Extrait du Bulletin dei lois, 2* sOric, n* 1, p. -i
instants, combien ils me trouveraient éloigné de toutes les petites prétentions dont le résultat est, tout au moins, de faire perdre en stériles débats des instants qui sont ainsi dérobés aux affaires sérieuses et pressantes, mais qui, de plus, deviennent souvent la source des plus cruelles divisions et des résolutions les plus funestes à la patrie.
Lorsqu'il fut question de nommer le président du Directoire pour la première fois, mes collègues voulaient régler le tour de présidence par l'ordre dans lequel nous avions été élus. Je demandai qu'on préférât l'ordre d'âge, comme le plus moral ; il ne me faisait arriver à la présidence qu'en troisième, au lieu d'y arriver le premier, comme cela eût été si l'on avait suivi l'ordre des élections. Ensuite, relativement à l'ordre dans lequel nos noms devaient être insérés dans les registres, dans l'Almanach national et sur les monuments publics, mes collègues proposèrent également de faire inscrire chacun de nous dans l'ordre de son élection par les conseils. J'avais eu, comme on l'a vu, une grande supériorité de voix dans l'un et dans l'autre; ainsi mon nom se serait toujours trouvé en tête des quatre autres. Mais je leur fis observer, comme je l'avais fait sur la première question, que, dans des nominations effectuées à la même date et par un même scrutin, on ne devait pas faire de semblables distinctions. Je soutins, et mon avis passa, que l'ordre alphabétique devait être adopté, de sorte que mon nom, au lieu d'être le premier des cinq, se trouva le dernier*. Ce procédé, au reste, fut appré-
i. Voir, quant à l'orthographe du nom, la note placée à la fin de l'introduction.
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cié par mes collègues, et ne fut pas sans résultat. Je puis assurer que tant que nous ne fûmes que tous les cinq, et même jusqu'à l'entrée de Treilhard au Directoire, malgré la diversité de nos opinions politiques ou celle de nos caractères, il ne s'éleva jamais la plus légère dispute de préséance entre nous. C'est moi, cependant, que les factieux de toutes les couleurs ont voulu faire passer pour un ambitieux qui avait formé le dessein d'arriver à la souveraineté par la théophilanthropie : risuin teneatisî
Revvbell, avant la Révolution, était avocat au conseil supérieur de Colmar, où il était fort employé et fort considéré. Il pouvait avoir cinquante et quelques années lorsqu'il fut nommé au Directoire exécutif. Il était grand, assez gros et d'une fort belle prestance; ses jambes étaient un peu grêles pour la masse de son coips. Il avait la ligure large, le front élevé, le teint frais et animé. Sa physionomie, aimable et riante lorsqu'il était en gaieté, devenait tout à coup renfrognée ou quinteuse, suivant laflection du moment. Il avait tout l'extérieur d'un homme versé dans les premières classes de la société, et un certain air de supériorité que donne l'habitude du grand monde et celle des grandes alfaires. Mais, pai' un conliaste smgiilier, il était souvent dur et impoli ; il entrait sans vous saluer et sorljiit de même, vous dérangeait de votre place s«ms se déranger de la sienne, ne répondait pas aux prévenances et n'en faisait aucune. Il vous coupait la parole, s'emparait de la (piestion, parlait sans VOUS écouter, on vous répondait avec des formes brusques, quchpicfois irrilanles.
Inégal et porté aux boutades, il aimait h persifler;
il le faisait avec beaucoup de finesse, mais quelquefois d'une manière piquante et prolongée au delà des justes bornes. Souvent il n'épargnait pas plus que les autres, les hommes que leur caractère public aurait dû mettre à l'abri de semblables attaques, tels que les législateurs, les ministres de la république, les ministres étrangers, etc. L'habitude du barreau lui avait fait contracter celle de l'argutie; aussi, aimait-il beaucoup la contrariété. Il affectait du mépris pour les sciences et les beaux-arts, et il attaquait volontiers les opinions le plus généralement reçues, pour le seul plaisir de vous embarrasser dans ses subtilités. Il était très-fin et se piquait de l'être. 11 attachait beaucoup de prix à la considération, et il la recherchait. Il n'était pas sans amour-propre; il lui arrivait de temps en temps de s'attribuer des discours et des actions que d'autres pouvaient réclamer en toute justice. 11 se prévenait trop aisément pour ou contre, et, loisqu'il était prévenu ou irrité contre quelqu'un, il revenait dillicilement ; jamais il ne le persécutait, mais jamais non plus il ne lui donnait son suffrage. Revvbell n'avait pas ce que j'appelle du caractère, cette fermeté réfiéchie et cette inébranlable résolution qui nous font suivre le parti que nous avons pris et que nous croyons le meilleur, ou résister à tout ce qui nous paraît mal, avec une inflexible rigueur. On ne pouvait lui refuser un véritable courage; mais il était plutôt opiniâtre que ferme. Trop souvent, son énergie s'exhalait en transports passionnés; aussi, en le fatiguant avec adresse et en ne l'attaquant pas de front, on parvenait quelquefois assez facilement à vaincre sa résistance.
Les défauts de Rewbell lui ont fait un grand nombre denaemis ; on doit même convenir qu'ils nuisaient à la grande aptitude qu'il avait pour l'administration. On ne peut nier, cependant, qu'ils ne fussent rachetés par les plus éminentes qualités. Il avait une tête excellente, un jugement profond, et un tact très-fin ; il maniait les affaires avec une grande habileté. 11 était consommé dans toutes les parties de l'administration, tant sous le rapport du fond que sous le rapport de la forme, et cela, depuis la haute diplomatie jusqu'aux plus minutieuses pratiques du barreau. Peu d'hommes, quant aux facultés intellectuelles et aux connaissances acquises, ont eu plus de moyens de gouvernement.
Il discutait parfaitement l'affaire la plus délicate et la plus épineuse, dévoilait habilement les mauvais desseins de son adversaire, et lui faisait sentir l'inconvenance de ses procédés -d'une manière très-piquante, sans que celui-ci eût le plus léger prétexte pour se dire offensé.
Un don précieux chez lui, c'était celui de la mémoire. Il savait toutes les anecdotes, connaissait la filiation de toutes les affaires; on nommait difiicilement devant lui un homme dont il ne connût pas fort bien l'histoire, ce qui nous mit souvent à même d'éc'hapj)er aux intrigues et aux intrigants. Du reste, qu()i(|ue tiélié, commej'ai dit qu'il se piquait de l'être et qu'il l'était en effet, jamais, à ma connaissance, il ne trahit son parti, ni les individus (|ui avaient sa parole. 11 la tint exactement en toute occasion, et tant {jue j'ai été son collègue, je me suis reposé sur lui avec une confiance qu'il no trompa jamais. J'ai craint
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quelquefois ses lubies, mais j'ai toujours été assuré de sa loyauté. Enfin je comptais d'autant plus sur lui, qu'il aimait sincèrement la liberté, et qu'il était attaché à l'honneur du nom français et aux intérêts de la république, au point d'être quelquefois dur ou injuste à l'égard des autres nations. Dans son intérieur, c'était le meilleur des maris et des pères.
Je ne dois pas terminer à l'égard de Rewbell sans repousser ce cri universel qui s'est élevé, pendant quelque temps, sur l'immensité et le scandale de sa fortune. Quoiqu'ils vécussent très-honorablement, sa femme et lui, on leur a reproché, peut-être avec justice, quelques lésineries, peu dignes de gens bien élevés. Il est également possible qu'il eût fait valoir ses propres fonds d'une manière que condanme la délicatesse, quoique, strictement parlant, la justice ne le fasse pas. Ces procédés, j'en conviens, sont répréhensibles de la part d'un honnête homme, et plus encore d'un homme qui gouverne. Mais, en admettant ces faits comme démontrés, il y a loin de là à vendre, à beaux deniers comptants, les intérêts du pays que l'on est appelé à gouverner, à procurer des défaites aux armées naguères victorieuses, à livrer le sang des peuples conquis et leurs trésors aux généraux et aux administrateurs militaires, pour partager avec eux ce lucre infâme, et le faire partager à un amas d'intrigants et de fripons (jui tourbillonnent autour de vous.
Rewbell, je le proteste, ne fut jamais capable de ces énormités. Ces bruits injurieux ont été inventés par ce nombreux essaim de misérables des deux sexes et de toutes les couleurs politiques, qui envi-
ronnaieut Barras. Pour détourner d'eux et de leur patron l'attention publique, ils profitèrent des reproches de lésinerie et d'avarice qu'on faisait à Rewbell, pour le charger des criniinelles déprédations dont il était impossible de nier l'existence, mais dont ils voulaient à tout prix faire méconnaître les auteurs. En effet, n'est-il pas bien remarquable que les clameurs contre les prétendues infamies de Rewbell éclatèrent subitement comme un coup de tonnerre, et qu'elles partirent des salons de mesdames Tallien, Bonaparte, des Talleyrand, etc., en un mot, des salons thermidoriens, tandis qu'au même moment on cessa tout à coup de parler des profusions de Barras, dans la maison et les entourages duquel venaient s'absorber des millions? Ce double concert ne démontre-t-il pas que l'explosion contre la fortune de Rewbell et les moyens qu'il avait employés pour l'accroître ne fut nullement l'effet de la conviction publi(jue, mais qu'elle fut uniquement opérée par une faction qui sut placer assez adroitement ses échos pour faire prendre le change au public? Les nombreux ennemis que Rewbell dut à quelques-uns de ses défauts, et aussi peut-être à quelques-unes de ses meilleures qualités, furent tous prêts à répéter la calomnie, et devinrent de puissants auxiliaires pour la faire triompher. Une anecdote qui concei'ne un certain Davidowilcli, et <|ue je fei'ai connaître plus lard, confirmera ce que je viens d'exposer.
Kn résultat, Rowboll n'a laissé qu'une fortune très-ordinaire, (pioicpic dans Maine-et-Loire, par exemple, on ii'pandît (|u'il avait acheté presque tous 160 domaines du Uaut-Rliiu, et que dans le Haut-
Rhin on publiût qu'il avait acquis comptant les deux plus grandes terres de Maine-et-Loire, Brissac et Serrant.
Barras est issu d'une famille réputée très-noble dans la basse Provence, oîi il est né. Il embrassa la profession des armes, et servait dans l'Inde lorsque le gouverneur général Bellecombe fut obligé de remettre Pondichéry aux Anglais par capitulation. Il était grand, fort, vigoureux et très-bien fait. Il avait d'assez beaux traits, et c'était en somme un fort bel homme ; mais il avait l'air dur, sa physionomie était sombre, son coup d'œil sinistre ; la sérénité paraissait rarement sur son visage. Lorsqu'il souriait, son sourire, gracieux en lui-même, ressemblait à ces rayons de soleil s'échappant au travers de sombres nuages qui ne tardent pas à les intercepter. Il avait un mauvais ton dans la société, et manquait de distinction. Il n'avait ni celle qui provient d'une âme noble et d'un esprit élevé, ni celle que donne une éducation soignée et la fréquentation de la bonne compagnie. Avec une belle taille et une figure mâle, il n'avait pas de dignité extérieure, et conservait toujours quelque chose de cet air commun et hardi que donne la mauvaise société.
Il n'est pas sans esprit; il est même doué d'un sens droit, qui étonne quelquefois. Il saisit, de temps en temps, la véritable face d'un objet avec une étonnante justesse; mais il ne peut donner de longs développenienls à ses idées, ni lier ensemble les diverses parties d'un sujet de quelque étendue. Une jeunesse studieuse, autant que la sienne fut dissipée, en eut fait un homme de mérite. Au lieu de cela, il est incapable I. â2
d'application à l'étude ou aux airaires. En revanche, il a une grande aptitude à l'intrigue ; il y est infatigable.
La galanterie, la débauche, le jeu. la table et l'intrigue avaient perverti et déshonoré sa jeunesse. La fausseté et une dissimulation profonde, jointes à ses autres vices, n'avaient fait que se fortifier en lui avec l'âge. Au Luxembourg, il n'était entouré que des chefs de l'anarchie la plus crapuleuse, des aristocrates les plus corrompus, de femmes perdues, d'hommes ruinés, de faiseurs d'affaires, d'agioteurs, de maîtresses et de mignons. La débauche la plus infâme se pratiquait, de son aveu, dans sa maison.
Je lui ai entendu conter, à lui-même, comme un trait fort plaisant, l'arrangement qu'il avait fait et les conditions qu'il avait dictées au fameux fournisseur Ouvrard, qu'il força de prendre pour maîtresse en titre M'"^ Tallien, qui, de son aveu, était sa propre maîtresse. Ouvrard ne voulait pas de la ïallien , mais il lui fallut consentir à la prendre au moins ad honores, et à satisfaire ainsi à toutes les dépenses d'une femme aussi dévorante. Autrement, il eût dû renoncer à avoir à l'avenir aucune part dans les fournitures, et s'attendre de plus à être inquiété sur sa fortune déjà acquise. Et c'est à Grosbois, dans la propre maison de Barras, membre du Directoire exécutif de la républi(|ue française, où était rassemblée une nombreuse compagnie, que furent remplies toutes les formalités de cet infâme traité!...
N'o.snil-il pas raconter aussi, en plaisantiinl, le traitement Ininiiliant (ju'il lit subir au journaliste Poncelin, dont il prétendait avoir à se plaindre? Il
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l'avait attiré, par des moyens perfides, dans ses appartements, où il le fit fustiger par ses domestiques d'une manière cruelle. C'est dans le palais même où résidaient des chefs de l'État que l'un de ces chefs commettait un acte si honteux et si criminel !
La tourbe des dilapidateurs qui environnait Barras trouvait d'amples moyens de satisfaire sa cupidité, soit dans ses profusions, soit dans la part qu'il leur donnait directement aux brigandages qu'il favorisait, ou qu'il organisait lui-même pour en partager les profits. Il soutenait tous les généraux et tous les états- majors oppresseurs et pillards, les administrateurs des armées les plus concussionnaires, les fournisseurs les plus infidèles, les employés les plus fripons, les ministres les plus factieux et les plus vénaux.
Naturellement les hommes employés dans ces différentes fonctions, et qui y apportaient de la probité, de la fermeté, des lumières et de la sagesse, ceux qui, par leur impartialité et par leur courage à dénoncer les malversations, pouvaient éclairer le gouvernement, mettre tous les abus au grand jour et démasquer les oppresseurs et les fripons, ceux-là, dis-je, étaient l'objet de ses persécutions; ils étaient bientôt taxés d'aristocratie, de vol, de sottise et de trahison.
Le mensonge ne lui coûte rien, la calomnie n'est qu'un jeu pour lui. 11 est sans foi comme sans mœurs; il vous caresse au moment où il vous trahit; il vous fête avec les complices des trames odieuses qu'il ourdit contre vous, dans le jour môme où vous devez en
être la victime. Aucun frein ne le retient, il est sans pudeur. Heureusement, quoique brave comme soldat, il n'a aucun courage moral ; en politique, il est sans caractère et sans résolution. Dans la discussion môme, on lui impose facilement ; il ne sait pas y soutenir un individu ou une opinion contre un homme ferme, ou simplement opiniâtre. Souvent il a perdu le fruit de ses profondes machinations, parce qu'il a manqué d'audace pour le saisir. Je le crois, au reste, encore plus avide d'argent que de pouvoir; c'est surtout pour satisfaire à ses énormes prodigalités qu'il a désiré la puissance. Quoiqu'il eût toujours à la bouche le langage d'un patriote, et même celui d'un vrai sansculotte, il s'environnait d'un faste extraordinaire. Il a tous les goûts d'un prince opulent, généreux, magnifique et dissipateur.
Carnot était capitaine dans le génie militaire avant la Révolution. Il fut député à l'Assemblée législative par le Pas-de-Calais, où il était établi. Sans être absolument ignoré, il ne parut pas avec un grand éclat dans cette assemblée. Il en fut ainsi dans la Convention nationale jusqu'au montent où, après avoir abandonné le parti girondin, qu'il voyait déchoir, il se jeta dans le parti anarchiste, qu'il jugeait devoir être bientôt dominant. Il devint membre du fameux comité de salut public, (jui gouverna la France pendant la Terreur. Il s'y distingua par les services très- importants qu'il y rendit dans la partie de la guerre. Heureux si, en môme temps, il eût refusé de participer aux crimes de ce comité, et s'il eût repoussé énergi(iucment l'allVeux système qu'on y suivait! Si l'on uo i>eul oublier les brillantes campagnes dont on
dit qu'il traça les plans, peut-on se l'appeler sans frémir ces nombreux arrêts de mort qu'il signa, lui troisième, pendant si longtemps, et son atroce correspondance avec Joseph Lebon?
Carnot est d'une taille au-dessus de la médiocre. Il n'est pas absolument gros , mais ses membres le sont et annoncent une forte charpente; son visage, assez bien formé, est un peu marqué de petite vérole. Il a le nez gros, les yeux petits et couleur d'eau ; ses cheveux sont blonds, clair-semés, et son front est chauve; son teint, d'un blanc fade, n'offre aucune nuance vermeille lorsqu'il est tranquille. Cette couleur blafarde, jointe à un coup d'œil sec et rusé, lui donnent un aspect faux et cruel, qui repousse d'abord et bannit la confiance. Il est très-irascible et vindicatif; cependant il s'échappe rarement ; il sait dissimuler. Il est plutôt taquin et opiniâtre que ferme et résolu; il revient cent fois et par cent voies différentes sur la nrieme personne et sur le même objet, jusqu'à ce qu'il ait obtenu ce qu'il demande, ou qu'enfin il soit de toute évidence qu'il ne réussira pas; jusque-là, rien ne le rebute.
Tous les systèmes et tous les partis lui sont égaux; il quitte ou embrasse les uns et les autres avec une égale facilité, suivant qu'il croit obtenir plus ou moins de sl'ireté personnelle, plus ou moins de part dans le maniement des affaires, lia été girondin dans l'Assemblée législative et dans les premiers mois de la Convention, terroriste ensuite, anarchiste dans les premiers moments du Directoire exécutif, puis constitutionnel tant que le parti modéré influença les deux conseils, et royaliste à l'époque du 18 fructidor, peu-
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danl que l'aristocratie à son tour dominait les conseils. Enfin, après s'être rapproché, éloigné et rapproché de nouveau de Bonaparte, pensionné par lui, décoré du titre de comte , et appelé au ministère de l'intérieur, il devint le plus obséquieux des agents de cet empereur, et son louangeur le plus déterminé.
Il est actif et laborieux au delà de toute expression. Il a une grande intelligence et beaucoup d'aptitude pour l'administration dans toutes ses parties. Il a le coup d'œil prompt et conçoit bien un plan de campagne. Cependant en affaires il se laissait souvent aller à la prévention et diriger par des intrigants et des aventuriers; aussi dans la guerre, si ses plans n'avaient pas été réformés sur les observations des généraux , ils auraient eu quelquefois une mauvaise issue. L'amour-propre et la vanité le dominent au plus haut degré. L'ambition le dévore, mais c'est l'ambition de commander, et surtout de tout (jiire h son gré; il. n'a point, comme Barras, le besoin et l'amour de l'argent, ni, comme Revvbell, la manie de la considération.
11 a beaucoup de connaissances et d'idées philosophiques, et il est tout à fait homme d'esprit; mais il ne considère tout cela que comme dos moyens do parvenir îi ses lins. Au reste, il n'a pas d'élovjUi(m dans l'Amo ni dans io génie. Ce môme homme, d'une capacité si distinguée, d'un savoir si étendu, n'est, littéralement parlant, dans ses intrigues qu'une femme h manégo. Il nT'pargne. au surplus, ni pas, ni prévenances, (|U('l(iUo pou (lignes (ju'elles soient do (|uicmque se respecte, pour s'aMiror la bienveillance d'un parti ou celle d'un honune dont il croit avoir
besoin. La calomnie ne lui coûte rien contre ceux qu'il hait. Il craint si peu le mensonge, qu'il nie tout ce qu'il vient de dire, deux minutes après l'avoir dit, quand on lui en fait un reproche fondé, ou qu'on en tire un argument contre lui. Il est dur et sec avec les gens qui ont affaire à lui, et se fait haïr de ses subalternes. On m'a assuré cependant que, dans le ministère de la guerre, sous Bonaparte, il s'était fait une réputation de justice et d'égards qui l'a fait aimer des officiers. Il avait alors réprimé ces défauts ; car, je le répète , au comité de salut public et au Directoire, il en était haï.
Lorsqu'il ne s'agit pas d'affaires, il est dans la conversation très-spirituel et très-gai, mais toujoure froid, caustique et jamais affectueux.
Letourneur était aussi, avant la Révolution, capitaine du génie militaire et employé aux travaux de Cherbourg. Il avait la figure ronde, les traits assez beaux, le teint brun, le front chauve et peu de physionomie; son extérieur n'avait rien de distingué. Il était assez gros du corps; ses jambes étaient un peu grêles et arquées. C'était un honnête homme et un assez bon homme, mais sans portée et de peu d'esprit. Une assez grande nullité, une vanité qui ne l'était pas moins, de l'importance : voilà les principaux traits de son caractère. Il avait une haute opinion de sa capacité, parce qu'il s'était habitué à un petit courant d'aflaires dans le port de Cherbourg.
Il s'empressait de donner son avis le premier, prenant un ton magistral et affîrmatif; sa conclusion était toujours tranchante. Comme le plus souvent ses raisons ne valaient rien, et que sa conclusion
n'était pas meilleure, il était sujet à être contredit; mais aussitôt qu'on lui opposait un avis diiïérent du sien, il s'y rangeait sans autre discussion. Ces déconvenues ne le corrigeaient pas de sa précipitation; à la question suivante, même empressement à faire part de son avis, même facilité à y renoncer. Au surplus, dans toute discussion c'était toujours à l'opinion de Carnot qu'il adhérait ; pour lui c'était l'homme infaillible. Il n'avait d'autre instruction que celle de sa profession ; sa conversation était commune. Lorsqu'il était contredit, il s'emportait avec une fausse chaleur, qui, bientôt éteinte, le laissait tomber tout à plat. Au reste, je le répète, c'était un bon homme, et s'il a eu les travers d'un esprit médiocre, il n'a jamais eu aucun des vices d'un mauvais cœur.
Lors de la formation du Directoire exécutif, les trois premiers de ces quatre personnages tenaient à des partis et à des systèmes très-diflerents; aussi se haïssaient-ils assez cordialement.
Barras appartenait h la faction que j'appelle indifféremment orléaniste, dantonienne ou thermidorienne. Ses liaisons avec les chefs encore existants de ce pai'li subsistaient dans toute leur force; ceux-ci comptaient régner sous son nom. Carnot restait lié avec les anarchistes les plus déterminés, les montagnards, les communalistes, moins les orléanistes. Revvbell ne tenait et n'avait jamais tenu h aucun parti, h aucune faction. Il était surtout l'ennemi prononcé (le la faction d'Orléans et n'avait pas moins d'éloigneinent pour celle où Carnot avait figui-é. Mais comme il y a |k?u d'hommes assez modérés ()our ne haïr dans un mauvais système (jue le sys-
tème lui-même, en laissant de côté les gens qui le professent, celte haine qu'il portait aux partis, il la portait aux deux individus qui en avaient été membres. Ainsi Rewbell et Garnot, d'accord dans leur animosité contre les orléanistes, ne s'en détestaient pas moins sous les autres rapports, et Barras les payait complètement de retour. Pour moi, j'avais la môme horreur que Rewbell pour les partis de Barras et de Carnot, et je me méfiais de leurs personnes; cependant je puis dire que je n'avais pas de haine contre eux. Bonaparte le premier, Bonaparte, de qui je n'ai reçu ni injure ni bienfait, est le premier qui m'ait fait connaître ce pénible sentirtient, parce que, avec tous les moyens imaginables de rendre la France heureuse et l'Europe tranquille, il n'a été que le plus odieux des tyrans.
J'étais, du reste, très-disposé à me lier avec Rewbell; il était mon ancien collègue à la Constituante; j'avais de l'estime pour lui. Je le regardais d'ailleurs comme le seul membre du Directoire auquel je pusse me fier avec sécurité ; il avait de moi la même idée. Le temps et les événements nous prouvèrent que nous ne nous étions pas trompés. — Si je n'ai point ici parlé de Letourneur, j'ai fait connaître son insigniliance, et l'on se rappelle qu'en définitive, son avis n'était jamais que celui de Carnot.
Le premier soin qui nous occupa, dès l'instant de notre réunion , fut le choix des ministres. Avant que Carnot fût élu par les conseils pour remplacer Sieyès, qui avait refusé, nous lui offrîmes le ministère de la guerre. D'après ce que je viens de dire de
l'éloignement que trois d'entre nous avaient pour lui, ce choix aura lieu d'étonner. Mais il était dans ce moment le seul qui eût quelque connaissance de la suite des opérations militaires ; il n'avait guère cessé d'en diriger l'administration, soit directement, soit indirectement. Nous sentîmes tous que dans des circonstances si critiques il fallait mettre de côté toute prévention bien ou mal fondée, et appeler aux divers ministères ceux que nous croirions les plus propres à les bien diriger. Carnot refusa : le prétexte ou la raison qu'il nous donna , fut qu'il craignait d'être attaqué, et qu'il ne voulait pas renoncer aux garanties que lui dohnait, dans ce cas, sa qualité de membre du Corps législatif.
La grande réputation d'homme d'Etat que Sieyès s'était faite en France et chez l'étranger nous engagea à lui faire demander si, après avoir refusé d'être membre du Directoire exécutif, il refuserait d'être ministre des relations extérieures : il refusa également.
Nous avions dû nous occuper de suite de la nomination d'un secrétaire général. Barras aurait voulu nous donner Real ou Fréron ; mais , prévenus de ce dessein, Rewbell et moi, nous nous expliquAmes sur leur compte de manière h ne pas même permettre d'en faire la proposition. I^tourncur, h cause de ses liaisons avec (larnot, ne leur était pas plus favorable. Nous cherchâmes quelque temps : je présentai Trouvé. Né en Maine-et-Loire, dans la petite ville autour de laquelle mon ami Lrclorc avait ses propriétés, je le connaissais personnellement. H m'avait paru, à toutes les époques , professer de très-bons prin(i|)es et y assujettir sa conduite. Il avait des con-
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naissances, de la littérature ; il montrait de la délicatesse et de la fermeté ; il s'était assez distingué dans la rédaction en chef du Moniteur. Il a soutenu ce caractère et sa bonne conduite jusqu'à sa nomination au Tribunat. Le goût de la dépense, le défaut d'ordre , l'entraînement à toutes les jouissances de luxe et de vanité ; des plaisirs, des liaisons que la morale domestique et la morale politique désavouent l'une et l'autre; enfin la séduction du plus corrupteur des despotes , l'ont rendu dès lors aussi digne de mépris qu'il avait jusque-là été digne d'estime*. Chacun de mes collègues, désespérant de faire passer son protégé, préféra donner sa voix à quelqu'un qui n'était l'homme d'aucun parti, plutôt que de courir
1. Trouvé (Charles-Joseph), né à Chalonnes-sur-Loire (Maine-et- Loire) en 1768, après avoir été, fort jeune encore, ainsi qu'on ra vu dans le texte, rédacteur en chef du Moniteur sous la Convention, puis pendant quelques jours secrétaire général du Directoire exécutif, devint un peu plus tard, comme on le verra bientôt, ambassadeur de France près divers gouvernements Italiens. Sous le Consulat il fut membre du Tribunat, et, après la suppression de ce corps, il fut appelé à la préfecture de l'Aude, qu'il conserva pendant toute la durée de l'Empire et sous la première Restauration. Il la perdit aux Cent-Jours, y fut rétabli à la seconde Restauration, et, dans l'ardeur habituelle de ses convictions successives, il s'y fit remarquer par de tels excès de zèle monarchique, que M. I^iné, ministre de l'intérieur, crut devoir le révoquer. Sorti dès lors des fonctions publiques, il se fit imprimeur à Paris, prit part à la création de la Société des bonnes lettres et devint gérant responsable du Conservateur, revue politique fondée et rédigée par les hommes les plus éminents du parti ultra-royaliste. Tombé depuis dans l'obscurité, le baron Trouvé mourut à Paris en 186'), à l'âge de quatrevingt-douze ans accomplis. On a de lui divers écrits en prose et en vers, dont le plus important est un Essai historique sur les états généraux de Languedoc et Description générale et statistique du département de l'Aude. Paris, 1818-1819. 2 vol. in-4. Il doit avoir laissé inédit un ouvrage qui devait former 6 vol. in-8, et qu'il avait proposé par souscription, sous le titre de : Souvenirs d'un octogénaire, ou Mémoires littéraires, diplomatiques et administratifs. (O. L. L.)
le risque de voir passer le candidat du parti opposé. Trouvé fut donc nommé.
A peine ce choix fut-il consommé, que les prétendants qui comptaient sur Barras l'accablèrent de reproches sur sa faiblesse. En même temps Carnot, qui venait d'être installé comme directeur, visait à avoir un homme de son choix. Mais, plus délié que Barras, il profita du mécontentement que celui-ci lui témoigna de la nomination de Trouvé, pour faire faire par lui la proposition de la révoquer. Il la fit, en effet, en prenant pour prétexte la grande jeunesse de Trouvé, la petitesse de sa taille et la délicatesse de ses traits, qui lui donnaient l'air d'un enfant, lorsque le secrétaire général du Directoire exécutif de la république française devait imposer, même par la gravité de son aspect. Ces raisons furent trouvées bonnes, car elles étaient celles de la majorité, formée de Barras, Carnot et Letourneur. 11 fut en conséquence décidé qu'on inviterait Trouvé à donner sa démission, et que l'acceptation en serait accompagnée des témoignages les plus honorables à l'égard de sa probité, de son civisme et de ses talents. Cependant Barras tira les marrons du feu, mais il n'en profita pas ; ce fut en vain qu'il intrigua pour Real ou Fréron : ils furent constamment repoussés. Malgré l'ardeur avec laquelle ils le stinuilaient, il n'eut pas plus d'audace la seconde fois qu'il n'en avait eu la preniière, et Carnot fit nonnner Lagarde, ancien avocat au parlement de Douai, et qui résidait encore dans celle ville. Pendant la Hévolulion il s'était fait imprimeur dans je ne sais quelle ville de la Belgique où Carnot l'avait connu.
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Lagarde est assez grand et mince ; il a le visage maigre et le teint blafard, il n'est pas sans esprit, mais son esprit est commun. Il est très-propre à un travail d'ordre ; mais il ne faut exiger de lui rien de plus relevé. Il n'est pas méchant , mais il est bas , flatteur, empressé, curieux et très-parleur. Il aime l'étalage; il a de la recherche dans ses équipages, sa table, ses meubles et ses habits. Il tranche avec cela de l'homme d'importance ; il est le singe des maîtres du pouvoir, auxquels il est attaché par ses fonctions. Tel était ce secrétaire général, auquel, au surplus, on a fait des reproches un peu exagérés, quelquesuns même absurdes, ainsi qu'il est ordinaire à l'égard de tous ceux qu'on jalouse.
Cependant il était pressant de pourvoir aux ministères et de mettre en action ces chevilles ouvrières de l'administration publique. Mais rien n'était plus difficile que de faire de bons choix.
Dans un temps ordinaire et dans un gouvernement consolidé par une longue durée , où tout marche, pour ainsi dire, par la seule habitude, quiconque joint un sens droit à une certaine pratique des aifaires peut administrer avec succès ; il n'en est pas ainsi à la suite d'un grand et long bouleversement. Dans des circonstances aussi graves que celles où nous étions, tout exige qu'au moins les premiers emplois soient occupés par des hommes d'une haute capacité et environnés d'une grande confiance. Mais c'est précisément à une pareille époque que le choix de semblables hommes, limité dans tous les temps, se trouve resserré dans un cercle infiniment rétréci. Les uns ont péri victimes des factions ou de leurs propres
fureurs; les autres, entraînés par divers motifs, par diverses passions, ont fui leur patrie et sont perdus pour elle ; quelques-uns, ensevelis dans une profonde retraite, se sont fait oublier tout à fait; d'autres enfin se sont entièrement discrédités, soit par l'obliquité de leur conduite, soit par leurs excès dans un parti ou dans l'autre. Mais enfin, au milieu de toutes ces difficultés, il fallut se décider.
Nous appelâmes Benezech à l'intérieur, Merlin (de Douai) à la justice, Aubert-du-Bayet à la guerre, Charles Delacroix aux relations extérieures, et Truguet à la marine, sur le refus du vieux contre-amiral Pléville-Lepeley, que nous pressâmes en vain d'accepter, et qui s'excusa sur son âge avancé et sur ses infirmités. Enfin nous proposâmes les finances à Gandin, aujourd'hui duc de Gaëte. Redoutant les secousses politiques et profondément encroûté des habitudes et des maximes de l'ancien régime, il n'accepta pas. A sa place nous nommâmes Faypoult.
Ou ne sera pas fâché, sans doute, de prendre quelque connaissance de ces premiers collaborateurs d'un gouvernement naissant et placé dans des circonstances si extraordinaires.
Benezech avait été employé dans les états de Languedoc. Plus récemment, il avait été placé à la tôle de la fabrication des armes; on doit nicnie le regarder comme le fondateur de la manufacture d'armes do Versailles, lillè lui doit l'éclat dont elle brillait encore en 1807. Il s'était acquitté de ses diverses fonctions avec beaucoup (riiabilcté. Sans lui les défenseurs de la Convention nationale auraient tout à fait manqué de nmnitions le 13 vendémiaire.
DE.LAUEVELLIÈRE-LÉPEAUX. 35!
Ce fut à la réunion de ces diverses circonstances qu'il dut le ministère de l'intérieur.
Il était très-brun, gros et d'une belle prestance. Il avait le langage, les manières, les formes, les habitudes d'un courtisan consommé; aussi, dans tout ce qui avait trait à ses fonctions, tâchait-il d'introduire l'ancien protocole monarchique. Il désirait passionnément le ministère des relations extérieures; il y aurait eu, plus que dans celui de l'intérieur, Toccasion de satisfaire, dans toute son étendue, son goût pour la magnificence, la représentation et l'étiquette. 11 était, comme on le pense bien, fort peu républicain ; mais fin et dissimulé, il savait se plier à tout et modelait, sans effort, son langage et -sa conduite sur les principes que professait le Directoire exécutif. Il était d'une activité rare, souple, adroit, plein de ressources; jamais rien ne l'embarrassait. En administration il opérait hardiment et avec un coup d'œil sûr. Pour être un administrateur des plus rares, il ne lui a manqué peut-être que plus d'élévation dans le caractère et plus d'éloignement pour des choses aussi vaines que «celles dont j'ai parlé plus haut.
Merlin était dans l'ancien régime avocat au parlement de Douai. Sa taille est médiocre ; il est maigre, sec et efllanqué. La maigreur de son visage fait ressortir assez désavantageusement sa grande bouche, ses gros yeux, son nez long. Il est dépourvu de grâces et de dignité dans son maintien. Lorsqu'on l'entend parler pour la première fois d'un ton un peu élevé, on est singulièrement choqué de l'étrange caractère de sa voix ; elle est fausse, aiguë , inégale et a quelque chose de sauvage. Il s'était fait un nom
au barreau, qu'il devait surtout à la force de sa mémoire. Il se rappelle et cite avec une merveilleuse facilité toutes les lois, tous les arrêts, leurs dates, les circonstances qui les ont fait rendre et les motifs sur lesquels ils sont fondés. C'est un parfait recueil de jurisprudence, un légiste de la première force, mais ce n'est pas du tout un législateur. Il n'a nulle idée de la partie philosophique de la législation , ni de l'influence plus ou moins immédiate des lois sur les mœurs et le caractère des individus et des nations. Excepté quelques connaissances administratives, il en a peu ou point d'autres que celles de sa profession. 11 est très-laborieux, très-actif ; on lui voit sans cesse la plume à 4a main ; il écrit à tout le monde et à tout propos. Étranger à la connaissance des hommes, facile à se laisser prévenir et se laissant toujours aller à un premier mouvement, il n'en ambitionne pas moins une grande influence sur les hommes et sur les choses, et se plaît fort à en faire sentir les elVets. Il place et déplace, fait et défait avec une telle précipitation, qu'une administration dans laquelle il ordonnerait seul serait un véritable tableau mouvant dont les personnages et la perspective changeraient à chaque instant. Il ne fut jamais cruel, mais il est vindicatif et rancuneux ; en conséquence, peu propre aux affaires d'un ordre supérieur. Son activité se consumait en Irigauderies d'un genre subalterne, dont le fùchcux résultat est de nmltiplicr dans les affaires les petits embarras, les petites oppositions, dont les causes, souvent inaperçues, ne peuvent être ni prévues ni calculées dans leurs clîels; de sorte (juel'adminislratiou càt arrêtée ù chaque pas, et que souvent.
pour un rien, une opération importante reste sans succès.
Merlin manque de grandeur d'âme. Il est humble devant l'ennemi qu'il craint, le parti qu'il redoute et les personnes dont il espère. De là ce rôle souvent douteux et ces discours opposés les uns aux autres qui l'ont fait remarquer dans le cours de la Révolution. Il n'a rien d'aimable ni d'affectueux; il s'emporte avec promptitude et ne sait plus alors mesurer ni ses pensées ni ses expressions. 11 blesse et humilie sans imposer; il se donne les torts quand il a raison, et devient ridicule et petit quand il croit se montrer grand. Avec tout cela, à force de parler, d'écrire, de visiter, de prévenir, il est parvenu aux premières dignités de la république. Il était au surplus toujours porté par les ambitieux à petites facultés , espèce d'hommes très-nombreuse qui, dans l'impuissance de s'élever elle-même par un vol rapide et audacieux, croit faire mouvoir le globe lorsqu'elle ne fait que tourbillonner sur elle-même. Ces sortes de gens s'attachent de préférence à l'homme qui, se trouvant dans une grande passe, n'a lui-même que des vues et des moyens limités. Près d'un homme franc, droit et élevé au-dessus des petites passions et des petites, idées, ces gens-là n'auraient rien à faire.
Aubert-du-Bayet était militaire sous l'ancien régime. Membre de l'Assemblée législative, il fut du nombre de ceux qui, n'embrassant aucun parti, se disaient indépendants. Il commandait dans Mayence lors du premier siège de cette place, soutenu par les Français. Après la reddition il fut envoyé avec sa garnison dans la Vendée pour la paciQer ; il s'y com-
porta fort bien. Emprisonné pendant la Terreur, il fut nommé, après le 9 thermidor, général de l'armée de l'Ouest. C'est de là que nous l'appelâmes au ministère. Ce fut Carnot qui le proposa.
Aubert-du-Bayet n'était pas sans talents militaires et sans esprit; mais il était un peu singulier. Figurez-vous un ancien preux avec le ton et la galanterie qui régnaient dans nos salons avant la Révolution ; vous aurez une idée juste de la manière dont il se présentait. Il était toujours en scène, et lorsqu'il quittait l'habit dramatique, c'était pour chausser le talon rouge, ou, pour mieux, dire, il se parait de tout cela à la fois. On conçoit, au reste, qu'un tel homme, quoique avec beaucoup de bravoure, des talents militaires et de l'esprit, ne pouvait guère être un grand administrateur. Il était d'ailleurs fort bel homme. Seulement la petite vérole empreinte sur son visage, si elle n'altérait pas la physionomie du guerrier, faisait beaucoup de tort à la figure de l'homme du monde.
Truguet était assez avancé en grade dans la marine royale iavant la Révolution. Depuis, il avait été fort employé dans cette administration par le comité de salut public. C'était un très-beau brun, encore jeune, frais, vigoureux, brave et spirituel ; avec cela il a véritablement du talent. Il est fâcheux que ces qualités soient un peu défigurées par des travers. Fort aimable dans un cercle, au fond il est fat, hauliiin et d'un enti^tement impossible à vaincre.
Charles Delacroix avait été employé dans les bureaux d(^Turgot. Il on avait été renvoyé, assure-t-on, non pas avec iiçnominie, mais peu honorablement. C'est un fait que j'ignorais quand nous en fîmes choix.
Dans la Convention nationale, dont il avait été membre, il paraissait se rattacher, en quelque sorte, à la Montagne; néanmoins on n'a pas à lui reprocher, que je sache, d'opinions atroces ou d'actions déshonorantes. Dans ses missions dans les départements, il s'était, en général, conduit avec assez de décence et de modération ; quelquefois aussi il avait employé des formes assez révolutionnaires et des manières fort hautaines. Delacroix était fort bel homme; il avait les traits réguliers et prononcés. Cependant son air n'était pas gracieux. Il y avait de la raideur dans son maintien; dans ses discours comme dans ses manières, il n'était souvent que guindé, dur et pédant, lorsqu'il croyait être grand et donner une haute idée de la dignité de son gouvernement et de celle de sa personije. On ne pouvait lui refuser des talents ; mais il était lourd et entêté, défauts qui nuisent beaucoup aux succès dans la diplomatie. — Quelques mémoires diplomatiques très-bien faits, qu'il avait présentés au comité de salut public pendant qu'il siégeait dans la Convention, déterminèrent le choix du Directoire exécutif en sa faveur.
Faypoult, ancien officier du génie, avait des connaissances administratives; il entendait bien ce qui tient aux arts utiles et aux manufactures. Il n'était peut-être pas de première force en finances; cependant ses missions en Italie ont prouvé qu'il les entendait bien. Quanta son caractère, il n'offrait aucun trait assez prononcé pour qu'on pût le saisir. Cependant son coup d'œil, un peu de patelinage, un sourire singulier, lui donnaient quelque air de fausseté, dont, au reste, je n'ai jamais connu aucun trait de sa part.
Bien loin de là, il s'est conduit dans ses missions en Italie avec une- loyauté, une probité et un patriotisme pur, qui doivent l'honorer à jamais. Il y a montré en même temps de grands talents dans ses opérations administratives. Tout ce qu'il y avait de plus respectable parmi les Italiens, et parmi les Français qui étaient à cette époque en Italie, m'en a rendu un témoignage irrécusable. Sa correspondance avec moi, qui devra faire partie des pièces justificatives de mes mémoires, en fournit encore une nouvelle preuve.
Je l'avais toujours soutenu contre les intrigues des fripons qui dévoraient l'Italie, et contre les attaques de Barras. Sa reconnaissance s'est manifestée depuis franchement et ouvertement. Dans un voyage que je fis en Belgique avec ma famille et mon bon père de Buire, je passai à Gand, où Faypouit était alors préfet. Bonaparte m'avait en grande haine à cette époque; je venais de lui refuser le serment comme membre de l'Institut. Faypouit le savait; cependant, il ne se contenta pas de nous donner plusieurs fois à dîner avec les premiers fonctionnaires de Gand, il ordonna qu'on nous reçût dans les établissements publics avec toutes sortes d'égards, ce qui fut très-ponctuellement exécuté. Quand il venait à Paris, il ne manquait pas de nous venir voir et, certes, il ne gardait pas l'incof/nito; car c'était généralement avec ses insignes de préfet qu'il nous rendait ses visittîs : non sic oîmies.
Après la nomination des ministres, il en roslait encore un bien grand nombre h faire, dont l'inipoitance était moindre à la vérité, mais fort grande
encore, surtout à cause de leur multiplicité; telles étaient celles des commissaires du gouvernement près les diverses administrations, des receveurs généraux, des juges dont la nomination n'avait pu se terminer par les corps électoraux, et une grande quantité d'autres, qui toutes exigeaient des hommes de choix.
En nommant les ministres, nous n'avions été dirigés que par le désir sincère de faire tomber nos suffrages sur ceux que nous estimions les plus convenables, sous tous les rapports. Nos choix ne furent pas désapprouvés dans le public; mais, dans les autres nominations, on s'abandonna entièrement à l'esprit de parti. Tout ce qu'il y avait eu de plus honteusement fameux dans la Convention nationale fut placé de préférence. Je prie le lecteur de bien observer ici et de ne pas oublier que ce fut sur la proposition et sur les instances réitérées de Garnot, et malgré les plus vives réclamations de ma part. On verra, lorsque nous en serons aux événements du 18 fructidor, qu'en s'adressant au célèbre géologue Faujas de Saint-Fonds, avec lequel j'étais fort lié, afin qu'il m'engageât à abandonner la majorité du Directoire pour me réunir à la minorité, et au parti clichien des deux conseils, Carnot lui assura que c'était moi qui avais fait appeler aux fonctions publiques tous ces hommes dont le nom était odieux à la France, et cela malgré son opposition. Gomment qualifier de pareils procédés? G'est de Faujas luimême, qui cherchait sincèrement à opérer une conciliation, que je tiens le fait.
Ce qu'il y a de singulier, c'est que ces hommes atroces voulaient tous être placés chez eux, ou dans
les lieux où ils avaient principalement exercé leurs fureurs et leurs brigandages. Incapables de honte et de remords, ils voulaient, quoique déchus de la toutepuissance, se montrer encore en place, et narguer, en quelque sorte, ceux qui les avaient tant de fois et si justement maudits depuis le 9 thermidor.
Non content d'appeler de pareils hommes aux emplois, lorsque mon opposition parvenait à retarder leur nomination, Carnot ne manquait pas de me signaler à eux comme le plus constant obstacle à leurs désirs. Beaucoup d'entre eux vinrent me faire des reproches, et des reproches menaçants. Je commençai par leur dire que j'étais surpris qu'ils connussent mon avis à leur égard par d'autres que par moi ; que cela annonçait peu de délicatesse et de discrétion de la part de leur protecteur; qu'ils ne s'imaginassent pas, au surplus, que je voulais cacher ma façon de penser sur leur compte; que, loin de là, je leur déclarais nettement qu'en effet ils n'obtiendraient rien de mon consentement, jusqu'à ce qu'ils eussent fait oubHer, par une conduite soutenue, leurs torts passés; j'ajoutai qu'en cela je n'étais pas conduit par un esprit de vengeance ou de parti, dont aucun d'eux n'oserait m'accuser dans son cœur, mais uni(|uement par l'intért^t de la république, à laquelle leur réapparition ne ferait qu'aliéner tous les cœurs, en aigrissant tous les esprits. Je leur lis remarquer qu'il était de leur propre inténH de no j)as bruscjuer leur rentrée sur le théAlre des affaires; (pic, dans ce moment, môme en se conduisant bien, ils éprouveraient dans leurs f(mctions une ojjposition et des tracasseries excit<M»s par uru; anitnosité encore dans toute sa force,
et aussi funeste au bien de la république qu'à leur propre honneur et à leur propre repos ; que plus tard, lorsque le temps, qui efface tout, aurait affaibli cette animosité, ils pourraient être appelés au service de la république avec fruit pour elle et pour eux. Ces réflexions, dictées, je crois, par l'impartialité et la raison, n'eurent aucun effet ni sur le protecteur, ni sur les protégés. Ceux-ci furent tous pourvus.
De son côté, Barras fit placer, le plus qu'il put, de gens de son parti, et beaucoup d'entre eux à Paris. Il entoura le Directoire lui-même des plus grands brigands qui eussent figuré dans les comités révolutionnaires. Il avait eu l'art, dans un premier moment, d'y faire entrer tous ces gens-là, les uns en qualité d'huissiers, les autres de garçons de bureau, etc. Quittant à peine le commandement de l'armée de Paris, il s'était trouvé tout naturellement à même de composer à son gré notre garde provisoire. Il avait placé à sa tête un certain Blondeau, adjudant général et, sous lui, deux de ses frères, dans des grades inférieurs. Il faut convenir que ces trois jeunes gens se sont très-bien montrés par la suite dans l'armée, où leur bravoure et leur sage conduite les ont fait élever aux grades supérieurs. Le choix qu'on fit d'eux n'en était pas moins inconvenant et dangereux à cette époque, à cause de leur âge, de leur manque d'éducation, de lumières et d'expérience, qui les rendait très-susceptibles d'égarement et de séduction. C'était précisément pour cela que Barras les avait choisis, profitant ainsi de ces premiers moments de presse où nous n'avions pas le loisir d'examiner scrupuleusement ceux à qui
nous devions confier notre propre service intérieur.
Cependant les hommes très-connus de ce parti, tels que Real, Fréron et d'autres, n'avaient pu obtenir de l'emploi comme les hommes plus obscurs. Barras parvint pourtant à faire placer Real auprès du Directoire en qualité d'historiographe de la Révolution. Heureusement, Real et ses partisans demandèrent un établisseihent de bureaux qui aurait équivalu à celui d'un ministère. Ils mirent ainsi à découvert leur véritable intention, celle d'obtenir de l'influence dans les affaires et de se procurer de grosses sommes d'argent. Ils fournirent par là au Directoire le moyen de rapporter son arrêté, sans que Barras lui-même osât s'y opposer. Le fameux Antonelle, de son côté, avec un certain petit Julien, fils d'un député de la Drôme, s'étaient fait donner la direction d'un journal intitulé le Bulletin. Ils s'environnaient, ainsi que Real, de nombreux bureaux, et le premier usage qu'ils firent de leur plume fut de proclamer ouvertement leurs principes anarchiques. Leur véritable but était celui de Real : acquérir de l'influence et surtout de l'argent ; ils furent également éliminés.
Enfin Thuriot, l'un des plus dangereux scélérats du jjarli orléaniste, eut l'audace de nous faire proposer par Barras de le mettre h la têle de la police de Paris, pour y surveiller, disait-il, les contre-révolutionnaires. Il demandait des appointements considérables et des fonds h sa disposition, pour solder quarante mille soi-disant patriotes, qui l'aideraient dans ses pénibles fonctions. Une pareille pro[)()sition eut le sort qu'elle méritait: elle fut rejetée aussitôt qu'elle fut faite. Cependant elle prouve que, même
dans notre intérieur, nous étions environnés de gens propres à inspirer de l'effroi.
En même temps qu'on employait ces divers moyens pour enlacer le Directoire et le livrer au parti thermidorien, on en essaya un autre : ce fut la formation au Panthéon d'un club très-nombreux, composé des anarchistes de toutes les nuances, mais dirigé par les agents secrets de Barras, et, entre autres, par un exécrable petit sujet , connu sous le nom de Louis. FJarras avait fait placer ce Louis au Directoire en qualité de surveillant de la dépense des bureaux. Il volait tout , jusqu'à la bougie ; nous fumes obligés de le chasser; mais Barras le garda à son service particulier.
Les membres du bureau central étaient aussi dantoniens. Ils avaient, parmi eux, \jn célèbre fripon appelé Guermeur. Il avait été l'un des agents des subsistances, et, dans cet emploi, il avait commis de grandes dilapidations. Sa qualité de membre du bureau central lui laissait la faculté d'agir dans cette partie restée fort lucrative. Il y avait à la disposition de ce bureau une quantité encore très-considérable d'approvisionnements. Ils provenaient des fonds faits par le comité de salut public, qui, avec son maximum et d'autres lois tout aussi extravagantes , avait pris le parti, plus extravagant encore, d'approvisionner tout Paris en pain et en viande, et tous les fonctionnaires publics en toute autre denrée, comme huile, sucre, riz, etc.
Le prodigue Barras, fort lié avec Guermeur, eût trouvé fort bon de recevoir son traitement, et néanmoins de se faire approvisionner aux dépens de la
république. En conséquence , il se fit délivrer par Guermeur une très-grande quantité de sucre. Mais comme cela devait paraître singulier, Guermeur se chargea du soin d'en faire porter chez chaque membre du Directoire une quantité égale, pour nous fermer la bouche en nous faisant participer à leur pillage. Nous ne sûmes d'abord d'où venait cet envoi, ni ce qu'il signifiait. Nous nous en expliquâmes, Carnot, Rewbell, Letourneur et moi. La chose éclaircie, il ne nous fut pas difficile d'en deviner le but. Nous fîmes dire à Guermeur d'envoyer son mémoire, et chacun de nous le paya et en tira quittance. Cet impudent coquin, perdu de dettes par l'excès de ses dissipations, n'eut-il pas le front de demander à Rewbell et à moi le prix de ce sucre, après notre sortie du Directoire? Nous lui répondîmes par des quittances qu'il ne supposait pas que nous eussions gardées. Barras l'avait-il payé? C'est ce que j'ignore.
Tels étaient les hommes qui composaient le gouvernement, et leurs principaux agents. Peut-être ai-je été dans l'erreur à leur égard ; mais j'atteste le ciel que j'ai dit les choses, sinon comme elles étaient , très-certainement au moins comme je les ai vues. Ni la haine ni raiïeclion n'ont dirigé ma plume ; avant de la prendre, j'ai brisé le prisme trompeur des passions.
ORDRE DKS TRAVAUX DO DIRECTOIRE. — PREMIERES- MESURES RELATIVES AUX ARMÉES ET AUX SUBSISTANCES. — LUTTE OBSTINÉE AVEC I.ES DEUX CONSEILS SUR LES QUESTIONS DE FINANCES.
Après avoir fait connaître les hommes du gouvernement, je dois parler de l'ordre de ses travaux. Les séances commençaient à huit heures précises du matin. Elles n'étaient levées qu'à quatre heures sonnées de l'après-midi. A huit heures précises du soir elles recommençaient, pour ne se terminer qu'à quatre heures du matin au plus tôt. Ce genre de vie dura plus de six mois. Tout était si pressant, le chaos était si étrange, qu'on ne pouvait suffire à tout. Ce ne fut qu'après un temps aussi long, que nous pûmes supprimer les séances de nuit ordinaires, pour n'en plus tenir que d'extraordinaires lorsqu'elles étaient commandées par les affaires.
Je ne conçois pas comment un pareil travail ne nous tua pas tous les cinq. Mes quatre collègues firent chacun successivement une maladie fort grave ; moi seul, faible comme un roseau, épuisé et mourant de fatigue, je restai toujours debout.
Dans ces premiers moments , nous nous distribuâmes les diverses parties de l'administration, non pour administrer par nous-mêmes et individuellement, comme on l'a dit faussement, mais uniquement pour parvenir à débrouiller plus promptement
l'inextricable complication des affaires : du reste, tout se décidait en conseil.
Notre temps fut d'abord absorbé particulièrement par les opérations militaires, l'entretien des armées, les subsistances (principalement celles de Paris) et enfin les finances.
La réorganisation des armées était d'une extrême difficulté, d'autant plus que quantité de membres des deux conseils, en haine de la république et pour parvenir à la renverser, entretenaient des correspondances dans les départements pour empêcher, par tous les moyens, les réquisitionnaires de rejoindre leurs drapeaux. Ils avaient même organisé une résistance armée. C'était un système bien lié, qui s'étendait sur toute la France. Le défaut d'argent pour assurer régulièrement la -solde des troupes, leur subsistance , leur armement , leur habillement et le matériel des armées, était un autre obstacle presque invincible. — Cependant, à force d'activité et de soins, nous vînmes à bout de mettre les armées en état de rentrer en campagne au printemps suivant, et d'une manière très-briilantc.
Les subsistances à l'intérieur n'étaient pas un objet moins délicat et moins dillicilc. Paris menaçait chaque jour de s'insurger. La France entière, on doit se le rappeler, éprouvait les mêmes besoins et les mêmes souffrances. Les moyens de changer un pareil ordre do choses étaient périlleux; nous les tentâmes cependant, après avoir employé un palliatif, celui d'une réfjuisition de grains dans les déparlonionts (|ui avoisinent Paris , afin de pouvoir monientanénient nourrir cette grande ville. Nous sentîmes que la
première opération à faire pour trancher la racine du mal, c'était de cesser de la nourrir gratuitement et de rendre son approvisionnement au commerce. Une foule de charlatans et de spéculateurs avides venaient chaque jour nous proposer cent autres plans, qui n'auraient fait qu'augmenter les périls et les embarras. Celui-ci, dont on ne peut apprécier la hardiesse, disons mieux, l'audace, qu'en connaissant parfaitement toutes les circonstances et les habitudes prises depuis longtemps par les populations, fut préféré, parce .que, seul, il nous parut efficace. — Il faut rendre justice à Benezech : il fut le premier à nous presser d'en venir là , et il montra dans l'exécution de la mesure une prudence et un sang-froid qui lui ûrent le plus grand honneur.
Cette opération était l'une des plus difficiles et des plus scabreuses qu'un gouvernement naissant, ou même solidement établi, pût tenter. Ses heureuses suites sont oubliées, et nos plus légères erreurs sont l'objet des plus sanglants reproches !
Cette grande mesure fut accompagnée de celles qui pouvaient ramener la confiance dans le reste de la France et détruire les entraves qui, de toutes parts, empêchaient la circulation. Bientôt ce vaste territoire, où naguère on se disputait partout une nourriture insuffisante, vit régner en tout lieu l'abondance et les rapports les plus faciles.
Mais un objet d'une non moindre importance excitait alors toute notre sollicitude : c'était le soin des finances. On essayerait en vain de se faire une juste idée de la malveillance et de la honteuse mauvaise foi que les membres influents des deux conseils
apportèrent constamment dans les discussions sur cette branche si essentielle de l'administration publique. Les uns, dirigés par un esprit de contre-révolution, voulaient absolument l'anéantissement de la république et sentaient que le moyen immanquable de faire périr l'Etat, c'était de le priver de tout revenu ; les autres, jaloux d'une autorité qu'ils ne partageaient plus, ne pouvaient soufTrir que d'autres s'illustrassent en procurant à la France la gloire des armes et le bonheur intérieur que donne aux nations une administration sage ; il fallait donc refuser aux gouvernants les moyens d'atteindre ce but. D'autres, enfin, s'opposaient aux meilleures opérations financières, ou faisaient prendre les mesures les plus désastreuses, uniquement pour favoriser leurs spéculations du moment. Ce ne fut pas seulement avant le 18 fructidor que l'on se conduisit ainsi. Après cette journée, comme je l'ai déjà fait remarquer, ceux qui s'étaient montrés les défenseurs et les soutiens du gouvernement travaillèrent à sa chute avec acharnement, en employant les mômes manœuvres. Qu'on parcoure avec attention les messages du Directoire sur cette matière, les discussions dans les conseils législatifs ; qu'on lise la lettre du ministre dos finances Ramel, adressée à Génissieux vers la fin de notre administration : on se convaincra de ce que je viens d'avancer.
Nos messages ne se bornèrent pas h ceux qui ont été imprimés ; il y en a phisicurs qui ne le furent |)as, par ménagement |)our les dcMix conseils. Mais qu'on rassemble seulenjont ce qui a été imprimé; je crois qu'il en résultera pour tout esprit
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impartial l'entière conviction du désir sincère qu'avait le Directoire de rétablir les finances, et de la constante opposition des deux conseils. On y verra leurs faux calculs, leurs perpétuels mensonges, leur impudence en présentant comme des valeurs réelles des objets entièrement discrédités , en comptant comme revenus elTectifs des revenus dont le total seulement était fixé par une loi, sans même que la nature de chaque contribution en particulier fût déterminée, ou, lorsque le principe en était admis , sans que néanmoins le premier article de la loi d'exécution fut encore décrété. Un jour, Larue, membre d'une commission de finances, poussa la bêtise ou l'effronterie jusqu'au point de nous dire dans une conférence qu'il ne concevait pas de quoi le Directoire avait à se plaindre ; que jamais les conseils législatifs n'avaient refusé aux ministres les crédits que le Directoire demandait pour eux. Gomme si accorder des crédits sur une caisse où il n'y a rien, et où l'on ne veut rien mettre, n'était pas le comble de la dérision ! Les meneurs des conseils mentaient à la tribune avec une impudeur inimaginable. Afin d'en imposer aux membres honnêtes qui y siégeaient et au public, et de capter leurs suffrages, ils faisaient parler le Directoire exécutif et le ministre des finances d'une manière directement opposée à ce qu'ils avaient dit et écrit dans leurs communications avec la commission des finances, et ils proposaient des mesures diamétralement contraires à ce qui y avait été convenu, quand, par hasard, on était convenu de quelque chose. Cette dernière circonstance contribua beaucoup à nous faire renoncer à aller passer une grande partie
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de la nuit à la commission des finances du Corps législatif, comme nous le faisions presque chaque jour, Garnot et moi, au nom de nos autres collègues, qui y venaient aussi quelquefois , mais rarement. Il était impossible d'y rien terminer. Lorsque, pressés par nos arguments , les opposants craignaient que la commission ne consentît à proposer aux conseils des choses raisonnables, ils se livraient à des divagations qui faisaient perdre patience. On s'échappait un à un, et tout le monde avait disparu avant qu'il y eût rien de conclu.
Je n'oublierai de ma vie qu'un soir, entre autres, Gibert-des-Molières, le plus faux et le plus méchant des hommes, craignant qu'on ne prît une décision, s'empara de la parole pendant plus d'une heure et demie pour prouver à la réunion qu'il ne fallait point de contributions; que d'ailleurs le moment n'était pas venu de faire des revenus à la république, quelle qu'en fût la nature. Il ne se mit pas en peine d'expliquer comment alors l'État pourrait se soutenir. L'indignation me faisait aussi financier; j'allais lui faire une réponse vigoureuse; mais il eut à peine achevé son dernier mot, qu'il prit tranquillement son manchon et son chapeau, et s'en alla.
Voici comment j'envisageais l'aflaire des finances h celte époque, et le système que je soutenais sans cesse comme le seul efllicace pour établir l'ordre et le crédit. Je demandais qu'avant tout on examinAt qiK'llos étaient les dépenses ordinaires indispensables; qu*af)rès en avoir reconnu et fixé le montant, on cherchât les moyens les plus convenables pour y faire face, et (ju'cnûn ces moyens fassent contenus dans im
ensemble de lois unique. Je demaDdais cet ensemble de lois unique, parce que telle contribution ou branche de revenus qui, considérée isolément, peut promettre de bons produits sans vexer les contribuables, peut cependant devenir ou impraticable, ou nulle, ou vexatoire, si elle n'a pas été scrupuleusement examinée dans ses rapports avec les autres sources de revenus. Ensuite, j'aurais voulu qu'on fît un aperçu, aussi approximatif que possible, des dépenses extraordinaires, et que l'on y pourviit alors par un ensemble de sages opérations sur les capitaux, ou de toute autre manière.
Je soutenais que sans la première de ces mesures, on ne réussirait jamais à faire des opérations avantageuses sur les capitaux, parce que tant qu'on ne verrait pas la république avec des revenus suffisants pour satisfaire à ses besoins ordinaires reconnus j personne ne voudrait confier ses fonds à l'État, ni prendre de lui, pour gage, ses effets mobiliers et fonciers à leur véritable valeur. On devait prévoir, en effet, que la nécessité, qui est la première de toutes les lois, obligerait un jour ou l'autre le gouvernement à faire des opérations forcées , telles que des banqueroutes absolues ou partielles, des réductions, des suppléments de finances sur les biens nationaux, etc., lorsqu'au contraire, la confiance étant solidement basée sur l'établissement de revenus ordinaires suffisants pour satisfaire aux dépenses ordinaires, toutes les opérations de finances qu'on voudrait tenter et qu'on combinerait avec sagesse, auraient un plein succès, et économiseraient considérablement les capitaux que le défaut de confiance .1. 24
dans le gouvernement obligeait, en quelque sorte, de prodiguer, pour obtenir par l'appât d'un trèsgrand bénéfice ce qui nous était refusé par la prudence. Enfin j'ajoutais qu'établir l'ordre que je proposais était un des meilleurs moyens de forcer les ennemis à la paix. Ils devaient nécessairement y être d'autant plus disposés que nos ressources deviendraient plus grandes et nos affaires moins embarrassées.
C'est à cela qu'il fut toujours parfaitement impossible d'amener le Corps législatif. On nous laissa constamment dans un tel état de misère, que je suis encore à concevoir comment tout ne périt pas dans nos mains, et comment nous pûmes ramener l'ordre intérieur et produire au dehors tant de grands événements. Les contributions levées sur le pays ennemi nous servirent quelquefois, il est vrai, pour satisfaire à des dépenses civiles de l'intérieur, dont le défaut d'acquittement pouvait avoir de funestes effets.
Nous fîmes aussi de constants efforts pour l'établissement d'une banque nationale, dont je n'ai pas besoin de détailler les avantages; nous n'y pûmes parvenir, ni après ni avant le 18 fructidor. Le Corps législatif fut toujours influencé, à l'une comme il l'gutre époque, ou par des ennemis de la Révolution ou par des esprits étroits et jaloux, qui aimaient mieux voir leur pays languir et tomber dans l'abîme que de souffrir qu'il prospérât entre les mains d'hommes qu'ils liaïsstyent et dont ils enviaient bassement les places. Eh, bon Dieu! (ju' importe qui gouverne pour peu que la liberté publiciue soit respectée, que le gouverucment ne dépasse pas arbitrairement les limites
qui lui sont tracées par la loi et que le bien s'opère!
Malheureusement la constitution ne donnait pas assez d'influence au pouvoir exécutif sur les finances. Il aurait dû avoir l'initiative sur cet objet ou tout au moins un veto. Les meilleures opérations pouvaient souvent être annulées par une motion d'ordre, une proposition indiscrète et des lois sans cohérence. Il fut toujours impossible d'amener les conseils à établir un système général et complet dans l'ensemble comme dans les détails; et lorsque le Directoire en proposa un, ce qu'il fit plusieurs fois, il fut constamment rejeté ou morcelé. Il résultait de là, et j'en ai déjà fait l'observation, que les personnes qui faisaient des affaires avec le gouvernement n'agissaient jamais qu'avec une excessive réserve et seulement tentées par de très-gros bénéfices, parce qu'elles avaient à craindre qu'une motion adoptée d'enthousiasme ou avec peu d'examen, et souvent dictée par l'intérêt personnel, ne rendît nulle la bonne volonté qu'avait le gouvernement de remplir ses engagements.
D'après tout cela , on peut juger quel fondement avaient les déclamations continuelles de Gibert-des- Molières et de ses imitateurs contre les dilapidations du gouvernement; on peut voir jusqu'à quel point était réel l'étonnement qu'affectait cet homme perfide de ce que la paix n'était pas déjà faite, lorsque 1,200 millions avaient été accordés au gouverneîment; comme si ces 1,200 millions étaient autre chose qu'une valeur purement nominale! En effe't, qu'étaient alors les assignats ? Ces hommes mettaient tout en usage pour engager les puissances étrangères à prolonger la guerre contre la France, et ils nous
accusaient de nous refuser à faire la paix ! Au reste, lorsqu'ils étaient forcés par l'opinion publique d'établir un genre quelconque de contributions, ou de prendre une bonne mesure de finances, ils avaient toujours l'art d'y insérer quelques dispositions qui en annulaient l'effet, en tout ou en grande partie. Il en fut ainsi des mandats territoriaux.
Les mandats territoriaux, qui devaient procurer de grandes ressources, n'en produisirent presque aucune, ou du moins que de très-bornées. A l'époque de leur création, les assignats ne valaient tout au plus qu'un quatre-centième de leur valeur nominale. Malgré nos observations, malgré nos sollicitations (bien désintéressées, puisque nous avions en main les assignats que nous avions reçus pour notre traitement), on les échangea sur le pied de quinze capitaux pour un, sous le merveilleux prétexte de tenir la parole donnée et de ne pas tromper le porteur. Comme si avilir le papier de nouvelle création par une semblable prodigalité, n'était pas en anéantir la valeur intrinsèque et conséquemment tromper grossièrement le porteur d'assignats, en ayant l'air de lui donner beaucoup, et en ne lui changeant, en effet, des feuilles de papier que contre d'autres feuilles de papier! Mais les uns étaient toujours dans le même Système, celui de n'accorder aucun secours réel au gouvernement; les autres, ayant dans les mains beaucoup d'assignats sans valeur, voulaient se les faire rembourser à un taux élevé, qui les mît à môme d'acheter h bon compte des biens nationaux, pour lo payement desquels les mandats étaient reçus au pair, et de payer avec rien ceux qu'ils avaient déjà acquis.
Le prétendu patriote Dubois -de-Crancé était à la tète de ces derniers. Cet impudent aristocrate, déguisé sous le masque du sans-culottisme, a souvent exercé sur nombre de ses collègues une trop funeste influence.
Les éternelles complaintes des meneurs des conseils roulaient toujours sur les dilapidations et sur la nécessité de faire des économies. Quant aux dilapidations, il est malheureusement vrai qu'il s'en faisait. Mais ce n'étaient pas les revenus de l'État, à proprement parler, qu'on dilapidait. Ils étaient d'ailleurs reconnus comme très-insuffisants pour les besoins. Mais comme le défaut de payement et l'incertitude de sa position mettaient le gouvernement hors d'état de faire la loi aux fournisseurs, ou ceux-ci ne fournissaient pas, ou ils fournissaient des objets d'une mauvaise qualité, de manière que, quelque mal payés qu'ils fussent, ils faisaient toujours d'énormes bénéfices. Le défaut de fournitures, avec cela, forçait le gouvernement d'en venir au système inique et désastreux des réquisitions, même sur le territoire français; or ce système fut toujours la source de dilapidations énormes, et les plus difficiles à réprimer et k punir.
Le reproche de défaut d'économie était-il bien mieux fondé? Lorsqu'il y a une grande insuffisance dans les revenus, un grand désordre dans les aftaires, et des dépenses forcées, il est absurde de prêcher l'économie; car on est alors, de toute nécessité, à la merci des agioteurs, des faiseurs d'affaires. Pressé par le besoin du moment, on est contraint chaque jour à des opérations ruineuses; tout ordre et tout
esprit de suite deviennent impossibles. Les gens honnêtes ne veulent point entrer en marché, ni rien fournir, parce qu'il faut en pareil cas qu'ils vous volent ou qu'ils se ruinent, et si la probité leur défend l'un, la sagesse leur interdit l'autre.
Lorsque, au contraire, on a des valeurs solides à offrir, et lorsqu'on peut payer au comptant, ou se tenir exactement en mesure pour les échéances, on peut trouver d'honnêtes négociants avec qui traiter ; on peut obtenir de meilleures conditions , exiger leur rigoureux accomplissement, et il reste aux fripons, auxquels il n'est que trop commun d'avoir affaire malgré soi, beaucoup moins de moyens d'exercer leurs brigandages.
Les dilapidations et le défaut d'économie étaient donc, pour la plus grande partie, la faute des meneurs des conseils qui s'en plaignaient si amèrement. Mais je puis assurer que sur ce point le Directoire exécutif n'était dirigé que par des vues légitimes et d'une véritable utilité publique. Remarquez que je ne parle ici que du Directoire exécutif, et non de chacun de ses membres en particulier. Comme bien d'autres, d'après les mesures adoptées par les conseils, ils pouvaient se livrer en particulier à un tripotage très-criminel et très-honteux, et favoriser les Iriponnories de tout genre pour en partager les produits. IMais je veux parler uniquement de ce qui se discutait en st'ancc du Directoire , pour être proposé aux conseils législatifs, ou pour exécuter ce qu'ils avaient décrété. Le Directoire no pouvait répondre que de ce qui se délibérait en conseil , et non de la conduite privée de ceux qui le composaient.
C'est une chose assez remarquable que Camus, homme très-estimable, se soit toujours signalé parmi les membres des conseils qui montraient le plus de mauvaise foi sur l'objet des finances, et parmi les ennemis les plus acharnés du Directoire, au point de dégrader son caractère par les plus grossiers mensonges et les charlataneries les plus ridicules. Je citerai comme exemple de ces dernières la proposition d'une loi qui ordonna de payer très-exactement à leurs échéances, avec les arrérages arriérés et en numéraire, les rentes dues par la république, au lieu de mettre dans la caisse nationale, par quelque sage disposition, et pour acquitter cette dette, des fonds qu'il savait bien n'y pas être. Baudin, son ami, se conduisit dans cette occasion absolument comme lui. Il ne pouvait nous pardonner de ne l'avoir pas nommé ambassadeur près du pape, au lieu de Joseph Bonaparte, auquel cette place avait été accoi^dée, avant que lui, Baudin, la demandât. Camus, qui n'aurait pas dû se montrer l'ennemi du Directoire, puisqu'il lui avait offert le ministère de la police et ensuite celui des finances, s'était offensé de je ne sais quel petit manque d'étiquette à son égard, lors de son retour des prisons d'Autriche. Les marques honorables de confiance que nous lui donnâmes ne purent nous le faire pardonner. Ces deux personnages étaient cependant d'honnêtes gens, mais excessivement passionnés, et tous les deux grands jansénistes, ils avaient toute la morgue de cette secte.
D'après de semblables traits, on doit sentir combien il importe, aux hommes publics surtout , de réprimer sévèrement leurs passions, puisqu'elles peuvent
les rendre si injustes et si coupables. Y a-t-il, en effet, rien de plus coupable que de consentir à sacrifier sans remords le bien-être de la patrie et le bonheur des générations futures à la haine contre quelques individus dont on croit avoir à se plaindre, ou que l'on rivalise? Qu'importe, encore une fois, qui gouverne, si l'on gouverne bien? Qu'ils sont rares, cependant, ces caractères généreux, empreints d'une véritable grandeur, qui, lorsqu'ils traitent d'affaires d'un intérêt général, font taire toutes les affections, toutes les haines, tous les préjugés, oublient tous les intérêts privés, et imposent silence à tout vœu qui n'aurait pas le bien public pour objet; qui ne voient enfin dans les fonctions publiques que des devoirs à remplir et non des passions à satisfaire! Souvent, néanmoins, de tels hommes n'ayant ni courtisans ni prôneurs, loin de recevoir le tribut d'estime qu'ils méritent et d'être soutenus dans leurs louables desseins, ou accompagnés de la considération générale dans leurs disgrâces, sont persécutés par les méchants qui les redoutent, calomniés et ridiculisés par les sots qui les jalousent, et délaissés par la multitude, toujours inconséquente et légère. Souvent même, un homme de bien devient l'objet de la dérision d'un public irréfléchi ou corrompu, lorsque, rendu à la retraite par quelque événement que ce soit, la sévère probité dont il a fait profession dans l'exercice de ses fonctions le fait passer tout i» coup de l'éclat des places éminentes qu'il occupait à une vie obscure et gênée, tandis que les fripons, (|ui ont su se mettre en mesuré de vivre toujours avec la même splendeur, reçoivent encore les égards extérieurs cl les prévenances de tout le monde.
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Faut-il s'étonner si tant de gens, naturellement disposés à obéir au devoir, finissent néanmoins par se laisser entraîner par le vice? N'en est-il pas ainsi des femmes? Une fille chaste et modeste, une mère de famille attentive à ses devoirs, quelques charmes, quelque esprit qui les distinguent, sont souvent délaissées pour des femmes coquettes, étourdies, effrontées même, se mêlant à toutes les intrigues, se mettant de toutes les parties et d'affaires et de plaisir. On recherche, on courtise ces dernières, malgré le mépris qu'on ne peut s'empêcher de sentir pour elles. Est-ce ainsi qu'on encourage la vertu ?