M^MM
ou SOUVENIRS. 9
jetcissemeos étaient autant d'attraits pour lui.
Au reste ^ nous étions jeunes ; dans le printemps de la vie, les soucis ne laissent pas plus de traces dans le coBur que de rides sur le front^ et notre mélancolie ne fut qu'un léger nuage^ qui 9 à notre réveil , avait disparu comme les songes de la nuit.
Le 1 8 janvier I j8j, nous nous mimesen route : rbnpératrice fit monter dans sa voiture mademoUelle Protasoff et le comte Momonoff , qui ne la quittaient jamais , le comte Cobentzel , le ^nttid-écuyer Narischkin et le grand-chambellan Schouwaloff. Dans le second carrosse , on plaça Fitz- Herbert et moi avec les comtes TchemichefF et d'Ânhalt.
Le cortège était composé de quatorze voitures^ de cent vingts-quatre traîneaux et de quarante supplémentaires. Cinq cent soixante chevaux nous attendaient à chaque poste.
Le froid s'élevak à dix-sept degrés ; la route était superbe ; le trainage rendait notre course rapide; nos voitures , montées sur de hauts patins^ semblaient voler.
Pour nous garantir du froid , nous étions tous enveloppés dans de vastes fourrures de peau d'ours^ que nous portions par-dessus des pelisses
lO MÉMOIRES
plus fines et plus précieuses ; nous avions sur nos têtes des bonnets de martre. Avec ces précautions nous ne nous apercevions point du froid y lors même qu'il montait à vingt ou vingtcinq degrés. Dans les maisons où Ton nous lo-* geait/ les poêles nous donnaient plutôt lieu de craindre Texcès de la chaleur que celui du froid.
A cette époque des jours les plus courts de Tannée , le soleil commençait bien tard à nous éclairer^ et au bout de six ou sept heures il disparaissait , et faisait place à la plus obsoure nuit. Mais^ pour dissiper ces ténèbres^ le luxe oriental ne nous laissait pas manquer de clartés : à de très courtes distances et des deux côtés de la route ^ on avait élevé d'énormes bùehers de sapins^ de cyprès^ de bouleaux, de pins, qu'on livrait aux flammes ; de sorte que nous par* courions une route de feux plus brillans que les rayons du jour : c'était ainsi que la fière auto* cratrice du Nord , au milieu des plus sombres nuits y voulait et commandait que la lumière se fit.
A soixante-douze verstes de Pétersbourg, nous nous arrêtâmes, pour dîner, dans une petite ville neuve et jolie, nommée Rojestwensk.
ou SOOVEMIRS. I r
kf sa majesté, revenue tout-à-4ait & sa gaité naturelle , daigna me parler arec une extrême obligeance de la satisfiuction que lui donnait la conclusion du traité de commerce signé , peu de jours avant, par ses ministres et par moi.
Cette relation deviendrait monotone, si , voyageur trop scrupuleux^ je parlais de toutes les villes et bourgs que nous traversions , et où nous nous arrêtions pendant le cours d*um si longue route; je ne citerai que celles dont la grandeur, l'antiquité, la richesse et l'histoire, peuvent être dignes de quelque attention.
La première partie de ce voyage , Commencé au milieu d'un rigoureux hiver, ne doit pas faire craindre au lecteur Tabus des descriptions. Une seule suffira : nous traversions de vastes plaines couvertes de neige, des forêts de sapins, dont les branches hérissées de glaçons offraient quelquefois, au reflet des rayons du soleil, l'éclat du cristal et du diamant.
Dans cette saison, toute la Russie difl^rait peu de la froide Sibérie; chaque animal restait dans son étable, chaque habitant danë ses foyers, prés de son poêle. De rapides traîneaux sillonnaient seuls en tous sens ces plaines solilaires et glacées pour porter dans toutes les vil-
la MÉMOIRES
les y de l'est à l'ouest et du sud au nord, les productions diverses de l'agriculture et de l'industrie. Ces innombrables traîneaux, semblables à des flottes de barques légères, traversaient avec une incroyable célérité ces plaines immenses, qui n'offraient alors que l'aspectd'une mer glacée*
Onpeut juger facilement du contraste étrange que .présentait au milieu de cette mer de neige une route embrasée de mille feux, que parcourait majestueusement le cortège nombreux de l'illustre souveraine du Nord, avec tout le luxe de la cour la plus magnifique.
A peu de distance des bourgs et des villes, cette route solitaire se peuplait d'une foule inr nombrable de citadins et de villageois, dont la curiosité bravait la rigueur du froid, et qui saluaient leur souveraine par les plus vives acclamations. .
L'ordre constant que l'impératrice avait établi dans sa vie habituelle pour l'emploi de ses journées, variait le moins possible dans ses voyages : à six heures elle se levait et travaillait avec ses ministres; elle déjeunait ensuite et nous recevait. On partait à neuf heures, et on s'arrêtait à deux pour diner. Nous remontions en-
ou SOUTENIRS. l3
suite en voiture ^ et nous nous arrêtions à sept heures.
Partout elle trouvait un palais ou une élé* gante maison préparée pour la recevoir. Nous dinions avec elle tous les jours. Après quelques memens employés à la toilette , sa majesté venait nous retrouver dans son salon ^ causait ^ jouait avec nous, et à neuf heures se retirait pour travailler jusqu'à onae.
Bans toutes les villes , on nous assignait quelques logemens commodes chez de riches habi* tans; mais, dans les boui^s, je fus obligé de coucher chez des paysans , où la chaleur de leurs maisons étroites et closes était si excessive , qu'on ne pouvait y dormir. Une petite lucarne étroite éclaire faiblement une chambre basse , que remplit presque totalement un énorme poêle , entouré de bancs de bois placés près des cloisons; c'est sur ce poêle que couchent le paysan y sa femme et ses enfans, privés d'air et n'ayant pour lumière qu'une branche de bois résineux enflammé.
Le second jour de notre route , j'étais placé avec M. Fitz -Herbert dans la voiture de l'impératrice. La conversation fut vive, gaie, variée, et ne tarit pas. Sa majesté nous raconta
l4 MEMOIRES
« qu'ayant appris <{u'on la blâmait génërale- » ment d'avoir permis à un capitaine de vais- » seau de se marier avec une nëgresse, elle avait » répondu : p^ous voyez bien que c^est un effet » de mes vues ambitieuses contre les Turcs y
» puisque foi fait célébrer avec éclat le mariage » de la murine russe avec la mer Noire, h
Elle se plaisait beaueoup à nous parler souvent de la barbarie, de la mollesse , de l'igno* rance des musulmans, et de la stnpide existence de leurs sultans, dont l'horizon ne s'étendait pas plus loin que les murs de leur harem, n Ces » despotes imbéciles, disait-elle, exténués par D les voluptés du sérail , dominés par leurs ulén mas, et captifs de leurs janissaires, ne sa- D vent ni penser, ni parler, ni administrer, » ni combattre ; leur enfance e«t éternelle. »
Elle prétendait que des eunuques , qui veillaient constamment la. nuit auprès du grandseigneur, poussai^it leur vigilante, servile et sotte attention , jusqu'à le réveiller lorsqu'on croyait s'apercevoir qu'il faisait quelque mau-
vais rêve : attention moins dangereuse, mais tout aussi spirituelle que celle de l'ours pour son ami, si plaisamment racontée par La Fontaine.
ou SOUVENIRS. l5
L'entretieB étant, quelques momens après, tombé 9ur l'étendue de l'empire , sur la variété des peuples qui l'habitaient, et s«r les obstacles nombreux que Pierre le Grand et ses successeurs avaient dû rencontrer pour civiliser tant d'hommes de mœurs diverses, Catherine nous raconta avec détail un voyage qu'elle avait fait le long des rives du Wolga.
« Il règne , disait-elle , une telle abondance » dans ces contrées, que les progrès de l'indusr » trie y devaient être nécessairement très lents; M car on n'y sent presque jamais l'aiguillon du n besoin , et cet aiguillon seul peut exciter le M peuple au travail. Quand même, ajoutai t- » elle, les habitans voisins de ce grand fleuve n négligeraient leurs champs fertiles et leurs >i troupeaux nombreux , la pèche seule, les em^ » pécherait de mourir de faim, et j'ai vu cent » vingt personnes suffisamment nourries par » une assez grande quantité de sterlets, dont » la totalité ne revenait pas à plus de trente*- » cinq sous. »
Tout cela pouvait être vrai; mais la cause réeUe de cette lenteur de la civilisation est l'eselavage du peuple : l'homme serf, qu'aucune fierté, ne soutient, qu'aucun amour* propre
n'excite^ abaissé presqu'au rang des animaux^ ne connait que des besoins physiques et bornés ; il n'élève pfts ses désirs au-delà de ce qui est strictement nécessaire pour soutenir sa triste existence et pour payer à son maître le tribut qui lui est imposé.
Le pays que nous traversions^ au commencement de ce voyage^ offrait à notre attention peu d'aspects variés; ce n'étaient que forêts et marais glacés. Le seul gouvernement de Pétersbourg contenait soixante-douze mille arpens de bois. Mais la consommation^ que le climat rend indispensable^ s'était si considérablement élevée, qu'on commençait à s'apercevoir de la diminution de ces bois^ et l'in^pératrice avait défendu par un ukase qu'on en coupât annuellement plus de la trentième partie.
Hors les sujets politiques ^ tous ceux qui peuvent animer une conversation furent successivement traités et soutenus par l'impératrice avec beaucoup de naturel y de raison et de gaUé, de sorte que la journée parut très courte^ et que^ sans l'avoir mesurée^ nous arrivâmes à Porkhoff^ ville remarquable , dont le prince Repnin, gouverneur de la province, nous fit les honneurs avec un faste assez vaniteux.
OD SOUVENIAS. ly
Ce prince^ qui avait mérité quelque renom à la guerre y s'était fait haïr en Pologne par un orgueil également* injurieux pour les Polonais et pour le roi. TJn trait suffira pour peindre sa hauteur insultante : Un jour^ à Varsovie, le roi Stanislas assistait à la représentation d'une pièce de théâtre ; le premier acte était joué lorsque Fambassadeur russe arriva dans sa loge : choqué de voir qu^on ne l'avait pas attendu , il fait baisser la toile, et ordonne de recommencer la pièce.
Par de pareilles injures , une haine profonde contre la Russie s'était enracinée dans IcB cœurs polonais. Un peuple fier peut se résigner à être vaincu, mais jamais à se voir humilié. On est conquis par^la force, mais on n'est subjugué que par la douceur, la justice et la générosité.
Les Russes étaient tellement habitués à ces manières outrageantes et humiliantes en Pologne , que M. de Stackelberg, qui était cependant plus affiad)le et beaucoup moins orgueilleux que le prince Repnin, déployait encore à Varsovie des formes plus royales que diplomatiques. On m'a raconté que le baron de Thugut , voyageant en Pologne et voulant présenter ses
l8 MÉMOIRES
hommages au roi Stanislas , vit , lorsqu'il entra dans la salle d'audience, un homme richement décoré , qu'entouraient les plus grands person*nages de la cour; il le prit pour le monarque, et s'avança en lui faisant les trois grandes révérences d'usage. Chacun, s'apercevant de son erreur, l'avertit qu'ilse méprenait, et lui montra dans un .coin de la salle le véritable roi , causant familièrement avec deux ou trois personnes. M. deThugut, un peu piqué des plaisanteries répétées qu'on lui faisait sur sa méprise, s'en vengea assez plaisamment : étant admis le soir à jouer avec le monarque et avec l'ambassadeur, il affecta de se tromper, et jeta deux fois sur la table un valet , tandis qu'il fallait jeter un roi ; son partner le lui ayant reproch^ il s'écria : « Pardonnez -moi; je ne sais ce qui m'arrive » aujourd'hui : voilà trois fois que je prends un » valet pour un roi. »
Forkhoff est une ancienne ville, située sur la Schelonia : au commencement du quatorzième siècle, elle fut rançonnée par les Lithuaniens. Dans le quinzième , les Novogorodiens l'avaient entourée de fortes murailles ; ils y construisirent pour sa défense une forte citadelle. Les Suédois s'en emparèrent en 1606, et la rendi-
ou SOUVENIRS. I(j
rent peu de temps après aux Russes. Cette ville contenait près de six mille habit^ms et quatre cents marchands , qui envoyaient à Pétersbourg du lin et du blé par la Schelonia et par l'Umen.
Comme je n'ai pas le dessein de faire ici un ennuyeux cours de géographie , je me hâterai d'arriver à Smolensk y n'ayant pas la présomp^ lion de croire qu'on veuille me suivre dans les villages et bourgs où nous nous arrêtions deux fois par jour^ et qui devenaient, à leur grande sorprise, le séjour momentané d'une cour pompeuse.
Leurs pauvres et rustiques habitans, rassemblés en foule malgré la rigueur du froid, restaient patiemment, avec leur barbe hérissée de glace, autour du petit palais bâti au milieu de leurs murs par une sorte de féerie , et dans lequel le cortège joyeux de l'impératrice, assis à une table somptueuse ou sur les coussins de vastes et commodes divans , ne s'apercevait ni de la dureté du climat ni de la pauvre té du pays, trouvant partout une douce chaleur, des vins exquis, des fruits rares et des mets recherchés; enfin , échappant même à ce vieux enfant de l'uniformité» à l'ennui, par tous les plaisirs
2tO MÉMOIRES
variés que sait donner à un cercle nombreux une femme aimable, quand même elle est reine et despote.
Je ne crois pas inutile de rapporteï* ici un fait en apparence assez peu curieux, mais qui doit cependant donner une assez juste idée de l'esprit de Catherine : Un jour, comme j'étais assis yis-à-vis d'elle dans sa voiture, elle me montra le désir d'entendre quelques morceaux -de poésies légères que j'avais composées.
La douce familiarité qu'elle permettait aux personnes qui voyageaient avec elle, la présence de son jeune favori , le souvenir de ceux qui l'avaient précédé , sa philosophie , sa gaité , ses correspondances avec le prince de Ligne , Voltaire et Diderot , ne pouvant me faire penser qu'elle dût être choquée de la liberté d'un conte galant, je lui en récitai un qui était à la vérité un peu libre et gai , mais cependant assez décent dans ses expressions pour s'être vu bien accueilli à Paris par le duc de Nivernais, par le prince de Beauvau, et par des dames dont
la vertu égalait l'amabilité.
 ma grande surprise, je vis soudain la riante voyageuse reprendre la physionomie d'une majestueuse souveraine, m'interrompre par une
ou SOUYSNIRS. 31
question tout*-à-fait hors de propos^ et changer ainsi le sujet de la conversation.
Quelques minutes après, pour lui (aire sentir que j'avais compris la leçon , je la priai d'entendre une autre pièce de vers d'un genre très différent y et à laquelle elle prêta la plus obligeante attention : comme elle voulait qu'on respect&t ses faiblesses, elle prenait soin de les couvrir d'un voile de décence et de dignité.
Cette anecdote me rappela ce que mon frère avait dit, avec tant de justesse et d'originalité, en parlant de l'indulgence des femmes touti-fait vertueuses , et de la sévérité apparente de celles qui l'étaient moins. « Là, disait -il, Ji où la vertu règne , 1& bienséance est in-
» utile. I»
Nous nous amusions quelquefois, dans nos soiréesà jouer au secrétaire, à faire des énigmes, des charades, des bouts-rimés. Un jour M. Fiu-Herbert me proposa ceux-ci : amour, frotte, tambour, note. Je les remplis ainsi :
De TÎnçt peuples nombreux Catherine est Vamour: Craigoes de l'attaquer j malheur à qui s'y frotte l
La renommée est son iambourt
Et l'histoire son garde- /lo/e.
Celte bagatelle eut beaucoup de succès^. et.peui-
être reçut plus d'éloges que n'en aurait recueillis une belle ode : à la cour et en voyage , on n'est pas difficile.
La gloire acquise et une fortune constante devraient rendre insensible aux traits de l'envie^ et aux sarcasmes que lance perpétuellement la malignité des petits esprits contre les grandes renommées. Cependant l'impératrice était ^ sur ce points semblable à Voltaire; les plus légers coups d'aiguillon blessaient sa vanité : comme elle avait de l'esprit^ elle affectait d'en rire ; mais on voyait bien que ce rire était un peu forcé.
Elle savait qu'alors beaucoup de gens, surtout en France et à Paris , regardaient encore la Russie comme un pays asiatique, pauvre, plongé dans l'ignorance , les ténèbres et la barbarie ; que Ton y affectait de confondre la nouvelle et européenne Russie avec l'asiatique et rustique Moscovie.
L'ouvrage de l'abbé Chappe, qu'elle croyait composé par les ordres du duc de Ghpiseul, lui pesait encore sur le cœur, et son amourpropre était sans cesse tourmenté par la causticité de Frédéric II , qui'se plaisait à parler avec une amère ironie des finances de Catherine , de
•a politique y de la mauvaise tactique de ses troupes, de la servitude de ses peuples et du peu de solidité de sa puissance*
Aussi très souvent cette princesse, faisant allusion à ces traits satiriques , ne nous parlait de son vaste empire qu'en l'appelant son petit ménage : <x Comment trouver- vous, disait-elle, » mon petit ménage? îi' est -- il paa vrai qu'il se ji meuble et s'agrandit peu à peu ? Je n'ai pas 19 beaucoup d'argent , mais^ il me semble qu'il n n'est pas mal employé. »
IFautres fois, m'adressant la parole : « Je pa« n rie, monsieur le eomte, que dans ce moment- >» ci vos belles dames, vos élégans et vos savans » de Paris, vous plaignent beaucoup de voyager M dans le pays des ours , cbez des Barbares, avec » une ennuyeuse czarine. Je respecte vos sa- » vans , mais j'aime mieux les ignorans ; moi , »> je ne veux tout bonnement savoir que ce qui » est nécessaire pour la conduite de mon pètà M ménage. »
t< Votre majesté se divertit à nos dépens, lui » répliquai-J6 ; vous savez mieux que personne » ce que pense de vous la France. Voltaire est » pour votre majesté un assez brillant et clair » interprète de notre opinion et de nos senti-^
24 MÉMOIRïTfi
M mens. Vous pourriez plutôt être quelquefois M mécontente de l'espèce de crainte et de jalou- » sie que donne aux plus grandes puissances » Taccroissement prodigieux de "votre petit me- » nage, n
M Oui, me disait -elle parfois en riant, vous )t ne voulez pas que je chasse de mon voisinage » vos enfans les Turcs ; vous avez là , en vérité, » de jolk élèves; ce sont des disciples qui vous
» font honneur. Si vous aviez de pareils voisins, » en Piémont ou en Espagne, qui vous portas* » sent annuellement la peste , la famine, et s'ils i) vous tuaient ou vous enlevaient tous les ans » une vingtaine de mille hommes , trouveriez- » vous bon que je les prisse sous ma protec- I» tion? Je crois que c'est bien alors que vous me » traiteriez de Barbare, n
Mes réponses sur ce point étaient assez dilE^ cîles; je m'en tirais de mon mieux par les lieux communs du maintien de la paix et de la conservation de l'équilibre de l'Europe.
Au i^ste , comme c'étaient des propos interrompus^ des plaisanteries, et non des conférences politiques, mon embarras à cet égard durait peu, et quelques saillies gaies suffisaient pour me délivrer du pénible soin de couvrir de belles^
ou SOUVENIRS. :i5
phrases une ineffaçable tache; car, à mon avis, c'en était une imprimée sur les grandes couronnes que cette aveugle et fausse politique qui les rend amies et presque tributaires de ces féroces et stupides Maures , Tunisiens, Algériens, Arabes ou Turcs, tour à tour l'opprobre ou l'effroi du monde civilisé.
Avant d'arriver à Smolensk, nos journées furent ainsi partagées : la première à Sélogorodetz, la seconde à Forkhoff, la- troisième à Bejanitsi, la quatrième à Yeliki-Louki, la cinquième àVélijé, la sixième à Smolensk. Indépendamment d'un grand nombre de villages, dans cet espace de cent soixante-douze lieues , nous ne traversâmes qu'un petit nombre de villeS;, Sophie , Rojestwensk, Louga, Forkhoff, Veliki-Louki et Vélijé.
Les plu^ remarquables étaient Forkhoff, dont nous yenonsde parler; Yeliki-Louki, dont le nom signiBe grand arc, /et qui lui fut donné à cause des sinuosités de la rivière Lova , qui passe près de ses murs. Son existence est connue depuis le douzième siècle : dévastée tour à tour par les Novogorodiens, par les princes russes qui se livrèrent si long -temps des combats acharnés, brûlée par eux, ravagée par les Lithuaniens,
elle tomba, daos le seizième siècle, sous le joug du féroce czar Ivan Yasiliéwitz.
Conquise depuis par le roi de Pologne, Battori, elle ne fut rendue à la Russie qu'en i582. Plus tard le faux Démétrius la livra aux flammes; elle resta neuf ans déserte, et fut repeuplée par des Cosaques du Jaîck et du Don, sous le règne du czar Michel Féodorowitz. Elle est fortifiée; la rivière Lova la traverse. Elle contient trois églises. Le commerce des cuirs l'enrichit; on y compte vingt-sept tanneries.
Yélijé contient six cents maisons et cinq mille habitans : long-temps polonaise, elle fut réunie à l'empire avec la Russie -Blanche. Son territoire est fertile en chanvre, en lin et en blé. Elle a un grand commerce avec Riga par la Dwina. On y voyait quatre églises grec^ques, une catholique, et quatre autres consacrées au culte de diverses sectes.
Enfin Poretchié, qui n'a été érigée en ville qu'en 1776. En peu d'années sa prospérité s'accrut tellement qu'on y comptait, à l'époque de notre passage , cinq cents maisons, trois églises de pierre, et plus de trois mille habitans. La rivière Çasplia, qui coule sous ses murs , tombe
ou SOUVENIRS. 27
dans la Dwina. Cette communication avec Riga doit Tenrichir rapidement.
Le nom de Smolensk est imprimé dans le souvenir des Français par de glorieuses victoires et par de grands malheurs. Les flammes auxquelles ses propres habitans vaincus la livrèrent y éclairèrent le triomphe du plus célèbre guerrier des temps modernes, et^ à son retour , les ruines de cette cité en cendres furent le sinistre monument qui marqua l'époque de la destruction de ses armées et de la ruine de l'empire fondé par cet homme extraordinaire^ dont la vie héroïque et courte retrace dans un seul tableau y el en peu d'années, les triomphes x des consuls de Rome , la gloire des législateurs de . l'antiquité , les conquêtes d'Alexandre, de César, de Trajan, de Charlemagne, les désastres de Cambyse, les revers de Charles XII et la triste fin de Prométhée.
Smolensk, capitale d'un gouvernement, ne le cède en ancienneté à aucune ville de Russie ; comme No?ogorod, elle était déjà florissante avant l'arrivée de Rurik.
En 86:1 , Oskold la trouva riche et très peuplée; long -temps indépendante de Kiofi^ et de Novogorod, elle fut soumise à cette dernière
ville par Oleg , et se vit depliis réunie au grandduché de KiofF, lorsque les grands-ducs transférèrent leur trône dans cette dernière cité.
En 996^ le grand Wladimir la donna à son fils^, et dès-lors elle eut ses princes particuliers. Dans le douzième siècle elle fut érigée en évèché.. Long-temps victime des guerres civiles, les Tartares, en i33g, l'ajBsiégèrent de concert avec le grand - duc de Moscou ; ils ne purent la prendre, mais ils dévastèrent son territoire.
Peu d'années s^près, la peste la dépeupla totalement; elle devint la proie de plusieurs princes et grands-ducs, qui se l'enlevèrent tour à tour. Les Lithuaniens la conquirent dans le seizièmesiècle, à la fin duquel on la fortifia. Dans le dixseptième siècle , le roi de Pologne , Sigismond , s'en rendit maître ; mais elle fut reprise par le czar Alexis Mîchaélowitz , et réunie pour tou-^ jours à. la Russie.
Smolensk est située sur la pente de la rive gauche du Dnieper ou Borysthène , et ilivisée en deux parties ; elle est entourée par une forte muraille et défendue par une citadelle* Ses murs ont près de deux lieues de circonférence*
On y remarquait d'assez beaux bàtimens occupés par les tribunaux, par l'archevêque^ par
ou SOUVENIRS. 29
le gouverneur ; un couvent d'hommes, et deux monastères de filles; sept églises en pierre, cinq en bois; une très belle cathédrale.
On me dit que sa population s'élevait à douze mille âmes. Hors de la ville , on voyait d'assez grands faubourgs , contenant plus de six cents maisons. Le commerce de Smolensk avec Riga et avec la Pologne était , à l'époque où je la vis, dans une grande activité , qui a du prendre un prompt développement par les progrès de la culture et de la civilisation des provinces méridionales de l'empire.
Smolensk se trouve à six cent quatrervingtneuf verstes de Pétersbourg et à trois cent cinquante de Moscou (quatre verstes font à peu prés une lieue). Les deux parties de cette grande ville communiquaient entr'elles par un pont flottant.
Le gouvernement de Smolensk est compté au nombre des plus riches provinces de l'empire. Sa richesse, due à l'agriculture , est moins sujette que toute autre aux vicissitudes qu'éprouve la richesse industrielle dans les empires despotiques.
Les fruits et les grains de toute espèce que produit cette montrée ne peuvent manquer de
débouchés ^ puisque Smolensk est le point central de la communication établie entre la mer Noire et la mer Baltique.
Une noblesse nombreuse habite Smolensk, et y remplit les principales charges de l'administration. La partie qui ne se trouve ni noble ni esclave , est marchande. Sous le règne de Catherine, les limites de la servitude ont été peu à peu resserrées , et celles de la liberté se sont progressivement étendues.
La position de cette ville est très pittoresque : la beauté du Dnieper, la rapidité de ses eaux, qui annoncent presque dès sa source la majesté qu'il déploie à Kioff , et qui s'accroît jusqu'à sa chute dans le Pont-Euxin, l'escarpement de son rivage, les bàtimens en amphithéâtre qui le décorent, les ravins inégaux que la nature a placés dans les flancs de cette montagne, les maisons, les jardins, ]es vergers dont ils sont ornés, offrent le point de vue le plus singulier au voyageur qui , franchissant les voûtes hardies de ses ponts , aperçoit au-dessous de lui, au fond d'un abime , cette ville artistement dessinée.
La neige qui couvrait encore la terre ne nous permit de voir ce tableau piquaftt qu'à travers
ou SOUVENIRS. 3l
un voile; cependant, malgré cette enveloppe uniforme et triste, il était impossible de ne pas être frappé du changement de sol, dés qu'on quitte le gouvernement de Pétersbourg , et surtout depuis une chaîne de hauteurs qui s'élève après Porkhoff, et qui offre un point d'autant plus remarquable, que c'est du sein de cette chaîne que prennent leur source la Dwina, le WolgaetleBorysthène, versant leurs eaux, l'une dans la mer du Nord , les deux autres dans la mer Caspienne et dans la mer Noire.
Néanmoins , comme on y arrive de tous côtés par une longue pente presque insensible , ces hauteurs ne paraissent à l'œil que des collines, quoique ce soit peut - être un des points les plus élevés de l'Europe.
Nous avions parcouru près de deux cents lieues en six jours : l'impératrice était fatiguée. Cependant il était difficile de voyager, dans une saison plus rigoureuse, avec plus de commodité, de promptitude, de magnificence et de plaisirs : le froid avait disparu sous la multitude des précautions; la distance avait été absorbée par la légèreté des traîneaux , et la longueur des nuits effacée par la clarté des immenses bûchers allumés de trente en trente toises.
Mais comme il fallait partout tenir une cour, être en représentation, examiner les ëtablissemens , donner des audiences, recevoir des plaintes, remédier a des abus, donner des leçons utiles et des récompenses encourageantes, il restait peu de momens pour se délasser.
En voiture même l'impératrice, qui ne se reposait de régner que pour travailler à plaire, faisait une dépense continuelle de grâce, d'esprit et de gatté, genre d'occupation très aimable, mais qui ne peut se soutenir si long-temps sans quelque fatigue.
Catherine résolut donc de s'arrêter trois jours à Smolensk; ce qui retarda notre arrivée à Kioti, où une foule de voyageurs de toutes les parties de l'Europe l'attendaient.
Sa majesté , après avoir rempli ses devoirs religieux à la cathédrale, se renferma dans son palais; mais le lendemain elle reçut la noblesse, les autorités, la corporation des marchands , le clergé , et donna le soir un grand bal , où trois cents dames , richement parées , nous prouvèrent les progrès qu'avait faits déjà, dans les provinces de l'empire, l'imitation du luxe, des modes et des grâces qu'on admire dans les plus brillant^ cours de l'Europe. La superficie en
ou SOUVENIRS. 33
toat ofl5rait l'image de la civilisation; inais> sous cette écorce légère, l'observateur attentif retrouvait encore facilement la vieille Mos-« covie.
L'archevêque de Mohiloff vint faire sa cour à l'impératrice. Je fus surpris de sa tournure plus martiale qu'ecclésiastique, a Ne vous en ji étonnez pas, me dit Catherine : il a été long- » temps capitaine de dragons; en cette qualité, » je vous conseille de vous confesser à lui. >i
Le bon prélat nous prouva qu'il se ressouvenait encore de son ancien métier; car il nous accompagna à cheval jusqu'à KiofT, en faisant an galop ses trente-cinq lieues par Jour, sans se plaindre ni de la fatigue ni de la glace.
Je vis avec plaisir la fin de ces troia journées > qu'il plaisait à l'impératrice d appeler jours de repos 9 etquj, étant sans relâche employées aux audiences et à la représentation , me semblaient bien pins fatigantes que les jours de voyage.
N« vdait-il pas bien mieux , en efiet, se voir trainé rapidement sur la glace dans une douce et large yoiture, étant bien assis, vêtu commodément, et avec une société aimable, instruite et gaie, que de rester debout et en grand habit pendant toute une matinée et une partie de 3» 3
raprès-midi, au milieu de vastes salons, à re-* cevoir des corporations, à écouter de longues et flagorneuses adresses, et de plus à entendre dans une église grecque la monotone mélodie du plain-ehant?
Remarquez que dans ces églises l'usage des messes basses et courtes n'existe pas, et qu'il est défendu de s'asseoir; ce qui au reste serait impossible, parce qu'on n'y trouve ni bcmcs ni chaises. Il faut avouer que les Latins prennent un peu plus leurs aises que les Grecs pour suivre la voie du salut. Les offices du rit grec sont bien plus longs^ que les nôtres; enfin nous n'avons qu^un carême, et ils en observent quatre chaque année.
Nous nous remîmes en route, et, après dix jours de marche, nous arrivâmes, le 9 février 17^7, à Kioff, antique capitale des premiers czars de Russie. Cette ville est située sur le 3orysthène, à près de quatre cents lieues de Pétersbourg. C'était le terme de la premûère partie de notre voyage, et nous devions y séjourner jusqu'au moment où la fonte des glaces laisserait libre la navigation du fleuve; ce qui probablement ne pouvait pas arriver avant la fin d'avril.
ou S(IUVE9IBS. 55
De Smolensk à Kioff, malgré l'unirosmitédea aspects qu'une neige épaisse offrait à nos re-h gards, il était feoile de s'apercevoir que les villages étaient plus nombreux et plus peuplés ^ à mesure que nous descendions vers le n^di. Avant d'arriver à Kioff ^ nous Inversàmas dix villes : Mscislaff^ Tscberikoff, Novomest, Sla^ rodoub^ Novogorod -^Severski y Souiiii^, Betz^ na, Tscbernigoffy féym, Koiélits.
Nouift vîmes à Mscislaff deux couvris catholiques et une grande école <k jésuites. Cet ordre ^ exilé dé tous les royaumes de l'Europe^ avait conservé un asile en Russie; oo ne croyait point que les intrigues de tes moines pu3sent y être dangereuses ^ puisqu'ils ne pouvaient sortie des deux ou trois villes qu'on leur avait assignées pour leurs résidences.
D'ailleurs^ comment aurait-*on pensé que leur influence politique eu religieuse pût s^é tendre dans un pays* où le souverain ^ la cour^ la no-i blesse et le peuple^ étaient si fortement attachés à une Église séparée depuis tant de siècles de l'Église romaine ?
Mais^ après la mort de Catherine^ on n'imita point sa prudence prévoyante : les jésuites , à forée de souplesse et d'intrigues^ obtinrent l'an*-
S6 MÉMOlllKS
torisàtioB de filtrer dans l'intérieur de Tempire; fl s^en établit même à Pétersbourg et à Moscou; et comme rien ne peut arrêter Tambition de cette milice turbulente ^ si funeste à tous les gouYernemens qui l'ont protégée, elle a trouvé le moyen, par ses sourdes menées et par son mystérieux prosélytisme, de semer la désunion dans pluisiears familles , et de donner au gouvernement des inquiétudes fondées. Enfin la patience de l'empereur Alexandre s'est lassée , et ee monarque, peu d'années avant sa mort, a chasse de ses États cette pernicieuse et incorrigible congrégation.
Msaislaff , comme toutes les autres villes que nous avion» parcourues, n'offrirait, à celui qui voudrait en connaître l'histoire, qu'une suite non interrompue de calamités causées par les rivalités de» Lithuaniens, des Tartares, des Polonais , des princes russes qui les conquéraient , les perdaient et les rava]g»eaient tour à tour.
Dans le dix-huitième siècle, le territoire de Mscislaff devint le théâtre delà guerre entre les Russes et les Suédois; enfin, en 1772, elle rentra avec la Russie-Blanche sous la domination des Russes.
Nous vîmes encore à Kritschefi^ une école te-
ou SOOYBHIRS. $7
nue par des jésuites. En 1708, près de cette Tille y Charles XII traversa la rivière de Soja pour se rendre à Pultawa^ où la fortune^ jufrque-4à toujours favorable ^ devait si cruellement détruire ses illusions ^ renverses sa puissance et ternir sa gloire.
A Tscherikoffy Firapératrice a permis aux juifs de temr une école et d'avoir une syna** gogue.
Novogorod-Severski ^ bâtie par le grand-due Jarosiaff, dans lé onzième siècle^ est située sur laBesna. Elle fut appelée Severski , c'est-à-dire septentrionale f parce que les Sarmates, peuples du Mord^ étaient venus habiter dans son voisinage sur les bords de la Desna. Elle est riche, peuplée et commerçante.
Partout l'impératrice , loin de se borner à des phrases banales , questionnait avec soin les au-* tOTÎt4iy les évéques, les propriétaires:, les mar-i - ckands, sur leur situation, leurs moyens, leurs ToeinL et leurs besoins : c'était ainsi qu'elle se faisait aimer et qu'elle laissait à la vérité quelque issue pour arriver près d'elle , pour lui découvrir les^ énormes abus que tant de gens étaient intéressés à lui cacherv
« On en appiSend plus^ me disait -elle un
58 MÉMOIKES
» jour, en parlant à des ignorans de leurg pron près -affaires , qa'eii s'adressaot aux savans ^ >i qui n'ont que des théories , et qui seraient H honteux de ne pas vous répondre avec de » ridicuks assertions sur ded choses dont ils » n*ont aucune connaissance positive* Que je les A plains, ces pauvres ëavans! iis n'osent jamais
V prononcer ces quatre mots : je ne sais pas p » qui sont si commodes pour nous autres igno^- >)- rans, et qui nous empêchent paiibis de pfen- D dre de dangereuses décisions; car, dans le )» doute, il vaut mieux ne rien faire que de mal
V fafre. »
A ce propos , elle me racionta un trait fort singulier -de M. Mercier de La Rivière, écrivain d'un talent distingué. M. de La Rivière , an* cien intendant à la Martinique, avait publié à Paris un ouvrage qu'on estime encore aujour^ d'hui ; il était intitulé : de V Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques^ Ce livre obtint . un brillant succès par sa conformité aui( principes des économistes, qui étaient alar$ fort en vogue.
Comme Catherine II désirak connaître leur système, elle avaitAit inviter ce publitiate ^ faire un voyage en Russie, en l'assurant qn'il y
ou SOUVENIRS. 39
receyrait une juste indemnité pour ta complaisance. C'était à l'époque oà Catherine devait faire son entrée solennelle à Moscou ; elle lui fit dire de Tatlendre dans cette capitale.
m M. de La Rivière» me dit l'impératrice^ se M mit en route avec promptitude; et^ dès qu'il n fut arrivé » son premier soin fut de louer trois M maisons contîguês, dont il changea précipi* m tamment toutes les distributions , convertis^ » sant les salons en salles d'audiences^ et les » chambres en bureaux.
>i Le philosophe s'était mis dans la tète que M je l'avais appelé pour m'atder à gouverner M l'empire, et pour nous tirer des ténèbres n de la barbarie 'par l'expansion de ses lu-^ » miéres. Il avait écrit en gros caractères éur M les portes de ser nombreux appartemens { j» département de Vintérieur^ département du » commerce y département de la justice ^ dé" n partemeni des fonces , bureaux des imposé^ » ttons, etc. ; et en même temps il adressait à » plusieurs habîtans russes ou étrangers , qu'on M lui indiquait comme doués de quelque m$^ s troction, l'invitation de lui apporter leurs » titres pour obtenir les emplois dont il les croi- » rait capables.
M Toat eeci faisait un grand bruit dans Mos- » cou, et comme on savait que c'était d'après » mes ordres qu'il avait été mandé, il ne man- » qua pas de trouver bon nombre de gens cré- A) dules, qui d'avance lui faisaient leur cour.
» Sur ces entrefaites j'arrivai, et cette co- H médie finit. Je tirai ce législateur de ses H rêves; je m'entretins deux ou trois foia avec >f lui de son ouvrage, sur lequel j'avoue qu'il M me parla fort bfen; car ce n'était pas l'esprit M qui lui manquait. La vanité seule avait mo- H mentanément troublé son cerveau. Je le dé- D dommageai convenablement de ses dépenses. M Nous nous séparâmes contens; il oublia ses M songes de premier ministre , et retourna dans » èon pays en auteur satisfait > mais en philosoi» pbe un peu honteux du (aux pas que son or* j» gueil lui avait fait faire, m
Ce fut en faisant allusion à cette anecdote que l'impératrice écrivit à Voltsdre : k M. de » La Rivière est venu ici pour nous législater. i) Il nous supposait marcher à quatre pattes, » et très pdiment il s'était donné la peine de » venir de la Martinique pour nous dresser sur » nos pieds de derrière* »
C'était le célèbre Diderot qui avait inspiré à
ou SOOYEIflRS. - 4l
cette princesse le désir de coDii&itf<& M. de La Riyière. Diderot lui-même vint à Pétersbourg. Il plut beaucoup à Catherine par la vivacité de son esprit, par Toriginalité de son génie et de son style y par sa véhémente et rapide éloquence.
Ce philosç^he, qui ne méritait p^pt-ètre guère ce beau nom, puisqu'il était intolérant dans son iocréddlité et presque ridiculement fanatique du néant, aurait dû pourtant moins qu'un autre, avec son âme de feu, croire que celle âme n'est que matière.
Au reste , son nom semble avoir survécu à la plus grande partie de ses écrits. On les vante pltts qu'on ne les lit. Il parlait bien mieux qu'il n'écrivait : le travail refroidissait son inspiration ; dans ses livres il est fort au-desseus de nos grands écrivains; mais, dans sa conversation , il était doué d'une chaleur qui entfainait ; la force desexpressi<»s qifil trouvait sans les chercher, ne laissait pas le temps d'apprécier la justesse ou la fausseté de sa pensée; on la croyait grande parce qu'elle était édatante et revêtue d'images : c'était le génie du paradoxe et le prophète dq matérialisme.
« Je m'entretins long-temps et souvent avec
4^ MÉMOIBES
D lui y medfsail Catherine , mais avec plus de M ctiriésité que de profit. Si je Favais cru, tout >i aurait été bouleversé dans mon empire; lén gislatioût administration ^ politique , finann ces, j^urais tout renversé pour y substituer » d'impraticables théories.
M C4|>endant , comme je Fécoutais plus que A> je ne pariais , un témoin qui serait survenu D nous aorait pris tous deux/ lui pour un sen vère pédagogue, et moi pour son humble M écoliére. Probablement il le crut lui-même; » car au bout de quelque temps", voyant qu'il ji ne s'opérait dans mon gouvernement aucune M des grandes innovations qu'il m'avait conseil- » léts,'il m'en montra sa surprise avec mue » sorte de fierté mécontente*
» Alors, lui parlant franchement, je lui dis : » Monsieur Diderot, foi entendu avec le pius » grand plaisir tout ce que votre brillant esprit n vous a inspiré; mais aoec tous vos grands prin* » cipes, que je comprends très bien, <m ferait n de beaux livres et de mmi^aise besogne. F^(H*s t) oubliez dans tous vos plans de réforme la dif » fërence de nos deuos positions : vous, vous ne » travaillez que sur le papier, qui souffre toutj M il est tout uni, souple, et n'oppose d'obstacles
ou SOUVENIRS. 43
M ni à votre imagination ni à votre plume; M tandis tjfue moi y paupre impératrice ^ je tra^ » vaille sur la peau humaine, qui est bien aur^ » tremenl irritable et chatouilleuse.
n Je suis persuadée que déa-lors il me prit en m pitié y me regardant comme un esprit étroit » et Tulgaire. Dès ce moment il ne me parla m pl«8 que de liilérature^ et la politique dis^ m parut de nos entretiens. >i
Malgré ce peu de succès , Fauteur du Père de famdle, de la Fie de Sénèque, et l'un des foudateurs d'un grand monument^ V Encjrclopédiey eut plus à se louer de la Russie que de la France; car dans son pays il fut jeté en prison y tandis que l'impératrice acheta cinquante mille francs sa bibliothèque qu'elle lui laissa^ et fit pour lui l'acquisition d'une maison à Paris.
Je ne crois pas hors de propos de donner ici ^ à l'tppui de cette anecdote, les extraits de deux lettres de Catherine à Voltaire ^ et de la réponse de œluî-ci :
ti Monsieur, ma tète est aussi dure que nfion » nom est peu harmonieux. Je répondrai par » de la mauvaise prose à vos jolis vers. Je n'en » ai jamais fait, mais je n'en admire pas moins
M poar cela les vôtres. Us m*ont si bien gâtée , j» que je ne puis presque en souflîir d'autres. » Je me renferme dans ma grande ruche : on ne » saurait faire différens métiers à la fois.
» Jamais je n'aurais cru que l'achat d'une bi- 1) bliothèque m'attirerait tant de complipiens. M Tout le monde m'en fait sur celle de M. Di- » derot. Mais avouez, vous à qui l'humanité en » doit pour le soutien que vous avez donné à M l'innocence et à la vertu dans la personne des M Calas, qu'il aurait été cruel et injuste de sén parer un savant d'avec ses livres. »
▲UTEB LETTRE DE CATREEINE.
(f La lueur de l'étoile du Nord n'est qu'une » aurore boréale. Les bienfaits répandus à quet- » ques centaines de lieues , et dont il vous plait » de faille mention, ne m'appartiennent pas. » Les Calas doivent ce qu'ils ont reçu à leurs » amis; M» Diderot la vente de sa bibliothèque, M au sien ; mais les Calas et les Sirven vousi doi- » vent tout. Ce n'est rien que de dcmner un peu }} à son prochain de ce dont on a un grand su-^ n perflu ; mais c'est s'immortaliser que d'être » l'avocat du genre humain , le défenseur de » l'innocence opprimée, j»
oa souTSNiRs. 45
méPoirsE de toltaire.
(V Que votre majesté impériale me pardonne. n Non , TOUS n'êtes point Y aurore boréale; vous » êtes assurément Tastre le plus brillant du n Nord f et il n'y en a jamais eu d'aussi bien-« j» faisant que vous. Andromède , Persée et Ca- » listo, ne vous valent pas. Tous ces astres-là ji auraient laissé Diderot mourir de faim. Il a » été pereéeuté dans sa patrie^ et vos bienfaits » viennent l'y chercher. »
Tous les souverains de ce temps voyaient nos parlemens -accuser et condamner les ou* vrages hardis des philosophes y et cependant ils courtisaient ces mêmes philosophes ^ qu'ils re-* gardaient comme les dispensateurs de la renommée. Catherine et Frédéric suvlout étaient insatiables de célébrité/ et^ comme les dieux de VOlympe , ils aimaient à s'enivrer d'encens ; c'était pour eni obtenir qu'ils le prodiguaient eux-mêmes à Voltaire ^ à Rousseau^ à Raynal ^ à D'Alembert et à Diderot.
On 41 beau faire, 01^ vit dans l'atmosphère de sdD siècle ; on est entraîné par son tourbillon ; et ceux mêmes qui se sont tant affligés de sa marche , ent été les premiers à l'accélérer.
Toute la noblesse suivait leur exemple, et ce n*est qu'après avoir ainsi consolidé les fondations de l'édifice d'un nouvel ordre social, qu'ils ont conçu le projet chimérique de le renverser, oubliant que l'esprit humaiil, comme le temps, marche toujours en avant et ne recule jamais.
On peut arranger le présent, embellir l'avenir ; tout dans la nature peut se modifier, hors le passé , qui ne doit jamais renaître ; c'est pour nous le véritable néant, une ombre qui n'a d'existence que dans nos souvenirs,
La crainte très raisonnable que montrait Catherine Il pour tout ce qui pouvait Tentrainer dans là route périlleuse des innovations, m^ rappelle là colère qu'elle m^exprima contre un pauvre médecin de son empire , M. Samoïloff, qui venait de s'aviser, me dit-elle^ de traiter la peste comme la petite vérole , et de l'inoculer dans l'espoir de l'afiajblir graduellement : il en avait fait Fessai sur lui-même, et se l'était donnée plusieurs fois; il démandait la permission de généraliser cette dangereuse expérience ; le bon docteur, au lieii de pension et de brevet d'invention , reçut la semonce que méritait sa charitable folie.
ou SOVYBRIBS. lyj
Ce fat le maréchal Romanzoff, gouverneur de la province, qui reçut à ses limites l'impératrice. Ce vieux et célèbre guerrier partait sur ses traits l'empreiate de soo caractère : on y voyait ce mélange de modestie et de fierté qui annonce toujours le vrai mérite \ mais il y perçait aussi une teinte d'amertume et de mécontentement excités en lui par les préférences et par rinunense crédit accordés au prince Potemkin.
La rivalité de commandement divisait ces deux généraux; c'était une lutte constante entre la gloire et la faveur, et^ comme il n'arrive que trop souvent, la faveur triomphait toujours.
Le maréchal n'obtenait rien pour son gouvernement; ses travaux languissaient; ses trour pes n'avaient que de vieux habits ; ses officiers sollicitaient en vain de l'avig^cement : toutes les grâces, tous les encouragemens . pouvaient sur les années que commandait, sur )es provinces que gouvernait le favori premier ministre.
L'impératrice trompée ' attribuait à* l'indolence du maréchal le triste état où elle trouvait ses troupe^ , ses ouvxagas et son administration , tandis qu'elle louait avec enthousiasme la si tuar^
tion florissante des gouvernemem du prince et la rapidité magique de ses créations.
D'ailleurs Catherine était reine et femme : l'ancien favori la louait, la remerciait perpé* tuellement; le vieux gagneur de batailles se plaignait toujours : aussi elle attendait le retour de l'un avec impatience et n'écoutait l'autre qu'avec humeur.
En approchant de KiofF, on éprouve cette sorte de respect qu'inspirent toujours les débris des temps antiques» La situation pittoresque de cette vieille cité ajoutait à cette impressi^i : en la voyant , oii se rappelait qu'elle avait été le fragile berceau d'un empire immense , long* temps plongé dans les ténèbres, et qui, depuis un siècle , ejx est sorti si colossal et si formidable.
Ce fut des murs de KiofF que partirent les premières armées qui ébranlèrent le trône des empereurs d'Orient , et les princes qui eafoncèrent leurs lances dans les portes dorées de la ville de Constantin. Ce fut à Kioft* qu'aune princesse grecque porta le flambeau de l'Évangile, qui se répandit avec rigidité jusqu'aux contrées glacées du pôle. Ce sera peut-être enfin de Kioff que s'élanceront les armées vengeresses qui
ou SOUVfilCIRS. 49
chasseront d'Europe les féroces musulmans , et qui par là favoriseront les efforts de rhéroîque Grèce ^ trop long -temps abandonnée au joug intolérable et à la féroce cruauté de ses oppresseurs.
Le nom de Kioff, suivant M» Tatischeff , vient du mot sarmate khi^ qui veut dire montagne. Elle est effectivement bâtie sur des hauteurs assez escarpées. Suivant d'autres auteurs^ un prince slave, Kii, lui donna son nom. On fait remonter sa fondation à l'an 43o. Tributaire des Kozars, elle secoua leur joug sous le régne d'Oskold et de son successeur OIeg : depuis ^ elle .resta sous la domination des princes russes.
A la fin du dixième siècle, son territoire fut ravagé par les Petschenegues. Peu d'^années après, un usurpateur s'en empara; mais il en fut chassé définitivement en loSy, par le grand-^ duc Jaroslaff-Wladimirowitz, qui la déclara capitale de l'empire de Russie.
Cet empire fut, plus long-temps que tous les autres États de l'Europe, en proie à l'aiiarchie causée par la discorde perpétuelle des grands. Plusieurs princes se disputèrent la possession de Kioff, la pillèrent, la brûlèrent, la perdirent et la reprirent tour à tour.
5o MEMOIRES
En 1259, le khan desTartares, Batti, s'empara de cette capitale. Les musulmans en restèrent les maîtres pendant quatre-vingts années. £Ue fut momentanément reprise par les Lithuaniens; mais le khan de Crimée, Menguireï, la prit, démolit ses fortifications, et emmena tous ses habitans en esclavage.
Dans le dix-septiéme siècle , elle tomba sous le pouvoir des Polonais. Le czar Alexis Michaolowitz l'enleva au roi de Pologne, Casimir; enfin, par le traité de 1686, elle fut rendue définitivement à l'empire de Russie.
Kiofi^ est située au bord du Dnieper, sur une colline qui s'élève perpendiculairement , en quelques endroits, à quarante sagënes ou toises au-dessus du niveau de Teau ; ce qui lui donne un aspect très imposant lorsqu'on la voit de la rive opposée, et lui conserve une apparence de son ancienne majesté.
On peut juger de cette antique splendeur par la description qu'en fait un auteur du onzième siècle : elle contenait déjà trois cents églises; on y tenait trois foires par an, et sa population , dit cet écrivain , nommé Eggard , était innombrable. Cent ans après, un incendie la dévasta et y détruisit six cents églises.
ou SOUVENIRS^ 5l
Elle occupait encore, lorsque je la \i$, un vaste terrain ,^ mais qui n'offrait à nos regards qu'un bizarre mélange de ruines majestueuses, de misérables baraques , de quelques vastes couvens, de plusieurs églises à clochers dorés , et de nombreux palais ou bâtimens en pierre commencés, mais dont la plupart étaient loin d'èlre achevés.
Le terrain sur lequel Kioff est bâtie la divise naturellement en trois parties : l'une est com-^ posée de la forteresse de Petschersky et de ses fauboui^; la seconde contient Tancienne ville; et la troisième, les nouvelles maisons construites dans les fonds qui se trouvent près du Borysthène : on appelle ce dernier quartier Podol ; quelque^uns le nomment KiofF inférieure; cha* cune de ces parties est entourée ^e rempart^ qui communiquent entr'eux par des retranchemens.
Petschersky est défendue par de bons ouvrages : on voit dans cette forteresse un magniGque couvent de moines, fondé en 1160; son antiquité et les restes mortels de plusieurs martyrs conservés dans ses vastes catacombes , l'ont rendue un objet de dévotion : il y vient de rtombreux pèlerins.
L'ancienne KiofF est située sur la montagne du côté du nord , et séparée de la forteresse par un profond fossé. C'est là qu'on voit la cathédrale dédiée à sainte Sophie , et près de cette église le monastère de Saint«-Michel.
Au pied de la montagne , sur un terrain uni et au bord du fleuve, le quartier de Podol, ou Kioff inférieure y est habité par les bourgeois et vivifié par les marchands. Nous y avons remarqué le monastère de Bratski, dans lequel est une école où l'on enseigne le grec, le latin, le français et l'allemand^ ainsi que les élémens des science».
Les environs de Kioff sont parsemés de plu*^ sieurs emkitages et monastères, dont les silu^-^ tions sont agréablies et variées ; on y distingue entr'autres le monastère de Vouidoubets, dont le nom rappelle une antique tradition» Le prince Wladimir, disent les vieilles chroniques , ayant reçu le baptême , résolut de détruire les temples païens et les idoles ; il ordonna donc de traîner l'idole principale , qui se nommait Peroun^ jusqu'au bord du Dnieper, et de la jeter dans ce fleuve.
Le peuple , attaché par son ancienne superstition au culte de cette idole , éclatant en san-
glots^ et suivant en foule sur la rive Fidole , que le courant emportait, lui criait : Përourij JPéroun, "vouidoubejry c^est-à-dire : Péroun^ Pé-^ roun , sors de l^êau^
Or, par Teffet du hasard, l'idole s'arrêta prés du rivage, à l-endroit où l'on bâtit le mo« nastère dont nou» parlons ;ce qui depuis rendit toujours ce lieu sacré pour le* peuple créjdule : les moines favorisèrent cette superstition en donnant le nom de Vouidoubets à l'église et au couvent fondés sur la plage où l'idole Péroun s'était arrêtée.
Lorsque nous eûmes viiité cette vieiire capi^ taie et tous lea sites de ses envinms , l'impératrice voulut savoir quelle impression leur aspect avait produite sur M. de Cobentzel, sur M. Fitz- Herbert et sur moi ; et depuis elle répéta plusieurs (bis, en riant, que 1» diversité de nos réponses pouvait donner une assez juste idée du genre d'esprit des trois nations que nous représentions près d'elle*
« G)mment trouvez -vous la ville de KiofF? » dit-eUe au comte de Cobentzel. « Madame, n répliqua le comte avec le ton de l'ènthou* n siasme, c'est la plus belle, la plus imposante » et la plus magnifique ville que j'aie vue. »
M. Fitz-Herbert répondit à la même question : w En vérité, c'est un triste lieu ; on n'y voit que » des ruines et des masures. » Interrogé à mon tour, je lui dis : « Madame, Kioff nous offre le H souvenir et l'espoir d'une grande ville. »
On avait construit pour rimpératrice un palais vaste, élégant; il était richement meublé. Cette princesse y reçut les hommages du clergé, des autorités, du corps de la noblesse, de celui des marchands, et des étrangers qui s'étaient rendus à Kioff en grand nombre , attirés par la magnificence et la nouveauté du spectacle qui devait y frapper leurs regards.
En effet, l'œil étonné y voyait à la fois une cour somptueuse, une impératrice conquérante, une riche et belliqueuse noblesse , des princes et des gi*ands fiei^ et fastueux, des marchands en longues robes, avec de grandes barbes, des officiers de toutes les armes ; ces fameux Cosaques du Bon richement vêtus à l'asiatique, et dont l'Europe a'a que trop connu récemment les longues lances, la bravoure et l'indiscipline ; des Tartares, autrefois dominateurs de la Russie, et maintenant humblement soumis au joug d'une femme et d'une chrétienne; un prince de Géorgie pointant au pied du trône de Cathe-
ou SOUVENIRS. 55
rioe les tributs du Phase et de la Golchide; plusieurs envoyés de ces nombreuses tribus de Kirghis , peuple nomade , guerrier , souvent ▼aincu^ jamais dompté; enfin ces sauvages Kalmoucks, véritable image de ces Huns dont jadis la difformité inspirait autant d'effroi à L'Europe que le redoutable glarve de leur féroce mo* narque Attila.
Celait tout l'Orient accouru pour voir la moderne Sémiramis recevant les hommages de tous les monarques de l'Occident. C'était comme un théâtre magique où seodïlaient se mêler et se confondre l'antiquité et les temps modernes^ la civilisation et la barbarie, enfin le contraste le plus piquant des mœurs, des figures, des costumes les plus divers et les plus opposés.
L'impératrice, toujours régulière dans ses habitudes, donna, comme partout où elle s'était arrêtée, un magnifique bal aux habitans de Kîoff^ J'avais espéré pendant ce long voyage que je pourrais visiter en détail , à la suite de cette princesse , les établissemens et les sites des différentes contrées que nous traversions. Impatienté d'être déçu dans cette espérance , il m'échappa de dire avec humeur qu'il était bien contrariant de faire tant de chemin pour ne voir jamais
qu'une cour, pour n^entendre jamais que des messes grecques, et pour n'assister qu'à des bab.
Catherine le sut et* me dit : ir On m'assure >i que vous me blâmez de traverser mon em-r
» pire pour ne donner dans, toutes les villes que » des -audiences et des fêtes ; mais voici mes » raisons : je ne voyage point pour voir les » lieux, mais bien pour voir les hommes ; je » connais assez, par des plans, par des descrip-! » tions, tout ce matériel qu'une course rapide » ne me laisserait pas le temps d'examiner. Ce » qui m'est nécessaire, c'est de donner aux » peuples le moyen de s'approcher de moi, » d'ouvrir accès à leurs plaintes, et de faire » craindre à ceux qui peuvent abuser de mon » autorité que je ne découvre leurs erreurs, » leurs nég^ligenees ou leurs injustices. Voilà » le proCt<iue je prétends tirer de mes voyages; n leur seule annonce fait du bien : ma maxime » à moi est que rœiï du maître engraisse les » chevaux^ »
Comme nous avions prévu que nous pourrions être forcés de séjourneir un ou deux mois à KiofF, nous avions ordonné, Cobentael, Fitz-Herbert et moi, à nos gens de venir nous y rejoindre pour
ou ^OUYSMJRS. 5j
mouB donner la possibilité de représenter conve* nablement^ de tenir maison et de recevoir les personnes distinguées du pays^ ainsi que les étrangers. Mai» nos précautions et nos préparatifs furent inutiles, et nous nous vîmes obli-* gés de ][«nToyer tout notre monde : Fimpératrice avait absolument voulu que pendant tout le cours de ce voyage nous fussions défrayés par elle.
En arrivant dans une très belle maison qui m'était assignée, j[e la vis remplie de provisions de toute espèce : l'impératrice y avait envoyé maître d'hôtel, valets de chambre, cuisiniers, officiers^ valets de pied, cochers, voitures, pos« tillons, une belle argenterie, de superbe linge, plusieurs services de iK>rcelaine, des vins exquis; de sorte que rien ne manquait pour tenir l'état le plus splendide. Elle avait défendu qu'on nous lûssàt rien payer. Ainsi, tant que ce grand voyage dura , il ^e nous fut permis de faire d'autres dépenses que celles des présens qu'il nous semblait convenable d'offrir aux prbprié-^ taires des maisons oi^ on nous logeait, et qui devaient être proportionnés au rang et à la qualité de nos hôtes.
Nous nous conformâmes aux intentions de
Catherine; et, de même que j'avais pendant quelques jours dans la Pologne vécu en palatin polonais, je tins à Kioff ma petite cour pléniére comme un boîard russe ou comme Tun des descendans de Rurik et de Wladimir.
Les jours où rimpératrice ne nous invitait pas à sa table, c'est-à-dire à peu près deux fois par semaine, nous donnions chez nous de grands diners; mais, au bout de quelque temps, la contrariété de vivre ainsi séparés nous lit pren«dre une autre résolution : nous convînmes de nous réunir tous les trois dans la maison du comte de Gobent^el , qui était, vaste et très commode, pour inviter à la fois un grand nombre de convives ; ce qui fut beaucoup plus agréable pour nous. L'ennui de* faire les honneurs de Kioff à tant d'étrangers nous sembla moins lourd à supporter en commun que séparés. D'après cet arrangement, je ne dinais plus chez moi que lorsque j'étais incommodé, ou quand je voulais recevoir un petit nombre d'amis.
Je revis avec un vif plaisir mêlé de reconnaissance le comte de Stackelberg , arrivant de Varsovie, et qui se montra charmé de ipes succès, dont il pouvait en vérité s'attribuer une
OD SOUVENIRS. 5g
grande partie. Mais quelle différetice je trouvai en lui I c'était une autre personne : le fier et somptueux vice-roi de Pologne était devenu en Russie un courtisan presque confondu dans la foule; il me semblait voir un prince détrôné.
Cependant, quoique le prince Potemkin et les autres ministres fussent parvenus à le faire traiter froidement par l'impératrice, il se lirait avec assez de dignité de cette fausse position. L'habitude de dominer lui avait fait contracter une gravité dans le maintien et une lenteur dans ses récits qui semblaient assez étranges à la cour, mais qui indiquaient suffisamment un homme puissant, long-temps accoutumé à inspirer le respect et à commander le silence.
Les Polonais arrivaient en foule, plus certainement par crainte que par affection pour la dominatrice du Nord. On voyait briller parmi eux les comtes Branitski, Potocki, Mnicheck, le prince Sapiéha, la princesse Lubomirska.
A cette époque, le bruit s'était répandu que dix régimens russes devaient entrer prochainement dans l'Ukraine polonaise, ce qui jetait l'alarme en Pologne.
Les étourderies commises assez récemment par plusieurs jeunes Français en Russie , et la
6o MÊMOIHEif
crainte de voir leur légèreté conti^aricr le des^ sein que j'avais formé de rapprocher la Russie de la France, et de détruire les vieux préjugés enracinés dans Tesprit de Timpépatrice contre nous y m'avait déterminé à prier M. de Ver-. gennes et mon père^de^ donner^ difficilement et avec circonspection à la jeunesse de notre coui^ la permission de voyager en Russie.,
Ils me comprirent ; aussi jje ne vis arriver à Kioff que deux Français , tous deux distingués : c'était le chevalier Alexandre de Lameth et le comte Edouard Ditlon. M. de La Fayette avait aussi annoncé rintentioa de venir à la cour de Catherine; mais comme U fût nommé membre de l'assemblée des^ notables, il ne put exéeutei? son projet. LMmpératrice m'en montra un tif regret : elle avait ua grand désir de le cour naître ; car alors l'enthousiasme pour l'affran-r chissement de l'Amérique avait gagné tout le inonde, jusqu'au^ tètes couronnées^
M. de La Fayette leur paraissait un héros , parce qu'il n'avait combattu pour la cause de la liberté que dans un autre hémisphère; mais , dés qu'il voulut soutenir la même cause en Eu^ ropc, tous les souverains le traitèrent en coupable et en rebelle.
X>0 SOOVKKÏRà. Ôt
L'intérêt change rapidement les opinions : lorsque j'étais çn Russie , l'Océan séparait encore la divinité nouvelle (la liberté) de la vieille divinité (le pouvoir absolu)^ et je me souviens que la décoration de Cincinnatus^ que je portais, et qui aujourd'hui semblerait presque un signe de démagogie aux yeux de beaucoup de gens y excitait alors l'envie de tous les jeunes courtisans dés rois. *
L'impératrice reçut avec une bienveillante distinction Edouard Dillon, et particulièrement M. Alexandre de Lameth. Son esprit > comme son ambition, aimait à faire des con-^ quêtes, surtout celle des personnes qui lui paraissaient dignes d'être conquises; elle n'ignorait pas que tous les hommes distingués par leur nom, par leur mérite, par leurs actions, par leur talent, par leurs écrits, ou par leurs succès dans le monde, sont de fort bons instru-» mens pour étendre la renommée des souverains qui ont flatté leur amour-propre.
Elle fit cependant une assez plaisante méprise en causant avec M. de Lameth : un jour, comme elle lui parlait de son oncle, M. le maréchal de Broglie , après avoir payé un juste tribut d'éloges aux exploits et à la capacité de cet illustre
maréchal^ elle lui dit : « En vérité, j'ai toujours » vu avec peine, pour la nation française, n qu'un si grand capitaine, qui en feit la gloire » et l'ornement, n'eût aucun enfant qui pût » perpétuer son nom et briller encore dans vos » camps. »
« Madame, lui répondit M. de Lamelh, ce » regret serait bien honorable pour lui, mais if heureusement il n'est pas fondé. Votre ma- » jçsté est mal informée : mon oncle a été aussi » 1içureu}( en mariage que dans sa carrière » militaire; car sa famille est très nombreuse, » et il est père de vingt-deux enfans. »
Je vis à KiofF beaucoup de généraux que j'a* ' vais peu connus à Pétersbourg, parce qu'ils étaient habituellement employés, ou résidaient dans leurs terres loin de la cour. Deux surtout me frî^ppèrent, l'un par la violence de son caractère , l'autre par des bizarreries «t par une originalité qu'il affectait, et dont il se plaisait à masquer des talens et un génie qui offusquaient ses rivaux.
Le premier, le général Kamenski, était un homme vif, dur, pétulant et emporté. Un Français, tout effrayé de sa colère et redoutant l'effet de ses menaces, vint chercher un asile dans
ou SOUVENIBS. 63
ma maison; il me dit « qu'étant entré au serj» vice du général Kamenski , tant qu'il avait » été avec lai à Pétersbourg^ il n'avait eu qu'à » se louer de la manière dont il sevoyait traité ; M mais que bientôt, le général l'ayant emmené n dans une dé ses terres, la scène changea tota- M lement : loin de la capitale, le Russe moderne » disparait, le Moscovite se montre tout entier; » il traite ses gens comme des esclaves, les M gronde sans cesse, ne leur paie point de gih » ges , et les accable de coups pour la moindre n fauté , ou même souvent sans sujet. »
Excédé d'un joug si tyrannique , le Français se sauva et vint à Kioff, où les émissaires du général le poursuivaient. L'un d'eux, plus humain, le fit avertir que son maître avait juré, s'il pouvait le reprendre, de lui faire subir un châtiment exemplaire.
Indigné de cette conduite, j'allai trouver son persécuteur pour le prévenir que je ne souffri-> rais pas' qu'un Français fût ainsi opprimé. La scène fut vive; Kamenski me dit « qu'il trouj» vait fort étrange que je me mélasse de ses D affaires domestiques , et que je prisse la dé- » fense d'un mauvais sujet, qu'il saurait bien » châtier . malgré moi. »
64 VÉUOIKES
a Eh bien! général , lui dis*^ je^ j'ai deux » titres pour proléger votre yictime; je suis M ministrie et Français* Si vous ne me promet- », tez pas formellement de*cesser toute pour- >) suite contre un homme libre par les lois de » mon pays y et que rien ne vous autorise à M traiter en esclave ^ comme ministre je vais » sur-le-champ chez l'impératrice pour me » plaindre de votre conduite ; et ensuite^ com- » me militaire français ^ je vous demanderai » raison des insultes faites à l'un de mes com- » patriotes y insultes que dès ce moment je re- » garderai comme personnelles , puisque je l'ai » pris sous ma protection. »
Une affaire particulière n'aurait point effrayé le général y mais la crainte du courroux de l'impératrice l'intimida; il me fit la promesse que j'exigeais , et nous noud séparâmes.
Long «temps après, le même général me donna d'inconvenantes preuves de son souvenir et de son ressentiment 2 dans la première guerre des Français contreles Russes, guerre que termina glorieusement la paix de Tilsitt, mon fils le général Philippe de Ségur, après une charge brillante, ayant poursuivi avec trop d'ardeur l'ennemi qui se retirait, fut entouré, Uessé et
ou SOUTBNIRS. 65
pris; on Famena devant le général Kamenski. Celui-ci^ après lui avoir demandé son nom^ voulut qu'il lui donnât quelques notions sur la position et les forces de l'armée française. D'après son refus, il le traita avec la rigueur la plus indécente : malgré ses blessures, il voulut le contraindre à faire dans la neige, où l'on s'enfonçait jusqu'aux genoux , près de vingt lieues à pied , saps lui donner le loisir d'être soigné ni pansé. Mais ses propres officiers, indignés de cette dureté , donnèrent à mon fils un kibitki , et peu de jours après il arriva au quartier du général Apraxin , qui le dédommagea par son urbanité, par sa courtoisie, des mauvais traitemens que lui avait fait éprouver le vindicatif Moscovite.
On m'a conté depuis que ce même Kamenski, dont l'âge ne calmait point les violences, en périt victime, et qu'un de ses paysans , dan^ un acc^ de désespoir, lui fendit )a tête d'un coup de hache.
Le général Souwaroff était bien autrement digpe d'exciter la curiosité : par son bouillant courage, par son habileté, par la confiance qu'il inspirait aux soldats, il avait trouvé le moyen 5 dans une monarchie absolue, où tout
se donnait à la faveur^ de s'avancer rapidement, quoiqu'il fût sans fortune, sans appui, et né au sein d'une famille qui n'était pas en crédit.
Il avait emporté chaque grade à la pointe de l'épée; toutes les fois qu'il y avait quelques périls à courir, quelque ordre difficile à exécuter, quelques succès audacieux à tenter, le nom de Souwaroff était le premier qui vint à la pensée de ses chefs.
Mais c^mme , dès les premiers pas dé sa glorieuse carrière, il s'était vu l'objet dé la jalousie active de plusieurs courtisans et favoris qui auraient été assez puissans pour s'opposer à son avancement , il forma l'étrange dessein de couvrir son mérite transcendant des formes bizarres de la folie.
Rien n'était plus lumineux que ses plans, plus profond que ses conceptions , plus rapide que son action; mais, dans la vie ordinaire et en public, sa contenance, ses gestes, ses paroles, portaient une telle empreinte d'originalité, et même on peut dire d'extravagance, que les ambitieux cessaient de le craindre, le regardant comme un instrument ytile iK)ur agir, pour frapper, mais incapable de leur nuire et
ou SOUYENIR84 67
de leur disputer la jouissance des hoimeûrs, du crédit et da pouvoir.
Par un singulier rapprochement^ ce hérof du despotisme emprunta, pour s'élever et piour parvenir à la gloire , le même masque dont le béros de la liberté , Sirutus , s'était couvert sous le règne de Tarquin.
Souwaroff, respectueux pour ses cbefs, ajEEeible pour ses soldats , se mcmtrait avec ses égaux impoli y bautain et sans formes; il étonnait ceux qui ne le connaissaient pa», par la multiplicité et la rapide concision des questions qu'il leur adressait^ comme s'il atait eu le droit de leur ùdxje subir une sorte d'interrogatoire : c'était sa manière de connaître un homme en un clin d'œil; il ne faisait aucun cas de ceux qu'il eubbarrassait, et concevait une prompte estime pour celui ^ qui lui répcmdait nettement et sans bédtation.
J'en avais fait l'épreuve à Pétersbourg; mes réponses laconiques lui avaient phi , et pendant son court séjour il était venu souvent dinw chex moi.
Je me souviens que , lui ayant demandé une fois s'il était vrai qu'à l'armée il ne donnait presque jamais , domptant la nature , même
sans nécessité , couchant toujours sur la paille , et ne quittant jamais ni ses bottes ni ses armes : cr Oui^ me dit-U^ J^ hsiis la paresse; et^ » dans la crainte dé m'endormir^ j'ai toujours » daâs ma tente un coq très exact à me réveil- » 1er fréquemment ; lorsque parfois je veux » céder à la mollesse , et me reposer commode- V ment, j'ôte un de mes' éperons. »
Lorsqu'il fut nommé maréchal de l'empire , il voulut faire lui-même sa réception en présence de ses soldats , de la manière la plus bizarre : ayant fait placer dans une église, des deux côtés de la nef et en colonnes, autant de chaises qu'il existait d'officiers généraux plus anciens que lui, il entre en veste dans le temple, franchît en sautant chaque chaise, comme les écoliers lorsqu'ils sautent l'un pardessus l'autre , et , après avoir ainsi lestement rappelé comment il avait dépassé tous ses rivaux, il se revêt du grand unifol'mé de maréchal , se couvre des nombreuses décorations qu'on lui avait prodiguées , et invite ensuite gravement les prêtres à terminer cette cérémonie par un Te Peum.
On dit que lorsque l'empereur d'Autriche lui envoya le plus honorable de ses ordres, il
ou SOUVENIRS. 69
se recul lui-même chevalier, et se décora pu-* bliquement, en face cTun grand miroir/ avec les cérémonies les plus bizarres.
On sait qu'en Suisse, forcé par les fautes de KorsdLoff à reculer devant lé général Masséna^ il fil creuser une fosse et s'y plaça, criant à ses «ddals qu'ils devaient le fouler aux pieds et le couvrir de terre, s'ils voulaient fuir au lieu de faire face à l'ennemi.
Souwaroff n'était pas encore parvenu aux su^ prémes honneurs militaires à l'époque où j'étais en Russie. Nous ne pouvions voir en lui qu'un brave soldat, qu'un officier général audacieux à l'armée, mais très bizarre à la cour.
Le premier jour qu'il rencontra M. Alexandre de Lameth , dont le défaut ne fut jamais d'avoir un caractère trop flexible, leur entretien me parut assez original pour être ici rapporté.
c< De quel pays êtes- vous? lui dit brusquement n le général. — Français. — Quel état? — Mili- » taire. — Quel grade? — Colonel. — ^Votrenom? » — Alexandre de Lameth. — C'est bon. »^
M. de Lameth , un peu piqué de ce bref in-» terrogatoire , l'interpellant à son tour et le regardant fixement, lui dit : « De quel pays
yO MÉMOIRES
H étes-Tous? — ^, Russe apparemment. — Quel n état ? — Militaire. — Quel grade ? — Général . i) — Quel nom? — Souwaroff. — C'est bon. » Alors tous deux se prirent à rire^ et depuis furent très bien ensemble.
Le prince Potemkin était toujours absent^ occupé à faire tous les préparatifs du brillant spectacle qu'il se proposait d'offrir aux regards de sa souveraine^ dès qu'elle entrerait dans ses gouvememens.
Pendant son éloignement, on n'osait point le blâmer ouvertement; l'envie ^ au lieu de l'attaquer avec force ^ le minait sourdement de tous côtés, et à chaque occasion on insinuait à l'impératrice quelques 4égers murmures, quelques plaintes indirectes contre l'administration capricieuse, contre l'orgueil et les injustices du puissant favori. Le maréchal Romanzoff exprimait seul avec noblesse, et hautement, ion opinion ,^ ses griefs et son mécontentement.
Bientôt le prince arriva : dès -lors on n'entendit plus que des éloges, on ne vit plus que des hommages rendus avec la plus obséquieuse adulation.
Le prince de Nassau était venu avec lui ; je le reçus en fidèle frère d'armes. Je le présentai
ou SOUVENIRS. , 71
à rimpératrice, qu'il remercia du don qu'elle lui avait fait d'une terre en Grimée, et de la permission de porter le pavillon russe isur ses bâtimens.
Sa majesté l'invita à la suivre dons so^ voyage ; et , en attendant les ordres de ma oour^ je l'autorisai provisoirement à prendre l'uniforme que portaient les propriétaires de terres daiis chacun des gouvememens de Russie.
£nfin le prince de Ligne revint de Vienne c sa présence ranima tout ce qui languissait^ dissipa toute ombre d'ennui et rendit la chaleur à tous les plaisirs. De ce moment nous crûmes sentir que les rigueurs d'un sombre hiver allaient s'adoucir ^ et que le joyeux prin-* temps ne tarderait pas à renaître.
L'impératrice ^ une ou deux fois par semaine, tenait cour pléniére , et donnait alternativement de grands bals et de beaux concerts. Les autres jours sa table n'était que de huit ou dix couverts; les trois ambassadeurs qui la suivaient y étaient x^nstamment admis, ainsi que le prince de Ligne, et souvent le prince de Nassau.
Nous passions toutes les soirées près d'elle : là elle ne souffrait plus ni gêne ni étiquette ;
rimpératrice disparaissait^ et on ne voyait plus que la femme aimaible; on y faisait des colites^ on y jouait au billard^ on y parlait littérature.
Cette prîïicesse eut la fantaisie d'apprendre à faire de$ vers : pendant huit jours je lui fis Connaître les règles de la poésie; mais^ dés que nous en fûmes à l'application^ nous reconnûmes elle et moi que jamais temps ne pouvait être plus mal employé , et je crois qu'il était difficile de rencontrer une oreille moins sensible à l'harmonie des vers.
Son cerveau^ tout rempli de raison et de politique^ ne trouvait point d'images pour enrichir ses pensées; son esprit semblait succomber à la fatigue de la recherche pénible de la mesure et de la rime. Aussi' elle convint que ses essais en ce genre ne seraient pas plus heureux que celui du célèbre Mallebranche , qui après de longs efforts^ disait- il , ne put jamais parvenir à faire d'autres vers que ces deux-ci :
11 lait le plus beau temps du mo.nde Pour aller à cheval sur la terre et sur Ponde.
Catherine paraissait dépitée de l'inutilité de ses efforts; M. Fitz -Herbert lui dit : w C'est M bien fait; madame; on ne peut viser à ki fois
ou SOUVENIRS. 75
n à tous les genres de gloire , et tous auriez dû » tous en tenir à ces deux beaux vers que vous » aviez composés pour votre chienne et pour » votre médecin :
> Ci-git la duchesse ÂDclerson y
» Qui mordit monsieur RogersoD. »
Je renonçai donc à cette éducation poétique ^ en déclarant à mon auguste écoliére qu'il était de toute nécessité qu^elle se résignât désormais à ne faire des lois et des conquêtes qu'en prose.
Le prince de Ligne ne laissait pas la moindre langueur pénétrer da^s notre petit cercle; il racontait cent histoires plaisantes , et faisait à tous propos de^ madrigaux^ des chansons : usant seul du droit de dire tout ce qui lui passait par la tète, il mêlait un peu de politique aux charades, aux portraits; et, quoiqu'il poussât quelquefois la^ gaité jusqu'à la folie, il faisait passer de temps en temps , au bruit de ses grelots, quelques utiles et piquantes moialités. Il était courtisan par habitude, flatteur par système, bon par caractère et philosophe par goût; ses plaisanteries faisaient rire, et ne blessaient jamais.
Un jour il mystifia le comte Cobentzel et moi
d'une nianiére assez originale. Nous étions depuis quelque temps atteints^ ainsi que lui^ d'une petite fièvre qui nous reyenait par accès. Bientôt il nous reproche notre insouciance ^ notre refus de suivre aucun traitement, exagère notre changement ^ nou^ montre une vive inquiétude , et nous assure enfin qu'il est décidé à nous donner l'exemple , à se soigner^ et à prendre tous les moyens de se guérir pour avoir la possibilité de continuer le voyage.
Cédant à ses importunités, Cobentzel^ qui souffrait d'un assez vif mal de gorge , se fait faire une copieuse saignée; moi, je prends une ou deux médecines. Peu de jours . après , nous retrouvant réunis chez l'impératrice , elle dit au prince : (c Vous avez bien bonne mine D aujourd'hui ; je vous croyais indisposé ; mon » médecin vous a-t-^il vu? » « Oh! non, » madame , répondit - il ; mes maux ne durent }) pas long-temps ; j'ai une manière particulière » de me traiter : dès que je suis malade, j*ap- » pelle mes deux amis; je fais saigner Cobent- » zel et purger Ségur, et je suis guéri. » L'im; pératrice le félicita sur cette recette, qu'elle était, disait-elle, tentée d'essayer, et elle ne nous épargna pas les railleries sur notre docilité.
ou SOUVENIRS. 75
Les réunions de Kioff offraient trois tableaux très divers : chez rimpératrice on voyait alter* natrvement ou la cour la plus splendide , ou la société la plus resserrée et la plus joyeuse.
Dans la maison où Gobentzel^ Fitz -Herbert et moi y nous nous étions chargés de faire les honneurs de la ville aux Russes et aux étrangers, on aurait pu dire que c'était le café de l'Europe ; il ne désemplissait pas : on y trouvait des hommes de toutes les nations ; on y enten* dait les langages de tous les pays; on s'y nourrissait des mets , des fruits et des vins de toutes les contrées ; on y jouait à touteç les sortes de jeux; enfin le temps s'y passait en conversations générales ou en entretiens privés de tous les genres, depuis les plus' sérieux jusqu'aux plus familiers.
D'un autre côté, si l'on montait au vaste monastère dePetschersky pour rendre visité au prince Potemkip, qui s'y était établi , il semblait qu'on y assistât à l'audience d'un visir de Constantinople , de Bagdad ou du Caire. Le silence et une sorte de crainte y régnaient.
Soit par une indolence naturelle, soit par une hauteur affectée qu-'il croyait utile et politique, ce puissant et capricieux favori de Ca-
therine, après avoir paru quelquefois en grand uniforme de maréchal, couvert de décorations en diamans , bardé de broderies et de dentelles, coiffé, bouclé, poudré comme le plus ancien de nos courtisans, se tenait le plus habituellement couvert d'une pelisse, le cou décolleté, les jambes demi- nues, les pieds dans de larges pantoufles , les cheveux plats et mal peignés ; il restait mollement étendu sur un large divan , entouré d'une foule d'officiers et des plus grands personnages de l'empire, invitant rarement quelques-un& d'eux à s'asseoir , et presque toujours foignant d'être trop occupé d'une partie d'échecs pour apercevoir les Russes ou les étrangers qui arrivaient dans son salon.
Je connaissais toutes ses singularités; mais, comme presque aucun des assistans n'était instruit de la familiarité intime qui s'était établie entre ce bizarre ministre et moi , j'avoue que mon amour-propre éprouvait quelque embarras, en pensant que tant d'étrangers verraient le ministre du roi de France exposé à subir, comme un autre, sa hauteur et ses caprices.
Aussi, pour qu'on ne s'y trompât point, voici le parti que je pris ; lorsque je fus arrivé
ou SOUVENIRS. 7y
au monastère^ et qu'on m'eut annoncé^ voyant que le prince ne se dérangeait point, et ne levait seulement pas, les yeux de dessus son échiquier, j'allai droit à lui , je pris sa tète avec mes deux mains, je l'embrassai cordialement, et je m'assis sans façon, à côté de lui, sur son divan. Cette familiarité étonna bien un peu les spectateurs; mais, comme elle lui parut très naturelle, elle expliqua tout.
Ali reste , soit par égard pour moi y soit par considération personnelle pour MM. de Lameth et Dillon, dont on lui avait fait Téloge, il les accueillit avec assez de politesse et de distinction.
Je vis , peu de temps après , arriver à Kioff un Espagnol dont le nom, mêlé. à nos événemens politiques, parvint depuis à une assez triste célébrité ; il s'appelait Miranda : c'était UD homme instruit , spirituel , intrigant et audacieux. Né en Amérique , il se trouvait uni par des liens de parenté à la famille Aristeguitta, que j'avais connue à Caracas, et dont j'ai parlé au commencement de ces Mémoires.
Pendant le cours de la guerre , le gouvernemeot espagnol découvrit que Miranda, manquant à ses devoirs , avait livré aux amiraux
anglais des plans et des caries de Cuba et d'autres colonies espagnoles.
On voulait l'arrêter; il s'évada^ fut destitué de ses grades, et poursuivi par tous les âgens de l'Espagne. Étant pensionné par l'Angleterre , il promenait en Europe son ambition mécontente et son ressentiment , en attendant la possibilité de retourner à Garacs^ , dès que les circonstances lui offriraient la possibilité d'y opérer une grande révoluti(m que depuis long- temps il méditait.
Je ne connaissais pas alors tous ces faits; mais , comme il n'était muni d'aucunes lettres de recommandation lorsqu'il s'adressa à moi, je refusai de le présenter à l'impératrice. Miranda ne se découragea pas ; il avait connu le prince de Nassau à Constantinople, celui-ci l'introduisit chez le prince Potemkin ; son eqprit les charma, et ils obtinrent de Catherine, pour lui , une audience secrète.
Là il trouva le moyen de persuader à cette princesse qu'il était un martyr de la philosophie, une victime de l'inquisiticm ; enfin elle le prît en gré ; et , lorsqu'il la quitta pour aller à Pétersbourg, elle ordonna au vice - chancelier de l'y recevoir avec distinction, et comme un
ou SOUVENIRS* 79
homme qu'elle honorait de son estime. On verra par la suite quels furent les embarras que me causa sa présence, quand je retournai dans cette capitale.
Les jours où le prince Potemkin , dans son monastère^ ne donnait pas d'audiences publia ques, on, pour mieux dire^ ne tenait pas sa cour asiatique, je le voyais avec plus de plaisir dans l'intimité , entouré de ses aimables nièces et d'un petit nombre d'amis* C'était alors un tout antre homme, toujours original à la vérité, mais spirituel et capable de répandre un intérêt piquant dans tous les genres d'entretiens les plus variés.
Le régime des douanes rassies était alors très fiscal, très dur, et ^vi avec beaucoup de ri*^ gueur. Les ministres étrangers eux*mémes se voyaient astreints à ne donner à leurs courriers que des sacs d'une. dimension convenue, de mar uière à ne pouvoir laisser aucune possibilité d'y mêler aux dépêches quelques objets de contrebande ; mais , dans les pays despotiques , ce sont ceux qui ont fait la loi , et dont le devoir eU d'en maintenir l'exécution, qui la violent le plus souvent. En voici une preuve qui me parait assez singulière pour être rapportée.
8o MEMOIRES
Lorsque mon valet de chambre Evrard^ que j'avais envoyé en courrier à Versailles avec le traité de commerce signé, revint à Kioff portant les ratifications de ma cour, comme on savait qu'il était aussi chargé des présens destinés par le roi aux minis.tres de l'impératrice, on avait ordonné aux douanes de la froptière de le laisser passer sans le fouiller; il le savait, en profita , et, à mon insu , arriva dans RiofF avec une voiture remplie de dentelles , de bijoux et de toutes sortes d'effets de contrebande.
Or un jour, me trouvant à déjeuner chez le prince Potemkin avec ses nièces , plusieurs dames et une dou^ine d'autres personnes, je m'aperçus <pi'à tous moipens et tour à tour on quittait le salon pour ^ntrer dans une autre pièce dont la porte était refermée avec soin.
Toutes les fois que j'étais tenté de m'y rendre aussi, une des nièces du prince m'en empêchait , et me retenait par les plus aimables ca^ joleries. Enfin, cet obstable irritant de plus en plus ma curiosité, je m'échappai, je courus, j'ouvris la discrète porte, et je vis sur une grande et large table, entourée de curieux et d'acheteurs, une grande quantité de bijoux et d'autres marchandises prohibées que mon joyeux
ou saovENiHs. 8i
▼alet de chambre étalait avec complaisance en yantant leur beauté et déclarant leur prix.
A mon aspect, la surprise éclate dans tous les yeuK : prince , curieux , acheteurs y tous semblent des coupables pris sur le fait. Mon marchand consterné replie précipitamment sa boutique. Une colère feinte brille dans mes regards ; je gronde sérieusement le contrebandier^ et je lui déelare que dès ce moment il n'est plus à mon service.
En vain les dames veulent m'attendrir, ^n vain on me presse de lui pardonner; je résiste pendant une heure à toutes les instances , et je ne me rends enfin qu'au moment où le prince, premier ministre , me slipplie de faire grâce au criminel, ic II le faut bien, lui dis^je, puisque, >» par on étrange hasard, vous vous trouvez être M son receleur et son complice, a
Au milieu de toutes ces réunions de plaisir, de ces festins, de ces bals, de ces jeux, de ces fêtes, la sévère politique ne restait pas inactive, et bientôt il s'éleva du côté de Constant inople un orage précurseur de tous ceux qui depuis n'ont pas cessé, pendant près de trente ans, d'agiter et d'ébranler l'Europe.
Tous les politiques craignaient alors qu'une
82 ^mÉMOlR&S
rupture entre k Russie et la Porte réveillant la rivalité des grandes puissances^ une guerre générale n'en fût le résultai. Il semblait en effet évident que , si Tempereur et Timpératrice cherchaient à Tompre l'équilibre en ajoutant à leurs États le» vastes possessiom des Turcs en Europe^ la France , la Prusse et la Suède s'opposeraient de toutes leurs forces à cet agrandissement, quand même i'Anglelerre s'unirait aux cours impériales dans Tespoir de profiter de celte révolution^ en s'emparant des iles de l'Archipel.
Il est si peu donné à l'esprit humain de prévoir d'avance les événemens les plus prochains^ que personne dans ce moment ne songeait aux suites que devaient avoir les légers troubles qui^agitaient la France. -On croyait , au contraire^ que ses embarras intérieurs, produits par l'état alarmant de ses finances, lui laisseraiei^t peu de poids dans les affaires eurlDpéennes, de sorte qu'à cette époque toutes tes inquiétudes se portaient sur l'Orient.
La cour de Catherine devenait le foyer de la politique, et le point sur lequel se fixaient tous les regards des hommes d'État. Catherine II , dont l'esprit se montrait de coutume si péné^ trant, se trompait tellement, dans ces cireon-
ou SOUVENIRS. 83
âtanc(^^ sur la aitiialion du gooverneineot français y qu'elle ne prévoyait pour lui que séq^rilé , gloire et bonheur.
Ce fut à KiofF que je reçus la dernière^ lettre de M. de Vergennes. Ce OMnistre me chargeait de communiquer à Timpëratrioe la résolution prise par le roi, -de réusir autour de lui tous les notables de so» royaume.
Celte princesse me. moùtra à ce sujet la plus vive satisfaction ; elle en parlait avec enthousiasme^ et voyait d^à dans cette réunion le gage certain du rétablissement de nos finances^ et de Taffermissemeot de l'ordre public. « Je H ne sauciJsy me dit^elle , donner trop d'éloges >» à un jeune roi qui devient ^ dans le cmur des M Français y le digne nival d'Henri JV« »
Tous les élraikgersqui se trouvaient à Kioff, deqaelqire naùon qu!ils fassent, me félicitaient sur cet évéfttmcttt ; taiU i\ est vrai que partout alors, et sass qu'on s'en doutât, les sentimens libéraux, ks nobles pensées, le désir de voir réformer les abus, tomber les ptéjugés, affisiibiir le pouvoir arbitraire - et marcher vers la liberté (qui, pour parler avec précision, n'est au foiwl que la justice), agitaient secrètement
tontes les Âmes, élevaient tous les esprits, et
fermeniaieot dans tous lei oœurs. Les intérêts privés ne craignant point encore les blessures qu'ils devaient en recevoir ^ l'intérêt générai seul était écouté et compris.
Heureux jours, qui ne sont plus revenus I Que d'illusions vertueuses nous environnaient dans ce temps d'inexpérience l Et poui^uoi le souffle des passions et la fureur de l'esprit de parti ont-ils depuis desséché les âmes, empoisonné les sentimens les plul naturels , et reculé pour long-*temp& le bonheur vers lequel on semblait marcher, d'un commun accord , à la- tueur des flambeaux de la raisoil'ei de la vérité, flambeaux trop- tôt changés en torches de discorde!
Je partageais alors sincèrement les brillantes espérances de la plupart des hommes de mon temps y et j'avais peine à comprendre les sombres pressentimens que cette femeuse assemblée de notables paraissait Inspirer à mon pére« Il ne me parlait dans ses lettres que de malheurs à craindre , que de bouleversement rendus presque inévitables.
<Y Le roi, m'écrtvait-il, m'ayant demandé » mon avis sur le conseil qu'on lui avait donné I) de rassembler les notaUeê, je l'ai prié de bien » peser les conséquences d'une (elle décision ;
n càTy dans les ciroonstaneee présentes, où tous n les esprits sont en fermentation , les notables I» pourraient bien n'être que de la graine d'é- D tats-généraux : et tpii pourrait aujourd'hui en M calculer tous les résultats? »
L'événement a justifié cette prédiction d'un vieux ministre; mais elle ne me paraissait alors dictée que par un esprit de routine et de préjugés, qui redoutait toute innovation, même la plus utile.
J'appris, peu de jours après, la mort de M. le comte de Vergennes : ce fut un malheur pour la France, et l'on pourrait même presque dire une perte pour l'Europe , sur laquelle son esprit conciliant, prévoyant et sage, était parvenu à exercer une salutaire influence.
M. le comte de Montmorin , qui le remplaça , m'exprima, dans les termes les plus hofiorables, la satisfaction que le roi lui avait montrée de ma OHiduile en Russie. Sa majesté lui avait ordonné de me dire qu'elle était contente de moi sous tous les rapports; mais, en même temps, il me prescrivait d'approfondir, avec le pliis grand soin, les causes d'une mésintelligence fiUhcuse et très prononcée , qui venait de se manifester à Constantinople, entre M. de
d()- MÉMOIRES
Choiseul^ ambassadeur du roi^ et M. de Bulgakoff^ minislre de Russie^ au sujet de nouvelles eontestations qui pourraient amener la guerre y malgré les soins que nous avions pris pour l'ëviler.
A la même époque> M. le comte de Choiséul m'écrivait-que M. de Bulgakoff , éclatant tout à coup en menaces contre le ministère ottoman , renouvelait imprudemment une querelle ter*minée par notre médiation, et de plus aggravait ses torts en ne communiquant aucune' de ses démarches à Vambassadeur de FranceJ
Je savais que M. de Gkoiseul était habitué à voir tout en noir, qu'il se livrait souvent à dés inquiétudes exagérées; mais dans ce'momeùt ses griefs étaient réels, ses craintes fondées. Il se conduisit, dans cette circonstance difficile, avec dignité, habileté et prudence. Son langage fut noble et modépé; il donna au divan des avis à lafois fermés «t sages^ Par cette conduite , dans le cas où l'on serait sincère, il écartait tout obstacle à la paix ; et si la Russie voulait la guerre, il enlevait à l'injustice tout prétexte plausible, et forçait la mauvaise foi à sé montrer ait grand jour, dans la plus hontewc nudité.
ou SOUVENIRS. 87
Ma position devenait délicate : d'une p^rt ii ne fiiliait pmnt, me trouvant à la suite de Timpératrice et dans son intimité / au moment où je venais de conclure avec ses ministres un traité de commerce^ qu'on put me soupçonner d'une injuste partialité pour la Russie , qui me ferait sacrifier mes devt)irs à la reconnaissance.
D'nn autre <^té^ je devais éviter, en m'éxprimant avec trop de vivacité , d'aigrir 1 orgueil , et d'échouer complètement dans le rôle de conciliateur dont j'étais chargé. Enfin, je n'avais point de temps à perdre j je ne pouvais attendre d'instructions; l'affaire était pressante; le silence et même la tergiversation me semblaient inconvenâns.
Forcé de prendre un parti décisif, au risque de ce qui pourrait en résulter , je choisis celui qui me parut le plus conTohme à la dignité du roi et de mon .pays. En conséquence , ayant demandé une conférence au comte Bezborodko, ministre des affaires étrangères, je lui déclarai fimnellement que le roi ne pourrait pas voir avec indifférence qu'après avoir demandé sa médiation , et obtenu par ses bons offices le redressement des griefs dont la cour de Russie se
plaignait, on fît tout d'up coup, etgans nous en informer y revivre la même querelle, en paraissant regarder comme nulle une convention si formelle et si récente , conclue par les soins de sa majesté.
En tr -autres griefs , je me plaignis de ce qu'on oubliait l'assurance positive qui m'avait été donnée y que le gouvernement russe n'exigerait point de la Porte la reconnaissance en forme des droits de Fimpératrice sur la Gëoi^ie.
J'ajoutai qu'exiger aujourd'hui, sans nouveau motif et à notre insu, cette reconnaissance , c'était une démarche si peu conforme a l'amitié subsistante entre les deux souverains , que j'attribuais cette démarche uniquement a l'imprudente ardeur de M. de Bulgakoff, qui probablement avait dépassé ou mal entendu ses instructions. Enfin , je terminai en disant que j'attendais une répond positive pour me mettre à portée d'éclaircir les doutes, du roi sur un événement si imprévu.
Le ministre russe me répondit u que l'impé-
» ratrice était prête à renouveler au roi l'assu-
>i rance de son amitié. Cette princesse , ajouta-
' >) t-il , n'a qu'à se louer de la convention réglée
» à Gonstàntinople, sous la ipédiatîpn de sa
ou SOOYEIIIIIS. 89
M majesté U*és obréttenne ; elle n'en demande
ji que rexëcutioR^ maie cette exécution est fort
• loin de s'effectner. La Porte , au lieu d'a-
n dresser. au pacha d'Âchalzig un firman tel
» qu^elle Tavait promis,. Ta chargé d'entamer
n une négociation avec le czar de Géorgie, Héra-
n cUus y qu'elle appelle toujours son vassah Elle
M assure ce prince de sa protection contre les
JI Lesghis , et ne lui permet de recevoir dans
M ses États qu'un faible corps de troupes russes ,
>» qu'on lui propose même de débaucher pour
» le service de la Porte ottomane.
» Héraclius, continue le ministre, indigné M de cette clause , a rompu cette négociation , itf et nous l'amande. Ce fut d'après ces faits que j^ M. deBulgakoirreçutlV>rdre, non d'adresser i> une note officielle au divan , mais de se plaini> dre verbalement, et de presser l'envoi du n firman au pacha, conformément à la con- M vention ; car. l'in^ratrice n'abandonnera ja- » mais ses droits sur la Géorgie, quoiqu'eUe » ail défendu à M. de Bulgakoff d^xiger la re- M connaissance en forme de cette suzeraineté. i> Qnant à ce qui concerne les Tartares du il Kuban , comme ils fqnt chaque jour des in- » çursions sor le territoire russe, nous nous
QO UÊ-HOIRES
» bornons à dire amicalemeai aux Turcs : Si » ce sont "VOS sujets , punissez -- les ; s'ils ne le }) sont pas , Inisse^nous les punin
» La Porte a obtenu TautoriBation de pren- ») dre en Cvimée du set pour la- consommation >} de cent mille hommes; elle en enlève pour » un million. Les Cosaques zaporaviens , réfu^ » giés dans les États du grand -seigneur, de*^ » valent être retenus par sei ordres au-delà du M Bug; il leur a permis de s'établir près d'Oc- » zakoff. Mais ces deux derniers motifs de » plainte sont de petits détails de police que » des pays voisins règlent ensemble, sans qu'ils » puissent devenir le sujet dé différends se-» » rieux. Enfin M. de^ulgakoff avait ordre de » montrer à l'ambassadeur de France la con-n fiance la plus entière, et je lui ferai connaître » le mécontentement de l'impératrice, s'il a » négligé ce devoir. »
Je ne tardai pas à m'assurer des véritables causés de cette mésintdligence non moins alarmante qu'inopinée : des deux côtés la conduite avait été peu sincère. Les Turcs avaient effsctîvement oherché à éluder Telécudon de la promesse faite par eux à l'égard du firman. .
Le ministère russe , sage dans ses instruc-
ou SOUVENIRS. 91
lions, n'avait ordonné à M. de BalgakoflP que d'adresser à la Porte dés plaintes verbales et modérées; mais, dans le même temps, ce ministre recevait des instructions d'un genre bien différent que lui envoyait le prince Potemkin, dont les vœux secrets appelaient la guerre dans l'espoir dé commander une armée, et pour trouver l'occasion d'obtenir le grand cordon de Saint - Georges , le seul qui manquât à sa vanité.
Soit que M. de Bulgakoff craignit de déplaire à ce puissant ministre , soit qu'il le crût mieux informé que les autres membres du conseil des vues secrètes de l'impératrice , il céda à ses inspirations, s'emporta, prit un langage hautain et menaçant; enfin, redoutant l'opposition de notre ambassadeur, et lui cachant ses démarches, il parvint à faire d'une discussion peu importante une querelle très grave, qui s'aigrit encore par les intrigues activés de l'Angleterre et de la Prusse.
Ces deux puissances, mécontentes du traité de commerce que je venais de conclure eiitre la France et la Russie, le firent en visagei* au ministère ottoman comme un traité d'alliance hostile contre la Porte.
Mais ce qui porta «urtout l'irritatiim au comble , ce fut rimmense rassembletnent de troupes que le prince Poteihkin réunissait alors près du Pont-Euxin, sous prétexte de rendre plus imposant et plus magnifique le spectacle offert à l'Europe par le Voyage pompeux de l'impératrice; et le sultan ne pouvait pas en effet voir sans une vive inquiétude les provinces russes , voisines de ses États , remplies d'infanterie > de cavalerie y hérissées d'artillerie, avec une organisation si complète et une telle abondance d'argent et de munitions, que tout s'y trouvait prêt pour commencer la guerre, et pour inves* tir Oczakoff à l'instant même où Catherine II consentirait à en donner le signal.
Cependant ma démarche un peu vive avait produit son effet : on cherchait à se justifier; de plus , l'empereur ne paraissait pas approuver une rupture. La Prusèe et l'Angleterre ma^* ni restaient assez clailrement leur opposition aux vues ambitieuses de la Russie , et tout me donnait lieu de croire que l'impératrice, plus prudente que son ministre favori> voulait dans ce moment éviter la guerre , et qu'elle avait résolu de remettre à un autre ten\ps l'exécution de son véritable et vaste projet, dont le but
OD SOUVKNIRS. gS
éuily noB de s'emparer de Comtantmople , mais de former avec toutes ses récentes conquêtes, et en y ajoutant la Moldavie et la Valachie , un nouvel empire grec dont la couronne aurait été posée s«r la tête du jeune Constantin.
Quoi qu'il en soit, Catherine/ dès que le prince Potemkin fot revenu près d'elle , lui fit de si sérieux reproches sur sa précipitation , qn'U se crut obligé de s'en disculper avec moi. ic Je conviens, me dit-îl , ^u'au moment où j'apm pris la négociation entamée avec Héraclius, et » une nouvelle irruption des Tartares qui nous » avaient tué trois cents Cosaques , me laissant » aller à un mouvement dé colère peu réfléchi , » j'ai induit M. de Bulgakoff en erreur, en lui n donnant des instructions trop menaçantes; Ji • mais cependan t je vous assure que ce ministre , n en gardant un silence inconvenant avec M. de » Choiseuly a mal compris mes intentions >* et m je viens de lui écrire qu'il devait réparer » promptement cette faute, et tout commtini-^ j» quer dorénavant sans réserve à votre ambas- » sadeur. »
J'informai sans tarder M. le comte de Choisenl de toutes ces explications ; je l'avertissais
en même tempe de l'activité avec laquelle se pressaient les armemens russes, à Kberson et à Sevastopol.
(c Malgré les dispositions pacifiques dont on » me donna l'assurance , lui djsais-je | les périls » qui menacent l'empire ottoman , grossissent; D on ne peut probablement lui prédire plus >i d'uq an de tranquillité. De [tfirt et d';iutre ies » griefs, .s'an^assent , et les msttériaux des tnani- » festes s'acoinnulent. La politique qt la. bonne » foi veulent ^que^ i{X)ur ûe. point donner de » réalité aux soupçons inspirés aux Turcs con- D tre nous par la malveillance, loin de les eiv H doroiir au moment où les Rumc^, dans leur » Toisinage , font des armement si formidables j» sur la mc^r Noire/ nous leur conseilKon» de ^ >i mettre à leur tour sur un pied de défense res- » pectable et imposant. »>
Depuis peu de temps, à la vérité, le système politique de l'empereur semblait subir un notable changement : loin de paraître prêt à seconder toutes les vues de Catherine. Il, son alliée , il avait ordonné au comte Cobentzel de ne plus user d'aucune réserve envei^ moi , et d'appujer^ autant qu'il le pouri*ait, mes démarches, dans le but de faire renoncer le gou-
OO SOUTBHIIIS. 95
TememeBt russe à l'idée dangereme du boule^ Tersemeat de l'empire olioman. -
Ce langage, au ibnd, était sincère; cependant beaucoup de motifs me portaient à croire que , si l'empereur avait résolu de s'opposer à rexpulâion totale des Turcs et à la conquête de Gmstantinople , il n'était pas si éloigné de lais* ser Catherine s'emparer d'Oczakoff et d'Âker^ man, afin qu'elle put rester par là, sans rivaux, maîtresse du eommerce de la meir Noire, ainsi que ^ débouchés du Borysthène et du Bniester.
Sur ce point , l'opinion de M. de Ghoiseul se trouvant à tous égards conforme -à la mienne , il tira peu à peu les Turcs de leur léthargie , leur persuada d'armer leurs vaisseaux, de fortifier leurs .garnisons, d'envoyer des troupes sur les bords du Danube; enfin il leur conseilla de répondre aux menaces de M. de Bulgakoff par un langage juste, ferme et modéré.
Les discussions continuèrent relativement au firman, aux Tartares et aux Zaporaviens. L'im-^ pératriee , en me faisant communiquer les nouveaux griefs qu'elle prétendait avoir contre la Porte, m'assura que, voulant tout sacrifier à l'amour de kt paix , elle fermerait les yeux sur la négociation entamée avec lléraclius, et qu'elle
96 MKMOIEES
atl^endrait pftti^auiient xiue la Porte reconnût elle-même Tindéoence etTinjusticede ton refus d'exécuter ùneconveiition faite et jurée sous la médiation de la France.
De telles démonstrations , et la conduite de rAutriche , auraient pu me rassurer dans toute autre ciroons^ance ; mais avec quelle certitude pouvait-on prévoir les événemens dans un pays où je voyais un ministre assez puissant et assez hardi pour envoyer de son chef des ordres hostiles à uti ambassadeur, et pour faire entrer des régimens «en Pologne ou les en retirer, «ans attendre rautorisation de sasouvevaine^ et sans en iafonaouer les autres ministres?
Sur ces entrefaites, je reçus de ma cour une dépêche qui me prescrivait précisément la même conduite et le même langage que j'avais pris sur moi de suivre et de tenir à l'occasion des affaires de Turquie; et, peu de jours après ^ M* de Montmorin, par l'ordre du roi, me félicita obligeamment d'avoil* ainsi ^ dans une circonstance délicate , deviné les instructions que je devais recevoir. •
Le prince Poiemkin, irrité de voir ses vues contrariées par mes démarches et par celles du comte de Cobentzel, ne put long-temps se cor-
ou SOUVENIRS. ^j
tenir, et bientôt il exhala son mécontentement, ir 11 est donc décidé, me dit-il, que votre nan tioOy.laplus éclairée de tout Tunivers, vonn dra éternellement protéger 1^ fanatisme et j» rignorance; et sous quel prétexte ? sous celui n de ne pas perdre un commerce dont la pos- » session pourrait vous être garantie par des » acquisitions brillantes et solides dans l'Arai chipel. L'Europe tout entière a le droit d'acji cuser la France, qui s'obstine seule à vouloir ji conserver dans son sein la peste et la bar- M barie. d
n m'était toujours pénible de combattre une opinion que je ne pouvais désapprouver. Cependant, pour remplir mes devoirs, je lui répondis ff qu'un homme aussi éclairé que lui n devait mieux comprendre et apprécier les mo- B tifs du roi de France , qui , satisfait de voir n 80D royaume florissant , tranquille et res- » pecié , ne pouvait former d'autres vœux que » celui du maintien du repos général.
D L'espoir d'un agrandissement plus illusoire M que réel, disais -je, ne le décidera point à H troubler le bonheur de ses sujets, à compron mettre la tranquillité publique, à dépouiller » de ses possessions un ancien allié > enfin à r&-
» nouvekr le temps des croisades pour effec- » tuer un partage qui euflammerait rambition, » la cupidité, la jalousie de toutes les puissances M de l'Europe , et la rendrait le théâtre d'une N guerre générale, aussi longue, aussi rui- » neuse, aussi difficile à terminer que la guerre » de trente ans. j»
A peu près à la même époque , M. Fitz*Herbert reçut des dépèches du cabinet britannique, qui refusait de souscrire à l'ultimatum envoyé par le ministère russe. Dès ce moment toute négociation relative au renouvellement du traité de commerce entre l'Angleterre et la Russie fut définitivement rompue^
Les ratifications du traité que j'avais conclu venaient d'être échangées. Chacun des quatre plénipotentiaires russes reçut du roi quarante mille (Vancs et le portrait de sa majesté, en-* touré de diamans dont le prix nM)ntait à la même valeur. Leâ chancelleries russe et fraa-* çaise reçurent chacune mille ducats.
L'impératrice me donna son portrait enrichi de diamans, ainsi que de très belles fourrures et quarante mille francs. Peu de jours après, comme elle se faisait peindre en costume de voyage, je reçus délie un autre portrait bien
ou SOUVENIBS. gg
plus ressemblant y el dont la copie est plac'ée en tête du second Tolume de ces Mémoires.
Gonrormëment aux ordres qu'on m'avait en*»
Toyés, j'exprimai à cette princesse la satisfac^
tioD que le roi avait éprouvée en formant un
lien d'amitié avec elle. « Son désir, lui dis -je ,
1» est d'étendre et de fortifier la confiance dont
j) ce traité est le gage, et de resserrer de plus
>i en plus une union si utile au repos de l'Eu^
n rope, dont l'équilibre ne peut être mieux
n maintenu que par deux grandes puissances
j» qui ne doivent avoir, dans leur position ac^
D tuelle, que des intérêts communs. » Sa réponse
fîit très amicale, trèst)bligeante, et aussi paci-*
fiqu^ que je pouvais Vespérer.
Ce n'était pas assez d'avoir signé un traité de commerce, il fallait qu'il eût des résultats réels* J'invitai M. le comte de Montmorin à se concerter aTcc le contrôleur général sur les moyens les plus propres à encourager l'établissement de maisons françaises dans les ports de la Russie, établissement d'une nécessité urgente, et sans lequel notre traité ne serait qu'illusoire.
Je rappelai à cet égard tous les sages régiemens de la factorerie anglaise ; et , pour favoriser notre navigation dans le Nord , je proposai une
lOO MÉMOIRES
grande diminotion sur les droits d'ancrage , de lestage, de délestage, dont on grève nos bâtimens , tandis qu'ils ne devraient être supportés que par les bâtimens étrangers.
Je demandais aussi qu'on «établit dans nos ports des écoles de langues allemande et anglaise > afin que nos négocians ne se vissent plus forcés de préférer des armateurs anglais, hollandais ou hambourgeois , aux nôtres •
Ces prévisions et ces remontrances furent inutiles; les esprits "étaient déjà trop agités en France pour que nos ministres pussent se livrer à d'autres occupations que celle de se défendre d'une crise politique dont ils pressentaient l'approche.
Plus on avait à craindre des troubles intérieurs, plus on redoutait tout événement qui aurait pu amener la guerre; aussi le ministre me pressait de nouveau dechere^er activement à pénétrer les véritables desseins des deux cours impériales.
Beaucoup d'obstacles rendaient à cet égard mon succès difficile. Les personnes qui pouvaient me servir, les membres subalternes de l'administration dont j'avais tiré parti, étaient absens. Je vivais au milieu d'une cour qu'on
ou SOUVENIRS. ICI
n'instruisait dérieo. Les secrets politiques, s'il en existait, restaient renfermés entre Catherine , le prince Potemkin et le comte Bezborodko. Jamais je ne m'étais trouvé plus près du souverain et plus loin des afikires.
Cependant, comme, en observant la nouvelle et oblique marche de TÂu triche , il était facile de juger que l'empereur, s'il affectait extérieurement la plus vive amitié pour Timpératrice et une animorité presque égale à la sienne contre les musulmans , voulait secrètement seconder nos démarches pour empêcher une rupture avec la Porte, j'espérai que le eomte Cobentzel , dès que l'empereur serait arrivé , pourrait me donner quelques lumières plus certaines, puisque l'intimité politique qui existait entre son souverain et Timpératrice le mettrait probablement à portée de recevoir des confidences qu'on était fort éloigné de me faire.
L'imagination de Catherine ne pouvait rester en repos : aussi ses plans étaient plus précipités que mûris; on s'apercevait que cette précipitation étouffait dans leur germe une partie des créations de son génie.
EUe voulait en même temps former un tiersétat, attirer le commerce étranger, établir des
manufactures , étendre Tagriculture , fonder le crédit, multiplier le papier -monnaie, faire hausser le change, baisser Fintérét de l'argent^ bâtir des villes, créer des académies, peupler des déserts, couvrir la mer Noire d'escadres nombreuses, anéantir les Tartares, envahir la Perse , continuer progressivement ses conquêtes sur les Turcs, enchainer la Pologne et étendre son influence sur toute l'Europe!.
C'était beaucoup entreprendre; et, quoiqu'il y e&t i^lus à faire dans un pays aussi neuf en civilisation, il est certain qu'on aurait obtenu plus de succès si on eût embrassé moins d'ob->- }ets à la fois, ou si on eût voulu au moins, re^ nonçant aux projets (}e conquêtes, ne s'occuper que de la prospérité intérieure, seule et vraie gloire pour les souveraîn^i
Au reste , Gatheriùe jouissait déjà de quelques fruits de ses travaux : la douceur de son règne favorisait Taccroissement rapide de la population ; plusieurs manufactures avaientfait des progrès; la culture s'étendait de jour en jour; des écoles fondées adoucissaient par degrés les mœurs et répandaient peu à peu les lumières ; lés tribunaux commençaient à juger avec équité, et conformément aux lois, toutes
ou 30DTENIRS. lo3
les affaires qui ne concemaieBt pas des hommes trop puissans; l'esclayage était adouci; les droits conoédés à la noblesse de s'assembler> d'élire ses syndics , ses juges ^ et d'adresser ses plaintes au trône-^ dcmnaient quelque activité aux propriétaires, les accoutumaient à con-naître les affaires, préparaient aux gouvernemens des instrumens utiles > et empêchaient les deux capitales* de la Russie d'énerver l'empire en concentrant dans ces deux grandes villes toute l'industrie, toute la richesse et toutes les consommations^
Malgfié le désir qu'on me ipontrait dé conserver la paix, je voyais régner une inquiétude et une méfiance qui s'accordaient peu avec ces dispositions pacifiques. On refusait des chevaux et des passe-ports à tous lea étrangers qui dési raient d'aller à Kherson , en Grimée , ou dans toute autre pajRtie des gouyernemens du prince Potemkinv
M. de Lameth venait d'annoncer lé dessein de se rendre à Constantinople par Kherson. On ne lui répondit point par un refus formel, mais le prince me pria de l'engager à renoncer à ce projet.
(c Dans. les circonstances aotuelks , me. dit-il,
» cette déjDiarohe serait vue de mauvais œil par n l'impératrice ; elle nourrirait les injustes pré- » ventions qu'on lui inspire contre les Fran-^ » çais f et me nuirait dans le dessein que j'ai » formé, de concert avec vous, d'amener cette » princesse à la confiance qu'elle doit aux dis- » positions amicales de votre cour. 11 n'existé » pas, à la vérité, de rupture entre la Porte et » nous ; mais qomme on arme des deux côtés , >) il serait désagréable à l'impératrice qu'un » colonel français, traité par elle avec distinc- H tion , traversât tous les postes russes pour >> passer dans le camp des Turcs. Cependant , n ajouta -t- il, comme ministre, je suis prêt à >i vous délivrer les passe-ports si vous insistez à H les demander; mais, comme ami, je dois » vous engager à éviter tout ce qui pourrait »t nuire à un rapprochement si récent. » i - Je lui répondis « que c'était attacher bien de » l'importance au voyage d'un jeune Français M dont le seul but était de s'instruire et de s'a* M muser; a) je l'assurai que^ « dans le temps où » laguerre entre l'Angleterre et nous était prés » d'éclater, si lui oU tout autre général russe se » fût trouvé en France, nous l'aurions laissé » partir de Brest pour se rendre à Portsmouth^
ou SOUTENIRS. Io5
» sans en conceroir la moindre inquiétude. )i Cependant je fis ce qu'il désirait; car mon rôle était de concilier et non d'aigrir* M. de Lameth^ quoiqu'il fut justement étonné d'une telle méfiance, consentit obligeamment, et par amitié pouFmoi, a subir cette contrariété.
M. de Choiseul me surprenait toujours par la viTacité de ses inquiétudes, par la continuité de ses plaintes, par l'activité avec laquelle il •pressait les armemens des Turcs. Je lui avais cependant adressé des dépêches propres à le calmer; mais le comte de Bezborodko m'expli^ qua tout : il m'apprit qu'un courrier expédié par lui dans le mois précédent , et qui portait ses dépêches à M. de Bulgakoff, ainsi que les miennes pour M. de Ghoiseul, avait été attaqué et volé sur les frontières par des brigands. On verra que cet incident ne contribua pas faible-^ ment à déjouer tontes les mesures que nous avions prises pour rassurer la Porte et prévenir une rupture.
Quelques jours après , le prince PotemkiVi me fit une insinuation relative à un traité d'aK liance qull était, selon lui, désirable et posi^i-^ ble de conclure entre la France et la Russie^ Profitant de cette ciroonstance , je lui dis «qu'a-^
JD vânt tout il faudrait coonaitre parfaitement » les vues de sa cour, et savoir si elle renonçait ^ sincèrement à la destruction d'un empire dont » la conservation intéressait plusieurs grandes Jt) puissance* )i
(f II le faut bien^ dit-il, puisque vous voulez » conserver la peste, et que vous refusez de » croire qu'un gouvernement chrétien ou des ^ république» grecques garantiraient mieux vo- D tre commerce , que ne peut le faire Torgueil » capricieux et dédaigneux des musulmans. » Mais au moina devriez-vous consentir à lais-» D ser resserrep les Turcs dans des frontières » plu» naturelles, plu» convenables, pour éviter » des guerres dont on est à cba£[ue' instant me-^ » nacé. »
« J'entends, lui répondis-je; vous voulez Oc- » zakoff et Akerman > c'est à peu près deman- » der Constantinople; c'est déclarer la guerre » pour prouver le désir de conserver la paix. »
(c Non, répliqua-t-il ; mais, si on nous attaque, » nous prendrons les indemnités qui nous con- » viendront. Il sçrait cependant possible, si jt) vous le vouliez, et sans combattre, de rendre » indépendans les princes de Moldavie et de » Valachie, et de délivrer ainsi ces provinces
OV SODVENIRS. IO7
» chrétiennes du glaive des bourreaux et du Ji^ pillage des brigands. »
ce Sans combattre ! lui dis -je ; tous ne le n croyez pas : jamais les Turcs ne souscriront à » une telle concession sans avoir été vaincus. »
€et entretien finit et me prouva qu'avec de telles idées empreintes dans la tête d'un ministre si puissant, il serait bien difficile que le comte Bezborodko pût maintenir long-temps l'impéra* trice dans les dispositions pacifiques qu'elle manifestait, et qui, pour le moment, me parais^ saient siocéres.
Un courrier de Gonstantinople apporta au prÎDce Potemkin des nouvelles qui irritèrent Catherine : M. de Bulgakoff lui mandait que plusieurs officiers français, déguisés en marchands, s'étaient rendus par terre à Oczakoff,
Je di%au prince a qu'il devait bien s'attendre, >» au moment où les frontières des Turcs se » trouvaient menacées, à voir la France, leur M alliée, employer, pour les mettre en défense, M des officiers que notre cour avait envoyés » dans ce dessein à Gonstantinople. » J'ajoutai «c que leur déguisement seul me semblait inex- M plicable, parce que nous agissions sans feinte >i et ouvertement^ »
Led Anglais saisirent cette circonstance pour aigrir les soupçons de l'impératrice , et , pendant quelque temps ^ la bienveillance de cette princesse pour moi se changea en froideur marquée.
Le parti de l'opposition en Pologne Vefibrçait alors de profiter du séjour de Catherine à Kioff, pojur nuire dans son esprit au roi Stanislas* Le maréchal Potocki par son adresse, et le général Branitski par le crédit de sa femme , nièce du prince Potemkin, persuadèrent à ce prince que le roi s'opposait aux acquisitions qu'il voulait faire en Pologne ; mais le prince de Nassau et le comte Stackelberg, déjouant cette intrigue , réconcilièrent le premier minis^ tre et le roi.
(f Savez-vous ce que font ici ces nobles de la n grande et petite Pologne? disait le pfince de M Ligne; ils se trompent, on les trompe, et ils » en trompent d'alutres. Leurs femmes flattent >» l'impératrice , et se persuadent qu'elle ne sait » pas qu'ils l'ont insultée dans les aboiemens de » la dernière diète. Tous cherchent un regard A du prince Potemkin , et ce regard est difficile >».à rencontrer; car le prince tient du borgne » et du louche. Ces belles Polonaises sollicitent
)i le ruban de Sainte-Catherine pour l'arranger » avec coquetterie, et pour exciter la jalousie M de leurs amies et de leurs parentes.
» L'impératrice se plaint des ministres d'An- » gleterre et de Prusse, qui aiguillonnent l'huit meur des Turcs , tandis qu'elle agace conti- » nuellement ces enfans de Mahomet* On désire » et on craint la guerre; Ségur fait ce qu'il » peut pour l'éloigner; moi, qui n'ai rien à n risquer, et qui ai peut-être quelque gloire à » acquérir, je souhaite la guerre de tout mon Al cœur, et puis mon ami me reproche de sou* Il haiter ce qui doit causer tant de malheurs. » Alors je ne la désire plus ; mais souvent un » reste de fermentation dans le sang m'y ra* M mène. »
On voit par là combien un tel ami , jouissant de toute la confiance de Catherine, était loin de me seconder pour la maintenir dans ses dispositions pacifiques.
SUnistas proposa à riimpératrîce de lui prêter des troupes; elle refusa cette offre. Les circonstances étaient favorables pour Stanislas, mais ce prince était incapable d'en profiter. Portant au milieu d'une nation turbulente un esprit léger, doux et brillant, lorsqu'il aurait
IIO MÉMOIRES
fallu développer du caractère et du génie , ce moDar(|ue^ accablé sous le poids de sa faible couronne, restait toujours tyrannisé par ses voisins et bravé par ses sujets^
L'hiver venait de disparaître i les eaux du Borysthène n'étaient plus enchaînées par les glaces; la nature^ quittant son voile de deuil et se colorant des feux du printemps, donnait à Catherine le signal du départ. On célébra sa fé te «
Cette princesse, après avoir visité religieuse-r ment le monastère de Petschersky^ distribua beaucoup de grâces et de cordons , de diamans et de perles. « La Cléopâlre de KiofF, dit à ce M propQs le prince de Ligne , n'avale point de » perlés, mais elle en doiine beaucoup. »
Enfin l'impératrice s'embarqua, le i" mai 1787, sur sa galère, suivie de la flotte la plus pompeuse qu'un grand fleuve eût jamais portée^ Elle était composée de plus de quatre-vingts bâtimens avec trois mille hommes d'équipage et de garnison; à leur tète marchaient sept galères d'une forme élégante , d'une grandeur majestueuse, peintes avec art, garnies d'équipages nombreux, lestes, uniformément vêtus. L'or et la soie étincelaient dans les riches ap* partemens construits sur les tillacs.
ou S0UVe!(1AS. Itt
Uune de ces galères qui suivaient celle de rimpératrice 9 reçut à son bord MM. de Gobent-» zel et Fitz- Herbert; une seconde fut assignée au prince de Ligne et à moi; les autres étaient destinées au prince Potemkin^ à. ses nièces ^ au grand-chambellan , au grand-écuyer^ aux mi-* nisires et aux grands que Catherine avait admis à l'honneur de l'accompagner* Le reste de la flotte portait les officiers inférieurs^ les bagages f les munitions. Mademoiselle Protasoif et le comte Momonoff étaient Ic^és dans la galère de sa majesté.
Nous trouvâmes cl^acun 9ur les nôtres une ohambre et un cabinet dont le luxe égalait Télégance, un divan commode, un excellent lit en taffetas chiné , et un secrétaire en acajou.
Chaque galère avait sa musique. Une foule de chaloupes et de canots voltigeaient sans cesse à la tète et sur les flancs de cette escadre , qiii ressemblait aux créations de la féerie.
Notre marche était lente; nous nous arrè^ tions souvent y et nous profitions de ces momens de repos pour monter sur de rapides es- . quifs, et pour nous promener sur les rives du fleuve ou dans les iles fraîches et verdoyantes dont wa cours était parsemé.
Une afflnence immense de peuple salua Timpératrice par de bruyantes acclamations ^ à l'instant où l'on vit, au bruit du canon, les matelots de sa majestueuse escadre frapper en cadence , avec leurs rames peintes et brillantes , leseau x du Borysthéne.
Sur les bords du fleuve une foule de curieux , qui se renouvelaient sans tesse, venaient de tous les points de l'empire admirer la marche de notre cortège , et offrir en tribut à leur souveraine les productions de leurs climats divers*
Souvent on voyait des corps légers de Cosaques manœuvrer dans les plaines que baigne le Dnieper. Les villes, les villages, les maisons de campagne , et quelquefois de rustiques cabanes, étaient tellement ornés et déguisés par des* arcs de triomphe, par des guirlandes de fleurs, par d'élégantes décorations d'architecture , que leur aspect complétait l'illusion au point de les transformer à nos yeux en cités superbes, en palais soudainement construits, en jardins magiquement créés*
La neige avait disparu; une riante verdure couvrait la terre ; les prés étaient émailiës de fleurs ; un soleil brillant animait , vivifiait , colorait tous les objets. L'air retentissant des
ou SOUVENIRS. Il5
sons de la musique harmonieuse de no^ galères , les costumes divers des spectateurs qui bordaient le rivage^' variaient sans cesse ce riche et mouvant tableau.
Enfin plus tard , lorsque nous approchâmes de quelques grandes villes ^ nous vîmes rangés à leurs postes des escadrons de troupes d'élite , éclatantes par la beauté de leurs armes et par la richesse de leurs uniformes. Le contraste de leur magnifique tenue avec le dénuement des régimens du maréchal Romanzofi^, annonçait assez que nous quittions le gouvernement de ce vieux et illustre guerrier, et que nous allions entrer dans ceux que la fortune avait soumis au prince Potemkin.
Les élémens, la saison, la nature et Fart, tout semblait conspirer pour assurer le triomphe de ce favori «puissant. H espérait, en entourant sa souveraine de tant de prestiges, au moment où elle parcourait les coutrées récemment conquises par ses armes, enflammer son ambition et lui inspirer le désir de tenter audacieusement de nouvelles conquêtes.
Nos matinées seules étaient libres. Nous les employions agréablement en lectures, en conversations^ en visites d'une galère à Tau-
Il4 MÉMOIRES
(re/en promepades sur les bords du fleuve.
A une heure, nous nous rendions tous les jours sur la galère de rimpératrice, et nous dînions avec elle. Sa table , suivant sa coutume , ne passait point dix couverts» Une fois par semaine seulement elle invitait toutes les personnes qui avaient l'honneur de l'accompagner. Alors son diner, était servi sur un très grand bâtiment 9 où soixante couverts pouvaient être facilement placés.
Cinq jours après notre départ , nous nous arrêtâmes devant la ville de KaniefF, où le roi de Pologne avec sa cour nous, attendait.
C'était là que devait avoir lieu Tentrevue de Stanislas et de Catherine , tous deux rêmar-* quables, vingt-cinq ans auparavant, par leur grâce, par leur beauté, tous deux autrefois unis par un amour réciproque, et tous deux, depuis tant de lustres, non moins changés dana leurs formes que dans leurs sentimens.
Au moment où nous allions être témoins, le prince de Liglie et moi , de cette reconnaissance théâtrale , où la politique avait plus de part que Tamitié, nous ne pouvions nous empêcher de sourire en voyant la tristesse et la jalousie que le jeune favori éprouvait , ou feignait d'éprou^
ou SOUVENIUS. Il5
Ter y à l'approche (Ton tête- à-» tête devenu si étranger à l*amour; car il était évident que Stanislas, dont la couronne flottait incertaine sur sa tète, n'avait sollicité que par crainte et par intérêt y de son altière protectrice , la faveur d'une réunion passagère; et ce rendezvous ^ plus diplomatique que sentimental » ne lui était accordé que par une froide bienséance.
Je ne vis jamais l'impératrice plus aimable que le premier jour de notre navigatioii : le diner fut très gai ; nous étions tous charmés de sortir de la triste ville de KioiF, où les glaces nous avaient bloqués trois mois.
Le printemps rajeunissait nos idées; la beauté du temps 9 la magniflcence de notre flotte; la majesté du fleuve, le mouvement , la joie de la multitude des spectateurs qui accouraient sur les bords, le mélange militaire ou asiatique que nous présentaient les costumes variés de trente Badons différentes , enfin la certitude de voir chaque jour des objets curieux et nouveaux, réveillaieat, aiguillonnaient notre imagination; elle semblait voyager encore plus rapidement que nous.
Sans nous appesantir sur rien , nous passions
Il6 MÉMOIRES
coDtiDuellement d'un sujet de conversation à l'autre. Nous comparions les temps anciens aux modernes y la France à l'Âttique, TAngleterre àCarthage^ la Prusse à la Macédoine ^ l'empire de Catherine à celui de Cyrus. On racontait des anecdotes anciennes et nouvelles. L'impératrice nous en 6t connaître plusieurs relatives à Pierre le Grand et à Elisabeth.
Comme nous la félicitions d'avoir en si peu de temps adouci des mœurs naguère encore si rudes et si âpres y elle répondit : « Il est vrai n que les vieillards russes doivent trouver quel- » que différence entre leur temps et le nôtre. » Je ne puis penser sans horreur au sort du n peuple sous le règne de l'impératrice Ânne^ » ou plutôt sous celui de son ministre Biren; » cet homme cruel, qui la dominait / fit tuer, » mutiler ou exiler plus de soixante-dix mille » personnes. »
Nous parlâmes des tribus sauvages qui peuplaient encore les parties reculées de son empire« (c Le temps ^ dit-elle, n'a point encore » marché pour ces tribus nomades; depuis leur » origine > elles ont toujours conservé la même » simplicité de mœurs : vivant sous la.tehte, se M nourrissant de la chair et du lait de leurs
ou SOUVENIRS. ÏI7
M troupeaux , soumises à des chefs qui spnt » plutôt des pères de famille <}ue des maîtres » M on peut les croire heureuses ; car elles n'ont M qu'un petit nombre de besoins et de désirs M toujours aisés à satisfaire. Je ne sais pas si en » les ciyilisant , comme je l'ai voulu , je ne les n aurais pas gâtées ; les légers tributs de four- » rures qu'elles me paient les contrarient peu , n puisque la ehasse eti leur habitude et leur » passion, ji
Un seul grand changemetil s'estopéré pour ces antiques hordes de Huns^ de Kirghis^ deTartares, connues jadis sous mille noms différens: elles furent long -temps, par leur vie errante, par leurs invasions et par leurs ravages, l'effroi du monde; mais, ce monde, aujourd'hui civilisé, peuplé, armé, éclairé, leur ayant ôté toute possibilité de conquête, cea hordes ont cessé d'être belliqueuses, à tel poilit qu'elles ne se battent même que très rarement entr'elles.
Nous pariâmes de leur religion , dé leurs sha-
%ans ou sorciers , de leurs idoles. L'impératrice
nous dit a qu'une de ces tribus avaix un culte
» assez difficile à connakre; leurs prêtres ont
n gardé de toute antiquité un recueil de prié-
Il8 MÉMOIRES
» reSf de maximes ou de cantiques écrits dans » une langue dont rintelligence est perdue d^ » puis bien long-temps, et qu'ils récit§nt par » tradition sans les comprendre.
D Ce fait, ajouta-'t-elle, excita ma curiosité; D je consultai des sainins, qui sur ce point, » comme sur beaucoup d'autres , ne sasHÙent D rien. J'ordonnai de continuer des recherches: D enfin depuis peu on a cru reconnaître que ces » prières étaient écrites dans la langue antique h et sacrée des Indes , le sanskrit, m
Comme dans la suite de cet entretien cette princesse passait en revue assez rapidement les systèmes des législateurs de la Grèce, de l'Asie, de Rome et de l'Arabie , je lui dis qu'elle pa- >raissait avoir perdu tout-à-fait le droit de dire du mal des savans, selon son habitude.
(c Oui, ajouta le prince de Ligne; car son-- D gez-y bien , madame , après ce que nous ve-r » nous d'entendre, nous allons être obligés, en i) conscience, de vous inscrire sur la liste d^ Il ces savans que vous ménagez si peu. »
« Âh ! je te sais, dit-elle , mon ensemble vous » plait; vous me louez en gros; mais je parie » que, dans les détails, vous trouvez en moi » bien des sujets de critique. Je fais à tous mo-
ou SOUVENIRS. 119
H mens des fautes de langue et d'orthographe. » M. de Ségur conyiendra que j'ai parfois la » tète bien dure y puisqu'il n'a pu parvenir à D me faire composer seulement six vers; et en » vérité je crois, malgré ses éloges , que «i j'é- M tais particulière en France, ses .charmantes » dames de Paris ne me trouveraient pas assez M aimable pour.m'inviter à souper. » <
c< Songez, je vous prie, madame^ m'écriai-je » alors, que je représente ici, près de vous la » France, et que je ne dois pas souffrir qu'on » la cakHnnie ainsi. » '
Conune l'impératrice était en train, contitt nuant'sur ee ton, elle noue dit : u Allons , que M croyez - vous que j'aurais été dans le monde M ai j^y fusse née homme et particulier ? >>
M. Fitz -Herbert répondit qu'elle aurait été un profond législateur; Cobentzèl, un -grand ministre ou un ambassadeur; moi, je Tasaurai qu'elle serait devenue un général très renommé.
fc Ah! pour le -coup, reprit -elle, vous vous n trompez; car je connais ma tète, elle est ar- » dente; j'aurais tout risqué pour chercher la >» gloire, et 9 n'étant que sous-lieutenant, dés la » première campagne je me serais fsiit casser la i> lèle. »
lâO MéMOIRES
Un autre jour^ nous parlions de toutes les conjectures qu'on allait faire en Europe sur sen voyage. A cet égard nous étions tous du même avis, et nous prétendions que partout on allait se figurer qu'elle et l'empereur voulaient conquérir la Turquie , la Perse , peut -être même l'Inde et le Japon ; enfin qu'en ce moment le cabinet voyageur de Catherine occupait et inquiétait tous les autres.
c< Ce cabinet ^e Pétersbourg, dit ^ elle, qui » flotte aujourd'hui sur le Dnieper , parait donc » bien grand, puisqu'il donne aux autres tant » d'occupation ? »
(c Oui, madame, dit alors le prince de Ligne; » et je n'en connais cependant pas un plus pe«* » tit, car il n'a que quelques pouces de dimen- » sion : il s'étend depuis une tempe à l'autre , » et depuis la racine du nez jusqu'à celle des » cheveux. »
Notre navigation devait durer pendant l'espace de quatre cent quarante-six verstes, qui séparent Kioff de Kaydak. A Kaydak, les cata* ractes commencent , et de là il fallait reprendre nos voitures pour nous rendre à Kherson.
Le Borysthène ou Pniéper, dont les sources se trouvent près du village de Pniéproff, à cent
cinquante ventes de Smolensk , se grossit rs^idément. Son cours entier est de quinze cents ▼erstes ou environ quatre cents lieues.
Avant d'arriver à son embouchure^ entre Kinbum et Oczakoff» il forme un golfe dont la longueur est de quinze lieues et la largeur de quatre. Son lit, depuis Kaydak , est embarrassé par treize cataractes qui occupent un espace de soixante verstes. Plusieurs de ces roches sont couvertes d'eau ; d'autres s'élèvent à une assez grande hauteur au-dessus de sa surface.
Ce fleuve est rapide ; plusieurs bancs de sable y rendent quelquefois la navigation assez dan* gereuse. Il reçoit*plusieurs rivières : du côté de la Pologne , l'Ingoultz, le Bug et le Liman ; du coté de la Russie, la Soja, la Dezna, la Soula, le Ptia , la Vorskla et la Samara.
Indépendamment des villages dont ses bords sont parsemés, on y rencontre Tripolié^ ville bâtie parWladimir pour défendre les frontières de ses États. Elle fut, comme toutes les autres, souvent en proie aux guerres civiles, et momentanément détruite dans le douzième siècle par les Tar tares.
A peu de distance est un village nommé Staiki, sur un ruisseau qui marque la frontière
de la Pologne, et depuis lequel toute la rive droite appartient aux Polonais.
Ensuite on voit la ville de Péréiaslaff , jadis habitée par les Kozars , et à droite la ville de Trektémiroff, qui fournit des meules aux contrées voisines russes et polonaises.
A vingt vérités plus loin > on aperçoit Kanieffy précédènuneQt ville » aujourd'hui bourg. Ce fut là où se rendit le roi de Pologne pour nous recevoir.
Autrefois une tribu de Tartares, nommés Baskas , s'empara de cette ville ; plus tard Achmet-Baska, un de leurs chefs, les divisa eu slobodes, et les ncnnma Cosaques. Ils se rendirent maîtres de cette contrée.
Depuis, accrus en nombre par des troupes de déserteurs russes et polonais, ils y construi* sirentun fort, qu'ils nommèrent Tcherkasse. Bientôt des hommes sans aveu et de toutes les nations les rejoignirent; ils fondèrent une ville située dans une île du Borysthène, et qui devint assez fameuse sous le nom de Kortitz.
Ce fut alors qu'on les appela Zaporaviens^ pour les distinguer d'autres tribus ou slobodes établies au-dessus des cataractes. Ces brigands amphibies, occupés sans cesse à guerroyer et à
Oa SOTJVEMIRS. 123
piller 9 se voyant chassés peu à peu de leurs premiers établissemens , se retirèrent et habi* térent différentes iles du Dnieper, d'où ils sortaient en foule pour faire des incursions en Po« logne et en Russie.
Githerine II, ayant enfin détruit cette étrange république, établit sur son territoire des régimexÈS de Cosaques réguliers, auxquels on assigna pour leur subsistance et leur entretien des terres et des villes.
Nous vîmes plusieurs de ces villes, qui n'ont plus aujourd'hui la même, destination ; l'une est Daubrowka , située au confluent de la Sonia et du Dnieper; Krementchuk, plus remarqua- J)le, était un bourg appartenant au régiment de Mirgorod ; ensuite elle fut érigée en ville. C'est actuellement le chef-lieu de district du gouvernement d'Ekaterinoslaff. Elle est assez grande , •mais ne se distingue par aucun monument. Un poDt flottant, de la longueur d'un quart de lieue, luisertde communication avec la ville de •Krioukoff,4^àtie sur la rive opposée.
En descendant le fleuve, on rencontre les petites villes de Kliberda et de Pérévolochno , autrefois ruinées par les Tartares; enfin Ortik et Kaydak. G est près de cette dernière villeque
ia4 MÉMOIRES
rimpëratrice devait poser la première pierre de la ville d'Ekaterinoslaff.
Chacune des cataractes a un nom particulier : la première s'appelle Kaydak ; la plus dangereuse de toutes est la huitième, nommée Ninajétinsk : elle a sept cents toises de longueur , et, dans cet espace, six pieds et un quart de chute.
D^ Kaydak jusqu'àKherson, on traversait une plaine alors presque déserte. Kherson est située à Tembouchure du Dnieper , à vingt-deux lieues de la mer.
Il était nécessaire de retracer ici en peu de mots cette partie de notre itinéraire , pour n'y plus revenir. A présent, retournons sur notre flotte, que nous avons laissée au moment où, toute pavoisée, elle se rangeait en ligne devant les murs de Kanieff, dont les hauteurs et les plaines resplendissaient de l'éclat des armes d'une multitude d'escadrons polonais magnifiquement vêtus.
L'artillerie de la flotte et de la ville annon«çatt Fapproche des deux monar^es. Catherine envoya, sur une chaloupe élégante, plusieurs de ses grands officiers, qui vinrent saluer le roi de Pologne.
Ce prince, accompagné par eux, et croysmt
ou SOUVENIRS. 1^5
devoir, pour éviter toute étiquette embarrassante 9 garder un incognito peu compatible avec tant d'éclat y leur dit : « Messieurs, le roi de D Pologne m'a chargé de vous recommander le » comte Poniatowski. d
Lorsqu'il fut monté sur la galère impériale, nous nous pressâmes en cercle autour de lui , curieux de voir les premières émotions et d'entendre les premières paroles de ces augustes personnages, dans une circonstance si différente de celle où ils s'étaient vus autrefois, unis par l'amour, séparés par la jalousie , et poursuivis par la haine.
Mais notre attente fut presque totalement déçue; car, après un salut réciproque, grave, majestueux et froid , Catherine ayant présenté sa main à Stanislas, ils entrèrent dans un cabinet, et y restèrent enfermés une demiheure.
Dès que ce tête-à-tête fut fini , leurs majestés vinrent nous rejoindre; et comme nous n'avions pas pu les entendre , nos regards curieux cherchaient à lire leurs pensées sur leurs traits; mais quelques légers nuages répandus sur leurs fronts, rendaient cette lecture assez difficile : c'était; du cÀté del'impératrice/un nuage d'em-
barrad et de contrainte inaccoutumés; et, dans les yeux du roi, une certaine empreinte de tris-* cesse , qu*un sourire affecté ne pouvait entière-* ment déguiser.
Ce prince vint obligeamment parler à tous ceux d'entre nous qu'il connaissait; l'impératrice lui présenta les autres. Je reçus de lui un accueil très gracieux.
Tout avait été calculé pour ne point laisser de vide dans une journée que, de part et d'au* tre, on désirait peut- être également abréger. Bientôt on s'embarqua dans de belles chaloupes pour se rendre sur la galère du festin. Il était difficile d'en voir un plus somptueux, plus délicat et plus recherché.
L'impératrice avait à sa droite le roi , et à sa gauche l'ambassadeur Cobentzel ; le prince Potemkin, M. Fitz- Herbert et moi, nous étions placés vis-à-vis de leurs majestés.
On parla peu , on man^gea peu , on se regarda beaucoup ; on écouta une belle musique , et on but à la santé du roi , au bruit d'une grande salve d'artillerie.
En sortant de table, le roi prit de la main d'un page les gants et l'éventail de l'iippératrice, et les Itii présenta. Ce prince «ensuite
ou SOUVENIRS. 127
cherchait et ne pouvait trouver son chapeau^; rimpératrice, qui l'avait aperçu, se le fit apporter, et le lui donna. « Âh I madame^ lui dit n Stanislas en le recevant ^ vous m'en avez donné A) autrefois un bien plus beau. »
On revint à la galère impériale ; le cercle fut court, et n^offrit rien de remarquable. Le roi se rembarqua à huit heures, et retourna à Ka* nieff.
Dès que le soleil eut fait placQ à l'ombre, la montagne de KaniefF étincela de feux; ses flancs étaient sillonnés d'un fossé serpentant, rempli de matières combustibles. Lorsqu'elles furent enflammées, elles présentèrent l'image de lalave d'un volcan, image d'autant plus parfaite que dans le même moment, au sommet de la montagne, une éruption de cent mille fusées embrasait les airs, et multipliait ses clartés en se réfléchissant dans les eaux du Borysthène. ' Notre. flotte était aussi magnifiquement illuminée, de sorte que cette fois, dans notre horizon , il n'y eut point de nuit.
Le roi nous avait tous invités : nous nous rendhnes chez lui ; il nous donna un b^l superbe , mais l'impératrice n'y voulut point aller. Stanislas l'avait inutilement conjurée de prolon-
I2d MÉMOIRES
ger son séjour de vingt-quatre heures ; le temps des faveurs était passé pour lui. Catherine lui dit qu'elle craindrait par ce retard de faire attendre Tempereur, qui devait la rejoindre à Kherson.
Nous continuâmes donc notre route le lendemain, et ce fut ainsi que se termina cette entrevue, qui, malgré sa magnificence théâtrale, occupera mieux sa place dans l'histoire que dans le roman; car ce ne fut certainement point par des sentimens trop tendres qu'elle fut embellie et animée.
Cependant si le voyage du roi de Pologne et son entrevue ne purent ranimer danà le cœur de l'impératrice une affection depuis long-temps éteinte, il n'en tira pas moins quelque avantage de sa conférence ; les intrigues tramées contre lui par le parti de l'opposition furent déjouées. Le prince Potemkin essaya même de réconcilier avec ce prince le grand général Branitski , son neveu; celui-ci s'y prêta de si mauvaise grâce , et s'exprima avec une hauteur si déplacée, qu'ils se séparèrent plus brouillés que jamais.
Comme le roi, dans cette occasion, avait montré beaucoup de condescendance pour l'impératrice, cette princesse , touchée de ses pro-
cëdës , j^éiolat de le soutenir contre les attaques de ses ennemis* Elle lui donna la décoration de Tordre de Saint-André , et , avec son s^utorisa^ tion y le roi revêtit de l'ordre de TAigle-Blanc le général Engelhard y neveu du prince Potemkin.
En partant de Kanieff, Stanislas -Auguste courut promptement à la rencontre de Tempe-* reur Joseph II , dans l'espoir de seconcilier sa bienveillance , et de détourner les périls que lui faisaient redouter la puissance et l'ambition de ce formidable voisin , qui venait déjà de manifester quelque désir d'étendre les frontièFes de laGalIicie.
L'empereur le reçût bien , et Tassura que , knn de projeter quelque nouveau démembre^ ment de la Pologne y il s'opposerait à tous ceux que d'auti^es puissances voudraient effectuer. Vaine promesse ! aux yeux des souverains les plus sévères dans leur conduite privée , la politique 9e croit rarement obligée à se soumettre aux règles de la morale ; Tintérèt dicte et rompt leurs sermens.
Stanislas, momentanément rassuré, s^aveu^ gkiit sur le vrai danger de sa position. La force seule garantit l'indépendance; elle est déjà per> due dès qu'on se croit assez faible pour pe lui
l3o MÉMOIRES
donner d'autres gaïunties qu'une protection étrangère; c'est en se montrant prêt à combattre qu'on inspire le respect , et qu'au lieu de protecteurs on trouve des alliés.
Notre navigation continuait d'être heureuse. Elle fut seulement quelquefois ralentie par des vents contraires , et nous arrivâmes sans accident^ le lo mai, à Krementchuk.
La tristesse du séjour de KioflP, la rigueur de la saison • et surtout l'humeur du maréchal RomanzofT, avaient obscurci de .quelques nuages la gaiié naturelle de Catherine. En débarquant à Krementchuk , un spectacle tout différent frappa ses regards: le printemps, ranimant la nature , donnait aux objets un air de fête \ et le charme de la première verdure embellissait tout, jusqu'aux marais<
Une maison vaste , élégante , bâtie et distribuée conformément au goût de l'impératrice ; un jardin anglais où la magie da prince Potemkin avait fait transporter à grands frais des arbres d'une grosseur singulière; une vue char-. mante dont l'ombcage, les fleurs et les eaux variaient agréablement les perspectives; douze mille hommes de troupes habillées et équipée» à neuf; toute la noblesse du gouvernement ras«
ou SOUVENIRS. l5l
semblée et richement vêtue; la réunion des marchands accourus de toutes les contrées de Fempire; enfin le plaisir d'être en mouvement , après trois mois 'd'immobilité, et celui de voir s'avancer vers son but cet extraordinaire voyage, qui fixait l'attention de TEurope : tels furent les préludes des scènes nouvelles dont j'allais être témoin.
La satisfaction de Catherine , nourrie chaque jour par des objets nouveaux et piquans, se manifestait à tous les yeux. Le prince Potemkin, extraordinaire en tout et toujours , se mon* trah aussi actif dans ses gouvememens qu'il pa-^ raissait indolent à Fétersbourg.
Tout ce que sa vive imagination , son pouvoir illimité et la connaissance profonde qu'il avait du caractère de sa souveraine, pouvaient lui fournir de moyens pour exalter sa tête, pour flatter son amour- propre, était employé avec vok art inconcevable.
Il savait, par une espèce de prodige , lutter contre tous les obstacles. Vaincre la nature, abréger les distances, parer la misère, tromper l'œil sur l'uniformité des plaines sablonneuses, l'esprit sur l'ennui d'une- longue marche , et donner un air de vie aux déserts les plus stériles.
l52 MÉMOIRES
Toutes les stations étaient mesurées de façon
à éviter la plus légère lassitude; il avait /loin de ne faire arrêter la flotte qu'en face des bourgs ou villes situées dans des positions pittoresques. D'immenses troupeaux animaient les prairies; des groupes de paysans vivifiaient les plages ; une foule innombrable de bateaux portant des jeunes garçons et des jeunes filles, qui chantaient des air» rustiques de leur pays, nous environnaient sans cesse; rien n'était oublié.
Il faut convenir que, si ce premier ministre^ médiocre général, politique capricieux, se montrait fort loin d'être un grand homme d'État, il était au moins le plus grand et le plus habile des hommes de cour.
Cependant, en retranchant tout ce qu'il y avait d'artifice, dans ses créations, on y recon^ naissait aussi quelques réalités : lorsqu'il avait pris possession de son immense gouvernement, on n'y comptait <[ue deux cent quatre mille habitans; et sous son administration là population, en très peu d'années, s'était élevée à huit cent mille , nombre encore faible pour une province longue de deux cents lieues et large de cent.
Cet accroissement se composait de colons
ou SOUTEIilRS. l35
grecs 9 allemands ^ polonais , d'inT^ides, de soldats et de matelots congédiés. Un Français , établi depuis trois ans dans cette contrée , me dit qu'en la parcourant chaque année , il trouvait de nouveaux villages établis et florissans^ dans les lieux qu'un an auparavant il avait lais*ses déserts.
Le prince nous fit jonir^ à Krementchuk, du spectacle d'une grande manoeuvre, où sedé« ployèrent qaarante-ciâq escadrons et une nom-* breuse infanterie. J'ai vu peu de troupes {dus belles et en plus brillante tenue. Leurs mouvemens parent nous donner une idée de cette tactique russe si efirayante pour les Turcs y quoiqu'elle dût être sans doute insuffisante contre d'autres troupes. Depuis , nous leur avons donné de savantes leçons, dont ils n'cmt que trop bien profité.
Toutes leurs manœuvres , à l'époque 6ù je les vis, consistaient à marcher sur quatre cdonnés, en se couvrant d'un rideau de tirailleurs, précédés d'un corps de G)saques« Supposant ensuite que l'enn^Eni s'avançait en forces, les quatre colonnes formaient quatre Jbataillpns carrés, à centre vide, sur trois de hauteur. Les G)saqu^ se retiraient derrière elles, et se for-
l34 ' MÉMOIRES ^
maient sur un raàg dan9 l^irs intervalles , de sorte que la ligne dé bataille offrait l'apparence de quatre bastions et de deux courtines; Tartillerie se plaçait aux angles des carrés.
Dans ce moment, comme il fallait supposer qu'on était entouré, parce que c'est le genre d'attaque des Turcs, on exécutait un feu très vif, après lequel-, supposant encore que l'ennemi avait été mis en désordre, les carrés marchaient en avant, les tirailleurs sortaient de leurs rangs, et les Cosaques, la lance à la main, et jetant de grands cris, volaient à la poursuite des vaincus pour compléter leur défaite.
Après cette brillante revue militaire, l'impératrice , témoignant sa satisfaction au prince , lui dit, avec une joie qui partait du cœur : a Depilis Pétersbourg jusqu'à Kioff, j'ai cru » voir le ressort de mon empire détendu et usé; » ici je le retrouve dans toute son activité et » dans toute sa vigueur. »
Cette princesse, ayant ensuite, conformément à ses habitudes, qu'elle ne variait jamais, donné audience au clergé, aux autorités, aux marchands,^ invita toute la noblesse à un cercle suivi d'un bal magnifique, et remonta sur sa galère.
ou SOUVENIRS. l35
Le fleuve devenait plus large ^ et cependant notre navigation devenait plus di£ficite : à chaque instant des vents trop faibles ou des vents contraires nous faisaient échouer sur des Iles ou sur des bancs de sable ; quelquefois ils nous forçaient de rester à Tancre vingl>^quatre heures de suite.
Mais Taspect de ces rives inconnues y le plaisir de tvaverser un pays naguère habité par des Cosaques zaporaviens^ brigands destructeurs , ennemis de tout travail agricole ou industriel^ pays aujourd'hui peuplé de citoyens soumis et laborieux 9 enfin la commodité et Tagrément de nos galères^ ainsi que le charme des lectures et des entretiens^ abrégeaient le temps pour nous, et transformaient presque en plaisirs, par leur variété, ces légers aocidens d'un si long voyage.
L'impératrice même paraissait si contente d'elle et de nous, qu'elle aurait vu avec peine, disaii^Ue , s'approcher le terme de cette naviga* tion , si elle n'avait pas craint de faire attendre long -temps l'empereur, qu'on savait arrivé à Kherson.
Le prince de Ligne, plus âgé que moi de vingt ans, m'étonnait sans cesse par la vivacité de -son imagination et par la jeunesse de soA es-
l56 MÉMOIRES
prit : dés le matin, frappant contre la faible cloison qui séparait son lit du mien, il me réveillait pour me réciter des impromptus en vers et en chansons, qu'il Tenait de composer; et, peu de temps après , son chasf eur m'apportait une lettre de quatre ou six pages, où la sagesse, la folie, la politique, la galanterie, les anecdotes militaires et les épigrammes philosophiques , étaient mêlées de la manière la plus originale.
11 exigeait une prompte réponse : aussi rien ne fut jamais plus suivi et plus exact que cette étrange correspondance quotidienne, entre un général autrichien et un ambassadeur français, couchés Tun à côté de l'autre sur la même ga* 1ère, non loin de l'impératrice du Nord, et naviguant sur le Borysthène, à travers le pays des Cosaques , pour aller visiter celui des Tartares.
Mille amusemens divers, les récits curieux et piquans que nous faisait Catherine, les réflexions spirituelles, bien qu'un peu mélancoliques, de M. Fitz4ierbert , les folies du grandécuyer, et la gai té intarissable de Cobentzel, qui nous faisait jouer avec lui des proverbes dans la chambre à coucher de l'impératrice (genre de talent où il excellait), variaient agréablement nos journées.
ou SOUVENIRS. îSy
Néanmoins^ les écueila Qt les retards se roultïpliant de plus en plas> l'inquiëtude de rimpé-* ratrice allait peut-être se changer en humeur, lorsque nous apprîmes que Fempereur , le lendemain de son arrivée à Kherson, en était parti , et s'était rendu en toute diligence à Kaydak , dont nous n'étions éloi|pfiés que de six lieues.
Le dessein de ce monarque avait été de venir à la rencontre de la galère de Timpératrice ; mais y le prince Potemkin, qui s'ëtait rendu d'avance à Kaydak, ayant prévenu à temps sa muveraine, elle se fit descendre à terre, nou» laissa presque tous sur sa flotte, monta précipitamment en voiture, et courut au devant de l'empereur, qu'elle rencontra près de la maison isolée d'un Cosaque-, où ils s'arrêtèrent peu dlieures, et d'où ils partirent ensuite ensemble pour Kaydak, où nous les rejoignimes le lendemain matin ^ le 19 mai.
Comme l'impératrice s'était pressée au point de ne prendre avec elle aucun de ses gens,, l'embarras pour faire diner les deux grand» souverains ne fut pas médiocre. Le prince Potemkin , le grand générad Branitski , ainsi que le prince de Nassau, que ce dernier avait mené dans sa voiture a Kaydak, leur firent, comme ils
ni
lS8 IIBMOIRKS
le purent, un repas qui fut très gai, mais aussi détestable qu'on pouvait l'attendre de si nobles cuisiniers.
Nous restâmes à Kaydak toute la journée du 1 9 pour attendre 9 non pas notre flotte entière, car plusieurs de nos b&timens étaient restés échoués, mais au moins ceux qui portaient les hommes et les effets les plus indispensables pour la continuation du voyage.
Le 20, ou alla camper sous des tentes à deux Jieues de là, à l'endroit où l'impératrice voulait bâtir Ekaterinoslaff. On entendit la messe dans la tente impériale, et leurs majestés posèrent, en présence de l'archevêque, la première pierre de l'église de cetle nouvelle capitale, dont la position est extrêmement rianle. Elle est placée sur une hauteur d'où l'on aperçait, les longues sinuosités du Borysthène, et les ilesjboisées qui embellissent cette partie de son cours.
Nous allâmes diner ensuite dans la maison de campagne du gouverneur de la province; elle était située sur le bord du fleuve, vis-à-vis de la plus fameuse des cataractes qui long-temps ont fait regarder ce passage comme absolument impraticable pour le commerce.
En effet, le Borysthène est barré en cet en-
ou SOUTENIRS. I Sq
droit dans toute sa largeur par des chaînes de rochers , dont les uns à fleur d'eau et les autres très élevés forment plusieurs chutes et plusieurs cascades; leur bruit nous empêchait presque de nous entendre. L'eau s'y brise et y écume, avec furie.
On ne croirait pas possible , au premier coup d'œil , que l'esquif le plus léger et les rameurs les plus hardis pussent franchir un pareil obstacle. Cependant un canot et un assez gros bâtiment étaient mouillés à quelque distance, avec l'ordre de franchir cette barrière. Nous voulûmes, le prince Potemkin , M. de Nassau et moi, nous y embarquer; mais l'impératrice nous le défendit formellement.
Les.bâtimensy se dirigeant de notre côté, franchirent très heureusement ce périlleux passage avec la rapidité d'une flèche, mais aussi avec des mouvemens violens qui faisaient croire à chaque instant qu'ils allaient être brisés; ou remplis par les vagues et submergés ; le canot surtout disparaissait presqu'à tous momens.
On nous dit cependant que , lorsque les eaux étaient plus hautes, le passage s'exécutait avec plus de facilité, en y employant l'adresse de quelques anciens Zaporaviens accoutumés à cette
l4o MÉMOIRES
dangereuse navigation ; et le prinoe Potemkin comptait tellement 8ur leur expérience et sur leurs promesses, qu'il avait formé le dessein de faire descendre jusqu'à Kherson toute la flotte de galères sur laquelle nous étions venus de Kioff à Kaydak.
En sortant d'Ekaterinoslafl^ nous entrâmes dans ce qu'on appelle en Russie les steppes, vastes et solitaires prairies, totalement dépourvues d'arbres, et coupées seulement à longs intervalles par quelques coteaux tout nm ,. au pied desquels serpentaient de faibles ruisseaux. On parcourt souvent sept à huit lieues sans y ren^ contrer un homme, une maison, un arbuste.
L'Afrique ,a ses déserts de sable ; ceux de l'Orient sont moins arides , ce sont des déserts de verdure J Des troupeaux immenses de moutons, des haras nombreux de chevaux , animent seuls ces profondes solitudes où on les laisse errer toute l'année.
Au premier coup d'œil , cet immense ^t verdoyant horizon, où rien n'a|*réte la vue, produit sur l'esprit la même impression que l'Océan : il semblé donner plus de grandeur aux idées, plus de profondeur aux réflexions ; mais , à mesure qu'on s'avance, cette uniformité inspire la
on SOUVENIRS. i4i
tristesse, et bientôt on se fatigue péniblement en ne voyant , au-dessus et autour de soi^ que le del et des prés qui n'ont point de bornes.
On n'y aperooil d'autres variétés que de nombreuses éminences qui paraissent élevées par la main des hommes, et relativement auxquelles les opinions ont été long -• temps partagées : les uns croyaient que c'étaient d'anciens tombeaux , et d'autres assuraient que ces tertres avaient été formés par les Scythes et par les Tartares, afin de découvrir de plus loin les ennemis qui pour*raient vouloir les surprendre. La vérité de ht première de ces deux opinions a été depuis définitivement prouvée.
Toute l'étendue de pays qui se prolonge , en Europe, depuis lé Bug jusqu'à Azoff, et en Asie, depuis le Caucase jusqu'aux frontières de la Chine, n'est .qu'une immi^nse mer de verdure.
La partie de ces steppes où nous nous trou-* vions , et sur laquelle la civilisation cherche à étendre ses conquêtes et ses travaux, ressemblait à une toile unie dont un peintre commence k faire un grand tableau , en y plaçant quel^ ques hameaux , quelques - bocages , quelques champs cultivés; mais cet ouvrage, avançant
avec lenteur, lui laissera encore pendant plus d'un siècle toute l'apparence d'un désert.
La Teille de notre arrivée à Kherson, nous passâmes , sur un pont , la petite rivière Kaminka, qui servait autrefois de limites entre les Tartares nogais et les Cosaques.
Ce désert de cent lieues que nous venions de traverser, rendit peut -être plus grande et plus agréable la surprise que nous causa la vue de Kherson. Je crois cependant qu'indépendamment de la disposition où notre esprit se trouvait, nous n'aurions pu nous défendre d'un juste étonnement, en voyant tant de nouvelles et imposantes créations : . une forteresse presque achevée; des casernes pour vingt ^quatre mille hommes; une amirauté avec tous ses ma* gasins ; un arsenal garni de six cents pièces de canon ; deux vaisseaux de |;uerre et une frégate prêts à lancer; des édifices publics qui s'élevaient partout à la fois; plusieurs églises d'une noble architecture ; enfin une ville déjà commerçante, qui contenait deux mille maisons, des boutiques remplies de marchandises venues de Grèce , de Gonstantinople et de France , et environ deux cents vaisseaux de commerce qui mouillaient ou arrivaient dans le port«
Si on y ajoute ractivité de dix-huit mille travailleurs, une grande pompe militaire, le coDCQurs de plusieurs ministres et consuls étran^ gers, ou de voyageurs, on comprendra facilement combien un tel speclacle, dans une contrée que la Russie n'a conquise qu'à la paix de Kainardgi, dont on ne s'était occupé activement que depuis six années, et qui n'était débarrassée que depuis trois ans du voisinage des Tartares, devait exalter Tamour-propre de l'impératrice, justiGer la surprise de ceux qui la suivaient, et les éloges qu'ils donnaient au talent comme à l'activité du prince Potemkin«
II est vrai que ce premier momelit d'étonnément fut bientôt mêlé de réflexions qui rendirent notre admiration plus modérée; en voyant Kherson de plus près et plus en détail , on nou& fit remarquer que sa position était mal choisie? les vaisseaux ne peuvent remonter le Dnieper que déchargés; ceux de guerre qu'on y construit sont obliges, pour descendre le fleuve, de se faire alléger par le secours de chameau^\
* On appeUe chameaux de grands bâtimens longs , cairës et à plates yarangues, qui, assujettis deux à deux avec des câbles, serrent â faire passer an vaisseau dans les endroits où il n*j a pas assez d^can.
l44 MÉMOIRES
Oa n'avait point construit de quais, ni de magasins pour le commerce; les tribunaux^ mal organisés, rendaient mal et lentement lajustice; enfin Tinfection des marais et des îles remplies de roseaux qui entouraient la ville, en faisait un séjour malsain et souvent mat*tel pour ses habitans.
Je ne laissai point' ignorer au prince Potemkin ces observations , que je tenais de pluiieurs négocians. Il avait senti et reconnu tous ces inconvéniens«, Pour y remédier, son projet était de former, trente verstes plus bas, un port marchand, d'y bien régler la quarantaii^e, de construire des quais et des magasins, d'établir une justice consulaire, enfin de dessécher les marais les plus voisins.
Déjà il avait demandé et obtenu l'aident né^ cessaire pour la plupart de ces opérations ; mais celle du dessèchement me semblait impossible : d'ailleurs on ne pouvait l'effectuer sans dét^ire et perdre les roseaux, seul chauffage et seule couverture de presque toutes les maisons dans nn endroit où, à cent lieues à la ronde, on ne trouvait point de bois.
Les premiers momens de notre séjour à Kherson furent employés en courses dans la ville, en
ou SOUVEWIRS. 145
grandes audiences , en repas de cent vingt couverts, en concerts et en bals. L'impératrice nous mena diner dans une maison de campagne à quatre lieues de Kherson. Le lendemain nous vîmes lancer, en sa présence , un vaisseau de quatre-vingts canons, un de soixante-six et une frégate. Le jour suivant il y eut bal paré à la cour, dans un palais construit pour elle avec plus d'élégance que de solidité.
L'impératrice avait formé le projet de se rendre à Kilbourn, vis-à-vis d'Oczakoff; mais cette reconnaissance militaire du territoire turc, et qui ressemblait un peu trop à une bravade, ne pnt avoir lieu. L'arrivée d'une escadre otto-^ mane, composée de quatre vaisseaux et de dix frégates, et qui vint mouiller dans le Liman près d'Oczakoff, contraria le dessein de Catherine; elle n'y renonça qu'avec une humeur très visible. Ainsi, n'ayant plus rien qui pût nous retarder davantage, nous partîmes pour la Crimée , à la suite des deux augustes chefs de notre caravane.
Avant de quitter Kherson, il est à propos de
parler des nouvelles que nous y reçûmes de la
marche des affaires importantes qui se traitaient
dors à Constantinople : l'arrivée imprévue de 3. 10
l46 MÉMOIRBS
l'escadre turque à l'embouchure du Borysthène^ et celle de plusieurs militaires français à Oczakoff ^ avaient produit , dans l'esprit des ministres de datherine et de toute sa cour, un mécontentement qui allait jusqu'à l'indignation.
(c Gomment concevoir, disaient -ils, qu'au » moment où nous venons de signer un traité » d'amitié, et à l'instant même où l'impératrice » se fait accompagner du ministre de France , » en le comblant de distinctions et de marques n de confiance, on voie des ingénieurs français » occupés à diriger les travaux, les canons, les M vaisseaux et les préparatifs hostiles de ses en- » nemis? m
Le prince Potemkin me parla plusieurs fois de ces prétendus griefs avec amertume et vivacité, mcreprochant d'avoir, par de vaines alarmes, excité les Turcs à des mesures menaçantes qui pourraient provoquer la guerre.
Si j'avais voulu user de finesse, feindre d'ignorer ce que je savais, et blâmer ce que j'avais conseillé, je n'aurais point, par là, calmé l'hu-* meur qu'on me montrait, et j'aurais seulement perdu cette considération qui ne peut se conserver que par une noble franchise.
Je répondis donc,, non en courtisan , mais en
ou SOUVENIRS. l47
ministre^ (c que les Turcs avaient raison d*ètre » inquiets ; que la conduite de M. de Bulgakoff » avec M. de Choiseul nous avait ôté toute pos« » sibilité de les rassurer, m J'ajoutai même (c que » nous avions dû conseiller^ approuver etsecon- » der les dispositions défensives de la Porte.
» Notre marche ^ disai»-je , est franche et con-* j» stante; hous vous avons toujours déclaré que M* plus le roi se montrait empressé à faire ren dresser les griefs dont la Russie pouvait avoir » à se plaindre 9 plua sa majesté, mue par de ji grands intérêts, était décidée à veiller, autant » qu*il dépendrait d'elle, à la conservation de m Tempire ottoman*
m Malgré vos protestations pacifiques , conti- M nuais-je, que j'aime à croire sincères , peut* n on s'étonner des précautions que la prudence » dicte à la Porte? Mettez- vous à sa place : si » le grand -seigneur venait à OczakofF avec ses ^> visirs, un puissant allié, une flotte formida^ n ble et une armée de cent cinquante mille H hommes, pourrait-on s'étonner et vous blâ- D mer en vous voyant montrer alors quelque M alarme, vous tenir sur vos gardes , et prendre » le parti sage de fortifier Kherson et de ras- M sembler vos troupes? »
l48 MÉMOIRES
L'argument était irréfutable , le prince n'y répliqua point; la franchise de mon langage eut un succès que n'aurait pu m'obtenir une maladroite dissimulation. La froideur que l'impéra* trice me montrait depuis quelques jours ^ dis-^ parut peu à peu.
- Le résultat de la fermeté des Turcs fut heureux ; on cessa de mépriser leur faiblesse , et ^ pour le moment au moins, on négocia plus iàmicalement.
J'ayaid vu à Kanieff un roi, sans force et sans autorité, entouré de la magnificence et de l'éclat des plus grands monarques; par un contraste remarquable, je voyais à Kherson un empereur puissant, simple dans ses formes, modeste dans ses manières, familier dans son accueil , ennemi de toute étiquette , permettant et provoquant la conversation sur tous les sujets, et ne voulant briller d'aucun autre éclat que de celui que lui donnaient une instruction étendue, un jugement solide, un esprit orné.
Lorsque Catherine II voulut à Kaydak me présenter à lui, il lui dit : (c Madame , je ne suis ici )» que le comte de Falkenstein , et c'est moi qui » dois être présenté au ministre de France. »
Ce prince était arrivé en Russie dans une sim-
OD souYENrns. i49
pie calèche , accompagné d'un oflScier général et de deux domestiques. Le strict incognito qu'il gardait> lui était aussi commode qu'utile pour mieux voir et pour mieux entendre; aussi il voulait absolument qu'on le traitât comme un voyageur, et non comme un monarque.
Tous les matins il venait au lever de l'impé-* ratrice» se mêlant avec nous, et attendant comme nous que cette princesse parût. Dans la journée 9 il parcourait tous les environs du lieu où nous nous étions arrêtés; et, comme le ha^ sard fit que mon entretien lui plut, il faisait souvent de longues promenades seul avec moi, en me donnant familièrement le bras.
Ce prince, dans ses conversations, me mon-» tra qu'il était peu disposé à seconder l'ambition de Catherine. La politique du roi, à cet égard, lui semblait fort sage. «Constantinople, disait -il, M serait un objet de jalousie et un sujet de dis- M corde, qui rendra toujours impossible l'ao* » cord des grandes puisswces pour un partage j» de la Turquie. ».
Je le trouvai très peu frappé du prog^ des établissemens russes : (c J'y vois, disait-il, plus M d'éclat que de réalité. Le prince Potemkin est i> actif, mais plus propre à commencer de grands
l5o - MEMOIRES
» travaux qu% les finir. Au reste , tout parait » facile quand on prodigue l'argent et la vie » des hommes. Nous ne poumons tenter en » Allemagne ni en France ce qu'on hasarde ji ici sans obstacle. Le maître ordonne; des » milices d'esclaves travaillent. On les paie peu n ou point; on les nourrit mal; ils n'oseat lais- » ser échapper un murmure^ et je sais que de- » puis trois aos^ dans ces nouveaux gouverne^ » mens 9 la fatigue et l'insalubrité des marais » ont fait périr cinquante mille honunes sans h qu\)n les plaignit^ et même sans qu'on en D parlât^ n
Un autre jour, Tentretien étant tombé sur le prince Potemkin : cr Je comprends^ me dit -il, » que, malgré ses bizarreries, cet hcmime sin^ » gulier ait pris et conservé un grand ascendaoïi iè sur l'impératrice : il a une volonté forte, une » imagination vive ; par là,, il lui est nourseule» » ment utile, mais nécessaire; car vous cou- » naissez les'Russes, et vous conviendrez qu'il » serait difficile de trouver parmi eux un autre » homme capable de contenir et de comprimer » un peuple encore si âpre, si récemment en » contact avec la civilisation , et une cour trop ^ long -temps accoutumée aux conjurations, m
ou SOUfENfRS. l5l
Plus M. de Cobentzel me Toyaif bonoré de la èienveillance de FempeMur, plus la coafiaDce qu'il me montrait devenait iatime^^mais^ tout en m'assurant de la sincérité des démarches .qui lui étaient ppescrites pour seconder les miennes relativement à la paix, il me parut craindre que rempereûr ne se laissât enfin* entraîner à la guerre, si Fimpératrice, bornant ses prétentions à la prise d'Oczakoff et d'Akerman , le ras« surait pleinement sur toute autre idée d^ran* dissemeiit^
4c Cependant y ajoutait-il, ce serait svea une » extrême répugnance que ce prince s'y prête- M rait, dans la crainte qu'une rupture avec la » Prusse et un refroidissement avec la France M ne ftissent lies résultats de cette condescen- Ji dance pour son alliée» »
Sur ces entrefaites, M. dé Bulgakoff, ministre de l'impératrice, et M. de Herbert, in ternonce de Fempereur, étant arrivés de Constantinople , quelques conférences s'ouvrirent entre eux, M. le comte Bezborodko et moi>
Us me dirent te que les affaires s'embrouil- » laient de plus en plus ; la populace de Candie »- s'était livrée à de violens^ excès contre le con- M sul russe à la CaBée, et, aprés^ avoir arraché
l53 MÉMpiRES
» son pavill<m, Tayait contraint d'abandonner » sa maison, et de se réfugier dans celle du >i consul de France. Le bruit s'était aussi ré-* » pandu qu'à Rhodes, 4 la suite d'une émeute, » le consul russe avait perdu la vie* »
Il fut convenu entre nous, d'après le con* seulement de l'impératrice, que l'on rédigerait par écrit des propositions dont nous arrêtâmes les bases. '
M. de Bulgakoff devait, après nous avoir suivis jusqu'à Sevastopol, s'embarquer et présenter ces propositions à la Porte, en les communiquant auparavant à notre ambassadeur, ainsi qu'elles l'étaient déjà à l'internonce, et en agissant de concert avec eux.
Le comte Beaiborodko m'assura qu'il avait vivement reproché à M. de Bulgakoff sa qpoduite à l'égard de M. de Choiseul, conduite que l'on pouvait regarder comme la source de toutes les alarmes inspirées aux Turcs^ Comme ce ministre tint le même lainage à M. le comte de Cobentzel, je ne pus douter de sa sincérité.
Les bases de ces propositions arrêtées entre nous, et conformes aui: traités précédens, furent celle&-ci : Que la Porte enverrait lejirman conr venu; qu'on garderait réciproquement le silence
OV SOUVENIRS. l53
MT la suzeraineté de la Géorgie; que la Porte forcerait les Algériens à restituer des navires russes pris par eux; qu^elle permettrait qu^on châtiât les Tartares du Kuban , qui venaient de faire près de mUle Russes prisonniers ; qu^elle contiendrait an-' delà du Bug les Zaporaviens retirés chez elle; qu^elle ne prendrait désormais en Crimée que la quantité de sel contenue; qu'elle n'insisterait plus sur la demande faite de lui livrer Vhospodar Maurocordato , réfugié en Bussie; enfin qu'elle punirait les séditieux qui 'Venaient d'outrager les consuls de l^ impératrice dans les Iles de Rhodes et de Candie.
Ces propositions étaient toutes raisonnables; et cependant , dans le cas où l'on ne serait pas sincère y rien n'était si facile que de s'attirer un refus; il ne fallait que les présenter d'un ton hautain et menaçant. Le prince Potemkin pouvait en être tenté , se voyant à la tète d'une armée effective, formée de cent cinquante -troi^ mille hommes complets , cantonnés à Krementchuk, à Kherson, à Élisabethgorod, à Pultawa et dans les villes de Crimée.
Un nouvel incident vint fortifier l'espoir de conserver la paix : l'empereur reçut quelques nouvelles inquiétantes des Pays-Bas, où se ma-
l54 MÉMOIRES,
nifestait une assez grande fermentation. Ces nouveaux troubles devaient naturellement le détourner de toute idée de coopération avec Timpératrice, si elle voulait attaquer le^ Turcs;
Un envoyé de Naples vint dans ce temps à Kherson, sous le prétexte de porter à Timpéra»trice les assurances amicales de sa cour; Tobjet réel de la mission de M. de Gallo était d'exami^ ner les établissemens de Kherson, afin de s-as^ surer des moyen» qu'on pourrait prendre pour tirer parti du nouveau traité de commerce que Je roi de Naples venait de conclure avec la Russie.
Nous partîmes de Kherson le 2g mai , pour nous rendre à Kisikerman, située sur la rive droite du Borystbéne, à soixante-quinze vers tes au nord -est de Kherson. €ette petite ville appartenait autrefois aux Tartares nogais, et fait à présent partie de la nouvelle Russie. Les Grecs qui la fondèrent y l'appelèrent d'abord Olviopol; les czars lui donnèrent le nom de Bélaiavéja, depuis Bérislaff^ et les Tartares celui de Kisikerman^ ce qui: voulait dire dans leur langue wUe des ^filles. Elle fut tour à tour la proie des Kozars, des Petschenèque» et des Tartares.
Le» marais salan» et les pétrifioations qu'on
on souvEiriRs. ]55
tronve en abondance dans la plaine qui l'entoare, donnent lieu de croire/que jadis «ou territoire était couvert par les eaux.
Nous passâmes eji cet endroit le Borysthéne ; en débarquant sur la rive opposée, l'impératrice trouva une troupe de Tartares des familles les plus dbtinguées, qui étaient venus au devant de cette princesse , pour lut rendre hommage et pour lui servir d'escorte ; de 1& , pour arriver à Férékop, nous traversâmes le grand désert des Nogais. On n'aperçoit dans cette immense prairie dénuée d'arbres, qu'un seul vestige du travail des hommes .^ c'est un antique pont de pierres blanches construit sur la petite rivière Kalentchak.
Les Tartares, comme les Arabes, étaient partagés en tribus, dont les unes habitaient les villes de la Crimée, et les autres, toujours errantes, parcouraient les steppes avec leurs nombreux troupeaux.
Lorsque leur pays fut conquis par l'impératrice, la plus grande partie de ces peuples' nomades abandonnèrent leur patrie, et se réfu-* gièrent dans le Kuban ; nous n'en vîmes donc qu'un petit nombre dont les tentes, les chevaux, les troupeaux et quelques chameaux donnaient
l56 MÉMOIRES
encore un peu de vie à cet uniforme paysage* De plus, comme le prince Fotemkin voulait sans cesse lutter contre les obstacles, varier les grands tableaux qu'il offrait, aux regards de Catherine, et animer la solitude même, il eut soin, autour d'un camp formé de tentes très élégantes et richement meublées, qu'il avait fait préparer pour sa souveraine, de faire pa-rraitre inopinément à ses yeux cinquante esca^ drons dé Cosaques du Don.
Leurs costumes asiatiques et pittoresques, la célérité de leurs mcmceuvres,, l'agilité de leurs chevaux, leurs courses, leurs cris, leurs lan«ces, firent oublier momentanément les steppes^ passer agréablement des heures qu'il eut été difficile autrement de ne pas trouver un peu longues et tristes.
Ce fut dans ce lieu que l'impératrice, de nou^^ veau aigrie contre moi, et qui ne me parlait pas depuis quelques jours, recommença à me traiter avec sa bienveillance ordinaire : quelques obligeans courtisans l'avaient assurée que, trop pressé de m'éloigner d'elle , il me tardait de retourner en France, et de profiter d'un congé que M. de Montmorin venait de m'envoyer.
ou SOUVENIRS. l5j
Aussi, en montant en voiture à Kisikerman, elle m'avait dit, sans attendre ma réponse : <v Pourquoi vous gêner, monsieur le comte? Si ji vous craignez l'ennui des déserts, qui vous M empêche de partir pour Paris, où tant de » plaisirs vous appellent ? »
On comprend facilement que j'étais pressé d'obtenir quelques explications sur une inteirpellation si étrange et si peu attendue : aussi, dès qu'elle fut établie dans son camp, et que BOUS pûmes la voir, je m^approchai d'elle et lui demandai le sens d'une plaisanterie que je n'a^ vais pas comprise.
u Ce n'est point une plaisanterie, me répon- Ji dit-elle. Je vous l'ai déjà dit plusieurs fois; j* j'étais sûre que vos belles dames de Paris vous M plaignaient de faire quinze cents lieues dans B un pays barbare , et au milieu d'un désert , » avec une ennuyeuse czarine. Or, apprenant jo que vous aviez demandé un congé, j'ai voulu, N quelque contrariété que votre départ pût me >i causer, vous mettre toutr-à-fait à l'aise à cet » égard. » '
Je me récriai alors vivement sur l'étrange idée qu'elle avait, de moi et de mes sentimens pour elle. « C'est en .même temps, lui dis -je.
l58 MÉMOIRES
» madame, me juger aveugle, ingrat, sans dis- » cemement et sans goût. J'ose même ajouter » que j'y vois avec peine un reste de prévention n contre les Français, qui ne méritent pas une » opinion si peu fondée. Nulle part vous n'êtes » plus -appréciée et admirée qu'en Franèe, et » sur ce point je représente bien fidèlement » près de vons mon pays. Ce sera avec un véri- » table chagrin qu'après le retour de votre ma- » jesté à Pétersbourg, je m'éloignerai momen- » tanément de sa cour. Il faudrait, pour que » mon départ eût lieu plus tôt, qu'elle m'exilât, n
ce Je n'en ai, dit-elle en riant, nulle envie. » Je voudrais que vous pussiez toujours rester » près de moi, et vous le savez bien^ Si je vous » en ai un peu voulu de la visite que m'ont » faite récemment vos Turcs barbus, vos spiri- » tuels disciples , cette bouderie est tout-a-fait M paésée. »
Elle me parla ensuite des propositions qu'on ferait à la Porte, «c Le roi verra par ma condes- M cendance, dit-elle, que mes dispositions pour » la paix sont sincères, et que je ne suis point ji aussi ambitieuse qu'on se plait à le supposer. » De ce moment elle reprit avec moi toute sa grâce et son enjouement.
ou SOUVENIRS. iSq
Le soir 9 dés qu'elle eut congédié son cercle, l'empereur, voulant profiter de la beauté de la soirée, me prit par le bras, s'éloigna du camp, et se promena assez long^ temps sur cette vaste prairie où l'œil ne voyait pas de bornes.
A l'aspect de plusieurs chameaux et de quelques pasteurs tartares errans dans la plaine ; N Quel singulier voyage! me dit ce prince; et » qui aurait pu s'attendre à me voir avec Ca- M cherine II , et les ministres de France et d'Ann gleterre, errant dans le désert des Tartares! » G*est une page toute neuve d'histoire, d
« Il me semble plutôt, lui répondis -je, quq D c'est une page des MiUe et uneJViuts, que je M m'appelle Giafar, et que je me promène avec » le calife Haroun-al-Raschild déguisé selon sa I» coutume. ^
Quelques momens après, l'empereur s'arrête subitement et se frotte les yeux. « £n vérité, M me dit-il, je ne sais si je veille, ou si votre n mot des Mille et une Nuits me fait illusion ; » regardez de ce côté, a
Je tournai la tète , et le même objet qui excitait sa surprise me causa le plus vif étonnement. En effet, à deux cents pas de nous, nous voyions une grande , haute et immense tente qui mar-
]6o MÉMOIRES
cliait Coûte seule sur l'herbe et s'ayançait de notre côté.
Malgré la hauteur des herbes ^ nous courûmes assez vite tous deux pour mieux distinguer ce phénomène singulier. Bientôt la tente s'arrêta, et nous vîmes une trentaine de Kalmouks qui en sortaient.
L'empereur me dit d'y entrer; et comme il avait fait apparemment, et en riant, quelques signes aux Kalmouks, ils me suivirent et baissèrent la couverture qui fermait l'entrée de la tente, de sorte que je me trouvai, pour ainsi dire , leur prisonnier.
Alors tout me fut expliqué; voici la structure de ces tentes : on fait avec des lattes une espèce de treillage, dont on compose une sorte de parc circulaire de quatre pieds de haut, couronné par un cercle en bois, qui fait une espèce de lambris à hauteur d'appui. Sur ce lambris on pose et on élève de grandes lattes hautes d'une trentaine de pieds; à leur sommet un petit cercle en bois les empêche de se rejoindre; toutes ces lattes sont fixées par des chevilles en cuir.
Sur le tout on jette une immense couverture faite de poil de chameau , et qui descend jusqu'à terre. On relève des pans de cette eouver-
ou SOUVENIRS. l6l
ture du côté où Ton ne craint ni le vent ni le soleil. D'autres couvertures du même feutre servent, dans la tente,, de lits et de divans. On laisse en haut une ouverture pour donner passage à la fumée. Trente hommes peuvent habiter commodément chacune de ces tentes, autour desquelles couchent leurs troupeaux.
Lorsqu'ils décampent, ils enlèvent la couverture, ôtent les chevilles, ploient toutes les lattes en faisceaux, et mettent le tout sur un chariot. Mais, lorsqu'ils ne veulent que changer de place pour chercher d'autres pâturages à peu de distance, alors, sans rien déranger à la tente, les Kalmouks, qui sont dedans, se tournent tous dans la même direction, soulèvent le treillage, et marchent ainsi en portant leur légère maison.
C'est précisément cette manœuvre qui avait été la cause de notre grande surprise, lorsque nous voyions cette tente se mouvoir, sans qu'elle parût tirée ni poussée par aucun homme ni par aucun animal.
Quand ils m'eurent ainsi fait faire avec eux une petite promenade de quelques toises, je recouvrai ma liberté et je retrouvai l'empereur, qui riait beaucoup de mon emprisonnement. Il
entra lui-même dans la tente, et convint avec moi qu'un pareil logement, pour ceux qui en avaient Thabitude, devait êtue assez commode et très propre à les mettre à Tabri des rigueurs de toutes les saisons.
Le lendemain nous arrivâmes à Pérékop, isthme étroit qui sépare la mer Noire de la mer d^ÂzofT. Une muraille et un fossé s'étendent de l'une à l'autre mer. On y voit un fort carré et en pierres , et un bourg composé de quelques baraques. Pérékop est l'entrée, la porte et la clef de la presqu'île de Crimée , à laquelle l'impératrice conquérante venait de rendre l'antique nom de Tauride.
La presqu'île. de Crimée est entourée à l'est par la mer d'Âzoff, au sud et à l'ouest par ta mer Noire, et bornée au nord par les plaines désertes de l'ancienne Scythie. Elle s'étend du 5i* au 55* degré de longitude, et du 44* ^^ 4^* degré de latitude.
Le partie plate de cette presqu'île , malgré ia fertilité de son terrain, était, lorsque je la vis, presque aussi déserte que les steppes des Nogais, Le nord était coupé de lacs salés, riche branche de commerce. De nombreux troupeaux paissaient dans ces vastes pâturages; le long de la route.
ou SOUVENIRS. i65
^e loin en loiu^ on apercevait quelques hameaux et quelques champs qui commençaient à ^tre cultivés.
La partie montagneuse et méridionale, où Ton entre après avoir passé la rivière nommée Salguire , offre un coup d'o^l tout différent : l'air y est sain; le ciel, pur; la nature, féconde; la majesté de ces monts, dont quelques-uns s'élèvent à dix-huit cents pieds de hauteur, est imposante.
Les nombreuses vallées qui les séparent sont riches de fleurs, de fruits, de bois, de ruisseaux, de cascades et de culture. Des arbres touffus de toute espèce, de rians bocages, des lauriers, des vignes qui se marient aux troncs des arbustes, des maisons de plaisance entourées de jolis jardins, présentent aux voyageurs mille aspects variés et délicieux.
Au revers des montagnes , on éprouve la chaleur du climat de Naples et de Venise, tandis qu'au nord, dans la plaine, aucune hauteur n'arrêtant la course des vents depuis la me» Baltique jusqu'au Pont-Euxin , c'est-à-dire pendant l'espace de huit cents lieues , on y ressent la rigueur du froid des zones glacées. L'embouchure du Borysthène même est quelquefois prise
l64 MÉMOIRES
par les glaces , de sorte que jusqu'aux montagnes on reste sous le climat de la Russie y pour passer en peu d'heures sous celui de l'Italie.
Toutes les côtes offrent aux navigateurs de bons ports, des rades sûres; et, en considérant l'étendue de la Tauri4e , la variété de ses productions, et tous les moyens de défense que la nature lui a prodigués, on trouve très simple que tant de peuples s'en soient disputé pendant tant de siècles la possession.
Les plus anciens peuples qui l'ont habitée et dont la méEtoire soit parvenue jusqu'à nous, sont les Kimères ou les Kimbres, qui ont donné leur nom au Bosphore Kimérieu ouCimmérien.
Depuis, les Scythes s'emparèrent des plaines; mais ils ne purent parvenir à se rendre maîtres des montagnes. Les Kimériens s'y maintinrent long-temps sous le nom de Taures, ce qui fit appeler Tauride la presqu'île.
Le commerce y attira les Grecs , et , six cents ans avant Jésus-Christ, les Milésiens établirent sur les côtes orientales la colonie de Panticapée, dans les lieux où se trouvent actuellement Kertch et Théodosie.
Les Héracliens du Pont fondèrent sur la côte occidentale l'antique Kherson ou Eupatorie.Les
ou SOUVENIRS, l65
Grecs de Mityléne fondèrent au nord-est dans le Bosphore , et près de Tembouchure du Ku«^ ban, un royaume qu'un prince nommé Spartake Gt fleurir. Allié des Athéniens, il chassa de la presqu'île les Scythes.
Quatre cents ans avant Jésus-Christ, les Taure», restés dans le pays, s'accrurent, combattirent les Grecs, et les chassèrent d'une grande partie de leurs possessions. Mais, cent douze ans. avant l'ère chrétienne , le fameux Mithridate , roi de Pont, subjugua toutes ces nations et conquit la Tauride.
Ce héro3, vaincu par les Romains, laissa les débris de son trône à son lâche successeur Pharnace, qui ne put ni résister à^ses ennemis, ni gouverner ses peuples , ni conserver ses États que lui avaient rendus les Romains. Ceux-ci parurent alors pour la première fois en Tauride.
Les Àlaniens ou Alains , peuple barbare, s'en emparèrent et chassèrent totalement les Taures.
Dans le deuxième siècle de l'ère chrétienne, les Goths envahirent ce pays et furent euxmêmes subjugués par les Ongres ou Huns, qui achevèrent de détruire le royaume du Bosphore.
Au septième siècle, les Kozars à leur tour expulsèrent les Grecs. En 640, l'empereur grec
l66 MEMOIRES
Théophile réunit à son empire la Chersonèse ^ ainsi que toutes les villes et colonies grecques dont les débris se trouvaient en Tauride; mais elles furent obligées dé payer un: tribut aux Kozars.
Pluft tard f divers peuples barbares , les Co* manSy lesPetschenèques^ les Polotzvisiens^ désolèrent cette contrée par leur^ invasions ; enfin les Tartares, dans le treizième siècle , devinrent les souverains de la Tauride, qu'ils appelèrent Krim ou forteresse.
Leurs tribus errantes occupèrent le grand désert , tandis que Menguely-Guerray , à la tète des tribus sédentaires , jeta les fondemens du royaume des khans de Crimée; ils résidaient dans une ville nommée aujourd'hui Star-*Krim, ou la vieille forteresse.
Les Grecs et les Goths, établis dans la Crimée, y restèrent tributaires des Tartares. Eux et les Vénitiens y faisaient un grand commerèe; mais les Génois y favorisés par l'empereur Michel Paléologue, le leur enlevèrent, et, après plusieurs victoires sanglantes, se virent si puissans qulls s'affranchirent du tribut payé aux Tartare3.
Caffa, Soudak et Balaclava, étaient les centres et les dépots de leurs immenses richesses.
ou SOUVENIRS. 167
Caffa ou Théodosie surtout fut fameuse dans rOrient par sa population et son opulence; mais à la fin du quinzième siècle les^ Tartares ^ long- temps affaiblis par leurs divisions^, se réunirent^ et avec le secours des Turcs anéantirent- la puissance des Génois.
Les Turcs ne tardèrent pas à se rendre les maîtres de toute la Crimée; et la^ comme partout y leur domination couvrit la contrée de ruines, en exila le commerce, anéantit l'agriculture, et plongea ce malheureux pays dans des ténèbres plus épaisses que celles qui Tenveloppaient du temps des Scythes et des Taures.
En 1478, Mahomet II avait nommé khan de Crimée Menguely-Guerray , descendant de Gengis. Les princes ou khans de cette race , presque indépendans de fait, restèrent cependant toujours vassaux du grand-seigneur^
Selim-Guerray, dix-neuvième khan, fut célèbre par sa vaillance; il battit les Autrichiens, les Polonais et les Russes, et sauva l'étendard (|e Mahomet. Les janissaires voulaient le faire monter sur le trône de Constantinople ; il le refusa.
Ce fut en 1736, pour la première fois, que les Russes, conduits par le maréchal Munich, en?*^ trèrent en Crimée et la dévastèrent.
En 1757, Alym-Guerray, haï de ses sujets, fut renversé du trône par les Nogais ; ils nommèrent pour khan Krim-Guerray^ remarquable par ses vertus et par ses talens.
En 1 764 , Krim-Guerray conduisit cinquante mille Tartares contre les Russes^ et ravagea la Nouvelle -Servie; un médecin perfide l'empoisonna à Bender.
En 1771 , le prince Dolgorouki et les Russes, après avoir envahi la Crimée, donnèrent le titre de khan à Saheb-Guerray. Celui-ci céda à l'impératrice les villes de Kertch et Kilbourn , et bientôt les Turcs rétablirent le dernier khan déposé.
Après plusieurs combats, le, frère de Saheb, soutenu parles Russes, reconquit la presqu'île, qui cependant resta depuis livrée aux guerres civiles : les Russes les prolongèrent en s'y mêlant.
En 1779, la France obtint l'évacuation de la Crimée par l'armée russe, et le khan fut obligé de faire confirmer son élection par le grandseigneur.
Mais , les dissensions intérieures continuant toujours, ie khan Sahim-Guerray , dont les ports étaient bloqués par les vaisseaux russes , se trouvant sans défense et menacé par l'armée
ou SOUVENIRS, 169
que commandait le prince Potemkin^ descendit du trône ^ et céda à Catherine II la Grimée, le Kuban et File de Taman. La Porte ^ abandonnée par Tempereur d'Autriche et par le roi de France , se vit forcée d'y consentir.
Cette importante révolution , qui, en renversant le dernier souverain de la race de Gengiskhan, donnait à la Russie la possession de la mer Noire, et qui la faisait pour ainsi dire planer sur la capitale de l'empire ottoman, ne produisit alors qu'une légère impression en Europe.
Ainsi Catherine, victorieuse sans obstacle, put, au gré de ses désirs, entrer triomphalement dans l'antique Tauride, et s'asseoir sur le trône de ces princes tartares, dont les ancêtres avaient si souvent forcé les czars de Russie à venir présenter leurs serviles hommages aux chefs insolens de la horde dorée.
Le 5o juin , nous passâmes les fameuses lignes de Pérékop, qui, malgré la îprce de leur position et la profondeur de leurs fossés, n'ayant jamais pu arrêter la marche d'aucun ennemi , ne sont plus aujourd'hui qu'un simple objet de curiosité; nous visitâmes ensuite la forteresse d'Or qui les défend.
Comme nous en sortions, nous vîmes un corps
assez nombreux de cavalerie tartare, richement vêtue et armée ^ qui venait au devant de l'impératrice^ j)our lui servir de garde d^honneur. Cette princesse^ dont les idées étaient toutes grandes^, élevées et hardies^^ avait voulu n'être escortée, pendant son séjour en Crimée^ que par ces mêmes Tar tares, si dédaigneux pour son sexe, si constamment ennemis des chrétiens, et si récem-^ ment subjugués par elle. Une preuve de confiance si peu attendue réussit, comme presque tout ce qui est audacieux.
(c Convenez, mon cher Ségur, me disait le » prince de Ligne en riant, que ce serait un » étrange événement qui ferait un beau bruit H en Europe, si les douze cents Tartares qui >» nous enveloppent, s'avisaient de nous entrai- » ner à toute bride vers un petit port voisin, » d'y embarquer l'auguste Catherine , ainsi que » le puissant empereur des Romains, Joseph II, » et de les cpnduire à Constantinoplc pour l'a- M musement et la satisfaction de sa hautesse » Abdul - Hamet , le souverain commandeur H des croyans : et ce tour d'adresse n'aurait rien » d'absolument immoral ; car ils pourraient » bien, sans aucun scrupule, escamoter deux » souverains qui viennent, au mépris du droit
ou SOUVENIRS. Ijl
» des gens et de tous les traités ; d'escamoter » leur pays^ de détrôner leur prince et d'en- » chaîner leur indépendance. » Heureusement cette folie n'entra point dans la tête des loyaux enfans de Mahomet.
Nous continuâmes fort tranquillement notre marche sous leur conduite, et nous nous arrêtâmes pour passer la nuit dans un lieu nommé Âlbar, où l'on avait établi un camp pour nous, et construit une maison assez élégante pour l'impératrice.
Là on avait logé M. Fitz-HerJ)ert et moi dans une de ces tentes tartares dont j'ai fait précédemment la description. Les Russes voyaient avec surprise un ministre d'Angleterre et un ministre de France, malgré la rivalité de leurs pays et l'opposition de leurs intérêts , unis par la plus franche amitié; on n'aurait pas pu dire du mal de l'un, sans que l'autre le défendit.
L'impératrice se divertissait d'une intimité si rare , et elle trouvait sans doute piquant de nous faire , en cette occasion , coucher dans la même tente, et écrire sur la même table des dépêches rédigées certainement dans deux sens bien opposés.
Le 3i, ayant traversé le Salguire et quittant
enfin les plaines désertes, nous nous approchâmes de la chaîne des montagnes, et nous jouîmes délicieusement, dans leurs vallées, du plaisir dé revoir des ombrages épais, des coteaux pittoresques, des champs cultivés, dejolies maisons, des paysans actifs , laborieux, enfin tout le mouvement de la vie, dont nous avions presque perdu la trace en traversant les steppes incultes et solitaires.
Le soir nous arrivâmes dans la ville de Bachr tchi-Saraï, et toute la cour s'établit dans le palais des anciens khans.
Bachtchi-Sarai est située dans un vallon très étroit ou plutôt dans une gorge sur la rivière Tschourouk. Fondée dans le seizième siècle par les Tartares, ses maisons assez mesquinement bâties s'étendent en amphithéâtre sur la pente des montagnes très hautes qui Tentourent, qui la pressent, et dont les immenses rochers semblent à tous momens prés de l'écraser. C'est un des plus singuliers points de vue qui puissent exciter la curiosité des voyageurs.
Il arrive quelquefois d'échouer à l'entrée du port, et c'est précisément ce que faillît éprouver l'impératrice , à l'instant où , apercevant les minarets de Bach tchi-Saraï, elle atteignait son but.
ou SOUVENIRS. lyS
et jouissait d'avance avec fierté du plaisir de s'asseoir sur un trône musulman conquis par ses armes*
On arrive ou plutôt on descend dans Bach tchi- Sara!^ par une pente extrêmement rapide et des deux côtés hérissée de roches. La voiture de Githerine était pesante; les chevaux qui la conduisaient, ardens et indociles : ces animaux fougueux y pressés par un poids inaccoutumé , s'emportent^ prennent le mors aux dents, et se précipitent entre les rochers avec une (elle impétuosité, que nous croyions à tout moment voir le carrosse verser et se briser en éclats.
Les efforts des Tartares pour les arrêter furent vains : l'effroi avait saisi tous les voyageurs ; Catherine seule (me dit ensuite l'empereur) ne laissa pas voir sur ses traits le moindre si§ne de crainte. Enfin le sort voulut qu'après avoir passé, on ne sait comment, par-dessus quelques roches et sans accident, les chevaux à l'entrée d'une rue s'arrêtèrent d'eux-mêmes tout à coup^ et si brusquement que plusieurs d'entr'eux tombèrent. La voiture, dans cette dernière secousse , monta sur leurs corps , et aurait alors versé ^ sans le secours des cavaliers tartares qui la soutiurent de toutes leurs forces.
Bachtchî-Sarai^ fort dépeuplée depuis la coqquéte, contenait cependant encore neuf mille habitans , presque tous musulmans. La politique de Catherine ne gênait ni leur commerce ni leur culte ; elle les lai^t suivre en tout leurs anciens usages , de sorte que nous pouvions nous croire véritablement transportés dans une ville de Turquie ou de Perse, avec cette seule diffë^ rence que nous avions le loisir«dY tout examiner, sans avoir à craindre aucune des humiliations que les chrétiens sont forcés de subir dans tout rOrient.
Ce qui m'étonna le plus dans ces premiers momens, ce furent le flegme, l'orgueil et Tindifférence apathique ou affectée des marchands turcs et tartares : vieux ou jeunes, ces Turcs, ce^Tartares, assis tranquillement devant la porte de leurs maisons , ou dans l'intérieur de leurs boutiques, loin de montrer aucune surprise, aucune curiosité, aucun mouvement expressif de joie ou de colère à la vue du cortège, si nouveau et si imposant pour eux , qui s'offrait avec tant de pompe à leurs regards , restaient immobiles, sans se lever, sans diriger leurs yeux de notre côté ; quelquefois même ils nous tournaient le dos.
ou SOUVEMIRS. . 1^5
Ces fanatiques, se croyant toujours une grande supériorité sur nous qu'ils traitent à^ infidèles ' et de chiens j conservent leur orgueil stupide , mènïe lorsqu'ils sont vaincus; et, loin de s'humilier, jamais ils n'attribuent la honte de leurs revers à leur ignorance : ils n'en accusent que la fatalité.
On nous dit que le palais du khan, devenu le nôtre , avait été construit , sur des dimensions plus petites, d'après le modèle du sérail de Constantinople. Ce palais est près de la rivière, sur le bord de laquelle les Tartares ont construit un quai; on y arrive par un petit pont de pierres , et on entre dans une grande cour.
Vers la gauche se trouve la grande mosquée du khan; plus loin, les écuries; à droite, le palais du sérail ; il n'a qu'un étage , et est composé de plusieurs corps* de bâtimens séparés et d'inégale hauteur; un jardin divisé en quatre terrasses l'environne.
Près de la mosquée, on aperçoit le cimetière où l'on enterrait les khans, les mirzas ou grands, et les prêtres. Ces lieux consacrés aux mor^ts sont très pittoresques, dans l'Orient, par la forme variée des tombeaux, et par la beauté des arbres qui les ombragent.
Leurs majestés impériales occupaient les appartemens du sultan. Fitz-Herbert, Gobentzel^ le prince de Ligne et moi^ nous étions logés dans les chambres des sultanes qui donnaient sur de jolis jardins , entourés à la vérité de murailles .très élevées.
Chaque appartement n'avait pour tout meu-> ble qu'un large et commode divan qui en faisait Iç tour. Le milieu de la pièce était entièrement occupé par un grand bassin carré^ de marbre blanc ^ au centre duquel des tuyaux faisaient jaillir sans cesse des gerbes d'une eau fraîche et limpide.
V Un jour faible éclairait l'appartement : les cristaux des fenêtres étaient chargés de peintures; lors même qu'on les ouvrait, le soleil trouvait à peine passage à travers les branches nombreuses de rosiers, de lauriers, de jasmins, de grenadiers et d'orangers, qui couvraient ces fenêtres de leurs feuillages et leur Servaient, pour ainsi dire , de jalousies.
Je me souviens qu'étant couché sur mon divan, accablé par l'extrême chaleur, et jouissant cependant avec délice du murmure de l'eau, de la fraîcheur de l'ombrage et du parfum des fleurs, je m'abandonnais à la mollesse orientale.
ou SOUVENIRS. 177
rêvant et végétant en vrai pacha; tout à coup je vis devant moi un petit vieillard à longue robe y à barbe blanche, et portant sur sa tète chauve une calotte rouge.
Son aspect, son humble attitude, son salut asiatique, rendirent mon illusion complète, et je pus me croire quelques instans un véritable prince musulman, dont quelque aga ou bostangi venait prendre les ordres sacrés.
Comme cet esclave parlait un peu la langue franque, c'est-à-dire un mauvais italien, je sus par lui qu'il avait été autrefois jardinier du khan Sabim-Guerray. Je le pris pour mon guide; il me fit parcourir toutes les parties intérieures de ce palai» oriental , dont les nombreux détours et l'irrégularité rendraient la description très difficile.
Les mahométans soumis ne pouvaient rien nous refuser : ainsi nous entrâmes dans la mosquée pendant les prières. Nous y vîmes un de ces spectacles qui attristent la raison humaine : trente ou quarante derviches fanatiques , qu'on appelait en arabe des tourneurs^ pirouettaient sur eux-mêmes avec la rapidité d'une toupie, et en criant de toutes leurs forces allah^hou , allah^hou , allah-hou , avec une telle violence ,
qu*à ht fin ils tombaient la poitrine sur la terre, exténués et presque sans respiration.
On a eu raison de dire que , si Dieu a fait rhomme à son image, Thomme le lui a bien rendu y puisque , presque partout, les hommes ont cru la Divinité ou les dieux assez bizarres, assez injustes, assez cruels, pour quB tant de momeries ridicules, tant de mortifications ex-' travagantes, et, ce qui est plus horrible encore, tant de sacrifices de victimes humaines , pussent être pour eux d'agréables offrandes.
A un quart de lieue de la ville, on aperçoit sur une montagne un^bourg exclusivement peuplé de juifs karaïtes, qui sont comptés au nombre des plus anciens habitans de cette presqu'ile. Ces karaïtes étaient les seuls juifs qui , s'en tenant à la loi de Moïse, ne croyaient pas au Talmud.
A cinq verstes plus loin on aperçoit une autre montagne isolée et très haute; elle a la forme d'un cône, et se nomme Tiape-Kairmen. Le roc vif dont elle est formée contient trois rangs de cavernes. Les environs de Bachtchi-Saraï sont parsemés de jolies maisons de campagne, qui appartenaient autrefois aux princes tartares et à leurs femmes.
ou SOUVENIRS. 17g
L'impératrice ne s'arrêta que cinq jours à Bachtchi - Saraï : la satisfaction de cette princesse brillait sur tous ses traits; elle jouissait, avec l'orgueil d'une souveraine, d'une femme et d'une chrétienne, de se voir assise sur le trône des Tartares , jadis conquérans de la Rus. sie, et qui, peu d'années avant leur défaite, venaient encore ravager ses provinces, troubler son commerce , dévaster ses nouvelles conque^ tes et en rendre la possession incertaine.
Nous jouissions presque comme elle d'un spectacle si nouveau , qui nous avait permis de voir sans obstacles , et avec détail , l'intérieur de ces fameux harems dont nul chrétien ailleurs ne peut seulement connaître la distribution.
Dans les premiers momens qui suivirent la conquête, l'émigration des Tartares fut considérable; mais la dçuce tolérance du gouvernement de Catherine désarma bientôt la haine de ces musulmans si fiers , et excita leur confiance. Non-seulement cinquante mille d'entr'eux s'étaient décidés à rester dans leur patrie ; mais on en voyait même plusieurs, déjà partis, solliciter la permission de revenir, permission qu'on leur accordait difficilement, parce que
l8o MÉMOIRES
l'expérience du passé faisait croire qu'ils ne deviendraient jamais de bons cultivateurs.
En sortant de Bachtchi-Saraî, nous parcourûmes d'agréables vallées ^^t nous traversâmes la Cabarta , dont les rives sont si pittoresques qu'on peut comparer toutes les campagnes qu'elle arrose y aux jardins les plus délicieux. Nous arrivâmes pour diner à Inkerman, précédemment nommée Théodora par les Grecs et Actiar par les Tartares : là, de hautes montagnes ^s'étendant en demi -cercle^ forment un golfe large et profond sur les bords duquel étaient jadis bâties l'antique Kherson et la ville d'Eupatorie. Ce port et cette rade célèbre de la Chersonése Tàurique , plus tard appelée Héracléotique , avaient reçu de l'impératrice le nom de Sevastopol.
La vue de ces cotes de la Tauride , consacrées à Hercule, à Diane , réveillait en nous les souvenirs fabuleux de la Grèce, ainsi que la mémoire plus historique des rois du Bosphore et des exploits de M ithridate.
Pendant le repas de leurs majestés impériales, aux accords d'une musique harmonieuse, on ouvrit tout à coup les fenêtres d'un grand balcon .^Âlors le plus magnifique spectacle frappa
ou SOUVENIRS. l8l
nos regards : à travers une ligne de Tartares à cheval qui se ^parèrent, nous aperçûmes derrière eux une baie profonde de douze verstes et lai^e de quatrel Au milieu de cette rade terminée par l'aspect d'une vaste mer, une flotte formidable, construite, armée, équipée en deux années, était rangée en bataille en face de l'appartement où nous dînions avec l'impératrice.
Cette armée salua sa. souveraine du feu de tous ses canons , dont le bruit éclatant semblait annoncer au Pont-Euxin qu'il avait une dominatrice, et que ses armes pouvaient en trente heures faire briller son pavillon et planter ses drapeaux sur les murs de G)nstantinople.
Nous nous embarquâmes au fond du golfe. Catherine passa en revue les vaisseaux de son armée navale, admirant de larges et de profondes anses que la nature semblait avoir creusées dans les deux flancs de cette rade , pour en faire le plus beau port du monde connu.
Après avoir ainsi parcouru l'espace de deux lieues, nous débarquâmes au pied d'une montagne sur laquelle s'élevait en amphithéâtre la nouvelle Sevastopol , fondée par Catherine. Déjà plusieurs magasins, une amirauté, des retranchemens, quatre cents bâtimens qui s^éle-
vaient, une foule d'ouvriers , une forte garnison, deux hôpitaux, plusieurs ports pour le carénage, pour le commerce et pour la quarantaine, donnaient à cette naissante création l'apparence d'une ville imposante.
Il nous semblait inconcevable qu'à huit cents lieues de la capitale*, dans une contrée si nouvellement conquise, le prince Potemkin eût trouvé la possibilité de former en deux ans un pareil établissement, bâtir une ville, construire une flotte , élever des forts , et réunir un si grand nombre d'habitans : c'était réellement un prodige d*activitéi
Les trois vaisseaux lancés en notre présence à Kherson, et d'autres à Taganrok, devaient incessamment arriver. Mais, en les attendant, nous voyions une escadre de vingt -cinq bàtimens de guerre, qui garnissaient la rade, complètement armés et équipés, et prêts, .dès que Catherine le voudrait, à déployer leurs voiles au premier signal.
L'entrée du golfe est sure , commode , à l'abri de tous les vents, et assez étroite pour que les feux des batteries placées sur les deux rivages, puissent non-seulement se croiser, mais encore porter à mitraille d'une côte à l'autre.
ou SOUVKl^IRS. i83
11 était naturel de croire que la vue de tant de forces sur terre et sur mer exalterait Timagination de l'impératrice et enflammerait son ambition. Les hommages adulateurs des grands de sa cour y Torgueil de se voir si près de Byzance, les inspirations et les discours belliqueux du ministre favori et des princes de Ligne et de Nassau y pouvaient éloigner Catherine des dispositions paciBques qu'elle avait manifestées.
Cependant elle parut y persister. Les instructions données à l'issue d^ionférences de Kher^ son ne furent point changées, et M. de Bulgakoff s'embarqua pour Constantinople, avec ordre de présenter à la Porte les propositions cpnci-^ liantes qui avaient été convenues.
L'impératrice voulut savoir ce que je pensais de ses nouveaux établissemens maritimes. Je lui dis : (c Votre majesté a eflacé le triste souvenir » de la paix du Pruth. Elle a changé les bri- » gands zaporaviens en sujets utiles, et soumis » les Tartares, anciens oppresseurs de la Rus- » sic. Enfin y madame /. par la création de Se-» » vastopol y vous avez achevé dans le midi ce que » Pierre le Grand avait commencé dans le nord. » Il ne vous reste plus d'autre gloire à con- » quérir que celle de vaincre la nature^ en peu-
l84 MI^MOIRES
» plant et en viviGant toutes ces nouvelles con- » quêtes et ces vastes steppes que nous venons » de traverser. »
En effet 9 rien ne pouvait plus empêcher Catherine de jouir paisiblement d'une telle gloire y à moins qu'au lieu de s'occuper de ces travaux utiles 9 elle ne vouhit tenter d'autres conquêtes, et par là peut->être compromettre sa fortune; car souvent des revers inattendus dérangent les combinaisons les plus habiles , et ternissent en un instant les rêgnemes plus glorieux.
Les revers de Louis XIV dans sa vieillesse , les désastres de Charles XII , la position critique de Pierre le Grand sur le Pruth , la destruction des armées de Napoléon , sont de grandes leçons que le sort des armes ^ dans tous les siècles, donne au génie, mais que le génie, toujours trop confiant dans sa force et dans sa fortune , n'accepte malheureusement presque jamais pour lui-même.
C'étaient sans doute de pareilles réflexions qui rendaient Catherine incertaine, et qui luttaient dans son esprit contre les suggestions de son ambition, de ses ministres et de ses courtisans.
Théodora, bâtie sur une montagne escarpée^
ou SOUVENIRS. l85
fut, dit -on y fondée par Doras , l'un des capitaines de Mithridaie. Cette Ville devint l'apanage du dernier empereur des Grecs , Constantin Paléologue. A la fin du quinzième siècle, les Turcs la prirent et la donnèrent aux Tartares.
Sur la côte au nord , entre la rade de Sevastopol et l'isthme de Pérékop , existait l'ancienne Eupatorie , nommée Kûsloff par les Tartares.
Les roches des montagnes , dont l'imposante enceinte forme le vaéte golfe de Sevastopol, et que les Grecs nommaient le Cténus, sont criblées de cavernes qui attirent justement la curiosité des voyageurs.
Ces immenses catacombes furent jadis les retraites des Taures, de ces pirates qui en sortaient comme des oiseaux de proie pour exercer sur la mer Noire leurs 'brigandages. Plus tard ces cavernes devinrent le refuge des Grecs proscrits et des chrétiens persécutés.
On y voit encore des chapelles, des débris d'autel; les regards y sont frappés par un escalier de cinquante toises, taillé intérieurement dans le roc.
A une lieue environ au sud -ouest de Sèvas-
l86 MEMOIRES
topol y nous aperçûmes les ruines de l'antique Kherson^ vaste débris d'édifices autrefois magnifiques. Cette ville^ bâtie six cents ans avant Jésus- Christ ^ et l'une des principales cités des rois du Bosphore^fut sans doute, depuis, sous le règne du fameux et infortuné Mithridate, témoin de ses triomphes sanglans et des cruautés qui ternirent sa gloire.
Constantin le Grand l'affranchit de tout tribut en 322. Son indépendance accrut à tel point sa richesse, qu'elle dominait sur toutes les villes méridionales de la presqu'ile.
Plus loin^ à l'extrémité d'un promontoire qui s'élève à pic sur les flots d'une mer féconde en tempêtes , l'imagination cherche à retrouver l'antique temple consacré à Diane de Tauride.
Tphigénie, Oreste, Pylade, semblaient reparaître à nos yeux , et embellir pour nous l'histoire de ces temps barbares par les riantes couleurs de la fable.
Les Grecs appelaient encore ce lieu Parthénion, et disaient que là avait été un temple consacré à \di* déesse vierge. Aujourd'hui il y existe un monastère dédié à saint Georges, près duquel est un sentier taillé dans le roc, qui, depuis le sommet de la montagne, conduit à la
ou SOUVENIRS. 187
porte d'un ermitage construit sur la pointe d'une jetée. Cette jetée s'avance directement de quinze toises en se détachant de la cote et au-dessus de la mer.
On y a construit plusieurs cellules et une église taillée dans le roc ^ qui n'est éclairée que par l'ouverture de la porte et par deux fenêtres étroites.
C'était dans les environs de ce lieu si riche en souvenirs et en illusions , que l'impératrice avait donné une terre au prince de Ligne; elle ne pouvait rien choisir de plus ccmforme au goût de ce prince aim'aUe et brillant , dont l'héroïsme tenait plus à l'héroïsme de la fable et du roman qu'à celui de l'histoire.
Nassau et moi, uous fîmes une course en prolongeant la côte vers le midi. Nous vîmes le port des Symboles. Là, comme près de tous les ports de la.Chersonèse Héracléotique , on trouve un immense nombre de cavernes contenant des chambres , des chapelles , des cellules , des sépulcres, des cercueils, avec des inscriptions grecques.
L'aspect de ces roches , de ces montagnes escarpées , de ces grottes profondes et de ces horribles précipices , attriste l'esprit ; c'étaient des
l8d MEMOIRES
lieux de plaisance vraiment dignes des Taures et de leur bon roi Thoas.
Trop préoccupés sans doute de ces sombres idées y Balaclava ^ autrefois Symbolon , ne put nous en distraire. Cette ville était assez commerçante y et presque encore toute peuplée de Grecs , d'Arméniens et de juifs^ conservant en pleine liberté y sous la domination des Russes comme sous ceHe des Tartares^ leurs cultes^ leurs usages et leurs mœurs.
Ainsi que dans toutes les anciennes villes grecques ou asiatiques y les rues sont étroites^ les maisons basses^ et les pavés composés de pierres de diverîes couleurs.
Les- habitans actifs et industrieux de cette ville s'efforcent, pour embellir ce triste séjour, de construire , sur la pente des noires et hautes montagnes qui les environnent, une grande quantité de petits jardins en terrasses.
Ayant rejoint la cour, nous partîmes de Sevastopol pour retourner à Bachtchi-Sarai, en traversant l'Aima , et cette route ne nous oflrit d'autre objet remarquable qu'une haute montagne nommée Biaklia-Kauba , qui , depuis son sommet jusqu'à sa base , est toute criblée de cavernes : quand la tyrannie régnait sur la terre.
ou SOUVENIRS. 189
ce n'était que dans les profondeurs de son sein que les hommes pouvaient trouver refuge et sé-> curité.
A Bachtchi^aral le prince de Ligne vint y en riant y me dire : w Savez- vous de quoi s'occun peut à présent nos deux grands souverains N voyageurs, le puissant empereur des Romains M et l'illustre autocratrice de toutes les Russies ? M Je viens de surprendre quelques mots de la )) conversation de ces deux grands despotes. Eh » bien! mon cher, qui l'aurait cru? ils s'entre- » tenaient amicalement d'un très beau projet , » celui du rétablissement des républiques grec-^ » ques. »
(c Vous ne m'étonnez pas autant que vous le » croyez, lui répondis-je : on voudrait en vain M éloigner de soi l'air de son siècle; chacun » forcément le respire et en est imprégné. L'air >i du nôtre est celui de la philosophie et de » la liberté; il s'étend partout doucement, en- » Ire dans les palais comme dans les cabanes. /) On ne peut le comprimer; et, si la force le » tentait , comme l'Angleterre vient de l'essayer » en Amérique , elle ne ferait que le transfor- M mer en vent furieux. » Le prince de Ligne se moqua de cette rêverie philosophique. Nous. ne
190 MÉMaiRES
nous doutions pas alors que c'était une prophétie.
De retour dans le sérail du khan, il était assez naturel que la vue et que Tair de ces cabinets voluptueux réveillassent quelques idées de galanterie i la curiosité du prince de Ligne , qui restait plus jeune à cinquante ans que je ne l'étais à trente, m'entraina dans une étourderie qui heureusement n'eut pas les suites auxquelles nous aurions pu nous attendre, mais qui nous attira une juste et sévère leçon.
On ne peut faire d'injure plus grave aux musulmans , que celle de s'approcher de leurs femmes; à cet égard tout plaisir, même celui des yeux, est interdit à tout autre homme qu'à leurs époux.
Cette contrainte irritait les désirs curieux du prince, a A quoi sert, me disait-il, de parcou- H rir un vaste jardin dont il ne nous est pas H permis d'examiner les fleurs? Ilfaut au moins , » avant de quitter la Tauride , que j'entrevoie M une femme tartare sans voile , et j'y suis très » décidé. Voulez-vous m'açcompagner dans cette » entreprise ? »
Je ne résistai point à cette tentation , et nous parcourûmes plusieurs vallons avec un espoir
ou SOUVENIRS. 191
qui fut long -temps trompé. Enfin, non loin d'une maison isolée, nous aperçûmes, sur la lisière d'un petit bois, trois femmes assises et qui baignaient leurs pieds dans un limpide ruisseau.
Nous nous glissâmes derrière les arbres , en évitant de faire le bruit le plus léger, et nous arrivâmes heureusement en face d'elles et masqués par un buisson.
Comme les voiles de ces femmes étaient à terre près d'elles , nous pûmes les regarder tout à notre aise. Mais, hélas! quel désappointement ! aucune n'était ni jolie, ni jeune, ni même passable. « Ma foi , s'éci'ia inconsidéré- » ment mon compagnon , Mahomet n'a pas tant j» de tort en voulant qu'elles se cachent. »
Soit qu'on l'eût entendu, soit que le froissement des feuilles nous eût trahis, nos trois musulmanes se levèrent brusquement et s'enfuirent en jetant de grands cris.
Nous les suivions pour les apaiser, lorsque nous vîmes accourir de la montagne quelques Tartares qui criaient plus fort qu'elles, nous menoçaient de leurs poignards et nous lançaient des pierres.
Comme nous n'étions point venus pour guerroyer , nous n'eûmes garde de les attendre ;
une rapide course et l'épaisseur des bois nous mirent bientôt à l'abri de leur poursuite.
Jusque-là le mal n'était pas grande suivant la mok^ale relâchée qui dit que tout péché caché est à moitié pardonné; mais mon imprudent ami ne s'en tint pas là.
Le lendemain , au diner de l'impératrice , nous trouvâmes cette princesse mélancolique et silencieuse^ l'empereur absorbé dans ses réflexions , le prince Potemkin sombre et distrait : la conversation était nulle ^ ou languissait.
Or ne voilàvt-il pas que^ pour dérider sa majesté et pour égayer ses convives, le prince de Ligne , qui ne pouvait supporter l'apparence de l'ennui , s'avise de raconter nos prouesses et nos aventures de la veille ? J'avais beau le pincer, il continua intrépidement sa narration.
Oh commençait à rire selon son attente , lorsque Catherine, nous regardant d'un œil fixe et sévère, nous dit : (c Messieurs , cette plaisanterie D est d'un très mauvais genre et d'un très mau- » vais exemple. Vous êtes au milieu d'u|if>eu- » pie conquis par mes armes; je veux qu'on » respecte ses lois, son culte, ses mœurs et M ses préjugés. Si l'on m'avait raconté cette
ou SOUVENIBS. 195
>i aventure sans m'en nommer les héros ^ loin M de porter mes soupçons sur vous^ j'en aurais » plutôt cru coupables quelques - uns de mes » pages ^ et je les aurais sévèrement punis. »
Ifous n'avions rien à répliquer. Le prince de Ligne resta muet comme moi^ et de plus un peu confus de son indiscrète loquacité. Notre résignation satisfit l'impératrice y qui reprit son aimable gai té; méme^ quelques jours après , ayant accordé une audience à une princesse musulmane, nièce de Sahim-Guerray, elle nous permit de nous cacher de manière à tout voir sans être vus.
La princesse était plu^ belle que nos trois femmes tartares; cependant ses sourcils peints, et le fard luisant qui la couvrait, en faisaient , malgré ses beaux yeux , une vraie figure de porcelaine.
Notre repos fut court : nous quittâmes les roches escarpées de Bachtchi-Saraï , le palais du khan et son sérail > et nous arrivâmes sur les bords du Salguire, dans la ville d'Achmetschet, nommée Symphéropol par Catherine. C'est aujourd'hui la capitale de la presqu'île; elle est située au milieu d'une plaine unie, entourée à quelque distance de collines dont les vallées sont
194 MKMOIRES
peuplées de bocages frais ^ de jardins rians , de peupliers majestueux à forme pyramidale.
Les riches Tartares, ha^itans de ces vallées ^ choisissent les plus beaux arbres dont les branches s'étendent circulairement^ et, au centre de cette corbeille de feuillage, ils construisent de jolis kiosques; les couleurs vives et variées de ces légers pavillons élevés en l'air, offrent aux voyageurs un coup d'œil inattendu et attrayant.
Achmetschet était la résidence des sultans Kalgas, premiers officiers des khans de Crimée , et chefs de leurs troupes. Dans cette ville, ainsi que dans toutes celles où nous séjournâmes pen-dant la durée de notre voyage, on avait préparé pour l'impératrice une maison commode, élégante et spacieuse.
Nous ne nous arrêtâmes qu'un jour à Symphéropol , et de là nous nous rendîmes à Karasou- Bazar, que les Grecs nommaient Mavron-Kastrou. Cette ville , située dans une large vallée , sur le bord du Karasou , était une des plus grandes de la Tauride. On ne pouvait y admirer que la beauté de sa position ; elle ne contenait aucun édifice remarquable, aucune ruine antique. Ses maisons étaient, comme toutes les maisons tar tares, bâties irrégulièrement, très basses et
ou SOUVENIRS. igS
rangées sans aucune symétrie : avant la conquête, elle appartenait ainsi que Symphéropol au sultan Kalga.
Les montagnes de Crimée, qui commencent à s'élever aux rives du Salguire, ne formentpoint de groupes réguliers jusqu'à Karasou- Bazar. Cest seulement à partir de cette ville qu elles composent une chaîne qui s'étend d'un côté jusqu'à Bachtchi-Sara!, et de l'autre jusqu'à Star- Krim.
Si la nature ne présentait point dans ce lieu à leurs majestés impériales^ d'objejts propres à intéresser leur curiosité, l'activité infatigable du prince Potemkin y suppléa. Indépendam-ment de la belle et large route qu'il avait fait tracer et aplanir par ses soldats, il les avait employés à créer, sur la rivière de Karasou , un vaste jardin anglais, au centre duquel s'élevait le palais le plus élégant. Ce n'était plus Ârmide qui voulait séduire Renaud; c'était au contraire le Renaud russe qui créait galamment des prodiges pour son Ârmide.
Lorsque Catherine descendit le soir de son palais pour jouir de la fraîcheur de l'ombre, de la liiùpidité des eaux et du parfum des fleurs , elle vit tout à coup, au moment où le soleil
196 MKMOIRES
disparaissait au fond des sombres vallées , toutes les collines ^ dans un horizon de cinq lieues de diai^ètre ^ illuminées par trois cordons de feux de diverses couleurs ^ et ^ au milieu de ce brillant horizon ; une montagne conique' dont le centre étincelant formait en traits lumineux le chiffre de l'impératrice ; du sommet de ce mont partit un magnifique feu d'artifice , couronné par un bouquet de trois cent mille fusées.
Le lendemain de cette féte^ dont la pompe parut tirer momentanément les musulmans de leur froideur orgueilleuse et de leur apathique indifférence , Catherine , ayant passé en revue un corps nombreux de troupes russes , partit escortée, comme à l'ordinaire , par un escadron de Tartares , rentra dans les montagnes , et se dirigea vers Soudak. Avant d'y arriver, nous traversâmes la bourgade grecque de Toplie et un village tartare nommé Elbouzi.
Soudak offre aux navigateurs un assez bon port. Cette ville, située à cinquante - cinq verstes de Karasou-Bazar, est assise sur un rocher élevé et isolé à peu de distance de la mer. Ce rocher est environné de trois côtés par des montagnes et par des précipices très profonds , dont l'aspect me parut aussi imposant que varié»
0€ SOUVETtIRS. JQ'J
Les Grecs la nommaient Sidagios; les Italiens, Soldai; les Tartares^Soudak. Depuis i2o4^ elle jouit jusqu'à la fin du quatoi'zième siècle d'une ^entière indépendance; plus tard elle devint tributaire des Ongrea et des Tartares, Les Génois s'en emparèrent; mais bientôt ils en furent chassés par les Turcs. On n'y voyait plus que quelques ruines de plusieurs tours et de trois forts qui attestaient, ainsi que sa vaste enceinte , son antique grandeur.
Les vignes de Soudak étaient préférées à toutes celles de la presqu'ile ; elles occupent une vallée de près de trois lieues» Leurs ceps féconds, mêlés confusément à un nombre immense d'arbres fruitiers de toutes les espèces , y forment un vaste jardin naturel, qui frappe agréablement les regards , surtout par le contraste de cette riante perspective avec celle des hautes montagnes, des cascades bruyantes et des sombres forêts qui l'environneùt.
Nous continuâmes notre marche vers la partie orientale de la Tauride, et nous arrivâmes à Star^Krim , à vingt verstes de Soudak et à la même distance de Théodosie.
Star-Krim, connue dès le sixième siècle, devint, dans le treizième, une des principales
cités de la Tauride. Son commerce très étendu tomba en décadence à l'époque de l'invasion des Tartares; cependant quelques-uns de leurs khans y établirent leur résidence.
Les Grecs la nommaient Karca ou Karkoupol ; les Tartares , Star-Krim , qui signifie vieille forteresse. L'impératrice lui donna le nom de LevkopoL
Nous parcourûmes si^ vallée très étendue et entourée de monts^nes, dont les pentes, les sinuosités, fixent l'attention par la variété des objets qu'elles présentent. On y rencontre un mont élevé, d'où l'on peut voir à la fois la mer Noire , celle d'AzoflF, et le Sivache , ou mer jni^ tride.
Nous nous y arrêtâmes peu, et nous arrivâmes en quelques heures dans les murs ou plutôt sur les ruines de l'infortunée et célèbre Théodosie.
Elle portait ce nom harmonieux dans le temps de sa grandeur. Les Tartares, frappés de sa magnificence , l'appelèrent Kérim - Stambouly, c'est-à-dire Gonstantinople de Crimée. Depuis sa destruction, on l'appelait Cafià. Catherine lui rendit son nom antique, mais sans espoir
probable de reteilsôiter son ancienne splendeur. Théodosie , fondée par les Mitésiens , est si-
ou SOUVENIRS. 199
tuée 8ur un coteau pierreux et sablonneux ^ prè^ du rivage de la mer.. Sa vaste enceinte était en* tourée de hautes murailles garnies détours; lorsque nous les vîmes , elles commençaient à tomber en ruines.
Sa position, favorable au commerce, l'éleva promptement au rang des principales cités de rOrient. Son port était rempli d'un grand nombre de vaisseaux qui lui apportaient les productions des rives du Don , du Wolga et des côtes de la Colchide; les fourrures du Nord^ les cuirs dorés de Russie , le caviar, les esturgeons , se vendaient avec profit en Grèce et en Italie.Cafia était, pour les musulmans, un grand marché d'esclaves qu'ils tiraient de la Circassie, du Caucase et de la Géorgie. Sa population s'accrut rapidement par les habitans du royaume du Bosphore , qui venaient en foule s'y établir.
Dans le premier siècle de l'ère chrétienne , les Alains la détruisirent; depuis, les Bosphoriens relevèrent ses ruines, que leur dispu* tèrent les Chersonéses.
A la fin du treizième siècle, les Génois, sous les ordres de Yaldo Doria , y fondèrent une non* velle ville, qui ne tarda pas à devenir riche , commerçante, grande, peuplée et célèbre.
Quelques auteurs prétendent qu'on y comptait quarante mille maisons. On y établit un évèque catholique^ dont la juridiction s'étendait depuis Saraïa^ sur leWblga^ jusqu'à Varna en Bulgarie. Les Arméniens y eurent aussi un évèque et y fondèrent une grande école.
Dans le quatorzième siècle ^ les Tartares l'in* vestireiit sans pouvoir s'en emparer. Le pape Clément YI voulut lever une armée de croisés pour sa délivrance. Ce fut à cette époque que ses vastes fortifications furent construites.
Plus l'empire d'Orient s'approchait de sa décadence^ plus Théodosie voyait croître sa puissance par la foule des Grecs qui venaient chercher dans ses murs un abri contre les armées ottomanes. Mais à son tour enfin elle succomba^ et, douze ans après la prise de Constantinople par Mahomet 11^ Théodosie perdit son indépendance ainsi que la plus grande partie de ses richesses. Elle fut cédée aux Tartares; longtemps la domination de ceux-ci fut douce et tolérante.
Cafia pouvait espérer, par son riche commerce qui se relevait, de conserver encore quelque prospérité ; mais, d'une part, dans le dix-huitième siècle, l'établissement du port de
ou SOUVENIRS. 201
Taganrok par les Russes, qui ouvrait un nouveau débouché aux négociaiis et aux navigateurs , de l'autre, les dissensions sanglantes des princes tartares, enfin l'invasion de la Crimée parles Ausses sous les ordres du prince Dolgorouki , consommèrent la ruine de la presqu'ile et celle de Caffa.
Lorsque Catherine monta sur le trône , il n'existait plus que l'ombre de cette ville célèbre. Nous n'y trouvâmes pas deux mille hâbitans, errans au milieu de tous ces débris d'églises, de palais, d'édifices somptueux; le silence de la destruction y régnait.
A la vue de ce sombre spectacle qui formait un si affligeant contraste avec celui des magiques créations dont les regards de l'impératrice avaient été jusque -là frappés, cette princesse ne put se défendre de verser quelques larmes : il semblait que le destin eût voulu, au terme de son voyage triomphal, en tempérer l'orgueil par le triste aspect de ces témoins solennels des vicissitudes humaines, et de la destruction que doivent subir tour à tour les cités les plus floris^ santés, destruction à laquelle n'échapperont même pas les plus grands empires.
Four nous distraire des impressions produites
par ces débris et par cette solitude , nous parcourûmes la presqu'île de Kertch. C'est une plaine coupée par plusieurs ruisseaux et par quelques bouquets de bois. On y trouve des lacs salés. Le terrain s'élève en approchant de la mer d'Azoff et du détroit de Yénicaié.
Kertch était appelée par les Grecs Pantica* pée , et plus tard Bosphore^ Elle est située au pied d'une montagne et sur le bord du détroit jadis Cimmérien^ aujourd'hui détroit de Yénicaié. Sa rade est vaste et sAre.
Ce fut, dit -on y à Panticapée que mourut M ithridate. Â quatre verstes de Kertch, on voit sur le sable quelques tertres assez élevés. Les babitans de ce pays disent, d'après une tradition vulgaire, que Tun de ces tertres fut le tombeau de Mithridate. Cependant presque tous les historiens s'accordent pour affirmer que le fils de ce grand roi , l'infâme Pharnace , envoya le cadavre de son père à son vainqueur Pompée , qui était alors en Asie, et que ce Romain, digne de sa renommée, ayant répandu de nobles larmes sur les restes mortels d'un héros infortuné, leur fit rendre avec pompe à Sinope les honneurs funèbres. K^tch ne contient plus qu'une église , une forteresse et un
'^Sfl»
ou SOUVENIRS. ao3
peUt nombre de maisons habitées par des pécheurs grecs. Aucun débris de monumens , aucun resie de ccdonnes , ne rappelle le souvenir de son ancienne grandeur.
A cinq lieues plus loin et à l'angle de la près* qu'île^ se trouvent la forteresse de Yénicalé et quelques cabanes dont les possesseurs ne s'occupent que de la pèche de l'esturgeon. La longueur de toute cette presqu'île, dé CaflEisk jusqu'à Yénicalé , est de cent vingt verstes , et sa plus grande largeur de cinquante.
L'impératrice avait d'abord formé le projet de suivre la côte en s'élevant vers le nord , afin de voir les villes d'Arabat, de Marioupol, de Taganrok, deTcherskak, chef-lieu des Cosaques du Don f et enfin Azofi^. Mais la saison avancée, l'insàtlibrité de»la côte, et l'importance des affaires qui rappelaient Catherine dans sa capitale, la décidèrent à changer sa marche. Théodosie fut donc le terme de ce grand voyage.
Au moment de quitter ces déplorables ruines, il m'arriva une aventure assez singulière, et que cependant je n'aurais pas cru devoir raconter, si elle ne m'avait pas paru propre à donner une juste idée des mœurs d'un pays où la servitude existe , et en même temps de Tori-
ginalité qui caractérisait le prince Fotemkin.
Nous allions nous mettre en route; Timpératrice était déjà montée dans sa voiture , et , pour la rejoindre, je descendais précipitamment les ma)*ches extérieures de son palais. Soudain s'offre âmes yeuxune jeune femme , yétue à l'asiatique; sa taille, sa démarche, ses yeux, son front, sa bouche , tous ses traits entin me présentaient , avec u^e inconcevable ressemblance, l'image parfaite de ma femme.
La surprise me rend immobile; je doute si je veille; je crois un moment que madame de Ségur est venue de France me retrouver, et qu'.on s'est plu à me le cacher et à me ménager celte rencontre inopinée : l'imagination va vite, et j'étais dans le pays des prestiges.
Cependant le prince Potemkin, me voyant immobile comme une statue, m'appelle inutilement, et accourt pour m'avertir que l'impératrice m'attend. La jeune femme s'éloignait; mon rêve trop court se dissipe ; en peu de mots je le raconte au prince.
(c Laxessemblance est-elle donc si parfaite?» me dit-il. h Complète et incroyable, » lui répliquai-je. « Eh bien l bàtushka (mon petit » père) , reprit-il en riant , cette jeune Circas-
09 SOUVElflRS. no5
n sienne appartient à un homme qui m'en lais- » sera disposer; et, dès que vous serez à Péters- » bourg, je vous en ferai présent. » «Je vous M remercie, dis -je à mon tour ; je ne Taccepte » point, et je crois qu'une telle preuve de sen- » timent paraîtrait fort étrange à madame de » Ségur. j*
Nous nous séparâmes , et je croyais tout fini ; mais, quelque temps après, le prince me laissa voir que mon refus l'avait piqué; il l'attribuait à une fausse délicatesse qui m'empêchait de recevoir un présent de lui. « Je voua prouverai >} votre erreur^ lui dis -je, en acceptant toute » antre offre qu'il vous plaira de me faire. »
Il me prit au mot, et, à son retour dans la capitale, après la prise d'Oczakoff , il me donna un jeune enfant kalmouk, nommé INagun : c'était la plus originale petite figure chinoise qu'on put voir. J'en pris soin quelque temps ; je lui fis apprendre à lire ; mais , au moment où je revins en France, la comtesse de Cobentzel, qu'il divertissait bes^ucoup , me pressa si vivement de le lui: céder, que j'y consentis. J'ai encore chez moi le portrait de ce petit Tartare.
Nous partîmes de Caffa pour retourner directement à Pétersbourg; et, après avoir traversé
2o6 MÉMOIRES
de nouveau les steppes de la Crimée^ Tisthme de Férécop, et le désert des Nogais^ nous arrivâmes à KisikermaB> où Joseph II et Catherine se séparèrent, en se renouvelant mutuellement les assurances d'une amitié dont ce long voyage avait dû resserrer les nœuds.
De là nous nous rendîmes à Krementçhuk, où l'impératrice se reposa. L'empereur me dit au moment de son départ, qu'après avoir yisité Kilboùrn, parcouru la Gallicjie et revu sa capitale , il rassemblerait deux camps pour faire exécuter de grandes manœuvres, et qu'il m'invitait à l'y rejoindre, lorsque je quitterais Pétersbourg pour profiter du congé qui m'avait été accordé- Fendant la dernière partie de notre voyage, et lorsque nous renouvelâmes, au milieu des steppes, nos promenades accoutumées, ce prince, me mettant à portée de l'entretenir sur les affaires de Constantinople, me parla assez ouvertement de ses vues 'politiques et de celles de Catherine.
Je ne crois pas inutile de rappeler eti peu de mots cette conversation, pour faire connaître l'idée qu'il s'était formée du caractère de l'impératrice , de ses établissemens , de son ambition et de ses moyens.
ou SOUVENIRS. 207
ft Vous voilà content, je l'espère, me disait-* M il un jour : M. de Bulga koffet M. de Herbert » vont présenter à la Porte des propositions con- » venues avec vous : ne croyez-vous pas à prén sent la paix probable? »
« Monsieur le comte, lui répondis -je (car M il se fâchait sérieusement lorsqu'il m'arrivait » par distraction de l'appeler sire, ou "votre M majesté), tout dépend 'de la manière dont » l'impératrice elle - même considère ces pro- M positions, et du ton avec lequel ^Ues seront >i présentées; peut-être ne les regarde- 1- elle » que comme de bons matériaux préparés pour j» un manifeste. Je crains que la vue de ses for- » ces, rassemblées sur mer et sur terre, n'ait » dissipé dans son esprit la crainte des obstacles » que pourraient rencontrer ses vues d'agran- » dissement.
M Tout est prêt; et, dès qu'elle le voudra, N sous prétexte que les Turcs tardent à la sa- M tisfaire sur les griefs dont elle se plaint, une » partie de 9es troupes peut attaquer Oczakoff » et Âkerman. Ces places sont incapables de » résister long - temps, et on les prendra facile- » ment. En même temps une autre partie de » son armée , embarquée sur la flotte de Sevas*
» topol^ peut opérer une descente sur la côte » située entre Gonstantinople et Varna, insul«- » ter ainsi la capitale de Tempire ottoman, et » peut-être même s'en emparer, si la terreur » saisissait Tesprit superstitieux des musul- » mans.
» Les Turcs au contraire, ne possédant plus » la Crimée, devraient, avant de pouvoir atla- » quer les Russes , traverser la Bulgarie , la Bes- » sarabie, la Moldavie, laValachie, la Nouvelle- » Servie, où une armée disciplinée subsiste » avec peine. D'ailleurs cinquante mille Russes » suffiraient pour les arrêter soit au Bug, soit » au Dniester. Je ne vois qu'un obstacle poli- » tique qui puisse faire hésiter cette princesse , N et vous savez mieux que moi jusqu'à quel » point elle peut redouter cet obstacle, »
ce Je vous entends fort bien, répliqua l'empe- » reur; ma condescendance à l'époque de la » conquête de la Crimée, vous fait craindre » que je ne seconde encore de nouvelles vues » d'agrandissement. Vous vous trompez , et je » désire sincèrement conserver la paix. La pos- » session de la Crimée par les Russes n'avait M nul inconvénient pour moi ; son seul résultat » était de rendre les Turcs plus pacifiques , en
on SOUVENIRS. ■ 209
» leur étant tout moyen de commencer une M guerre offensiye.
» D'ailleurs j'y trouvais d'immenses avanta- »i ges : d'abord celui de mettre mes propres » États à Tabri de toute attaque des Turcs> par M la crainte que leur donneraient les troupes H et les vaisseaux russes de la Crimée » prêts à M les prendre à revers ; de plus, la certitude de » détacher la cour de Pétersbourg de celle de » Berlin, et d'oter à celle-ci un allié puissant.
» Voilà réellement ce qui m'a déterminé à M faire céder à Catherine laTauride parla Porte; M mais aujourd'hui tout est bien différent : je » ne souffrirai point que les Russes s'établissent M à Constantjnople» Le voisinage des turbans M sera toujours moins dangereux pour Vienne M que celui des chapeaux.
n Au reste ce dessein , formé par l'imagina-*
» tion exaltée de l'impératrice, ne peut se réa«*
» liser, et ne lui fallût- il même qu'un ukase
» pour se rendre maîtresse de Constantinople ,
M et pour y faire couronner son petit-fils Con*»
M stantin , elle ne saurait s'y maintenir contre
» toutes les forces des Ottomans relégués dans
» l'Asie-Mineure , et contre plusieurs grandes
» puissances qui embrasseraient leur cause ; 3. 14
>i d'ailleurs il hii faudrait, dans ce cas, dégar- H nir de troupes tout son empire, en abandon-^ » nerla moitié et en changer la capitale. »
(c Je crois en effet, repris -je, qu'on peut se >i tranquilliser smt l'existence de Constantino- » pie, dont la conservation importe autant à la M cour de Vienne qu'à celle de France; mais M il est difficile en même temps , d'après les pré- » paratifs immenses dont nous sommes témoins , » de ne pas être alarmé sur un autre projet n beaucoup plus vraisemblable, celui d'étendre M les limites russes jusqu'au Dniester* Si ce des- » sein s'exécutait, il entraînerait inévitable- » ment une guerre très nuisible à nos intérêts*
I» Ce que j'espère, ajoutai -je, c'est que la » sagesse de l'empereur et son amitié pour le roi » l'engageront à continuer ses négociations paci- » fiques , et à prendre tous les moyens nécessai- » res pour prévenir une rupture. Il me semble j» que le roi a le droit d'y compter ; car , dans » le temps de l'invasion de la Crimée, il n'a en- » gagé les .Turcs à céder cette presqu'île à la » Russie , que dans le dessein de faire une chose » utile à la tranquillité et aux intérêts politi- » ques de son beai;-frëre et de son allié, d
« J'y fais ce que je puis , me dît l'empereur ;
ou SOUVENIRS, 211
» mais^ vous le voye? vous-même ^ cette femme » est exaltée; il faut que les Turcs cèdent sur » les points en contestation. Comment^ s'ils pro- Al voquent Catherine par un refus ^ empêcher » qu'elle ne se dédommage par la prise de quel- » ques villes ? Elle a des troupes nombreuses , » sobres , infatigables. On les mène où Ton » veut.
V Vous voyez le peu de cas qu'on fait ici de » la vie et de la peiné des hommes : à huit cents » lieues de la capitale , ils tracent des routes , » creusent des ports , bâtissent sur des marais , ji construisent des palais^ et plantent des jarn dins anglais au milieu des déserts ; tout cela >i sans paye, sans lit, parfois sans vivres, et touji jours sans murmures.
» L'impératrice est le seul souverain de l'Eu- » rope qui soit réellement riche : elle dépense » beaucoup, partout, et ne doit rien; son papier » vaut ce qu'elle veut; si la fantaisie lui en pre- » nait , elle ferait de la monnaie avec du cuir. » «L'Angleterre est écrasée sous une montagne n de papiers. La France vient de faire la con-> » fession publique du malheureux état de ses » finances; et moi je puis à peine être au pair >) des dépenses que viennent de me coûter mes
>» colonies en (jallicie et les nouvelles forteresses » que j'y ai fait construire. »
Je lui répliquai « que tous ces embarras trop » réels étaient des raisons de plus pour redou- 1) bler d'efforts, afia d'éviter de se voir entraîné » dans une guerre dispendieuse. »
Comme nous revînmes à différentes reprises sur le même sujet de conversation , je m'attachai à lui démontrer que la puissance colossale des Russes avait encore plus d'élévation que de bases solides.
« Voyez, lui disais -je; tout ici a plus d'éclat j) que de réalité : tout s'y commence ; rien ne s'y >» achève. Le prince Potemkin abandonne avec D promptitude ce qu'il entreprend avec ardeur; » aucun de ses projets n'est mûri ni suivi. Il » vous a fait poser ^ à Ekaterinoslaff, la pre- » mière pierre d'une capitale qu'on n'habitera » point , d'une église grande comme Çaint- » Pierre de Rome , et où l'on ne dira peut-être » jamais la messe. Il a choisi^ pour fonder cette » nouvelle cité de Catherine ^ une montagne » d'où l'on a une très belle vue , mais qui est » totalement privée d'eau.
» Kherson, mal placée ^ a coûté vingt mille A) hommes ; elle est entourée de marais pestir
ou âOUYENÏRS. 2îS
M lentiels. Les vaisseaux ne peuvent y entrer » chargés.
» Depuis six ans les steppes sont plus déserts » qu'ils ne Tétaient. La Crimée a perdu les » deux tiers de sa population.. Caffa est ruinée » et ne se relèvera pas. Sevastopol seule est déjà » un établissement imposant; mais il faudra M encore beaucoup de temps pour qu'on y voie » une véritable ville.
» On s'est efforcé de tout parer ^ de tout em- » bellir^ de tout vivifier momentanément aux » yeux de l'impératrice; mais^ Catherine étant M une fois partie^ tous tes: prestiges disparai- A» tront avec elle de ces immenses contrées.
» Je connais le prince Potemkin : son coup » de théâtre a eu lieu^ la toile est baissée; il va » s'occuper d'autres scènes, soit en Pologne, soit » en Turquie. L'administration, et tout ce qui » exige de la suite, est incompatible avec son » caractère : la guerre même, s'il la commen- I) çait, lui pèserait bientôt; et s'il avait une fois >i gagné le grand cordon de Saint-Georges, » nous le verrions aussi prompt à rechercher la » paix qu'il montre d'ardeur pour la rompre. » a Je conviens de tout cela , me disait l'empe- )) reur ; on nous a menés d'illusions en illusions.
âl4 MÉMOIRES
» Ce qui est intérieur ici a de grands défauts^ 0) mais l'extérieur a autant de réalité que d'éclat« » Le 'Soldat , le paysan esclaVe > sont des outils » dont on se sert pour abattre ce qu'on veut. » La noblesse asservie ne connaît d'autre loi » que la volonté de sa souveraine , d'autre but » que sa faveur. Elle commande : les troupes se » lèvent^ les vaisseaux sont lancés. Il n'existe. en » Russie aucun intervalle entre l'ordre, quel- » que capricieux qu'il soit, et son exécution. » Si un Charles XII était à la tête de cette na- » tion,il porterait, avec six cent mille hommes, » la terreurjusqu'aux extrémités de l'Europe. »
Il était facile de juger que l'empereur, avec de pareilles idées, n'opposerait pas une bien opiniâtre résistance aux volontés de Catherine , et qu'il se laisserait entraîner malgré lui à la guerre, si elle le plaçait dans l'alternative de la seconder, ou de perdre une alliée si puissante.
Il n'eu est cependant pas moins vrai qu'à cette époque , ainsi que le disait l'emphatique Diderot, la Russie n'était encore qu'a/i colosse aux pieds d' argile ; maX% on a laissé durcir cette argile, et elle s'est changée en bronze*
L'empereur, tout en se moquant des défauts du prince Potemkin , comprenait très bien l'as-
ou SOUVENIRS. 2l5
cendanf qu'il avait pris sur Catherine. « Mais >i ce que je ne conçois pas^ me disait-il un jour^ M c'est qu'une femme si fière^ et si soigneuse » de sa gloire y montre une si étrange faiblesse » pour les caprices de son jeune aide de camp » Momonoff^ qui n'est réellement qu'un enfant » gâté.
» Je ne saurais vous dire combien j'ai été j» choqué d'une inconvenance que vous avez dùi » remarquer comme moi : plusieurs fois ^ et à M Kherson particulièrement, en présence d'un » cercle nombreux , c'est-à-dire en public, elle » l'admettait toujours à sa partie de whist avec » les personnages les plus graves; de plus elle M souffrait patiemment que ce jeune homme, D indécemment distrait, prit le blanc d'Espa* » gne avec lequel en Russie on marque les » points, qu'il s'en servît pour dessiner sur le M tapis des figures ou des paysages, et qu'enfin » chacun, immobile et baissant les yeux, at- » tendit, pour reprendre ses cartes, que cet » amusement puéril fut terminé. »
L'observation était juste : Catherine , d'un caractère beaucoup plus doux et facile que ne le croyaient ceux qui n'étai^t pas dans son intimité, poussait peut-être à l'extrême son indul-
3l6 HÉHOIRES
génie bonté pour les travers du prince Poiemkin , pour lee folies de sou grand-écuyer et pour les diitraciione de MomcoofF : mais cette réflexion un peu satirique perdait beaucoup de sa force dans la bouche de celui qui la faisait; car lui- -ménie, trop empressé de plaire à Catherine , il prodiguait au jeune favori de fréquentes preuves de considération , de bienveillance ; et même, tolérant les bizaires' hauteurs de Potemkin, il souffrait quelquefois que cetorgueilleux ministre le Ht attendre assez long-temps dans son salon , commie les autres tourlisaos
ainsi achevé sao» accident la partie la plus intéressante de ce grand voyage.
K On avait fait, me disait-elle, tout ce qu'il u était possible pour m'en détourner. De tous
ou aOUVBHlBS. 317
M côtés OD m'assurait que ma marche serait » hérissée d'obstacles et de désagrémeos; on. » Toulsrit m'eflrayer des fatigues de la route , de » Târidité des déserts,- de l'insalubrité du cliji mat. Cesgens-làmeconnajssaieot bien mal; » ils ne sarent pas que me contrarier, c'est u m'exciter, et que chaque difficulté qu'on u m'oppose, est un élan qu'on me donne. »
Nous ne nous arrét&mesà Krementchuk que deux jours, et nous en repartîmes le 1 8 pour nous rendre à Fultawa, ou nous attendaient cinquante mille Russes campés sur ce même L fortune, trahissant Charles XU it Pierre le Grand, avait changé lu Bord et de l'orient deTEurope.
rementehuk que Catherine II me malgré mes derniers eiîorta pour mettre les Turcs en état de se défendre , elle m'avait franchement rendu toute sa bienveillance : au moment OÙ j'étais occupé à parcourir les environs de la ville, on vint me dire que l'impératrice me demandait. Je me rendis à ses ordres, et je la trouvai seule dans son cabinet avec le prince de Ligne.
M Je vous ai vu de ma fenêtre, me dit-elle, » vous promenant avec l'air d'un homme qui
^l8 MÉMOIRES
D réve tristement ou qui s'ennuie; j'ai pensé M que je ne vous ferais aucune peine en cher- » chant à vous distraire d'idées qui ne me » semblaient pas trop gaies, h
(f Oui, ajouta le prince de Ligne en riant ^ M vous atiez la marche lente et la grave tristesse )» du vice- chancelier de sa majesté ; mais ne n vous abusez cependant pas sur l'obligeante j» attention dont vou» venez^ de recevoir une » preuve; ear, dan9 cet instant même, mol M qui suis sincère> je vous avouerai que nous^ M disions beaucoup de mal de vous. »
i< Il a raison,, reprit l'impératrice; car je* » prétendais que , quelque désir que je vous » montrasse de vous retenir près de moi, vous » me quitteriez bientôt, pour ne plus revenir. » Au reste , le prince de Ligne s'amuse à vos M dépens, car il ne vous dit pas un mot de » vérité : le fait est qu'il me faisait le plus » grand éloge de votre caractère et de vos ta- Jè lens, et. que je ne le démentais pas ; j'ai » même ajouté que, jugeant des autres d'après )» moi-même, je croyais qu'on ne vous rêverie rait plus en Russie , parce qu'il était proba- » ble qu'avant peu de temps le roi vous Bip- » pellerait dans ses conseils. »
ou SOUVEKIRS. 319
On peut bien croire, que je me confondis en remercimens. « J'imiterai^ madame^ ajoutai- » je^ l'exemple que je reçois^ et j'oserai dire » aussi un peu de mal de votre majesté : elle a » un défaut évident qui tient de la supériorité; D c'est celui d'être trop bonne ^ trop indul- » gente, trop partiale pour ceux qu'elle ho- » nore de sa bienveillance* Au reste ^ je puis » assurer votre majesté^ qu'un suffrage comme D le sien me parait le plus haut prix auquel la » plus noble ambition puisse ^désirer d'at- » teindre, m
Cette princesse^ ayant prolongé avec sa grâce ordinaire cet entretien , m'apprit qu'elle avait envoyé ^ dans tous les ports du nord et du sud de son empire , les ordres nécessaires pour nous faire jouir des avantages stipulés par notre traité de commerce.
Ce fut aussi à Krementchuk que le prince de Nassau se sépara de nous pour retourner en France. Je le chargeai de mes dépêches , en prévenant M. de Montmorin qu'il pourrait mieux que personne lui faire connaître en détail les moyens militaii^es de la Russie et les dispositions du prince Potemkin^ avec lequel il avait vécu plusieurs mois dans la plus gitmde
intimité , avant de nous rejoindre à Kioff.
L'impératrice, ne 8'étant point arrêtée à Constantinograd , arriva à Pultawa, où son séjour ne devait pas être une des époques les moins brillantes et les moins intéressantes de son voyage, * . ^
Pultawa, petite ville/ mal fortifiée » très peu peuplée y n'offrant aux regards aucun édi^ fice, aucun monument digne de fixer l'attention, n'aurait été connue que des érudits; mais, «n 1709, une éclatante victoire et un grand désastre, fixant sur elle l'attention de l'Europe, la rendirent immortelle.
La plaine qui l'entoure, transformée en ckamp de bataille, vit décider le sort de la Suède, de la Pologne et de la Russie. Là, un héros dévastateur tomba de son char de triomphe ; la, enfin, s'affermit le trône du législateur de la M oscovie. Si Pierre eût succombé , ce vaste empire serait rentré peut-être pour toujours dans les ténèbres de la barbarie; il vainquit, et, bientôt après , la Russie s'éleva au premier rang des plus grandes puissances du monde.
Dans cette journée célèbre, les deux héroïques souverains du Nord combattirent à la fois en généraux et en soldats. Pierre le Grand ,
ou SOUVENIRS. 221
selon sa coutume, pour apprendre à ses guerriers qu'il fallait obéir avant de commander, et gagner chaque grade à la pointe de l'épée, avait donné le commandement de son armée à Bauer. Ses ailes étaient commandées par M enzikoff et Schérémetoff; le czar servait sous eux comme général-major : s'enfonçant avec ardeur dans la mêlée, il vit son habit percé de plusieurs balles.
Charles, blessé au commencement de l'action , s'était fait porter sur un brancard qu'un boulet de canon brisa ; quelques lances lui formèrent un nouveau brancard, sur lequel il continua long-temps à braver les feux et les glaives ennemis : de tels exemples inspirent le courage et la constance aux guerriers les plu% timides*
Le roi de Suède avait investi Pultavra avep vingt-sept mille hommes. Pierre, qui s'occupait k fortifier Taganrok, accourt pour le combattre à la tète de soixante mille soldats.
La rivière Worskla séparait les Russes des assiégeans, dont le camp était fortifié par des redoutes. L'empereur, par une manœuvre habile, feint de s'éloigner, passe la rivière, se retranche et fond à Timproviste suf les Suédois. Ceux-ci courent aux armes, repoussent l'en-
222 VéMOIRES
nemi^ et attaquent avec leur impétuosité ordinaire les retranchemens russes.
Ce fut alors que, des deux côtés, par des prodiges de valeur, on rendit quelques heures la victoire incertaine. Enfin , le nombire l'emporta; Charles fut tourné ; sa cavalerie repoussée se jeta sur son infanterie , et la mit en désordre.
Le héros de la Suède fut forcé de se retirer devant le rival qu'il avait si long- temps vaincu et dédaigné. La retraite se changea en déroute; le carnage fut affreux ; fe désastre , complet. Charles , ayant perdu la plus grande partie de son armée , ses ministres , ses généraux , ses meilleurs officiers , son artillerie , ses bagages , fut réduit» à fuir et à chercher un refuge en Turquie.
Ce récit que je viens d'esquisser devint à Pultawa, pour nous, un tableau animé, mouvant, vivant, enfin ^ presqu'une réalité. Nous vîmes l'armée russe partagée en deux corps, dont l'un occupait les retranchemens russes , et l'autre les redoutes sîuédoises. Sous les yeux de l'impératrice , le prince Potemkin fit exécuter, avec beaucoup d'ensçmble , de précision et de célérité, tous les mouvemens qui pouvaient nous re-
ou SOUVENIRS. 225
tracer cette fameuse bataille dont on lui présen-i lait l'image.
Le déploiement des quatre colonnes de cavalerie, leur charge impétueuse, le feu vif et soutenu de l'infanterie , tandis que l'aile gauche simulait Tattaque d'un bois et tournait la droite des ennemis, ne laussérent rien à désirer pour la fidélité du tableau.
La joie et la gloire brillaient dans les yeux de Catherine ; on aurait pu croire que le sang de Pierre le Grand coulait dans ses veines. Ce grand et magnifique spectacle couronnait dignement son voyage, aussi romanesque qu'his^ torique.
Le prince Potemkin lui fit hommage d'ui^ magnifique collier de perles; elle le combla de présens, et fut prodigua en grades et décorations pour les généraux et pour les officiers. L'administration civile eut aussi une grande part à sa munificence.
Rien n'arrêtant plus cette princesse , elle partit de Pultai^a pour se rendre à Karkoff. Là, le prince Potemkin prit congé d'elle , et retourna à Krementchuk , <^hargé d'accélérer toutes les dispositions nécessaires pour combattre , si la paix ne pouvait se conserver.
2a4 Mll^.MOIRES
KarkofTest située sur un coteau ëlevé^ près des rivières KarkofF et Lopani^ à trois cent soixante lieues de Pëtersbourg. Elle fut fondée au milieu du dix - septième siècle parles Cosaques^ dans le dessein d'en faire une barrière contre les incursions des Tartares de Crimée. On y comptait douze mille habitaus; son com-* merce, assez actif, consistait*en suif, beurre, cire et iniel. La plupart de ses maisons étaient encore en bois. *
Nous traversâmes ensuite les riches et fer tilles provinces de Kursk et d'Orel. Avant d'arriver à Kursk, nous vîmes les villes de Belgorod et d'Oboîan , dans lesquelles on remarquait les progrès rapides de la civilisation. Précédemment, au milieu de leurs maisons mal bâties et mal distribuées , les regards ne pouvaient s'arrêter que sui" quelques églises et sur quelques couvens ; depuis, l'impératrice y avait établi des hospices, des tribunaux et des écoles^ Je n'y remarquai d'autres ruines que celles d'une forteresse, devenue inutile depuis que les armes de Catherine avaient étendu les limites de son empire.
Kursk, capitale d'un gouvernement, était riche et peuplée. On l'avait rebâtie sur un nou«
ou SOUVENIRS. i2â5
veau {dan. Ses habitans nous moBtrèrent le couvent de Zuamensk ou des Miraclçs- , appelé ainsi en mémoire de la faite d'une armée étrwor* gère qui jadis avait assiégé la ville ^ fuite que la crédulité russe regarda comme miraculeuse.
On y comptait deux mille maisons^ deux écoles. Tune pour les jeunes nobles , l'autre pour les enfans des marchands etdesbourgeois, plusieurs tannerieret quelques fabriques. Elle est rencnnmée pour la beajité de ses cuirs; elle envoie di*verses produclionsde sonsol en Pologne , et jos^ qu'à Br^aw; enfin elle reçoit de la Sibérie et même de Kiakta, frontière de laChine, un grand nombre de pelleteries. Les Tartares , autrefob dominateurs de la Russie ^ attaquèrent encore Kursk dans le dix- septième siècle , et perdirent sous ses murs deux grandes batailles.
Après avoir quitté cette ville , Timpél^atricë. se rendit à Orel/oà nous séjournâmes. Là, nous étions encore à deux cent soixante* dix lieues de Pétersbourg^ et à quatre- vin^t-douze de Moscou. Orel est placée dans une plaine riante^ entée l'Oka et l'Orlik ; c'est une jolie ville , capi taie du gouvernement qui porte son nom. Autrefois elle était fortifiée.
Cette province était très riche en blé et en
chanvre ;. elle recevait tks vins de la Moldavie ^ de laTauride et d'Âstracan. On y comptait dixsept paroisses et trois mille maisons tant en bois qu'en pierres. Catherine l'avait em]bellie par de nobles édifices destiné^ aux tribunaux et à l'administration. La rivière Oka^ après un cours très étendu y se joint au Wolga^ près de*Nîjni« JNovogorodw
La jeunesse d'Orel offrit un spe<^acle très agréable à l'impératrice c les enfant des familles les plus distinguées de la ville jouèrent devant* sa majesté , avec autant d'ensemble que d'intelligence^ une comédie qui parut asse*z piquante; quoiqu'elle fût de circonstance^ la louange n'y était pas gâtée par la flatterie^
Dans les provinces de l'intérieur et du centre de l'empire, la fertilité du terrain, l'activité 4lu commerce , et la douceur du gouvernement de Catherine y accroissaient annuellement leur prospérité : aussi , là , les hommages n'avaient pas besoin d^étre commandés ; on recevait l'impératrice .comme .une mère, et le peuple» protégé par elle contre les abus de pouvoir des seigneurs, faisait éclater un- enthousiasme qui n'était inspiré que par la reconnaissance.
En continuant notre route jusqu'à Moscou,
ou SOUVENIRS. 22y
nous jne trouvàmea rien de bien remarquable que la ville de Toula; on pouvait presque la compter parmi les créations de Catherine y tant elle l'avait embellie. Déjà une grande parpe des maisons de bois avaient faî£ place à de beaux bàtimena en pierres. Indépendamment des au^ très établissemens ^ on y devait à. la générosité de rimpératrice une mai3on pour les edfans trouvés f et une retraite pour les invalides.
La position de l^ula , bâtie en partie sur une hauteur, en partie dans une plaine que traverse l'Oupa, est riaiïte et pittoresque. Retracer l'histoire de cette ville , ce serait presque' répéter celle de toutes les autres cités de la Russie. On ne verrait dans ce récit que des tableaux de discordes, de guerres civiles et de tous les maux causés par une longue anarchie.
Ce fut prés de Toula , 'dans le dix-septième siècle, que se livra une grande bataille entre le faux Démétriùs, dont le vrai nom était Otré-r pîeff, et les Russes commandés par Shouisky : l'imposteur y fut vaincu.
Cette ville était depuis long -temps connue par sa manufacture .d'armes; elle en fournit pour toute l'armée russe.*On y faisait aussi. de^ ouvrages en acier, et cette branche d'industrie.
«Acouragée par Catherine , était arrivée à un tel pofait de perfection, qu'elle pouvait pré* tendre à rivaliser avec les fabriques anglaises.
. Sa majesté fit présent à chacun de nous de quelques productions dans ce genre, très habilement travaillées. Le premier médecin de l'impératrice, M. Rogerson, reçut d'elle une très brilbnte épée ; comme il s'empressait de me la montrer : «Docteur, lui dis-je, je vous en félicite; i) vous avez là une nouvelle recette, sure et )> expéditive. »Mon compliment ne fut pas aussi cordialement reçu que j'aurais pu l'iyLtendre d'un homme si célèbre par sa science, et par ^ conséquent si fort au-dessus de l'atteinte de toute maligne plaisanterie.
Avant d'arriver à Moscou , nous traversâmes les villes peu remarquables de Serpoukoff et de PodoL Enfin, nous arrivâmes le 4 juillet à Kolumensky , élégante maison de plaisance impériale, située à deux lieues de Moscou.
L'impératrice s'y reposa trois jours , s'établit ensuite dans sa capitale au Kremlin , et, avant de partir "pour Pétersbourg , se reposa encore à Pétrowsky, autre maison de plaisance à une lieùe de Moscou. • •
Pendant cette dernière partie de notre route ,
j'eus avec Catherine un court entretien, que je crois devoir rappeler, parce qoW peu de traits il peiçt le .caractère ardeni de cette femine extraordinaire. • * • . Je me trouvais dans sa voiture avec, M. Fitz«* Herbert 1 rextrème chaleur rendait la conversation languissante f Catherine s'était ^ndpr^ mie, ou du moins semblait l'être. Fitz- Herbert causait avec moi. Après avoir traité di0^érens objets, Pentretien tomba sur la guerre d'Amérique, et sur la révolution qui avait enlevé à l'Angleterre treize florissantes provinces.
M. Filz-Herbert prétendait que cette perte deviendrait plus avantageuse que nuisible à son pays. Un tel paradoxe m'é tonnait; mais il soutenait son opinion avec autant de persistance . que d'esprit, s'efibrçant de me prouver qu'avant peu de temps, l'Angleterre, délivrée de la dépense très considérable que lui coûtait l'admis nistration de ses colonies, retirerait de son commerce avec elles, sans aucuns frais, d'immenses avantagesqui la dédommageraient suffisamment de la perte d'une domination illusoire.
La discussion se prolongea, et l'impératrice n^ouvrit les yeux qu'au moment où il fallut descenclre de voiture. Le lendemain , me itetrouvant
23o MÉMOIRES
chez cette princesse avec le prince de Ligne, elle me dit : ((Yousavee eu hier avec M. Fitz-Herhert >i la plus inconcevable conversation^ e$Je«e » conçois pas qu'ayant autant d'esprit >* il ait pu M soutenir une opinion si singulière. »
a Comment, madame, lui rëpondis-je, vous » nous*avez entendus , et cependant tous parais- » siez si bien dormir I d cr Je n'avais garde, ré- » pliqua-t-elle, d'ouvrir les yeux j j'étais trop » curieuse d'entendre la spile de votre entren tien. J'ignore si le roi Georges III est du même }è avis que- son ministre; mais, pour moi, je » saisbienque, si j'avais comme lui perdu, sans » pouvoir la reprendre , une des treize provin- >) ces qu'on lui a enlevées, je me serais brûlé . » la cervelle d'un coup de pistolet. »
«•Il me parait, madame, repris -^je, que » votce majesté a fait un pacte secret avec la >j fortune. » « Je l'ignore , s'écria le prince de M Ligne; mais ce qui est certain, c'est qu'avec » «ne telle fermeté de caractère, que le vulgaire » appellerait mauvaise tête, on enlève des pro-* » vinces aipL autres, et on garde les siennes. »
Je parlerai peu de Moscou : ce nom k*appelle de trop sombres souvenirs. D'ailleurs on a fait cent fois la description de cette grande et belle
ou SOUTElfIRS. 23l
capitale : il e9t peu de nos familles dans lesquelles il ne se trouve un guerrier cou vert de gloire et de blessures, dont lés récits ne leur aient fait oonnaitre le» palais, les jardins, les temples, les baraques , les masures , les champs, le Kremlin, le quartier chinois, les cloehers dorés, qui présentaient à nos yeux , dans Moscou , l'image bizarre de plusieurs groupes de palais ou de châteaux, environnés chacun de leurs villages. .
Les flammes en ont dévoBé la plus grande partie. Depuis elle est sortie de ses cendres^ et ce sera dor^avant une nouvelle ville que nos voyageurs auront à visiter et à peindre.
Il est facile d'imaginer quelle fut la magnificence, des fêtes qu^une noblesse nombreuse , fiëre et riche, s^empressa de donner à l'impéra* isîce; mais s'il était un peu fatigant d'y assister, il serait encore plus ennuyeux de les décrire.
Ces grandes fêtes se ressemblent toutes : de grands bals S2^s gaité, de grands ^ectacles sans intérêt, des vers de circonstance sans esprit , d'éclatans feux d'artifice qui né laissent après eux que de la fumée , beaucoup d'argent, de temps et de fatigues perdus : voilà ee qu'on en sait , ce qu'on en dit, ce qu'on en dira tou^
jours; ce qui ii'empèchera jamais ni de ies recoBunenoàr, ni d'y courir.
Au reste , ces solennités de Moscou furent, à oette ë{Ioque y des fêtes très réelles pour les nuuv chi^nds et pour le peuple; car l'impératrioe, dans le dessein de célébrer dignement la Tingt««in-> quième année de son règn^, leur remit une partie des impôts qu'ils deraient lui payer.
Cette princesse me donna y ainsi qu'à toulea les personnes qui avaient eu l'honneur de i'ac*compagner, unednédaille qu'elle Tenait de £iire frapper. <hi en trouvera la gravure à la tète de ce livre. D'un côté on voit le profil de Gathe* rine , et de l'autre la carte de son voyage en Crimée; l'inscription russe rappelle que. cette époque était celle de la vingt-cinqtiième année de son règne, et que le grand voyage ^'auquel elle la consacrait, avait été entrepris pour l'ii-% tilité publique.
Malgré mon peu de penchant pour les fêtes , je ne passerai point sous silei|ce celle qui fut donnée à l'impératrice, par le comte de Sché* rémétoff , dans une de êes terres située à une liane dé Moscou.
Nou^ trouvâmes la route brillamment éclai*rée. L'immense paît: du comte , dessiné avec
ou SOUVENIRS. 235
art^ était illuminé en tran^[>arens de toutes les couleurs. On joua sur un très beau théâtre Un çraad opéra russe; tous ceux qui comprenaient le poème le trouraient intéressant et bien écrit* Je ne pouvais juger que la musique et les bal-* lets : Tune m*étonna par son harmonieuse mélodie ; les autres par l'élégante richesse d€^ cos^ tûmes y la griUie des danseuses*et la légèreté des dai|8eurs.
Ce qui me parut presque inconcevable , c'est que le poète et Le musicien auteurs de l'opéra , l'architecte qui avait construit la salle , le peintre qui Favait décorée, lés acteurs et actrices de* la pièce, les figurans*et figurantes des ballets, ainsi que les musiciens de Torchestre, étaient tous des serfe du comte Schérémétoff.
Ce seigneur, Tun dea plus riches de la Rus- . aie, les avait ^t élever et instruire avec le plus grand 9oin ; ib lui devaient leurs talens : que ne pouvate&t41s aussi lui devoir leur liberté I Donner des lumières à ceux qu'on retient dans la servitude, c'est les éclairer sur leur malheur.
Le souper fut au moins ausdi somptueux (jfUe le spectacle ; jamais je ne vis plus de vases d'or et d'argent, plus à^ porcelaine , d'albâtre et de poiphyre. Enfin, ce que l'on aura peine à croire.
c'est que les immentes cristaux qui couvraient une table de cent couverts^ étaient ornés et enrichis de pierres' préeieuses et fines ^ de toutes les couleurs , de tous les genres et du plus gr^nd prix.
Ainsi les seigneurs russes, si récemment entrès dans la civilisation , imitaient déjà les patriciens de Rome au faite d'un^ grandeur que suivit de trop près sa décadence , et l'on ppuvait trouver alors à Moscou plus d'un LucuUus.
Catherine t à son tour, voulait donner au Kremlin des bals et des fêtes dont la pompe devait être proportionnée à sa puissance; mais tout fut décommandé, patce qu'elle apprit soudainement que, les gouverneurs^ de plusieurs provinces ayant négligé l'exécution de ses ordres , et laissé dégarnir les greniers d'abondance qu'elle avait ét2d)lis, une disette de grains , aussi , réelle qu'imprévue , désdait ses peuples. *
(c II serait indécent , dit cette princesse^ qu'on » me vit au milieu des jeux et des fêtes, lorsque >i mes sujets gémissent d'un fléau dont j'aurais » tlû les garantir. »
J'étais près d'elle lorsqu'on lui • annonça un de ces gouverneurs coupables de négligence. « J'espère, dit le comte Bezborodko, qu6 votre
ou SOUVENIRS. 235
» majesté lui adressera publiquement la sévère » réprimande qu'il mérite, m « Non, répondit » Catherine,- ce serait trop rhumitier ; j'atienn dFai qu'il sait seul avec moij^ar faime a » louer f à récompenser tout haut, et à gronder
M tout bas. » '
^impératrice^ s'étant retirée et reposée quelques jours à Pétrowsky, repartit pour Pétersbourg, et nous arrivâmes à Czarskozéto le 22 juillet, après avoir revu pour la seconde fois, avec elle, la jolie ville de Twer, Wischney -Wplotschbk, Waldal, et cette giînde Novogorod, fameuse autrefois comme république, long-temps dominatrice du Noitl, illustre par ses victoires
et heureuse par son indépendance.
Ses ennemis la respectèrent; mais la discorde l'ébranla. Elle appela dans ses dissensions intestines des princes étrangers, ils devinrent ses maîtres; Rurik se servit de ses forces pour faire des conquêtes et pour fonder un nouvel empire. Novc^orod, quelquefois relevée, mais souvent vaincue, succomba; lorsque nous la vîmes, il n'en restait plus que des ruines , une vaste enceinte, une belle cathédrale, cinquante-huit églises^ un palais impérial, trois couvens, quinze cents maisons de bois^ quarante en pierres.
:t36 MÉMOIRES
quelques vieux murs et de grands souvenirs.
Ce long et singulier voyage , qui venait de nous offrir successivement, l'image d'une im* mense galeriç ornée de tal^eaux les plus variés> les plus nouveaux^ étant enfin terminé, je pris congé de l'impératrice , et je revins à Pétersbourg reprendre le cours d'une vie diplomatique, qui me parut, dans les premiers momens> un peu monotone et sérieuse: c'était en effet quitter l'action i:apide et variée du roman, pour revenir à la marche lente et grave de l'histoire.
Sorti du cercle de^a féerie , je ne «devais plus^ voir à chaque instant, comme dans notre marche triomphale et ronïanesque, de nouveaux objets de surprise : des flottes créées soudainement , des escadrons de Cosaques et de *Tartares accourant du fond de l'Asie , des routes illuminées , des. montagnes en feu , des palai» enchantés, des jardins créés en une nuit, des cavernes sauvages , des temples de Diane , de» harems 'délicieux, des tribus nomades, deschameaux 'et des* dromadaires errans dans le désert, des hospodars de Yalachie, des princes du Caucase détrônés , de$ rois de Géorgie persécutés, offrant, tous, leurs hommages, et adressant leurs prières à la reine du Nord.
ou SOUVENIRS. 237
^ fallait en revenir aux calculs secs de la politique y à ces débats de la diploinatiey où Ton ne pèse souvent qu'avec de bien petites et peu justes balances , les plus «grands intérêts 4u monde y le sort des nations et le sang des peuples.
Mais si }|Orient ne présentait plus à mes regards que le cours assez commun des affaires ordinaires , de grandes négociations traversées par de petites intrigues, et des guerres méthodiques pareilles à celles qui ,- depuis deux siècles, agitaient le monde sans en changer la face, je devais en «même temps recevoir de l'Occident des pouvelles annonçant trop visiblement l'époque de l'un ^e ces grands bouleversemens politiques qui opèrent une révolution totale dans l'esprit, dans les lois, dans les mœurs, dans la force des sociétés humaines : sujet de réflexions, d'espérances et de craintes, bi^ autrement graves et profondes que les sentimens inspirés par ce rêve court et brillant de la Tauride, par ce chapitre des Mille .et une Nuits, dont l'il^sion venait de disparaître.
Catherine, non moins désenchantée, s'occu-pait, dans les premiers momens de son séjour à C zarskozélo , des mesures nécessaires pour ve^
a58 HÉMOinËS
nir au secours de ses peuples épuisés par une affreuse disette. Les plus riches provinces de l'empire manquaient totalement de grains, et la plupart des seigneurs russes, loin de retirer aucun revenu de leurs terres , se voyaient obligés de nourrir à leurs frais leurs malheui^eux paysans*. - • .
Cette calamité, et la nécessité où Joseph II se trouvait d'envoyer des troupes dans les Pays- Baf , alors en fermentation, refroidissaient les désirs ambitieux que le prince Potèmkin avait inspirés à l'impératrice^ par la vue de sa belle armée et par le spectacle pompeux des forces navalies réunies dans le port de Sevastppol.
Un courrier de l'emperèur^pportait des dépêches par lesquelles ce prince communiquait à Catherine la résolution qu'il avait prise de rappeler des Pays-Bas leurs gouverneurs et son ministre, d'ordonner aux états de se soumettre et de lui envoyer des députés, les menaçant d'employer contr'eux la force de ses annes, s'ils n'adoptaient pas tous ses projets d'innoyations administratives, dont il espérait leur démontrer la justice et l'utilité. .
L'effet de ces nouvelles fut de rendre le minislère russe plus décidé à éviter la guerre» Le
ou SOUVElfIRS« ^59
comie de Bezborodko s*ouvrit avec moi ^ à cet égard, plus qu'il ne Tavait encore fait. Pour me donner une preuve évidente de l'intimité qu'il désirait établir entre nos deux cours , il me dit que le cabinet de Londres, voulant se venger de la Hollande et de nous , avait envoyé, par le chevalier Harris | des sommes très considérables au stathouder pour soutenir son parti. M. de Woronzoff écrivait, de Londres, qu'une aussi forte sortie d'argent ayant influé sur le change, on cherchait avec beaucoup'd'adré^ à déguiser la cause de cette baisse subite.
D'après cette information, plus ou moins fondée, et quelques communicaticfUs analogues de M. de Cobentzel , on voyait clairement que l'impératrice et l'empereur voulaient nous aigrir contre l'Angleterre, et nous amener à faire cause commune aV\3c les deux cours impériales.
Profitant de cette circonstance, je m'efforçai de faire sentir aux ministres de Catherine la nécessité de modifier les dispositions du dernier traité, relative§ à h Moldavie et à la Valachie.
u Vous serez toujours à la vaille d'une guerre , » leur disais-je, si vous laissez subsister le va- » gue qui -existe à. l'égard du double droit de
3^0 Ml&MOJRES
» protection de la Forte et de la Russie sur ces n deux provinces; il faut fixer. définitivement u la nature I la différence et les limites de cette M protection y on plutât de cette sorte de suze* Ji raineté. »
iDe plus y je demandais tt qu'on n'augmentât n pas les diflGicultés dt$ négociations ^ en dispu- )i tant avec trop d'opiniâtreté sur le protocole » oriental du sultan, dans la rédaction du fira man qu'il devait envoyer au pacha d' Achalzig; . M on devait surtout cesser , si Ton agissait sin- I) cèrement> de. paraître craindre une invasion* D de la part des Turcs. *
» Vos sucibés politiques et militaires , ajou** » lais-je , ont rendii ces musulmans totalement H nuls pour l'offensive ; mais , si vous voulez les M resserrer dans, d'étroites limites , vous devez » vous attendre à trouver leur défensive d'au- M tant plus formidable qu'elle sera plus cou- » centrée. >>
Tous c^ entretiens finirent par des protestations pacifiques , par des démonstrations de reconnaissance d^ bons offices du roi ^ et je pus me convaincre que, dans ce moment, le cabinet de Pétersbourg désirait sincèrement et espérait un plein succès de la négociation entamée à
ou SOUVENIRS. 2/^\
Conslantinople par MM. de Choiseul y de Bulgakoff et de Herbert.
Je trouvai à Pétersbourg M. de Miranda; il avait eu une altercation assez vive avec le chargé d'affaires d'Espagne : celui-ci voulait le con^ traiudre à quitter l'uniforme de colonel , ou à produire les titres qui l'autorisaient à le porter* L'impératrice désirait beaucoup qu'on arrangeât cette contestation.
Le chargé d'affaires espagnol, m'ayant fait lire une lettre assez sèche qu'il avait écrite à cet officier, me montra aussi la réponse de M. de Miranda; celle-ci était non-seulement déplacée , mais insultante , et rédigée dans les termes les plus injurieux. Je lui fis entendre que, cette affaire devenant personnelle , je n'avais aucun conseil à lui donner, et que je ne pouvais plus m'en mêler. Mais, quelques jours après , il me communiqua l'ordre formel que lui avait envoyé sa cour, d'engager l'impératrice à lui livrer M. de Miranda , comme fugitif et comme accusé de crime d'État et de trahison.
Je refusai de l'appuyer dans ses démarches , parce que, selon mon opinion , en pareilles circonstances l'extradition n'était ni juste ni polir tique. Je lui promis seulement de rompre doré-
navant toutes liaisons avec Miranda, que j'avais fréquemment vu pendant mon séjour à Kioff.
Cependant comme les ministres y pour plaire à l'impératrice , traitaient cet Espagnol avec une grande considération, l'invitaient à leurs grands dîners, et le recevaient avec le corps diplomatique j je leur déclarai , de concert avec le duc de Serra Capriola, ministre de Naples, qu'une telle conduite envers un homme qui avait. insulté le chargé d'afiaires d'Espagne^ était un manque d'égards pour les cours de Madrid , de Naples et de Versailles, et que, si elle continuait, nous cesserions toute communication avec eux.
Ce langage ferme irrita d'abord l'impératrice: son aide de camp, M. de Momonoff, s'était fort lié avec Miranda; cette princesse elle-même le voyait souvent. Mais enfin, au bout de quelques jours, elle se calma, conseilla à Miranda de s'éloigner, et le renvoya comblé de ses bien* faits. Il partit.
Depuis je le retrouvai en France ; il commandait l'aile gauche de notre armée à Nerwinde, et le général comte de Valence, blessé à cette bataille, lui attribua publiquement notre défaite dans cette action, où le courage de notre aile droite, l'intrépidité de Valence, et la va-
ou SOUVENIRS. 34^
leur brillante de M. le duc de Chartres y au* jourd'hui duc d'Orléaus, nous avaient, pendant quelques heures , assuré la victoiref.
En 1806, Miranda, réalisant les projets qu'il avait depuis si long -temps formés , descendit sur la cote de Caracas à la tète de cinq cents colons espagnols réfugiés dans les États-Unis. Plusieurs brillans exploits relevèrent même momentanément au rang de dictateur de Venezuela. Il fut un des premiers acteurs de cette grande révolution qui affranchit tant de colonies du joug espagnol , et fonda la république de Colombie. Mais la fin de ce général fui malheureuse : après une capitulation peu honorable, livré à ses ennemis par ses compatriotes, il fut transporté en Espagne, et mourut en 18 16 dans les prisons de Cadix.
Les afiaires commençaient à se compliquer : pour rendre cette complication moins obscure , il est nécessaire de remonter un peu plus haut.
Après plusieurs abolitions et restaurations du
stathoudérat en Hollande, cette dignité avait été rendue héréditaire, en 1748, dans la personne du prince d'Oraiige Guillaume IV ; mais on oublia de tracer des limites sûres entre le pouvoir et la liberté : l'un conservait des pri-
viléges indéfinis; l'autre n'était exprimée qu'en formules trop vagues pour assurer l'indépendance nationale^ et pour satisfaire l'ambition du prince.
Guillaume V, marié à la sœur de Frédéric Guillaume 11^ roi de Prusse y n'était doué ni de cette modération qui concilie les différens intérêts, ni de cette force de caractère qui maîtrise les esprits. On remarquait en lui cette demiénérgie qui provoque les soulèvemens^ cette faiblesse qui les fait réussir, et cette disposition au ressentiment , qui ne laisse nuls moyens de transaction et d'accommodement.
Cependant, en lisant avec quelque attention l'histoire des pays qu'il gouvernait, ce prince aurait trouvé sa marche, ses devoirs et ses vrais intérêts clairement tracés. Ailleurs, l'origine de l'élévation du premier chef de l'État peut avoir été obscure et douteuse; mais, en Hollande, le stathouder devait savoir qu'on n'avait confié l'autorité à ses prédécesseurs que pour sortir dies chaînes de l'Espagne, et pour conquérir l'indépendance.
Ainsi , à la tête d'une nation républicaine et jalouse de sa liberté , il fallait que le prince n'eût qu'un seul but, celui d'assurer la tran-
ou SOUVENIRS. -245
quillité de la nation , d'augmenter la prospérité commerciale de la république , et de faire res-^ pecter ses armes; car c'était l'unique objet de la création du stathoudérat.
Guillaume Y perdit de vue cet objet capital i l'ambition de la gloire aurait fait chérir son pouvoir; le désir trop ardent d'accroître son autorité lui fit perdre l'affection générale.
Les circonstances lui étaieut cependant favorables : placé entre la France et l'Angleterre , le stathouder aurait dû suivre le système d'une sage neutralité , et ne s'armer que contre celle de ces deux puissances qui aurait voulu atta* quer l'indépendance ou les intérêts commer* ciaux de la république.
Or^ l'Angleterre aspirait alors ouvertement à la domination maritime. La France , au contraire , gouvernée par un roi pacifique , ne pouvait inspirer aucun ^ujet d'inquiétude aux Hollandais. Ainsi y leur armée de terre ne devenait pour eux qu'un objet secondaire, tandis qu'il paraissait de plus en plus nécessaire d'accroître leurs forces navales , afin de pouvoir lutter contre l'ambition maritime des Anglais.
A cet égard , dans toute la république , l'opinion était presque unanime. Le stathouder ne
FécouCa point. L'armée de terre oflratt au prince les moyens d'augmenter son pouvoir; il s'en occupa uniquement , et il négligea l'armée navale. Cette erreur, utile à la politique de l' Angleterre, fut encouragée par elle; dés -lors Guillaume Y se livra entièrement au cabinet de Londres, et se montra l'ennemi passionné de celui de Versailles.
Les Hollandais, au contraire, s'aigrirent de plus en plus contre l'Angleterre, et sentirent le besoin de se rapprocher de la France, qui, loin de menacer comme autrefois leur territoire, désirait sincèrement leur repos et l'accroissement de leurs forces défensives contre l'Angleterre.
Sur ces entrefaites , la guerre s'étant déclarée entre la France et la Grande-Bretagne , les états*généraux se décidèrent à garder une sage neutralité; mais le gouvernement anglais, au mépris du droit des gens, s'empara de plusieurs vaisseaux hollandais. Il comptait assez sur la faiblesse partiale du stathouder pour ne craindre de lui aucunes représailles : son espoir ne fut pas trompé.
Alors les états-généraux irrités résolurent de s'adresser à Catherine II et d'implorer son appui.
OV S0UYENIR9. 1247
Cetieprincesse venait de se mettre à la tète d^une ligue maritime du Nord , dans le but de faire respecter les pavillons neutres par les puissances belligérantes.
Le stathouder n'osa s'y opposer; et à son re-' gret , ainsi qu'à celui de TAngleterre , l'accession à la neutralité armée fut signée.
Aussitôt le cabinet de Londres déclara la guerre à la république : ainsi Guillaume se vit contraint de s'unir à la France, qu'il haïssait , et de combattre l'Angleterre , qu'il regardait comme l'appui de son pouvoir.
Dés ce moment, un injuste dépit lui faisant oublier les maximes sages et glorieuses de ses prédécesseurs, il se tint dans une inaction que ses ennemis regardèrent ou feigpirent de regarder comme trahison.
Les hommes ardens , les esprits factieux , qui dans tous pays, comme les orages, sont prêts à briser un vaisseau mal gouverné , s'efforcèrent de changer en haine la méfiance publique; ils accusèrent le stathouder de s'opposer à la réunion des forces navales de la république.
Cependant , malgré son inactivité , deux amiraux hollandais, Zoutemann et Kinsberg,. dépassant noblement leurs instructions , se ré«
unirent et battirent les Anglais à Doggersbank. Guillaume accueillit mal les vainqueurs : ce fut, pendant toute cette guerre , le seul exploit des républicains; les Anglais leur enlevèrent plusieurs colonies que les armes victorieuses du roi de France leur firent restituer.
Au lieu de calmer la fermentation des esprits , Guillaume l'accrut en employant , depuis la paix, tous les moyens qui étaient en son pouvoir , afin d'influencer les élections des députés et des magistrats. Il espérait par là réunir en lui la puissance législative et le pouvoir exécutif.
Ces intrigues portèrent au comble l'exaspération des partisans zélés de la liberté : un léger incident, une frivole dispute de préséance fit enfin éclater un^ rupture, à laquelle, de part et d'autre, on n'était que trop disposé.
Bientôt on se prépara à courir aux armes, et des émeutes aux combats le passage fut court; toute transaction était devenue presque impossible entre deux partis dont l'un semblait vouloir anéantir la liberté, et l'autre le stathoudérat.
Le prince avait pour lui les troupes réglées; les états-généraux ne pouvaient lui opposer que des milices bourgeoises. Dans cette position embarrassante, ils réclamèrent l'appui de Louis XVI,
oo souYENiirs. 249
qui les avait soutenus précédemment contre l'empereur Joseph II y et qui récemment venaft de conclure un traité d'alliance avec la république.
L'intérêt de notre cour était évidemment de Soutenir les états-généraux contre le stathouder, dont le dévouement à l'Angleterre était connu. Aussi notre cabinet promit son assistance ; mais malheureusement^ comme on le verra bientôt» les embarras intérieurs qui l'occupaient y et le triste état de nos finances, nous empêchèrent de réaliser nos promesses.
Un secours prompt aurait infailliblement tout apaisé; nos irrésolutions fatales assurèrent le triomphe de nos rivaux, trahirent le secret de notre faiblesse, et furent les premiers signes d'une décadence politique, dont nous ne nous relevâmes plus tard que par les efforts et les éruptions volcaniques d'une révolution.
L'Angleterre, humiliée par le traité qui lui avait enlevé l'Amérique, s^irritait de voir notre influence remplacer la sienne en Hollande, en Russie, en Autriche, et la balancer à Berlin comme à Constantinople.
Alors la position de la France était brillante et glorieuse ; mais Louis XYI ne put jouir qu'un
25o .mémoires'
moment de cet éclat : le cabinet de Londres, prompt* à saisir l'instant favorable , trouva le moyen 9 par une habile intrigue, d'irriter contre les Hollandais le nouveau roi de Prusse Frédéric Guillaume, et de le déterminer à venger sa sœur, la princesse d'Orange, qu'on avait fait insulter par la populace.
Frédéric se déclara pour le stathouder ; et après quelques hésitations, s'étant assuré que la France n'avait point encore rassemblé de forces
pour l'arrêter , il envahit rapidement le territoire de la république, la soumit au pouvoir du stathouder , et la rendit ainsi à l'influence des Anglais.
Après avoir, rappelé en peu de mots l'origine et la marche de cette soudaine révolution, il ne me restera plus , à mesure que l'occasion s'en présentera, que quelques détails à donner sur les très petites causes qui produisirent un si grand changement, et sur l'influence qu'il eut relativement à notre situation politique.
A Fépoque de notre retour de Crimée, les troubles- excités dans la Hollande commençaient seulement à éclater; mais personne ne pouvait encore en prévoir l'étrange dénouement.
L'activité et la fermeté déployées par le mi-
ou SOUVENIRS. aSi
nistëre français pendant la guerre d'Amérique, sa récente et noble conduite pour arrêter Tarn* bition de Joseph II , ne permettaient pas de croire qu'un gouvernement pût, en si peu de temps y passer de Textréme force à l'extrême faiblesse, et perdre ainsi en un instant la considération acquise par tant de brillans succès.
Aussi , le seul objet qui eût alors paru susceptible d'inspirer quelque inquiétude, était celui qiii concernait la contestation élevée entre la Russie et la Porte; et même sur ce point j'avais de justes motifs pour me tranquilliser : les embarras personnels de l'empereur dans le Brabant, la disette qui affligeait la Russie, les protestations pacifiques des ministres de l'impératrice , enfin les dépêches rassurantes de M. le comte de Choiseul^ postérieures à l'arrivée de M. de Bulgakoff à Constantinople , se réunissaient pour faire espérer la durée de la paix.
Cependant je savais que le grand-visir, suivant les impulsions des ministres d'Angleterre et de Prusse, avait mal accueilli M. de Bulgakoif, et répondu avec hauteur à ses premières démarches. Mais M. de Choiseul se flattait que cet obstacle pourrait être vaincu , et qu'on obtiendrait l'éloignement d'un visir dont l'aveu-
glement pouvait entraîner l'empire ottoman à sa perte.
Dans ces circonstances, ne voyant aucune raison impérieuse qui exigeât la prolongation de mon séjour en Russie, je me décidai à profiter du congé qui m'avait été accordé; et l'arrivée à Pétersbourg de M. le chevalier de Sainte^ Croix, que M. de Montmorin y envoyait pour remplir en mon absence les fonctions de chargé d'affietires , me confirma dans cette résolution.
En conséquence , je pris , le 5 septembre 1 787, congé de l'impératrice , et je laissai à M. de Sainte -Croix un mémoire instructif pour le mettre au fait de l'état précédent et actuel des affaires du roi en Russie.
La fin de ce mémoire était une sorte de compte rendu , à sa majesté et à son conseil , de ce qui s*était passé pendant le temps de ma mission , des efforts employés pour rendre notre médiation nécessaire à l'impératrice, utile à la Porte, enfin un tableau rapide qui rassemblait, en peu de pages , les détails de nos diff^érends et de nos liaisons politiques avec la Russie depuis l'avènement de Catherine au trône.
J'étais au moment de monter en voiture pour retourner en France, avec cette agitation de
ou SOUYBNIRS. 255
plaisir que fait éprouver un retour dans sa patrie et dans sa famille^ après une longue ab^ sence, lorsque je reçus un message de l'impératrice: cette princesse m'invitai C à diner^ quoique j'eusse déjà pris congé d'elle , et elle me priait de retarder mon départ de quelques jours.
Je me rendis à ses ordres : en sortant de table^ je la suivis au théâtre de l'Ermitage; et^ lorsque le spectacle fut fini , cette princesse^ me pre^ nant à part^ me dit : « Savez-vous^ monsieur le M comte, que je suis peut-être au moment de » me voir entraînée y malgré moi , dans une » guerre contre les Turcs? Ils ont menacé mon » ministre de l'envoyer aux Sept- Tours, sui- »'vant l'usage plein d'urbanité de ces Barbares^ M lorsqu'ils veulent déclarer la guerre. »
(c J'ai su, miadame, lui répondis -je, qu'en » efiet quelques ministres étrangers avaient don- » né des conseils hostiles à la Porte. Cependant » M. de Choiseul croit que cette effervescence » momentanée se dissipera bientôt par la ferme* » té, par la sage modération de votre majesté, » et par la justice des propositions conciliatrices » qu'elle fait m grand - seigneur, propositions » que soutiennent avec chaleur l'intemonce de » l'empereur et l'ambassadeur du roi. »
ic II est vrai, reprit Catherine, que M. de i> Choiseul montre beaucoup de zèle dans cette » affaire. On me mande qu'il est sérieusement » irrité contre les Turcs , qu'il les croit frap- » pés de folie, et qu'il ne néglige rien pour leur » faire entendre raison. »
Je saisis cette occasion pour assurer l'impératrice de la sincérité des sentimens du roi , qui emploierait toujours son crédit à la Porte pour y être utile aux vues conciliantes de sa majesté impériale^ pour faire redresser les griefs dont elle aurait à se plaindre , et pour conserver la paix entre les deux empires.
« Dans ce moment, madame, ajoutai -je, les » tètes musulmanes sont vivement agitées par ^ » les dangereuses instigations des ministres an- » glais et prussien, qui se sont emparés de l'esn prit du grand-visir; et, tant que ce visir res- » tera en place, le succès des négociations de » MM. de Bulgakoff, de Choiseul et de Herbert , » sera douteux. »
(c J'en conviens , dit l'impératrice ; mais , » quand nous parviendrions à renverser le » grand-visir, cela ne suffirait .pas. Le reis- » effendi est tout aussi animé et mal disposé » que lui. Us ont fait tant de dépenses en arme-
ou SOUVENIRS. 255
M mens^ qu'ils redoutent la furie du peuple, » qui croira cet argent perdu si la paix se n prolonge. Aussi je ne serais pas étonnée d'ap- D prendre, parle premier courrier, qu'ils m'ont » déclaré la guerre. Au reste , je ne la yeux >\[^int; mais je ne la crains pas. »
a On ne peut pas, il est vrai, madame, lui » répondis -je , prévoir avec certitude les réso- » lu tiens d'un gouvernement tel que celui des » Turcs. Cependant la saison, étant si avancée, M leur donnera peut - être le temps de changer » d'avis, de ministres, et de sentir combien il » serait insensé de doubler leurs dépenses pour « en justifier l'emploi. S'ils avaient vu, comme » moi, les troupes et les flottes de votre majesté, » ils seraient moins pressés de la combattre. >»
Je vis le lendemain les ministres de Catherine; ils ne croyaient pas autant qu'elle à la guerre. « Il faudrait, disaient- ils , que le divan, » qui tout à l'heure paraissait tant craindre » d'être attaqué par nous, eût perdu la tète, » si , passant subitement de la peur à la témé- » rite , il nous déclarai t brusquement la guerre : » ce qui est probable , c'est que l'hiver se pas- » sera en négociations.^»
Enfin, pour me prouver la sincérité de l'im-
pératrice^ ils ajoutèreat « que Catherine II ^ » décidée à faire connaître au roi et à l'Europe » son désir de conserver la paix^ fermerait les }} yeux sur la hauteur peu convenable du lan- » gage de la Porte , et sur Finsolence avec la- » quelle elle avait fixé une époque pour le re- )) dressement des prétendus griefs dont elle se » plaignait. En conséquence, on venait d'au- » toriser M. de BulgakofF à se relâcher, «dans » cette négociation , sur tous les points compaj) tibles avec la dignité de sa majesté impériale, » et à accepter les expédiens proposés par M. de » Choiseul dans l'intérêt des Turcs, pour apla- » nir toutes les difficultés. »
C'était ainsi que nous nous occupions à Pétersbourg des moyens de détourner un orage qui grondait depuis quatre années ; mais un courrier, qui nous arriva le 12 septembre, dissipant tout à coup nos illusions , nous apprit que la tempête venait enfin d'éclater du côté où jusque-là on Saurai t certainement le moins attendu. Ce n'était plus la Kussie qui menaçait l'empire ottoman, c'était l'empire ottoman qui attaquait la Russie. Les conseils de l'Angleterre et de la Prusse triomphaient. Le grandseigneur avait fait enfermer le ministre russe aux
ou SOUVENIRS. :i5j
Sept-Tours, et déclarer la guerre à Catherine.
Dés que je fus instruit de ce grand événement^ je renonçai à mon départ, et j'expédiai un courrier à M. de Montmorin pour lui demander de nouvelles instructions, cr La position » des affaires y lui disais -je, est devenue plus » critique que nous ne l'avions prévu. La Prusse » et l'Angleterre ont fait partir la première » étincelle d'un feu qui peut de proche en pro- M che embraser l'Europe. Quelque nécessaire M que m'eût paru le congé que j'avais demandé M et reçu, je n'en profite pas; je le regarde » comme nul ; je reste à mon poste , et je désire j» vivement qi^e le* roi veuille agréer cet hom- » mage de mon zélé. »
Je sus bientôt, par les lettres de M« de Choiseul et par les dépêches de l'internoncé autrichien au comte de Cobentzel, les détails de cette soudaine révolution dans le système du divan. Jamais on n'avait du se croire plus sûr de conserver la paix qu'au moment où les Turcs résofurent de déclarer la guerre.
Fidèle à ses promesses, l'impératrice avait autorisé M. de Bulgakoff à adopter tous les expédiens proposés par notre ambassadeur : on transigeait sur la rédaction du firmah adressé
au pacha- d'Âchalsig ; la Russie se contentait des promesses faites par la Porte de contenir les Tartares du Kuban.On fermait les yeux sur les infractions relatives au sél de Crimée et aui^ Zaporaviens.
A la vérité on refusait de livrer Maurocordato f mais on renonçait à demïtnder aux Turcs l'extradition des transfuges russes. La Porte obtenait le redressement des abus commis par les consuls dans TÂrchipel y à condition de restituer les vaisseaux fusses pris par les puissances barbaresques.
Voilà ce que M. de Cobentzel et moi nous avions obtenu de Catherine/ Des courriers al-* laient partir pour porter cette convention Sjatisfaisante à Constantinople y ' à Versailles et à Vienne , lorsque le courrier expédié par M. de Herbert nous informa des mesures violentes prises par le grand -seigneur contre le ministre russe , malgré les instances de l'ambassadeur de France et de l'internonce impérial^ qui conjuraient le ministère ottoman d'attendre les ré-^ ponses que l'on devait recevoir dePétersbourg.
Le vice- chancelier, en me communiquant, par ordre de l'impératrice , ces étranges nouvelles, m'exprima, de sa part, sa vive recon-
ou SOUVENIRS. a^g
naissance des bons offices du roi dans ces circonstances.
Catherine espérait que ce prince rendrait jnstice aux efforts qu^ell^ avait faits pour conserver la paix y ainsi qu^à la complaisance avec laquelle elle s'était prêtée à tous les moyens que notre cour jugeait propres à prévenir une rupture.
Cette princesse se voyait avec peine obligée d'opposer la force à la force; mais au n^oins elle se flattait d'avoir démontré évidemment au roi que l'agression ne pouvait lui être attribuée.
Le comte Bezborodko , m'ayant invité à venir cliez lui f me répéta les mêmes protestations. <c Tandis, me dit- il, que, de concert avec » vous y nous employions tous les moyens que M la sagesse pouvait suggérer pour conserver M la paix, les ministres^de Prusse et d'Ângle- >i terre déjouaient nos efforts par «leurs in- » trigues, effrayaient le grand-visir et le reid- M effendi sur leur position personnelle ; ils » faisaient envisager notre traité de commerce M avec la France comme une alliance offen^ive^ M nos armemens dans le midi comme un signe M d'invasion prochaine ; enfin ils enflammaient
» toutes leurs passions pour les entraîner à la » guerre^ et les rassuraient en môme temps » sur l'issue de cette guerre, en exagérai^t les » embarras de l'empeiyiur, causés par' les trou- » blés du Brabanty et ceux que la disette nous » occasionait à nous-mêmes.
» Aussi , à notre grande surprise , dès que » M. de BulgakofT fut arrivé de Sevastopol à » Constantinople , la Porte , au lieu de conti- #) nyer les négociations sur les points précédem- » ment contestés , demanda arrogamment la » restitution de la Crimée , en menaçant notre » ministre de le jeter en prison^ si^ dans le plus » court délai , elle ne recevait pas à cet égard n une réponse satisfaisant é«
» Vous voyez, ajouta-t-il, que jamais agres- » sidn ne fut plus évidente , et cependant , dans » le moment même , je puis vous donner ma » parole que l'impératrice , quoique offensée , » ne forme, point le projet de renverser l'empire » ottoman ; qu'elle veut seulement obtenir une H juste satisfaction de l'injure qui vient de ïui » être faite ; que , pour y parvenir, elle compte » sujr l'amitié du roi ; et que , si par ses bons M ^offices la Porte , revenant à la raison , cessait » d'écouter des conseils funestes, rendait la li-
ou SOUVENIRS. 261
H' bertéà M . deBulgakoff^ et réparait sou offense, y> sa majesté consentirait à renouer les négocian tions sur les mêmes bases qu'elle leur avait M données avant la rupture. »
Ignorant quelles seraient les vues du roi dans des circonstances si nouvelles^ je me bornai à répondre que j'allais transmettre à sa majesté les communications que je recevais , ainsi que les assurances de^ dispositions pacifiques dan» lesquelles sa majesté impériale persistait si no-^ blement.
Je lui appris que je restais à Pétersho^rg pour attendre les instructions de ma courra Je puis w seulement^ dis -je, assurer d'avance l'impé- M ratrice que le roi apprendra arec beaucoup » de sensibilité la nouvelle rupture qu'il avait >} désiré si vivement de prévenir, et qu'on le >} trouverait toujours disposé à employer ses. ef- » forts pour ramener le calme et mettre fin , le » plus tôt possible^ à une guerre qui pourrait » devenir si funeste au repos de l'Europe* »
Il était certain que* le ministère ottoman, trompé par des conseils dangereux, commettait une folie inexplicable, et s'exposait sans aucune nécessité à des malheurs , à des pertes qu'il aurait pu éviter.
Mais 41 faut aussi convenir de bonne foi que les Anglais et les Prussiens n'auraient jamais trouvé les moyens d'entraîner Tignorance et l'orgueil des musulmans dans un tel égarement> si le prince Potemkin n'eût point effrayé d'abord^ et ensuite irrité la Porte par le langage menaçant qu'il avait précédemment dicté à M* de Bulgakoff, et par le développement fastueux et inutile des forces militaires réunies pour embellir le cortège trfomphal de Catherine.
Au reste ^ on devait commencer à voir clai<rement que l'Angleterre , informée de la crise où se trouvaient nos affaires intérieures^ croyait cet instant favorable pour nous abaisser et pour reprendre sa prépondérance en Europe. En conséquence ^ elle cherchait à nous susciter partout des embarras et des ennemis. Elle était ' sure de triompher^ si la pénurie de nos finances nous rendait timides,ou d'accroître notre détresse . en nous entraînant dans une guerre générale.
A cet eifet^ étant parvenue à lier a son sysr tome le nouveau roi delPrusse, elle nous mettait dans l'alternative de pous brouiller avec la Porte , si nous ne la soutenions pas ^ ou de rompre hosi. nouveaux liens avec la Russie , û nous continuions à protéger les Turcs.
ou SOUVENIRS. 263
En même temps elle nous plaçatt dans la nécessité de combattre les Prussiens qu'elle défendrait, ou d'abandonner la Hollande à leur domination; enfin elle nous attirait même le ressentiment de l'empereur, si nous cessions de faire cause commune avec lui, au moment où les cabinets de Londres et de Berlin étaient gravement soupçonnés de fomenter les troubles du Brabant.
Notre situation devenait critique : c'était le moment où notre cour aurait dû prendre un grand parli; une conduite Tigoureuse et décidée aurait alors probablement déconcerté nos ennemis, rassuré la Hollande, contenu la Prusse, ramené la Porte à la rafeon, et porté ainsi au dehors cette active fermentation des esprits^ qui agitait alors la France, et qui demandait impérieusement* occupation extérieure ou ex-* plosion au dedans.
Une quadruple alliance était facile à conclure entre nous , l'Espagne et les deux cours impériales; leur intérêt les y disposait. Le roi, ainsi que mon père et M. de Castries, en conçurent la pensée; mais ces deux ministres ne purent garder Igur crédit.
L'influence nouvelle de l'archevêque de Tou-
louse daqs le conseil^ en bannit les grandes vues^ et réduisit la politique à Fintrigue; les volontés ne furent plus que des velléités/On oublia que la bonne foi et la fermeté constituent seules l'habileté d'un gouvernement.
Au dedans comme au dehors^ on résista mollement ^ on céda de mauvaise grâce et sans digi)itë ; des plans aussitôt rompus que formés . n'eurent aucune suite ; dès-lors les passions sentirent qu'elles n'avaient plus de frein. Les pilotes gouvernant sans art et sans prévoyance , le vaisseau de l'État fut livré aux caprices des vents et des flots.
En Europe^ nos. rivaux cessèrent de nous craindre; nos amis, de compter sur nous et même de nous compter. En France , les anciens préjugés, les nouveaux principes, les classes, les ordres , les corps , les intérêts, les opinions, s'entre -choquèrent. Nous tombâmes sur les écueils qui nous brisèrent.
Enfin, dans le gouffre où le courant nous entraînait, nous ne trouvâmes notre salut et notre régénération que par yne révolution devenue inévitable, révolution que tous provoquèrent^ dont presque tous se plaignirent, et qui , semblable à Médée , ne put nous rajeunir
qu'après nous avoir déchirés et inondéa de «apg.
Un court récit développera la triste série de ces événemens précurseurs des terribles secousses qui bouleversèrent FEurope , et dont les vibra-^ lions se feront encore sentir long-temps.
La guerre entre les Russes et les Turcs étant déclarée^ ce qu'il importait de savoir^ c'était le parti que prendrait dans cette circonstance chacune des grandes puissances européennes. . La conduite de l'empereur ne semblait pas difficile à prévoir; elle était dictée par l'agression des Turcs et par les stipulations de son traité d'alliance avec Cath^ine : il devait donc joindre ses forcés à celles de la Russie.
L'Angleterre n'avait excilé la Porte à la guerre que dans l'espoir de faire désirer sa médiation pour obtenir. la paix; par là son influence détruirait la nôtfe à Constantinople comme à Pétersbourg.
Les intenCions de la Prusse étaient plus problématiques : elle avait perdu le grand roi dont le génie créa sa force et sa gloire ; Frédéric était mort l'année précédente : son neveu Frédéric -Guillaume II laissait encere ignorer s'il était capable de soutenir dignement le plus
lourd de8 Fardeaux, le nom el l'héritage d'un graad homme.
On pouvait seulement s'apercevoir que déjà l'influence des conseils flu cabinet de Londres prévalait dans son esprit sur toute autre. Ses ministres reçyrent Fordre d'agir partout de concert avec ceux de l'Angleterre. En conséquence f ils intriguèrent comme eux à Constantinople pour déjouer nos négociations pacifiques, et désavouèrent ces mêmes intrigues à Pétersbourg.
Le baron de Keller renouvela, au nom de son souverain, les protestations d'un intérêt sincère pour le succès des aimes de l'impératrice. Cette princesse lui répondit ironiquement « qu'il était » très facile au roi de Prusse de lui prouver » cet intérêt, en remplissant loyalement les ep- » gagemens stipulés dans l'ancien traité d'aï- » liance non encore expiré.* »•
On savait d'avance que l'Espagne, Naples, le Danemarck et le roi de Ss^*daigne, garderaient une neutralité conforme à leur position et à leurs moyens.
La Suède inquiétait peu; on ne prévoyait pas que Gustave lU, avec une armée de trente n^Ue hommes, oserait bientôt attaquer le colosse russe.
ou »OOVKNIRS. 267
Ce qui intéressait principalement ]e cabinet de Pétersbourg y c'était de savoir si le nôtre se montrerait ami ou 'ennemi y ou s'il resterait neutre. On aurait désiré notre alliance ;' on craignait nos anciennes liaisons avec la Porte : rillusion n'était pas détruite ; le souvenir de nos succès en Amérique faisait encore attribuer un grand poids à notre puissance.
Mais déjà l'incertitude da nos conseils annonçait leur faiblesse; aucune instruction ne me mettait à portée d'inspirer quelques craintes au ministère russe, ou d'entretenir son espérancev Nous ne nous prononcions même pas pour la neutralité, quoiqu'il fut évident que c'était une mesure nécessaire, si nous voulions conserver Tbonneur de la médiation , garder notre influence, et empêcher tout rapprochement entre TÂngleterre et la Russie.
Je fus donc contraint, dans cette jfausse position, d'user d'une grande réserve et de ne prononcer que ^des paroles vagues : mon activité se bornait à bien remplir l'ordre qui m'était donné d'observer avec soin les dispositions de l'impératrice, ainsi que l'impression produite sur sa politique par la marche audacieuse de l'Angleterre et de la Prusse, par les conseils
268 MÉMOllTES
modérés de l'empereur^ qui se voyait entraîné à la guerre contre son gré , et par la temporisation de notre cour, temporisation difficile à caractériser.
J'apjHÎs que les Anglais invitaient le ministère russe à soutenir le Jtathouder en Hollande; en revanche ils offraient leur médiation pour contraindre les Turcs à une paix dont ils nous attribuaient assez ridiculement la rupture.
L'impératrice était trop irritée de leurs artifices pour bien accueillir leurs insinuations. Cependant elles produisirent un certain effet; car, peu de jours après, le comte Bezborodko et M. de Marcoff me reprochèrent assez amèrement d'avoir* conseillé aux Turcs de s'armer, lorsque nous étions à Kioffi « De là, disaient-ils, » sont venues toutes les difficultés qui , en ai- » grissant les esprits, ont amené la rupture. »
f< Ces acmemens , leur répondis-je , n'étaient M quedéfensifs; les vôtres les avaient motivés ; w et, s'il n'était pas inutile de^ revenir sur le » passé, il serait bien plus natyrel d'attribuer » les hostilités des Turcs à leurs craintes, au » rassemblement de votre armée sur le Pont- » Euxin , au voyage triomphal de l'impératrice, » au spectacle belliqueux de Sevastopol , au
ou SOUVENIRS. 269
» langage un p^u vit de M. de BûlgakofT^ et à » cette inscription menaçante qu'on nous moni> trait sur une porte de Kherson : Ici est le che^ M min qui conduit à Bjrzance. Seulement^ ce » que je ne conçois pas^ ajoutais - je ^ c'est que h les conseils anglais et prussiens aient pu^ en » si peu de temps , opérer «une si soudaine ré- *i Tolution à la Porte , et changer sa terreur en » témérité. »
Je sus bientôt y par les ministres et par les dépêches de M. de Herbert^ les détails de ce changement inopiné. Lie grand-séigneur paraissait d'abord décidé à la paix; il avait voulu prendre le timon des affaires; il assistait au conseil et pressait la marche des négociations. Tout à coup le grand -visir réveille dans son cœmr deux passions auxquelles les Turcs ne résistent guère : le fanatisme qui égare ^ et la peur qui précipite dans le danger qu'on veut éviter. Un grand conseil , ou mouschiwerty est convoqué le 1 3 août. Le grand-seigneur recommande à ses membres le plus grand secret. Ceux qui le trahiraient sont menacés d'excommunication. A la suite d'une délibération dont l'orgueil , le courroux et l'ignorance bannissent la raison , on invite M. de Bulgakoff à une conférence.
Cette invitation inattendue inquiétait Tinter* nonce; il en demanda l'objet. On lui répondit avec arrogance que cette affaire ne le regardait pas. « N'oubliez point, répliqua M- de Her<- » berty que M. de BulgakofT est le ministre de w l'alliée de l'empereur, et que les intérêts de I) ces deux souverarns sont communs. » (r O/- » sun (ou soit), reprit l'officier musulman avec M un geste dédaigneux ; mais le grand-visir seul » peut expliquer ses intentions, m
Alors l'intemonce s'adressa directement au grand -visir YoussouF- pacha, et se rendit chez lui; mais il ne put pénétrer dans sa maison; on le renvoya au reis-efFendi.
Les démarches de M. de Choiseul furent conformes à celles de l'intemonce; ils écrivirent énergiquement au reis - efFendi , qui ne daigna pas leur répondre , et ils furent réduits à pro* tester contre ces étranges procédés^ en annonçant les suites funestes qui pourraient en être le résultat.
M. de BulgakofFse rendit seul à l'audience; le grand -visir, après lui avoir adressé de vifs reproches, lui proposa de consentir sur-lechamp à la restitution de la Crimée. Pour lui donner le temps de rédiger sa réponse , au lieu
ou SOUVENIRS. ayi
de le laisser retourner chez lui, on le fit passer dans un autre appartement.
Lie ministre russe , ayant refusé , comme il le devait » d'accueillir une si extravagante proposition, voulait se retirer; mais le grand -visir, lui ayant rappelé qu'il avait menacé, l'hiver précédent, de faire entrer sur «le territoire ottoman soixante mille hommes rassemblés par le prince Potemkin, lui déclara que dès ce moment tout traité était rompu , et lui annonça la résolution prise par le grand - seigneur de le faire transférer aux Sept-* Tours, avec les personnes de sa suite qu'il désignerait.
M. de Bulgakoff désigna un secrétaire, trois drogmans et deux domestiques; le reste de son cortège revint à Péra.
La Forte assigna au ministre prisonnier un traitement pour son entretien , un officier pour son service, la permission de faire v^ir ses ^eublés et ses effets; enfin on lui construisit un kiosque élégant, afin qu'il pût y prendre l'air.
MM. de Choiseul et de Herbert jrenou vêlèrent en vain leurs réclamations contre cette violation du droit des gens; leurs démarches, leurs instances et leurs menaces furent inutiles.
M. de Bulgakoff fut conduit aux Sept-TourI
sur un cheval richement enhamaché ^ précédé et suivi d'une garde nombreuse.
Peu de temps après , Tancien khan de Crimée, Sahîm-Guerray, fut étranglé à Rhodes ^ pour le punir de ses anciennes concessions à la Russie. Les Turcs gardèrent à Constantinople son frère Ârslan : c'était un fantôme de khan destiné à ré veiller l'espoir et le courage desTartares.
Les Turcs y sourds aux conseils de notre ambassadeur^ n'omirent rien de tout ce qui pouvait mettre évidemment tous les torts de leur côté. Leur manifeste f|it extravagant : au lieu de prendre pour prétexte de justes motifs d'inquiétude f ils n'en alléguèrent d'autres qu'aune prétendue demande faite par la Russie pour obtenir la cession de la Crimée et celle de la Bessarabie : or^ la première était consommée* depuis plusieurs années par un traité^ et il n'avait jamais été question de la seconde.
Enfin le divan ^ pour rendre son agression plus incontestable , après avoir jeté en prison le ministre de Russie , fit attaquer par la flotte turque dans le Liman la frégate russe la Scorej ou la Rapide.
. Cette frégate, secondée par un brick, re- ]jk>ussa vivement l'attaque des Turcs, traversa
ou SOUVENIRS. 275
lenr flotte ^ dégréa plusieurs bàtimens et entra 8ap8 perte à Sevastopol.
D'un côté , les grands rasseniblemens de troupes formés depuis huit mois par les Russes, et de l'autre^ la violence du fanatisme turc, devaient faire présager de promptes opérations et des événemens rapides.
Il en fut tout autrement : les Turcs perdirent un temps considérable à rassembler leurs forces asiatiques dispersées, et le prince Potemkin, toujours bizarre, se montra aussi indolent pour combattre, qu'il avait été prompt à menacer. Quarante mille hommes furent envoyés contre les Tartares du Kuban et contre lea peuples du Caucase. Trente mille autres veillèrent à la défense de la Crimée ; quarante mille se cantonnèrent depuis Kherson jusqu'au Bug.
Le prince, qui les commandait, établit son quartier -général à Elisabeth ; il y attendit la réserve qu'on devait lui envoyer.
Romanzoff réunit, près de Kioff, soixante-' dix mille hommes. Enfin, à ma grande surprise, «j'entendis l'impératrice annoncer qu'elle serait obligée de se tenir tout l'hiver «ur la défensive, étant informée que trois cent quatre- vingt mille Turcs devaient s'avancer vers la Bessarabie.
Le quartier du grand- visir était déjà à Andrinople. La Porte avait chargé Mansour d'appeler aux armes et de réunir sous ses drapeaux toutes les nations tartares.
Dans ces circonstances ^ le maréchal Romanzoifetle prince Potemkin , oubliant , comme ils le devaient , leurs dissentimens , se réconcilié^ rent. Le prince fit les avances ; il écrivit au maréchal que , se regardant comme son élève , il lui demandait des conseils ou plutôt des ordres. L'impératrice fit paraître son manifeste; il était rédigé avec une noble dignité et une sage modérations l'ineptie des Turcs avait l'endu cet ouvrage facile.
Catherine désirait avec impatience appren«» dre quelques nouvelles qui l'éclairassent sur les intentions de la France. Enfin ^ le 2 octobre, un courrier de Versailles m'arriva; il avait cru me trouver à Vienne , et m'y portait Tordre de revenir sur-le-champ à Pétersbourg. On peut juger si je me félicitai de n'être point parti, et d'avoir ainsi pressenti la pensée de mon gouvernement.
Cet empressement du ministère français pro* duisit sur le cabinet russe une plus vive sensa* tion que je ne l'aurais voulu. On crut ce qu'on
ou SOUVENIRS. 275
désirait; on espéra que nous nous déclarerions contre les Turcs ^ qui venaient de mépriser nos conseils^ «t de suivre aveuglément ceux de T Angleterre. Malheureusement > il n'en était rien : notre ministère persistait dans ses irrésolutions , et continuait à me prescrire une réserve qui lui paraissait prudence^ et qui au fond n'était que faiblesse.
Pressé de questions , je déclarai que le courrier étant parti au moment où te roi apprenait la détention de M. de BulgakofF, M. de Montmorin n'avait eu le temps de me donner d'autre ordre que celui de faire connaître aux ministres de Catherine la vive impression produite sur l'esprit du roi par cet étrange événement , et de * les assurer qu'il avait envoyé à M. de Choiseul les ordres les plus pressans pour obtenir l'élargissement de M. de Bulgakoff.
Une communication si froide étonna l'impé* ratrice; cependant elle espérait encore que les intrigues de l'Angleterre en Turquie, en Hollande et en Russie même , concertées avec la Prusse, pour nous enlever toute influence, lasseraient notre patie&ce, et nous détermineraient à opposer de puissantes alliances à la ligue déjà menaçante qui commençait à se former contre nous.
2j6 MÉMOIRES
Au reste ^ comme oq ne peut parier longtemps aux gens qui paraissent décidés à garder le silence , les ministres russes cessèrent de me provoquer à sortir d'une réserve qui m'était prescrite : ainsi, pendant quelque temps, je ne m'occupai que du soin d'entretenir, par mes assiduités , la faveur dont l'impératrice daignait m'honorer.
Cette princesse m'admettait plus que jamais dans sa société intime; elle m'invitait souvent à diner, et presque tous les jours me permet-^ tait d'assister avec elle à un spectacle qui avait lieu dans son palais de l'Ermitage,
La vue de cet Ermitage répondait assez mal à son nom; car, en y arrivant, on était frappé de la grandeur des pièces et des galeries qui le composaient , de la magnificence de son ameu* blement, du grand nombre de tableaux des plus grands mai très, qui l'ornaient, et d'un agréable jardin d'hiver, où la verdure, les fleurs et le chant des oiseaux semblaient transporter le printemps de l'Italie au milieu des glaces du pôle.
La bibliothèque la mieux choisie annonçait assez que l'ermite de ce lieu avait plus de penchant pour les lumières de la philosophie que pour les pratiques monacales*
ou SOUTENTRS. 277
On y Toyait aussi une sorte de eours d'histoire presque animée ; c'était la collection la plus complète des médailles de tous les pays et de tous les siècles.
Enfin ^ à Textrémité- de ce palais^ on entrait dans une salle de spectacle élégamment construite, et copiée en petit d'après le modèle antique du théâtre de Yicence ; elle était demicirculaire, n'avait point de loges,, et n'offrait aux regards qVun amphithéâtre de gradins.
Une fois seulement tous, les quinze jours, pendant l'hiver , l'impératrice invitait au spectacle le corps diplomatique et toutes lès personnes présentées à la cour. Le- reste du temps, le nombre de» spectateurs se réduisait à une douzaine de personnes : c'étaient ordinairement )e grand- duc et la grande -duchesse, l'aide de camp Momonoff, le grand -écuyer, le grandchambellan , le comte Strogonoff> le vice-chancelier, le comte Bezborodko, le prince Potemkin, la comtesse Skawronski sa nièce, mademoiselle
Protasoff, l'ambassadeur Cobentzel, le prince de Ligne et moi.
M.Fitz-Herbert était parti : politiquement parlant, je ne pouvaisque m'en féliciter; car, dans laposition actuelle des affaires, j'aurais trouvé eni
lui un adversaire redoutable par son esprit, par son adresse y et par l'affection qu'il avait inspirée à l'impératrice ; mais cependant son absence m'était pénible , car je lui avais voué une tendre et sincère amitié.
Le grand -duc et la grande -duchesse profitaient rarement de la permission qu'ils avaient de Tenir à l'Ermitage ; plus rarement encore on y voyait la princesse d'Arshkoff : son caractère tranchant et impérieux convenait mal à celui de Catherine.
Cette femme hautaine avait l'air d'une mé« prise de la nature; elle tenait plus de notre sexe que du sien. Exagérant la part qu'elle avait prise à l'avènement de l'impératrice au trône, elle s'attribuait exclusivement le triste honneur de cette révolution, qu'elle racontait à toute l'Europe dans ses voyages.
Aussi dans les premiers jours du règne de sa souveraine, mcmtrant une ambition sans mesure, elle avait demandé le commandement d'un régiment des gardes, et peut-être méine espéré un ministère. Mais Catherine II, qui n'était pas d'humeur à lui laisser gouverner l'empire, accueillit ironiquement, me dit le prince Potemkin, ses importunes sollicitations ,
ou SOUVENIRS. :279
et, la ramenant ensuite à dès prétentions plus conformes à son^enre d'esprit^ la nomma* di-* rectrice de Tacadémie qu'elle venait d^ fonder.
On s'était occupé^ par les ordres de l'impéra* triée, à faire venir de France une b^nne troupe de comédie. Celle que j'y vis nous offrait une réunion de talens fort distingués : on y remarquait le célèbre acteur Âufl^ne ; quelques fa-^ meux compositeurs et virtuoses , Paesiello d'à* bord , plus tard Cimarosa, Sarti , le chanteur Marchesi et madame Todi, faisaient les dSlices, non de l'impératrice, dont L'oreille était insen^ sible à l'harmonie, mais du prince Potemkin et de plusieurs amateurs éclairés,
Catherine II voulut faire un cours assez complet de notre théâtre : tous les soirs on repré-* sentait devant elle quelque pièce de Molière ou de Regnard. Mais il serait difficile d'expri-^ mer quel fiât, dans les premiers jours, l'embarras de no» pauvres acteurs, obligés de jouer sur un grand théâtre, voyant en face d'eux une salle magnifique bien éclairée , mais près-* que déserte, et dont dix ou douze spectateurs peuplaient setds la solitude. Là , les applaudissemens, même unanimes, iie faisaient pas un bruit fort encourageant, et c'était bien certai-*^
:{8o MÉMOIRES
nement le cas de peser les suffrages au lieu de les compter^ «
L'impératrice m'avait demandé de lui lire une tragédie de Coriolan que j'avais composée sur le vaisseau qui me ramenait d'Amérique. Son indulgence jugea cet ouvrage avec une prévention si favorable^ qu'elle voulut absolument le fkire représenter.
J'eus beau m'en défendre , elle l'exigea ; j'obtins seulement que cette représentation n'aurait fieu qu'en présence du petit cercle de •l'impératrice.
On me le promit, et mon Coriolan fut -en effet joué deux ou trois fois devant un public de douze spectateur», parmi lesquels je n'avais à craindre aucune cabale. Aussi le bravo fut universel, et l'auteur demandé.
Mais on sait que les promesses des cours sont légères, et le sage doit y peu compter: au reste, en me trompant , on me garda le plus inviolable secret; et, quoique ce fût le -secret de la comédie, rien n'en transpira pour le moment.
Un certain jeudi , je sui» invité au grand spectacle de l'Ermitage avec le corps diploraartique et toute la cour. J'arrive; l'impératrice m'appelle; elle me fait asseoir à ses pied» sur le
on 80UTSHIHS. :i8i
gradin qui était au-dessous du sien. Là toile se lève ; les acteurs paraissent ; et^ à mon grand éto»nementje vois que c'est ma tragédie qu'on joue. Jamais y de ma vie, je n'éprouvai d'embarras pareil : les acteurs jouaient à merveille, et le public , pour imiter l'impératrice , applaudissait vivement.
Ma contenance était assez gauche; je me tenais en silence, immobile et les yeux baissés comme Une statue. Mais tout à coup l'impératrice, qui était derrière et au-dessus de moi, prend ma main droite dans la sienne, ma main gauche dans l'autre, et me force ensuite à m'applaudir moi -même.
Après cette obligeante plaisanterie, il fallut bien prendre courage et soutenir démon mieux, à la fin de la pièce ^ les nombreux complimens dont la courtoisie ne permettait guère à personne de se dispenser.
Le jour suivant lltupératrice, se moquant de ma peur, voulut, après, s'étendre en éloges sur ma tragédie; idors je pris le seul parti qui me semblait convenable, c'était celui de faire moi-même la critique de mon drame et d'en rappeler les nombreux défauts.
M Je vais vous donner une preuve , me dit sa
:»S2 HiHOinES:
M majesté'avec cette grâce qui savait si bien ai> M tacher ceax à qui elle daigaait Touloir plaire^ * » je rais vous donner une preuve que vous » avez mérité mon suffrage^ sinon parla beauté M des Ters^ dont je suis un mauvais jùge^ mais n au moins par la noblesse des sèntimens et w des pensées. Cette preuve, la voici : vous » savez que j'ai Foreille peu poétique ; cepen- » dant voilà un passage de votre tragédie que M j'ai retenu. » Et elle me dit les vers suivans :
Une honteuse paix n*est qu*un affront sanglant Que le peuple vaincu supporte en frémissant : Elle aigrit son courroux \ jamais il ne Tendure Que le temps qu'il lui faut pour guérir sa blessure; 11 l'accepte par craintey U la rompt sans remords , Et les dieux qu'il par jure approuvent ses efforts. Alors, des deux côtés, une fureur cruelle Rend la guerre sanglante et la haine immortelle , Porte Tépuisement, l'effroi , l'oppression , L'esclavage , l'opprobre et la destruction. Voilà les tristes fruits de toute paix honteuse , Loi toujours sans effet , trêve toujours trompeuse.
On voit que ces pensées politiques, qui pouvaient être du goût de l'impératrice , l'avaient, autant que sa bienveillance , un peu^ aveuglée sur le mérite médiocre du poète diplomate.
Cette princesse me demandait de temps en
ou SOyYEllIRS. 28Z
temps^ avec un sourire un peu ironiquci si j'avais reçu des nouvelles de France ; enfin , un jour, elle m'apprit la nouvelle de l'entrée de» troupes prussiennes en Hollande , «et parut craindre vivement que nos troupeé ne pussent pas arriver à temps pour prévenir les suites de cette invasion.
Sa crainte n'était que trop fondée : après de longues délibérations dans le conseil du roi , la fermeté des ministres de la guerre et de la marine avait paru l'emporter sur la circonspection timide de Tarçhcvéque de Toulouse, nommé récemment chef du conseil des finances ; et Louis XVI , naturellement courageux, quoique pacifique , s'était décidé à promettre l'appui de ses forces aux Hollandais.
En conséquence, il avait ordonné à mon père de prendre les mesures nécessaires pour le rassemblement d'une armée qui devait se réunir à Givet , et de lui présenter l'état des fonds qu'exigeait une prompte entrée en campagne.
Ce travail fut bientôt fait; mais inutilement mon père en présentait le tableau à chaque séance du conseil; et, malgré tous ses effort» secondés par ceux de M. le maréchal . de Gastries, on différaitehaque jour l'importante décision qui seule devait tout mettre en mouvement.
On ne parfait alors en Fratice^ et dans les pays^ voisins y que du rassemblement de l'armée française; mais cependant Givet ne voyait arriver aucun drapeau près de ses murs.
J'appris dans la suite, par mon père, une anecdote qui peut servir à expliquer cette inconcevable tergiversation y et à apprendre en même temps à ceux qui veulent écrire l'histoire des grandes scènes qui se passent sur le théâtre du monde , sans en avoir connu les acteurs , et sans les avoir vus dans l'intérieur des coulisses^ quelles sont souvent les causes légères^ et presque puériles , qui influent sur les afikires de la plus^ haute importance.
M. de Briennc; archevêque de Toulousey dénué des grandes qualités qui constituent un bon évèque et un habile homme d'État^ était doué de cet esprit fin^ léger et facile » qui donne dans la société des succès certains.
Or malheureusement y à cçtte époque^ c'était une société brillante et choisie , s'intitulant exclusivement la bonne compagnie, qui faisait les réputations et distribuait les grandes places.
Trop légère pour distinguer le fond , de la superficie , et l'intrigue , de la politique , elle se laissait facilement tromper par de vaines ap-^
ou souYsniRs. !i85
parencjes, et prenait presque toujours ce qu'on appelait l'amabilité pour lé vrai mérite.
Monsieur l'archevêque de Toulouse , lié dans sa jeunesse avec M. Turgot et avec quelques par^ tisans du système des économistes, avait montré aux états de Languedoc une élocution facile^ une douce gravité, un esprit conciliant. A Paris, dans les salons, il parlait à merveille d'affairesi aux personnes qui ne les entendaient pdb , et qui croyaient les entendre.
Quelques femmes de beaucoup d'esprit , telles que mesdames de Tessé , de Beauvau , de Mon-* tesson , firent la réputation politique de ce pré* lat. Les amis de M. Necker opposèrent l'arche-* véque à M. de Galonné. Dans l'assemblée des notables , il se concilia l'appui du clergé, en soutenant 9eÀ privilèges, et^ en même temps, il s'attira momentanément, par sa résistance aux plans du ministre, la confiance de quelques pa-r triotes, même celle de M. de La Fayette qu'il trompa.
D'un autre côté , malgré la répugnance con« nue du roi pour les premiers ministres, et surtout pour les prêtres qui s'occupaient d'affaires temporelles , il espérait arriver à son but par le crédit d'un ami subalterne , l'abbé Vermont«
Précédemment, il avait pergoadé au duc de Choiseul d*envoyer à Vienne cet abbé, en le chargeant d'enseigner les principe^ de la langue française à Tarchiduchesse Mane-Ântoinette.
Cette princesse, montée au trône, continuait à donner une partie de sa conGance à l'abbé. L'archevêque employa utilement son crédit, ^ cet agent fidèle le vantait sans cesse dans ses entretiens particuliers avec la reine.
Ce fut par ces moyens qu'ayant aplani tous les obstacles qui auraient pu arrêter s<m ambition, il fut porté au ministère, lorsque M. de Ca« lonne, vaincu par les parlemens et par les nota*» bles, vit briser sa baguette magique, et disparut.
Il ue s'agissait plus d'intriguer, mais de gouverner : M. de Briçnne, au timon de l'État, ne sut employer que les petits moyens dont il s'ëtait ^rvi pour y parvenir. Il ne pouvait rieu vaincre, et voulait tout éluder. Toute grande mesure épouvantait sa faiblesse , et s'il ne pou-* vait éviter qu'on en prit une , il employait toute 6a prétendue habileté à en retarder, à en paralyser l'exécution. C'était donc avec un vif regret qu'il voyait' le roi déterminé à soutenir par les armes la Hollande, son alliée , contre les Anglais et les Prussiens.
ou SOUTEHIRS* 287
Les embarras que devait causer au minisire des finances une nouvelle guerre^ lui semblaient insurmontables; et, sans songer au rôle humi^ liant qu'il allait faire jouer à notre cour^ il ne s'occupa plus qu'à retarder^ autant que possible, l'heuredes dépenses et celle des hostililës*
Voici l'étrange et presque ridicule moyen qu^il tenta et qui lui réussit : le roi , par sympatbie de vertu et de bonté, 'aimait personnellement M» de Malesherbes, ministre d'État qu'il venait de rappeler au conseil. M. de Maiesherbes, comme la plupart des grands hommes, avait son faible : c*éiait celui de se plaire à raconter les nombreuses anecdotes dont sa riche mémoire était meublée; et il faut convenir que personne ne racontait mieùl que lui. Il attachait dans ses récils par la philosophie de sa raison, par la bonhomie de «on caractère, et par la finesse doucement maligne de son esprit. Quand il avait une fois commencé, il s'arrêtait diflKcilement, et aucun de ses auditeurs n'était tenté de mettre le signet.
J'ai dit plus haut que mon père , impatient d'obtenir la décision et la signature qu'il demandait, soumettait à, chaque séance cet objet à la délibération du conseil : ak>rs Varche-^
vèque iDterpellaDt avec adresse M. de Maiesherbes sur quelque événement passé , analogue aux circonstances présentes , celui-ci commençait à raconter. Vainement les deux maréchaux voulaient mettre fin à cet épisode, le roi se plaisait à écouter. Le récit se prolongeait , Vheure s*écoulait^ il était tard lorsqu'on commençait à discuter, et l'affaire principale était .renvoyée à un autr^ conseil.
On aura peine à croire que quatre séances , c'est-à-dire quinze jours, se perdirent ainsi. La discussion des mesures à prendre nç venait que d'être terminée, lorsqu'on apprit la prompte invasion du duc de Brunswick , la terreur des Hollandais, la défection du prince de Sahn qui les commandait, la prise de leurs villes et l'achèvement complet d'une révolution^ui livrait cette république au stathouder et à l'Angleterre.
On jugera sans peine à quel |M>int les craiptes de l'archevêque avaient trompé son jugement, si on se rappelle les paroles que, peu de temps après, le duc de Brunswick prononça assez publiquement. « Le roi de Prusse, dit-il, hésitait » encore à s'engager dans une guerre avec la » France , qui pouvait attirer sur lui les armes il de l'Autriche ,' son alliée. En conséquence ,
ou SOUVENIRS. 289
» la plus grande circonspection m'était pres-^ » crite. J'envoyai deux officiers de mon état- » major pour reconnaître Gîvet : s'ils y avaient M trouvé un camp, je me serais arrêté; mais, M comme ils n'y virent pas un seul drapeau ^ » une seule tente ^j'accélérai ma marche^ et la M Hollande fut conquise. »
On ne peut que déplorer le sort des États . compromis par de telles fautes. Le prélat qui nous avait valu cette humiliation fut élevé au rang de principal ministre , et les deux maréchaux qui avaient voulu conserver notre gloire intacte y donnèrent leur démission ^ ne pouvant se résoudre à servir sous lea ordres de l'archevêque.
Il faut avouer^ cependant y qu'au moment où l'on apprit la conquête de la Hollande et les funestes suites de notre inexcusable lenteur, l'honneur français se fit entendre; le cri aux armes sortit du palais de nos rois. Vainement les Anglais déclarèrent qu'ils combattraient pour soutenir le stathouder; on arma nos vaisseaux , et M. de Montmorin s'occupa des moyens nécessaires pour opposer à la ligue anglo- prussienne une contre -alliance formidable.
Le moment était encore favorable; tout pou-
^gO MEMOinES
vait se réparer : la guerre eût été à cette époque une diversion utile y qui aurait à la fois relevé notre influence , et porté au dehors l'ardeur d'une jeunesse lasse du repos , et qui, par sa chaleur active, accroissait sans cesse la fermentation intérieure des esprits.
J'appi^s confidentiellement, par une persoone dévouée à la cause française et fort initiée dans la confiance de l'impératrice , que cette'princesse se montrait de plus en plus irritée contre les Anglais.
« Il ne me parait pas possible, lui disait-elle, » que la France évite une guerre provoquée par » l'Angleterre et par la Prusse, Ce8*deux puis- » sauces ont fomenté des troubles en Brabant et » une rupture à Constantinople , pour occuper w l'empereur et pour priver Louis XVI de son » appui ; mais il ne tient qu'au roi de déjouer )) leurs intrigues par sa fermeté ; et , s'il ne com- » met pas la faute d'aigrir la Russie en proté- » géant les Turcs, il peut compter sur mon » amitié , ainsi que sur les secours de l'empe- » reur, comme sur ceux du roi d'Espagne. »
a Mais , madame , lui répondit la personne » à laquelle elle s'adressait, vous n'ignorez pas » qi|e la France croirait blesser ses intérêts
H commerciaux en souffrant la ruine de Fem- M pire ottoman. »
i< Eh ! je ne projette point cette ruine , re- H prit Catherine; si je la voulais^ ce ne seraient »'pas les demi-secours de vaisseaux , d'artilleurs » et d'ingénieurs français , qui m'en empèche- M raient. D'ailleurs^ qu'on y prenne garde; car » je serais certaine de recouvrer l'amitié de l'An- M gleterre , dès que j'en montrerais le moindre n désir. »
•Tinforoiai M. de Montmorin de tous ces faits, ainsi que du langage tranchant tenu par le chargé d'affaires d'Angleterre. Il venait de déclarer aux ministres russeé que sa cour ferait la guerre à la France , dès que celle-ci voudrait troubler les Prussiens dans leur invasion , et que si l'impératrice , croyant trop facilement à nos fausses allégations contre la conduite de l'ambassadeur anglais à Constantinople , continuait à se rapprocher ainsi des Français, anciens amis des Turcs, et à aigrir par là l'Angleterre, depuis vingt ans son alliée, celle-ci trouverait facilement en Suéde toutes les ressources que son commerce alors perdrait sans regret en Russie.
Comme à cette occasion Catherine me dit un jour que les Anglais persistaient à soutenir
qu'ils n'avaient donné aucun conseil hostile à la Porte, je rappelai à cette princesse que c'étaient ses propres ministres à Kioff, et M. de BulgakofT à Kherson, qui m'avaient donné les preuves et les détails des intrigues anglo - prussiennes ourdies pour déjouer les négociations pacifiques de M. deChoiseul et de l'internonce de l'empereur.
J'espérais que ces informations multipliées pourraient rendre à notre ministère quelque énergie. Cet espoir parut un moment se réaliser; on sembla sortir d'engourdissement. Je reçus un courrier qui m'apportait enfin des instructions si long-temps attendues.
Cependant elles avaient encore un certain cachet de doute et de faiblesse peu convenable à la gravité des circonstances. M. de Montmorin , après m'avoir rappelé les vieilles préventions de l'impératrice contre la France et son ancien penchant pour l'Angleterre , me disait qu'il était peu probable que cette princesse voulût sincèrement former avec nous des liens intimes ; qu'ainsi il ne conviendrait pas à la dignité du roi de s'attirer un refus , qui accroîtrait encore les embarras de notre position et l'audace de nos ennemis.
Néanmoins il me prescrivait de faire adroite-
ou SOUVENIRS. 29.^
ment, et sans compromettre le roi , des insinuations tendantes à conclure, contre la ligue angloprussienne, un traité de quadruple alliance entre la Russie, l'empereur, l'Espagne et la France.
Four me conformer à cette timide politique d'un gouvernement qui craignait visiblement de trop s'engager, je saisis le prétexte de communiquer au ministère russe des nouvelles de M, de Choiseul , qui venait de reprocher vivement aux Turcs leur agression.
J'allai trouver le comte Bezborodko, celui des ministres de l'impératrice qui jouissait le plus de sa conGance intime ; et, après m'ètre entretenu avec lui des négociations <le Constanlinople , de l'invasion du duc de Brunswick en Hollande , et des troubles fomentés en Brabant par la Prusse, je hasardai mon opinion personnelle sur la nécessité de se mettre en garde contre la turbulente activité des cabinets de Londres et de Berlin , qui s'efiForçaient d'étendre la discorde au midi et au nord de l'Europe.
« Leurs efforts , disais - je , se dirigent évi- » demment contre les intérêts de la France en » Hollande , contre ceux de l'Autriche daâs les » Pays-Bas, et contre la tranquillité de l'impé- » ratrice, dont l'influence les gêne, et à la-
» quelle ils voudraient faire perdre la Crimée. » Ne serait-ce pas le moment de nous entendre ^ » de nous rapprocher, pour maintenir par notre » union le repos de TEurope, que deux puis-** » sauces ambitieuses veulent troubler? »
u Je le pense comme vous , reprit le ministre; » mais avez -vous quelque raison de croire que » votre gouvernement partage cette opinion ? » C'est surtout ce qu'il nous serait nécessaire de M savoir^ avant d'en faii:e quelque ouverture à M l'impératrice. »
M Les dépêches que j'ai reçues, lui répon- >» dis-je, sans me rien dire de positif, me mon- H trent le désir de connaître à cet égard, autant >i qu'il serait possible ^ les dispositions de sa » majesté impériale. Mais, comme tout ceci » est encore bien vague , il importe , je crois , » pour la dignité de nos deux souverains , de n n'entamer une aussi importante affaire que n dans le plus grand secret. C'est ce qui fait » que je n'en ai point parlé à monsieur le vice- » chancelier, et que je n'ai voulu communiquer » mes idées qu'à vous, parce que je connais votre » prudence, votre tact et la juste confiance dont » l'impératrice vous honore. »
La finesse et la circonspection ne sont pas des
00 SOUVENIR!^. 2g5
moyens qu'on puisse employer longtemps avec les princes d'un caractère éieyé, ferme et dé-^ cidé. Le lendemain de ma conférence avec le ministre y comme je me trouvais à rËrmitage, rimpératrice , me prenant à part , me conduisit au bout de sa galerie. Ses yeux brillaient d'une satisfaction qu'on pouvait lire sur tous ses traits.
a Vous vous êtes entretenu hier, me dit- » elle , avec le comte Bçzborodko. Ce qu'il m'a n dit me fait plaisir. Je vois que le roi ouvre » les yeux sur les vrais moyens de déconcer- )$ ter les intrigues de ceux qui veulent trou* » bler son repos comme le mien. Je suis très n disposée à conclure une utile alliance avec M lui; il doit y j'espère, compter sur l'assenti- M ment de l'Espagne, et je n'ai point de motifs H |K>ur former aucun doute sur celui de l'em* w pereiur.
» Nou3 avons déjà éprouvé, en lySô, l'utilité » d'une pareille alliance : l'ancien traité indi* n quera suffisamment les bases de celui que l'on » pourrait conclure. Ainsi vous voyez que tout n ne dépend plus que de votre cabinet , et que M je le verrai de bon cœur affermir sa puissance » contre celle de ses rivaux. »
Cette princesse m'apprit ensuite que les Russes
2q6 mémoires
veDaient de remporter une victoire à Kilbourn contre les Turcs , que ceux - ci avaient perdu cinq mille hommes dans cette affaire ^ et qu'elle attendait une dépêche du prince Potemkin qui lui en donnerait les détails. « L' empereur , M ajouta- 1- elle y a rassemblé son armée, et j'es- » père qu'il assiégera bientôt Belgrade. »
Le jour suivant, lecomte Bezborodko , m'ayant invité à venir chez lui , se montra très satisfait des dispositions de sa souveraine. « Elle me pa- » raît, me dit-il, voir avec un grand plaisir » qu'un tel lien puisse se former par votre en- » tremise. Elle a manifesté si clairement son dé- » sir de terminer promptement cette grande af- M faire , iju'il me paraîtrait à présent convenable » que vous en dissiez quelques mots au vice- 1) chancelier. Vous pouvez être sûr que le plus » religieux secret lui sera recommandé. L'em- » pereur, sans doute, est déjà instruit des dis- » positions de votre cabinet ? m
«Je l'ignore, lui répondis-je ; ce n'était » qu'une première idée , et il est très possible » qu'avant * d'en parler, à son allié, le roi ait » voulu connaître à cet égard la pensée de I) l'impératrice. »
Cependant comme il m'était ordonné récem-
ou SOUVENIRS. 297
ment de montrer la plus entière confiance au comte de Cobentzel^ je lui communiquai sous le secret tout ce qui venait de se passer ; et y quoiqu'il n'eût point reçu d'instructions à ce sujet , je le trouvai plus ardent peut-être que moi pour le succès de cette importante négociation.
Enfin, je me rendis chez le vice-chancelier, comte Ostermann ; il n'était au fait de rien. Cette ouverture le surprit étrangement; il me répondit, en termes vagues, « qu'il rendrait » incessamment compte à sa majesté de notre » entretien; » et, peu de jours après, avec un étonnement ent^ore plus marqué , il me dit (4 que l'impératrice , sensible au désir d'une » union intime que le roi lui montrait, donne- » rait les ordres nécessaires pour suivre cette » négociation , et qu'elle désirait quë^otre » gouvernement m'envoyât, avec des pleins pou- » voirs , un projet de traité. »
Je lui répliquai « qu'il me paraissait plutôt » nécessaire , pour le prompt succès de cette n affaire, que le ministère russe me fit connaître » les dispositions qu'il voudrait insérer dans cet » acte; qu'au reste, j'allais faire part de sa pro- Jt> position à ma cour. »
J'expédiai donc un courrier à Versailles,
Vr'
m'estimant fort heureux d^avoir, dans un espace de temps si court, réussi au-^lelà des espérances du roi y et d'avoir ainsi dissipé les inquiétudes de notre ministère, relativement à une alliance que la Russie semblait souhaiter au moins aussi vivement que lui.
Tout devait me faire croire qu'une négociation si heureusement entamée , et dont lesprin* cipaies parties contractantes souhaitaient éga^ lement le succès, éprouverait peu d'obstacles, et serait terminée avant qu'aucune puissance rivale pût en deviner l'objet et la traverser.
Cependant, à ma grande surprise , j'appris que M. le baron de Keller, ministre de Prusse , et le chargé d'affaires d'Angleterre, venaient d'expédier chacun un courrier à leur cour, et dans uil moment où aucun événement, aucune affaire urgente , ne paraissait motiver cette expédition.
Je ne restai pas long - temps dans le doute : le vieux résident de Hollande, qui sous une prudente réserve cachait des sentimens très républicains et par conséquent fort opposés aux vues politiques du stathouder, de l'Angleterre et de la Prusse , vint me trouver en grand secret, a Vous projetez , me dit * il, la formation
ou SOUVENIRS. 299
» d'une quadruple alliance dont je désirerais » fort le succès y et qui certainement troublerait n étrangement le triomphe de ceux qui vien- » nent de faire une révolution si soudaine dans » mon pays. »
Je traitai d'abord de fable la nouvelle qu'on lui avait donnée, a Peine perdue , répondit- » il; le secret est éventé. Je sais tout; voici le n fait : l'infidélité d'un commis du comte Oster- » mann vous a trahi : le baron de Keller a su D par lui , et en détail , où vous en étiez ; il en » a donné sur-le-champ avis au chargé d'af- » faires d'Angleterre , Frazer : tous deux se sont » bâtés d'en prévenir leurs gouvernemens , et M je puis même vous dire le contenu de la dén pêche de Frazer; car c'est le ministre prus- » sien qui la lui a dictée, et qui» ne connaissant n pas mes opinions y me l'a montrée. »
J'informai promptement l'impératrice de ce contre «temps. Elle en montra une vive colère; le commis fut chassé et puni. Mais notre secret n'en était pas moins découvert, et^ au bout de trois semaines , il devint public.
J'en fus dTaboi^d peu contrarié; j'espérais que par cette publicité notre ministère, compromis, se croirait trop engagé pour reculer. On verra
SOO MÉMOIRES
combien je jugeais mal les esprits irrésolus qui présidaient alors à nos destinées.
La fortune continuait à seconder les armes de Catherine IL Elle me dit que les Turcs venaient d'éprouver une nouvelle défaite au Caucase ; mais qu'elle apprenait , avec autant de peine que de surprise ^ qu'on avait trouvé ^ dans la foule des musulmans morts aux combats livrés précédemment à Kilbourn^ les corps de trois ingénieurs français.
« Vous savez y madame^ lui dis -je, qu^ils » avaient été envoyés à Oczakoff dans le temps » où Ton redoutait plutôt une attaque du coté ïi des Russes, que l'agression imprévue desOt- » tomans. Les dates suffisent pour prouver » qu'ils n'avaient pas eu le temps de recevoir » les contre -ordres qu'on a dû leur envoyer. » Votre majesté n'ignore pas que, depuis, toutes » les positions ont changé, et qu'aujourd'hui M nous vous souhaitons avec sincérité des succès y> qui rétablissent promptement la paix. »
Sa réponse fut obligeante : elle la prononça assez haut pour qu'elle fût entendue de certaines personnes qui avaient saisi l'occasioli de la présence de nos officiers français parmi les Turcs , pour l'aigrir contre nous. « Je suis persuadée.
ou SOUVENIRS. Soi
» me dit- elle, monsieur le comte, de votre » intérêt pour moi : vous ne pouvez pas souhai- » ter du bien à des Barbares et à mes ennemis; » je suis même bien convaincue qu'en faisant » actuellement des vœux pour moi , vous suivez » les ordres duroiautant que votreinclination.)!
Cette princesse me parla ensuite de la surprise que lui causait la résistance de nos parle* mens,, qui refusaient d'enregistrer la plupart des édits que leur adressaient les ministres du roi.
w Je ne puis m'expliquer, ajouta- 1- elle, » comment , au milieu de circonstances si cri- » tiques pour l'honneur de la France , une na- D tion généreuse et éclairée peut aiùsi contrarier » les intentions d'un monarque qui n'est animé » que de l'amour du bien public , qui récem- » ment a terminé une guerre glorieuse par une » paix honorable, et qui aujourd'hui , par af- » fection pour ses sujets, offre de leur faire des » sacrifices si (oucfaans, et de prescrire à sa » cour des réformes si courageuses. »
Je lui répondis « que cette effervescence était » l'effet inévitable de la réunion d'activité et » de lumières qu'on trouvait dans notre pays ; w que souvent , lorsqu'on se hâte trop d'éclai- )) rer le peuple, on éblouit son jugement et on
M enflamme ses passions. Cependant j'espère, H ajoutai- je, que la sagesse du roi saura, non- » seulement calmer cette effervescence, mais n encore en tirer parti pour triompher des in- » trigues de ceux qui croiraient pouvoir prolî- » ter de nos troubles intérieurs, u
<f Ah I croyez-moi, reprit-elle, une guerre » seule peut changer la direction des esprits, » les réunir, donner un but plus utile aux pas- » sions, et réveiller le vrai patriotisme. Cette » guerre, diversion nécessaire, est encore pro- » blématique. Je ne crois cependant pas pos- M sible que vous l'évitiez. Les Anglais et les I) Prussiens vous y provoquent, et j'ai reçu des M avis qui m'apprennent que le roi de Suéde se M rapproche d'eux visiblement. »
Je ne tardai pas à éprouver personnellement l'influence du changement opéré dans notre ministère : je sus qu'à la nouvelle de la rupture des Turcs et des Russes , le prince de Nassau était parti de Paris , et qu'autorisé par l'archevèque de Toulouse, il s'était rendu à l'armée du prince Potemkin, et avait entamé avec lui quelques négociations secrètes.
Aussitôt je lui écrivis, et je me plaignis vivement de cette démarche; Il ne tarda pas à ve-
ou SOUVENIRS. 3o5
nir lui-même à Pétersbourg m'apporter sa réponse, a Je vous avoue franchement mes torts , » me dit- il; je n^entends rien aux intrigues, et » vous m'avez ouvert les yeux. Je croyais bonn nement tous rendre service , en appuyant » auprès du prince Potemkin les tentatives que » vous êtes chargé de faire pour conclure une » alliance avec la Russie. J'aurais dû m'aperce* » voir que l'archevêque de Toulouse, brouillé » avec votre père, espérait se servir de moi » pour partager ou pour vous enlever les hon* » neurs de cette négociation ; mais un mot de M TOUS à Totre frère d'armes a suffi : me Toici à » Tos ordres ; je ne ferai point un pas, je ne di- }} rai pas une parole sans Totre aveu. » Â ce langage, je le reconnus et je l'embrassai.
Alors je lui dis que l'impératrice lui parlerait probablement des affaires de la France, de la situation dans laquelle il les avait laissées, et je lui indiquai ce qu'il devait taire ou répondre. Depuis ce moment je n'eus qu'à me louer de sa loyale et scrupuleuse fidélité.
Catherine, comme je l'avais prévu , lui parla de notre projet d'alliance, et lui dit « que, maU » gré son désir de la conclure, elle ne pouvait » aller plus loin qu'elle ne l'avait fait, avant
3o4 MÉMOIRES
» de connaître positivement nos intentions. » Croyez*- vous, lui dit -elle, que le gouverne- » ment français persiste dans la fermeté qu'il » annonce?»
Sa réponse ne fut pas douteuse ; car c'était l'homme du monde le moins capable de deviner ou mémç de comprendre l'irrésolution et la timidité. Il assura donc l'impératrice que nous étions décidés à soutenir notre alliée la Hollande , si injustement attaquée par la Prusse et par l'Angleterre; et, comme je le lui avais con« seilié , il ajouta ce peu de mots : « Je sais que » ce qu'on désire surtout en France, c'est que » votre majesté consente à fermer ses ports aux » Anglais, n
(t Je ne dis non sur rien , répliqua l'impéra- » trice. Mais il faut, avant de prendre à cet » égard une décision , que mon armée navale , n qui doit mettre bientôt à la voile, soit entrée » dans la Méditerranée. »
J'instruisis le conseil du roi de tous ces détails; et, sans me plaindre de la mission secrète donnée au prince de Nassau , je fis suffisamment connaître à monsieur l'archevêque de Toulouse que sa petite intrigue n'avait pas eu de succès^
A peu près dans ce temps, le prince et la
ou SOUVENIRS. 3a5
prineesse d'Oraqge écrivirent à l'impératrice^ pour rinformer de Theureuse et prompte révolution qui avait rétabli leur autoi;ité. La ré« ponse de Catherine II fut, me dit- on , froide et légèrement ironique.
Ainsi, sur tous les points y les dispositions de cette souveraine ne pouvaient qu'accroître mes espérances et ma satisfaction. Il me tardait seulement de recevoir de ma cour des ordres plus clairs et plus positifs; ils n'arrivèrent que trop tôt.
Un courrier m'apporta des dépêches qui mé jetèrent dans le plus grand étonnement, et ne me permirent plus iine ombre d'espoir raisonnable. M. de Montmorin, au lieu de me féliciter d'avoir réussi par - delà ses désirs et ses conjectures , me reprochait sévèrement d'avoir marché trop vite et de m'être trop avancé.
Cependant y loin de m'écatter de mes instructions, je m'étais borné à montrer le désir d'une union intime, comme j'en avais l'ordre littéral; et, en vérité, ce n'était pas ma faute si cette insinuation, laite à propos, au moment où les Anglais hasardaient ouvertement les démarches les plus hardies et les plus menaçantes , avait été accueillie avec transport par l'impératrice, et
3o6 MÉMOIIIKS
regardée par elle comme une proposition formelle d'alliance.
Loin de me permettre aucune^ ouvertures , je les avais attendues et non faites^. De plus^ à six cents lieues de moi, le prince de Nassau , confidentiellement autorisé, avait tenu au prince Potemkin un langage conforme au mien. Fallait-il d^autres preuves pour démontrer que je n'avais pas dépassé mes instructions !
Au reste 9 tout s'expliqua bientôt : la crise de nos finances , les obstacles opposés par les parlemens à presque toutes lés mesures proposées par le ministère pour S(Hrtir de cet embarras, refroidirent la velléité belliqueuse qu'on avait' un instant Ddontrée; la peur l'emporta sur le ressentiment y et nous conclûmes avec l'Angleterre une oonvention dont notre désarmement fut le déplorable résultat. On ne suivit plus la négociation du projet de quadruple alliance , qu'avec lenteur et pour la forme; ce qui devint très nuisible à notre considération.
Le comte de WoronïoiF écrivit de Londres aux ministres de l'impératrice , que l'Angleterre ^tvaît joué l'archevêque de Toulouse, en faisant espérer à ce principal ministre, qu'au prix de l'abandon de la HoHande, elle nous laisserait
ou SOUVENIRS. 3o7
lîbr«« de Mtilenir la Porte coiitre la Russie^ €'e9t^à-dire qu'après avoir détruit notre in-ifluenee à Vienne y à la Haye , à Berïin et à Pé*^ terdbout^, elle nous permettrait de tenter des eflnrts inutiles pour protéger ks Turcs , qu'il ^éiait impossible de défendre.
Cet acte de faiblesse et le triomphe de nos riyaux me consternèrent; toutes mes illtisions s'é- Tanonirent^ et dès ce momctnt j'entrevis l'abtme où des conseils sans force et des passions s«is frein y devaient entraîner ma patrie et son roi.
Obligé de dissimuler ces pénibles sentiméns et ces sombres présages, j'afTeetais diplomâtiiquetnent une tranquillité que j'étais bien loin d'éprouver. Xi% jour, ayant été invité au tpec** tacle de l'Ermitage , je m'efforçai , tant que le cercle dura, de ne iten laisser lire sur mes traits qui pût augmemer la satbCak^tion que je voyais brUlw dans les yeux dés ministres prussien, liollandaîs, portugais, suédois même, et dons oeux de leurs partisans ; mais , lorsque le spee*^ tacle fut commencé, me livrant à mes rêveries, mon eXiprk se plongea peu à peu dans les plus décourageantes réflexions.
JTétais ràssi absorbé , lorsque toni à coup j'entends une voix très près de mon oreiUe; c'était
5o8 MÉMOIRES
celle de Timpératrice , qui^ s'étant penchée vers moi y me disait tout bas : « Pourquoi tous » attrister? à quoi servent ces noires idées ? que » fai tes- vous ? Songea que dans tout ceci vous M n'avez rien à vous reprocher* » Ainsi cette princesse habile » aimable et pénétrante, avait lu dans mes plus s^eerètes pensées. ,
Au reste y comme son esprit avait autant d'élévation que son caractère de fermeté , elle persista long -temps à croire que la faiblesse de notre gouvernement ne serait pas un mal incurable.
Le langage de Fambassadeur de Pempereur la confirmait dans cette idée : il avait reçu des instructions de sa cour pour empêcher, autant qu'il le pourrait, tout rapprochement entre TÂngleteiTC et la Russie , et pour accélérer la marche des négociations relatives à la quadruple alliance. Il était naturel de penser que Joseph II n'agissait ainsi qu'avec une connaissance intime des intentions de sa sœur et du roi de France, son beau-frère et son allié.
Puisque les troubles intérieurs qui nous agitaient, exercèrent tant d'influence alors sur la politique européenne, il ne sera pas hors de propos de jeter en arrière un coup d'œil rapide,
ou SOUVENIRS. Sog
et de rappeler en p^u de mots l'origine , les causes et les progrès de ces troubles.
Le désordre introduit dans no» finances par la faiblesse de Louis XY ^ par . le luxe de sa cour^ par les <»prices de ses maîtresses, par la guerre de sept ans entreprisé sans mo^tifs légitimes , conduite sans habileté et terminée sana succès , s'était maintenu sous le. régne de Louis XYL
Ce prince ne manquait certainement pas des vertus nécessaires pour substituer l'ordre au désordre ; il était difficile d'espérer dans un roi des intentions plus pures, des ^oùts plus sages, des sentimens plus vertueux; mais il était jeune,, et les abus étaient vieux.
Une cour est souvent plus difficile à réformer qu'un peuple. Les vœux de celui--ci viennent de loin; la résistance de l'autre entoure le prince, et les plaintes de ceu^ qui vivent des abus, font, quand on les attaque, plufli de bruit aux oreilles du monarque , que les soupirs de ceux qui gémissent dans les campagnes sons le poids des tributs.
Aussi le seul effet des efforts du roi , conseillé d'abord par Turgot et Malesherbes , et depuis par M. Necker, fut de pallier, d'adoucir le mal, et non de le guérir. Dès qu'on toulut, par des
3lO MÉMOIRES
réformes Hécessaires ^ en couper la raciae^ la cour retentit de plaîiites ; la bonté du roi f'a**^ lama; M« Necker fut reuToyé.
IFun autre côté , une jeuueese enn«yAe de la paix , avide de B0UTeaut,é8 el de combats , inp»tiaUe de Venger l'hoimettr national des affronts de tjôSy entraîna les ministres à la ^erre. Louis s^ TÎt engagé^ malgré son amour pcmr ia paix. L'Amérique devint libre; l'Angleterre fut vaincue; mais cette gloire eoùta prés d'un mil-^ liard à la France.
Ainsi Tablme des finances s'élargit; mail les lauriers qui l'ciiibra^leaientt permirent à peine à notre orgueil d'entrevoir sa profondeur. Ce^ pendant la pente était rapide; l'État s'y précipitait. IL aurait laUu^ pour arrêter sa chute ^ employer la force d'un génie [H^udent et vigoureux; un homme d'un o^irit fin et léger m présenta : le timon des affiiirea fut confié à M. de Calcmne*
En se trraapafît luinnémei ce miniatre, confiant et téméraire , trompa quelques instS)^ Topinion publique : les promesses de réformes dissipèrent les ecaintes; les emprunts furent remplis ; des espérances brillantes parurent des réalités; les prodigalités continuèrent; la coiir
ou souv£ii]Rs« Si i
fut satisCutfit; enfin la eoovoeadoa 4qs notaUet fil croire au peuple qu'U sdlait être soulagé^ que ses vœux seraieni^ eateadus , et que Teff rayante disprx)poption qui extalait entre $e» moyens et ses charges, entre nos revenus et nos dépenses^ allait disparaître.
J'ai déjà dit que, dans toute l'Europe , la convocation de cette assemblée nationale avait produit la mèn^ illusion. On croyait partout que. la générosité d'un prince qui s'annonçait, dès son déhut, comme un émule de Henri IV, secondée par un ministère qui appelait autour de lui les lumières des hommes les plus éclairés de laFrance, verrait ses intentions bienfaisantes couronnées d'un plein succès^
L'événement ne justifia pas cette attente; op n'avait pa« assez examiné Les remarquables changemens survenus dans nos esprits, dans nos opinions, dans nos mœurs. La France n'était plus la même i un régne efféminé ; des revers honteux; une , administration mobile, tantôt arbitraire et audacieuse, tantôt faible et crain«« tive ; des vérités et des erreurs répandues ^mr une nouvelle philosophie; l'enthousiasme pour une liberté que nous avions long-temps enviée à TAngleierre, et que nous venions d'affermir en
5l2 MEMOIRES
Amérique ; le mécontentement des peuples trop grevés d'impôts ; la popularité acquise par les parlemens lorsqu'ils résistaient au ministère ; leurs exils > leurs rappels^ enfin un désir presque général d'innovations et de réformes , produisaient, au milieu d'une monarchie presque absolue, une sorte de fermentation républicaine.
On aimait le roi , on le respectait; mais on haïssait la cour. La cour elle-même était divi-* sée c une partie des grands personnages qui la composaient, séduits par les prestiges de M. de Galonné, soutenaient avec chaleur' ses plans; l'autre, plus nombreuse, se montrait parlementaire, soit par principes, soit par esprit d'opposition , soit enfin par le désir de renverser les ministres et de les remplacer.
M. de Galonné , toujours présomptueux et imprudent, appela précisément dans les rangs des notables les personnes dont il aurait dû le plus craindre les opinions et la rivalité; mais ce qui devait surtout lui ravir toute possibilité de succès, c'était le peu de confiance qu'inspi-
rait son caractère personnel, et les anciens ressentimens des corps judiciaires contre lui^
Peut-être plusieurs de ses projets, conçus et présentés' par un autre ministre, auraient pu
ou SOUTBNIRS. 3l3
réussir , et je crois qu'alors les violentes secousses qui depuis ébranlèrent l'État jusque dans ses fondemens^ auraient été évitées ou du moins fort retardées; mais le sort en avait décidé autrement.
Le 22 février 1 787 , le roi fit l'ouverture de l'assemblée des notables. Alors, au lieu de Venthousiasme que cette sorte d'appel au vœu national devait exciter ^ on vit partout se manifester l'esprit de méfiance, de critique, d'opposition, de censure et même de raillerie.
La liberté fut portée jusqu'à la licence : les épigrammes, les pamphlets, les pasquinades, pleuvaient sur les ministres et sur les notables. On donnait à leurs assemblées , par allusion à certaines pièces de théâtre, les noms défausses confidences et de consentement forcé. Une seule de ces déplorables plaisanteries, si peu convenables à la gravité des circonstances, pré* sentait une idée d'un grand sens. L'auteur, personnifiant l'économie ,' la faisait apparaître en présence des notables , et ceux-ci , tout joyeux , s'écriaient : (v Ah I si l'économie est admise ici , M nous n'avons plus rien à y faire. »
C'était dire en riant une grande vérité ; car, si un gouvernement ferme se fût armé de la
^l4 MÉMOIRES
force nécessaire pour supprimer ks dépenses iauiiles^que-de malheurs U nous eût épargnés! Il nous aurait probablement sauvés d'une révolutloa. Or, il faut le dire , quelque heureux que puissent être ses résultats , une réyoluticm est d'abord un bouleversement ; elle ne peut <^rer l'amélioration du sort des générations futures que par le sacrifice de la génération présente.
M. de Colonne,, à l'ouverture de l'aâsepiblée, prononça un discours où brillaient son esprit facile et son imperturbable confiance» Cependant son éloquence séduisante «e pouvait dé^ tourner les esprits , des graves réflexions pro^ duites par le tableau de la triste position, de nos finances, qu.'il était forcé de présenter dans ssi réalité.
Le déficit annuel , malgré la différence des calculs de M. Necker et de M. de Calonne, étai( toujours énorme; les uns le portaient à cinquante-six, les autres à quatre-vingts, d'autres enfin à cent quarante millions.
Le ministre déclarait que, pour le combler, les économies se trouvaient insu£Bisantes , les augmentations d'impôts impraticables , et que les emprunts n'étaient qu'une ressource mo-
- ou SOUVENIRS. 5l5
mentanée, pire que le mal qoi ka uvaît rendus nëceisaîres.
er Le aeul remède, disait-il , dans de telles cir- D coDSianees, est la réforme des^abus*» En cofiséqueooe, il demandait la suppression de la taille^ la libre exportation des grains , Le recùlement des douanes y rallégement de la gabelle, l'alié^ nation d'nne partie des domaines royaux , la suppression des yingtièmes remplacés par un impôt territûi^ial , Tannulation des privilèges du clergé et de la noblesse ^ relativemejit au paiement des impots, enfin rétablissement des assemUées provinciales ^ dans le but de rendre les Gontrftutions moins arbitraires , mooins pesantes et mieux réparties.
On parlait même aussi de restituer l'état civil aux protestans , dont la proscription nous avait enlevé tant de braiiches d'industriCi^ et avait en* richi à nos dëpena tant de contrées étrangères.
Déjà, en 1763, le maréchal de Richelieu avait sollicité pour eux cet acte de justice sans rdbteair. M. ^e Malesherbes venait de publier pour eux un éloquent écrit; enfin, en 1778 et en T787 , le parlement s'était intéressé hautement en leur faveur.
Toutes ces propositions, exposées avec clarté
3l6 MÉMOIRES
dans le discoul*s de M. de Galonné et dans ses divers écrits , étaient justes , prudentes y et semblaient devoir porter jusqu'à l'enthousiasme l'affection du peuple pour le roi qui les avait adoptées. Si quelques-unes n'avaient pas été mûries, une assemblée aussi éclairée que celle des notables pouvait facilement les modifier et les amender.
Enfin, ne devait-il pas légitimement compter sur quelques preuves de zélé et «de confiance, ce prince dont le ministre, autorisé par lui, avait proféré publiquement ces paroles : a Jus- » qu'à présent la maxime du gouvernement M était : si veut le roi^ si veut la loi; aujourd'hui » celle de Louis XVI est : si veut le bonfieur du n peuple, si veut le roi? m
Mais , au lieu de songer à perfectionner l'ouvrage du ministre, on ne parut occupé que du désir de le renverser. Personne ne prévoyait une révolution : plusieurs , par esprit de corps ou par intérêt personnel, redoutaient la réforme des abus ; quelques-uns souhaitaient des innovations plus grandes , plus fortes , plus hardies ; .tous se méfiaient de la. légèreté du contrôleur général, et croyaient que les ressources qui lui seraient doimées , ne servi-
ou SOUVENIRS. 5i7
raient qu'à multiplier les prodigalités de la cour.
Déjà les parlemens de Dijon et de Besançon^ adressant au roi des remontrances très vives , avaient déclaré illégales quelques nouvelles contributions^ quoiqu'elles eussent été établies pour remplacer la corvée.
De vives réclamations s'étaient élevées sur l'ébranlement du crédit de la caisse d'e^ompte, comme sur l'indécent agiotage dont les eaux de Paris et la banque de Saint-Charles étaient l'objet.
Avec de telles dispositions , quel résultat satisfaisant pouvait-on espérer, puisque le gouver^ nement, qui sollicitait des appuis , ne rencontrait que des obstacles ? Un commun effort était nécessaire pour ï^lever nos finances ; on avait espéré l'exciter, et Ton ne trouva qu'une divergence de volontés et d'opinions , qui nécessai- ^rement devait tout paralyser.
Dès les premières séances des notables, une nombreuse et forte opposition se montra. L'archevêque de Narbônne défendit hautement les prérogatives du clergé* L'archevêque de Toulouse , soutenant la justesse des calculs de M. Necker, les opposa à ceux de M. de Galonné.
Un grand nombre de membres s'efforcèrent
5l8 MÉMOIRES
de prouver que les assemblées proTÎhciales seraient dangereuses ou inutiles^ que rimpôt territorial était inexécutable en natore^ et que, pour rétablir en argent, il (allait préalablement mieux approfondir son étendue , ^oq résultat, et mieux connaître la situation réelle d^ besoins et des ressources de l'État.
Mais ce qui prouva surtout Taigreur et Tirriitation des^prits, ce furent les violens reproches adressés par Tarchevèque de Narbonne, au nom du clergé, et par plusieurs bureaux de l'as^ semblée, au ccmlrôleur général, relativement à un passage de f un de ses discours, dans le^ quel ce ministre, toujours porté à croire oe qu'il désirait, s'était hasardé à dire que les notables étaient d'accord avec lui, quant au fond» sur presque toutes les parties de ses plans et de ses projets. •
Les princes de Gonti , de Bcauvau , et les plus inflàens personnages, joignaient leurs reproches à ceux de l'archevêque. Les séances devenaient orageuses; rien n^vaneait; le mécon*lentement du peuple se réveillait; le dèrgé s'indignait; les parlemens s'irritaient; des pamphlets licencieux, n'épai^nant pa» même la personne du monarque, disaient : « Le r^ est en-
ou SOnVETfIRS. ^I^
» d<Mrini; le contrôleur général, convulsionnai re; » ta noblesse, apathique; le clergé, attaqué de » la fièvre continue ; le peuple , à Tagodie. »
Aux éciaircissemens multipliés fournis par M. de Calonne, on opposait les réponses les plus ironiques et les propositions les plus diverses. Lésévéques demandaient l'assemblée dû clergé. M* de La Fayette osa imiter l'exemple donné par M. de Malesherbes quelques années auparavant., et demanda la convocation des étatsgénéraux; sa proposition ne cai!ksa qu'un gnsmd ëtonnement : on était loin ^e penser que la réalisation de ce voeu hardi serait si prochaine.
Une correspondance très aigre entre M. Necker et M. de Galonné devint publique, et leurs accusations réciproques accrurent la fermentation des esprits.
Le contrôleur général soutint ainsi une pé-^nible lutte qui dura deux mois; mais enfin le roi , étant assailli perpétuellement de plaintes qui s'élevaient de tous côtés, et venant d'être privé , par la mort de H. de Vergennes , d'un conseiller sage et ferme, céda, non sans regret, au vœu public.
Lo 8 avril 1787, M. de Galonné et le garde des sceaux Miroménil (Virent renvoyés ; on
3aO MÉMOIRES
donna les finances à M. de Fourqueux, et les sceaux à M. de Lamoignon. M. de Galonné, quoique regretté par le roi , fut exile en Lorraine, et M. Necker/à vingt lieues de Paris.
Le nouveau ministre des finances , trop faible pour tenir le gouvernail dans un temps si orageux, se vit promptement repiplacé par M. de Villedeuil, qui n'obtint pas plus de succès; ejifin le crédit de la reine fit donner à Tarchevéque de Toulouse, depuis archevêque de Sens , la place de chef du conseil des finances , titre créé pour ne pas blesser Tamour- propre des autres ministres.
L'assemblée des notables se sépara le 28 mai. Son opposition constante laissait le gouvernement dans une situation bien plus critique que celle qui l'avait déterminé à la convoquer. La syppression des corvées, un nouvel impôt sur le timbre, et la création des assemblées provinciales, étaient la seule partie des projets du ministère que les notables eussent adoptée.
Le jour de sa dernière sé^^nçe, M. de Lamoignon s'efforça vainement de ranimer la confiance publique par une exposition vraie des sentimens du roi. cr Avant le règne de ce prince, » disait -il , on pouvait justement reprocher au
ou SOUVEVIRS. 321
M pouvoir royal de grands empiétement , tels 9) que l'abolition des états -gënéraulL et des as-* » semblées de notables. Aujourd'hui, quelle )i différence I L'amour du roi pour son peuple M l'élève au «- dessus <l'un vaiii orgueil ; c'est le M monarque lui-même qui vient au devant de ce M peuple , et qui veut rassembler, consulter les M assemblées pix)vincialei pour connaître lé vœu M national y afin de pouvoir, avec son appui, H remplir tou.s ses engagemens et réformer tous M les abus, m
Inutiles paroles! Tesprit de résistance était devenu universel ; le clergé refusait constam-f iuent d'aliéner une partie de ses biens pour payer ses propres dettes ; l'impôt du timbre, présenté AU parlement, éprouva la plus forte opposition , et provoqua les plus vives remontrances.
Ce corps demanda les mêmes communications qui avaient été faites aux notables, cr S'il est M vrai, disaient ces magistrats, que les peuples a doivent être convaincus de la justice d'une jt) loi dès qu'elle est enregistrée, il n'est pas A moins indispensable que le parlement soit D frappé auparavant de cette conviction, qui ne >i doit pas seukmient suivre la vérification , mais » la déterminer. »