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A- nssE parvenu à terminer une longue , im-^ portante^ difficile négociation^ et à vaincre les obstacles que m'avaient suscités^ d'une part l'activité jalouse des négocians aûglais^ et de l'autre la disposition peu bienveillante des ministres russes, une nouvelle carrière s'offrait à moi.

Destiné par le sort à me trouver sans cesse dans les positions les plus variées , je devais ) à la suite du char de triomphe de Catherine , traverser avec elle son vaste empire, visiter celte Tauride fameuse dans la fable , dans l'histoire, et que l'audace d'une femme venait d'enlever aux farouches enfans de Mahomet.

Je devais être témoin des hommages que lui prodigueraient sur la route une foule d'étrangers attirés, comme ils le sont toujours, par l'éclat d'une grande puissance et d'une haute

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fortune; un roi de Pologne, jadis aimé et couronné y puis récemment dépouillé d'une partie de ses États par cette impérieuse souveraine; enfin l'héritier des Césars , l'empereur d'Occident, qui, abaissant son diadème, et déposant momentanément la pourpre, venait se mêler aux courtisans de la victorieuse impératrice, pour resserrer avec elle les liens d'une alliance également redoutable à la liberté polonaise, à la sécurité prussienne et au repos de l'Europe.

A la fois courtisan et négociateur, il m'était prescrit de cultiver de plus en plus la faveur de Catherine , et de surveiller en mêine temps avec activité les desseins et les actions de cette princesse ambitieuse, qui , couvrant alors de troupes nombreuses les rives du Borysthéne et les bords de la mer Noire, semblait, de eopcerl a?ec son allié Joseph II , menacer d'une pro^ chaine et totale destruction l'empire ottoman.

Pour remplir cette curieuse et singulière mission, je partais sans légation, sans bureaux, sans secrétaire. Là , j'allais me voir au milieu d'une suite non interrompue de courses, de fêtes , d'audiencAs publiques , de cercles et de jeux, sans pouvoir jouir ni de quelque liberté

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pour observer^ ni de quelques momens de solitude pour méditer et pour me rendre compte de ee qui aurait pu frapper mes regards et mon esprit.

Rien ne ressemble moins aux voyages ordinaires que ceux d'une cour : voyageant seul , on voit les hoRunes , les pays , les usages , les établissement , tels qu'ils sont; mais, en accompagnant un monarque, on voit tout apprêté, déguisé , fardé ; rien n'est naturel , tout est officiel; on ne rencontre guère ainsi dans les paroles et dans les actions plus de vérité que Ton n'en trouve dans les manifestes dictée par ht politique.

Vainement on annonce que toute étiquette sera bannie de ces majestueuses parties de plaisir ; la gène existe toujours là où règne une si grande inégalité ; on ne peut s'arrêter où l'on veut, s'occuper de ee qui attache, approfondir ce qu'oli vous force d'effleurer.

Tout pour un voyageur libre est objet d'amusement, d'instruction et de curiosité ; mais , lorsqu'on suit une cour, elle seule devient l'objet de la curiosité générale ; c'est elle et non le pays qui est le vrai spectacle ; elle ne va pas voir les kommes et les peuples , ce sont eux qui

accourent en foule sur son passage ^ et le bruit perpétuel des acclamations volontaires ou commandées laisse peu de place au doux charme des entretiens et des réflexions.

Aussi, dans ce voyager de seize cents lieues , je ne m'attendais pas plus à voir dans leur état naturel les lieux et les hommes , qu'un habitant de nos villes ne pourrait se flatter de connaître les mœurs de nos villageois, s'il ne les avait jamais observées qu'à l'Opéra.

Au reste , presque toujours l'illusion est plus attrayante que la réalité, et certainement le tableau magique qu'on o£Frait à chaque pas à Catherine II, et que je vais essayer d'esquisser, sera y pour beaucoup d'esprits, plus curieux par sa nouveauté que les relations bien plus utiles , à d'autres égards , de quelques savans qui ont parcouru et observé philosophiquement cette vaste Russie , sortie si récemment des ténèbres et devenue tout à coup si puissante et si colossale dés son premier essor vers la civilisation.

Un mois avant notre départ pour la Crimée , j'avais vu, à mon grand regret, le prince de Ligne s'éloigner de nous pour aller porter à l'empereur Joseph II l'itinéraire de l'impéra-

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trice. Il ne nous rejoignit qu'à KlofF^ nous nmenant ses compagnes ordinaires ^ la gaité franche et piquante , la grâce noble et naturelle, cette facilité d'humeur qui n'appartient qu'aux hommes spirituels et bienveillans , et cette Tariété Seconde dans l'imagination ^ qui ne permet jamais à la conversation de languir^ et qui^ dans une cour méme^ en dépit de l'étiquette^ ne laisse' pas la plus petite place à Tennui.

Le 17 janvier 1787, IVT. Fitz-Herbert, le eomte Cobentzel et moi^. après avoir diné à Pétersbourg chez le consul de l'empereur, nous partîmes pom* Czarskozélo, où nous trouvâmes rimpératrice assez sillenciéuse et rêveuse^ contre sa coutume.

Elle était contrariée de ne pouvoir emmener avec elle les grands-ducs Alexandre et Constantin ; de plus son aide de camp favori , le comte Momonoff , avait un peu de fièvre^, et Catherine éprouvait ce qui arrive- à toutes les personnes trop constamment favorisées par la fortune: les plus^ légères contrariétés sont pour elles des chagrins et même des surprises.

Elle nous reçut bien, mais parla peu, et notts fit jouer avec elle au loto; ce qui, je crois.

lui était bien rarement arrivé. Sa majesté s'aperçut promplement de l'ennui que me causait cet Hisipide jeu ; je m'endormais malgré moi : elle m'en fit quelques plaisanteries; et, pour me tirer d'embarras , je lut dis ces vers que j'avais composés à Paris pour madame la maréchale de Luxembourg , femme célèbre par som esprit , et qui montrait une singulière passion pour ce triste amusement :

Le loto y quoi que l'ou ea dise , Sera fort long-temps en crédit; (Test Texcuse de la bêtise, Et le repos des gens d^esprit.

Ce jeu vraiment philosophique Met tout le monde de niveau j L*amour-propre , si despotique, Dépose son sceptre au loto.

Esprit , bon goût , grâce et saillie , Seront nuls tant qu^on y jouera.

Luxembourg, qnelie modestie!

Quoi! vous jouez à ce jea-lii?

Le cercle fqt court; à huit heures on nous congédia. Nous nous réunîmes dans l'appartement de M. le comte de Cobentzel , et là nous ne fûmes pas plus gais. Ce grand voyage ^ dont

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rannoQce ei l'espoir avaient si vivement exciié notre curioeitë ^ semblait nous peser au moment où nous allions l'entreprendre; on eût dit que c'était un pressentiment des longs orages et des terribles révolutions qui ne tardèrent pas à le suivre.

Cependam aucun de nous ne prévoyait que cette marcbe triompbale de la Clëopàtre du Nord serait à peu prés Tépoqne d'un aussi grand bouleversement que l'avait été le voyage de la Cléopâtre d'Egypte , après lequel on vit la chute de la république romaine ^ la naissance de l'em^ pire^ une guerre civile qui ébranla le monde ^ et l'établissement d'une longue et sanglante tyrannie.

A ces deux époques si éloignées, les catastrophes furent pareilles, quoique les causes fussent très diverses, et le sang inonda également la terre, pendant la première pour l'asservissement des peuples , et durant la seconde pour leur émancipation.

Au reste , ce grand et terrible avenir était encore couvert pour nous d'un voile épais, et notre tristesse momentanée s'expliquait par des motifs très naturels , très vulgaires , et fort étrangers à ces hautes prévisions.

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Fitz-Herberl ^ dont le caractère mélancolique et indépendant se trouvait gêné à la cour^ xjuittait avec peine Pétersbôurg, et s'éloignait à regret d'une dame russe qu'il aimait tendrement, ainsi que d'un ami intime^ M. EUis, l'un des plus aimables hommes de l'Angleterre.

Moi^ j'étais fort préoccupé de quelques lettres qui m'étaient récemment arrivées de France : le bandeau des illusions y jeté sur nos yeux par M. de Calonne^ commençait ^ tomber; tout an^ nonçait en France une grande crise ^ que ce ministre audacieux et léger accélérait par la témérité des mesures qu'il proposait pour l'éloigner.

D'ailleurs y en commençant un voyage de huit cents lieues pour aller en Crimée et de huit cents autres lieues pour revenir à Pétersbourg , toute correspondance cessait presque pour moi, et je ne devais recevoir que rarement et à de longs intervalles des nouvelles de ma femme, de mes enfans , de mon père , de mon gouvernement, et de tous les objets de mes affections ; c'était enfin un redoublement d'absence.

Le comte de Cobentzel était le seul de nous trois qui conservât son inaltérable gaité; la cour semblait son élément^ et tous ses assu-»

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