‹ Mémoires;Chapitre 17 sur 25 · EXÉCUTIF (20 OCTOBRE · texte numérisé non relu

EXÉCUTIF (20 OCTOBRE

Enfin le li brumaire an iv cessa l'état provisoire qui pendant trois années entières avait tenu la France dans une continuelle tourmente. Ce même jour la Convention cessa ses fonctions, et le G, toutes les opé-

rations préliminaires étant terminées, les députés se partagèrent en deux conseils. Celui des Cinq-Cents alla siéger dans la ^alle du Manège; il élut Daunou pour son président. Le conseil des Anciens resta dans la salle qu'occupait la Convention ; il m'appela à la présidence.

La première opération à faire était le choix des membres du Directoire exécutif. Qu'on juge du mouvement que se donnèrent les partis et les individus pour obtenir une élection conforme aux vues, aux intérêts, aux passions de chacun d'eux, comme pour donner l'exclusion à quiconque leur portait ombragel Plusieurs réunions eurent lieu pour cet objet. La liste qui avait été arrêtée chez Villetard, député de l'Yonne à la Convention , et depuis sénateur, l'emporta sur toutes les autres dans le conseil des Cinq- Cents. Je ne me mêlai à aucune de ces coteries. Je sais seulement avec certitude que les candidats furent chaudement discutés chez Villetard. Le résultat fut la désignation de Rewbell, Sieyès, Barras, Letourneur et moi.

Rewbell fut attaqué avec une grande opiniâtreté dans cette réunion par le parti d'Orléans. Ceux qui y étaient attachés depuis longtemps, ou qui s'y étaient nouvellement réunis, tels que J.-B. Louvct, comptaient régner sans opposition au Directoire exécutif, par le moyen de Barras; mais ils craignaient que Rewbell ne fîît un grand obstacle à cet ambitieux projet.

De tout temps, il s'était montré l'antagoniste le plus décidé de la faction thermidorienne, ou orléaniste, comme on voudra l'appeler. L'opposition de

DE LA.REVELLIÈRE-LÉPEAUX. 3<i

cette faction à l'élection de Rewbell fut néanmoins la cause qui lui procura le nombre de voix nécessaire. Les vrais amis de la liberté redoutaient' la faction d'Orléans, à cause de la profonde perversité de la plupart de ses membres et de leur facilité à embrasser et à trahir également tous les partis. Cependant ils regardaient comme impossible d'empêcher l'élection de Barras, la plus grande partie des conventionnels croyant lui avoir dû leur salut au 13 vendémiaire. Il parut donc utile de lui opposer un homme qui contribuât à annuler son influence dans le gouvernement. On jeta les yeux sur Rewbell , auquel on reconnaissait de l'intégrité et un grand talent pour Fadministration. Tels furent les principaux motifs qui firent porter sur la liste Barras et Rewbell. Sieyès dut cette distinction à son ancienne réputation et au talent qu'il eut toujours de se faire des sectateurs, malgré sa morgue et son humeur insociable.

Letourneur, brave et honnête homme d'ailleurs, était un de ces personnages qui se donnent une importance dont on ne peut deviner la cause. Dans tous les temps, mais surtout dans les révolutions, on rencontre de tels parvenus, sans qu'on puisse dire comment ils sont arrivés. Cambacérès, toujours habile à se concilier les partis, aurait probablement été substitué à Letourneur sans l'échec que sa popularité venait d'essuyer par la manière dont il était signalé dans les papiers de Lemaître.

Pour moi , dont l'éloignement pour toute élévation était bien connu, et qui n'avais ni coterie, ni preneurs, qu'est-ce qui me fit porter si généralement? C'est ^ d'autres à en déterminer le motif,

Il est si facile de s'égarer sur son propre compte !

La liste ainsi arrêtée chez Villetard passa au conseil des Ginq-Cenls dans l'ordre suivant : j'eus 317 voix, Rewbell 246, Sieyès 239, Letourneur 21 /i, Barras 206. Le surplus des cinquante noms que le conseil des Cinq-Cents devait présenter au conseil des Anciens s'appliquait à des hommes inconnus, ce qui dans le fait forçait le second de ces corps de souscrire au choix du premier. Ce procédé était régulier, sans doute, mais il était inconvenant. 11 fut en même temps l'une des principales causes de la chute de la république. Si le conseil des Anciens avait eu plus de latitude et qu'il eût été à même de nommer un Creuzé-Latouche, ou tout autre homme connu et digne d'estime. Barras, vrai levain de corruption, ne serait pas entré dans le gouvernement dont lui seul a causé la ruine. N'aurait-on pas dû aussi introduire dans cette première formation quelque personnage d'un mérite distingué et apprécié du public, mais qui n'eût pas été membre de la Convention ? Il eût été bon également d'y appeler un conventionnel qui n'eût pas voté la mort de Louis XVI, afin d'inaugurer le gouvernement constitutionnel par une fusion qui fit oublier toutes les nuances qui s'étaient produites jusqu'à ce nioinont, au lieu d'établir encore des espèces de catégories.

Voici l'ordre dans lequel le conseil des Anciens fit ses choix. Sur 218 votants, j'eus 216 voix; Letourneur en eut 189, Uevvbell 176, Sieyès 156, BarrnH 129.

Les deux voix qui me manquèrent pour avoir l'unanimité furent d'abord la mienne et ensuite celle

de mon ami Pilastre. Je l'avais instamment prié de détourner le conseil de me choisir, ce qu'il refusa de faire. J'exigeai de lui qu'au moins il ne me donnât pas sa voix. « J'y consens, » me répondit- il, « puisque « tu l'exiges, mais uniquement parce que je sais « que le manque de mon suffrage ne saurait empê- « cher ton élection, à laquelle je mets, ainsi que tous « les bons citoyens, un véritable prix. »

Ce fut à la veille seulement de l'élection que je fus informé qu'on songeait à moi : jusque-là je ne m'étais pas même douté qu'on pût y penser. Je sentis dès lors tout le poids d'un pareil fardeau, et combien il devait effrayer quiconque ne regardait pas les emplois publics comme un bénéfice , mais comme un devoir. Président des Anciens, je fus forcé de proclamer moimême mon élection, et je ne le fis qu'avec un grand serrement de cœur. J'avais assuré tous ceux qui m'avaient prévenu de leur vote particulier en ma faveur, et de celui des conseils en général, que je n'accepterais pas. La grandeur des fonctions à remplir me paraissait trop au-dessus de ma capacité et de mes forces. Au sentiment de mon insuffisance se joignaient deux autres motifs^ pour me faire persister dans mon refus : j'avais d'abord une répugnance invincible à quitter la vie privée, pour me trouver si souvent en représentation ; je craignais, en second lieu, que ma fille, âgée de treize ou quatorze ans, et par conséquent dans l'âge des illusions, ne contractât au sein des grandeurs, où elle pouvait vivre pendant cinq ans et demi, des besoins, des goûts, des habitudes, une manière déjuger les choses, également funestes à son caractère, à la justesse de son esprit,

et par suite à son bonheur. Heureusement l'épreuve ne fit que mettre dans tout son jour le plus excellent naturel et le caractère le plus réfléchi. Aussi tous ceux qui l'ont connue l'ont-ils bien tendrement aimée. — Enfin l'élection de Barras suffisait seule pour motiver mon refus. Il était facile de prévoir que sa présence au Directoire exécutif y serait un invincible obstacle à l'établissement et à la consolidation d'une administration sage et morale, et qu'il finirait, tôt ou tard, par trahir ses collaborateurs et par entraîner le gouvernement à sa ruine, ainsi que la constitution elle-même.

Je fus accablé de sollicitations pour accepter, avant l'élection; elles redoublèrent lorsqu'elle fut consommée.

Cependant je tins bon jusque dans la nuit du j.0 au il brumaire, pendant laquelle se succédèrent auprès de moi ceux de mes collègues qui jouissaient plus particulièrement de mon attachement et de mon estime. De respectables citoyens se joignirent à eux ; Daunou et Creuzé, députés, et le savant André Thouïn, tous les trois mes amis intimes, portèrent le dernier coup à ma résojution. Ils commencèrent par écarter les considérations qui m'étaient personnelles, comme un sacrifice que je devais à mon pays. « Nous « convenons, » ajoutèrent les deux députés, « que a rélection do Barras est un grand malheur, auquel « nous nous sommes en vain opposés; mais un obstatt cle de pUis ne doit qu'animer (lavanta.^e un homme « courageux. Votre acce|)talion, enfin, est un indis- « pensable devoir; car il est impossible qu'un décou- « ragcment total ne s'empare pas de tous les amis de

(* la république, si un homme qui jouit en ce mo- « ment d'une confiance générale ( ce sont eux qui « parlent ) , et qui a msisté avec le plus d'ardeur et « d'opiniâtreté pour le prompt établissement d'un « gouvernement définitif, refuse d'y accepter l'em- « ploi auquel il est appelé. »

A la fin, je cédai. Voici la lettre d'acceptation que j'écrivis à l'un et à l'autre conseil :

(( Ma santé délabrée, les fatigues que j'ai éprou- « vées depuis la révolution, ma répugnance pour tout « ce qui m'arrache à la vie privée, m'avaient fait « déclarer que je n'accepterais pas ma nomination « dans le cas où je serais appelé au Directoire exé- « cutif. Mais la difficulté des circonstances et le dé- « vouement que tout bon républicain doit à sa patrie (( ont changé ma détermination. J'irai jusqu'à l'ex- « tinction de mes forces; heureux si, avec de bonnes « intentions et les efforts de mes collègues, je par- « viens à éteindre toutes les haines et à ramener la « paix et l'abondance dans notre commune patrie! »

Quelques jours après, ma femme, ma fille et moi, nous quittâmes, les larmes aux yeux, notre petit réduit de la rue Copeau*, et nous acheminâmes, comme vers un lieu d'eXil, vers le palais que nous allions habiter. Nous eûmes le bon esprit d'y garder nos vieux amis, et d'y rester dans notre intérieur tels que nous étions auparavant. Ce qui tenait à la représentation et à l'étiquette se pratiquait chez moi avec cette sorte d'éclat que les convenances pouvaient exiger. Après cela, tout rentrait dans le train de vie ordinaire. Ma

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