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val, et que cette cKversion favoriserait les armes de la Suède et de la Porte.
Catherine céda, prit le parti de la modération, et, dans le dessein de dissiper les fausses alarmes répandues en Pologne par les Prussiens, elle affecta une assez grande indifférence sur les changemens opérée dans la constitution polonaise ; seulement elle persista à garder ses troupes dans l'Ukraine, pour ne point compromettre la sûreté de Tarmée du maréchal Romànzoff.
Sur ces entrefaites , le prince Polemkin revint à Pétersbourg : la prise d'Oczakoff semblait avoir fait oublier à l'impératrice ses justes et nombreux motifs de mécontentement contre lui; satisfaite de son triomphe, elle lui pardonna sa paresse. Tous ceux qui avaient le plus murmuré contre sa négligence , furent les plus empressés à lui rendre de serviles hommages.
On lui avait dit que je m'étais rangé au nombre de ses détracteurs, et il s'en plaignit à moi, dès qu'il me vit. a Le mot de détracteur est trop » fort, lui répondis -je; cependant ce qu'on » vous a dit n'est pas dénué de tout fondement : » j'ai eu peine à comprendre , par quelle oon- » fiance imprudente, vous aviez dégarni de » troupes le nord de l'empire, que le roi de *
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N Suède aurait trouvé ouvert ^ s'il eût été plus M prompt et plus hardi. Il tne semblait aussi ^ » que vous aviez laissé bien du temps aux Turcs » pour mettre en état de défense OczakofT, que }) l'ingénieur Lafitte regardait comme incapan ble' de résister à' une vive attaque , et à cet >i égard vos amis les princes de Ligne et de Nas* » sau partageaient mon opinion et mon impa* » tience. » -
cr Je n'ai rien à dire, répliqua le prince , M relativement à la Suéde/ si ce n'est qu'un M homme raisonnable ne pouvait prévoir une I) guerre sans cause, et une témérité pareille à M cette de Gustave III ; mais, quant à Ocza- M koff, vous vous êtes trompé : rien ne nous » annonçait une agression de la part des Turcs ; M c'étaient eux qui redoutaient la nôtre. Il m'a >i fallu distribuer mes troupes sur une ligne de >> cinq cents lieues , et faire traverser des dé- » serts à une multitude de voitures chargées de » vivres ei de nuinitions. Je crois qu'en peu de » temps, j'ai fait tout ce qu'on pouvait faire. >>
f< C'est à mon tour, lui dis-je alors en riant, M à vous accuser : je sais d'assez bonne source M que vous êtes devenu bien froid sur notre » quadruple alliance , à laquelle vous parais-
)) siez attacher un si grand prix. On assure » même, qu'oubliant toutes les intrigues de » l'Angleterre et de la Prusse contre vous, vous » êtes disposé à vous rapprocher d'elles , et à » plaider leur cause auprès de l'impératrice; » en un mot , que vous êtes prêt à tendre la » main à vos ennemis et à tourner le dos à vos » amis. »
« Pourquoi pas? reprit- il sur le même ton. » Un diplomate comme vous devrait -il s'en » étonner ! Lorsque j'ai vu ériger le royaume >) de France en archevêché, un prélat renvoyer M du conseil deux maréchaux de France , et >i laisser tranquillement les Anglais et les Prus- V siens vous enlever la Hollande sans coup fé- *) rir, j'avoue que je me suis permis une plai- M santerié : j'ai dit que j'aurais bien conseillé » à ma souveraine de s'allier avec Liouis le » Gros , Louis le Jeune , saint Louis , l'habile » Louis XI , le sage Louis XII , Louis le Grand , » même avec Louis le Bien-Aimé, mais non pas » . avec Louis le Suffragant. »
« Il est vrai, lui répondis -je en riant, que » les rois de France ont parfois nommé minis- » très, des évêques et des cardinaux i mais je » ne crois pas quSls aient jamais élevé au mi-
» uistére , un général qui ait souvent montré » l'envie de se faire moii^e. »
Cet entretien épigrajnmatique , dont je ne jugeai pas nécessaire de rendre compte à ma cour, finit gaiment et amicalement , comme il avait commencé.
Mais ce qui est certain , c'est que ce prince , ne comptant plus sur notre force, avait réellement changé de système : aussi depuis ce moment, restant avec tnoi dans les mêmes rapports d'amitié personnelle , il ne me montra plus de confiance politique , et se rapprocha au contraire assez ouvertement des ministres d'Angle* terre et de Prusse.
Un jour, ayant beaucoup de monde chez lui , son humeur contre la France le porta à me faire une assez mauvaise plaisanterie , mais qui ne tourna pas trop à son avantage.
Autrefois on trouvait en Europe, dans toutes les cour^ et chez tous les jgrands , des fous dont beaucoup d'ambitieux pouvaient envier le bonheur et la fortune ; ils avaient le privilège rare de dire des vérités impunément : c'est peut-être le danger de ce droit, qui en a fait tomber lamode.
Or, on voyait encore en Russie quelques seigneurs qui avaient conservé l'usage d'entre-
tenir près d'eux cette sorte de boufibns favoris. Le prince Potemkin en avait un nommé Mosse : il était original, assez instruit, et, au milieu de ses facéties, il lui échappait souvent des traits aussi caustiques que hardis.
Le prince jouait aux échecs avec moi, en présence de plusieurs officiers et d'un assez grand nombre de personnes de la cour; voulant, pour se divertir, m'embarrasser, il appela son fou et lui dit : « Je voudrais savoir ce que » tu penses des nouvelles que nous recevons de w Paris î on y va convoquer les états-généraux r du royaume; parie et dis-nous ce qui en ré- » sultera. »
Mosse alors, sans se faire prier, se mit à parler, à pérorer, à déclamer pendant ua quart d'heure avec une extrême volubilité , développante loisir son indigeste et comique érudition, confondant les faits, les règnes, les dates, les Albigeois, les protestans , les jansénis^^ mais citant des anecdotes vraies , et faisant xle tout son discours, un tableau grotesque et satirique, qui présentait en ridicule notre cour, notre clergé, nos parlemens, notre noblesse et notre caractère national : la conclusion de toutes ces épigrammes, était la prédiction d'un boule-
ou SOUVENIHS. 4^5
versement général et d'une folie universelle , qui gagneraient l'Europe , à moins qu'on ne mit à la tête des affaires des sages comme lui , à la place des fous qui les gouvernaient.
Pendant cette b^ie sortie contre la France , les assistans me regardaient malignement, et le prince riait sous cape de l'embarras où il me jetait I en me faisant entendre tant de sottises contre mon pays, et en me compromettant avec un fou.
Cependant je ne perdis pas la tète, et je «voulus prendre ma revanche. Je n'ignorais pas à quel point on était alors forcé , à Pétersbourg, d'être silencieux et circonspect sur la politique et sur les opérations du gouvernement , qui ne souffrait pas qu'on en parlât.
Au lieu de me fâcher contre le harangueur, je lui dis : « Mon cher Mosse, vous êtes un sa-* M vanthomme ; mais , depuis vingt ans , vous n'a- » vez pas vu la France , et votre mémoire , bien a que prodigieuse, vous trompe; car vous venez i> de faire un rude mélange d'erreurs et de vé- » rites; mais, pourtant , votre beau discoui^s D me fait croire que vous seriez bien autrement » éloquent et intéressant , si vous vouliez nous » parler de la Russie, que vous connaissez bien
» mieux ^ et de la guerre qu'elle soutient à pré- » sent contre la Turquie. »
A ces mots y le prince Potemkin fronça le sourcil y et fit au fou un geste menaçant; mais l'intrépide Mosse, qui était «n train, et que les éloges encourageaient y prit la parole avec feu, et ménagea encore moins la Russie que la France. Il s'étendit avec complaisance sur les inconvéniens de l'esclavage du peuple, du despotisme de la cour, sur l'incomplet de l'armée, le vide du trésor, le discrédit de la banque. i< Que penser enfin, dit-il, d'un gouvernement » qui voit ses affaires en si piteux état, et qui » va dépenser tant d'ai^ent et tant d'hommes, » pour acquérir quelques déserts et gagner la w peste? Pourquoi veut-on se ruiner, se saigner yy à ce point , et armer peut-être toute l'Europe ? » Vous ne le devinez pas; je vais vous le dire : » c'est pour amuser un grand prince ici pré- » sent, qui s'ennuie, et pour lui donner le plai- » sir d'ajouter le grand cordon de Saint-Georges » aux trente ou quarante cordons dont il est » déjà bariolé, et qui ne lui suffisent pas. »
A ce trait, je me mets à rire aux éclats, les assistans s'étouffent pour ne pas m'imiXer, et le prince Potemkin , furieux , renverse la table,' et
ou SOUVENIRS. 4^7
jette les échecs à la tête de Mosse qui s'enfuit. Alors je représentai au prince que nous serions tous deux moins sages que Mosse, si nous nous fâchions de sa folie , et la soirée se termina fort gaiment..
J'avais trop développé dans mes dépêches tous les inconvéniens de l'incertitude où l'on me laissait y pour qu'on difiPéràt plus long-temps de prendre un parti. M. de Montmorin m'y parut déterminé. « Vous nous avez fait connaître com- » piétementy m'écrivait-il, les dispositions de » l'impératrice sur l'alliance projetée, en sorte » qu'il ne nous reste rien à désirer pour former » un plan définitif sur tous ces objets. Le travail » est fait et depuis plusieurs jours entre les » mains du roi. Je ne tarderai pas à vous expé- )) dier un courrier, qui vous portera les derniers » ordres de sa majesté. Avertissez la Russie » que la Hollande veut armer une escadre pour » la joindre à la flotte suédoise ; nous en avons » l'avis secret. »
Cette dépêche donna au ministère russe et au comte Cobentzel, ainsi qu'à moi, une lueur d'espérance; ce fut la dernière.
L'impératrice manifestait une assez vive humeur contre nous : elle savait que nous avions
consenti à payer au roi de Suéde quelques subsides arriérés ; elle s'étonnait du silence de l'Espagne et du nôtre relativement à la Prusse , c< que nous aurions du , disait-elle , contenir et » intimider, en la menaçant de nos armes, si cUq » contiuuait à mettre l'Europe en danger par » ses vues d'agrandissement en Pologne. » Cette princesse croyait aussi que nous aurions pu tenir à la Porte un langage plus ferme pour accélérer la paix. On voit, paria, combien notre situation intérieure et les embarras de notre gouvernement étaient peu connus en Russie.
La Suède dans ce moment commençait à don* ner de vives inquiétudes à Catherine : on avait espéré qu'une nouvelle diète serait animée de l'esprit de mécontentement qui venait d'éclater dans l'armée suédoise» D'ailleurs Gustave , attaqué par les troupes du roi de Danemarck, déjà débarquées sur le territoire suédois , pouvait difficilement résister à ce nouvel ennemi : ainsi tout paraissait se réunir pour forcer ce prince à poser les armes, et à souscrire aux conditions que lui dicteraient ses voisins et ses propres sujets.
Mais il en fut tout autrement ; le roi de Suéde sut trouver, dans son esprit et dans son courage, des ressources proportionnées à la grandeur des
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périls qui le menaçaient : déjà le prince Charles de Hesse, général de l'armée danoise , étant entré en Suède par la Norwége^ avait surpris un poste de huit cents hommes; il s'était rendu maitre^ en quinze jours ^ de tout le pays situé entre Âmal et Wenersborg , et s'avançait vers Gothembourg.
Gustave alors n'avait prés de lui que deux mille hommes nécessaires à la défense de Stockholm. Ijcs Danois ne rencontraient d'autres obstacles , que quelques faibles corps d'une garde bourgeoise récemment oi^ganisée. Le roi vivait so* lîtairement à Haga; là, on le pressait de con-* voquer une diète. Un grand parti s'agitait à Stockholm, pour seconder les intrigues des armées de Finla&de révoltées.
Dans cet instant critique, Gustave III se rappelle que Gustave -Wasa avait trouvé, dans les mines et dans les cavernes de la Dalécarlie, un asile, d'où il sortit peu de temps après pour délivrer la Suède de ses enneniis. Le roi , bien inspiré, imite ce grand exemple; il part inopinément et arrive à Mora, la plus populeuse paroisse de ce pays. Il y est accueilli avec des transports de joie , convoque dans une plaine les Dalécarliens, assiste avec eux au service divin, monte
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sur la même pierre d'où Gustave -Wasa avait harangué ce même peuple ; il lui adresse des paroles nobles, héroïques, entraînantes. Tous ceux qui Técoutent, sont comme électrisés par son éloquence; tous lui prêtent serment de fidélité ; tous courent aux armes pour marcher contre l'ennemi.
Dans toutes les autres parties de cette contrée, qu'il parcouj^t rapidement, il rencontre le même zèle et la même loyauté : ainsi ce roi , pressé par de puissans voisins , abandonné par des troupes rebelles , chercha et trouva des secours et une dernière ressource parmi de simples et braves paysans.
Les Dalécarliens voulaient lui former une garde de six mille jeunes volontaires. « Tant » que je serai au milieu de vous, dit le roi, » je n'aurai point besoin de garde ; mais j'ac- » cepte vos offres pour voler avec vous à la dé- » fense de la patrie. »
Les provinces voisines imitent l'exemple de la Dalécarlie : de toutes parts on s'arme, ou s'organise; mais Gustave apprend que le duc Charles de Hesse se croit au moment de se voir maître de Gothembourg, parce que le gouverneur de la ville , intimidé ou séduit , propose
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aux habîtans^ dès la première sommation ^ de capituler, pour éviter le malheur de vo^leurs maisons réduites en cendres.
Aussitôt Gustave , bravant le danger d'être enlevé par l'ennemi, se déguise, parcourt seul, à cheval, vingt milles dans un jour, entre le soir dans Gothembourg sans être reconnu, et se rend dlatns la maison du commandant pour y prendre quelques instans de repos. Il trouve cette maison vide, point de lit, point de meubles : le prudent gouverneur avait déjà mis tous ses effets en sûreté.
Le lendemain , au point du jour, le roi convoque le conseil de la ville et toute la bourgeoisie. « Ne redoutez , leur dit-il , ni l'ennemi » ni l'assaut; secondez mes efforts : je vaincrai » avec vous , et je sacrifierai cent fois ma vie » pour consei*ver à la Suède Gothembourg, le » plus riche joyau de ma couronne, w
Ses paroles et son exemple enhardissent les plus timides : on prend tous les chevaux, on rassemble toutes les armes , on travaille sans relâche aux fortifications; il n'existait pas une batterie sur les remparts ; on en construit , on y place des canons : en peu de jours la place est en état de défehse.
46a MEMOIRES
L'armée danoise aiTÎve sous les murs : Taîde de C^p du prince de Hesse, chargé par lui d'un message menaçant pour le gouverneur, est întitKluit, et montre la plus grande surprise f lorsque , au lieu de ce commandant y il voii le roi^ qui lui déclare qu'avant de rtndre la ville ^ il la laissera réduire en un monceau de décombres. Les Danois apprennent qu'il n'est plus question de surprendre un pays sans défense, mais d'y soutenir une guerre opiniâtre.
Cependant la marine danoise se réunissait i la marine russe; de tous côtés, sur terre et sur mer, Gustave était menacé, attaqué, pressé par des forces supérieures : sa ruine semblait inévitable. Il n'espérait plus que sauver sa gloire, el s'ensevelir, avec ses fidèles Dalécarliens, sous les ruines de la patrie : sa fermeté fit son salut.
On méprise, on abandonne l^s princes faibles; on admire, on soutient les rois courageux : l'Angleterre et la Prusse ne voulurent point permettre aux ennemis de Gustave de l'écraser. Ils demandèrent au Danemarck de rappeler ses troupes. Le ministre anglais EUiot déclara au gouvernement danois que , s'il n'évacuait pa^ la Suéde, une flotte anglaise bombarderait Copenhague.
ou SOTJVElfIRS. 463
On conclut d'abord un armisiice, pendant lequel ia faible garnison de Gothembourg reçut ua renfort de six mille hommes : on y remarquait les Dalécarliens^ armés de faulx, d'arquebuses et de hallebardes; ils portaient une jaquette Doire, et attachaient à leur bras droit une bande de toile blanche. On en composa trois régimens.
L'armistice fut prolongé ; les DancHs' se retirèrent ; on négocia : le Dauemarck conclut la paix. Ainsi Gustave eut un ennemi de moins ; mais il lui en restait deux redoutables , au de-* hors laiftussie^ au dedans le parti aristocratique.
L'armée rebelle était toujours en état de trêve avec les Russes. Les officiers insurgés espéraient, ainsi que l'impératrice , avec laquelle ils traitaient, que la diété forcerait le roi à demander la paix, et à changer la forme de son gouvernement.
Mais Gustave dissipa bientôt ces chiméri-ques espérances : tout à coup il reparaît dans sa capitale ; le peuple le reçoit en triomphe. Ce prince était résolu de tenter un coup décisif pour abattre ses adversaires les plus dangereux.
Déjà, lorsqu'il était encore à Gothembourg, il avait convoqué la diète ; elle se réunit dans
la capitale. Le roi &'y monlre , rassemble les quatre ordres en cour pléniére , leur exposi^ la situation de la Suéde , ses relations avec ies puissances de l'Europe , leur déclare qu'il veut^ comme eux, la paix , mais une paix honorable^ et qu'il ne coanait qu'un moyen pour l'obtenir, celui de continuer la guerre avec énergie; enfin il prie les quatre ordres d'élire un comité secret de trente membres , avec lequel il puisse délibérer sur les intérêts de la patrie.
Le clergé, les paysans, la plus grande partie de la bourgeoisie, se prononçaient ou vmement pour le roi et pour la continuation de la guerre; ils étaient tous d'accord sur le choix de leurs députés. La noblesse seule cherchait à multiplier les difficultés, à prolonger les délais, à entraver toutes les résolutions; par sa conduite, elle irrite les trois autres ordres et lasse la patience de Gustave.
Ce monarque avait tout disposé pour un coup d'État : des troupes réunies et exercées étaient prêtes à entrer dans Stockholm au moindre signe. Le roi convoque tous les membres de la diète dans la grande salle de son palais. Il remercie publiquement les trois ordres du clergé, de la bourgeoisie et des paysans, de leur affec-
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lion pour lui^ du zèle avec lequel ils Font soutenu et de leur dévouement à h. patrie, ce Mais » vous y chevaliers et nobles, dit-il^ vous qui » devriez , par votre exemple , éclairer les aun très, vous êtes sourds à la voix de la patrie; #> vous n'écoutez que celle de vos passions, m
Après avoir prolongé cette harangue assez violente contre ses adversaires , s'adressant à toute la diète , il termina ainsi son discours : u Je ne peux ni ne dois consentir que , par des n délais perpétuels , les nobles favorisent les >i projets de Tennemi. Il faut d'abord qu'on » m'assiste ; que nos troupes de terre et de mer tè soient habillées, armées, soldées; ou bien, je » le déclare d'avance^, si nos côtes sont rava- >» gées , si la Finlande est dévastée par le fer et n par le feu , si cette capitale même est exposée » aux attaques des ennemis, nul ne pourra me » le reprocher.
» Ceux-là seuls sont coupaUes qui^ plutôt »'que de renoncer à leur désir de gouverner le » royaume, et à leurs projets de vengeance con- » tre moi , consentiraient à voir l'étranger à » Stockholm^ et un ministre russe me dicter » d'impérieuses lois. Us espèrent qu'en multi- » pliant les obstacles et les retards, ils me for-
» ceront à conclure une paix déshonorante ; n mais cette mlin séchera avant que je signe ») aucun acte humiliant pour la patrie. J'ai- )) merais mieux qu'on arrachât de ma tête et » qu'on écrasât sur mon front cette couronne^ » qui fut celle de Gustave -Adolphe; car si je » ne peux la porter avec le même éclat que lui, M je veux au moins la laisser sans aucune tache » à mes successeurs. »
Il leva ensuite la séance , après avoir ordonné à l'ordre de la noblesse de délibérer sur la réparation qu'exigeait le grand - maréchal , pour une offense dont il s'était plaint.
Plus les trois autres ordres montraient d'aUachement au roi , plus les resseritimens et l'opposition des nobles s'aigrissaient. Les bourgeois, les paysans, envoyèrent une députation au monarque f et le prièrent d'employer tous les moyens qu'il jugerait nécessaires, pour mettre enfin la diète en activité : c'était ce que Gustave avait voulu.
Certaia alors de la majorité des suffrages, il fait arrêter par sa garde trente des principaux orateurs de la noblesse, qui furent conduits dans les prisons d'État de Friddrichschoff. En même temps on se saisit des commandans et
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officiers* de rarmée de Finlande, qui avaient négocié avec la Russie , et le roi les traduisit devant un conseil de guei*re.
Gustave, profitant, pour étendre son pouvoir, du succès de ce coup d'autorité, rédigea, avec les trois derniers ordres , un nouvel acte constitutionnel , qu'il nonuna acte d'union et de su* reté. Son double but était de fortifier Tautofité royale, et d'affaiblir la noblesse , en abolissant la plus grande partie de ses privilèges ; il établissait ainsi, dans une monarchie, l'égalité démocratique, pour empêcher le retour d'une tyrannie aristocratique.
Un seul passage de son discours suffira pour expliquer parfaitement sa pensée, a Un peuple M également libre , disait - il , né dans un seul » et même pays , cultivant un seul et même sol, M soumis aux mêmes lois, reconnaissant un seul H et même Dieu , ne doit pas être partagé de » sentimens sur des droits que tous les citoyens n paraissent également autorisés à réclamer. » L'article i*' de cet acte reconnaissaà le pou-voir héréditaire du roi, avec le. droit de veiller a la sûreté du royaume ^ de commencer la guerre y de faire la paix y de conclure des traités y de nommer aux charges et défaire grâce.
L'article 2 admettait des bourgeois dans le tribunal suprême du roi*
L'article 3 permettait aux roturiers d'acheter des terres nobles; ce car (ce sont le« termes de » Tac te ) Pëgalité , aux yeux des Suédois, fut » toujours de s'élever et non de rabaisser ses » sentimens : une nation également libre doit n avoir des droits égaux. »
L'article 4 attribuait eocclusiuement à F ordre équestre les charges de cour.
Les articles 5 et 6 laissaient aux états la dis-
cussion des subsides et des propositions royales*
Les autres articles confirmaient toutes les dis^
positions de 1772 qui n'étaient point contraires
au présent acte.
Cet acte devint l'objet des délibérations de la diète. La noblesse seule refusa de l'accqiter. Après trois semaines de vives discussions et trente -trois harangues violentes des opposans, l'ordre de la noblesse rejeta unanimement l'acte proposé.
Pour (terniëre ressource, le roi déclara que le maréchal des états, comte de Lowenhaupt, était non-seulement autorisé, mais même. obligé de signer, au nom de la diète et de son ordre , l'acte constitutionnel voté par la pluralité des
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membres des états : te inarécbal obéit. La no* blesse protesta, et réclama même la protection du roi de Prusse, pour obtenir, par son appui, quelques modifications.
Enfin le roi se décida à un moyen extrême; Le 27 avril 1788, il se rendit, sans suite et sans gardes, à l'assemblée de Tordre équestre.. Son apparition subite déccmcerta les membres les plus hardis. Les autres furent entraînés à la soumission par un discours touchant et sévère de Gustave , sur Turgence des circonstances et le péril auquel la patrie se voyait exposée. Enfin Tordre de la noblesse céda : il fit enregistrer son accession à Tac te déjà consenti par les trois autres. Le roi revint dans son palais, au milieu des acclamations et des cris de joie de la multitude.
Le même jour, un héraut proclama le résultat de cette délibération , l'acceptation de l'acte constitutionnel, la clôture de la diète et l'élargissement des prisonniers d'État.
Les armées suivirent la même impulsion, rentrèrent dans le devoir, jurèrent obéissance à l'acte d'union et de sûreté, et le cri de guerre contre la Russie retentit de nouveau dans toute kl Suède.
Cette victeire politique de Gustave sur la rébellion , et par malheur aussi sur. les lois fondamentales et sur la liberté nationale ^ lui rendit^ pour l'instant^ les moyens de combattre et de terminer la guerre avec honneur; mais les resscntimens des nobles survécurent à leur défaite^ et la fatale catastrophe qui termina les jours du roi de Suède ^ ne prouva que trop^ dans la suite, à quel degré de violence peut se porter la haine d'une oligarchie long-temps comprimée.
Ce fut pourtant ce même Gustave , enaemi dans son pays des privilèges de Taristocratie , qui f peu de temps avant sa fin tragique , voulut se placer chevaleresquement^ en suivant la direction de Catherine II ^ à la tète des nobles émigrés français^ pour combattre la constitution royale et démocratique de 1791.
On conçoit sans peine combien l'impératrice fut irritée, en voyant l'Angleterre et la Prusse délivrer le roi de Suède du péril dont le menaçait la diversion danoise^ et lui donner les moyens de maîtriser la diète, de ramener les armées rebelles à la soumission et de prolonger la guerre. Ds^is ce moment nous pouvions obtenir de cette princesse tout ce que nous aurions
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exigé d'elle, pourvu que la quadruple alliance se conclût.
Je profitai de la circonstance; j'insistai sur la proposition que gavais déjà faite , de négocier avec les Turcs , et de convenir avec eux d'une trêve. On consentit à tout, et Catherine , déclarant qu'elle ne voulait d'autre médiation que la nôtre et celle de l'Espagne, ordonna au vicechancelier Ostermann d'entrer en correspond dance avec M. de Choiseul.
Le ministre russe fut chargé d'insister d'abord sur Télargissement de M. de Bulgakoff, et d'autoriser notre ambassadeur à négocier avec la Porte un armistice de six mois.
En même temps l'impératrice annonçait que le prince Potemkin allait prendre le commandement de ses deux armées dans le midi, et qu'il partirait muni de ses pleins pouvoirs pour traiter de la paix. Le maréchal Romanzoff, las des contrariétés qu'il éprouvait, avait demandé sa retraite.
Ce fut à l'instant où je venais de remplir, avec tant de succès, le vœu de ma cour relativement à la paix et àlamédiation, que je reçus de Versailles les instructions définitives qui m'étaient annoncées: elles étaient datées du 19 mars 1789.
ce Le roi, me disait M.deMontmorin, voyant » que la cour d'Espagne ne veut pas entrer » dans la quadruple alliance , et se borne au }} maintien des traités qui Tobligent, en cas de » guerre, à nous secourir contre les Anglais, }} a fait de nouvelles réflexions sur l'état acn tuel de l'Europe. Sa majesté a pensé qu'une » alliance contractée avec la Russie nous brouil- >» lerait probablement avec la Porte, à moins M qu'elle ne fût tenue très secrète, et, dans ce hè cas , elle ne produirait pas l'effet désiré , ce- » lui d'imposer à la ligue anglo-prussienne.
M Ce qui est essentiel, c'est d'agir activement M comme médiateur, et d'accélérer la paix; car, » cette paix étant conclue , la quadruple alliance a ne serait plus nécessaire. Il répugne toujours M au roi de garantir l'intégrité de la Folc^ne, » d'un pays où , depuis plusieurs années , sa » majesté n'exerce aucune influence; ce serait >» s'exposer, sans nécessité, aux chances d'une i» guerre lointaine.
» D'ailleurs, on va rassembler le^états-gé- » néraux , dans le dessein de faire disparaître la » difi^érence qui existe entre nos revenus et nos M dépenses : ce ne sera qu'après avoir atteint » ce but que le roi aura acquis la certitude de
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» remplir ses anciens engagemens^ Jusque-là il » ne peut se résoudre à en contracter de nou- » veaux*
» Quoiqu'il doive compter sur l'amour de ses 1) sujets et sur l'immensité des ressources na* » tionales , il ne trouverait pas sage d'efFrayer » les esprits par la perspective d'une guerre » imminente. La France, une fois rassurée , re- » prendra sa force, sa puissance, et deviendra M une alliée vraiment utile : voilà les motifs » d'un retard nécessaire. Sa majesté est persuah dée que l'impératrice appréciera leur solidité » et rendra justice à la franchise de sa conduite.
» Au reste , le roi persiste à vouloir arrêter n les bases d'une union projetée , sauf à ne la M revêtir des formes qui doivent la consacrer^ M qu'à l'époque à laquelle les inconvéniens qu'on » vient de développer n'existeront plus. Cette » époque serait celle de la paix entre les deux n cours impériales et la Porte , et celle de la » solution complète des affaires intérieures de » la France , à l'issue des états-généraux. »
Telles étaient en substance ces instructions si long- temps attendues, et qu'on m'autorisait 'à communiquer au ministère russe. M 4 de Montmorin y joignait un projet de traité, rédigé par
lui y et y dans une lettre écrite de sa main, il me mandait u que le conseil avait été unanime sur » l'utilité de l'alliance, mais que la délicatesse » du roi ne lui.permettait pas de signer un pa- » reil traité avec la Russie , tant qu'elle serait I) en guerre avec les Turcs, h
Je me conformai avec exactitude aux ordres inattendus que je recevais, et je cherchai de mon mieux à calmer l'humeur que ce changement de dispositions donna au ministère russe. Je ne dissimulai point à M. de Montmorin combien ma mission devenait délicate et pénible, cf Comment, lui disais-je, soutenir notre cré- » dit, quand nous avouons notre impuissance ac- » tuelle? Comment faire désirer notre alliance, » lorsque nous la différons jusqu'au moment de » la paix avec les Turcs, c'est-à-dire au mo* >i ment où l'impératrice croira n'avoir plus be- » soin de notre appui ? Comment empêcher le » rapprochement de la Russie avec l'Angle- » terre, lorsque cette puissance, qui lui a été » si utile comme amie, et qui lui fait tant de M mal comme ennemie, lui promet, en cas de M réconciliation, la paix la plus avantageuse? » Enfin je dois, pour ma responsabilité, soumet- M tre de nouveau à sa majesté une observation
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» importante : quand je parviendrais^ ce qui ».me parait impossible, à conclure un jour le 1) traité projeté avec l'impératrice, comme alors » sa position sera changée, elle ne voudra ja- >i mais, dans le cas où nous serions en guerre » avec l'Angleterre, consentira fermer ses ports n aux Anglais en notre faveur, et c'était le prin- » cipal avantage que j'eavisageais dans cette » alliance.
» Les ministres russes , comme je l'avais . M prévu, éclatent en plaintes améres : ils nous M reprochent notre traité de commerce; ils lui » attribuent tous les embarras que suscitent à » la Russie l'Angleterre et la Prusse. Il est évi- }) dent que leur système va changer; déjà l'im- >i pératrice traite avec plus de bienveillauce }) M. Whilworlh, ministre anglais.
» J'ai obtenu, disais-je encore à M. de Mont- M morin , j'ai obtenu de la Russie , jusqu'à pré- I» sent , tout ce que le roi m'a chargé de lui » demander pendant cinq années : confiance , » traité de commerce, inQuence, alliance, mé- » diation. Le comte Ostermann a remis dans » les mains de M. de Choiseul tous les soins et H tout l'honneur de lapacification. Nos troubles M intérieurs affaiblissaient nos moyens; cepen*
» daDt notre cour a soutenu ici tout son crédit » et toute sa dignité.
n Je vais redoubler d'activité pour conserver » quelques faibles parties de cette position; >i mais , si la scène change , j'espère que la M bonté du roi et la bienveillance du conseil n n'attribueront cette révolution qu'aux cir^ » constances^ qu'il ne sera pas en mon pouvoir » de forcer. »
Dans les premiers jours du mois de mai, un courrier de Vienne apporta à l'impératrice des dépêches qui lui causèrent uae vive inquiétude : on lui mandait que l'empereur Joseph venait de recevoir ses sacrémeus. Cette princesse ' fut tellement affectée, qu'elle en tomba malade. Un second courrier la rassura en lui apprenant que la vie de ce monarque était, pour le moment, hors de danger.
A cette époque, Catherine II éprouvait des contrariétés de tous genres : la flotte du roi de Suède, favorisée par un coup de vent, é(ait débloquée. Le roi de Suède , délivré des Danois, triomphant de l'opposition dans la diète, se retrouvait ârla tête d'une armée soumise, et animée du désir d'expier sa rébellion par des victoire^.^ M. de Choiseul, dont la position de-
ou souYENiRS. 477
venait de plus en plus délicate , m'écrivait que les Anglais et les Prussiens étaient au moment de conclure avec la Porte un traité d'alliance, par lequel ces trois puissances s'engageaient à soutenir la révolution qui s'opérait alors en Pologne, pour la soustraire au joug de la Russie. En même temps la ligue anglo- prussienne invitait Catherine à rompre tout lien avec l'empereur et la France, et à lui confier la médiation de la paix. A cette condition , elle promettait d'assurer à la Russie la cession d'Oczakoff , et à forcer Gustave de poser les armes.
L'impératrice était trop fière pour.se prêter à un rapprochement exigé plutôt que demandé, et qui la forcerait à manquer de foi envers son ancien allié. Mais il me paraissait très probable que , n'étant soutenue ni par l'Espagne ni par nous, elle finirait , ainsi que l'empereur, par se réconcilier avec la ligue aux dépens de la Pologne; car, en politique, presque toujours les querelles des forts se terminent au détriment des faibles.
Je vis à cette époque le pacha d'Oczakoff qu'on avait amené à Pétersbourg : c'était un Turc fort distingué ; car il montrait , dans sa conduite et dans ses paroles, un peu de rai-
son et d'esprit. Je lui demandai s'il ne craindrait pas y après la conclusion de la paix, de retourner dans son pays, a Votre gouvernement , lui » dis -je, est bien rigoureux : on assure qu'il M punit le malheur comme le crime , et que » vous-même vous ne seriez pas à l'abri de sa » sévérité , quoique votre courage et votre vi- » goureuse défense vous aient mérité l'estime » de vos ennemis.. »
« Nos usages ne vous sont pas bien connus , >} me répondit -il; c'est une reddition volon- N taire, et non pas une reddition forcée, qui , » chez nous , rend ^coupable un commandant » de place. J'ai été pris d'assaut; on n'a aucun » reproche à me faire. Mais quand même j'au- >} rais défendu dix ans la ville qui m'était con* » fiée , si. je l'avais rendue par capitulation , ma » tète tomberait. »
w Eh quoi ! repris -je, dans ce cas vous iriez H de vous-même subir cet injuste châtiment? n
« Il le faudrait bien , répliqua le pacha ; on }} ne peut éviter son sort, et chacun doit se ré- » signer aux ordres d' Allah. Vouloir s'y sous- » traire serait à la fois une folie et un crime. » Certes on ne peut pousser plus loin le fatalisme I
L'impératrice fk dans ce temps un voyage à
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Czarskozélo , et me permk de Ty suivre. D'heureuses nouvelles qu'elle reçut lui rendirent sa gaité : l'empereur était en convalescence ; Kamenski venait de battre un corps assez consi*dérable de Turcs , et Michelson avait mis en. déroute une division suédoise; Romanzoff, partageant son armée en trois corps , dirigeait l'un surYassy, l'autre enValaohie^ le troisième vers Bender.
Nous apprîmes bientôt que Kamenski, poursuivant ses avantages y avait attaqué près de Gar latz le pacha Ibrahim, l'avait fait prisonnier et s'était emparé de son camp.
Ce que je prévoyais depuis long-temps arriva : le prince Potemkin et quelques ministres voulaient engager l'impératrice à se rapprocher de l'Angleterre; et, pour y parvenir, ils disaient à cette princesse, que M. de Choiseul avait donné aux Turcs un plan de campagne assez habilement tracé. Us ajoutaient que ce^ ambassadeur, accusant faussement d'intrigues les Anglais et les Prussiens, excitait lui-même les musulmans à continuer la guerre.
Catherine, adoptant trop légèrement cette fable, en parla avec amertume au prince de Nassau, (c La cour de France, lui dit- elle, n'agit
4d0 MéMOIRES
I) pas de bonne foi avec moi , ou ses ordres sont » bien mal exécutés par ses ministres. On m'as- » sure même ( et j'ai eu quelque peine à me le » persuader) que M. de Ségur ne communique .» à mes ministres que des extraits infidèles des » dépêches qu'il reçoit de M. de ChoiseuL Le » roi de France vient de payer des subsides à » Gustave m ; il refuse, sous de vains prétextes, » de conclure la quadruple alliance. Toute cette » conduite politique, loin d'être franche, me » parait presque hostile*
» Je ne veux point faire d'éclat, parce que je » crains peu le mal que la France voudrait me » faire. Cependant je n'aime pas qu'on me croie » dupe de fausses protestations. Je désire donc » que vous , qui devez à présent , je l'espère , être » devenu Russe, vous écriviez confidentielle- » ment à M. de Montmorin, afin de lui faire » entendre que ses refus de conclure le traité » d'alliance, et la conduite de son ambassadeur » à la Forte , ne me permettent plus d'avoir au- » cune confiance en lui. »
Nassau vint, sans tarder, me rendre compte de cet entretien , et je reconnus facilement , dans toutes ces fausses nouvelles, une intrigue du prince Potemkin , qui espérait , par ce
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moyen , éloigner Timpératrice de nous. Il y réussit d'abord. Catherine , revenue à Pétersbourg y cessa de me parler avec sa bienveillance ordinaire ; elle ne m'invita plus aux soirées particulières de l'Ermitage^ et^ lorsque j'y venais avec toute la cour et le corps diplomatique , loin de m'appeler près d'elle, elle affectait de me montrer une froideur extrême, et adressait souvent des paroles obligeantes aux ministres d'Angleterre et de Prusse.
Nos rivaux triomphaient , et tous ceux qui , poili^ régler leur conduite , épiaient constamment les vicissitudes de la faveur, s'éloignaient peu à peu de moi , me regardant comme un ministre disgracié.
J'étais chocpié du succès de ces artificieuses menées , et comme elles pouvaient anéantir promptement l'influence que j'étais parvenu , avec tant de difficulté, à rendre en Russie à la France , je désirais vivement trouver quelques moyens pour déjouer ces manœuvres à la fois ministérielles et anglo- prussiennes.
Sur CCS entrefaites, je reçus une très longue dépêche de M. de Choiseul. Je n'en aurais jamais pu écrire une plus parfaite pour la circonstance. Cet ambassadeur me rendait un compte
détaillé de toute la conduite des miaistres anglais et prussien à Constantinople , et des artifices employés par eux, pour éloigner les Turcs de toute idée de trêve ou de paii. Non -seulerrnent la substance de leurs notes et de leurs mémoires présentés à la Porte, s'y trouvait relatée, mais encore il y avait transcrit les propres et hostiles expressions dont ces ministres s'étaient servis.
S'il m'eût été possible de les /aire connaître à l'impératrice, elle se serait certainement fort irritée, en voyant à quel point on avait voulu la tromper; mais la dépêche de M,, de Choiseul était chiffrée, et j'ai déjà dit qu'on avait prévenu cette princesse contre ma sincérité, en lui faisant croire que je donnais à son ministre une analyse fort peu fidèle des lettres de notre ambassadeur.
Il était cependant urgent pour moi de ne pas laisser échapper une occasion si favorable , qui peut-être ne se retrouverait pas de long-temps. Or, dans cette circonstance, je me déterminai à prendre un parti décisif : il était si nouveau et si hardi , que je ne jugeai pas convenable d'en rendce compte à ma cour. Je n'en instruisis même M. de Montmorin qu'à mon retour en France.
ou SOUTENIRS. 485
Si ce moyen téméraire n'avait pas réussi^ il aurait peut-être paru coupable; car^ par là, je pouvais compromettre la sûreté du chiffre de l'État; et ^ en faisant connaître aujourd'hui une résolution si hasardeuse, je regarde comme un devoir d'avertir les jeunes Français qui doivent entrer dans la diplomatie , de ne point imiter mon exemple. En effet ^ pour risquer une démarche semblable à celle que je me permis alors , il fallait connaître aussi parfaitement , aussi intimement que moi , l'esprit^ J'àme et le caractère du souverain qui m'inspirait une telle confiance : le succès seul pouvait m'absoudre^ et il fut complet.
Je priai le prince de Nassau «de venir chez moi. « Vous voyez, lui dis- je, dans quelle crise » se trouve ici notre crédit , et quels moyens on n a pris pour le renverser. Vous savez aussi que » l'impératrice, que l'on trompe, unit à l'àme M la plus noble, le caractère le plus élevé; rien n de grand, de généreux, de délicat, ne lui est » étranger.
» Apprenez donc le moyen auquel je me dé- >; cide pour l'éclairer sur les intrigues qui » l'as^égent, et pour les déjouer : voici la dépé- »• che de M. de Choiseul que je viens de d^hif-
» frer; les raots sont en interligne sous les chif- » fres. La lecture de cette lettre dissipera tout >) doute sUr notre loyauté et sur les artifices de » nos enpemis; je vais la plier telle quelle est, » et écrire sur Tenvéloppe : Ce n^est point a » V impératrice , c^est a Catlierine que f adresse » cette dépêche. \
» Prenez-la , mon cher prince ; demandez à >i l'impératrice un entretien particulier, et re-* » mettez -lui' de ma part cette lettre. Si cette » princesse vous quitte et sort un moment de » son cabinet^ je l'ai mal connue. Un secrétaire » peut copier quelques lignes ^ la clef du chiffre » estcompromise^^t je deviens coupable. Mais, » si je ne me. suis pas trompé, elle ne sortira » pas , et vous rendra sur-le-champ ma dépê- » che. Partez vite et revenez promptement. »
Nassau m'approuva, courut au palais, et obtint l'audience qu'il demandait. *Dés qu'il fut tête à tète avec l'impératrice , et qu'il eut prononcé mon nom, cette princesse dit avec humeur : (( Que peut me vouloir M. de Ségur ? » Alors, sans répondre, il lui présente tna letfre.
Catherine la prend, marque une vive surprise en lisant l'adresse, ouvre précipitamment l!env*eloppe et commence à lire la dépêche. Dans
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ce moment y le prince de Nassau se retire peu à peu, et feint de vouloir sortir. Aussitôt l'impératrice court à lui , le prend par la main et lui dit : w Ah ! prince, ne sortez point ; je ne I) veux pas que vous me quittiez un seul in- » stant. »
Elle reprend ensuite sa lecture, et, après l'avoir rapidement achevée, repliant la dépêche et la rendant à M. de Nassau , elle lui dit avec* le regard et le ton de voix le plus émus : a Gou- » rez,, prince, courez chez M. de Ségur, etas- » surez-le que jamais de ma vie je n'oublierai » ce noble procédé, cette touchante marque de » son efiime et de sa contiance : j'en suis digne ; » il m'a bien devinée. >>
Je n'attendais pas sans agitation le retour de mon messager, et l'on peut facilement concevoir quelle fut ma satisfaction , lorsqu'il m'in-
forma de l'heureux et prompt résultat de sa mission.
Le lendemain la cour était invitée à l'Ermitage : dès que j'y parus, l'impératrice m'appela, me fit asseoir près d'elle, écouta peu les acteurs, et , pendant la durée du spectacle, s'entretint continuellement et tout bas avec moi.
La surprise se peignait sur les tfails des mi-
nistres; ceux de nos rivaux qui triomphaient la veille y déguisaient mal leur désappointement. La scène venait de changer : dès cet instant l'impératrice redoubla pour moi de faveur et de bienveillance ; elle n'écouta plus qu'avec dédain les insinuations qu'on essaya de répéter contre la bonne foi de notre gouvernement. Malgré les troubles auxquels la France était li- •¥rée, elle conserva en Russie ^ tant que j'y restai, sa dignité, soti influence, et Catherine H me garda si bien le secret sur la marque de confiance que je lui avais donnée, que le prince Potemkin,ni aucun de ses ministres, ne purent découvrir par quel moyen je m'étais- temis si promptement en crédit auprès d'elle.
Comme le caractère ardent du sultan Sélim et l'ambition de Gustave III, ainsi que les conseils hostiles des Anglais et des Prussiens , éloignaient toute probabilité d'une paix prochaine, de part et d'autre on accélérai t les armemenSé Le * prince de Nassau pressait celui de sa flottille à Cronstadt. On lui avait donné l'ordre d'en partir sous trois semaines, avec trente galères, dix chebecs, trois bàtimens portant des canons d^ gros calibre, un grand nombre de chaloupes canonnières et quatorze mille hommes de dé-
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barquement. Cette flottille avait une apparence formidable ; mais elle manquait de pilotes , de marins exercés^ et les troupes n'étaient composées que de recrues.
En informant M. deMontmorin de la tournure défavorable * que prenaient nos négociations , je ne pus m'empécher d^ lui renouveler mes plaintes, ce II est malheureux , lui écrivais-je au » commencement de juin^ que, par notre rap- » prochement avec les cours impériales , ayant » alarmé les Turcs, les Suédois, F Angle terre et I) la Prusse , nous mécontentions à présent Tem* » pereur et l'impératrice par le refus de signer » la quadruple alliance. Il en résulte que nous >» éprouvons tous les inconvéniens de cette al- » liatice sans en recueillir les fruits, qui, dans D d'autres temps, ne seront plus à notre dis- » position. Catherine tient encore à ce projet; » mais elle désire si vivement la paix, que, si » M. de Choiseul n'a pas de prompts et d'inespé- M rés succès, elle acceptera les bons offices des ^» Prussiens et des Anglais, pourvu qu'ils lui » donnent la certitude déterminer la guerre. »
Ma crainte était fondée; car je savais, par une voie secrète et sûre, que le prince Potemkin, avant son départ, avait fait des ouvertures de
rapprochement au minisire d'Angleterre. (* No- » tre projet d'union avec la France , lui avait-il » dit, n'a existé qu'un moment. Les assurances » . données par M. de Ségur nous ont entraînés; » mais bientôt, ouvrant les yeux, nous avons M reconnu , qu'on ne pouvait pas compter sur le » gouvernement français, tandis que mille rap- » ports prouvent l'utilité d'une liaison intime » entre la Russie et l'Angleterre. Le commerce /) des Anglais avec nous est immense; leurs » négocians forment à Pétersbourg une vérita- » ble colonie. Tout indique la nécessité d'un » rapprochement; Les circonstances sontfavora- » blés, et nous devons nous hâter d'en profiter.»
Cependant quelques incidens survenus depuis cet entretien contrariaient le prince Fotemkin, et nourrissaient l'humeur de Catherine contre ses ennemis ouverts ou cachés. Elle apprit qu'un marin suédois, s'étant introduit en secret avec un brûlot dans la rade de Copenhague au milieu des bâtimens d'une escadre russe, avait été surpris , poursuivi et arrêté chez le ministre de Suéde, qui lui avait donné asile.
En môme temps , le cabinet de Londres continuait à menacer de ses armes le Danemarck , s'il persistait, conformément à son traité, à sou-
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tenir ia Russie dans sa guerre contre les Suédois. D*un autre côté^ je fis connaître à rimpératrice une noble démarche de notre gouvernement : il venait de déclarer au cabinet de Londres, qu'il ne souffrirait pas que ses vaisseaux insultassent les cotes et les flottes danoises.
Aussi le ministère russe , satisfait de ce procédé ferme et loyal, me transmit une note officielle beaucoup plus amicale que je ne Tespé* rais : c'était une réponse à la dépêche dilatoire de notre cabinet, relativement à la quadruple alliance; par cette réponse, l'impératrice renouvelait au roi l'assurance du désir qu'elle conservait de s'unir à lui; seulement, au lieu de répondre article par article au contre -projet rédigé par M. deMontmorin, elle disait, qu'avant de les discuter, elle devait préalablement se concerter avec l'empereur, comme nous voulions nous entendre avec le .ror d'Espagne ; c'é-i tait, de part et d'autre, une défaite honnête, une manière polie de suspendre la négociation sans la rompre. *
A cette époque le prince Potemkin , qui cherchait constsunment à nous nuire , interdit à nos vaisseaux marchands l'entrée des ports russes de la mer Noire, sous prétexte de ne point faire
connattre les travaux et les armemens qui s'y faisaient.
Je me plaignis vivement de cette infraction à notre traité de commerce^ et je donnai à ce sujet au cabinet russe un mémoire très étendu , et auquel les ministres ne purent rien répliquer : ils me firent même entendre qu'ils parta* geaient mon opinion ; mais leur crédit luttait en vain contre le crédit de Potemkin , et celuici nous fit attendre long- temps la satisfaction demandée.
Lorsque je renouvelais mes instances ^ Catherine, au lien de répondre directement, se plaignait de l'activité de ses ennemis et de l'inaction de ses amis.
Sa prudence , dans ce moment , remportait un triomphe pénible sur son orgueil : elle venait de retirer ses troupes de Pologne, pour éviter tout prétexte de guerre avec la Prusse; mais, en même temps, elle voulait savoir si elle pouvait compter sur nous, dans le cas où, malgré cette démarche, Frédéric - (îuillaume commencerait les hostilités, comme il l'avait fait espérer, disait-elle, aux Polonais et aux Suédois.
Or, on conçoit bien que je ne pouvais, à cette époque , lui faire qu'une réponse très va-
OD SOt^YENIRS. 4gi
gue : nous étions au mois de juin 178g; de toutes parts y en France, l'autorité royale se voyait menacée ; le déficit s'accroissait ; les étatsgénéraux , loin de s'occupera le combler, étaient divisés en partis.
Naguère on avait vu toutes les classes de l'État réunies contre le pouvoir arbitraire , et contre des abus trop long-temps tolérés ; mais , depuis, la question venait de changer totalement : il ne s'agissait plus seulement d'économie et de liberté, mais d'égalité; il fallait décider si l'on voterait par ordres ou par tètes , ou, pour mieux dire, si les ordres resteraient séparés, si leurs privilèges seraient conservés ou détruits , si nos antiques institutions seraient modifiées oti renversées, enfin si nous opérerions une sage réforme ou une orageuse révolution.
La guerre se déclarait entre l'aristocratie et la démocratie : leurs premières hostilités agitaient tous les esprits, enflammaient toutes les passions; un parti assez nombreux défendait avec opiniâtreté l'ancien régime et les privilèges. Un nouvel ordre social était désiré et provoqué parla masse du peuple; celle-ci se voyait encouragée par plusieurs nobles , animés d'un ardent amour de la liberté.
AU sortir d'un long calme ^ personne n'était éclairé par cette expérience, fruit triste et tar*dif des erreurs, des fautes et des malheurs : le gouvernement , faible et imprévoyant , n'avait rien préparé, rien décidé d'avance; depuis long-temps sa force était minée; il avait pris pour elle les restes d'un vain éclat; changeant vingt fois , en peu d'années , de ministres et de systèmes , la confiance publique ne l'entourait plus. Le trône ressemblait à un char dont l'essieu se brise, et dont les coursiers ne sentent plus les rênes; enfin, une dernière imprévoyance ayant rassemblé les états de la nation près de la capitale , et presqu'au foyer des passions sans frein \i'une population immense , le pouvoir royal se trouvait livlré aux fureurs des orages et aux chances capricieuses dû destin.
Dans de telles circonstancds , n'était- il pas surprenant de voir des puissances étrangères solliciter et espérer le secours de nos armes ?
Rien ne prouve mieux combien il est injuste
aujourd'hui de reprocher à la nation française les malheurs , les violences , les crimes d'une révolution, que le temps seul avait amenée, qu'on ne peut attribuer à personne exclusivement, et que , hors de France comme en France , aucun
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esprit éclairé n'avaitni calculée ni même prévue.
La vérité est que , d'une extrémité de l'Europe à l'autre^ les lumières^ la philosophie , la raison , ayant fait depuis deux siècles d'im-v menses progrès , les idées de justice , d'ordre et de liberté y s'étant partout répandues ^ les pi^incipes de morale et d'équité triomphant chaque jopr des préjugés^ les esprits se trouvaient généralement disposés , à substituer le règne de la loi à celui du caprice et du pouvoir arbitraire.
Aussi y dans les premiers momens y les remontrances de nos parlemens 9 leur résistance y celle des notables, les projets de M. Turgot, les actes , le3 écrits de M. Necker, les haranp;ues de M; de Malesherbes', les discours de nos académies 9 excitèrent partout une approbation ^ une admiration presque universelles.
Un sentiment naturel attirait ces applaudissemens : c'était l'amour d'une sage liberté; mais y lorsque celui de l'égalité leva son redoutable piveau, et que les intérêts privés s'entrechoquèrent, aldrs tout changea, et, dans chaque pays, les classes élevées qui gouvernaient, se trouvèrent ou se crurent dans une sorte d'état de guerre avec les peuples.
Telle fut la cause réelle de ces longs orages à peine calmés aujourd'hui : était-il possible de les prévoir^ de les éloigner? Peut-on distinguer ^vec justice quels sont ceux qui les ont excités et grossis par leur ardente passion , ou par leur imprudente résistance? C'est ce que la passion affirme et ce que la raison nie.
Au reste ^ le mécontentement que doqnaient à l'impératrice la lenteur de ses armées du midi y l'insurrection de la Pologne, les menaces de l'Angleterre aux Danois , les manœuvres et les préparatifs hostiles de. la Prusse , enfin notre impassible inaction , ne tourmentaient pas son esprit aussi vivement que les progrès du roi de Suéde en Finlande.
Gomme elle s'était chargée personnellement de la direction de cette guerre du Nord , les revers et les succès de ses généraux sur un territoire si voisin de sa capitale, l'agitaient sans cesse ; d'ailleurs son orgueil était blessé de voir un roi si faible^mettre en péril sa puissance et sa renommée.
Par malheur elle avait choisi, pour commander ses troupes , deux généraux, Poushkin et Michelson , dont l'un manquait d'activité, et l'autre de prudence. Michelson, sWançant avec
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témérité contre les Suédois et sans être soutenu , obtint d'abord un assez brillant succès à Kira^ mais ensuite il fut repoussé avec perte et blessé.
Tandis que Poushkin détachait trop tard un corps pour s'emparer de la province de Savolax, Gustave pénétra avec dix mille hommes sur le territoire russe. Poushkin. se retirant dé" vant lui y attendit, pour le combçittre, que la flottille du prince de Nassau , déjà mouillée prés de Wibourg, fût arrivée à la hauteur de Frédériksham.
Un chagrin intérieur, éprouvé dans ce moment par Catherine , vint aggraver ses inquiétudes politiques ou plutôt l'en distraire : cette femme extraordinaire offrait, dans son carac^tére, un étonnant mélange de la force de notre sexe et des faiblesses du sien ; l'âgé avait vieilli ses traits , mais son cœur, ainsi que son amourpropre, conservaient leur jeunesse^ l'un et l'autre furent alors vivement blessés.
Elle découvrit que son aide de camp, son favori, le comte Momonoff, comblé par elle de bienfaits, d'avancement, de richesses, après l'avoir plusieurs fois' trompée , gémissait sous le joug d'une faveur qui enchaînait tristement sa liberté.
L'impératrice, espérant encore réveiller sa sensibilité, lui écrivît qu'elle .voyait avec peine que tous ses soins ne pouvaient réussir à le rendre heureux, et à dissiper sa mélancolie. « Comme je veux, lui disait-elle, avant tout, » votre bonheur, j'ai formé le dessein de vous >) unir avec la plus riche hériljére de cet em- » pire; répondez-moi , ce projet satisferait-il vos » yœux? »
Momonoff refusa le mariage proposé ; mais il avoua en même temps à Catherine que toutes ses bontés, en lui inspirant la plus profonde reconnaissance, ne pouvaient suffire à son bonheur; que son âme, malgré tous ses efforts, était maîtrisée depuis long -temps par une insurmontable passion pour une de ses demoiselles d'honneur, la princesse Schérébatoff. Honteux de son ingratitude , mais ne pouvant changer ses sentimeift, il implorait respectueusement la clémence de sa souveraine.
A cette nouvelle inattendue, Catherine, irritée , s'éloigne dé sa cour, se renferme dans son appartement, et contremande les spectacles qui devaient avoir lieu à Czarskozêlo; mais, sortant ensuite promptement d'une colère et d'un abattement peu dignes d'elle, elle mande en sa
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présence la princesse et son infidèle amant ^ les fait fiancer devant elle , dote richement sa demoiselle d'honneur, donne au coupable comte une terre de deux mille paysans, assiste à la cérémonie de leur mariage, et, conformément à l'usage, place elle - même une parure de diamans sur la tête de la mariée; après cet effort remporté sur son orgueil , elle leur ordonne de s'éloigner de sa cour.
Lorsqu'on peint Catherine, ses faiblesses sont les ombres de ce grand tableau ; mais elles laissent au moins briller la générosité de son caractère. Peu de femmes, revêtues d'un pouvoir absolu, montreraient autant de modération, en voyant leurs sentimens trahis et leur amourpr(^re blessé. Cet empire qu'elle savait prendre sur son courroux est d'autant plus louable, qu'elle était naturellement , comme elle me l'a dit plusieurs fois , très vive et même violente.
C'est cette modération soutenue qui la caractérisait, et que je ne pouvais m'empêcher d'admirer, surtout lorsque je voyais encore , non loin d'elle, à Pétersbourg, vivante, libi*e, tranquille et riche de ses dons , cette célèbre Woronzoff , maîtresse de Pierre III, et qui avait obtenu de ce prince la promesse de l'épouser, de
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répudier Catherine et de la reléguer en Sibérie.
L'impératrice, ayant ainsi remporté sur ellemême une pénible victoire, avait repris sa vie accoutumée, avant que les nouveaux époux eussent quitté Czarskozélo. Un seul changement pouvait se remarquer dans le palais : les courtisans russes ou étrangers, qui jusque-là se montraient tous les soirs en foule chez le comte MomonofF, avaient totalement abandonné ce favori disgracié*
Comme j'avais reçu de lui des preuves d'ami* tié, je crus devoir, dans celte occasion, lui montrer que je m'en souvenais : j'allai le voir, et, pour la première fois depuis notre liaison , je me trouvai seul avec lui.
L'impératrice le sut, et, devant tout son cercle,, approuvant hautement ma démarche, elle s'expliqua, en termes fort dédaigneux, sur la lâcheté de ceux qui s'éloignaient avec tant de précipitation d'un homme naguère courtisé et encensé par eux.
Ne doit-on pas juger avec quelque indulgence les erreurs de cette femme , nommée Catherine le Grand par le prince de Ligne, lorsqu'elle montrait à la fois dans sa conduite tant de fierté, de douceur et de magnanimité?
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L'isolement du comte Momonoff^ au milieu d'une cour qui l'avait si long -temps entouré d'hommages^ ne peut surprendre dans un pays soumis à un gouvernement absolu. Le despo-^ tisme abaisse tous ceux qu'il domine ; il rétrécit les esprits et courbe les caractères.
Je puis en citer un exemple encore plus frappant^ et qui contribua beaucoup , par les tris^ tes réflexions qu'il me fit faire , à graver plus que jamais dans mon âme Tamour d'une noble liberté y malgré tous les orages que ses ennemis , et même ses amis, font naître trop fréquem-^ ment autour d'elle.
Paul Jones, compagnon de victoires du prince de Nassau, était revenu à Fétersbourg; ses ennemis, ne pouvant supporter le triomphe d'un homme qu'ils traitaient de vagabond, de rebelle et de corsaire, résolurent de le perdre. Cette noirceur, qu'on doit imputer à quelques lâches envieux , fut, je crois, très injustement attribuée aux officiers anglais de la marine russe et aux négocians leurs compatriotes. Ceux-ci, à la vérité , ne déguisaient point leur animosité contre Paul Jones; mais il serait injuste de faire tomber sur eux tous une basse intrigue, qui ne fut peut-être que l'ouvrage
de <leiix ou trois personnes restées inconnues. Le contre-amiral américain se voyait favora-
blement accueilli à la cour, souvent invité à dîner par l'impératrice y et reçu avec distinction dans les meilleures sociétés de la ville : tout à coup Catherine lui fait signifier l'ordre de ne plusse présenter devant elle.
On lui apprend qu'il est accusé d'un crime infâme, celui d'avoir outragé une jeune fille de quatorze ans, d'avoir exercé sur elle d'indignes violences, et qu'il doit être probablement , après des informations préalables , jugé par le tribunal de l'amirauté , où siégeaient plusieurs officiers anglais fort prévenus contre lui.
A peine cet ordre est-il connu , chacun abandonne ce malheureux Américain ^ personne ne lui parle , on évite de le saluer ; toutes les portes lui sont fermées. Ceux qui l'accueillaient la veille avec empressement, le fuient comme s'il était pestiféré; bien plus, aucun avocat ne veut se charger de sa cause , aucun homme public ne consent à l'écouter; enfin son domestique même ne veut plus rester à son service; et Paul Jones, dont on s'empressait récemment de vanter les exploits et de rechercher l'amitié, se trouve seul au milieu d'une population im-
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mense : Pétersbourgy une grande capitale, devient pour lui un désert.
J'allai le voir; il fut touché jusqu'aux larmes, de cette visite : «v Je n'avais pas voulu , me dit-il » en me serrant la main , me présenter à votre » porte et m'exposer à un nouvel affront , qui D m'aurait élé plus sensible que tous les autres. » J'ai bravé mille fois la mort; aujourd'hui je » la souhaite. » Son regard et ses armes /posées sur la table, me faisaient soupçonner un sinistre projet.
c( Reprenez, tuidis-je, votre cajme et votre M courage. Ne savez - vous pas que la vie hu- » maine a ses orages, comme la mer, et que la » fortune est encore plus capricieuse que les » vents ? Si , comme je l'espère , vous êtes in- » nocent, bravez cette bourrasque ; si , par mal- » heur, vous étiez coupable, parlez-moi avec une » pleine franchise, et je ferai tout ce qui dépendra » de moi pour vous soustraire, par une prompte » évasion, au péril qui vous menacerait. »
w Je vous jure sur mon honneur, répondit-il, » que je suis innocent et victime de la plus in^ » (kme calomnie.Yoici le fait : il est arrivé chez » moi- le matin, il y a peu de jours, une jeune » fille pour me demander si je pouvais lui don^
5o2 MÉMOIRES
» ner quelque linge , quelques dentelles à rac-^ » commoder; elle me faisait d'assez vives et » indécentes agaceries. Étonné de tant de har- » diesse à son âge , j'en eus pitié; je lui conseil- » lai de ne pas entrer dans une si vile carrière ; » je lui donnai quelque aident et la congédiai. » Mais elle s'obstina à rester.
» Impatienté;^ de cette insistance, je la pris n par la main et je la mis à la porte ; mais , au M moment où cette porte s'ouvrait , la petite scé- » lérate déchire ses manches, son fichu, pousse » de grands cris, se plaint que je l'ai outragée, » et se jette dans les bras d'une vieille femme » qui se dit sa mère , et qui sûrement n'était pas Al apostée là par hasard. La mère et la fille font » retentir lamai^n de leurs plaintes, sortentet H vont me dénoncer : vous savez tout. »
(c Fort bien, repris -je, mais n'a-t-on pu M vous apprendre les noms de ces aventuriez A» res ? A) (c Le portier les connaît , me répon- M dit-il; voici leurs noms écrits, ^mais j'ignore M leur demeure. J'ai voulu promptement pré- » senter un mémoire sur cette ridicule affaire, » d'abord au ministre, ensuite à l'impératrice i> elle-même; mais tout accès près d'eux m'a jn été intenjUt. »
ou SODVENIES. 5o5
(c Donnez^moi ce papier^ lui dia^je ; reprenez w voire fermeté accoutumée; rasiurez-vous; » laissez-moi faire; dans peu nous nous rêver-- D rons. n
Dès que je fus rentré chez moi , je chargeai des agens discrets , adroits et sûrs , qui m'étaient dévoués y de prendre des informations sur ces ' femmes suspectes , et de découvrir quelle vie elles menaient. Je ne tardai pas à savoir que la vieille était une femme accoutumée à faire un vil trafic déjeunes personnes^ qu'elle faisait passer pour ses filles.
Lorsque je fus muni de tous les documens et attestations dont j'avais besoin , je courus les montrer à Paul Jones, a Vous n'avez plus rien M à craindre, lui dis- je; les infâmes sont dé- » masquées. Il n'est plus question que de des» tt siller les yeux de l'impératrice , et de lui faire M voir combien elle a été indignement trompée; M mais c'est ce qui n'est pas très facile : la vé- M rite trouve beaucoup de gens très habiles pour » l'arréler aux portes d'un palais, et les lettres >i dans leiquelles elle s'enferme , sont, de tou- » tes , celles qu'on intercepte avec le plus d'art il et de soin.
M Cependant, je sais que l'impératrice, qui
5o4 MÉMOIRES
M oe rigQore pas , a défendu , sous des peines » très graves^ qu'on se permit d'arrêter^ d'où- M vrîr et de garder les lettres adressées à sa per- » sonne^ et qui peuvent lui arriver par la poste : » or, voici une très longue lettre que j'ai rédi- » gée en votre nom pour elle ; iOLueun détail n'y » est omis y quoiqu'il y en ait de scabreux. J'en » suis fâché pour sa majesté impériale; mais, M puisqu'elle a écouté et cru la calomnie, il faut M bien qu'elle lise avec patience la justification. » Copiez cette lettre, signez-la; je m'en chaîne. A) J'enverrai quelqu'un la mettre à la poste dans >» la ville la plus voisine • Prenez courage ; croyez* n moi , votre triomphe n'est pas douteux, d
En efiet, 1^ paquet fut envoyé et mis à la poste; l'impératrice le reçut; et, après avoir lu cû mémoire pleinement justificatif et accompagné d'attestations irréfutables , elle s'emporta vivement contre les délateur», révoqua ses ordres rigoureux, rappela Paul Jones à sa cour, et l'accueillit avec sa bienveillance accoutumée.
Ce brave marin jouit avec une fierté modeste d'une réparation qui lui était due ; iY crut très peu aux complimens, que lui prodiguaient sans pudeur une foule de gens qui l'avaient fui dans sa disgrâce , et quelque temps après , dégoûté
ou SOUVENIRS. 5o5
d'un pays où le sort d'un homme peut être exposé à de telles humiliations y il demanda à l'impératrice^ sous des prétextes de santé , un congé qu'elle lui accorda , ainsi qu'une honorable décoration et une pension convenable.
Il partit', après m'avoir exprimé sa reconnaissance pour le service que je lui avais rendu, et son respect pour une souveraine, qu'on pouvait induire en erreur, mais qui savait au moins réparer avec éclat une faute et une injustice.
Cette princesse venait de choisir un nouvel aide de camp pour remplacer Momonoff; il se nommait Zouboff, et était officier dans un des régimens de la garde. On voudrait pouvoir passer sous silence cette continuité de faiblesses, prolongées même jusqu'à l'âge où elles ne trouvent plus d'excuses ; mais tel est le sort des souverains , il n'est point de vie privée pour eux ; leurs liaisons intimes et leurs sentimens ont une trop fréquente influence sur la politique, pour échapper à l'attention publique; ils ne sauraient trop se le répéter, chaque journée de leur existence est une page de leur histoire.
Le nouveau favori s'était élevé sans que le prince Fotemkin eût été consulté : chaeun était curieux de savoir s'il se rangerait au nombre
5a6 MÉMOIJIES
des amis de ce prinee, ou s'il oserait lutter con« tre son crédit.
Four moi ^ qui ne le connaissais pas , je re-^ grettais l'éloignement du comte MomoûoiF, qui s^était toujours montré fort iélé pour les tnté-^ rets de la France ; mais , peu de temps^ après , je vis qu'à cet égard rien n'était changé : Zou-^ boff rechercha mon amitié avec empressement , et ne me cacha point qu'il agissait ainsi pour complaire à l'impératrice.
On reçut encore d'assez mauvaises nouvelles de Finlande : le général suédois Steding avait battu complètement le général Schullz à Pomala, et s'était emparé de son artillerie. Catherine me parut plus irritée qu'inquiète de cet échec.
Elle me parla avec beaucoup d'intérêt des affaires de France. « Votre tiers- état, me dit- » elle, élève de bien hautes prétentions; il ex-- » citera le ressentiment des deux autres ordres, >' et cette discorde peut avoir des suites aussi M longues que dangereuses. Je crains que le roi » ne se voie forcé à trop de sacrifices, sans par- » venir à satisfaire les passions. »
Je lui répondis ce que , sans être exempt » d'inquiétude, je conservais encore beaucoup
ou SOUVENIRS. 5o7
M d'espérance^ puisque le roi, aimé de toute la » nation^ ne voulait que le bonheur public, et » qu'en général Teffervescence des peuples ne » devient violente et durable, que lorsqu'elle se » trouve contrariée et comprimée par un in- » juste abus de la force. »
Peu de jours après cet entretien, le vicechancelier, m'ayaut prié de me rendre prompte^ ment chez lui , m'apprit les événemens qui s'étaient passés à Paris le 1 4 juillet. Il me dit « que M tout le peuple de la capitale s'était insurgé, » et avait pris la Bastille; qu'on avait forcé le » roi de venir à l'hôtel-de-ville arborer la coj» carde de l'insurrection ; que le désordre était i> au comble ; enfin que partout on bravait les » lois, on insultait la noblesse, on pillait les M châteaux, m
Comme on ne m'avait rien écrit( suivant l'usage très blàmable> selon moi, et pourtant suivi par beaucoup de ministres dirigeans, dans la crainte de se compromettre), il m'était impossible de répondre d'une manière convenable , et de distinguer ce qu'il pouvait y avoir de vrai ou d'exagéré dans ces nouvelles.
Elles se répandirent avec rapidité , et furent très diversement reçues , selon la condition et
5o8 MÉMOIRES
les sentimens de ceux auxquels elles parvenaient. Â la cour^ Tagitation fut vive, et le mécontentement général : dans la ville, l'effet fut tout contraire ; et y quoique la Bastille ne fut assurément menaçante pour aucun des habitans de Péiersbourgy je ne saurais exprimer l'enthousiasme qu'excitèrent parmi les négocians, les marchands y les bourgeois et quelques jeunes gens d'une classe plus élevée , la chute de cette prison d'État , et ce premier triomphe d'une liberté orageuse.
Français, Russes, Danois , Allemands, Anglais , Hollandais , tous , dans leV rues , se félicitaient , s'embrassaient , comme si on les eût délivrés d'une chaîne trop lourde qui pesât sur eux.
Cette folie , que j'ai peine encore à croire en la racontant, n'eut que quelques momens de durée : la crainte arrêta bientôt ce premier mouvement. Pétersbourg n'était pas un théâtre, sur lequel on pût faire, sans dangers, écjiater de pareils sentimens.
Bientôt on fut distrait de ces événemens lointains, et les combats qui se livraient à peu de distance de la capitale , absorbèrent toutes les attentions. Comme on avait fait mystère de la
ou SOUVENIRS. 5o9
Tictoire de Stediog et de ses détails^ ils furent^ ainsi que cela arrive toujours^ connus , malgré le gouvernement y et fort exagérés. Le ministère s'en alarma, et défendit, sous des peines sévères , de parler, dans les lieux publics, des affaires de la guerre de Suède.
La fortune' cessa bientôt de se montrer infidèle pour Catherine : elle avait ordonné aux escadres de Tchitchakoff et de Kasilinoff , de se réunir. La flotte suédoise s'y opposa. On combattit huit heures sans perte considérable des deux côtés; mais les Russes s'attrîbuèrent, avec raison, l'avantage de cette journée, puisque leur jonction fut faite.
Le prince de Nassau battit et mit eu fuite vingt bàtimens suédois, dont plusieurs portaient des canons de vingt -quatre ; et, bravant le feu de tous les ilôts fortifiés qui s'opposaient à sa marche, il franchit heureusement toutes les passes. Nous apprîmes aussi que le général Souwaroff et le prince de Cobourg avaient défait trente mille Turcs, pris Foczany, douze étendards et le camp des musulmans.
On recevait de tous côtés les lettres les plus alarmantes, relativement à nos troubles intérieurs , et comme je persistais à croire qu'un
5lO MÉMOIRES
heureux accord terminerait ces dissensioos y Ga-therine me dit : «f Je le souhaite plus que per- M sonne ; mais je ne commencerai à y croire que M lorsque votre peuple cessera de se livrer à M des excès qui m'indignent. Au reste j je vous » avertis que les Anglais veulent se venger <le M leurs revers en Amérique : s'ils vous atta- » quaient^ cette nouvelle guerre vous rendrait M service^ en attirant au dehors le feu qui vous M tourmente. »
L'impératrice y en finissant cet entretien/ se montra très satisfaite de voir MM. de Saint- Friest et de Mbntmorin près du roi. a Leur » sagesse y me dit -elle, m'inspire une grande » confiance. »
A peu près dans le même temps , je sus, par une voie sûre et secrète , les nouvelles tentatives que faisait le prince Potémkin pour changer ma position : il avait écrit à l'impératrice, qu'il n'était pas d'une bonne politique d'appeler, presque toujours exclusivement , près de sa personne , les ministres de Vienne et de Versailles ; que cette préférence donnait de l'humeur aux autres cours, et que, vu l'état d'inaction où nous réduisaient nos troubles, il était prudent de ménager l'Angleterre. Mais Catherine, sourde à
ou SOUVENIRS. 5ll
ces représentations et ferme dans ses sentimens, ne voulut point admettre M* Whitworth dans son intimité.
Un incident assez singulier surprit alors et mécontenta notre gouvernement : M. de Choiseul avait obtenu que la Porte remit M. de Bulgakoff entre ses mains. Le ministre russe ne voulut point sortir ainsi de prison; il demandait que sou élargissement fût une satisfaction directe et solennelle faite^à la Russie.
C'était, selon moi, un noble procédé. M. de Montmorin , qui le regardait comme un manque d'égards pour la France et pour notre ambassadeur, espérait que je ferais partager son opinion et son mécontentement au cabinet russe; mais je ne pus réaliser cette espérance; il m'aurait été trop difficile d'agir avec quelque succès contre un homme dont j'approuvais la conduite.
L'impératrice eut bientôt un nouveau motif de s'applaudir des preuves de confiance qu'elle avait données au prince de Nassau : cet aventureux guerrier remportait sur les mers du Nord, des palmes non moins brillantes que celles dont il s'était paré dans le Liman. Profitant habilement de l'imprudence commise par le roi de Suéde I qui s'avançait toujours sani assurer
5l2 MÉMOIRES
sa retraite et ses communications^ il attaqua la flotte suédoise à l'embouchure de la Kimen, et remporta sur elle une victoire signalée.
Le combat dura quatorze heures , depuis le matin jusqu'à une heure après minuit. Les Suédois furent mis en fuite; Nassau s'empara du vaisseau amiral^ de quatre autres bâtimens portant quarante canons , d'un cutter et de trois galères; il fit, prisonniers quarante officiers, treize cents matelots ou soldats , et coula bas plusieurs bâtimens embossés prés des îles.
L'amiral suédois se vit contraint de se sauver sur un yacht. Dans cette glorieuse action la garde impériale accrut sarenommée, et le chevalier de Litta fut cité glorieusement.
Nassau 9 débarqué ensuite avec six mille hommes , marcha rapidement dans l'espoir de couper toute retraite au roi de Suède; mais ce prince, menacé par trois autres corps russes, qui l'attaquaient de front et sur les flancs, avait abandonné à la hâte le poste d'Egfort. Nassau le poursuivit , atteignit son arriére-garde , lui prit cinq cents hommes, une partie de ses munitions et ses bagages. Pendant ce temps, sa flottille, poursuivant ses avantages, détruisit encore quarante bâtimens suédois.
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Dans ces journées si heureuses pour Nassau ^ il fit une grande perte, et éprouva un vif cha«grin : M. de Varagey officier distingué d^e potre marine, dirigeait, par ses sages et habiles con^seils^ le bouillant courage du prince ; cet intrépide marin, étant débarqué et poursuivant avec trop d'ardeur les troupes de Gustave, fut tué par des Bashkirs , horde de sauvages qui déparent Tarmée russe plus qu'ils ne la servent ; ces Barbares avaient pris M. de Yarage pour un Suédois.
Nassau, remonté sur ses galères, voulait pour^ suivre le roi jusqu'à Loui9a ; mais un coup de vent dispersa sa flotte ^ qui rentra victorieuse dans le port de Cronstadt, avec ses prises nombreuses et ses honorables trophées.
Au commencement de cette campagne, Gustave III , toujours chevaleresque , se souvenant d'avoir vu plusieurs fois, en France et à Spa, le prince de Nassau , qui l'avait frappé par son amour pour les combats et pour la gloire , lui avait écrit une lettre pleine de courtoisie. « J'a- » vais cru, lui disait-il, d'après nos derniers » entretiens , que j'aurais le plaisir de recevoir » l'oflre de votre épée; mais, puisqu'àmon grand » regret , vous allez combattre contre moi , je
5l4 MÉMOIRES
» me flatte aa moins de conquéri r, sur les champs » de bataille , Testime d'un tel adversaire. »
La fortune changea promptemeni; ces obligeantes dispositions; et lorsque le roi connut ja relation très véridique, publiée par l'impératrice sur la victoire des Russes, son amour-propre blessé lui faisant oublier sa modération ordi- 4iaire, il y répondit par une autre relation, dans laquelle il s'efforçait d'atténuer ses pertes et les avantages remportés sur lui.
Le prince de Nassau lui écrivit à ce sujet la lettre suivante, qui m'a paru trop piquante pour ne pas la rappeler ici.
LETTBE nu PRINGB DENASSÂO A S. M. GUSTAVE IU9 ROI DE SUÉIK.
Pétersbourg, 20 septembre 1*389.
« Sire,
» Lorsque votre majesté me fit dernièrement » l'honneur de Jtn'écrire , elle me dit qu^elle » s'adressmt à un chevalier qui cherchait par^ » tout la gloire et l'honneur. Je chercherai cer- » tainement, sire, toute ma vie, à justifier To- » pinion de votre majesté ; mais , lorsqu'on » cherche l'honneur^ on ne souffre rien de ce
ou SOUTElilRS. 5l5
» qui peut faife soupçonner la loyatité, et Ton » n'avance rien qui ne soit vrai , et qui ne puisse » se soutenir et se prouver à la face de l'univers. » C*est ce sentiment qui m'a fait lire avec in- » dignation, daiis la Gazette d'Hambourg , une M prétendue relation du combat^ que j'ai eu » l'honneur de soutenir contre la flotte des ga- » léres de votre majesté.
n Cette relation, sire, parait démentir la M mienne; elle est, en plusieurs points, absolun mettt contraire à la vérité, et j'ai été surpris » qu'on ait eu l'audace de mettre un nom aus^i » respectable que celui de votre majesté, au bas » d'un écrit rempli d'erreurs et de faussetés.
» J'espère que votre majesté en aura été irri- » tée comme moi, et qu'elle ne me refusera pas » de la faire supprimer et de rendre hommage » à la vérité; si, contre toute vraisemblance, » votre majesté avait autorisé la publication » d'une relation si inexacte, je croirais qu'elle M a été criminellement trompée par les rapports » qu'elle a reçus, et sa loyauté , Va, première » vertu des rois, l'engagerait sans doute à dés- » avouer et à punir les officiers qui lui auraient }) rendu ce compte infidèle.
» Je joins à cette lettre la réfutation de cette
5l6 UÉM01EE8
M inconcevable relation , dont j'ai relevé tôules M les erreurs. Mon hcmneur est garant de la vé^ » rite de ce que j'avance. «Tai pour témoins les » prisonniers que nous avons faits ^ les vaisseaux » dont nous nous sommes emparés , la flotte que M je commandais, et qui ^ loiji d'être maltraitée, » a tenu tout entière la mer dix-huit jours après » le combat , a croisé sans obstacles a douze » verstes de Louisa, et ne s'est retirée qu'après » avoir essuyé le coup de vent du i!i septemj» bre. Une partie de cette escadre est encore » en mer, et serait prête à livrer de nouveaux » combats; mais elle ne rencontre plus de corn- >i batlans.
» Je suis persuadé que votre majesté connait » trop bien les lois de l'honneur, pour ne pas » approuver la chaleur avec laquelle je défends » le mien, que je croirais blessé, si l'on pouvait » douter un instant de l'exactitude des relations j) que j'ai faites, et que sa majesté l'impératrice » a permis de publier.
» Les mêmes motifs qui m'ont dicté cette let- D tre , me font un devoir de la rendre publi- » que; et la réponse que j'espère, m'autorisera » sans doute à répéter aussi publiquement les }) assurances du très profond respect que j'ai
ou SOUVENIRS. 5lJ
» voué à votre majesté ^ et avec lequel j^ail'hon-
» neur d'être,
» Sire,
M De votre majesté , le, etc. »
Si Gustave montrait tant de dépit de sa dé- Faite, l'impératrice n'était pas complètement satisfaite de sa victoire; elle disait que, sans les fautes commises par Foushkin , lé roi de Suède, que le prince de Nassau débordait, n'auraft pu lui échapper. Elle m'en parla dans ce sens, et me fit aussi quelques reproche^sur la conduite de notre cabinet, qu'elle accusait d'engager secrètement l'Angleterre à ne pas soufirir que le roi 'de Suède fût écrasé.
Je l'assurai que c'était une fable, puisque nous savions fort bien qu'elle ne désirait qu^une paix prompte et une satisfaction modérée.
i< Cela est vrai, me dit-elle: mais toutïe » monde ne le croit pas. Au reste , songez bien » que , si vous voulez ménager les partis les plus » opposés, vous finirez par être livrés àvosen- ^) nemis et abandonnés par vo^ amis. »
Cette princesse me parla aussi du refus qu'avait fait M. de Bulgakoff d'être élargi par Vintervention de la France, (t S'il en était ainsi, » ajouta-t-elle, je le blâmerais ; mais , s'il se
5l8 MÉMOIBES
» trouve qu'on ne lui ait proposé qu'une éva- » sion, j'approuverai sa conduite, j»
Un courrier du prince Potemkin vint^ à cette époque y terminer toutes le» inquiétudes de Ca« therine sur l'issue de cette campagne. Il lui mandait que le prince de Cobourg et Souwaroff venaient de livrer bataille au grandrvisir, et de le battre cooqdétement.
On avait pris aux Turcs leur camp , cinquante étendards, quatre-vingts canons ; six mille Turcs étaient restés sur le champ de bataille. Le généra] russe Ri)>as avait çnlevé aux musulmans le fort Atgibey. D'un autre côté on apprit que le capitan - pacha , défait et poursuivi par le prince Repnin, s'était enfermé dans Ismail. Pendant ce temps, Fbtemkin et Ànhalt battaient le beglier-bey de Romélie, et lui tuaient six cents hommes.
Vers la même époque, les Autrichiens investirent Belgrade, qui fut prise peu de temps après ; mais je n'appris cette nouvelle qu'après mon départ de Russie.
Le prince de Ligne , qui se distingua dans cette campagne , m'écrivit deux lettres que je vais transcrire en partie. On y trouvera toute la gai té et toute rt>riginalité de son esprit.
O^ S0UVE^*1RS. 5i9
A mon qaartier -général de Seinliu , le i" juin 1789.
« J'aurais pu vous écrire^ pendant Thiver^ ce » que vous ne saviez pas> et depuis ce temps-^ » là ce que vous savez ; mais je n'écris avec » plaisir que lorsque j'ai la réponse au bout de I) quelques heDres. A Paris, je n'aimais et n'é« » crivais jamais de l'autre coté des ponts. Cest » ainsi que, voguant avfic vous sur le Borys- » théne> séparé de vous par une cloison de tafFe* » tas chiné, dans une des superbes galères de ce » voyage triomphal et magique, je n'attendais » que quel(}iies minutes votre billet da matin.
» Une espèce d'armistice , ou plutôt de cour» » vention de bonne compagnie , me laisse le M temps de donner aux Turcs, dans une su-* » perbe tente, turque aussi bien qu'eux, des » concerts sur ma rive du Danube; toute la gar* » nison de Belgrade vient les entendre isur l'au* » tre rive.
9 Ainsi que le roi d'Espagne, qui a fait cban« » ter, pendant quarante ans, tous les jours le M même air à Farineili , je me fais jouer tous n les soirs la Cosa rara, qui , comme vous le » voyez, cesse de l'être. De très belles juives, » Arméniennes, Illyrienoes ou Serviennes, y
^nO MÉMOIRES
}) assistent; c'est la grande noblesse de Semlin* » Quand quelques Turcs passent les frontièn reSy je les corrige; Osoian- pacha m'en re- » mercie^ et dit qu'il ne peut pas se faire obéir. M Comme j'aime mieux le taquiner que de me » contenter de lettres d'excuses, l'autre jour, » devant faire un feu de réjouissance pour une » petite victoire dans le Bannat, j'ai fait charger » à boulets toute mon artillerie, pour venger » une tête coupée à une sentinelle de Michaé-* » lowitz*
A). Cela a réussi , et il y a eu huit curieux de >i tués au pied de la forteresse» Le pacha a » trouvé cela apparemment tout naturel. J'a- » vais espéré qu'il se fâcherait. Je ne me plains » pas de quelques coups de fusil qu'on me tire » quelquefois par gaité, quand je me promène. >) Mais un lieutenant colonel de nos postes H avancés du côté de Pantschova, ayant dés- » approuvé qu'on en eût fait autant à un capi- » taine du corps de Branakocsky, s'en plaignit » à aga Mustapha, qui lui répondit ainsi : Je ^ te salue, voisin Terschitz. Tu dis ({u'ilj n un ^. armistice; je ne m^j connais pas : tu me parles M du pacha de Belgrade ; je ne veux pas dé- M pendre dç lui : tu m^offi^s tes secours en cas
ou SOUVENIRS. 5ai
» que f aie des besoins; apprends que la sublime » Porte ne me laisse manquer de rien y et que » je n^ ai d* autre besoin que de boire ton sang: » tu dis que je puis me Jier à toi; sache que, » dans ce temps-ci, Une faut se Jier à personne» » Je te salue , voisin Terschitz.
» Voici la réponse que je fis au nom du voi* » sin Terschitz : Je te salue, voisin Mustapha. » Ta lettre est bien celle d^un Turc : j'en suis » bien aise, car j'ai cru qu'il n'y en a\^ait plus. » Tu dis que tu veux boire mon sang : je ne me » soucie pas du tien; car qu'est-ce que le safig » d'un aga? Fais ce que tu peux, viens quand » tu veux ; j'ai ordonné a mes gens de t^ amener » prisonnier à la première occasion; j'ai assez » ensfie de te voir. Bonjour, aga Mustapha. ^
» Adieu', mon cher Ségur; je vous quitte » pour voir dix beaux et longs bataillons de ren- » forts qui m'arrivent d'Autriche : puisse -je » bientôt m'en servir ! »
Belgrade, le i8 octobre 1789.
it Nous voici dans ce rempart de l'Orient, » dont nous n'avons pas ouvert les portes avec » des doigts de rose comme l'Aurore , mais » avec des doigts de feu. La hardiesse et la
» promptitude du passage de la Save, la rapi- » dite de la marche et Tentrée dans les lignes » du prince Eugène ^ Taudace de la reconnais- » sauce faite jusqu'à la palissade , tout cela est n Touvrage de quinze jours , et c'est iFraiment » digne des plus beaux temps du maréchal » Laudon : il lions montait la tête et démon- »'tait celle des Turcs; je ne démontais que » leurs canons. Il a attaqué Belgrade sur la rive » droite de la Save, et moi sur la rive gauche^ >i où j'étais l'aigle de ce Jupiter dont je portais » la foudre.
» La prise de la forteresse a été assurée par » celle de la ville, qui est due à la plus brillante^ » la plus éclairée et la plus active des valeurs ^ » à celle du comte de Browne, digne neveu du n maréchal Lacy.
» J'ai fait , pendant cette superbe et vigou- )» reuse entreprise , une diversion avec ma flotte » sur le Danube; et ensuite, pour réparer la » perte de quelques jours et de beaucoup » d'hommes à l'attaque du chemin couvert, je n redoublai le feu de mes batteries, et j'en éta- >» blis une nouvelle dans une île à cent cin- » quante toises de la forteresse , qui capitula » tout de suite.
ou SOUVKl^IRS. 52S
M Je voyais, aveo un grand plaisir militaire » et une grande peine philosophique , s'élever » dans Tair douze mille bcymbes que j'ai fait » lancer sur ces pauvres infidèles. J'entendais » leurs eris d'effroi; car ceux des blessés étaient » étouffés par le feu et la mort.
M Écartons ces objets d'horreur : j'ai parlé i> assez long-temps au colonel de dragons; c'est » maintenant au grand-prêtre du temple de la » paix que je m'adresse. Quelle source de ré- » flexions I A peine le mot capitulation avait » été prononcé, que dix mille vaincus se mé^ » laient déjà avec autant de vainqueurs : la fé- » rocité faisait place à la douceur; la fureur, à » la pitié ; la ruse guerrière , à^ la bonne foi ; » Tacharnement , à la bienveillance.
» On prenait du café, on vendait, on ache- » tait. Le Turc, loyal dans ses marchés , fixait » un prix,, livrait ses précieux effets cachés H dans les casemates^ allait à ses affaires, et, n sans empressement , recevait son argent , » quand par hasard il rencontrait son acheteur.
w Philosophes sans le savoir, les riches pro- >i priétaires fumaient sur les débris de leurs » maisons et de leurs fortunes. Osman-pacha, n le sot gouverneur de Belgrade, fumait au mi-
5^4 ItÉMOfRES
» lieu de sa cour rangée en cérémonie^ comme » 8' il commandait encore^ et cl^mme 8'il ne s'atn tendait pas à rencontrer un capidgy - bachi n ponr lui demander, de la part dû sultan Se- » lim , ce qu'il n'a pas , sa tête ; car elle était » déjà perdue à notre premier coup de canon.
» La beauté et la variété des couleurs riches » et tranchantes des janissaires, nos bonnets de » grenadiers,, leurs turbans, nos cuirassiers, » les spahis , point abattus quoique battus , » leurs superbes armes , leurs chevaux fiers » comme eux , leur air ferme et jamais bas , » malgré le malheur, les rives du Danube et de » la Save, bordées de ces figures pittoresques, )i récréaient les yeux et réjouissaient l'âme.
» On était seulement un peu attristé de voir A) emporter^ par terre et par eau , les cadavres » d'hommes, de chevaux, de bœufs et de mou- » tons qui, pendant le siège, n'avaient pas pu » être enterrés. On sentait à la fois le mort, le » brûlé et l'essence de roses; car il est extraor- » dinaire d'unir à ce point les goùts^ voluptueux » à la barbarie.
» Le maréchal a demandé pour moi la croir I) de commandeur de l'ordre militaire de Marie- » Thérèse;, l'empereur me l'a déjà envoyée. Oi^
#) dit qu'ils ont été contens de ma promptitude^ » et surtout de l'effet de ma dernière batterie, M qui a décidé les Turcs à capituler*
» Je vous aurais écrit pendant le siège ^ mais » j'avais peur que ma lettre ne devint posthu- » me > et je ne voulais pas vous dire ce qui se » passait dans ma tête , avant de savoir si on me a la laisserait sur les épaules. Adieu, l'ami de » mon cœur, a
Ce style varié, ce mélange aimable d'esprit et de raison, de philosophie «t de légèreté, d'humanité et d'ardeur guerrière, seront peutêtre blâmés par quelques honunés chagrins et sévères, qui dessèchent tout en voulant tout analyser,et qui oublient ce sage conseil d'un ancien, kivitant la philosophie à sacrifier aux grâces.
Les progrès des lumières et de la liberté ont certainement fait faire de grands pas à la raison humaine ; mais aussi , dans sa route , n'a-t-elle rien perdu ? Moi qui ne suis pas un de ces- opiniâtres prôneurs de ce bon vieux temps qui n'est plus , je ne puis m'empécher de regretter ce bon goût, cette grâce, cette fleur d'enjouement et d'urbanité, qui chassaient de la société tout ennui 9 en permettant au bon sens de sourire^ et à la sagesse de se parer. Aujourd'hui beau-
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coup de gens ressemblent à un propriétaire morose qui f ne songeant qu'à l'utile , bannirait de son jardin les fleurs^ et ne voudrait y voir que du blé, des foins et des fruits.
Nous étions à la iin de septembre : on pouvait regarder comme terminées les campagnes du sud et du nord. Il était évident que le roi de Suède , trop animé du désir de réparer son nouvel échec, et comptant sur Tappuî des Prussiens, ne songerait pas de long-temps à la paix.
Je savais de M. de Choiseul que le sultan Sélim , loin de prêter l'oreille à ses propositions pacifiques , n'écoutait que les conseils hostiles de TÂDgleterre et de la Prusse.
Ainsi , ayant obtenu tout ce que je pouvais désirer de la cour de Russie, un traité de commerce , l'acceptation de notre médiation , et la promesse de signer la quadruple alliance dès que notre gouvernement s y déterminerait, il ne me restait plus d'autre rôle à remplir à Pétersbourg que celui d'observateur, dont un chai^ d'affiiires pouvait s'acquitter aussi bien que moi.
Dès le mois précédent, j'avais écrit à M. de Montmorin pour lui demander un congé: il m'était doublement nécessaire ; car je souflfrais d'un
ou SOUVENIRS. 527
mal de poitrine qu'un hiver de plus sous ce climat glacé pouvait , disait-on , rendre fort dani;ereut. J'étais absent de mon pays, depuis cinq années; enfin de grands orages éclataient au sein de ma patrie.
A huit cents lieues de distance on reçoit des nouvelles si incomplètes , on entend des récits d'une nature si exagérée ! A tout moment on me disait que le sang inondait la France , que les châteaux étaient pillés , que des couleurs opposées armaient tous les Français les uns contre les autres, que Paris même et Versailles devenaient le théâtre de scènes tumultueuses , souvent sanglantes.
On nous avait mandé que , le 4 août^ la noblesse, soit par une sorte d'enthousiasme ou d'i* vresse , soit par la crainte des violences d'une multitude effrénée qui s'était déjà portée, près de l'hôtel-de-ville, à d'affreux excès, venait d'offrir à la nation , dans une séance du soir, le sacrifice de ses antiques droits et de tous ses privilèges.
Peu de temps après, sur la motion de Duport, l'assemblée, consommant ces sacrifices par un seul décret, avait prononcé ces paroles brèves et solennelles qui retentissent encore dans
528 HÉMOIRES
les deux mondes : Le régime féodal est aboli*
On avait pu regarder Févénement du i4 juillet comme une insurrection passagère ; mais le 4 août proclamait une grande réTolutioR : c'était un ordre social nouveau s'établissant sur les dé* bris de l'ancien ordre social. Que de dissensions^ que de combats^ que d'orages , n'étaient pas^nonces par ce prompt triomphe de l'égalité sur une fiére et antique aristocratie !
Après un tel coup y qui ébranlait les antiques hases de nos vieilles institutions, il était évident qu'aucune partie de l'édifice social n'étant plus liée aux autres y on allait tenter aventureusèment de le reconstruire en entier.
Le siècle y les lumières, la.raison même l'exigeaient peut- être; mais les passions s'y oppo* saient : dans toute l'Europe elles allaient probablement chercher des soutiens , des alliés et des armes.
Toutes ces pensées agitaient avec violence et diversement mon âme. L'amour de la liberté , de cette liberté que les exemples et les leçons de l'antiquité m'avaient fait chérir, que j'avais si long-temps enviée à l'Angleterre, etpour laquelle je venais de combattre en Amérique, réveillait mes espérances , exaltait mon imagination.
otj souvenirs; 629
Je ne saurais peindre l'émotion que j'éprouvais f en lisant quelques fragmens des discours prononcés , dans les premiers jours de nos assemblées, par Clermont-Tonnerre, Lally-ToUendal, Mirabeau, Mounier et d'autres orateui^, qui, pour la première fois, faisaient retentir de leurs accens une tribune française.
Mais , d'un autre côté , de combien de tristes pensées n'étaient pas mêlées ces flatteuses illusions I Les anxiétés d'un roi vertueux et d'une reine déjà calomniée, ma reconnaissance pour eux, l'incertitude où j'étais du sort de ma famille, au milieu des orages d'une tumultueuse popula^tion, qui avait déjà souillé de sang le berceau de la liberté , enfin la contradiction des tableaux que chaque parti présentait de ces troubles , de ces soulèvemens et de ces scènes de désordre, suivant les différens prismes à travers lesquels il les voyait, me rendaient insupportable la prolongation d'une absence qui avait tant duré, et ce fut avec une joie inexprimable que je reçus la permission de partir et de revenir dans mes foyers.
J'avais été si bien accueilli et traité avec tant
de distinction en Russie , que,dan3 toute autre
circonstance, il m'eût été difficile de m'en éloi- 3. 34
gner sans un très vif regret; mais tout ce ique je pouvais faire alors , était de ne pas trop laisser éclater la satisfaction que j'éprouvais , au moment de revoir ma pjaitrie et ma famille.
Mes préparatifs furent prompts : je présentai aux ministres mon secrétaire de légation, M. Genêt, comme chargé d'affaires; je rédigeai et je lui laissai une instruction , dans laquelle je ne négligeai rien de ce qui pourrait diriger sa conduite et rendre son travail plus facile; enfin je pris congé de Timpératrice ^ et certes cette audience m'aurait profondément affligé, si j'avais cru voir cette princesse pour la dernière fois; mais je m'absentais par congé, et j'espérais revenir dans peu de mois près d'elle.
Elle daigna me montrer quelques regrets de mon départ, et me parla beaucoup des affaires de France : « Dites au roi, ajouta- t-elle^ » combien je fais de vœux pour son bonheur. Je » souhaite que sa bonté soit récompensée corn- » me elle le mérite, que ses plans réussissent, » qu'il voie cesser les maux dont son coeur est » affligé , et que la France recouvre bientôt sa » tranquillité , sa force et sa prépondérance. Je » suis bien sûre que celle^i me sera favorable , » et ne le deviendra jamais pour mes ennemis.
O0 SOUVENIRS. 53i
» Je vous vois partir avec peine : vous feriez » mieux de rester près de moi, et de ne pas » aller chercher des orages dont vous ne pré- M voyez peut-être pas toute l'étendue. Votre n penchant pour la nouvelle philosophie et pour » la liberté vous portera probablement à soutej» nir la cause populaire; j'en serai fâchée , car » moi je resterai aristocrate, c'est mon métier : » songez-y, vous allez trouver la France bien n enfiévrée et bien malade. »
(c Je le crains, madame, lui répondis-je; mais » c'est ce qui me fait un devoir d'y retourner, n
Elle me retint à diner, et me combla de marques de bonté qui me rendirent cette séparation très pénible. Je me hâtai de faire mes adieux à plusieurs personnes que je n'oublierai jamais, et qui m'avaient, pendant cinq années, traité moin» en étranger qu'en compatriote et en ami.
Le i I octobre 1 789, je partis de Pétersbourg , et j'allai à Katschina pour prendre congé du grand -duc et de la grande -duchesse. Je ne croyais y rester qu'une heure; mais, l'essieu de ma voiture s'ëtant cassé, leurs altesses impériales me pressèrent obligeamment de m'arrèter deux jours chez elles.
Le grand-duc Paul Pétrowitz joignait malheureusement à beaucoup <i'esprit et de connais* «ances l'humeur la plus inquiète , la plus mé^ fiante, et le caractère le plus mobile; souvent affable jusqu'à la familiarité , et plus souvent hautain, despotique et dur, jamais peut-être on ne vit un homme plus léger, plus craintif, plus capricieux , enfin moins capable de faire le bonheur des autres ni le sien.
Son règne le prouva : ce ne fut point par méchanceté qu'il exerça tant d'injustices, et qu'il disgracia ou exila tant de personnes; c'était par une sorte de maladie d'esprit. Il tourmentait tous ceux qui l'approchaient, parce qu'il se tourmentait sans cesse lui-même. Le trône lui semblait toujours environné de précipices. La peur troubla son jugement : à force de craindre *des périls imaginaires, il en fit naître de réels; ^ar un monarque inspire tôt ou tard la méfiance qu'il montre , et la terreur <ju'il éprouve.
Depuis, un de mes collègues à la chambre des pairs, qui se trouvait à Fétersboui^ lorsque Paul régnait, m'a cité de lui des paroles qui portent l'empreinte la plus énergique de son caractère despotique : ayant permis au général Dumouriez de venir fréquemment le voir, et ce
ou SOUVENIRS. 553
général ayant passé un jour sans se rendre au; palais^ L'empereur, dès qu'il le vit, lui demanda, s'il avail été malade.
« Non, sire, répondit Dûmouriez; mais une^ n personne des plus considérables de votre cour n n^'ayant invité à diner, je n'ai pas cru pou- » voir me dispenser de me rendre à cette invi-^ » tation. »
<f Apprenez, monsieur> répliqua l'empereur n d'ua ton sévère, qu'il n'y a de considérable H ici que la personne à laquelle je parle, et pen- » dant le temps que je lui parle. » Peut- on pousser plus loin l'orgueil de la puissance et le mépris pour les hommes l
Ce ppince, dansles premiers momens de ifon arrivée en Russie, m'avait témoigné, comme je crois l'avoir déjà dit , une affection si vive qu'elle ressemblait à de l'engouement. Ce penchant eut peu de durée; il se refroidit pour moi, dés qu'il me vit honoré des bontés et de Tintimité de l'impératrice sa mère.
Depuis fort long-temps il ne me montrait plu« aucun désir de me rapprocher de lui; mais, à l'instant de mon départ, un nouveau caprice me vahit un retour de confiance. Il m'entretint presr que exclusivement, et pendant plusieurs heu-^
res^ de ses prétendus griefs contre l'impératrice et contre le prince Potemkin , des désagrémens de sa position^ de la peur qu'on avait de lui, et du triste sort que lui préparait une cour accoutumée à ne vouloir, à ne supporter que le rè-* gne des femmes : la déplorable fin de son père l'épouvantait; il y songeait sans cesse, c'était son idée fixe.
En vain je lui dis que ses préventions le trompaient; que sa mère, loin de le craindre, le laissait constamment tenir sa cour comme il le voulait , et garder même prés de lui , à peu de distance de Czarskozélo, deux bataillons dont il nommait .les officiers, et qu'il disciplinait, armafk et habillait à son gré, tandis qu'elle, sans nulle défiance , elle n'avait près dc^ sa personne qu'une seule compagnie de sa garde.
K Si cette princesse, monseigneur, lui disais-^ D je, ne vous appelle pas dans les conseils, et » ne vous donne aucune part dans les affaires, » permettez-moi de vous faire observer qu'il lui » serait bien difficile d'agir autrement , lors- » qu'elle *sait que vous blâmez ses penchans, M ses liaisons, son système d'administration et » sa conduite politique. Quant aux malheurs » que vous craignez pour l'avenir, croyez-moi.
où SOUVENIRS. 555
i> c'est en les redoutant qu'on les appelle ; » élevez - vous au - dessus d*eux , ils disparai*» A» tront. »
Je ne le persuadai pas , et , par toutes sortes de récriminations contre les ministres et les autres personnes honorées de la confiance de l'im^ pératrice , il s'efforçait de me prouver que , malgré mon séjour de cinq années en Russie , je ne la connaissais que très imparfaitement.
H Enfin, me dit -il une fois, expliquez -moi » pourquoi, dans les autres monarchies de l'Euj» rope , les souverains régnent et se succèdent n avec tranquillité , tandis que le trône de Rus* )» sie est si souvent ensanglanté ? »
H La cause de toutes ces catastrophes ., mon- » seigneur, lui répondi&Je, me parait assez fa- » cile à trouver, et sans doute elle n'a pu vous » échapper : partout ailleurs l'hérédité du scep- » tre de mâle en mâle assure le repos des peuples » et la tranquillité des rois. C'est la différence D capitale qui existe entre les antiques monar- » chies asiatiques , romaines , grecques , barba- M res, et les monarchies modernes; peut-être » même doit^on les progrès de la civilisation à n cette stabilité. Ici, au contraire, rien à cet » égard n'est réglé, tout est douteux; et le soti^
M verain se choisit > comme il le veut, un suc- » cesseur : ce qui doit être une source conti- » nuelle d'espérances ambitieuses^ d*intrigues » et de conspirations, »
(( J'en conviens^ répliqua^t^il; mais que vou-> » lez -vous? ici c'est une longue habitude^ un » usage consacré, et un si grand changement » ne pourrait s'opérer sans péril pour celui qui » voudrait le tenter; car, je vous le répète, le^ n Russes aiment mieux voir sur le trône une » robe qu'un uniforme. »
u II me semble pourtant, monseigneur, re^ » pris-je, que cette heureuse révolution pour-* M rait se faire à quelqu'une des grandes épo-< n ques d'un nouveau règne, telle» qu'une entrée » solennelle, un couronnement, où les peuples » sont disposés à la confiance, à la joie , à Tes- » pérance. »
(c Oui, je le conçois , dit-il en m'embrassant; » cela pourrai t se hasarder : il faudra y réfléchn* • »
Je n'y pensai plus , et il n'y songea peut-être pas davantage. Cependant > lorsque quelques années après, Paul, monté sur le trône, établit, comme loi fondamentale , la succession héréditaire au trône de mâle en mâle et par ordre de primogéniture, il me vint dans l'idée que cet
•ntretiea avait pu contribuer à faire, dan» la législation russe, ee mémorable changement.
J'eus beaucoup à me louer de l'accueil gracieux qu€ me fit madame la grande -duchesse; il suffisait alors de la connaître pour éprouver^ en la voyant et en l'écoutant , un vit attrait et un attachement respectueux.
Je pris congé de leurs altesses , je partis , et comme j'étais impatient d'abréger mon voyage , je courus nuit et jour, saas m'arrôter , jusqu'à Varsovie.
Quand même je n'aurai» eu aucune nouvelle des mouvemens excités en Pologne , depuis dixhuit mois, par le désir de recouvrer la liberté, et par les promesses séduisantes du roi de Prusse, j'aurais pu, en traversant une assez grande partie de ce royaume, eonnaitre, par le mouvement gé-^ néral, la fermentation qui agitait alors les esprits de tous les habitans de cette malheureuse eontrée.
Les paysans seuls conservaient cet air morne , cette physionomie sans expression , cette immo* bile apathie , triste et constant caractère de la servitude , silencieuse stagnation qu'il plait aux partisans du pouvoir absolu ou de l'oligarchie d'appeler ordre et repos.
Mais, sur toutes les routes^ on voyait une foule de gentilshommes, achevai ou en voiture, courir, se croiser dans tous les sens. Au milieu des villes et sur les places publiques, ils se réunis^ saient, se parlaient avec feu. Tout annonçait la plus grande agitation ; et comme cette efferves-» cence offrait aux spécula tio9S des chances nouvelles, les juifs, nombreux et redoutables vamr pires de la Pologne , fourmillaient et montraient plus d'activité que jamais.
Ce fut surtout àVarsovie, que la singularité de ce grand spectacle me frappa le plus vivement; au lieu de ces sociétés aimables et paisibles que j'y avais laissées, de ces réunions où brillaient Joseph, Ignace, et Stanislas Potocki, Czartoryski, M alachowski, Sapiéha, Matuszéwitz, Mostowski , Zablocki , tant de belles et spirituelles dames , ornemens de la cour polonaise , et de ces cercles où l'on ne traitait que des questions de morale, de sentiment et de littérature, je ne vis plus que des conciliabules politiques, et je n'entendis que de vives discussions, trop souvent aigries par la chaleur des opinions opposées.
La nation, long-temps courbée sous le joug de trois puissances qui avaient envahi une partie de son territoire, et presque anéanti sa li«-
ou SOUTEHIRS. 559
berté^ semblait s'être redressée tout entière; elle avait repris son caractère antique.
Je revoyais la fierté du temps des Jagellons : c'était la même ardeur belliqueuse, la même turbulence , la même passion pour Tindépendance et le même mépris des orages qu'elle excite, enfin cet esprit chevaleresque, seul avantage de ce système féodal qui tombait alors partout en ruines, et dont on ne rencontrait plus de vestiges , qiie dans les cours de la Germanie et dans les forêts des Sarmates.
A peine pouvais-je reconnaître les Polonais : leurs occupations, leurs costumes, leur langage, tout était changé; ces guerriers ardens , dépouillés des habits modernes qui rappelaient leur humiliation, avaient repris leurs toques, leurs plumes, leurs longues robes , leurs moustaches militaires, leurs sabres brillans. Toutes les dames, enflammant leur courage, avaient coupé elles-mêmes la chevelure de leurs époux , de leurs fils, et brodé leurs écharpes, ainsi que leurs riches ceintures.
L'ambassadeur russe , naguère, entouré de courtisans, vivait seul et presque isolé dans son palais. Celui de Stanislas -Auguste ressemblait plus à un quartier-général du temps de Sôbieski,
54o MBMOIRSS
qu'à une cour. Cependant ce prince infortuné ne partageait pas l'ivresse générale; s^il était privé de k force de caractère^ si nécessaire au milieu des circonstances orageuses de cette époque ^ il ne manquait ni d'esprit^ ni de lumières, ni de pénétratiouv.
La résurrection de la liber lé ^ dont se flattais son impétueuse nation^ lui paraissait un songe, ime chimère ; il n'oubliait pas que les Polonais^ restés fort en arriére des autres peuples, n'avaient ni discipline,, ni infanterie , ni forteresse, qu'ils manquaient d'argent, et de cette industrie agricole ou commerciale qui en fournit»
Ce prince croyait que l'embarras- des deux cours impériales serait passager; il savait que le» promesses illusoires du roi de Prusse n'avaient d'autre but que celui de s'agrandir; enfin il prévoyait que les trois oppres3eurs de la Pologne, après de courts débats, se réconcilieraient aux dépens de ce pays sans défense, dont ils consommeraient le démembrement et la ruine.
Ainsi Stanislas-Auguste , trop éclairé pour ne pas apercevoir le précipice , et trop faible pour résister au torrent qu'il s'était efforcé vainement de ralentir, s'y laissait en traîner malgré lui.
Dès que le roi sut mon arrivée, il m'invita à
ou SOUTENIRS. 54l
venir phez lui^ s'enferma avec moi dans son cabinet , et me fit le plus triste tableau de sa déplorable position. « Eh bien ! nionsieur le comte^ » me dit ce prince, vous retrouvez la Pologne » dans une position toute différente de celle ou n vous l'aviez laissée à la fin de 1 764 ; mes com* » patriotes ont passe avec promptitude de Ta- » battement à l'espérance^ et d'une dépendance » craintive à la témérité. Que dit-on à Péters- » bourg de cette révolution imprévue^ et qu'en » pensez- vous? »
« Vous devez savoir, sire , lui répondis-je , que » l'impératrice en est aussi mécontente qu'é- » tonnée; son humeur aurait même éclaté, si » elle n'avait pas craint, en se laissant aller à » ce premier mouvement, de donner un pré- » texte de guerre aux Prussiens et aux Anglais, » qu'elle croit trop disposés à se joindre, aux » Turcs et aux Suédois pour abaisser sa puis- » sance; et comme on avait ici reçu, avec un dé- » dain fort choquant pour elle , ses offres de ga- » rantie, d'alliance et d'amitié, je vous avoue » que nous avons eu beaucoup de peine , le » comte de Cobentzel et moi, à la calmer, et à » lui faire adopter les conseils modérés que lui » donnaient l'empereur et le roi de France. '
» Quant à moi, je ae suis point surpris qu'ai) près une si longue oppression, les Polonais » aient saisi avec ardeur la première circonn stance favorable pour recouvrer leur indépenn dance. Ce n'est point de leur imagination, » c'est du fond de leur cœur que part ce cri de » liberté, qui retentit partout. Il n'est pas né- » cessai re même de l'écouter pour l'entendre; }} avant qu'ils parlent, on lit ce mot de liberté }) dans leurs démarches, dans leur maintien, » dans leurs regards et sur tous leurs traits.
» Mais ce qui m'étonne, c'est qu'ils aient » secoué si ouvertement leur joug , avant d'avoi r » organisé les forces, rassemblé l'argent et pré- » paré tous les moyens nécessaires pour soute- » nir une si généreuse résolution. D'ailleurs, ils » ne pourraient jamais résister aux trois grandes » puissances qui les environnent, et il me sem- » ble que, forcés de chercher parmi elles un » appui, ils ont choisi le moins fort, le moins » sûr et le moins désintéressé; car des infor* » mations, que je crois certaines, me prouvent » que le seul but de Frédéric- Guillaume, en » offrant sa protection à la Pologne, est de s'as- » surer la possession de Dantzick et de Thom. n
i< Vous avez raison, me dit le roi, et je pai*-
ou SOUVENIRS. 543
» tage TOtre opinion sur tous 1^ points; mais il M m'est impossible de faire ^comprendre ces vé- » rites à des âmes ulcérées , à des esprits pas- » sionnés. Après le malheureux démembrement » de ce pays, l'Autriche et la Prusse ayant laissé » à l'impératrice le triste honneur de nous sur- » veiller, et de nous maintenir dans un état de » dépendance , c'est à elle seule que les Polonais » ont attribué tous leurs malheurs; c'est contre » elle que se sont réunis tous les ressentimens. » La conduite de ses troupes , le ton insultant » de quelque^ jeunes otBciers, la hauteur into- » lérable des ambassadeurs de Russie, ont ^^cité » contre les Russes une haine dont l'explosion » est d'autant plus violente, qu'on s'est vu plus » long- temps forcé de la comprimer.
» Lorsque je vis Catherine II à Kanieff, elle » me parut très déterminée à réparer ses torts, » à nous soutenir franchement, et même, en » améliorant notre sort , à garantir pour un long » avenir notre sécurité. Je la crus, et je revins » ici , rempli d'espoir.
» Aussi, dès que les Turcs et les Suédois lui » eurent déclaré la guerre, répondant à ses » avances, et lui rappelant ses promesses, je D l'engageai à nous proposeï" un traité d'alliance :
» elle s*y résolut avec empressement. Le comte M de Stackelberg m'en fit la proposition offi- » cielle; elle fut communiquée àladiéte^et je n l'appuyai par tous les argumens, qui me » semblaient les plus propres à convaincre les ^) esprits de son utilité.
» J'échouai dans cette tentative : les intri- M gués et l'activité des ministres du roi de » Prusse flattèrent^ trompèrent et enflammé- » rent les passions. Luchesini surtout^ rejetant » comme des calomnies ce qu'on disait des vues » intéressées du roi de Prusse, persuadait trop » facilement I à des esprits déjà prévenus, que )) Frédéric -^Guillaume, cherchant une gloire » noble et pure, voulait garantir l'Europe de » l'ambition des Russes, et ne formait d'autre » désir, que celui d'opposer une forte barrière à » cette puissance conquérante , en rendant à la » Pologne son indépendance et sa liberté.
» L'envoyé d'Angleterre parlait dans le mé- » me sens, et faisait espérer un armement an- » glais en faveur des Suédois. D'un autre côté, » le roi de Prusse ayant protesté contre l'ai- » liance proposée, l'impératrice n'y persista » plus, et me fit même assez de tort, en m'at- » tribuant l'idée première de ce projet, qui
ou SOUVENIRS. 545
M éprouvait dans la dtëteune si vive opposition.
M Vous savez le reste : sans ga];tler aucunes » mesures^ on a aboli le conseil permanent; on » veut changer en totalité la forme de gouvern nement garantie par Catherine. On a e?cigé le » rappel des troupes russes; on ne montre au- » cun égard pour les protestations de Tambassa- » deur de Russie : il est même question d'un pro- » jet d'alliance entre l'Angleterre^ la Prusse^ la » . Hollande^ la Turquie , la Suéde et la Pologne.
>> Voilà où nous en sommes^ et je me vois con- » trainty pour ne pas perdre totalement l'affec- » tion et la confiance de ma nation, de la suivre » dans une marche imprudente, qui pourra » peut-être plus tard consommer notre ruine. »
(« Je puis, sire, répliquai -je, vous donner
» une preuve de la sincérité des intentions que
» vous montrait l'impératrice : vous n'igno-
» rez pas qu'elle a voulu et voudrait encore
» conclure avec nous, l'empereur et l'Espagne,
» une quadruple alliance , qui pût servir de
» frein aux desseins inquiétans de la ligue an-
» glo- prussienne; eh bien ! dans tous les pro-
» jets, que son ministère m'a communiqués ,
» une des principales dispositions a toujours été
» la garantie de l'intégrité du territoire de la 3. 35
» Pologne et de son indépemlance. Mais je pense » que cette princesse, n'ayant point attendu la » conclusion de cette alliance, qui aurait ou- » vert les yeux de beaucoup de gens, a commis » une faute en vous proposant un traité partiel » et prématuré , qui n'a fait qu'aigrir et irriter » les esprits. »
« Je le crois, reprit Stanislas; mais, quand n on ne peut pas faire le bien , il faut au moins M s'efforcer d'atténuer le mal. Je sais que vous » êtes lié d'amitié avec plusieurs membres de » l'opposition ^ vous les verrez , et vous me ren- » drez un vrai service, si vous pouvez paryenir n à leur faire comprendre c^ue, relativement à M nos intérêts politiques et commerciaux, la » Russie nous est moins contraire que la Prusse ; » qu'elle serait une ennemie beaucoup plus re- » doutable , et qu'il est par conséquent très es- I) sentiel pour nous, au lieu de provoquer son » courroux , de vivre avec elle en bonne intel- » ligence; enfin que ce serait le seul moyen ji d'augmenter nos forces, et d'effectuer, sans » obstacle, notre régénération. »
Je le lui promis, mais sans aucun espoir probable de succès : en effet , ayant parlé dans ce sens à quelques Polonais , je les trouvai si exas<-
ou souvE^MRs. 547
pérés ^ qu*à peine ils- pouvaient m'écouter de sang-froid.
Ignace Potocki seul ^ l'un des hommes les plus éloquens et les plus éclairés de ce pays^ parut me comprendre. « Vous pouvez avoir raison , » me dit-il ; mais il est trop tard : le sort en est » jeté; et d'ailleurs , quand je me déciderais à » suivre vos conseils > je ne ferais que me per- » dre , sans nécessité , dans l'esprit de mes con- M citoyens. Croyez-moi , cette opinion est à pré- » sent si générale^ si forte ^ si passionnée, qu'on » ne peut parler de la Russie à un Polonais , » sans le voir à la fois pâlir de crainte et frémir » de colère ; moi-même je n'ai pu vous écouter, » sans être vivement ému. Le seul nom de Russe » suffit pour nous rappeler la perte de notre li- }} berté , de nos lois , de notre gloire , et tous » les outrages auxquels notre honneur et nos » familles se sont vus si long-temps en proie. »
On conçoit bien que je ne hasardai plus des insinuations sans utilité , et qu'on était si peu disposé à accueillir. Je sus même que certaines personnes malveillantes, ayant eu connaissance de ces conversations^ m'avaient représenté comme un ami ardent d^s Russes , chargé des instructions secrètes de l'impératrice ; enfin ,
comme je voulais aller le lendemain à la diète , on chercha à m'en détourner, en me prévenant d'une intrigue ourdie pour m'y faille éprouver un désagrément public.
Je fis peu de cas de cet avis ; j'y allai , et la tribune où l'on me plaça fut bientôt remplie de personnages distingués , tant du parti du roi que de celui de l'opposition : leur réunion, autour de moi, aurait suffi pour imposer à la malveillance, dans le cas même où elle eût. existé.
Le spectacle que m'offrait cette assemblée polonaise , me frappa singulièrement : le costume presque asiatique des membres qui la composaient, la fierté de leurs regards, la vivacité de leurs gestes , le bruit de ces sabres trônant sur le plancher, et qui ne rappelaient que trop les temps d'orages, dans lesquels on avait vu, si souvent, les glaives tirés interrompre les délibérations; tout semblait me persuader que, remontant à des siècles reculés, je me trouvais au milieu de ces anciens Polonais , si fréquemment vainqueurs des Turcs, des Moscovites et des princes de la Germanie. Je regrettais de ne pouvoir comprendre les orateurs qui se succédaient, et dont plusieurs, par leur éloquence.
ou SODVEI41RS. 549
semblaient faire une grande impression sur les esprits.
Le soir^ étant retourné chez le roi ^ j'appris les tristes événemens qui s'étaient passés à Versailles les 5 et 6 d'octobre ; des versions diffé* rentes altéraient plus ou moins ces nouvelles : les unes disaient que la reine avait couru le plus imminent danger, qu'on avait massacré un grand nombre de gardes- du -corps, que l'assemblée nationale s'était vue envahie par des brigands; d'autres , que des troupes et d^ gardes ayant, dans une orgie, foulé aux pieds la cocarde na-* tionale, et annoncé hautement des projets de contre-révolution , le peuple de Paris , furieux, s'était porté à Versailles, avait* assailli le palais, et contraint le monarque à le suivre prisonnier dans la capitale; quelques-^unes enfin, moins alarmantes , ne parlaient que de quelques excès commis pendant la nuit, et promptement réprimés par la garde nationale.
II est facile de concevoir quelles inquiétudes, et à une telle distance, me donnaient des bruits si variés et tous funestes ; je résolus donc de hâter mon départ, et je me mis en route dès le lendemain.
Le soir, tandis que mes gens faisaient leurs
55o MEMOIRES
préparatifs pour le voyage^ me trouvant seul dans ma chambre, assis devant mon feu , et occupé à lire y j'entends tout à coup un léger bruit derrière mon fauteuil; je me retourne^ et je vois un grand personnage en longue robe brune y avec une riche ceinture, des bottes rouges, une toque fourrée, un long sabre, et tenant dans chaque main un pistolet dirigé vers moi.
Ma surprise fut vive, mais courte, et bientôt j'éclatai de rire , en reconnaissant sous ce costume, et avec ces longues moustaches, les yeux noirs, vifs et gais, du grand général Branitslci, neveu du prince Potemkin.
if Ma foi, mon cher, me dit -il, d'après ce >) qu'on nous écrit , il y a un terrible vacarme M dans votre pays. Notre agitation , ici , n'est )) qu'une bagatelle. Vos assemblées sont plus » orageuses qu'une diète polonaise, et comme » on ne, sait ce qui peut arriver dans un royau- » me en combustion , voilà deux compagnons de )) voyage que je vous offre ; je voudrais qu'ils » fussent plus riches, mais je puis vous assurer » qu'ils sont très bons. »
Branitski avait tort, car ses pistolets étaient magnifiques; je reçus ce présent avec autant de
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cordialité qu'il m'était offert* Depuis^ un comité rérolutionnaire m'cD dépouilla^ sans que je pusse les essayer contre lui, comme je l'aurais souhaité.
Après un court entretien arrosé par quelques verres de vin de Tokai, que Branitski aimait plus qu'assez , nous nous séparâmes. Je partis au point du jour , fort préoccupé des tristes nouvelles que je venais de recevoir.
M. le marquis de Noaillcs, notre* ambassadeur à Vienne , m'avait offert un logement chez lui; je l'acceptai. Je le trouvai consterné des nouvelles qu'on lui avait mandées de Versailles.
Depuis long-temps les velléités politiques de notre ministère, ses indécisions , la marche audacieuse de nos rivaux , les mouvemens rapides de notre révolution , et les présages d'un embrasement général en Europe , lui inspiraient de vives alarmes.
Il me confia tous les tristes pressentimens qui agitaient son esprit; la ruine de la France lui semblait certaine. J'éprouvais aussi quelques inquiétudes, pour le moment; mais je concevais pour l'avenir plus d'espérance : car je n'oubliais pas qu'une nation , comme la nation française , forte, riche, belliqueuse, industrielle, commer-
çanie^ avide de tous les genres de gloire , peut être abattue quelque temps par des orages ^ par des revers, mais qu'elle conserve , en elle-même, tous les moyens de sortir de ces secousses, régénérée, puissante et glorieuse.
M. de Noaiiles regrettait au reste , comme moi, que le conseil du roi n'eût pas, en signant la quadruple alliance , donné une autre direction au mouvement des esprits.
Cet ambassadeur me présenta au prince de Kaunitz, ainsi qu'à tous les personnages considérables de la cour et de la société.
J'avais demandé à l'empereur une audience ; mais on m'assura que ce prince, très grièvement malade, ne pouvait recevoir personne. Cependant il se rappela sans doute les bontés dont il m'avait honoré en Crimée, et le désir qu'il m'avait témoigné d'éclaircir un ^ mystère qui piquait sa curiosité, relativement à la nature des rapports intimes qui existaient, disait-on, entre Catherine II et le prince Potemkin, rapports auxquels on attribuait la constaQce inébranlable de leur affection réciproque : aussi , contre l'attente générale, il me permit de le voir.
Je me rendis donc à son palais, où je le trou-
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vai debout^ mais si cruellement changé, qu^il me fut impossible de ne pas reconnaître que sa fin était inévitable et prochaine.
L'empereur m'accueillit avec une extrême bonté; il s'entretint long -temps avec moi des affaires de la Russie, et surtout de la guerre de Suéde.
Comme , pendant son voyage en Tauride, il m'avait maintes fois reproché d'oublier son incognito, et de lui donner les titres de sire et de votre majesté y j'avais pris tellement l'habitude de lui complaire sur ce point, que, sans m'en apercevoir, je l'appelai sans doute, plusieurs fois, monsieur le comte ^ dans le cours de cette conversation. Il le remarqua et me dit en riant : a Vous êtes un* singulier homme ; en Crimée M vous vous obstiniez toujours à me nommer » sire, et à Vienne vous ne voulez absolument » parler qu'au comte de Falkenstein. »
Reprenant ensuite son sérieux , il se plaignit des obstacles opposés à la quadruple alliance. (( Elle aurait prévenu , me dit-il, bien des mal- » heurs.Vos ministres ont trop craint la guerre ; » si elle avait eu lieu, vos parlemens n'auraient » pu refuser de l'argent au roi , et l'ardeur fran- » çaise se serait jetée dans les camps. Au reste.
» qui pourrait savoir ce qui serait arrivé ? Une » folie générale semble s'être emparée de tous J9 les peuples; ceux du Brabant^ par exemple , » se révoltent, parce que j'ai voulu leur donner » ce que votre nation demande à grands cris, n Alors il s'arrêta, se tut , et resta quelques instans plongé dans une sombre rêverie.
Les troubles de Louvain l'aiFectaient alors tellement, qu'il ne put résister au chagrin que lui donnèrent leurs progrés, et en 1790, la veille de sa mort, il dit au prince de Ligne : Votre « pays m'a tué; &and , pris, a été mon agonie, » et Bruxelles, abandonné , ma mort. »
Croyant ne pas lui déplaire, en l'aidant à sortir de ces tristes réflexions , je lui demandai s'il ne daignerait pas me charger d'une lettre pour la reine, sa sœur, a Elle est en ce mo- » ment, lui dis -je , dans une situation bien » critique, entourée de partis qui se choquent » et se combattent; votre majesté , éloignée de »* cette atmosphère de troubles et de passions, » pourrait lui donner quelques conseils salun taires. »
w Moi, vous charger d'une lettre! merépon- » dît-il ; vous n'y pensez pas. Je vois qu'arrivant » de Russie, vous ignorez l'état d'effervescence
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» et de désordre où vous allez trouver votre » pays : partout le peuple est en armes ; par- » tout les uns croient voir arriver des brigands , » les autres pillent les châteaux. Il n'y a phis » de police, parce que chacun prétend la faire }} à son gré. Au moindre soupçon, un voyageur » est arrêté ; vous pouvez l'être , et si l'on trou- » vait sur vous une lettre de moi, je. ne sais n trop ce qui vous arriverait. »
w J'espère, sire, repris-je, que les rapports M parvenus à votre majesté sont exagérés. Mais » cependant, si vous croyez que votre lettre » courrait le risque d'être compromise, ne pou- » vez-vous,au moins, faire parvenir verbale- » ment , par moi , au roi et à la reine , ce que » vous jujgerez utile pour eux dans de si graves » circonstances? »
H Eh ! quels conseils, répliqua l'empereur avec » un peu de brusquerie, quels conseils voulez* » vous que je leur donne , lorsque je les vois » entourés de gens qui leur persuadent qu'avec » un régiment , une compagnie de" gardes-du- » corps, quelques acclamations, et des cocardes » arborées au milieu d'une orgie, on peut » arrêter et anéantir une révolution ? Je les >i plains; mais je ne pourrais leur indiquer, de
» si loin f d'autre moyen pour se tirer d'un si » mauvais pas, que beaucoup de prudence et » de fermeté : s'ils en ont, tout s'arrangera » peut-être; s'ils en manquent, je n'ai rien à » leur dire. »
Ces paroles peu fraternelles étaient sans doute dictées par l'humeur que lui donnaient alors ses affaires personnelles;. mais je ne fus' pas médiocrement embarrassé à mon retour en France , lorsqu'il fallut rendre compte à la reine de l'entretien que j'avais eu avec ce monarque, tl me congédia, et je ne le revis plus.
Joseph II n'aurait reçu que des éloges de la postérité, s'il avait eu moins d'ambition ou plus de suite dans ses plans. Un vain désir de gloire le porta à faire , contre le grand Frédéric, une guerre courte et sans résultat. Voulant étendre ses possessions et son commerce au détriment de la Hollande, il se vit obligé d'y renoncer par la crainte de nos armes. Désirant conserver la paix avec les Turcs , il les combattit et s'appauvrit par cette guerre , pour ne pas perdre l'amitié de Catherine. Enfin , -ayant formé le projet d'affranchir ses sujets du Brafaiant du joug des seigneurs et d'un clergé ambitieux, il les poussaà la révolte, parce qu'il se servi t de moyens
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arbitraires^ pour faire adopter ses principes philosophiques à un peuple^ qui ne s'y trouvait pas encore disposé.
Au reste y ce prince, sans être un grand homme, fut un monarque juste, vertueux, tolérant, sévère pour lui, indulgent pour les autres, bienfaisant, infatigable , accessible à la vérité; toujours OQCupé à secourir la misère, à encourager les arts et à récompenser le mérita.
Le prince de Ligne, qui le pleura sincèrement, écrivitàrimpératriceCatherineces lignes, que je ne puis me défendre de retracer ici : w Le » soldat dira: Joseph II a essuyé bien des coups » de canon à I^ digue de Beschania, et des coups » de fusil dans les faubourgs de Sabatsch ; il a » imaginé des médailles pour la valeur. Le voya- » geur dira : Quels beaux établissemens pour les » écoles, les hôpitaux, les prisons et Tédu- » cation I Le manufacturier : Que d'encoura- » geraens I Le laboureur : Il a labouré lui- » même. L'hérétique : Il fut notre défenseur. » Les présidens de tous les départemens, les » chefs de tous les bureaux diront : Il était no- » tre premier commis et notre surveillant à la » fois. Les ministres : Il se tuait pour l'État, » dont il était, disait*il, le premier sujet. Le
» malade dira : Il nous visitait sans cesse. Le » bourgeois : Il embellissait nos villes par des » places et des promenades. Le paysan , le do- » mestique diront aussi : Nous lui parlions tant » que nous voulions. Les pères de famille : Il » nous donnait des conseils. La société dira : Il » était sûr ^ aimable; il racontait plaisamment ; » il avait du trait dans la conversation ; on pou- » vait lui parler avec vérité sur tout. »
Le prince de Kaunitz, honoré constamment de la confiance de Marie -Thérèse, avait conservé le même ascendant sur Tesprit de l'empereur Joseph IL Ce ministre expérimenté était l'un des hommes les plus habiles du dernier siécle ; mais , à un génie étendu , il unissait des caprices aussi singuliers et des manies aussi bizarres que celles du général Souwaroff et du prince Potemkin. Toutes ses bizarreries étaient supportées sans murmure par les personnages de Vienne , et par les étrangers les plus considérables.
Quoiqu'il fut vieux, il affectait encore, dans 9SI, parure , des prétentions qui auraient rendu un jeune homme ridicule : sa coiffure était composée d'une inconcevable quantité de boucles, et^ pour qu'elles fussent poudrées avec une égalité
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parfaite^ il passait dans un cabinet destiné à cet usage, entre une haie de plusieurs valets de chambre, qui, annés de grands soulSets, l'enveloppaient d'un nuage de poudre.
Malade souvent imaginaire, et extrêmement sensible aux variations de la température , on le voyait changer de vétemens vingt ou trente fois par jour.
L'un des mérites auxquels il attachait le plus de prix, et qu'il s'attribuait, c'était d'être le plus habile écuyer de l'Europe. On ne pouvait lui faire de plus grand plaisir que de se rendre dans un grand manège, où il passait une longue partie de la journée, et d'y admirer la dextérité avec laquelle il se livrait à tous les exercices de l'équitation.
Jamais l'heure de ses repas n'était réglée; de sorte que ses convives couraient le double risque, ou d'arriver trop tard, ou d'être obligés de l'attendre pendant quelques heures.
Au dessert, on apportait devant lui un miroir, un bassin, des cure-dents, une éponge, et, sans se gêner, il nettoyait lentement sa bouche et ses dents, sans que personne voulût ou osât quitter la table : le pli était pris, tout le monde se prêtait à ses fantaisies.
56o MÉMOIRES
Ayant reçu une invitation de ce premier ministre^ M. le marquis de Noailles m'y conduisit; son accueil fut poli, mais assez froid. A la fin du diner, adressant la parole , d'une voix haute, au marquis de Noailles, il lui dit : « J'ai » reçu, monsieur l'ambassadeur, des nouvelles » de France : on y pille , on y égorge plus que » jamais; toutes les tètes y sont renversées; c'est » un pays attaqué de démence et de frénésie. » * Je croyais que l'ambassadeur allait répondre; mais il garda le silence , croyant , sans doute , que ce silence était une improbation assez marquée d'une sortie si inconvenante.
Moi , plus jeune ^ assez impatient, et ne pouvant alors me contenir, je dis très haut : ce II esl » vrai, mon prince, que la France, dans ce » moment, est attaquée d'une fièvre très ar- » dente; on prétend même que cette maladie » est ^contagieuse , et qu'elle nous est venue de » Bruxelles. »
Cette saillie imprévue fit sourire les assistans, et parut vivement étonner le premier ministre, qui n'y répondit pas; mais il n'acheva point sa toilette accoutumée, et sortit de table presqu'à l'instant.
Je m'attendais qu'il me montrerait quelque
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humeur de ma vivacité, mais il en fut tout autrement : sa froideur se changea en accucfil amical, et même, pendant le pçu de jours que je restai à Vienne, il m'invita plusieurs fois à venir le matin chez lui , pour parler avec moi deé a^ faires du temps.
Je dois convenir que, dans ces entTetiens, il développa cette supériorité de raison et de lumières, qui lui avait acquis en Europe une si grande réputation.
Le prince de Kaunitz n'ign(»*ait pas, qu'il existait, en France, un parti très opposé'^à l'alliance de notre cour avec la sienne, et que ce parti devenait de jour en jour plus influent, soit par inimitié pour la reine , soit par le souvenir des pertes., que cette alliance nous «avait fait éprouver pendant la guerre de sept ans , soit enfin par lé seul esprit d'opposition.
Ce qui est certain , c'est que, dès l'époque des affaires de la Hollande, ce même parti avait acr cusé, faussement, Finfortunée Marie-Antoinette de sacrifier l'argent et la coi^sidération de la France aux intérêts de l'empereur son frère.
Aussi le prince de Kaunitz me pressa de combattre ce parti, et de réfuter les écrits qu'il répandait alors avec profusion ; pour m'y enga-
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ger^ il me prodigua tous les éloges qui pou- Taieni flatter la vanité d'un jeuiie diplomate/
Malgré Tintérét de ces conférences, ne pouvant me résoudre à prolonger une absence déjà si longue, je partis pour la France; et ce ne fut p^ sans une émotion qui alla jusqu'aux larmes, que je franchis la frontière, et que je revis une patrie, livrée à tous les périls et à toutes les calamités d'une xévolutîon, ,
Pendant cinq ans d'absence , et à huit cents lieues de mon pays, je ne pouvais me faire une idée des changemens extraordinaires, que venaient d'éprouver, en peu d'années, nos lois, nos caractères, nos esprits et nos mœurs. Les correspondances les plus multipliées ne suffis seiit pas pour peindre de pareils bouleversemens , et les lettres que j'avais reçues à Pétersbourg, depuis la naissance de nos orages, étaient empreintes d'opinions si diverses et de passions si opposées, qu'elles ne m'avaient donné, sur notre situation réelle , que des notions contradictoires et confuses*; de sorte qu'en rentrant dans ma patrie, je ressemblais assez au vieil Épiménide, sortant de son long sommeil.
Sur ma roiite même, et avant de parler à personne, j'éprouvais une vive surprise; car tout
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présentait à mes regards un spectacle imprévu : les bourgeois, les paysans, les ouvriers, les femmes même , me montraient dans leur maintien, dans leurs gestes et sur tous leurs traits, quelque chose de vif, de fier, d'indépendant et d'animé, que je ne leur avais jamais connu.
Un mouvement extraordinaire régnait partout; j'apercevais dans les rues, sur les places, des groupes d'hommes qui se parlaient avec vivacité ;• le bruit du tambour frappait mes oreilles au milieu des villages, et les bourgs m'étonnaient par le grand nombre d'hommes armés que j'y rencontrais.
Si j'interrogeais quelques individus des classes inférieures , ils me répondaient avec un regard fier^ un ton haut, hardi; partout je voyais l'empreinte de ces sentimens d'égalité, de liberté, devenus alors des passions si violentes; enfin, à mon départ de France , j'avais quitté un peuple paisible et courbé par habitude sous le joug d'un long assujettissement ; à mon retour, je le retrouvais redressé , indépendant, et trop ardent peut-être pour jouir avec sagesse d'une liberté nouvelle.
Quelle que fût mon impatience de me revoirau seiude ma famille, les penséevqui m'agitaient.
et la nouveauté des objets qui les faisaient nai* tre, me rendirent le chemin et le temps si courts, qu'en apercevant Paris, je fus presque surpris d'y $tre arrivé.
Lorsque je vis mon père , je le félicitai , en l'embrassant, d'être sorti du ministère quand il ne pouvait plus y faire le bien. « Par cette sage » retraite, lui dis-je, vous avez évité le chagrin » de voir commettre, sans pouvoir vous y oppo* » ser, tant de fautes qui ont amené la dissolu*- » tion du gouvemementé »
Je retrouvai en lui , la même force de carac^ tère qui avait toujours été son mérite distinctif, et la même tendresse pour moi, tendresse à laquelle j'attachais tant de prix ; mais il ne me montra plus le même calme et la même impartialité , que jusque * là j'avais tant admirés ea lui*
Ce changement me frappa et m'apprit , dés cet instant, combien j'allais trouver d'opposition dans les esprits et d'exaspération dans les caractères.
Mon père , ainsi que tous les hommes de son temps., était toujours resté étranger aux idées de la nouvelle philosophie : rempli d'un respect religieux pour nts vieilles institutions, tout ce
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qui s'en écartait ne lui semblait qu'une Folie dangereuse; le renversement de Tordre de choses sous lequel il était né , n'offrait à ses yeux que l'image d'un peuple en 4élire.
Quelques réformes graduelles n'auraient point effrayé sa prudence ; mais il regardait comme funeste une révolution , qui , sôus prétexte de briser toutes les charnes, rompait tant de liens sacrés pour lui.
'Aussi sa sévérité traitait d'insensés^ et même de coupables , ceux qui prenaient part à cette révolution ; il, me parla de plusieurs de mes amis avec des termes qui m'affligèrent d'autant plus y qu'ils étaient injustement appliqués; car rien n'était plus noble ^ plus désintéressé que leurs sentimens : et quand même un amour trop ardent pour le bien public et pour la liberté^ les aurait trompés et entraînés trop loin, quelle erreur aurait dû être plus excusable aux yeux d'un homme vertueyx !
Mais je vis bientôt que cette opinion de mon père , loin d'être exclusivement la sienne , me représentait l'opinion d'une grande partie de la haute société : presque tous les hommes de son âge et de son rang éprouvaient les mêmes impressions ; oubliant toutes les causes qui avaient
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amené et rendu presque inévitable cette destruQtion de l'ancien régime^ ils n'y voyaient que l'atteinte portée à l'ordre ^ à la discipline, aux antiques droits du trône, à ceux de la noblesse, et à leurs habitudes comme à leurs intérêts. De tous côtés , ils se sentaient blessés , et envisageaient presque comme félons et comme ennemis , ceux qui ne pensaient pas comme eux.
Ainsi, dès cette première conversatfon au sein de ma propre famille , il me fut facile de voir quel était l'esprit de tout un parti , celui qu'on appelait alors le parti aristocratique.
Far un hasard assez piquant, le même jour me mit à portée de conn)aitre les opinions et les sentimens du parti opposé,' qui se nommait le parti des patriotes : mon ami et mon neveu , le général La Fayette, qui commandait alors la garde nationale,, vint chez moi dans l'aprèsmidi, et me fit,' pendant plusieurs heures, le récit détaillé de tous les événemens qui s'étaient passés depuis les premiers jourâ de* cette mémorable année.
Ce qui distingue surtout M. de La Fayette, c'est une Constance immuable dans le caractère, et qui tend, sans déviation, à un but toujours le même. Travailler sans cesse à établir, à
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étendre^ à coiisolider ta liberté^ voilà Tidée dominante qui , depuis plus de cinquante ans, a dirigé sa conduite, échauffé son âme, et dicté ses paroles. • '
Aussi^ dans le moment où je le revis , il se croyait au comble de ses^ vœux , puisque sa patrie semblait tout entière répondre à ses sentimens , et que le règne des . lois y remplaçait celui de l'arbitraire. Cependant il me parut profondément affligé des scènes tumultueuses et des excès populaires, qui avaient souillé les premiers jours de cette révolution.
« Je ne sais par quelle fatalité, me dîsait- » il , un parti , qui se cache dans l'ombre , est n venu se mêler au vrai peuple,. qui ne veut » que justice et liberté^ II est sorti, de je ne M sais où, un certain nombre de brigands sol- >h dés par des mains inconnues , et qui-^ malgré » nos efforts, ont commis des crimes déplora* » blés , en profitant de tous les mouvemens » excités par la résistance, mal calculée, Ae la » cour et des ordres privilégiés, aux réformes D que désirait le vœu public. En vain nous » les chassions , nous les châtions , nous le» dis^ }} pojcsions; ils revenaient toujours : après la «» prise de la Bastille, leur rage a commis d'af-
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» freux assaMinato ; ils menaçaient même Paris » du pillage : Torganisation spontanée d'une » garde naticHiale a pu seule mettre un frein à M leurs désordres. ' •
» A la même époque , quelques-uns l'étaient i> montrés , mais en petit nombre , dans les i> provinces ; et partout le bruit , faussement » répandu ^ de leur prochaine arrivée ^ excita » une si grande terreur, qu'au même infant, » dans toutes les communes, le pev^e prit les » armes.
D Nous avons fait d'inutiles recherches pour » connaître les chefs de ces brigands, et le foyer » d'où partaient ces nouvelles alarmantes, qui » arrivaient à la fois dans toutes les villes et tous >i lesboui^s du royaume f c'est un problême qui M est resté insoluble pour nous, comme pour le » gouvernement i je n'ai eu, à cet égard, que » des soupçons, qui ne sont appuyés d'aucunes » preuves.
. » Dans le mois d'octobre dernier, cette bande n de scélérats, se mêlant aux mouvemens désor- M donnés , produits à Paris par les imprudences » d'une scène qui s'était passée à'VersaiHes, a M rassemblé tout ce qu'on peut trouver de vil et » de corrompu dans une capitale. Tandis que je ^
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» m'efforçais en vain, près de l'hôteN de - ville, M de rétablir Tordre et de calmer les esprits, » on vint m'appt^endre que ces misérables, enn traînant une foule nombreuse , se dirigeaient » sur.'Versailles, et annonçaient les projets les >» plus sinistres contre le roi et la représentan tion nationale.
» Je me vis contraint de courir après eux : n lorsque j'arrivai à Versailles, ils avaient déjà n souillé de leur présence là salle des séances D'do l'assemblée, et menacé le château. La » garde nationale réprima leur furie , les disn persa, et, d'abord, tout parut calmé. Mdis mal- » heureusement on n'avait voulu confier à cette D garde nationale, qu'une partie des postes ex- » teneurs; et à la fin de la nuit, les brigands n s'introduisirent dans le château , du côté du n jardin , par une porte que n'occupait point » la garde nationale.
M Peu s'en fallut alors qu'il ne se commit un n épouvaïitable crime, qui aurait couvert la » France de deuil ; heureusement nous arriva* )» mes à temps pour le prévenir, et cette infâme » conspiration échoua : cependant nous déplo- >i rerons toujours ces fieitales journées , et les » assasiinats qui s'y commirent.
» Le peuple n'avait point pris de part à cette » odieuse trame. Néanmoins il était fort exas- » péré^ soit par l'effet d'une disette factice />u » réelle^ soit par le bruit répandu d'un coup » d'État médité et prochain; de sorte qu'il ne i) fut possible de l'apaiser, qu'en persuadant » au roi et à sa famille de venir s'établir à » Paris.
M Voilà ce que je puis, en toute vérité, vous » dire de ces scènes oiseuses , qui ont mêlé
» de chagrins les justes espérances que me don- » naient les vœux et les, efforts de l'immense » majorité de la nation, pour le prompt éta- :> blissement d'un gouvernement représentatif » dans ma patrie.
» Au reste, je ne doute point qu'on n'ait en- » core exagéré., ailleurs comme en France , » tous ces événemens} mais vous pourrez en » juger par vos yeux, et vous trouverez àPa— » ris , ainsi que dans les provinces , un ordre et » une tranquillité, qu'on ne pouvait guère s'at- » tendre à voir sitôt régner au milieu . d'une » révolution, et des passions opposées qu'elle » fait naître. »
ce II me semble cependant, mon cher, lui » répondis -je, qu'il existe encore partput un
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» grand mouvement. Il est vrai que dans les » pays étrangers^ on^n'avait représenté la France » comme livrée tout entière au pillage , aux » massacres^ et qu'au contraire , les provinces » que j'ai traversées , m'ont paru fort paisi- » blés.
» Mais on m'a déjà dit que vous avez encore^ » quelquefois^ des violences à empêcher, des I) mouvemens séditieux à réprimer, et qu^au- » tour de la prison même où le baron de Ben senval attend son jugement, une foule tu- » multueuse demande à grands cris sa mort. »
ce Cela n'est que trop vrai, me répondit- il; » mais vous savez bien qu'après un coup de » vent, la mer reste quelque temps agitée, D'ail- » leurs, de plusieurs côtés^ il n'existe que trop » de passions, qui concourent à troubler l'ordre » et à éloigner la paix. »
c< Pourrait- il en être autrement? repris -je; A) votre maixhe a été si rapide ! c'est une vraie » démolition : vous avez détruit les ordres, ré- » duit à une chambre la représentation natio- » nale, aboli les privilèges de la noblesse, mis » les biens du clergé à la disposition de la na- A) tion; votre assemblée concentre en elle pres- » que tou» les pouvoirs. Que d'ennemis vous
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M TOUS $tes créés ! tous faites iabîe rase ei^ légts^ p lation; tous allez bien Tite et bien loin.
» SoDgez-y^ quand on reuTersé un édifice en* >i pierres, ses débris restent, sans mouTement , M couchés sur la terre ; mais il n'en est pas de n même d'un édifice d'institutions humaines : M elles ont donné à une multitude de persojines, >i à des classes entières, soutenues de nombreux M clienSy des prérogatiTcs, des jouissances, des » honneurs, des prééminences, dcTenus des » drôitd à leurs yeux , et auxquels chacun tient >i autant qu'à sa Tie. Je crois qu'une telle des- » truction,'un changement total si prompt, et N des plans si hardis, nous exposeront à de bien » longs orages. »
« Cela se peut , répliqua La Fayette ; mais » TOUS croyez Toir des plans où réellement * il » n'en a point existé. Tout ce qui arriTc aujour- » d'hut, ce qui tous surprend, ce qui tous » alarme, date de loin; c'est le résultat néces- » saire des fautes de Tingt ministères successifs, » du défaut d'ordre et de suite dans le gouTer- » nement , de dilapidations sans mesures, et » d'abus de tous genres.
» Les grands corps judiciaires, le clerçé même, » et la plupart de tous ceux qui nous blâment
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"» à prësent, ont^'depuis plusieurs années, atta« » que avec la plus, grande énergie tous les actes ^) du pouvoir. Les parlemens , après une foule » de remontrances, aussi véhémentes que les dis- ^> cours de notre tribune , ont fait un appel à la n nation; mais à peine cette Qâtion y a- 1- elle » répondti , qu'on a voulu lui imposer silence ; n les états-généraux étaient promis; un minis- » tre a voulu les .remplacer par une cour plé- » nière : efforts impuissans et ridicules I l'auto-^ ^ rite s'est vue contrainte de reculer; les états » ont été réunis.
» Alors , par une conduite inexplicable , on a » humilié le tiers -état; les autres ordres ont » refusé de se joindre à lui; bien plus, on lui }) a fermé le lieu de ses séances. Il a résisté; » le peuple s'est indigné, s'est soulevé; des mi- » nistres populaires ont été renvoyés; la cour a » fait venir des troupes; une explosion générale » a eu lieu, et une haine violente du peuple » contre l'aristocratie s'est manifestée de toutes » parts.
» Vous connaissez à présent les causes ; tirez- » en les conséquences , et jugez si , au milieu 2) d'une effervescence produite par tant de fau- » tes, d'autres que nous auraient pu éviter les
» reproches qu'on nous adressé. Ce sont trop sou- » vent ceux dont l'imprudence a produit l'in- » cendie, qui crient les premiers et le plus » vivement au feu.
» Enfin le passé n'appartient plus à personne : » je n'ai suivi cft. je ne suis^ dans ma conduite, » que ce qui m'est dicté par ma conscience. Je » veux la liberté,, l'ordre, une bonne comtitu- » tion; je crois que la nation le veut aussi, et » j'espère que nous atteindrons notre but, mal- » gré toutes les passions qui s'y opposent.
» Mes soins se bornent à présent à veiller au i) maintien de la tranquillité publique , à con- » tribuer, comme député, à l'affermissement » de la liberté, et, en même temps, à mettre » le roi et la reine à l'abri de tous les complots » et de tous les mouvemens, qui pourraient me- » nacer leur sûreté. »
(c Ces sentimens sont très louables, lui dis- » je ; mais je partage bien plus vos vœux que » vos espérances. Au milieu de tant de partis si » passionnés, votre position me parait délicate , » inquiétante et très scabreuse : car enfin, d'un » côté , vous êtes un des principaux chefs du » parti populaire ; de l'autre , vous vous trou- » vez , par votre place , commandant de la garde
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>i nationale, chargé de défendre le roi, sa fa- M mille, son palais, et ce qui lui appartient, M contre toute attaque , d'être continuellement » en rapport avec la cour, et d'agir ainsi corn- » me l'homme du gouvernement.
» Il vous sera bien difficile de ne paf inspirer >» quelque méfiance à l'un et à Tautre parti ; » vous voudrez faire agir l'un constitutionnelle- » ment, et modérer l'ardeur de l'autre; je crains n que leurs ressentimens ne se réunissent un » jour contre vous. »
« Je ne l'ignore pais, répliqua-t-il ; mais, ayant » fait ce que j'ai dû, je n'aurai rien à me re- M procher. »
Le jour suivant , je vis encore l'un de mes amis et des^ principaux chefs du parti des patriotes, M. Alexandre de Lameth, qui me fit un tableau des événemens passés, peu difi'érent de celui que venait de me tracer La Fayette; mais il me donna plus de détails qu^ lui sur l'assemblée, sur son esprit, sur les différentes opinions qui la partageaient, sur leurs divisions et leurs subdivisions. Nul , je crois , ne la connaissait aussi bien que lui, et nul ne sut mieux cet art, alors nouveau pour nous, qu'on peut appeler la tactique des assemblées politiques.
Alexandre de Lameth , ferme et constant ami de la liberté constitutionnelle, exerçait avec ses deux amis , Barnave et Duport , une assez grande influ^orce sur son parti. Compté &u premier rang des fondateurs du gouvernement nyprésentatif en France, il fut de bonne heure un des présidens de rassemblée nationale.
Un discours fort remarquable qu'il pnmonça sur la force publique dans les États libres , et qui fHToduisitdans le temps une vive impression, lui fit donner et conserver la présidence du comité militaire, dont il fit lés travaux les plus importans. Son frère Charles , anjent à la tribune comme à la guerre , suivit toujours la même ligne qjue lui.
Les premiers excès populaires qui avaient été commis , les indignaient, mais tans affaiblir leur espoir de voir un ordre 1^1 s'établir, en dépit de tout obstacle.
A cette époqite, où, ne mesurait peut-être pas assez la difficulté de triompher à la fois, et des antiques préjugés d'une vieille monarchie, et des mœurs corrompues de la nombreuse partie d^un peuple, si long-temps resté dans l'ignorance et dans la sujétion.
Le lendemain la reine me fit venir chez elle.
ou SOUVENIRS, • 677
m'entretint fort long-temps de toutes les peines qu'elle avait éprouvées; depuis^ elle me donna, pendant près d'une année, une grande part à sa confiance : plus tard d'autres conseils m'en privèrent.
Cette princesse, ainsi que le roi, s'étaient vus si fréquemment . déçus dans leurs espérances^ qu'ils cherchaient trop souvent des avis nou^ veaux. Ces changemens multipliés, cette succession de conseils, de systèmes différens, et presque toujours opposa entr'eux , ne furent peut-être pas une des moindres causes, qui rendirent leurs malheurs et leurs périls toujours croissans.
Il me serait impossible de dire à quel point je fus ému , lorsque je revis cette reine que j'avais laissée si heureuse, si brillante , si aimée, si entourée d'hommages , et lorsqu'elle me raconta les injustices dont elle avait été l'objet, les efforts de la calomnie contre sa réputation à l'époque de l'affaire du collier, contre ses sentimens d'épouse et de mère , quand on l'accusait de faire passer l'argent de la Frandë en Autriche , enfin , contre ses véritables intentions , en lui reprochant d'avoir voulu détourner le roi, de son penchant à satisfaire le peuple, par des réformes
et des sacrifices nécessaires.
5j8 • MÉMOIRES
K N0U8 avions cependant toujours choisi , me » dit-elle^ pour ministres^ tous ceux que nous » désignait l'opinion publique ; mais à peine le » roi adoptait leurs plans ^ que nous étions as- » saillis de plaintes^ de cris^ de représenta- }) tions^ de remontrances contre ces mêmes mi- » nistres^ dont on regardait les conseils comme » dangereux.
D Les parlemens ^ la noblesse, le clergé, notre » cour même , s'efforçaient de nous persuader » que nous nous trompions, que notre confiance » était mal placée , et qu'au lieu de guérir les I) maux de l'État, on les. aggravait de jour en » jour.
itYqus connaissez la bonté du roi, sa défiance » de llii-méme , et soi! unique passion , le bon- » hetir de la France ! Il cédait tantôt à la cour, » tatitôt aux parlemens. Nous cherchions d'au- » très moyens de faire le bien ; ils ne réussis- » saient pas mieux. Les grands corps de l'État, » les notables , tout semblait se réunir contre » nous. •
» Enfin , comme, de toutes parts, on deman- » dait les états-généraux, le roi les a convoqués ; » maisà peine ont-ils été assemblés , que la dis- » corde s'est mise entr'eux ; une épouvantable
ou SOUYENIRS. 679
» révolution a éclaté : on a voulu anéantir notre » autorité ^ les prérogatives du clergé, les droits n de la noblesse; et comme nous croyions devoir » les défendre y on a soulevé le peuple contre » nous y déchaîné sa fiirie y séduit nos troupes , » bravé ouvertement l'autorité royale. Le roi M s'est vu contraint de renvoyer les régimens » qui veillaient à sa sûreté; nos amis, devenus M l'objet de la haine publique, ^t été forcés » de fuir.
>i Paris en révolte s'est emparé de la Bas- M tille; et, bien que la condescendance du roi, M qui ne veut pas qu'une goutte de sang soit » versée pour sa cause, ait été jusqu'au point M d'acquiescer à tout ce qu'on lui demandait , » le calme n'a pu se rétablir ; les passions du M peuple ont redoublé de violence ; enfin nous » avons vu notre palais, à Versailles , envahi par >i des brigands. Je n'ai échappé à la mort qu'en » sortant précipitamment de ma chambre pour I» me réfugier dans celle du roi. Plusieurs de noi^ I) gardes-du-corps ont péri , et vous nous voyez » enfin , ici , exposés peut -être à de nouveaux » dangers. Que pensez -vous d'un si funeste » état de choses? et croyez-vous qu'il soit pos- » sible de nous en tirer ? »
58o MÉMOIRES
Tel fut à peu près le sens d'un récit qui me touchait trop pour que je pusse l'oublier. Jamais je ne vis plus de di^ité dans la douleur^ plus de douceur «dans Tafflietion. Comme la conversation fut longue y la reine m'entretint avec détail des sujets de plaintes que lui avaient donnés plusieurs personnes , qui s'étaient constamment efforcées de lui nuire dans l'esprit du peuple^ et même dans le cœur du roi.
Mais elle me parla, sans aigreur, de ceux de mes amis qui se trouvaient alors à la tète du parti populaire, a Ils nous ont fait du mal, di- » sait-elle , en portant de fortes atteintes à l'an- » torité royale; mais, loin de les confondre » avec ceux qui ont ameuté contre nous une » populace en fureur, je les crois disposés à » nous mettre à l'abri de parcâs excès, et à » maintenir ce qui nous reste d'autorité.
)) C'est surtout le devoir de M. de La Fayette, » votre parent et votre ami ; quelques reproches A que j'aie à lui faire, je dois convenir qu'à Ver- » sailles , dès qu'il \ su notre péril , il est venu à » notre secours, et, parla, nou& a rendu le ser- » vice le plus essentiel. Vous le verrez souvent; N rappelez-lui bien ce qu'il m'a promis. Il est » de son honneur, puisqu'il commande à Paris ,
ou SOUVENIRS. 5Sl
» que la dignité et la sûreté du roi a'y reçoivent N aucune atteinte. »
Après avoir montré à cette princesse à quel point je partageais ses peines^ je lui dis « que H mon plus grand désir serait de répondre à sa M confiance ; mais qu'étant si récemment arrivé H à Paris ^ je ne pouvais avoir encOTe une opi-* M nion bien fixe et bien arrêtée^ sur tou» les » événemens dont elle venait de me parler , et u sur leur résultat probable. Cependant^ ma* H dame, ajoutai - je ^ si je dois en juger d'à* M prés l'opinion qu'on en a au dehors , et d'après » ce que l'on m'en a déjà dit ici , je pense qu'on n peut attribuer tout ce qui est arrivé jusqu'à » présent, aux changemens trop multipliés de »' ministres et de systèmes, à des coups d'auto^ » rite peu calculés et mal soutenus, à l'exil et » au rappel des parlemens, à la convocation H des états-généraux prè» d'une capitale, foyer » d'intrigues et d'agitations, au défaut de dé- » cisions sur les questions les plus importan- » tes, décisions qui auraient dû précéder la n réunion de cette assemblée, enfin au dé- » dain qu'on a montré pour le tiers-état, et à n quelques mesures imprudentes , qui ont ex- » cité^ dans l'esprit du peuple, l'animosité la
>• plus violente contre les classes privilégiées.
» Aujourd'hui il serait aussi pénible qu'inu- » tile de revenir sur le passé. Je ne sais si , dans » les dispositions des. esprits, et à cette époque, » on aurait pu prévenir une révolution , ou Té- M loigner. Mais cette révolution est faite, il ne » faut pas se le dissimuler ; le vœu général de » toute la nation s'est prononcé pour un gouver- M nement représentatif. Si Ton y marche avec M sincérité, si on l'établit de bonne foi, nous M pourrons peut-être jouir à la fois, comme en M Angleterre, et de la sécurité que donne l'au- » torité royale , et des avantages de la liberté ; » mais, s'il en est autrement, je ne puis songer D sans crainte à l'abime où nous entraînerait » une résbtance superflue : le seul moyen de » mettre Un frein à la licence , c'est de lui op- » poser une sage et légale liberté. »
« Je vois, répliqua la reine, que, d'après ce M qu'on vous a dit , vous me croyez fort éloignée » de votre opinion. Mais demain vous aurez de » mes nouvelles, et vous verrez que je ne suis » pas si déraisonnable qu'on le suppose, o
En effet , le jour suivant , madame Campan m'apporta de sa part un paquet, dont cette priacesse lui avait laissé ignorer le contenu. Je l'ou-
ou SOUVENIRS. 583
vris, et, à ma grande surprise, j'y trouvai un écrit de M. Mounier, dont les idées étaient fort analogues aux principes du gouvernement anglais.
Ce premier entretien avec la reine fut terminé par des éloges très obligeans^ qu'elle daigna me donner sur ma conduite en Russie , ainsi que par de nombreuses questions- relatives au caractère de Catherine II ^ et à la triste situation où j'avais laissé, à Vienne, l'empereur, son frère.
Lorsque je fus présenté au roi , je le trouvai triste, abattu; il me parla peu, mais ôbligeam-^ ment , sur mes négociations , me dit qu'il me revoyait avec plaisir, et me congédia.
Je remplis ensuite un autre devoir, et je rendis compte de ma mission à M. de Montmorin. De tous les tfbleaux que l'on m'avait tracés de la révolution, celui que me fit ce ministre fut le plus sombre.
Cependant son esprit, juste autant qu'éclairé, sentait très bien la nécessité de terminer nos troubles par une transaction sincère, et par un pacte qui contiendrait tous les élémens d'un bon gouvernement représentatif; mais, en même temps, il était persuadé que la violence de plu-
sieurs passions opposées rendait ce remède impossible.
« D'un côté^ me dit-il, le peuple^ dans sa » fougue, parait ne vouloir qu'une démocratie » qui mène à l'anarchie; il s'armera bientôt )i contre ceux qui veulent aujourd'hui le soun mettre à un frein légal. D'une autre part, la M cour, l'aristocratie, et ce qui environne le roi, a rejettent avec opiniâtreté tout ce qui ne leur D montre pas la monarchie telle qu'elle était » autrefois.
» Vous savez à quel point j'aime le roi : il est » juste, vertueux, bon; mais sa bonté est prix> vée de force. Il ne sait résister ni à ceux qu'il }) craint, ni à*ceux qu'il aime; je fais de vains D efforts pour le déterminer à suivre avec fer- » meté un plan quelconque. Ahl croyez -moi, » cette funeste lutte , entre un pA^ti populaire » passionné et un monarque faible , finira par M nous faire traverser une république* »
J'avoue que ces paroles, changées par le temps en prédictions, ne me fir^it alors qu'une impression légère. Je les regardai comme l'effet d'une humeur mélancolique, qui le portait à se créer des chimères; et certes, à cette époque, on ne voyait pas encore l'apparence de ce parti
ou SOUVENIRS. 585
républicain, qui ne commença à se mcmtrer que deux ans plus tard, après le départ du roi pour Varennes.
Déjà mes entretiens avec des personnes, si différentes entr'elles par leurs rangs et par leurs opinions, commençaient, en satisfaisant ma vive curiosité, à me donner une idée assez nette de l'état dans lequel je revoyais mon pays; et, pour compléter à cet égard mon instruction, j'assistai assidûment aux séances de l'assemblée nationale. •
Je venais de séjourner cinq ans dans des contrées dont les gouvernemens n'avaient subi aucune altération, et qui conservaient, sans mélange, l'ancien ordre social , les antiques coutumes, les vieilles étiquettes,* ainsi que les distinctions constantes et immuables des rangs et des classes de la société*
Rien n'avait donc pu me faire perdre le souvenir de l'état où j'avais laissé la France : aussi ce ne fut pas sans étonnement que je vis pour la première fois, en public et au sein d'une auguste assemblée, les cardinaux, les évéques, les curés, les généraux, les officiers, les grands , les nobles, les cultivateurs, les'magistrats , les légistes , et enfin ce que nous appelions des bour-
geois^ confondus ensemble et assis péle-méle sur les mêmes bancs ^ sans aucune distinction de rangs.
MaiSy après ce court instant de surprise^ je tombai dans un autre étonnement , celui* de voir que ce spectacle ne suffisait pas pour ouvrir les yeux des partisans de l'ancien régime. Ce n'était pourtant plus un vain mot ^égaUté^ qui retentissait à leurs oreilles; c'était l'égalité ellemême et vivante^ qui frappait leurs regards. Néanmoins^ ils doutaient et doutent peut-être encore de son existence.
La différence la plus notable qui existe entre eux et ceux dont je partage l'opinion , c'est que nous, à cet égard, nous voyons la révolution iirévocablement faite, tandis qu'eux pensent qu'elle ne l'est pas définitivement. Ils oublient qu'on peut quelquefois abolir ce qui n'est écrit que dans les lois, mais non ce qui est une fois gravé dans les mœurs.
J'ignore quel sera le jugement de la postérité
sur toutes les accusations dont l'assemblée con-
stîtuante est devenue l'objet; mais ce qui me parait certain, c'est que tous ses plus ardens détracteurs seront forcés de convenir qu'elle fut composée de l'élite des hommes de ce temps ,
dans tous les genres et dans toutes les opinions : ils avoueront que jamais peut-être on ne vit plus de grands talens réunis; que de part et d'autre , en agitant les plus grandes questions qui puissent intéresser les hommes , on y déploya, des deux côtés y toutes les forces de la logique et toutes les ressources de l'éloquence.
Enfin y en écartant de ce jugement tout ce qui a dépendu peut-être beaucoup plus des circonstances que des hommes , et en faisant ainsi une juste part aux' passions de l'époque , on ne pourra contester a l'assemblée constituante la gloire d'avoir posé les principes du gouvernement représentatif^ qui nous régit aujourd'hui, principes que nos rois ont adoptés ^ qui triomphent après trente ans de luttes , de guerres , de victoires, de revers, et qui servent de bases aux lois reçues par la plus grande partie des peuples des deux hémisphères*
Pour moi, je n'oublierai jamais l'impression que produisirent sur mon esprit la véhémence des discours de Mirabeau , l'harmonie et la pompe de ceux de l'abbé Maury, le talent im-* provisé et brillant de Cazalès , les prèssans argumens de Bamave, la finesse élégante de l'abbé de Montesquiou , la profonde et lumineuse dia-
lec tique de Duport, la sévère et froide raison de Malouety la clarté des rapports de Thouret, et les mérites divers de tant d'autres orateurs, qu'il serait trop long d'énumérer ici.
Je suivais tous ces grands débats avec un intérêt toujours croissant, mais qui excitait en moi des émotions très opposées : tantôt je me sentais entraîné jusqu'à l'enthousiasme par cet amour ardent de la patrie et de la liberté , par tous ces nobles sentimens que j'avais toujours admirés dans l'histoire des peuples anciens , et qui retentissaient à notre tribune nationale; tantôt je me sentais saisi d'une trop juste crainte , en voyant tant de coups portés à toutes nos antiques institutions, et en songeant aux suites d'une révolution qui devait blesser tant d'intérêts f contrarier tant d'habitudes , déplacer tant de fortunes, exciter tant de discordes , et nous susciter un si grand nombre d'ennemis. Mais enfin, naturellement disposé à l'espérance , je finissais par me livrer à l'idée , trop chimérique peut-être, de voir un jour tous les intérêts privés se réunir et se confondre dans l'intérêt général.
Quoi qu'il en soit, je penserai totijours que plusieurs de mes contemporains jugent, avec
une bien surprenante légèreté , cette assemblée où siégeaient des hommes tels que ceux que j'ai déjà nommés , et tels que les Bailly^ les Mathieu de Montmorency, La Rochefoucauld-Liancourt, Grillon y du Châtelet, Tracy, Montlosier, Boisgeliuy Talleyrand, l'archevêque de Vienne, le chevayer de Boufflers , Champagny , Maubourg, Rabaut-Saint-Étiénne , Boissy d'Ânglas, Emmery, ÇjLStries , Custine , Beaumetz , Toulongeon, Gicé, Bonnay, Noailles, Chapelier, D'Aguesseau , La Luzerne , Broglie , Beauharnais , etc* , etc.
Si tous ceux-là n'ont pu réprimer les passions du siècle , et leur ont même quelquefois cédé , d'autres pourraient - ils , sans présomptioti , se flatter qu'ils auraient été plus sages , plus habiles , ou plus heureux?
J'employais mes soirées à parcourir les différens cercles de la capitale, à revoir ces sociétés qui avaient fait le charme de ma jeunesse. Je les retrouvai plus vives , plus spirituelles , plus animées que jamais ; il eût été difficile d'y rencontrer la langueur ou l'ennui. Cependant elles semblaient avoir perdu pour moi leur plus aimable attrait ; on n'y voyait plus cette douceur, cet atticisme, cette urbanité, qui en avaient
5gO MÉMOIRES
fait si long - temps la véritable école da goût et de la grâce.
Les passions politiques, en s'introduisantdans nos salons , les avaient presque métamorphosés en arènes , où les opinions les plus opposées se choquaient et se heurtaient sans cesse. On ne discutait plus., on disputait; le seul çt étemel sujet de conversation était cette politique , qui ne permettait que bien rarement aj^x arts, aux muses, à la galanterie , de varier les entretiens. Chacun parlait haut, écoutai&peu; Thumeur perçait dans le ton comme dans le regard. Souvent, dans un même salon, les personnes d'opi- ' nions opposées se formaient en groupes sépa-
l rés. Bientôt une animosité toujours croissante
I désunit et divisa totalement ces sociétés, dont
i l'aménité n'était plus le doux lien.
Dans les maisons où se réunissaient les personnes d'une même opinion , la chaleur des débats n'était pas moindre, ni les sujets de conversation plus variés. On y voyait seulement moins d'aigreur.
Les femmes perdaient beaucoup à ce grand changement : les passions douces conviennent seules à leur grâce, à leur délicatesse, à leur voix, comme à leurs traits; la modestie est leur
ou SOUVENIRS. 691
premier charme : aussi rien ne leur sied plus mal que les passions politiques; l'humeur les dépare y et la colère les enlaidit.
Cependant plusieurs d'entr'elles brillaient, dans ces entretiens philosophiques, par leur éloquence et par leurs saillies; je n'en citerai qu'une seule, ms^dame de Staël : peu dWateurs auraient pu la surpasser en verve et en dialectique;, elle étonnait, persuadait et entraînait.
Un grand intérêt animait constamment de tels entretiens; mais c'était toujours le même, et je cherchais en vain , dans ces. conversations , cette variété, cet enjouement, cette tolérance mutuelle, cette aimable légèreté , qui les rendaient autrefois si attrayantes.
Aussi mon frère, le vicomte de Ségur, l'un des plus aimables hommes de son temps , et dont l'esprit, ennemi de tout travail pénible , ne voulait prendre de chaque objet que sa fleur, disait assez plaisamment : « Je ne puis souffrir » cette révolution, elle m'a gâté mon Paris ; ^i^ » tandis qu'elle se vante d'une philosophie chi- » mérique, d'un grand amour du bien public, » d'une abnégation absolue de tout intérêt privé, » elle ne fait qu'étendre à tous l'ambition de » quelques-uns : on pourrait la peindre en
592 MÉMOIEfiS
deux mots : Ote^toi de là, que je m'j mette. ji Au reste, je n'accu8e personne des torts de cette révolution, car tout le monde d*abord en a voulu; chacun a essayé d'en prendre sa part, suivant sa force et sa mesure; et, depuis le roi jusqu'au plus petit particulier de son royaume , tous y ont plus ou moins travaillé : l'un lui permettait d'avancer jusqu'à la boucle de son soulier; l'autre , jusqu'à sa jarretière ; celui-là , jusqu'à la ceinture ; celuici, jusqu'à l'estomac; enfin j'en vois qui ne seront contens que lorsqu'ils en auront par-dessus la tête. Je leur souhaite toutes sortes de prospérités; mais je leur reprocherai toujours de m^avoir gâté mon Paris; car de tous leurs torts, celui que je leur pardonne le moins, c'est celui d'avoir changé la capitale des plaisirs en un foyer de disputes et d'ennui. % Ainsi parlait, ainsi pensait une classe assez nombreuse, partie brillante et légère de cette jeunesse de la cour et de la ville, accoutumée à ne vivre que pour les plaisirs, les arts, l'amour et les combats.
Ce qui me surprit le plus, ce fut la subite métamorphose de quelques ci -devant philosophes, déclamant avec humeur contre une révo-
ou SOUVENIRS. SgS
lotion que leurs paroles et leurs écrits avaient pendant long-temps provoquée ; ils ne Taimaient apparenunent qu'en théorie, etlorsque c'étaient eux seuls qui en professaient les doctrines. On reprochait un jour à Fabbé Sabbatier son humeur contre les états-généraux , qu'il avait demandés avec chaleur, et dont il était vraiment le père. « Oui, répondit-il; mais on u changé M mon enfant en nourrice. » Au reste, il faut convenir qu'un très petit ncHubre d'entr'eux changèrent ainsi de principes et de langage.
Je ne négligeai pas d'observer les autres clas* ses de la nond)reuse population de Paris : à peu d'exceptions prés, on les trouvait animées d'un amour très ardent pour la liberté, qui leur était promise ; mais elles montraient une passion encore plus forte pour l'égalité , et certes le peuple français serait depuis long- temps heureux, si, dans ses longs efforts pour maintenir cette liberté et cette égalité , il avait su défendre la première avec autant de constance que la seconde.
On ne peut concevoir le nombre d'aspects divers et opposés , que Paris , dans ce temps , offrait aux regards surpris d'un observateur; je veux essayer, par un seul exemple , d'en donner une légère idée. J'apprends un matin que mon
père y âgé el très affaibli par la goutte et par 868 ble88ure8, était sorti à pied pour aller voir ^on ami, le baron, de fiesenval, enfermé alors dans la prison du Ghâtelet. On me dit aussi que desmalveillans, ameutant la populace^ venaient d'exciter un grand tumulte autour de cette pri* son. Inquiet de ce qui pouvait être arrivé à mon père, je courus le rejoindre.
Une foule immense , rassemblée sur le quai , obstruait le passage, malgré les efforts de la garde nationale, et faisait retentir Tair d'affreuses vociférations. Ces forcenés accusaient l'autorité de trahison, les juges de lenteur, et demandaient à grands cris la tète du prisonnier.
Je ne parvins, qu'après beaucoup de temps et de peine, à me faire jour au travers de cette multitude effrénée. Arrivé enfin à la prison , j'entrai par un guichet sous une porte basse ; je parcourus avec dégoût les sombres détours de ce repaire du vice, du crime, et, montant l'escalier de la tour, j'entrai dans une chambre assez propre , où je vis le baron de Besenval , non - seulement calme et courageux , mais entretenant, avec sa gaité ordinaire, mon père, le chevalier de Coîgny, le comte de Posigneux, mon frère , et plusieurs femmes aussi
ou SOUVENIRS. 5g^
aimables que jolies^ qui venaient fréquemment, avec d'autres amis , adoucir sa captivité. On peut juger quel effet produisit sur moi ce con* traste entre la rage qui s'exhalait au dehors, et la sérénité qui régnait au dedans de la prison ,. malgré les cris de ces furieux, qui retentissaient jusqu'à nous.
Une heure après. Voyant ce tumulte apaisé , et certain que la voiture de mon père viendrait le chercher, je sortis et je continuai mes courses. Arrivé sur la place de Grève, j'y trouvai de très nombreux rassemblemens que la garde cherchait péniblement à dissiper. Leur objet était de grossir leur nombre pour revenir le lendemain, en force, assiéger de nouveau la prison.
Aussi indigné qu'étourdi de leurs clameurs , je passe à la halle ; là , un spectacle bien diff'érent frappa mes regards : c'était l'activité d'un grand marché, au milieu de la paix la plus profonde.
Peu de temps après, j'arrive au Palais-Royal; j'entre dans ce jardin , centre de l'industrie , foyer de corruption , arène toujours ouverte aux factions, qui en firent plusieurs fois le rendezvous de leurs complots, et 'le théâtre de leurs combats.
5c)6 MÉMOIRES
Une multilwle curieuse entourait , à rangs pressés , un homme monté sur une UiAe : cet orateur démagogue déclamait ayec véhémence contre la perfidie de la cour, Torgueil des nobles , la cupidité des riches , la paresse des législateurs ; il échauffait les passions de son auditoire par les motions les plus incendiaires, auxquelles les uns répondaient par des applaudissemens, et les autres par des injures.
Dégoûté de l'impudence du harangueur, je pars et je vais auK Tuileries. 11 faisait un temps superbe; la terrasse, les allées, étaient remplies de promeneurs paisibles. Les femmes les plus jolies, variées dans leurs atours comme les fleurs d'un parterre, faisaient briller, dans ce beau jardiq, leurs parures et leurs charmes. Il semblait que ce fût un jour de fête , et, dans cet instant , je pouvais me croire à cent lieues des scènes tumultueuses, dont je venais d'être témoin.
Cependant, étant descendu prés du pont tournant > et voyant un grand nombre de per^ sonnes qui couraient vers les Champs-Elysées , je les suivis, et, en approchant du grand carré, j'aperçus une multitude d'honunes armés : c'étaient d'anciens soldats aux gardes françaises ,
ou S<H77ENIRS. 5qj
qni, pour exécuter un projet de révolte^ ge rendaient à ce point de réunion. Bientôt M. de La Fayette , prévenu de leur rassemblement , accourut , avec quelques bataillons de la garde nationale, pour les cerner. Us se rendirent, et furent prcMnptement désarmés.
Rentré au sein de ma famille, j'étais rèreur et préoccupé de tout ce que je venais de voir en si peu d'heures ; et , dans le dessein de me distiaire de ces tristes souvenirs, j'allai le soir
à l'Opéra.
Pour cette fois, je fus tenté de croire que jusque-là j'avais fait un songe : Taffluence des spec«* tateurs, le charme de la musique , l'élégante variété des ballets, la fraîcheur des décorations , la magie du spectacle, la réunion, dans les loges , de tout ce qui existait de plus distingué à la cour et dans la ville , le calme , la gai lé que je voyais régner sur tons les traits, dans tous les regards, me présentaient l'image du bonheur, de la sécurité , de l'union; personne ne semblait se douter, que plusieurs quartiers de Paris veinaient d'être le théâtre de mouvemens séditieux et de scènes alarmantes.
Ce récit simple et vrai suffit, sans doute, pour , donner aux personnes qui n'ont point vécu en
France dans ce temps , une idée de ce que Ton pouvait alors voir àParis dans une seule journée.
Cette agitation prouvait assez que nous étions loin de recouvrer te calme d'un État constitué et affermi; néanmoins cette époque trop courte fut *^ certainement la moins orageuse de la révolution, et, malgré les efforts de plusieurs factions , la garde nationale , ainsi que les autorités administratives du royaume y firent régner en France, pendant quelque temps, un ordre^ une tranquillité, qui m'étonnérent.
On vit même. Tannée suivante, un moment où la nation française sembla se livrer, avec une sorte d'ivresse, à l'espoir d'une réconciliation générale : ces jours d'enthousiasme furent ceux de la fédération , qui eut lieu , en 1 790 , au Champ-de-Mars. Mais c'est ici que se termine la première partie de ces Mémoires , et ce serait anticiper sur les faits que j'aurai à retracer dans la suite de cet ouvrage, que de peindre à présent cette imposante réunion^ dans laquelle un même sentiment parut animer les hommes de toutes les classes, de tous les partis; de sorte que l'amour de la patrie , du roi et de la liberté, y fut proclamé par la France entière.
On eût dit qu'alors chacun, fatigué de nos
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troubles y de nod dissensions ^ ouvrait avec ardeur son âme au vœu du rapprochement le plus désirable. Aussi , malgré l'effervescence des esprits , la lutte des intérêts , la divergence des opinions^ Thomme le plus chagrin n'aurait pu concevoir l'idée de cette nouvelle et terrible révolution qui^ deux ans après , renversa le trône y et fonda temporairement , sous le nom de république, le règne de la terreur et de l'anarchie.
Cependant, à l'époque même dont je viens d'esquisser le tableau , on commençait à s'alarmer de l'animosité de deux partis, qui luttaient avec passion l'un contre l'autre ; mais ils ne se combattaient encore qu'à la tribune, et l'esprit le plus pénétrant ne pouvait pas alors prévoir que le feu de ces dissensions, s'étendant de jour en jour au milieu d'un bouleversement général, ferait le tour du globe, et que le monde civilisé serait, comme il l'est aujourd'hui, tout entier divisé entre ces deux partis , dont l'un reste avec opiniâtreté attaché à la bannière de l'ancien ordre social , et dont l'autre marchesous l'étendard d'un ordre social nouveau.
Tous deux ont une langue et un dictionnaire différens; en se servant des mêmes mots, ils y
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attachent des sens opposés^ et pourraient ainsi se parler toujours sans jamais s'entendre. Les termes de droits^ de depoir's, de Justice, à!hon^ neur^ â^ ordre , de liberté, de tolérance, Sopi-^ nion publique, ^intérêt général, de ^vertus et de crimes politiques, ont, dans Fesprit de ces deux partis, des significations diverses, qui n'ont aucun rapport entr'elles.
Trois grands peuples en Europe, et quelques faibles gouvernemens , défendent encore Tantique système , tandis que le reste des peuples européens et toutes les nations de FÂmérique , c'est-à-dire l'immense majorité de la population des deux mondes civilisés, adoptent les nouvejaux principes.
Pour peu qu'on approfondisse cette réflexion, et qu'on observe les progrès rapides des sciences, des arts, de Tindustrie et de la richesse publique dans les pays libres, on pourra lire avec quelque clarté dans l'avenir.
La seconde partie de mes Mémoires contiendra le récit de$ événemens auxquels j'ai pris plus ou moins de part dans l'espace de trente-six années. J'aurai beaucoup de tableaux à peindre ,
ou souvENins. 6oi
de portraits à tracer, de faits et d'anecdotes à raconter; je m'en occupe. Mais j'ai atteint, je crois, l'âge de ce vieil archevêque de Grenade, si plaisamment peint par Le Sage. Je veux donc me hâter de terminer mon ouvrage , ou m'arrêter assez à temps, pour éviter l'inconvénient de recevoir l'avis naïf, salutaire, mais peu agréable , de quelque sincère et nouveau Gil Blas de Santillane.