SITDATION INTÉRIEURE DO DIRECTOIRE. — SA CONDUITE
A l'Égard des partis. —
ANNIVERSAIRE DU 21 JANVIER. — CHANGEMENT DE DIVERS MINISTRES. — NOUVEAUX EFFORTS DES FACTIONS.
Cependant les anarchistes qui comptaient que la journée du J3 vendémiaire serait leur propre triomphe, au lieu d'être celui de la république, déçus dans leur espoir, se liguèrent avec force contre ce gouvernement naissant qui leur était odieux, parce qu'ils n'en pouvaient supporter d'autre que celui de leurs caprices et de leurs fureurs. Ils commencèrent, comme je l'ai déjà dit en passant, par éluder la constitution, ou, pour mieux dire , par la fronder ouvertement en érigeant, dans toutes les parties de la France, des clubs affiliés dans le système des sociétés populaires.
Ce fut au Panthéon , dans une des salles de Sainte- Geneviève, que s'établit le club central, dirigé par les agents de Barras et ce petit misérable Louis, qui ne manquait pas une séance.
Beaucoup de pamphlets incendiaires se répandaient dans les casernes pour corrompre les troupes et les amener à s'insurger, à force d'exaltation patriotique, contre le directoire exécutif. De nombreux journaux attaquaient d'une manière atroce et la forme du gouvernement et les directeurs, essayaient d'aiguiser les poignards et de rallumer le flambeau de la discorde. Des députations armées de prétendus patriotes se présentaient à tout moment dans le jardin du Luxembourg, sous le prétexte de défendre nos jours menacés, disaient-ils, par les royalistes.
J'étais, il faut l'avouer, dans de mortelles angoisses. Je voyais dans le Directoire deux hommes également ambitieux qui, l'un et l'autre, avaient été les soutiens du gouvernement révolutionnaire et avaient pris part à ses assassinats juridiques; deux hommes auxquels tout moyen était bon; tous les deux liés avec les factieux qui se mettaient alors en mouvement et qu'ils avaient fait placer partout. Dans Lelourneur je ne voyais qu'un homme à peu près nul. Je ne savais pas encore jusqu'à quel point je devais compter sur Uevvbcli, quant à sa manière de voir, et puis je craignais ses lubies. Qu'on juge si mes inquiétudes étaient fondées! La conjoncture d'ailleurs était extrêmement diiricile. Le gouvernement était encore si faible que la plus petite apparence do désunion enti'e ses membres le renversait infailliblement, et rejetait la France dans la confu-
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sion, d'où l'on ne l'avait tirée qu'avec de si pénibles efforts.
Je pris le parti de m'expliquer franchement avec mes nouveaux collègues , en évitant de rien dire qui pût les aigrir, ou leur laisser à penser que je les regardasse, les uns ou les autres, comme fauteurs des mouvements qui se préparaient.
Je leur fis part de mes craintes ; je fis le tableau de ce qui devait accompagner et suivre l'exécution des projets qu'on méditait; je représentai qu'il était de notre devoir le plus strict de nous opposer, dès le principe, aux progrès du mal; que si nous, chargés les premiers de l'établissement d'un ordre constitutionnel, nous laissions par faiblesse anéantir la constitution , nous serions à jamais couverts d'une juste ignominie; qu'enfin, à tout prendre, il valait mieux mourir avec honneur, en défendant la république et son gouvernement établi, que de périr ou même de vivre dans la fange des partis et les jouets des factieux.
« Sois tranquille, » me répondit Carnot, « nous « ne périrons pas dans la fange. Nous repousserons « avec énergie toutes les tentatives dirigées contre « l'ordre de choses qui s'établit. Puisque c'est nous « qui sommes le plus spécialement chargés du main- « tien de la constitution, nous la maintiendrons. »
Après avoir mûrement réfléchi ^ur cette réponse, et l'avoir comparée avec les circonstances, j'y pris confiance. En effet, toutes les sortes d'anarchistes étaient momentanément réunies, il est vrai, mais pour se séparer, comme toujours, dès qu'il faudrait se partager les fruits du triomphe. Or il était bien
évident que le parti thermidorien, et par conséquent celui de Barras, jouait le principal rôle et resterait tout à fait maître des affaires, en cas de succès. Une pareille issue était loin de convenir à Carnot, qui haïssait à outrance Barras et sa faction, et qui en était également haï. Deux autres considérations durent appuyer sa détermination.
Premièrement, ambitieux de gouverner, il lui était bien plus agréable de compter pour cela sur cinq ans de stabilité dans sa place, que de rentrer dans un état précaire, où la durée comme les limites de son autorité pouvaient varier sans cesse, suivant les événements et le caprice d'une assemblée, ainsi qu'il l'avait éprouvé au comité de salut public. En second lieu, il s'apercevait que les deux conseils législatifs, dans leur majorité, seraient constitutionnels. Habitué à consulter le vent pour diriger sa route, il ne crut pas prudent de continuer à paraître attaché au parti jacobin, surtout dans un moment où il était clair qu'en cas de succès de ce parti, ce serait la portion qui lui était ennemie qui obtiendrait la domination. Aussi il tint parole : il déclara à ses anciens camarades révolutionnaires que s'ils se présentaient en armes, mémo sous couleur de nous défendre, nous ferions tirer sur eux comme sur tout attroupement anné, aux tonnes de la con«)litution, allcn<lu que nous ne voulions do socours que ceux qui nous étaient donnés par elle. Il mit avec cela beaucoup d'activité à exécuter la résolution que nous primes peu après do forinor lo club du Pautliôon.
A partir do cotlo épocpio, jo dois lo diro, (larnot marcha dans un juste milieu, tandis que Barras ne
cessa jamais de conspirer. L'anecdote suivante fera voir quel esprit l'animait, et par quelle espèce de gens il était conduit.
Le Corps législatif venait d'établir par une loi que le 6 pluviôse de chaque année, répondant au 21 janvier, il serait célébré une fête nationale, en mémoire de la juste punition du dernier tyran. Malgré mon vote, une telle fête était à mes yeux de la plus haute inconvenance. J'avais cru faire purement et simplement un acte avoué par la justice et fortement conseillé par la politique, et non un acte de courage*, car il n'y en avait point du tout à condamner un homme dépouillé de tout pouvoir, qui n'avait aucune force pour lui et les avait toutes contre lui. Il faut même l'avouer, dans le moment, il y avait bien plus de courage à absoudre qu'à condamner.
Qu'après avoir vaincu l'ennemi qui vous a combattu les armes à la main et avec des moyens égaux aux vôtres, vous célébriez votre victoire, cela se conçoit, quoique, moralement parlant, on puisse peut-être encore le trouver blâmable ; mais lorsqu'un jugement a envoyé à la mort un homme qui a contre lui dans ce moment toutes les forces de la société, en faire un sujet de réjouissance , c'est une chose atroce, immorale et lâche. Ce n'est pas par de pareils moyens qu'on éclaire les nations et qu'on élève leur caractère.
Quoi qu'il en soit, la loi était portée, il fallait l'exécuter. C'était pour la première fois que le gou-
1. Voyez mon entretien avec les girondins à ce sujet, page 12C.
vernement républicain se montrait en public. Nous arrêtâmes que la cérémonie aurait lieu au Champ de Mars sur l'autel de la patrie, où nous nous transporterions nous-mêmes avec toutes les autorités constituées. Quand il fut question de régler l'ordre du cortège, Barras nous déclara que le vœu des patriotes était que nous nous rendissions du Luxembourg au Champ de Mars, à pied et sans garde; que c'était aussi son avis, attendu que nous ne devions être environnés que des patriotes et ne pas nous séparer du peuple. Or ces patriotes étaienX les Fréron, les Tallien, les Rossignol, les Fion, etc., etc., c'est-àdire l'horrible bande des septembriseurs, des massacreurs et des incendiaires de la Vendée. Observez que c'était au milieu de l'hiver ; ^qu'il aurait fallu traverser une longue suite de rues, de boulevards et de chemins couverts de boue, par un temps qui pouvait être détestable. Imaginez la figure que nous eussions faite, dans la vase jusqu'aux genoux, avec nos pantalons de soie blancs, nos petits escarpins à rosettes bleues, nos longs vêtements tout chamarrés de broderies d'or, nos chapeaux hautement emplumés.
Nous déclarâmes, Rewbell et moi, que nous n'accéderions point à cette impertinente proposition, que nous ne consentirions pas h montrer au peuple son nouveau gouvernement, faisant, pour ainsi dire, son entrée sur le théâtre du monde, environné de bourreaux et d'incendiaires, et traînant littéralement parlant dans la boue les insignes dont la loi avait décoré les membres (|iii le composaionl ; (ju'il fallait sans doute apprendre aux magistrats à être simples et
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modestes dans leur vie privée, mais que, d'un autre côté, il était important d'apprendre au peuple à respecter les magistrats dans l'exercice de leurs fonctions, parce que là l'individu disparaissait, pour ainsi dire, et ne laissait plus paraître que la magistrature. Carnot et Letourneur se rangèrent à notre avis, et la cérémonie se fit avec décence.
C'est une chose singulière que, dans les États populaires, les factieux qui vivent avec le plus de luxe et de mollesse affichent dans leurs maximes la plus cynique populacerie. Il en était ainsi de Barras.
Peu de temps après, de nouveaux personnages vinrent figurer parmi les ministres, savoir Petiet, membre des Anciens, à la guerre ; Génissieux à la justice, à la place de Merlin, qui prenait le ministère de la police, nouvellement créé, et Ramel aux finances.
Aubert-du-Bayet se plaisait peu au ministère, et le Directoire tenait peu à lui; son administration n'était pas bonne. Il désirait une ambassade. J'étais bien d'avis, comme tous mes collègues, de ne pas abandonner un ministre que l'on renvoie, et auquel on n'a pas de graves reproches à faire, sans lui donner une autre marque de confiance, qui ne permette pas de supposer que son changement est une disgrâce. — En efiet, quel homme honnête et capable voudrait accepter un ministère, s'il se voyait exposé à en être renvoyé d'un jour à l'autre, sans plus d'égards qu'on n'en montre à un fripon ou à un homme inepte? J'aurais désiré , cependant , qu'on donnât à Aubert-du-Bayet toute autre marque d'estime que l'ambassade de Gonstantinople. Il n'élait
pas assez délié pour rivaliser avec les agents russes et anglais ; ses airs de paladin et sa vanité devaient donner prise à ses adversaires. C'est d'ailleurs de la gravité, du caractère et du sang-froid qu'il faut pour imposer aux Turcs, et non pas un air théâtral et de la jactance. Mes collègues en jugèrent autrement. La^ mort prématurée d'Aubert-du-Bayet à Constantinople empêcha qu'on ne vît qui de nous avait raison.
Petict, qui le remplaça, était commissaire ordonnateur. Il nous fut présenté par Garnot comme un administrateur d'un ordre supérieur. L'éloge était un peu exagéré ; cependant, si Petiet n'était pas tout ce que Carnot en avait dit, c'était néanmoins un homme très-habile dans sa partie. Son extérieur était purement et simplement celui d'un homme d'affaires. On lui accordait de la probité, et je crois qu'il en avait, mais on l'accusait d'aimer trop le plaisir, de se laisser quelquefois diriger par les femmes, et surtout par un certain Archambaut, homme très-corrompu et qui passait pour un très-grand voleur.
Camot nous avait d'abord proposé Lacuée, qui préféra rester au conseil des Anciens. C'était un de ces militaires à projets, qui font des merveilles dans le cabinet. 11 n'était pas sans talents, soit pour les plans de campagne, soit pour l'administration ; mais c'était ce qu'on appelle un faiseur, et l'on sait combien cette manie de toujours faire nuit au bien faire. Parlant volontiers sans être bavard, il affectait dans son langage et dans ses manières une franchise dont il était bon quehiucfois de se méfier.
Gënissieux , ap|)clc, malgré mes observations, au ininislère de la justice, y entra le 17 nivôse an iv.
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C'était le personnage le plus ridicule et le ministre le plus grotesque qu'on pût choisir. Le premier et le plus impérieux de ses besoins était celui de parler. Sa bouche extrêmement fendue, l'assortiment du reste de ses traits, tout annonçait en lui ce pressant besoin. Ce qu'il y a de fâcheux, c'est qu'il ne disait que des choses plates ou communes , et pourtant il était bien convaincu qu'en jurisprudence d'Aguesseau luimême n'était qu'un écolier comparé à lui. Il parlait sur toutes les parties de l'administration auxquelles il n'avait jamais réfléchi; il était, du reste, sans éducation, sans le moindre usage du monde ; embarrassé, contraint dans ses manières et dans la conversation. 11 avait tout juste de talent, d'instruction et d'éducation ce qu'il en fallait pour un procureur du plus obscur bailliage de l'ancien régime. Il avait été cependant, je crois, procureur au parlement de Grenoble. Forcé d'abréger ses discours et de se réduire dans les séances du Directoire exécutif à l'exposition des fails et à une simple discussion, sans pouvoir se livrer à ces divagations qui faisaient ses délices au palais et plus récemment à la tribune nationale, il en éprouvait une telle contrainte et grimaçait au point qu'il avait l'air de tomber en convulsions. J'avais prédit que ce choix ridicule ne pouvait pas tenir ; mes collègues en furent, en effet, bientôt convaincus , car très-peu de mois après sa nomination, ils furent unanimement d'avis de l'engager à donner sa démission. Ils me prièrent de plus de le faire et d'y mettre toute la grâce dont un semblable compliment est susceptible. Cela ne parut pas du tout l'affecter ; mais lorsque j'ajoutai que le Directoire exécutif lui desti- 1. 25
nait un consulat d'une haute importance, il me répondit naïvement qu'il ne s'en souciait pas; qu'à peine y trouverait-on quelque occasion de parler avec une certaine étendue; qu'une place de substitut du commissaire du pouvoir exécutif près le tribunal de cassation était vacante, et que si le Directoire voulait la lui confier, il la prendrait avec grand plaisir. Là, du moins, on pouvait parler. Ainsi passa Génissieux du ministère de la justice, auquel on n'aurait jamais dii l'élever, à la place de substitut du commissaire du pouvoir exécutif, ce qui était le plus qu'il pût prétendre.
Ramel fut appelé au ministère des finances le 10 pluviôse an iv, à la place de Faypoult, qui n'avait pas encore acquis cette facilité à manier les affaires qu'exigeaient l'urgence des circonstances et la mauvaise volonté des meneurs des conseils, et dont il fit preuve plus tard en Italie. Avant la Révolution, Ramel était avocat du roi à Carcassonne. Député à l'Assemblée constituante et ensuite à la Convention, il se mit peu en avant. Cependant ses connaissances dans les lois et dans les finances le firent employer par les montagnards, sans néanmoins qu'on ait jamais eu ni atrocités, ni extravagances à lui reprocher, soit dans ses actes, soit dans ses discours. Il était là, au reste, dans une grande contrainte ; il était facile de voir (ju'il y était retenu uniquement par la crainte de ses terribles amis. Envoyé comme commissaire en Hollande apK's l'invasion des Français, il s'y fit estimer par son caractère et par ses talents; appelé au ministère des finances par le Directoire exécutif, il se dirigea toujouis suivant les principes d'un pa-
triotisme éclairé, et le désir sincère d'accomplir ses devoirs. Son administration a été celle d'un honnête homme, et dans la crise du 18 fructidor, comme dans celle du 30 prairial, il a montré une loyauté et un dévouement qui honorent singulièrement son caractère.
Ramel est d'une taille avantageuse. Il est assez mince; sans être précisément gauche, il a peu de grâces. Son visage, long et coloré, est assez bien formé. Son regard a quelque chose au-dessus de la finesse ; son air est froid, composé, et son coup d'œil réfléchi. Cependant, hors des affaires et de la représentation, il est d'une gaieté qui va jusqu'à l'enfance, mais qui, néanmoins, conserve toujours quelque chose d'un peu empesé. Il est doué d'une mémoire extraordinaire. Il classe dans sa tête, avec un ordre admirable et sans la moindre confusion, un nombre prodigieux d'affaires, et d'affaires des plus compliquées. 11 n'a ni une dialectique serrée ni un style précis et nerveux, mais il discute avec une grande netteté, une méthode exacte et une étendue qui ne nuit jamais à la clarté. On peut dire seulement que ces excellentes qualités sont un peu obscurcies par une légère teinte de pédanterie.
Je ne sais s'il a assez le génie des finances pour concevoir de vastes plans de restauration dans cette partie essentielle de l'administration, mais il est certainement très-propre à les bien exécuter , car il a un ordre et un esprit de suite admirables. Je le crois au reste, lui personnellement, incapable d'exercer la moindre dilapidation de la fortune publique. Il a pu, au centre des spéculations financières, employer ses
propres fonds d'une manière avantageuse, mais je suis bien convaincu qu'il n'a jamais cherché à faire fortune par des voies honteuses. Que l'on ait volé autour de lui', cela est très-possible ; aucun ministre ne peut se promettre de surveiller tous ses agents, quelque soin qu'il y mette, assez pour empêcher toute prévarication, surtout dans des circonstances si embrouillées et dans un moment où des valeurs de toute espèce, des opérations et des affaires contentieuses de toute nature, offraient tant d'aliments à la cupidité.
Quels sont ceux, au surplus, qui ont crié sur lui avec tant de fureur? Des hommes de parti. I^s clichiens d'abord, parce qu'il voulait de bonne foi la restauration des finances, et qu'il se montra constamment ami des principes républicains que professait la majorité du Directoire; puis, après le 18 fructidor, les anarchistes, encore parce qu'il poursuivait constamment et sérieusement le même objet, qu'il était ennemi de leurs principes désorganisateurs, et qu'à cette époque il se montra encore attaché aux membres du Directoire exécutif, qui voulaient résolument arrêter le brigandage des généraux , de leurs étatsmajors, des administrations militaires, etc.-, mais surtout parce qu'il mit un zèle et une vigueur extraordinaires à préparer et à faire exécuter toutes les mesures qui pouvaient produire cet eiïet salutaire : telles furent les véritables causes des clameurs élevées contre lui. Lorsqu'on lui faisait le reproche de n'avoir pas un génie assez vaste et assez élevé pour gouverner les finances, j'aurais demandé, en supposant que cela fût, ù (juoi cela eut servi, puisque les conseils législatifs seuls en réglaient arbitrairement toutes les
parties et que le premier financier du monde, à la place de Ramel, n'eût pas fait plus que lui; ses plans eussent été rejetés ou disloqués, comme le furent tous les siens. C'était uniquement un homme exact, intelligent et ferme dans l'exécution qu'il fallait et, certes, personne ne l'était plus que lui. Je n'ai jamais eu de relations particulières avec Ramel ; mais je dois dire ce que j'ai vu, et lui rendre une justice que je crois méritée.
Vers le temps où s'opérèrent ces changements dans le ministère (en pluviôse an iv), le général Jourdan demanda un congé pour venir conférer sur les besoins de l'armée qu'il commandait, et concerter le plan de la future campagne. C'était le premier général en chef qu'eût reçu le Directoire exécutif. Il fut accueilli avec distinction par chacun de ses membres ; il fut fêté de la manière la plus flatteuse, et reçut en présent un bel assortiment d'armes de la manufacture de Versailles. La bataille de Fleurus avait fait une grande réputation à ce général ; il n'avait pas alors donné les marques de l'incapacité dont il a depuis fait preuve : c'était au reste l'armée que le Directoire entendait honorer dans la personne du général. Gela n'empêcha pas les membres clichiens des conseils de publier que Jourdan ne devait la distinction avec laquelle on l'avait reçu qu'à sa qualité de général des jacobins, et que Pichegru restait dans l'oubli et était fort maltraité du gouvernement, parce que, en prairial an m, il avait sauvé la Convention nationale de l'entreprise de ces brigands. On verra bientôt combien ceg reproches étaient mal fondés.
Cependant les ennemis intérieurs et extérieurs de la
république, désespérés de voir que son gouvernement, dont ils avaient cru l'établissement impossible, prenait graduellement de la solidité, redoublèrent leurs efforts, dans ce mois (pluviôse an iv) * et les suivants, pour le renverser, et se réunirent pour lui porter le dernier coup. Lorsque je dis que les royalistes et les anarchistes se réunirent, je n'entends pas par là que, comme on l'a avancé tant de fois, ces deuK factions s'entendissent entre elles et visassent au même but définitif. Elles se haïssaient cordialement, au contraire; la manière cruelle avec laquelle elles se sont mutuellement traitées, lorsque chacune d'elles venait à dominer, en est une preuve incontestable. Mais toutes les deux se réunissaient dans leur haine pour un gouvernement dont l'existence faisait perdre aux uns l'espoir de regagner leurs anciennes distinctions et leurs anciens privilèges, et aux autres, celui de voir renaître les proconsulats dont ils avaient tant abusé. Mais en même temps chacun de ces partis recevait sans s'en douter une impulsion commune, donnée par des mains étrangères. Le gouvernement anglais surtout tenait à la fois tous les fils qui les faisaient jouer, et les mettait en action suivant ses vues, tantôt simultanément contre le gouvernement républicain , tantôt l'un contre l'autre pour éterniser les troubles, diminuer nos moyens d'attaque et de défense et affaiblir la France pour longtemps.
Ainsi on vit presque en même temps Gharette, Stoflet, l'abln^ Hornier, relever le drapeau de l'insurrection, (le dernier, le plus dissolu dans ses mœurs,