s'aftiliaient à un club central siégeant au Panthéon, ana- I. t\
logue aux Jacobins dégénérés, et composé à peu près des Diêmes individus.
Les feuilles périodiques, toutes vendues aux factions, se réunissaient pour prêcher le meurtre des nouveaux gouvernants, la dissolution du gouvernement et l'anéantissement de la constitution de l'an m. Du reste, les unes, dictées par les passions les plus haineuses, par les sentiments les plus bas, étaient servilement dévouées au despotisme royal, à l'aristocratie et au fanatisme; les autres, fruits de l'imagination la plus déréglée et de l'ambition la plus féroce, fusaient entendre de toutes parts des cris de mort. Elles appelaient à grand bruit les proscriptions, la loi agraire et le régime entier de la Terreur. — Des pamphlets incendiaires se répandaient avec profusion parmi le peuple et surtout parmi les soldats et les vétérans ; on ne pouvait compter sur les troupes en garnison dans Paris et aux environs : les généraux redoutaient à chaque instant leur défection.
La coHtre-révolution était fortement organisée dans le midi de la France par Bésignan * ; elle y mit
.• 4. On chercherait en vain dans la plupart des biographies générales le nom do ce personnage singulier, qui mérite d'être mieux connu. L'éditeur doit à un excellent ami (M. Emile Hugnard) la communication de la notice ci-dessous :
Duclanx de Bésignan ( Pierre-Charles-Josoph-Marie), plus connu sous le num du itian|iiis du BéNigiiun, était seigneur du petit village ainsi appelé, dans le département de la Drùme. Il y possédait un ancien château féodal. Co g«mlillionime, nrdi-nt royaliste, conçut en I7U'2 la téméraire pensée de renverser l'Assiinihiée nationale, en donnant le signal de la contre-révoltition. A cet effet il entretint des correspondances avec l'étranger ni les royalisl^'s du Midi, lit réparer les vieilles rortillcations d« Ron manoir, le pourvut de vivres, d'armes et de munitions. Les commune» voisines, Justement alarmées do ces préparatifs, se plaignirent à l'admiulstration du départoment, et lo 22 août 1702 doux administra-
en feu, dansées contrées, plusieurs départements. De nombreuses insurrections y éclatèrent et devinrent alarmantes pour la république. Au nom de Dieu et du roi, les compagnons de Jéhu, sans respect pour l'âge» le sexe et les vertus, y assassinaient les républicains, qu'ils feignaient de confondre avec les suppôts de l'anarchie. Les anarchistes, à leur tour, remis
teurs du district de Nyons, Alex. Romieu et César Gaton, se rendirent sur les lieux avec quelques troupes. A leur approche le marquis arbora un grand drapeau rouge, sur lequel on lisait ces mots en lettres noires : Déclaration de guerre; puis il fit fermer les portes du château et disposa tout pour une sérieuse résistance. Devant cette résolution on dut songer à entreprendre un siège en règle. Les administrateurs mirent en réquisition toutes les gardes nationales des environs, ils mandèrent deTariillerie, un camp se forma sous les ordres du lieutenant général d'Albiguac, commandant la réserve de l'armée du Midi, et, à voir ce grand appai-eil, on «ût dit qu'une longue et sérieuse campagne allait commencer. Le siège dura jusqu'au 27 août; alors M. de Bésignan, ne se voyant pas secouru, et d'ailleurs ne pouvant tenir plus longtemps contre des forces trop supérieures, s'échappa dans la nuit du 27 au 28 avec sa famille et les personnes qui avaient partagé les hasards de sa fortune. Les assiégeants enfoncèrent ensuite les portes du château, qu'ils pillèrent et détruisirent jusqu'aux fondements. — Après cette équipée le marquis de Bésignan alla servir quelque temps dans l'armée de Condé, revint ensuite à Lyon prendre part à d'obscures intrigues et écrivit aux princes qu'ayant un parti dans le Forez tout prêt à agir, ils lui donnassent l'ordre d'éclater. Impatient de recevoir cet ordre, il se rendit à Manheim; mais le prince de Coudé, à qui sa trop grande exaltation déplaisait, le lui refusa et l'autorisa seulement à servir à Lyon sous M. de (^hevanne. Bésignan préféra agir par lui-môme. 11 avait conçu le projet de s'emparer de la citadelle de Besançon, au moment où l'insurrection prépan'o par les agents royalistes éclaterait dans le Cher, et où le comte d'Artois paraîtrait sur les côtes. Mais en 1795 sa correspondance ayant été saisie à Caroiige sur un postillon, ce beau plan échoua; alors, pour échappitr aux recherches de la police, Bésignan alla se cacher à Lyon, d'où il passa à l'étranger. Il est mort obscurément dans l'émigration. (Extrait de la Biographie du Dauphine, par Adolphe Rochas. Paris, 1856-iS('iO. In-8.) Voyez : Papiers saisis à Bareuih. Paris, an x. Iu-8, pages 5-12. Statistique de la Drôine, par Delacroix. Édition in-4, pages 43l-i38, ( ù l'on trouve toutes les pièces officielles relatives au siège du château de Bésignan. (O. L. L.)
en place par Fréron et protégés par lui et par Barras, égorgeaient sans pitié ces mêmes républicains qu'ils traitaient de royalistes, parce qu'ils n'avaient pas partagé leurs fureurs.
La Belgique, travaillée par les émissaires de l'Autriche et ceux de l'Angleterre , par le fanatisme des prêtres et l'orgueil humilié des nobles, menaçait continuellement de se soulever.
Dans l'ouest de la France, la situation des choses était affreuse. Les déparlements situés au nord de la Loire étaient le théâtre de toutes sortes d'horreurs. La chouannerie y exerçait ses ravages avec la plus étrange barbarie. A la gauche de ce même fleuve, c'est-à-dire dans le déparlement de la Vendée, les parties méridionales de la Loire-Inférieure, de Maineet-Loire et la portion occidentale des Deux-Sèvres, Charette, Sapinaud, Stoflet, au mépris de la singulière pacification faite avec eux, étaient toujours restés en armes et sur le pied de guerre. Ils occupaient le pays militairement, ils en étaient absolument les maîtres ; aucune autre autorité que la leur et celle de leurs délégués n'y était reconnue ; les réfugiés en étaient toujours bannis et ne pouvaient remettre le pied dans leurs foyers, ni, à plus forte raison, rentrer en possession de leurs biens. Enlin les chefs vendéens menaçaient d'aller plus loin et montraient l'intenlion d'allariuer la répulili(}ue de nouveau, ainsi qu'ils ne tardèrent pas à le faire.
Le Corps législatif, dont la mauvaise volonté, ne filt-re qu'en se manifeslant par son inertie, pouvait paralyser ii son gré le Directoire exécutif, était composé d'éléments qui lui étaient peu favorables. Il y
avait sans doute dans les deux conseils des hommes intègres qui faisaient abstraction des personnes et de tout autre intérêt que celui de leur pays; mais il n'en était pas ainsi du plus grand nombre des membres influents. Les uns, élus par les assemblées primaires vendémiairistes, étaient totalement dévoués h la contre-révolution, ou mus par les passions haineuses qui s'étaient manifestées avec tant de chaleur dans ces assemblées ; les autres , habitués à exercer leur despotisme sur la France, ne pouvaient souffrir les entraves d'une constitution qui anéantissait pour toujours cette puissance suprême d'un représentant du peuple en mission. Ils désiraient donc tous intérieurement la chute des gouvernants, avec celle du gouvernement. Ils ne cessèrent d'y travailler, soit sous main, soit ostensiblement. S'ils parurent alternativement seconder le Directoire en haine les uns des autres, ce ne lut jamais que dans l'espoir de recueillir pour eux seuls les fruits du triomphe, et avec l'intention de nous attaquer à leur tour. En elTet, presque aussitôt après l'événement du 18 fructidor, plusieurs de ces mêmes membres des deux conseils, qui avaient concouru avec le plus d'empressement au succès de cette mesure, attaquèrent le Directoire avec les mêmes armes que l'avaient fait les clichiens. Ils laissèrent aussi le gouvernement sans revenus, conspirèrent contre lui, et le renversèrent au 30 prairial.
Telle était la situation intérieure de la France au moment de l'installation du Directoire exécutif. Si l'on consulte les nombreux documents qui l'attestent, on verra combien le tableau que je viens de tracer est loin de l'exagération.
L'extérieur n'offrait rien de plus satisfaisant. L'Espagne et la Prusse s'étaient, h la vérité, retirées de la coalition ; mais, d'après leur conduite présente, on ne pouvait être sans inquiétude sur leur conduite à venir, quoiqu'elles soient définitivement restées fidèles à leurs engagements. Le surplus de la coalition subsistait toujours; le partage de la Pologne venait d'augmenter ses ressources en hommes et en argent. L'Italie presque tout entière suivait les étendards de l'Autriche ; la Hollande était momentanément un allié presque aussi embarrassant qu'utile. Son ancienne organisation était détruite; il était dilïlcile de prévoir quand elle en aurait une nouvelle. Loin de là , son repos et son existence politique même étaient menacés par la fureur des partis, et ce n'est qu'à la prépondérance que la France avait alors chez elle qu'elle dut son salut. La Suisse, dominée dans les grands cantons par l'oligarchie, et dans les petits par les prêtres, était aussi funeste à la France par sa neutralité apparente qu'elle l'eût été par une guerre ouverte. Elle était le rendez-vous des émigrés les plus actifs, des émissaires les plus dangereux de l'Angleterre et de l'Autriche. Cest dans son sein que se fabriquaient toutes les conspirations qui devaient nous jK'rdre, et que se fomonlaiont nos troubles et nos divisions. C'est, en un mot, par ses frontières que se répandaient impunément en France les émigrés, les prêtres pertm'bateurs et les agents de l'étranger, qui nous apportaient l'incendie et la guerre civile.
Quel était ce|)endant l'état de l'armée? La désorganisation y était à son comble, par suite de rine[)-
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tie et de la mollesse de Jourdan, par la trahison de Pichegru, par celle d'Aubry, membre du comité militaire, qui avait forcé les officiers républicains à la retraite, pour leur substituer des royalistes et des traîtres, enfln, par la passion et l'esprit de parti, qui, à la suite du 13 vendémiaire, avaient fait remplacer royalistes et républicains par beaucoup d'hommes tarés, ignorants, incapables de commander le respect et de maintenir la subordination. En un mot, l'armée, soit à l'intérieur, soit aux frontières, était sans discipline, sans subsistances, sans solde, sans habits, sans équipements. J'ai vu, pendant trois ou quatre mois, les dragons, ceux-là mêmes qui servaient de garde provisoire au Directoire, monter à cheval au Luxembourg en habits déchirés, en mauvais bas et en mauvais souliers, comme je l'ai déjà dit, parce que les fonds manquaient. Les troupes désertaient par bandes à l'intérieur avec armes et bagages. Les menées des prêtres et celles des contre-révolutionnaires annulaient tout moyen de répression, et toutes les mesures prises pour faire retourner les déserteurs au drapeau.
Pour comble d'infortune, ces armées battues et découragées avaient perdu tout le fruit de leurs succès au delà du Rhin ; elles avaient été forcées de se retirer derrière ce fleuve, en conservant seulement une ou deux têtes de pont et la place de DusseldorfT, tandis que l'ennemi triomphant avait débouché sur la rive gauche du Rhin, s'était avancé jusqu'à Deux- Ponts, et menaçait continuellement d'attaquer les forces qu'il avait devant lui.
La brillante victoire du 2 frimaire vint, il est
vrai, couvrir de gloire l'armée d'Italie*; mais elle n'améliora guère son état; le dénûment de toutes choses continua d'y être à peu près complet. Elle n'avait plus aucuns moyens de transport. Les malheureux soldats étaient forcés d'aller chaque jour chercher à de grandes distances leur subsistance, et de la rapporter à bras par les routes les plus pénibles. Les autres parties du service n'étaient pas dans un état moins alarmant.
Quant à la marine, pour me servir des expressions d'un message du Directoire, nos flottes étaient humiliées, battues, bloquées dans nos ports, dénuées de ressources en vivres, en matériel naval, tourmentées par l'insubordination, avilies par l'ignorance, ruinées par la désertion.
La Corse était passée au pouvoir des Anglais; nos colonies d'Amérique avaient en partie subi le même sort; le reste était ensanglanté par des guerres civiles horribles. Dans l'Inde, il ne nous restait plus qu'un seul comptoir, et les îles de France et de Bourbon étaient dans une indépendance complète de la métropole.
Enfin, pour combler la mesure, il n'existait plus, depuis longtemps, de centre d'administration. Chacune de SCS parties était disséminée dans des comités de toute espèce, dans des commissions executives Lràs-multipliées, dans les bureaux partiels et incohë-
1. CcUo victoire f.'st celle do (.mino, n'mportéo los '2 ot .'< rrininiro an III {i'i et H ni)V('inl)ro MVb] par ruriiu'c qui occupait les Aljx's-.Maiitimofi, ftou» lo coinnuuutoninnt d» Scliorur. Kllit s(^purn les forcoH du l'ii^moiil de celloH do rAutrichc, et prépura lua vnius à la conquMu de l'Ilulio par lu Ki'iK^rol Hunnporte, qui fut lu résultat du la iiK^moruhle campoKiio de 17tNl. (O. l.. L.)
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rents de chacun de ces comités, de chacune de ces commissions. Tous les papiers étaient épars; personne ne tenait ni le fil général ni les (ils particuliers des affaires ; tout était confondu, mutilé, dispersé, ou agi^loméré dans le plus grand désordre. Chaque administration particulière offrait l'image trop frappante de l'administration générale. Dans une des pièces du comité de salut public, on avait entassé un très-grand nombre de dépêches, toutes plus ou moins importantes, des généraux, des agents diplomatiques, des fonctionnaires de l'intérieur, qui n'avaient jamais été ouvertes.
Maintenant, qu'on récapitule les objets auxquels il fallait pourvoir sur l'heure; qu'on les compare à la nature de nos moyens, et que l'on juge si jamais position fut plus effrayante et plus didicile.
C'est, cependant, environnés de tant de débris, accablés de tant d'embarras, exposés à tant de périls, que le J 3 brumaire an iv, dans notre cabinet angustié, sur notre table boiteuse, assis sur nos chaises d'emprunt, auprès d'un feu dont les bîiches ne nous appartenaient pas, nous rédigeâmes sur l'une des feuilles du papier à lettres et avec les plumes et l'encre que nous avions apportés du comité de salut public, l'acte par lequel nous nous déclarâmes constitués en Directoire exécutif.
Garnot, qui avait été élu le 12, à la place de Sieyès, et qui s'était réuni à nous le 13, le signa avec nous.
Cet acte était conçu en ces termes :
« Le Directoire exécutif déclare qu'il est installé, « arrête que la présente déclaration sera envoyée par
« un messager d'État au conseil des Cinq-Cents et au « conseil des Anciens, et qu'elle sera insérée au Bul- « letin des lois. Les membres du Directoire exécutif. « Signé : Rewbell, président; L.-M. Revellière-Lé- « peaux, Letourneur, Carnot, Barras.
« Pour expédition conforme. Signé : Rewbell , « président; Trouvé, secrétaire général *. »
Ainsi commença le règne de la constitution de l'an III, et l'administration du Directoire exécutif.
NOMINATION DU PRÉSIDENT DtJ DIRECTOinB.