‹ MémoiresChapitre 4 sur 6 · aa · texte numérisé non relu

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attendait depuis six semaines le^ p^iers nécessaires pour expédier un courrier à l'empereur; et à l'époque du partage de la Pologne, sous le ministère du comte Panin ,. l'ambassadeur russe à Varsovie avait écrit dix- sept dépèches urgentes sans recevoir de réponses.

Les affaires du Nord« au lieu de s'éclaircir, eontinuaient à s'embrouiller : l'impératrice, informée secrètement des intentions du roi de Prusse , qui voulait ajouter Dantzick à ses possessions , déclara hautement qu'elle protégerait cette ville.

La modération de Catherine n'était , au dire de plusieurs personnes, que momentanée; sou ambition semblait se ranimer par accès; et, lorsque les dépêches de ses généraux lui présageaient quelques grands succès , elle projetait des établissemens dans la Morée et dans l'Archipel.

Cependant le courrier qu'elle avait ordonné d'expédier en France, partit. On me communiqua le contenu des dépèches qu'il portait : la réponse de rim]^ratrice au roi était amicale et confiante; elle lui montrait le désir de s'allier avec nous; et, quoiqu'elle ne pût encore prévoir les événemens d'après lesquels elle devrait

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mesurer led indemnités que la justice de sa cause lui permettrait d'exiger^ elle provoquait des ouvertures de notre part , annonçant d'ailleurs assez clairement qu'elle ne nous demanderait que de rester neutres entr'elle et les Turcs , comme elle le serait aussi entre nous et les Anglais^ si la guerre maritime se déclarait.

Ainsi tout ce que j'avais annoncé se vérifiait et me justifiait pleinement, en prouvant que je m'étais strictement renfermé dans le cercle de mes instructions.

Mon espoir se ranima; les conférences se multiplièrent. La Russie voulait faire entrer le Danemarck dans notre alliance; mais nos anciennes liaisons avec la Suède rendaient cette accession difficile.

Dans ce temps , le secrétaire de légation qui avait remplacé près de moi M. Charrette de La Colinière, étant obligé de s'éloigner, la reine obtintqu'on m'enverrait un jeune homme qu'elle honorait de sa protection : c'était M. Genêt, frère de madame Campan.

Je le trouvai spirituel, instruit, possédant plusieurs langues et doué de quelques talens agi^ables; mais sa tète était fort vive. Depuis, on le vit entraîné parle char de la révolution,

S4o MÉMOIRES

ei nommé par les girondins minisire de la république aux États-Unis; là, sa bouillante activité échoua dans une tentative qu'il fit pour attaquer le crédit de Tillustre Washington^ et pour rendre le gouvernement américain plus démocratique.

L'indoleûce du prince Potemkin contrariait excessivement l'impératrice; et, tandis qu'il n'entreprenait rien^ il accusait les Autrichiens de ne rien faire. Son seul désir^ son seul but érait la prise d'Oczakoff; et, pour ne pas la manquer, il faisait d'aussi grands préparatifs contre cette faible viHe, que s'il avait dû attaquer Luxembourg.

Cependant l'ingénieur Lafitte m'avait écrit qu'elle n'était pas en état de résister à une brusque attaque; mais le temps perdu par le prince fut mis à profit par les Turcs, qui ren-forcèrent la garnison, accélérèrent les travaux et complétèrent l'état défen^if de la place.

Si les musulmans eussent été moins ignorans en tactique et en discipline, ils auraient tiré de grands avantages des tergiversations de leur ennemi ; mais je connaissais leur aveugle fanatisme, leur obstination à faire la guerre sans règles, et, dès le i4 mars 1788, j'annonçai au

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ministère français qu'Oczakoff^ Belgrade^ Choczim seraient pris, et que les armées impériales^ marchant toujours de succès en succès , forceraient la Porte à se soumettre aux conditions que leur dicteraient ces deux puissances.

Néanmoins Potemkin , immobile à Elisabeth, rcmgé d'inquiétude y tourmenté de craintes chimériques y fatiguait constamment Catherine par ses .plaintes, sans indiquer les maux dont il se plaignait, et les remèdes qu'il voulait qu'on y apportât.

Romauzoff, au contraire , paisible en Ukraine , mais actif dans la conception de ses plans et dans leur exécution , faisait avaiicer avec ordre et promptitude ses troupes en Pologne; il se montrait tranquille sur les événemens , certain du succès , et envoyait exactement toutes les semaines, à l'impératrice, les rapports les plus complets et les plus satisfaisans.

Ce contraste dans le caractère et dans la conduite des deux généraux frappait certainement Catherine; mais il ne changeait rien à ses sentimens, et la. même différence existait toujours dans le crédit accordé par elle à ces *deux rivaux : l'un arrachait son estime, et obtenait sa reconnaissance; l'autre conservait son affection.

Potemkm étail, pour ainsi dire ^ créé par cette prince^e; elle avait prédit qu'il serait un grand homme ^ tenait par amour- propre à sa prédiction^ et voulait, bon gré mal gré, qu'elle s'accomplit.

On peut juger de l'inaction du prince Potemkin par le fait suivant : le prince de Ligne avait commencé pour moi , dans le courant de décembre 1787, au fort d'Elisabeth, une lettre qu'il ne finit que le i5 février 1788. cr Point de » nouvelles, me disait- il, depuis le commen- » cément de mon épitre que j'envoie enfin ; car >» il ne me parait pas que les Tartares, que H l'on nous annonce toujours, arrivent jamais. » Mais , en revanche , il nous est arrivé de Pa- » ris un prince de Nassau qui vous a détartan risésy en engageant votre M. de Montmorin à » retirer M. de Lafitte et à changer le système » protecteur de la France pour les Turcs.

» Sa ténacité en négociations , comme aux » coups de fusil , lui vaudra toujours des suc- » ces; sa réputation et la logique qu'il sait, » sans avoir eu le temps de l'étudier, ont bien » servi vos désirs dans cette occasion imporn tante.

» Ne l'ai -je pas vu avant -hier, sabre en

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>i main, me sauver la vie? Il n'est jamais deux » jours comme un autre; voici le fait : je me re- » mettais de quelques accès de fièvre; car heu^- H reusement ici nous n'avonspoint de médecins. M On me dit qu'il y avait du soleil; c'était lui » que j'attendais pour ma guérison. Nassau » guide mes pas hors de la triste forteresse , » grande comme la main ; mes gens me portent » sur leurs bras et me couchent sur l'herbe. Je >i m'endors au premier rayon du soleil; un » gros et horrible serpent, à qui ces mêmes » rayons redonnaient la vie aussi bien qu'à » moi , veut me l'ôter, ou tout au moins m'enn tortiller dans ses anneaux. J'entends du » bruit : c'était le prince de Nassau qui frapn pait sur ce serpent tant qu'il pouvait , et le M coupait en vingt parties qui toutes remuaient » encore, quoique séparées les unes des autres.

» On nous a amené aujourd'hui quelques » prisonniers turcs; ils dont aussi ennuyeux que » ceux du bal de l'Opéra* J'ai eu bien de la » peine à me mettre dans la tète que ce n'étaient » point des masques, et que nous étions réelle-r » ment en guerre avec eux. »

On doit pourtant, avec quelque sévérité qu'on juge le prince Potemkin , convenir que cet

homme extraordinaire môlait à ses bizarreries de nobles et rates qualités. Le prince de Ligne me retraçait son portrait avec fidélité, lorsqu'il m'écrivait du camp d'Oczakoff : h Je vois ici un M commandant d'armée qui a Tair paresseux et » qui travaille sans cesse , qui n'a d'autre bu- » reau que ses genoux , d'autre peigne que ses M doigts , toujours couché et ne dormant ni j> jour ni nuit, parce que son zèle pour sa sou-. n vcraine , qu'il adore , l'agite toujours > et » qu'un coup de canon qu'il n'essuie pas, l'in- » quiète par l'idée qu'il coûte la vie à quelr » ques - uns de ses soldats. Peureux pour les M autres , brave pour lui , s'arrêtant sous le M grand feu d'une batterie pour y donner tran- » quillement ses ordres ; cependant plus Ulysse }} qu'Achille ; inquiet avant tous les dangei^ , » gai quand il y est; triste dans les plaisirs, » malheureux à force d'être heureux , blasé sur » tout, se dégoûtant aisément, morose, in-^ n constant; philosophe grave, ministre habile, » ou enfant de dix ans; point vindicatif, de- M mandant pardon d'un chagrin qu'il a causé, » réparant vite une injustice; croyant aimer » Dieu, craignant le diable, qu'il s'imagine » être encore plus grand et plus gros qu'un

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M prince Potemkin : d'une main il faii des ai-- » gnes aux femmes qui lui plaisent y et de Tau- » tre des signes de croix. » Je m'arrête; car ce portrait très original était trop prolongé dans la lettre du prince de Ligne, qui savait rarement s'arrêter quand sa vive imagination l'entraînait.

La diplomatie se montrait alors plus active que les armées : la Porte même, sortant de son apathie ordinaire, avait trouvé le moyen, par l'entremise secrète des Prussiens, de détermi* ner le roi de Suède à armer ses vaisseaux , dans le dessein d'empêcher ceux de Catherine de s'éloigner et de porter une secondé fois le pavillon russe dans l'Archipel.

Frédéric-* Guillaume était parvenu à se faire un parti dans la. ville de Dantzick. Quelques corps de troupes prussiennes s'en approchaient, et les agens de ce prince, réveillant en Pologne l'amour de la liberté , présentaient aux esprits ardens de ce pays , trop opprimé, l'espoir de secouer le joug de la Russie.

Tous ces éclairs , précurseurs des orages , agi* taient Catherine sans L'ébranler, et la nouvelle qu'elle reçut de la signature d'un traité d'alliance entre l'Angleterre, la Hdlande et la Prusse , lui faisait désirer plus vivement la

Gonclusioti d'une quadruple alliance dont la nécessité devenait plus évidente de jour en jour*

Mais vainement elle nous demandait d'expliquer clairement nos intentions; vainement elle s'efforçait de pénétrer les secrets de notre système politique. Malheureusement nous n'en avions pas ^ et il était impossible de deviner les plans d'un cabinet livré, par la faiblesse et par la crainte y à l'irrésolution.

On m'ordonnait cependant toujours de continuer la négociation ; un singulier incident vint momentanément en multiplier les difficultés. L'Espagne avait alors à Pétersbourg un ministre instruit y probe et spirituel : la rigueur excessive du climat porta malheureusement atteinte à sa santé ; il fut attaqué d'une maladie que les médecins nomment mélancolie hypocondriaque.

Ce mal , de la nature la plus bizarre , troublait sa raison sur un point exclusivement; elle restait complète sur tous les autres^ Ses dépécheSy qu'il me communiquait , étaient toujours remarquables par le bon sens qui les dictait, par l'élégance qui les ornait, et long-temps rien dans sa conversation ordinaire ne trahit son infirmité; il était toujours le même dans les

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conférences et dans la société.Un très petit nombre d'amis seulement s'étaient aperçus de la déviation de ses idées , qui le portaient à croire que beaucoup de gens lui en voulaient ^ et qu'il était entouré d'ennemis.

Je fus un des premiers auxquels il confia ses peines : leur objets dans ce moment, était la prétendue inimitié du comte de Goêrtz, ministre de Prusse. 11 se figurait que ce ministre gagnait ses domestiques, et payait des ouvriers pour faire toutes les nuits, prés de sa maison , un bruit terrible qui ne lui permettait pas de dormir.

Je m'affligeai de son étrange erreur; je lui gardai le secret ; mais tous mes efforts pour le ramener à la raison furent infructueux. Quelques mois après, je devins moi-même le sujet de ses inquiétudes : dès que je parlais bas à quelqu'un , il croyait que je disais du mal de lui, et m'en faisait de vifs reproches. Enfin, comme l'impératrice avait voulu qu'on jouât devant elle à l'Ermitage une des vieilles comédies de notre théâtre , F Homme singulier j mon malheureux Espagnol se persuada que j'avais inséré dans cette pièce quelques vers destinés à le peindre et à le ridiculiser. Par compassion

pour 8a faiblesse , j'eus beau lui montrer le livre anciennement imprimé où se trouvait cette comédie ^ rien ne put le désabuser.

Bientôt le comte de Cobeotael et le duc de Serra-Capriola^ ministre deNaples, devinrent ses confidens et, peu après , les objets de ses soupçons : il accusait l'un d'empêcher toutes les femmes et filles de Pétersbourg de répondre à ses désirs, et l'autre d'avoir défendu à tous les horlogers de lui vendre une montre qui pût marquer l'heure avec précision.

Nous gémissions de voir un si honnête homme tourmenté par des peines qu'aucun soin de l'amitié ne pouvait adoucir. Son état nous donna d'autres genres d'inquiétudes^ lors* que nous reçûmes de nos cours l'ordre de lui communiquer les détails de la négociation secrète relative à la quadruple- alliance.

Cependant^ comme je remarquais toujours que f dans ses entretiens politiques et dans ses lettres^ sa raison se conservait tout entière , nous primes patience , espérant que son état n'aurait aucune influence fâcheuse sur les affaires dont nous étions chargés.

Malheureusement notre sécurité ne put pas durer : s'éloignant de nous de plus en plus, il

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se rapprocha tout à coup des Prussiens , des Anglais^ des Portugais y qui traversaient nos négociations; et nous apprîmes que ^ regardant son secrétaire de légation comme un de ses enne-* mis^ il l'avait enfermé sous clef vingt-quatre heures y et lui avait retiré ses chiffres.

Dans ces circonstances embarrassantes , et voulant éviter le plus possible un éclat y nous convînmes^ d'après le conseil du comte de Cobentzel^ de consulter à cet égard le vice-chan* celier. (c II y a quelques jours y nous dit celuin ci y malgré ma juste considération pour vous, n j'aurais eu peine à vous croire^ ayant toujours D vu la personne dont il s'agit , très éclairée, » très prudente et très sensée. D'ailleurs, plu- » sieurs metnbres du corps diplomatique disaient n assez malignement que ce ministre était de- » venu l'objet de certaines intrigues dans le » but de le déplacer; on le disait même assez » hautement à la cour du grand -duc. Mais, » avant -hier, cet homme infortuné m'a de- » mandé une conférence secrète; et, lorsqu'il » fut tête à tète avec moi , il se plaignit amère- » ment de la haine générale qui le poursuivait , t) des griefs qu'il prétendait avoir contre vous, » et de la manière injuste dont il était traité

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H par les ministres de l'impératrice ^ qui avaient M donné f disait-il ^ les ordres les plus séi^res >i pour épier sa conduite et pour empêcher ses H domestiques de le servir. Enfin ^ ajouta-t-il » les larmes aux yeux , on ne me donne qu^une » boisson infecte^ et U ne m^ est pas possible ^ n quelque soin que je prenne ^ dé boire de Veau n de la Neva. J'ai informé ma souveraine de M cet étrange accident, et elle pense qu'il est » urgent de prendre les mesures nécessaires » pour que sa cour le rappelle. Son médecin,. » que j'ai vu, assure que , dans un climat plus » doux, cette hypocondrie se dissipera, n

Cet avis étant conforme au nôtre, nous nous réunîmes tous trois. Nous appelâmes dans cette réunion secrète le secrétaire de la légation espagnole , le médecin du malade ; et, rédigeant une relation des faits, munis des certificats nécessaires pour en constater la vérité ^ nous adressâmes ce document à M. de Galvez, qui était alors ministre d'Espagne à Berlin.

Nous espérions que son rappel aurait ainsi lieu sans éclat; mais je ne sais par quelle indiscrétion , celui même qui était l'objet de nos pru-dentés démarches et de nos soins délicats, fut informé de notre réunion et de son résultat.

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11 nous demanda Tivement des explications que nous lui refusâmes ; il s'en plaignit à ses nouveaux amis , qui jetèrent feu et flamme contre ce qu'ils appelaient nos intrigues. Mais, cet éclat ayant produit son effet naturel , celui d'empirer l'état du malade , il donna lui-même de si évidentes preuves de sa déplorable situation, que les calomnies tombèrent*

M. de Galvez, ayant reçu de sa pour l'ordre de venir résider à Pétersbourg , arriva. Le malade, envoyé dans un climat moins rigoureux, recouvra peu à peu sa raison , sa santé , et nous fûmes ainsi délivrés de la plus pénible et de la plus singulière des contrariétés*

L'impératrice s'efforçait de communiquer son activité à ses généraux. Elle apprit avec joie que Soltikoff, avec un corps d'armée russe , s'était joint aux Autricbiens, commandés parle prince de Cobourg, qui devait attaquer Choczim.

Dans ce moment même , je venais de lui communiquer des nouvelles de M. de Choiseul, qui lui apprenaient que les Anglais avaient presque promis à la Porte de s'opposer au pas* sage de l'escadre russe : aussi cette prin-» cesse reçut très froidement l'assurance donnée à ses ministres par celui d'Angleterre, que les

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vaisseaux russes seraient reçus dans les porls anglais.

Cette armée navale accélérait se& préparatifs pour mettre à la voile , sans trop s'inquiéter de Fescadre que le roi de Suède armait alors avec activité. Cependant ses armemens et son langage annonçaient quelques projets alarmans.

Le ministère russe m'ayant demandé si j'en connaissais le but , je lui répondis « qu'on Ti- » gnorait à Versailles. J'ai seulement^ ajoutai- » je, l'ordre d'assurer l'impératrice que le roi » emploierait toute son influence pour mainte- » nir le roi de Suède dans les dispositions paci- » fiques qui conviennent à ses relations avec » nous, avec la Russie, et aux vrais intérêts de » son royaume. »

Le silence du prince Potemkin durait toujours : le bouillant Nassau en séchait d'impatience; et Catherine, justement mécontente, donna les ordres les plus sévères pour rétablissement de courriers réglés.

Le cabinet anglais, voyant que ses démarches peu sincères étaient mal accueillies à Saint-Pétersbourg, ne tarda pas à montrer assez ouvertement sa malveillance; il déclara au ministère russe qu'il ne permettrait point aux amiraux de

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rimpératrice de fréter des bàlimens de transport dans les ports de l'Angleterre, et de s'y procurer des munitions de guerre. Catherine s'en embarrassa peu , étant assurée de trouver dans les rades danoises ce qu'on lui refusai t dans les ports anglais.

La campagne s'ouvrit enfin; l'armée russe passa le Bug et se porta sur Oczakoff. Le prince de Nassau descendit le Dnieper avec une escadre de galères et de batteries flottantes , destinée à 'bombarder OczakoiT par le Liman , large golfe qui sépare cette ville de la Crimée.

Malgré l'inutilité de vingt tentatives répétées sans succès, les ministres d'Angleterre et de Prusse s'eflbrçaient toujours par de faux avis d'aigrir l'impératrice contre nous, w La France, » disaient-ils, veut, de concert avec les Espa- » gnols, détruire la flotte russe dans la Médi- M terranée; et c'est parce que TEspagne se » montre peu disposée à seconder ses vues, » qu'on a cherché à faire passer pour fou le mi- M nistre espagnol, afin de le faire remplacer » par un envoyé plus docile et plus favorable » au système français. »

Ces insinuations artificieuses m'inquiétaient peu^ et tombaient devant l'évidence des faits.

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Le secrétaire de M. deBulgakoff était à Pétersbourg f et l'impératrice n'ignorait aucune des manœuvres employées à Constantinople par les ministres anglais et prussien ^ Âinsley et Dietz, pour faire déclarer la guerre et pour la prolonger.

Ce qui me contrariait le plus, c'étaient les tergiversations de ma cour, qui retardaient constamment la conclusion d'une alliance, dont la signature ne dépendait plus que d'elle, puisqu'elle avait reçu l'assurance de la modération des indemnités qu'on exigerait des Turcs; et, dans le cas même où ceux-ci voudraient follement prolonger la guerre , Catherine déclarait au roi , que ce ne serait qu'en se concertant avec lui, qu'elle hausserait ses prétentions d'indemnités , pour les proportionner au surcroit de ses dépenses.

Que pouvait-on espérer de mieux? Je nej^eçus pourtant aucun ordre nouveau, si ce n'est l'ordre de déclarer au ministère russe que tous nos ports seraient ouverts aux armées navales de l'impératrice.

Sur ces entrefaites, le fameux Américain Paul Jones arriva en Russie, cherchant, comme il l'avait toujours fait, des aventures et des com-

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bats. Ce marin s'était rendu célèbre par sa rare intrépidité^ ayant, à bord d'un faible bâtiment, porté l'effroi sur les côtes d'Angleterre , et pris de vive force une frégate et un vaisseau de guerre .

Il ne m'apportait pas de lettres de recommandation. Les États-Unis, non reconnus encore en Russie, n'y avaient point d'envoyé; mais j'avais fait la guerre en Amérique : tout Américain me semblait un frère d'armes. Paul Jones était, comme moi , membre de l'association de Cincinnatus; et, ne craignant point d'éti*e désapprouvé, je le présentai à l'impératrice. Cette princesse l'accueillit avec faveur, me permit de le mener dinerchez elle, le nomma contre-amiral, et lui destina un commandement sur la mer Noire.

Cet événement répandit l'alarme dans la factorerie anglaise; elle éclata en plaintes peu mesuréeS;. Les o0iciers anglais qui servaient dans l'armée navale de Catherine, se réunirent^ délibérèrent, et déclarèrent qu'ils voulaient quitter le service. L'amiral Greig eut besoin de toute sa sagesse , de toute son influence , de toute son autorité pour les faire renoncer à cette résolution; tant ils étaient indignés de voir élever à un haut grade, un guerrier qu'ils traitaient de rebelle , de félon et de pirate.

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Paul Jones y en dévouant son épée à Cathe* rine , lui déclara noblement qu'il n'entrerait à son service qu'après avoir obtenu l'assurance , qu'en aucun cas il ne serait obligé de combattre contre les Français.

Mon crédit et ma faveur étaient alors parvenus au plus haut point. L'impératrice , fidèle à sa parole, venait de développer à l'empereur, avec précision, ses prétentions, ses vues, son système, les bases de l'alliance qu'elle voulait conclure avec nous. Le comte de Gobentzel, les ministres russes croyaient tout terminé, et j'étais peut-être le seul à Pétersbourg qui ne regardât pas la quadruple alliance comme signée.

Il existait peu de différence entre le projet de ce traité et celui de ij56; seulement on diminuait de moitié le nombre des troupes que les parties contractantes devaient mutuellement fournir. Ainsi, relativement à nos intérêts commerciaux, comme à ceux de notre sûreté , de notre force fédérative, de notre influence, de notre dignité, j'avais rempli toutes les vues du roi; j'avais réussi au-delà de mes espérances; il ne me fallait plus qu'un mot à obtenir; mais ce mot était une décision, et je qc la reçus pas.

Notre immobilité rendait plus actifs nos ri-

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▼aux. Le roi de Prusse agitait de plus en plus la Pologne ; Gustave , échappant à notre influence, se voyait encouragé par l'Angleterre ; il espérait s'immortaliser en reprenant sur la Russie les provinces perdues par Charles XI L Les cours impériales nous pressaient inutilement de nous déclarer. Je reçus enfin des dépêches de ma cour; c'étaient des lettres obligeantes, d'honorables éloges, de magnifiques gratifications, mais non les pleins pouvoirs que je désirais.

Sur ces entrefaites, on apprit que le capitanpacha se montrait avec une forte escadre dans le Liman. En même temps l'arrivée d'un courrier de Suéde répandit une vive alarme daifs le palais de l'impératrice et dans la capitale. On sut que Gustave armait des galères , rassemblait en Finlande trente mille hommes qu'il devait com* mander, et chargeait son frère, le duc de Sudermanie, de se mettre à la tète de son armée navale.

(c Le roi de Suède a déclaré en plein sénal i> (écrivait le comte de Razoumowski au ministre » de Catherine ) , que les armemens et les dé- » marches de la Russie lui imposaient la néces- » site de se préparer à la guerre, afin de pré- ' M venir les coups que l'impératrice voulait lui

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» porter. Ayant envoyé, ajoutait ce prince, un » courrier au baron de Noiken pour lui ordon- » ner de demander au gouvernement russe des » explications amiables, je n'ai reçu que des »' réponses hautes, menaçantes, et presque équi- » valentes à l'ordre de désarmer. Dans de telles n circonstances, l'honneur de la nation et sa » sûreté exigent qu'on déploie toutes les forces » de la Suède pour éviter le péril qui la menace. »

Ces paroles , disait-on , avaient entraîné tous les suffrages, et même ceux des amis les plus oonstans de la paix. En écrivant ces nouvelles , le comte Razoumowski mandait que le roi de Suède s'était efforcé de faire croire qu'il agissait conformément aux vues de la cour de France.

Les ministres russes m'en parlèrent avec inquiétude, et, tout en me paraissant convaincus de notre loyauté, ils me faisaient entendre suffisamment, que personne ne pourrait croire Gustave assez imprudent pour faire un tel éclat, sans être sûr de l'appui de quelques grandes puissances. Pour aigrir leurs soupçons , les ministres d'Angleterre et de Prusse affectaient de blâmer hautement la conduite du roi de Suède.

Dans cette position, et n'ayant point reçu d'ordres, j'étais obligé de répondre avec une

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extrême eirconspection. JTassurai le8 ministres ce que y dans tous les cas, Timpératrice devait D compter sur le» bons offices du roi. J'ai ce- D pendant, ajoutai-je, quelque peine à croire M à la guerre. Si Gustave avait formé le' dessein » de la déclarer, il aurait probablement attendu M le départ de la flotte russe , afin de trouver la » mer libre. Ses démonstrations belliqueuses N n'ont peut-être d'autre objet que celui de 4} rendre, sans se compromettre, un service à » la Porte , en empêchant les vaisseaux de l'im- » pératrice de porter leurs armes dm» l'Arji chipel. >i

Au reste , une dépêche de M. de Sijnolin , ministre de Catherine à Parts, dissipa promptement les nuages -formés contre nous : il ren<dait compte à sa cour d'un entretien assez vif entre M. de Montmorin et M. de Staël, ambassadeur de Suède , et prouvait , par là , complètement combien le roi était loin d'approuver l'armement imprévu et le langage menaçant de Gustave III.

L'impératrice ne pouvait se persuader que le monarque d'un royaume faible en territoire, en troupes et en ressources, pût attaquer une puissance colossale comme la sienne. Cependant ;t

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d'après le conseil de ses ministres^ elle ordofina la formation d'un camp de vingt-six mille hommes près de Frédëriksham. Ces troupes devaient être commandées par le comte Poushkin , et sous lui par Michelson y autrefois vainqueur du fameux brigand Pugatcheff.

Malheureusement ces vingt-six miUe hommes n'existaient que sur le papier; à peine pouvaiton en rassembler six mille. Par une imprudente confiance^ le nord de l'empire se trouvait totalement dégarni de troupes : le prince Potemkin avait t9ttt attiré vers le midi; il mettait plus d'activité à grossir ses forces qu'aies faire agir.

Ses lenteurs permirent au capitan- pacha de reparaître sur la mer Noire avec cent bâtimens de guerre 9 grands ou petits^ de faire entrer le quart de sa flotte dans le Liman^ et de renforcer la garnison d'Oczakoff par un corps de six mille Turca.

Le prince de Nassau , ne doutant jamais de sa fortune, s'avança témérairement contre l'amiral musulman avec quatre - vingts bâtimens légers , dont les plus grands étaient les élégantes galères sur lesquelles l'impératrice avait navigué. Je ne comprends pas encore comment un ingénieur anglais, audacieux et habile, M.Ben-

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tham, était parvenu à rendre ces galères capables de porter des canons d'un assez gros calibre. L'amiral Paul Jones, commandant un vaisseau et une frégate, était destiné à protéger la marcbe de Nassau; mais il le suivait difficilement à cause des bas-fonds sur lesquels le prince se hasardait.

L'action héroïque d'un officier russe fut le prélude des combats sanglàns qui devaient la suivre : cet officier se nommait Saken ; il commandait une chaloupe canonnière. Voulant reconnaître les Turcs, il fut enveloppé par euxj ainsi privé de tout espoir de salut ou de fuite , il écrivitun bille ta Nassau pour lui dire d'être tranquille sur son sort, parce que ni lui ni son équipage ne tomberaient dans les mains des Barbares. Quelques instans après, il est abordé par trois bâtimens turcs, met le feu à ses poudres , saute , et entraine dans sa destruction les trois bâtimens ennemis. Catherine , ne pouvant récompenser que sa veuve, lui donna une forte pension • Nous attendions d'un jour à l'autre avec impatience les courriers du prince Potemkin. Le comte Bezborodko me disait assez plaisamment, qu'avec quatre tètes comme celles de Nassau , de Paul Jones , de Souwaroff et du capitan-

pacha ^ il serait diflicile qu'on ne reçût pas bientôt de grandes nouvelles.

A la même époque , ayant obtenu de Timpératrice le grade de colonel pour un Français ^ officier d'artillerie, nommé M. Prévôt, je le fis partir pour aller rejoindre le prince de Nassau. Cet officier, récemment attaché au service de Hollande , avait été le seul qui eut opposé quelque résistance aux Prussiens.

Son esprit inventif ne contribua pas faiblement au succès de Nassau : il fabriqua pour lui des fusées remplies d'une sorte de feu grégeois, liquide et inextinguible; ces fusées étaient per« cées de plusieurs trous qu'on bouchait avec delà cire; on y suspendait plusieurs fils de fer armés de crochets aigus. Ces mêmes fusées ^ lancées dans les agrès d'un vaisseau ennemi , s'y attachaient et versaient, sur toutlebâthnent, des torrens d'une flamme que rien ne pouvait éteindre.

Le prince de Ligne, las de son inaction, avait, été trouver le maréchal Romanzoff, dont l'avantgarde mit en fuite un gros corps de Turcs. Mon infatigable ami , après avoir été avec le maréchal reconnaître Choczim, revint à l'armée du prince Potemkin.

La politique européenne, dans ce moment,

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ne se composait que de petites intrigues ^ d'incertitudes et d'obscurités : M. deWoronzoff écrivait d'Angleterre que le cabinet de Londres excitait Gustave à la guerre; M. de Montmorin me mandait qu'il n'en croyait rien; le ministre de Suède , M. de Nolken , me donnait toujours des marques d'une amitié personnelle ^ mais sa confiance n'était plus accordée qu'aux Anglais et aux Prussiens.

La lueur des armes ne tarda pas à dissiper les brouillards qui couvraient les yeux de tant de politiques. Gustave, arrivjé en Finlande, s'ayança sur la frontière russe, à la tête de trente mille hommes; en même temps son escadre croisait dans le golfe«

Le gouvernement danois déclara formellement au roi de Suède, que, neutre dans le cas où ce prince serait attaqué, il cesserait de l'être si c'était lui qui commençait les hostilités.

On ne pouvait plus se tromper sur les intentions du monarque suédois. L'impératrice, pour la première fois alarmée, ordonna aux premiers bataillons de chacun des régimens de sa garde de se tenir prêts à marcher.

Les contrariétés de cette princesse furent contre-balancées par l'arrivée d'un courrier qui lui

apportait la nouvelle d'une victoire ^ que le prince de Nassau et Paul Jones venaient de remporter sur les Turcs dans le Linian. On n'en donnait point les détails f on disait seulement que la iïotte ottomane avait perdu trois vaisseaux*

Nous ne tardâmes pas à savoir sous quel pré^ texte Gustave III avait cherché à voiler son évi*dente agression : comme ce prince^ depuis quelque temps , feignait d'être vivement alarmé des préparatifs belliqueux de Catherine ^ une inquiétude générale s'était répandue en Suéde, et le comte Razoumowski, dans l'intention de ladissiper, venait de présenter officiellement au ministère suédois une note, dont l'objet était de justifier les armemens de sa souveraine*

Après y avoir expliqué leur but véritable, le dessein de combattre les Turcs dans l'Archipel , il rappelait et énumérait les fréquens témoignages d'amitié donnés depuis plusieurs années par l'impératrice au roi de Suéde. Récemment la Russie avait nourri la Finlande , totalement dépourvue de grains. Enfin, forcée par la guerre à équiper une flotte , Catherine II en avait aussitôt informé Gustave III, ainsi que les autres princes de l'Europe, ses amis.

c< Cependant, ajoutait le comte de Razou-

ou SOUVENIRS. 365

» mowski ,le roi , d'après de fausses alarmes , » ayant rassemblé par terre et par mer des for^ » ces considérables , l'impératrice s'était vue » obligée de prendre sur ses côtes et sur ses j» frontières des mesures semblables. Mais^ en M même temps^ puisque le ministère suédois pa- » rait ajouter foi aux bruits sans fondement qui » lui supposent des vues hostiles^ elle veut con- » vaincre le roi, le ministère^ les personnes » ayant part au gouvemetnent et la nation sué" » doise^ de la pureté de ses intentions amicales. » Elle espère leur prouver qu'elle n'a jamais » formé l'idée d'attaquer la Suède, que ses ar- » memens ne sont que défensifs, et que son seul » désir est de maintenir la bonne harmonie qui » existait entr'elle et le roi. »

Gustave, lié par sa constitution qui ne lui permettait pas d'entreprendre , sans le consentement des états, une guerre offensive , voulait, en attaquant, paraître attaqué : aussi la note du ministre russe l'irrita au lieu de le calmer.

Par ses ordres, le grand-maitre des cérémonies vint déclarer au comte Razoumowski, « qu'en se » servant de ces expressions : les personnes ayant » part au gouvernement et la nation suédoise , w il avait repris le langage des anciens envoyés

566 HÉMOIRES

» de Russie, langage qui n'était plus convena- » ble depuis que le roi gouvernait seul son » royaume, et que la constitution avait été » changée.

» En conséquence, disait la déclaration, ce » prince, ne voulant pas croire le comte Ra- » zouinowski autorisé par sa souveraine à tenir n une pareille conduite, ne le reconnaissait plus » comme accrédité, et défendait à ses ministres » de conférer avec lui : seulement, par égard » pour le caractère dont il avait été revêtu , il » lui accordait huit jours pour sortir du royau- » me; ce terme arrivé, il trouverait des bâti- » mens destinés à le porter en Russie. »

Razoumowski, après avoir obtenu avec peine la copie de cette déclaration, répondit « que, » relativement à son départ de Suède, il ne » pouvait se conformer aux intentions du roi , » ne devant pas quitter son poste sans l'ordre » de sa souveraine. »

Le jour même où cette nouvelle arriva à Pétersbourg, je me trouvais à l'Ermitage. L'impératrice me parla avec vivacité de ce qu'elle appelait une équipée de Gustave, et me demanda ce que j'en pensais.

« Ce qui me parait le pi us> surprenant dans

ou SOUYEVIftS. 567

» cette affaire y madame , lui répondis-je , c'est » que ce soit le ministre d'une souveraine ab- » solue^ qui montre de si louables égards pour » une nation libre , et que le roi de cette même M nation s'en trouve oCPensé. »

J'appris cependant que les ministres de cette princesse reprochaient au comte de Razoumowski de s'être trop pressé dans cette circonstance, puisqu'il n'était autprisé à présenter sa note^ que dans le cas où le ministère suédois lui demanderait quelques explications.

Il pouvait avoir trop écouté son zèle^ mais au fond le reproche était injuste; èar, témoin de tous les faux bruits semés pour inqu*féter la Suède, il devait croire nécessaire de déclarer hautement y non-seulement au roi, mais encore à la nation et même à l'Europe , les intentions pacifiques de sa souveraine.

La guerre devenait imminente; l'impératrice seule persistait à n'y pas croire. Vainement ses ministres s'étaient réunis pour la conjurer de retarder le départ de sa flotte , afin de défendre les côtes; déjà trois vaisseaux russes et trois frégates étaient partis.

Ils rencontrèrent l'armée navale suédoise, qui exigea d'eux le salut. L'amiral de Catherine le

568 MKMOIBES

refusa y conformément au traité d'Abo^ qui défendait de rendre les honneurs militaires hors des ports. Mais^ l'amiral suédois ayant annoncé que le duc de Sudermanie était à son bord , l'amiral russe répondit, « qu'il saluerait volon- » tiers le frère du roi : v ainsi le salut eut lieu.

L'impératrice, pour concilier ce qu'exigeaient sa prudence et sa dignité , s'était bornée à cesser de reconnaître le baron de Noiken comme accrédité , et à le traiter comme son ministre l'avait été en Suède.

Bien que le comte Bezborodko m'eût dit qu'il regardait comme très probable la conclusion d'un traité de subsides entre l'Angleterre, la Prusse et la Suède , les ministres anglais et prussien déclarèrent hautement que leurs cours dés" approuvaient la conduite du roi de Suède. Pour moi, ne connaissant pas les intentions réelles de ma cour, quoique je les présumasse, je me bornai à tenir un langage conciliateur et modéré.

Enfîn l'orage éclata; ejt, au grand étonnement de l'Europe, Gustave III, qui avait montré, pendant le cours de son règne, et surtout depuis qu'il s'était ressaisi de l'autorité enlevée à son père, beaucoup d'esprit, de sagesse, de modération et de générosité, envoya par un

ou SOUVENIRS. 369

courrier et fit remettre par un secrétaire n<j>inmé Schlaff , au ministère russe , la note la plus menaçante ^ la moins mesurée , et des prépositions si impérieuses y si inconvenantes^ qu'elles parurent dépourvues de raison^ surtout étant faites par le roi d'un État faible, qui les adressait à un empire si formidable.

La fin de cette pièce est trop curieuse pour n'être pas rapportée littéralement ; voici en quels termes elle était rédigée: « .... C'est sous ces circonstances que le roi s'est rendu en Finlande à la tète de son armée, et qu'il demande une réponse catégorique et définitive , qui décidera de la paix ou de la guerre* Voici à quelles conditions le roi propose la paix à l'impératrice : i^ Que le comte Razoumowski soit puni d'une manière exemplaire pour toutes les intrigues qu'il a fomentées infructueusement en Suède , et qui ont troublé l'amitié , la confiance et la bonne harmonie qui subsistaient entre les deux empires, afin que ses pareils soient à jamais dégoûtés de se mêler des affaires intérieures d'un empire indépendant.

» 2'' Que f pour dédommager le roi , des frais

que les armemens que sa majesté a été forcée 3. 24

5jO MÉMOIRES

» de faire lui coûtent , et quMI n'est pas juste » que ses peuples supportent ^ l'impératrice » cède au roi et à la couronne de Suède ^ à per- » pétuité , toute la partie de la Finlande et de n la Carélie , avec le gouvernement et la ville » de Kexholm , tels qu'ils furent cédés à la Rus* » sic par la paix de Nistadt et d'Abo, en réta* » blissant la frontière à Systerbeck.

» 5"" Que l'impératrice accepte la médiation » du roi pour lui procurer la paix avec la Porte » ottomane , et qu'elle autorise sa majesté à A offrir à la Porte la cession entière de la Cri- » mée , et de rétablir les frontières d'après le » traité de 1774^ ou^ si sa majesté ne peut en- >i gager la Porte à la paix à ces conditions, » d'offrir à cette puissance le rétablissement de M ses frontières y telles qu'elles étaient avant la » guerre de 1768; et, pour sûreté de ces offres, » que l'impératrice désarme au préalable sa » flotte , rappelle ses vaisseaux déjà sortis dans » la Baltique , retire ses troupes des nouvelles » frontières, et permette au roi de rester armé >) jusqu'à la conclusion de la paix entre la Rus-* » sîe et la Porte.

» Le roi attend un oui ou un non, et ne peut ' » accepter la moindre modification sans com-

ou SOUVENIRS. Sjt

» promettre la gloire et L'intérêt dé ses peuples. » C'est ce que Le soussigné a l'honneur de n déclarer, par ordre du roi , à son excellence n monsieur le vice-chancelier, et qu'il supplie » ce ministre de bien vouloir mettre au plus tôt n sous les yeux de l'impératrice , pour qu'il » puisse faire promptement parvenir la réponse I» au roi son maître.

» A Saint-Pétersbourg, ce i"' juiHet 1787.

» Signé, G. D£ SCBLATF , » SecrëUire de légation , comme seul appartenant à 9 la mission «lu roi à la cour imp<friale de Russio. »

11 est plus facile de concevoir que d'exprimer la surprise excitée par la lecture d'une déclaration si étrange. Le grand -seigneur Lui-même aurait à peine osé en signifier une pareille à un faible hospodar de Moldavie.

L'impératrice , après m'en avoir parlé avec une ironique indignation , me demanda comment je la trouvais rédigée, ce II me semble , » madame y répondis -je, que le roi de Suéde, I) bercé par un songe trompeur, a rêvé qu'il » venait déjà de gagner contre votre majesté I) trois grandes batailles. »

c< Quand il aurait remporté trois grandes M victoires, monsieur le comte, reprit GaChe-

Sy^ MÉMOIRES

» rine avec feu , et quand même il serait mai- » tre à présent de Pëtersbourç et de Moscou , je I) lui montrerais encore ce que peut , à la tête » d'un peuple brave et dévoué y une femme d'un » grand caractère^ debout sur les débris d'un » grand empire, h

' il est certain que le roi de Suède , même en cas de succès, attaquant seul la Russie, aurait dû s'attendre à, se voir bientôt accablé par la réunion des forces d'une si puissante monarchie; mais, d'un autre côté, les circonstances lui étaient favorables; et comme, par l'effet d'une inconcevable négligence > il prenait les Russes au dépourvu , rien ne lui aurait été plus facile que de chasser momentanément l'impératrice de sa capitale, et de reprendre laLivonie.

Cette province n'était défendue que par deux régimens : la prétendue armée russe de vingt- «ix mille hommes ne s'élevait pas encore à plus, de six mille combattans.; et, avec beaucoup il'efforts , il n'existait nul espoir de la porter à douze mille hommes avant quinze jours. Il ne fallait aux Suédois qu'une heureuse témérité , une marche rapide ; mais Gustave, prompt dans ses menaces , fut lent dans son action.

Cependant, à chaque instant, nous croyions

ou SOUVENIRS. 573

le voir arriver : on apprit qu'il avait présomptueusement iiivité les dames de Stockholm au bal qu'il promettait de leur donner à PétershofF^ et au T^ei^eum qu'il voulait faire célébrer dans la cathédrale de Pétersbourg à un jour déjà dési-^ gué par lui, et prochain.

Le trouble y l'agitation, régnaient dans cette capitale ; on ramassait, on équipait, on exerçait à la hâte la plupart des cochers, des domestiques, d^ ouvriers de la ville, jeunes ou vieux. J'ai encore une caricature de cette- époque, où l'on représentait assez plaisamment ces grotesques et colossales recrues, formées à la marche et à l'exercice par dés^ enfans^ tildes de l'école militaire impérial», qui montaient sur des chaises et sur des bancs pour redresser le cou , la tète, la poitrine de ces rustres gigantesques , à grandes barbes , et pour leur places le fusil sur l'épaule.

Bientôt on sut que le roi de Suéde était entré dans Nislot , dont il canonnait le fort , et que son armée s'avançait sur la petite ville de Frédériksham, incapable de résister à une attaque sérieuse.

De tous côtés le bruit se répandit alorstque l'épouvante était dans le palais; qu'on emoal-»

lait tout, argent, bijoux, meubles, eGets précieux , papiers du cabinet de l'impératrice ; qu'un grand nombre de chevaux étaient rassemblés à toutes les postes , et qu'enfin Catherine , surprise et sans défense , allait partir la nuit et fuir jusqu'à Moscou.

L'embarras ne fut pas médiocre, dans cet instant critique, pour les ministres étrangers : chacun d'eux , tenant un courrier prêt à partir, craignait de mander à sa cour une fausse nouvelle, si l'événement démentait les apparences et tous les renseignemens reçus; d'un autre côté, il ecrt trouvé ridicule de ne point prévenir son gouvernement d'une telle catastrophe , et d'attendre, pour la lui annoncer, qu'elle fut arrivée.

Tout aussi incertain que les autres, je me i*endis à l'Ermitage, espérant que mes yeux, mes oreilles, une indiscrétion ou un heureux hasard, éclairciraient mes doutes : ce hasard me servit à point.

Dés que l'impéi^atrice me vit, elle m'appela; et , après m'avoir parlé de choses assez indifférentes, elle me dit : « La diplomatie doit faire » à présent bien des conjectures; débite- 1- on » beaucoup de nouvelles dans la ville? »

ou SOUVENIRS. SyS

Prenant alors subitement mon parti , et cherchant à lire dans ses regards ^ l'impression que produirait sur elle une attaque un ^eu brusque, je lui répondis : ce On en répand une , ma* H dame, une très grande, très singulière, et » quon donne cependant presque partout pour M certaine : c^est que votre majesté doit partir >i cette nuit ou l'autre pour Moscou. »

ic L'avez-vous cru, monsieur le comte? m me dit cette princesse avec un calme imperturbable, ce Madame, repris-je, les sources d'où vient M ce bruit, lui donnent un grand air de vrai- » semblance; votre caractère seul me porte à M en douter. »

(c Et vous faites bien, reprit Catherine; n écoutez : ce qui cause cette rumeur, c'est que d j'ai ordonné de réunir promptement sur la » route de Moscou cinq cents chevaux à chaque » poste , mais dans l'unique but de faire venir » ici en diligence les régimens que j'ai de- » mandés. Je reste, soyez -en certain. Je sais » que vos confrères les ministres étrangers sont » assez en peine dans ce moment sur ce qu'ils >i doivent penser, taire ou écrire. Je veux n VOUS épargner cet embarras ; vous pouvez en » pleine assurance mieux deviner que les au-

376 HÉMOIRES

» tred; mandez donc à votre cour que je reste M dans ma capitale, et que si j'en sortais, ce M ne serait que pour aller au devant du roi de » Suède. »

Je crus à cette assurance, et particulièrement à la fierté avec laquelle elle m'avait été donnée. Néanmoins , j'ai su depuis , par des personnes admises dans sa plus grande intimité, que, pendant la durée de cette courte crise, la résolu* tion de cette princesse ne s'était pas toujours maintenue inébranlable , et qu'il y avait eu des instans où la crainte de tomber dans les mains de son enneipi, remportant sur un héroïque orgueil, avait donné lieu aux emballages précipités et aux préparatifs de départ, dont le bruit s'était si rapidement répandu.

Quoi qu'il en soit, elle resta. M. de Nolken, ministre de Suède, reçut l'ordre de partir; mais il répondit, comme Razoumov^rski, qu'il attendrait les ordres de son maître.

Le 32 juillet , les armées navales russe et suédoise se rencontrèrent et se livrèrent un combat sanglant : chacune des deux flottes perdit un vaisseau, et s'attribua la victoire. L'amiral Greig fut légèrement blessé, mais il continua à tenir la mer, tandis que le duc de Sudermanie rentra

dans les ports de Suède. Cette bataille de Hoghland parut cependant assez avantageuse aux armes russes pour être célébrée par un TeDeum auquel j'assistai.

Gustave III ^ par une hésitation dont nous ignorions les causes, perdit devant Frédériksham trois semaines précieuses. Le grand * duc Paul Pétrowitz partit pour l'armée de Finlande, qui campait à Wibourg ; celte armée , ayant reçu des renforts, s'élevait déjà à douze mille hommes. Ce prince n'y fut témoin que de légères escarmouches; de part et d'autre on menaçait beaucoup , on combattait peu.

La joie causée dans la capitale par le Te Deum fut un peu troublée par l'arrivée de trois gros vaisseaux de guerre russes , qui rentrèrent dans Cronstadt très maltraités.

M. de Montmorin m'écrivit que le roi désapprouvait entièrement la conduite du roi de Suède. Le langage de ce prince , selon M. de Montmorin, aurait pu faire présager cette conduite; car on savait qu'il avait dit publiquement ces paroles assez remarquables : (c 11 faut » une guerre pour caractériser un règne. »

Quelques faux avis, quelques mauvais conseils avaient influé sur l'agression téméraire de

Gustave. L'année précédente , par l'en Iremise des Prussiens et des Anglais ^ il avait conclu^ au mois de septembre ^ un traité avec la Forte , qui lui pix)mettait un subside de quatorze millions de piastres.

Depuis, on avait fait croire à ce prince que la disette dont la Russie souffrait , et la guerre de Turquie, mettaient l'impératrice dans l'impossibilité de se défendre contre lui. On ajoutait que la flotte russe, mal équipée , n'était montée que par des recrues; enfin il avait du croire d'autant plus facilement ces fausses nouvelles, qu'elles trouvaient alors partout créance, même dans notre cabinet.

A Versailles , malgré mes dépèches , on se persuadaitque l'armée russe avaitune force plus apparente que réelle. J'éclairai ma cour sur la fausseté de ces rapports. Il est vrai que, dans le Nord, les Russes se montraient peu nombreux; mais ils y occupaient la tête de tous les défilés qui pouvaient faciliter leur entrée en Suéde, et défendre aux Suédois celle du territoire russe.

Au reste, si le roi de Suède, par ses menaces présomptueuses, par sa jactance assez déplacée, et par les Te Deum ou bals qu'il promettait avant la victoire, avait manqué à toutes les con-

ou SOUVENIRS. 379

venanceSy il faut avouer que, de son côlé, Catherine ne les observa guère mieux , et qu'elle manqua de même aux égards que se doivent mutuellemeul les souverains.

Elle fit composer et représenter sur son théâtre un opéra burlesque , où la personne de Gustave III éiait grolesquement travestie. On l'y montrait sous la forme d'une sorte de capitan rodomonty d'un prince nabot. Ce chercheur d'àventures, guidé par les conseils d'une méchante fée y allait prendre, dans un vieux arsenal, l'armure d'un ancien et fameux géant dont le casque, lorsqu'il en couvrait sa tète, descendait jusqu'à son ventre, tandis que les bottes du même colosse montaient jusqu'à sa ceinture : ainsi on ne voyait plus qu'une tête, deux jambes et point de corps; équipé de cette manière, il bornait ses exploits à l'attaque d'un misérable petit fort, dont le commandant, invalide, sortait avec une garnison de trois homraes^, et mettait en fuite avec sa béquille le ridicule paladin.

Loin de m'amuser, ce spectacle m'attrista, et l'impératrice , qui reçut à cette occasion beaucoup de gauches et fades complimens, put lire , je l'espère , dans mou silence et dans mon

58o MÉMOIRES

maintien, combien je souffrais , en voyant une princesse si noble et si grande s'abaisser de cette sorte , et se rapetisser ea écoutant trop un puéril ressentiment»

Peu de temp» après > la cause des hésitations de Gustave se découvrit : Tannée de Finlande et même l'armée suédoise , laissant éclater leurs mécontentemens, avaient été entraînées à la révolte par des esprits ardens et inquiets. Elles se montrèrent peu disposées à soutenir une guerre offensive et inconstitutionnelle.

Les agitateurs leur persuadèrent que quelques prétendus Cosaques, auxquels on attribuait les premières hostilités, n'étaient que des soldats suédois que le roi avait déguisés en Cosaques avec des vètemens tirés de l'opéra de Stockholm.

Les communications fréquentes qui existaient entre la Finlande russe et la Finlande suédoise , firent ajouter foi à ces insinuations , d'autant plus qu'on sut bientôt le dénument absolu de troupes où se trouvait alors la frontière septentrionale de la Russie, et les vives alarmes causées à Pétersbourg aux approches d'une guerre aussi imprévue : dès -lors l'agression de Gustave devenait évidente.

Vainement ce prince avait espéré que l'ap-

ou SOUVENIUS. 58l

parition de sa flotte sur les cotes de Livonie ex* citerait des mouvemens dans cette province, autrefois suédoise : tout y était resté tranquille ; la bataille navale ne lui avait donné aucun avantage; aucun succès n'enflammait les courages. Le progrés du mécontentement fut rapide : les troupes suédoises et finoises , sans avoir reçu d'ordres 9 se retirèrent à vingt -cinq verstes de Frédériksham.

Le roi de Suède , déconcerté , s'éloigna, ne fit qu'une inutile tentative de débarquement et d'invasion sur la cote de Finlande , et se renferma ensuite, avec douze mille hommes fidèles^ dans le camp retranché de Kimengorod , dé^ fendu par des lacs , par une rivière , par des abatis, par la mer et par une flottille de galères : c'était une position presque inattaquable, mais assez singulière pour un roi qui s'était d'abord annoncé comme un conquérant.

Deux lettres écrites par ce monarque à l'un de ses plus intimes amis, le baron d'Ârmfeld, prouveront, mieux que tout récit, sa confiance présomptueuse à son départ de Stockholm , et sa profonde tristesse, lorsque les caprices de la fortupe et l'indiscipline de ses troupes eurent dissipé son illusion.

LETTRE DE GUSTAVE III A M. LE BARON d'aRMFELD.

A bord de VAmphicfn, à Tancre , hors (le Fiederholmema, le 24 juin 1788.

(c Nous Yoilà enfin partis^ mon bon ami, et, » quoique nous ne soyons pas bien loin^ il ne » faut qu'un bon vent pour nous favoriser et » nous mener en Finlande. Rien de plus impo- » sant et de plus noble que mon départ. Je vous » avais dit que je me conduirais avec tranquil^ >} litéy et que je surmonterais la nature , qui se » faisait sentir au moment d'une longue sépara- » tion; eh bien, mon ami , cela a été plus facile » que je ne l'aurais cru : l'idée de cette grande » eptreprise que je vais tenter , tout ce peuple » rassemblé sur le rivage pour voir mon départ^ » et dont je me regardais comme le vengeur ; » l'opinion que c'est moi qui vais Venger l'em- » pire ottoman de sa chute ^ et que mon nom » sera connu en Asie et en Afrique ^ toutes ces » différentes images qui se sont présentées à la » fois à mon esprit, ont maîtrisé tellement mon » âme y que jamais je n'ai senti moins d'émotion » à un départ, que dans le moment où je vais M à un péril certain.

ou SOUVEIfIRS. 58!>

» Voici quel fut Tordre de ma journée : à six N heures je nae rendis au sénat, où je nommai » sénateurs du royaume, les comtes deDyben et M Rosen. Le comte de Dyben est chargé ad in^ M terim des affaires étrangères, pendant l'ab- » sence de M. Oxenstiern. Ensuite je leur remis » leurs instructions. Je leur fis un compliment, M et le drotz me répondit au nom de tout le H sénat. Ils se levèrent et me baisèrent la main.

» Pendant que cela se passait , Tîntroducieur » des ambassadeurs , M. Bédoire , alla chez le » ministre de Russie, qui avait été averti de sa » venue par un billet du comte Oxenstiern , » mais non du sujet, et qui croyait que cette » visite était pour lui donner Theure de Tau- » dience qu'il avait demandée, afin de remettre » ses lettres de notification de la naissance d'une » princesse dont la grande - duchesse venait » d'accoucher.

» Le sieur Bédoire lui déclara que j'étais très » offensé des expressions de la note ministérielle M qu'il avait présentée jeudi passé, et qui ten- » dait à vduloir séparer ma personne de la cause M de l'État; mais que, ne voulant pas encore » croire que l'impératrice eut pu pat^ticiper à » de pareilles expressions , j'aimais mieux l'at-

» tribuer à la seule personne du ministre , vu » que cela cadrait entièrement avec la conduite » qu'il avait tenue pendant tout l'hiver; que je n lui faisais savoir que , dés ce moment, je ne le » regardais plus comme ministre public , et lui >i ordonnais de partir dans huit jours de Stock- » holm ; que je lui faisais préparer un vaisseau , M et qu'un officier de l'amirauté avait ordre de » le conduire à Pétersbourg ; que pour le reste M de la note qu'il m'avait présentée, je ferais » répondre par mon ministre à Pétersbourg, >i lorsque je serais, à la tète de mon armée.

» Voilà le Rubicon passé; j'annonçai au se- » nat cette résolution déjà exécutée, et on en- » voya une note très détaillée aux neuf autres >) ministres étrangers.

» Après la séance, je me rendis dans la salle » du chapitre ^ où les chevaliers et comman- » deurs des ordres étaient déjà rassemblés : j'y » tins chapitre pour arranger les aflaires des » ordres pendant mon absence. Tous les offi- » ciers de l'ordre étant absens, le drotz se char- » gea de la gestion de la place de chancelier; » le roi d'armes fut chargé de l'office de tré- » sorier, et le héraut de l'ordre , des fonctions » de camérier : c'est Hansvoth qui a cç soin.

ou SOUVENIRS. 385

)) Après cela^ je déclarai que j'avais institué M un iK)Uveau grade dans Tordre de l'Épée , M qui ne serait jamais , donné qu*en temps de >j guerre , et de guerre en Suéde. (Les articles w à ce relatif, seront publiés à l'ordre.) Je dccla- » rai en même temps, pour moi et mes frères^ » que nous ne nous réservions cet! e marque de » distinction militaire qu'après l'avoir méritée » de l'aveu de l'armée.

» Après le chapitre, je retournai chez moi, >i ou je remis au conseil de la chambre les dia- >i mans de la couronne et les miens particuliers n pour les garder.

» A huit heures trois quarts, il y eut cercle : » toutes les personnes de ma suite qui ont les » entrées de ma chambre blanche, y furent » présentées par moi à la reine. Ensuite je fis n le tour de l'appartement et pris congé de » toutes les dames qui s'y trouvaient.

» Après qela, on ouvrit les portes, et nous » sortîmes pour aller dans la galerie , où je tins » le cercle ordinaire, à la fin duquel je sortis » précédé des hallebardiers , des pages , de ma » cour, du sénat , et tenant la reine de la main » droite, tandis que le duc d'Ostrogothie la te- » nait de la gauche. Mon fils menait la duchesse^i

» et le reste de6 daines , ainsi que la cour^ me » suivaient y sans ordre , au travers d'une haie » immense de peuple de tous les états et de tous » les âges.

» Nous descendîmes ainsi jusqu'au bord de » Teau, où la grande chaloupe nous attendait. D La reine s'arrêta sur le premier palier du » port y où je l'embrassai , ainsi que mon fils et » ma belle-sœur : ce moment me coûta. Je sa* » luai toutes les dames , et, prenant mon frère » par la main, je descendis l'escalier du port^ » où le sénat s'était rangé en haie , le drotz sur » la première marche, ainsi de suite. Je leur » donnai ma main à baiper, et de là, montant M dans la chaloupe avec mon frère^ les trois ca* » pitaines des gardes , les trois premiers gentils* » hommes de ma chambre , le premier écuyer^ » le premier général , le lieutenant colonel des >i gardes et le petit Wrede, je fis quitter le port , » aux acclamations générales de tout le peuple, » de tous les vaisseaux amarrés dans )e port , qui » se firent entendre; après quoi je fis arrêter ma • n chaloupe, et je répondis par deux hourra. » Je traversai ainsi le port pour monter sur niVAmphiouy qui était au bord de File des j» Vaisseaux. Je fis hisser le signal du départ ;

ou SOUTEWIRS. 587

» laais, coinme il faisait exlrètnement calme, » et que la file des vingt'-huit galères était lon^ » gue , je restai à l'ancre pour les voir passer, p) attendant à tout moment l'arrivée de ma sœur, D qui allait nuit et jour pour me joindre. Le » calme me fit cester jusqu'à cinq heures du » matin, que ma sœur arriva; ainsi j'ai poyr- ^) tant eu le plaisir de la voir. »

LETTEE DE GUSTàVE UI A M. LE BàBÔN d'àKMFELD.

Le 5 août 1788, datée de Hussula.

ce Je ne vous dis rien de ma douleur et de H mon désespoir; vous les partagez. Cest aux ca- M ractères faibles à se plaindre; les autres con<- >> centrent leurs peines dans le fond de Fime, » et cherchent les moyens de se relever. Je n'en » vois pas encore pour remédier au mal et faire X finir la guerre ; mais j'en vois pour soutenir » notre réputation.

M Dés que les ^lagasins seront établis à An- » gela, alors il faudra marcher sur Wilman- » strad avec ce qui nous reste de troupes fidèles, » combattre et battre le général Michelson. Si n nous sommes défaits ^ tout est dit; mais la >» réputation de courage nous reste. Si je suis

^} victorieux^ je puis proposer la pai& et repa«- » raitre sans honte à Stockholm.

» Nous marchons à trois heures cette après- » dinée sur Summa , où nous vous attendons ; » nous nous y arrêterons, s'il est nécessaire, pour » ne pas vous abandonner, et nous irons cam^ » per à Jugfori et Kymmengrad.

» Modérez votre zèle, mon bon ami; songez » qu'il faut avec dignité supporter l'adversité , H comme il faut avec modération soutenrir la » bonne fortune. Attaché comme vous l'êtes à » l'État et à moi, vous ne pouvez que partager n avec douleur notre situation ; mais , comme » particulier, vous devez sentir la satisfaction » d'être le seul qui, de toute l'armée de terre, » ayez eu du succès, ayez établi votre poste > » et ayez fait du mal à l'ennemi.

» Adieu; j'espère vous voir ce soir : c'est un » soulagement pour moi d'épancher mes cha- » grinsdans le sein de l'amitié ; la bonté du ciel » m'en procure les moyens. Quand il frappe, il » soulage souvent; »

J'ai raconté avec exactitude tout ce que ma position pouvait me faire savoir relativement à la

ou SOUYEWIKS. 589

guerre imprévue , commencée avec tant de jactance par le roi de Suède. Cependant le respect dû à un prince célèbre , et Fimpartialité dont je désire ne jamais m'écarter, exigent qu'en rappelant un acte de témérité inspiré à Gustave par son caractère chevaleresque et par son trop ardent désir de gloire^ je ne me bornepoint à esquisser son portrait tel que me le traçaient alors ses ennemis.

Feu de mots suffiront pour rendre justice à un roi qui, se relevant après ses premiers revers, et opposant la fermeté d'un noble caractère aux caprices du sort, aux intrigues et à la révolte, sauva sa renommée, ranima. les courages, raffermit la fidélité , combattit avec vaillance , cueillit des palmes glorieuses au milieu de ses désastres, et termina, par une paix honorable, une guerre entreprise avec imprudence.

Gustave III a rempli, de notre temps, un trop grand rôle en Europe , pour ne pas mêler aux reproches que lui ont adressés ses ennemis, les justes éloges que lui méritèrent son esprit, l'élévation de son caractère, son amour pour sa patrie , et les belles qualités qui lui attirèrent l'affection des personnages les plus honorables de son pays.

3gO MÉMOIRES

Écrivant non une histoire^ mais des mémoires, je serai court , et je me bornerai à le montrer tel que me Font peint l'un de ses plus intimés favoris, le baron d'Ârmfeld, et M. d'Ehrenstrom, celui de ses généraux qm conservait après sa mort le plus vif enthousiasme pour lui.

On ne peut parler de ce prince sans parler de sa patrie qu'il adorait, et de quelques-uns des héros de la Suède, sur la trace desquels il voulait marcher, avec une ardeur qui ne lui permettait pas de mesurer assez la différence des temps et des circonstances.

Cette passion lui fit oublier le sage avis que lui avait donné Frédéric IJ. Ge grand homme, en le félicitant sur llieureuse révolution qui avait rétabli son autorité, lui écrivit ; « Jouis- » sez de vos succès; travaillez à rétablir dans » votre pays l'ordre et la paix : mais songe? » bien qu'aujourd'hui , lorsqu'il existe trois ou » quatre grandes puissances , qui peuvent cha- » cune mettre sur pied trois ou quatre cent M mille hommes, un roi de Suède ne doit plus » prétendre à la gloire des armes et des çon-« » quêtes, h

Si Gustave l'eût écouté , comme il gouvernait un pays en partie couvert de glaces et de

ou SOUVENIRS. 591

sables ^ et qui ne comptait que deux millions cinq cent mille habilans, il n'aurait point attaqué prësomptueusement un empire qui en pos«sédait trente millions^ et que défendaient cinq cent mille soldats.

Mais le roi de Suèdie^ détournant ses yeux de ce qui l'entourait ^ ne les fixait que sur tes images de Gustave- Wasa et de Gustave -Adolphe. Le dernier surtout était son modèle ; il se rappelait avec transport les glorieux succès dé ce héros ^ conquérant TAllemagne à la tête de quinze mille Suédois^ et qui prouva par son épée à l'empereur Ferdinand , qu'un grand homme change les mesures, efface les disproportions, et triomphe de la force la plus redoutable.

Ferdinand avait osé prononcer contre Gkistave-Âddphe un mot orgueilleux : « Ce roi de » neige ne tardera pas à fondre, puisqu'il ose se M mesurer avee le Jupiter de l'Europe. » Vaine et ridicule prédiction ! Le roi de neige ébranla, jusque dans ses fondemens, le trône du Jupiter germanique.

Gustave III , enflammé par cet exemple , oubliait le grand changement opéré dans l'esprit de son peuple , par le despotisme de Charles XI, par l'épuisement où l'héroïsme

5g2 MÉMOIRES

insensé de Charles XII avait jeté la Suède ^ et par les pertes cruelles que l'ambition et le pouvoir absolu de ce monarque lui avaient fait éprouver.

Cependant il aurait dû se souvenir de tous les obstacles qu'il avait eus à vaincre pour rendre quelque force à son autorité, dont s'était presque totalement emparée une jalouse aristocratie.

En effet, on se rappelle qu'en 1720, les quatre ordres de l'État s'étant arrogé la souveraineté, la royauté n'offrait plus qu'un vain simulacre, et le roi , obligé de signer toutes les résolutions des états , n'était réellement que le serviteur de la diète et le président du conseil d'État.

Ainsi régnèrent Ulrique-Élêonore , son mari , et leur successeur élu, Adolphe -Frédéric, duc de Holstein, qui fut père de Gustave III.

Il est vrai que cet enfant royal donna, presqu'au sortir du berceau, les plus brillantes espérances aux partisans de la monarchie déchue : il n'était âgé que de sept ans lorsqu^un général suédois lui diteq riant « qu'il ferait re- » vivre Gustave-Adolphe. » L'auguste enfant lui répondit : « Ce que vous m'adressez à présent

ou SOUVENIRS. SgS

h comme une flatterie ^ pourra bien devenir un » jour une vérité. » Sa jeune imagination n'était remplie que des traits de l'histoire des deux Gustave , de Christine , de Charles XII , des combats, livrés aux Allemands ^ aux Russes , aux Polonais , des batailles de Lutzen , de Narva et dé Pultawa.

Tandis qu'il grandissait, bercé pay ces rêves de gloire, la plus grande division régnait dans les diètes , et la Suéde se voyait constamment agitée par deux grandes factions, celle des bonrnets et celle des citapeaux :hi première voulait acheter le repos par la dépendance et par l'amitié de la Russie; la seconde ne respirait que l'antique gloire; elle espérait briser son joug, et, avec l'appui de la France, reconquérir la Livonie, ainsi que la Finlande. Les bonnets se montraient zélés défenseurs de l'aristocratie rér publicaine; les chapeaux désiraient secrètement que le roi recouvrât son autorité.

' Ce fut alors qu'il échappa au jeune Gustave de dire en soupirant, et en parlant de son père : w Le roi n'est plus que la poupée de l'État , » parée , à certains jours solennels seulement , » des ornemens de la dignité royale. »

Les troubles croissaient dans les diètes; les

5i)4 MKfMOlRES

deux partis ^'enlevaient alternatÎTemèntla prépondérance; enfin le vieux monarque ^ poussé à bout par des humiliations sans cesse renou-r velées^ offrit sa démission à ladièle, qui, n'ayant pu le forcer à signer certains décrets, ordon-*^ nait d'ouvrir ses lettres, et, pour reedre sa ré* sistance inutile, apposait aux actes publics la signature ^Toyale tracée à l'aide d'june griffe..

Le jeune Gustave, indigné, alla lui-mémereprendre les sceaux au conseil, pour les remettre à son père; il voyagea ensuite avec son frère, ne pouvant supporter plus long^^temps la dégradation qui l'affligeait. Ces deux princes étaient à Paris, en 177^ ^ lorsqu'ils apprirent la mort du. roi leur père; Gustave courut à Stockholm et convoqua une diète«.

Ce fut dans ce moment que le jeune roi pa*-^ rut digne du nom qu'il portait; montrant tour à tour, et suivant les circonstances, l'habileté d'une prudence adroite , la bonté d'un monar* que populaire, le coup d'œil d'un profond politique^ et la promptitude d'un jeune guerrier*

Son premier soin fut d'affecter une grande indifférence pour le pouvoir enlevé au trône par 1 aristocratie, et en même temps de s'attirer^ par toutes sortes de moyem, l'affectiQftdes peu-

ou SOUVENIRS, 595

pies. Il y réussit tellement qu'on entendit un jour un de ces paysans intrépides^ simples et francs de la Dalécarlie, lui dire : a Je pars content de » toi ; je raconterai à mes compatriotes ce que M j'ai vu; ils auront en toi un bon père; et si M jamais tu as besoin de tes enfans , ceux qui » habitent les trois vallées^ accourront près de n toi au premier signe que tu leur donneras. »

Gustave voyait avec un secret plaisir la division qui se manifestait dans les diètes entre Tordre de la noblesse et les trois autres. Le premier, voulant avec un orgueil inflexible s'arroger tous les emplois supérieurs , excitait un mécontentement général. Le roi dissimulait la satisfaction que lui donnaient ces dissentimens, et grossissait, dans le plus grand secret, le nombre de ses partisans*.

Bientôt, ayant réuni cent cinquante jeunes officiers commandés par Sprengporten , sous prétexte de former une école , il se prépara les moyens de saisir la première occasion favorable à ses^ projets. Plus tard , arrêtant l'arrivage des blés , il créa une disette factice , qui accrut le mécontentement des peuples.

Une nouvelle diète se rassembla : elle était composée de ses principaux adversaires , des

3g6 MÉMOIRES.

partisans de l'Angleterre et de la Russie^ qui resserrèrent les liens de Tallianee existant entre la Suède et ces deux pays. Une telle assemblée ne permettait plus de délai; il fallait ètretota-< lement abattu par elle ou en triompher.

Détournant avec art l'attention de ses, ennemis du véritable péril qui les .menaçait ^ il fit faire une fausse insurrection dans les provinces de Finlande et de Scanie. Cependant Sprengporten , Hellichius et plusieurs officiers gagnés parle roi et par son frère, publièrent des écrits qui attribuaient la famine à l'influence des Rus* ses, des Anglais, et à la corruption de la diète. Le peuple saisissait avidement ces bruits.

Dans le même temps, le drapeau de l'insurrection fut arboré à Christianstad : à cette nouvelle, le duc de Sudermanie rassembla cinq régimens, et se mit en marche à leur tète, ayant «oin de persuader aux soldats, qu'il existait une conspiration tramée par les Russes contre la vie du roi.

Tous ces mouvemens excitent enfin l'inquiétude dé la diète; elle fait prendre les armes à deux corps s^r la fidélité desquels elle comptait. Rudebeck est chargé par elle dé surveiller le roi, et même de l'arrêter, si quelques indices

ou souvENiRa. 397

iui donnent lieu de croire que ce prince entretienne quelque intelligence avec les insurgés de t]hristianstad.

Gustave l'avait prévu : épié, questionné , au- Tîun trouble , aucune agitation ne trahit son secret. « La nouvelle que vous m'annoncez, di(-il » à Rudebeck, est bien invraisemblable et bien » extraordinaire. » « Ce qu'ily a de plus ex- » traordinaire , dit le comte Ribbing en le re- » gardant fixement, c'est que l'officier de garde )> à la porte de Christianstad , a affirmé au gé- » néral Rudebeck que tout ce qui s'y faisait, » s'exécutait par ordre de votre majesté. » « Eh » bien! il s'est trompé, » répondit froidement le roi, sans aucune émotion.

Le lendemain Rudebeck, entrant chez Gustave sans se faire annoncer, le trouva occupé à tracer négligemment un dessin de broderie pour une dame d€ sa cour, et le général, en sortant, dit : a En vérité, ce bon jeune homme » n'est dangereux pour personne dans l'uni- » vers. »

Charles , son frère , s'avançait toujours avec ses cinq régimens. La diète alarmée défend à tous les postes de la ville d'en laisser sortir le roi . Au milieu de cette agitation , Gustave , réunis-

sant une cour brillaaie, et affectant Tinsoueiance de la légèreté^ ne semblait s'occuper que de plaisirs ; mais il avertit ses amis ^ par une missive secrète^ que le mopient d'agir était venu.

Le conseil voulait le forcer à lui montrer les lettres de son frère; il s'y rend sans crainte et refuse de souscrire à cette demande inconvernante. Quelques conseillers s^écrient qu'il faut s'assurer de sa personne ; alors il sort brusquement y s'élance sur un coursier^ vole à l'arsenal^ dont ses agens secrets venaient de s'emparer, jretounie au château , y trouve la garde mon** tante » appelle près de lui les officiers , leur représente vivement la misère du peuple, et le poids des chaînes forgées avec Vor des étranr' gers.

« Je vous jure, dit -il, que, parmi tous les ») Suédois , personne n'abhorre plus que moi la » souveraineté absolue. Foicé de défendre ma I) liberté et celle du royaume contre d'insolens » aristocrates^ je vous demande si vous voulez M me jurer la même fidélité que celle dout la » nation suédoise a donné tant de preuves glo- M rieuses à Gustave-Wasa et à Qus tave-Adplphe • » Dans ce cas, je risquerai volonti^^ ma vie M pour le bonheur de ma patrie et pour le

T)tT SOUVENÏKS. SqQ

v> vàtre. H Tou8^ excepté trois /firent le serinent qu'il demandait.

Dans ce moment, le commandant des trou- 1)68 die la diète annonce qu'il veut parler au roi. « Qu'il se rende au copseil , répond ce prince ; M là y je m'expliquerai ave<^ lui. n

Soudain Gustave attache autour de son bras un mouchoir blanc : c'était le signal convenu avec ses amis. Les officiers des régimens des gardes et de l'artillerie imitent son exemple ; •ans perdre de temps, il place des postes autour du conseil d'État , et se rend à la parade pour haranguer les soldats.

C'était le moment critique et décisif : après quelque hésitation, il parcourt les. rangs, persuade les esprits, entraîne les coeurs, réveille la fidélité, et tous jurent de le suivre et de le défendre ; une $eule voix , par un non , osa troubler cette harmonie d'acclamations.

Cependant , dans d'autres parties de la ville , on avait répandu de faux bruits pour faire croire qu'il était arrêté. Le roi y court à cheval , l'épée à la main ; à sa vue , la joie du peu[de éclate en transports. Dans ce moment, Rudebeck furieux, parcourant 4es rues, s'écriait en vain : «Aux » armes , mes frères ! aux armes , Suédois ! ou

» c'en est fait de votre liberté. » Gustave le fit arrêter, ainsi que tous les chefs du parti des bonnets.

Ce prince, voulant à la fois garantir la sûreté des ministres étrangers, et surveiller leurs démarches, les invita à se rendre dans son palais. La , il reçut les sermens des magistrats et de Tamirauté. Les ambassadeurs lui adressèrent, tous, leurs félicitations; ceux d^Espagne et de France montraient seuls une satisfaction sincère. Ainsi se termina en peu d'heures, par le génie d'un homme, wie grande révolution qui ne fut souillée d'aucune goutte de sang. La tranquillité la plus profonde régnait dans la ville et au dehors. . '

Le roi écrivit à son frère de renvoyer ses troupes dans leurâ quartiers. Mais ce n'était pas assez pour Gustave d'avoir rétabli l'autoritéroyalè par un acte- de vigueur, il roulait que la natiod sanctionnât ce grand changement. Le peuple suédois fut rassemblé danis une plaiiie immensù. On y voyait toutes les milices bourgeoises sôus les armes/ Le roi parut et fut accueilli par ce cri unanime : a Vive Gustave ! vive le sauveur

M de laf Suède ! » '

Ce prince convoqua les états, et $'f rendit

ou SOUVENIRS. 4ûl

avec pompe. Le faux bruit de l'approche de quelques troupes finoises répandait le trouble dans l'assemblée; le maintien calme et l'éloquence du roi dissipèrent toute inquiétude.

Ce monarque, frappant troid coups avec te marteau d'argent de Gustave-Adolphe , réclama le silence y et lut un acte, rédigé en cinquantesept articles , dans lequel il promettait de maintenir left anciennes lois , telles qu'elles existaient sous Gustave- Adolphe et jusqu'en 1680; la nation et le roi se jurèrent une fidélité mutuelle, et tout fut terminé par des actions de grâces.

Après avoir agi en prince adroit, audacieux et ferme, Gustave se montra bon et grand roi : aucune vengeance ne fut exercée par lui ; on proclama une amnistie générale. Ce prince, oubKant les menaces, les affronts fkits à son père, disait : ce Je ne veux plus d'autre boisson que I) les eaux du fleuve Léthé. » De nobles récompenses furent accordées à Hellichius^à Sprengporten et aux officiers qui , les premiers , avaient soutenu sa cause.

Ses paroles conciliantes calmèrent le mécontentement de quelques puissances étrangères. Le roi se livra ensuite exclusivement aux devoirs

que lui imposaient son peuple et sa couronne ; 3. 26

il protégea le commerce, Tagriculture, établit des fabriques , des manufactures y distribua du blé aux pauvres, exempta d'impôts les pères de quatre enfans,, triompha des préjugés contraires à l'inoculation, et consacra la liberté de la presse par un édit dans, lequel il rappelait que cette liberté n'existait pas en Angleterre , lorsque Charles 1'*'' monta sur l'échafaud.

N Par cette liberté seule , disait le monarque, ¥i les administrateurs connaissent ce qu'ils ont » fait de mal ; c'est par elle seule que la nation » peut faire entendre ses plaintes, et c'est par » elle encore qu'on peut la convaincre souvent » qu'elles ne sont pas fondées, m

Une satire avait paru contre lui : le roi fit venir l'auteur, qui l'aborda avec inquiétude, (c Je vois, lui dit Gustave, que vous avez bec^u- » coupd'esprit, mais probablement peu de pain. » Je veux que vous n'en manquiez plus^ et je M vous nomme inspecteur de ma bibliothèque. »

Le roi favorisa l'exploitation des mines; son économie fit reparaître l'argent; ia Uberté qu'ijl laissa au peuple, ramena la confiance et releva le crédit. Ennemi du luxe, ce prince publia des lois somptuaires, et eh démontra si bien la nécessité pour une nation pauvre, qu'elle s'y soumit*

ou SOUVENIRS. 4o3

Il trouva le moyen de rendre vingts-deux jours par an au travail, en supprimant d'antiques fêtes; mais , toujours chevaleresque au milieu de l'exercice de ses vertus royales, à l'imitation du fabuleux roi Artus, il voulut que des chevaliers fussent chargés de la protection des of* phelins , des vieillards et de la surveillance des hôpitaux.

Ami des lettres, ce prince correspondait avec plusieurs savans; il releva l'université d'Upsal, créa des académie, écrivit plusieurs pièces de théâtre, et, en érigeant une statue de Gustave-Wasa, il composa. un poème lyrique et le fit jouer à Stockholm. Les idées romanesques de sa jeunesse se réveillaient souvent en lui; aussi le vit-on donner au peuple, le spectacle de quelques tournois et de quelques carrousels.

Pendant dix- huit années, un régne juste;, généreux , libéral et sage , fonda sa puissance et sa renommée sur l'affection d'un peuple loyal et libre. Cependant, tandis que sa raison le portait à maintenir la paix , son amour trop vif pour la gloire lui faisait secrètement désirer la guerre; il s'y prépara de loin, construisit des vaisseaux, amassa des munitions, fortifia, instruisit et exerça son armée.

4o4 MÉMOfRES

Tout paraissait sourire à ses espérance» : ayant réiabU Tordre dan^ son royaume , il parcourut presque toutes les contrées de l'Europe, et reçut de grands éloges , quoiqu'on trouvât parfois ses belles qualités niélées d'une vanité trop saillante^ qui le portail souvent et à tout propos à répète? le récit de sa révolution.

Ce mélange de sagesse et d'orgueil influa sur sa destinée : l'une lui avait donné dix-Kuit ans de bonheur; l'autre fit naître les orages qui> après avoir compromk son trAne , finirent par eiciciiei? contre lui dès ressentiment dont la violence trancha perfidement ses jours.

Dés 17869 uiie assez forte opposition s'était n^^ifestée daas l'ordre de la noblesse ; l'ambition belliqueuse du roi ne tarda pas à Taigrir. Ce .prince était mc» cesse tourmenté par le chagrin de voir la Russie maîtresse de ht Ltvonie et d'une partie dé la. Finlande^

Ce fut dans l'espoir de trouver iWcasion de lés reconquérir que, d*tapi^ dés insinuations étrangères, il conciqt une alliance avec la Porte. Far ce bhtité on était convenu que^ ^i f une des delix ptûssances^e trouvait attaquée par la Russie, l'autre regarderait l'oflbnse comme personnelle^ et qu'aucune des deux ne déèarmerait

ou SOUVENIRS, 4o5

sans avoir ghtenu une satis&iction convenable. Nous avons vu à quel point son e^oir fut trompé f et Ton a peine à concevoir comment il avait pu ignorer les dispositions de la noblesse , et les intrigues qui travaillaient son armée. Comptant avec trop de confiance sur la négli-* gence de son ennemi, ii regardait son triomphe comme cer^n p et s'était emporté au point de prononcer ces pftroles menaçantes devaùt le eon^ seil d'État : « Si le tort favorise ks i^mes de mon » peuple , je n'épargnerai , parmi tous les mo-^ » numens dé l'insolence des Russes , que la sta-** >i tue de Pierre le Grand , pour gra^ver et étern niser sur son piédestal k nom de Gustave, n Il aurait po, au moins mc»nentanément^ rëja* liser cette menace au milieu de Pétersboùrg; > qui se trouvait sans dtfense; mais quelques jours perdus y une bataille de mer indécise , et la rébellion de ses troupes, firent disparaître ppur toujours ses idées chimériques de conquête et d'inv^iûon. Depuis, on verra que Gustave , réduit à se défendre, trouva daùs son courage le moyen de rétablir sa fortune, et de sortir d'un pas si périlleux avec qiielqiie gloire.

Tandis que ce nouvel ennemi menaçait l'impératrice d'une attaque si imprévue, les ten-

4o6 HÉMOIRES

leurs de son armée du midi épuisaient la patience de cette princesse. Oczakoff n'était pas même encore sérieusement attaqué, tf Je crois ^ >) m'écrivait le prince de Ligne y. que nouâ^avons » commencé le siège de cette place ; ou du M moins on se l'imagine , parce qu'on vient de » faire* quatre mauvaises redoutes à sept cents n toises, et des retranchemens à neuf cents des M murs de la ville. L'ennemi n'a pas daigné ti- H rer sur nos ouvriers, quoiqu'on ait choisi, » pour travailler, les deux nuits les plus claires j» et la plus belle lune.

» Potemkin ,, comme endormi , semblait ne » songer ni à combattre ni à se garder : peu de » jours après, ses retranchemens furent surpris » et attaqués par deux mille Turcs; ceux-ci, » se précipitant sur une batterie défendue par M le prince d'Anhalt et par un seul bataillon , » étaient au moment de l'enlever. Le prince » n'envoyait ni ordres ni secours.

M II s'était permis quelques légères railleries il sur l'activité perpétuelle de Nassau; celui-ci » s^en vengea noblement : ayant débarqué ses » troupes et sauvé le prince d'Anhalt, ainsi que » sa batterie , il porta lui-même au prince Po- » temkin le rapport du général d'Anhalt, qui

ou SOUVENIRS. 4^7

» déclarait lui devoir son salut. En même temps, n il s'excusa avec ironie d'avoir osé conibattre D sans attendre l'ordre du chef de l'armée, i»

A cette même époque, les Autrichiens reçurent un assez grand échec .: l'empereur Joseph ayant trop étendu ses ligues, elles furent percées par les Turcs , qui profitèrent de cet avantage pour exercer de grands ravages dans le Bannat.

Ce fut dans ces circonstances que le prince de Ligne écrivit à ce monarque la lettre sui^ vante : « •Tespère, sire, que le mois de septem- » bre réparera les malheurs du Bannat et les >» non-succès de la Bosnie.

» Pouvait-on croire que cet empire musul- » man , délabré , eût pu mettre Tempire russe I) dans un tel péril? Le plan des Turcs était fort M beau; car si le roi de Suède avait attaqué » trois semaines plus tôt ou plus tard , et » le » capitan-pacha avait réussi , comme il le devait, » à écraser, avec sa forêt de mâts qui couvrait n le Liman, les pauvres bateaux de pécheurs n et les galères de cuisine, qui formaient toute » la flotte de notre romanesque navigation du » Borysthène, le roi serait arrivé à Pétersbourg , » etlepachaà Kherson. »

4o8 MÉMOIRKS

Enfin (a fortune^ qui avait paru quelques instant abandonner Catherine , revint lui sourire ; elle reçut la nQuvpUe d'upe seco])de et complète victoire remportée par le prince de Nassau dans le Liman. Comme les gros vaisseaux et les frégates russes , gênés par les bas-fonds ^ ne pouvaient joindre la flottille , Paul Jones s'y rendit de sa personne, et offrit à Nassau de le «econder de son seul courage , mais en s'eQbr^ çant cependant de contenir sa bouillante ar* deur. « Nous courons à une perte certaine ^ lui » disait-il ; jamais avec quelques galères et quel* » ques bateaux plats, on ne s'est avisé d'atta- » quer une forte escadre et des vaisseaux de » soixante-quatorze et de, quatre-vingts canons; M c'est une folle témérité, vqus serez écrasé. »

« Vous vous trompez , répondit le prince ; » l'ànie ipanque à ces cojosse^ , et l'art à leur n artillerie. Ils ne savent pas pointer, ils tirent » en l'air. Nous marcherons à eux sous une » voûte de feu, qui nous fera peu de mal; nous » les incendierpns et nous les détruirons. »

Sa prédiction s'accomplit : il (it sauter six vs^isseaux 4e guerre, en prit deux, et incendia presque toute la flotte turque. Le capitan-pacha se sauva dans une chaloupe ; quatre mille

ou SOUVENIRS. 4^

Turcs furent faits prisonniers. Le général Soii^ waroff, pai* des batteries de terre bien dirigées y contribua efficacement à cette victoire.

Le comte Roger de Dama^ y commandant douze chaloupes canonnières^ mérita dans cette action , par son Utelligeuce et par sa bravoure, de justes éloges. Nassau le chai^ea de porter au prince Potemkin le pavillbn amiral du capitan-pacha. Apraxin fut envoyé en courrier à l'impératrice.

Potemkin était alors campé près d'une hau-o teur nommée Novo-Qrégori ; transporté de joie à la nouvelle de la défaite des Turcs y et taisant éclater l^s idées superstitieuses que depuis son enfance il n'avait pas cessé de conserver, il saute au cou du prince de Ligne, et hii dit : k Vous M voyez cette église de Novo-Grégori ; je l'ai n consacrée à mon patron , et le premier com-« » bat de Nassau a eu lieu précisément le lende* ja m^ûn de la £He da ce bon saint. Aujourd'hui D nous sommes encore près de son église; eh » bien, voici la flotte musulmane incendiée, » voilà de nouveaux coups de mon patron:: cela » n'était-il pas clair ? ah ! je suis vraiment Ven;^ >» fanigâté d& Dieu. »

Ce trioQiptie consolait un peu l'impéfatrioe

4lO MÉMOIRES

des alarmes que lui causait le roi de Suéde. Elle fit chanter un Te Deum , et choisit pour cette célébration l'église de la Forteresse, située en face de la statue de Pierre le Grand , hommage digne d'elle et de lui .

Cette princesse me dit que les quarante-deux gouvememéns de son empire venaient de lui offrir chacun un bataillon ; mais qu'elle les avait refusés, parce que les recrues qu'elle avait tirées de Moscou et de Pétersbourg, lui suffiraient pour repousser les armes de Gustave.

Comine elle me demanda si j'avais quelques nouvelles de France, je lui dis qu'on y croyait qu'elle avait écrit au roi de Suède une lettre fort dure, qui avait excité les ressentimens de ce monarque, u Je suis fort aise, monsieur le » ccmite, me réponditrclle, que vous m'en ayez M parlé. Je sais qu'on a répandu cette fable en » plusieurs endroits ; mais j'espère que tous » me croyez incapable de dire ce qui n'est pas n vrai. Eh bien, vous pouvez faire usage de mes yi propres paroles : le fait est que , depuis i 786 , » je n'ai pas écrit une seule lettre au roi de » Suède. >»

Je sus aussi par elle que le capitan-pacha , ayant rejoint le reste de son armée navale forte

ou SOUVENIRS. 4^1

encore de trente-cinq voiles , dont quinze' bàtimens de soixatUe-quatorzé et de quatre-vingts canons, avait rencontré sur la mer Noire Ta mirai Woynowitz , qui marchait contre lui avec dix-sept vaisseaux.

Un combat eut lieu; il fut peu déeisif. Les Turcs perdirent un bâtiment de vingt canons; upe frégate russe fut assez maltraitée pour se voir forcée de rentrer dans Sevastopol. Le capitan-pacha se retira sur la côte de Varna. Woynowitz eontinua à tenir la met*.

Dans le nord, Tamiral Greîg cherchait vainement la flotte suédoise; il ne rencontra que quatre vai^eauX ; trois lui échappèrent ; un seul, de soixanteMjuatre canons, toucha sur un écueil, et fut brûlé par les Russes. On fit prisonniers cinq cents hommes de son équipage.

Catherine avait envoyé à son amiral le cordon de Ssunt-André. Greig répondit : « Cette n décoration ne se donne qu'à une naissance » illustre ou à de grandes actions; je ne pos- » séde point l'une , je n'ai pas encore fait les » autres. Je garde avec respect mon cordon, n mais je ne le porterai que lorsque je l'aurai » mérité. »

Sur terre, il ne se passait rien dé remarquable.

4t2 némoires

Ârmreldy aprè» quelques légers avantages sur

les Russes, s'était retranché à Pittis; il flt avec

ordre et vigueur sa retraite quand le reste de

Tarniée suédoise s'éloigna subitement de Fré*

dériksham.

A cette époque on pous ignorions encore Tinsurrection de l'armée finoise , cette brusqua retraite çxcitait autant de surprise à Pétersbourg» que la niarche précipitée des Suédois y. avait d'^ord causé d'alarmes. On nous 2q4)rit va^ue^ ment que les troupes suédoises de Finlande, prêtes à repousser une invasion, s^ déclaraient contraires à une guerre inconstitutionnelle.

Pendant ce temps, M. ie Monbnorin m'écrivit que le roi de Suède venait de réclamer les subsides qui lui étaient promis par i)n ancien traité. On lui répondit qu'étemt agresseur, sa réclamation n'était pas fondée, et que relativement aux subsides ordinaires de paix , le roi désirait que les circonstances hii permissent de les payer.

Cette réponse, communiquée au ministère russe ) lui causa une vive satisfaction , et réveilla quelques espéraneea de voir enfin concbjre la quadruple alliance. M. de Montmorin me près** sait bien aussi de l'accélérer, mais en m'en

ou SOUVENIRS. 4'^

ôtant ies moyens^ poisqu'il persistait à refuser de garantir Thitégrité de la Pologne.

M'ëtant rendu à TErmUage^ j'appris par riffipératrice que le roi de Suéde y quitàint son camp, avait repris le chemin d'Âbo au lieu de suivre y en retournant à Stockholm ^ la route qu'il avait prise pour aller en Finlande. « Ce » prince y me ij^-elle avec un sourire ironi- » que y est un peu déconcerté : son peuple n'i- » gnore pas que ta flotte victorieuse des Suédois » reste toujours renfermée dans ses ports ^ tan* » dis que rinforttinée flotte russe tient constam- » ment là mfer. »

€ette princesse ordonna à ses ministres de nous commulfiiquer son manifeste contre la Suède; il était rédigé avec force, noblesse et modération. Miais, en le faisant connaître au gouveme.ment danois , elle s'était exprimée en ces termes : « Le roi de Suède a tiré impi^udem* » ment son épée en s'armaut contre moi ; il fkut » qu^il en J€ttè le fourreau. »

Gustave, Tâyant su , dk : a Ce sont les mêmes » mots'dont Sixte-Qufint s'était servi en parlant » du àM, de Guise le BalafVé : lorsqu^un sujet ^ n dit-il , tire Vépée contre son maître , il faut » qu^ii jette le fourreau; quant à moi, je ne

4l4 MÉMOIRES

» crois pas être un sujet de rimpératrlce ^ et je » ferai ce que je pourrai pour le lui prouver. »

C'était un spectacle assez singulier que celui de voir ainsi deux souverains se faisant une guerre de paroles as'sez' animée^ tandis que de leurs deux armées, l'une paraissait tout étonnée d'être prise au dépourvu, et l'autre se montrait plus disposée à négocier qu'à combattre.

Je venais d'apprendre, par un avis secret, que les troupes finoises parlaient de se joindre aux Russes contre leur roi; ce que mon émissaire m'avait mandé, fut, peu de jours après , confirmé par l'arrivée à Pétersbourg d'un transfuge suédois, le général Sprengporten. Il avait quitté par mécontentement le service de Gustave, et venait offrir son épée à Catherine. Cette conduite m'inspirait quelque défiance sur la vérité de ses récits. Cependant nous sûmes bieatdt qu'ils n'étaient pas fort exagérés, etles causes réelles de la brusque disparition du rt)i de Suède me furent alors totalement expliquées.

Gustave , s'étant borné à faire une reconnaissance sur Frédériksham dans les derniers jours de juillet , avait paru perdre sans motif un temps précieux. Voulant toujours évitei* de se déclarer agresseur, il avait espéré que ses me-

au SOUVENIRS. ^i5

naces lui attireraient quelques hostilités de la part des Russea* Trompé dans cette attente , il fit marcher en avant Armfeld^ qui combattit avec succès un corps détaché ; mais , trop ardent dans cette a.ttaque , il fut entouré , et se vit au moment d'être pris.

Alors Gustave lui écrivit le billet suivant , qui tout à la fois peint le genre de son esprit y et montre quels étaient ses projets : ce Au lieu » de vous louer, il faut que je vous gronde : » c'est à votre cordon bleu que vous devez toute >i cette aiièade; on vous aura pris sûrement » pour moi ou pour mon frère. Voyez la belle >i manœuvre que c'eût été si on vous eût pris, M et le triomphe de l'impératrice d'avoir dans » ses mains une des premières personnes de ma » cour I Nous allons marcher avec l'armée à vo- » tre secours. Il faut respecter Frédériksham M jusqu'à ce qu'on puisse l'attaquer formelle* » ment; car l'Angleterre à déclaré au Dane-* >} marck qu'elle s'attendait que cette puissance » garderait la neutralité. »

On ne conçoit pas trop pourquoi le roi croyait nécessaire de faire en forme le siège d'une bicoque telle que Frédériksham. Au reste, les mouvemens de sa grosse artillerie étant trop

4f6 MÉMOIRES

lenMy tl 8'ëtaît enfin décidé à é'emparer de la ville par surprise. En conséquence, yoici quel avait été son plan.: il devait attaquer sur trois points; Hastfelt pénétrait par la frontière du nord ; Armfeld se maintenait dans le poste iin-« portant de Pittis pour oouvrir la marche dti roi sur Frédérîksham ; Siegrotli , avec des galères et des troupes de débarqnéisient; se portait sur la côte à peu de distance de Péterisbourg ; et , lorsque celui -ci annoncerait par des coups de canon que sa descente était effectuée , Gustave devait attaquer Frédériksham.

D'abord ce plan parut s'exécuter sans obstacles. Le signal convenu apprit au roi le débarquement de SiegrotK , qui en eflet marchait avec célérité pour combattre Michelson; mais tout à coup, au milieu de son mouveiiient , il reçoit l'ordre de se rembarquer; ce qu'il ne put foire sans être poursuivi et fort maltraité par les Russes.

Or, voici ce qui avait ddnné lieu à ce su-* bit et inconcevable conire-^ordre : dès que Gu»^ tave eut mtendu le canon de Siegroth , il avait otdonné à se^ troupes de s'élancer sur Frédérîksham; mais, au lieu de lui obéir, on murmure, on s'arrête; les officiers sortent de leurs rangs.

ou SOUVENIRS. 4*7

rentourent et lui représentent qu* il ne doit pas exposer sans nécessité la vie de ses sujets.

Le roi, irrité, exige Tobéissance; alors tous, levant le masque, déclarent qu'ils ne prendront point de part à une entreprise aussi contraire à la constitution, que Test cette guerre offensive. « Nous sommes prêts, disent-ils, à défendre » la patrie , à verser la dernière goutte der no- » tre sang pour elle; mais jamais nous ne con- » sentirons à attaquer un État voisin sans une » cause légitime : tout ce que nous ferons, sera » de couvrir la frontière pour la défendre con- D tre une invasion ennemie. »

Gustave, pénétré de douleur et enflammé de colère , s'adresse aux soldats , leur rappelle le serment qu'ils lui ont prêté, s'efforce de réveiller leur fidélité, d'entraîner leur courage; mais tous, posant les armes à terré, jurent qu'ils ne feront point en avant un pas de plus.

Ce fut ainsi, et sous les murs d'une forteresse ennemie, que Gustave vit éclater cette révolte, dont jusque-là il n'avait pas eu le moindre indice. Bientôt il découvrit que le but des principaux conjurés était de parvenir, avec l'assistance de la Russie , à rétablir l'ajicien gouvernement

aristocratique, tel qu'il avait existé en 17:10.

4l8 MÉMOIRES

Diaprés ces faits, (m comprend comment le TOI, désespéré, se vit forcé de faire rembarquer Sîegrotfa , de renoncer à tout plan de conquête , et de retourner dans sa capitale, où il reçut la nouvelle de Tarmement des Ddnois, et de Fap-* proche de ce nouvel ennemi qui menaçait plusieurs de ses provinces.

Au reste, lorsque, depuis, il eut trouvé le moyen de ramener son armée à Tordre et à la soumission, ceux des conjurés auxquek il ac-^ corda un généreux pardon, n'en furent pas moins sévèrement punis; car, à leur retour dans Stockholm, le peuple 1^ traita de lâches , et les insulta tellement qu'ils n'osaient plus paratti;e en uniforme dans les rues.

Ces événemens dissipèrent l'inquiétude fondée que le commencement de cette guerre avait inspirée à l'impératrice , en menaçant d'un coup si imprévu sa capitale, sa fortune et sa gloire. Dans le même temps , elle apprit qu'Oczakoff était bombardé.

Le prince Potcmkin , sortant de son apathie , commençait à se mettre en action ; mais , actif comme paresseux à contre - temps , il fit sans nécessité, et accompagné de» tous ses généraux , une reconnaissance jusqu'à demi*portée de fusil

ou SOUVEl^IRS. 4^9

des Èknrs de la place. Cette bravade cùhta la vie à plusieurs Russes; d'autres furent blessés : le prince de Ligue eut un cheval tué sous lui. L'impératrice blâma assez sévôrement le prince Potemkin de cette inutile algarade.

Souwaroff ne fut pas moins imprudent : les Turcs ayant fait une sortie , ce général , après les avoir repousses ^ les poursuivit si ardem-^ meut, qu'arrivé près des portes de là ville ^ une déeharge à mitraille lui tua deux cents hom-^ mes. Dans le Nord, l'amiral d'Essen s'empùra de dix^sept vaisseaux marchailds suédois.

On jugeait alors si mal en Russie la âituatioil intérieure des affaires de la France , et l'embarras où elle jetait notre gouvernement^ que l'im-* pératriee s'opiniâtrait à regarder comme très prochaine^ la conclusion de la quadruple allian-* ce. Son humeur contre les Anglais et les-Prus^ siens, la lui fsiisait vivement désirer. Elle avait , en conséquence, demandé que la négociation, au lieu d'être transférée à Paris, se continuât à Pétersbourg, et, sûr la promesse d'un projet d'articles annoncé par M/ de Montmorin, elle se persuadefitque j'allais lî|è|||^ recevoir les pleins pouvqJ^^^DÎBèéssaires pour terminer cette affaire importante. . /•

4aO MÉMOIRES

Li^ comte Bezborodko me dit cr qu'il espérait

M que, dans le projet d'articles qu'on attendait ^

>^ celui qui concernait la garantie du territoire

n polonais y serait peut- être modifié ^ mais non

» annulé. .En effet, continua- t-il^ sans cette

» clause le traité serait vraiment illusoire ,

ji puisque c'est seulement par la Pologne que

» le roi de Prusse peut attaquer les cours im-

M périales. La Russie devant être neutre entre

1^ l'Angleterre et la France, et celle-ci entre

» les Russes et les Turcs , que signifierait un

>i traité qui n'opposerait aucun frein aux vues M ambitieuses du roi de Prusse? »

Ce ministre , nous offrant chaque jour de nouvelles concessions , s'étonnait de notre lenteur. Il ne savait pas le mot de l'énigme ; or , le voici : l'archevêque de Sens, principal ministre , craignant par-dessMs tout de s'engager et de se voir mêlé par là dan*s une guerre quelconque, n'osait avouer cette faiblesse; aussi, pour conserver une apparente dignité, il voulait avoir l'air de négocier , mais en se servant avec soin des plus frivoles prétextes pour ne rien conclure.

Toutes les lettres que je recevais de France m'expliquaient suffisamment ces vues que M. de

ou SOUYENIRS. 4^^

Montmorin seamdait à regret; car^ sur ce point, sa correspondance particulière était fort différente de ses dépèches officielles. Forcé de remplir un devoir pénible, je soutenais de mon mieux l'étrange système de notre cabinet, a La » neutralité maritime des Russes /disais -je, » nous enlève la seule garantie désirable pour » nous, c'est -*à - dire une garantie contre les » Anglais, nos ennemis personnels, et nous » faisons bien assez pour vous , en nous enga- » géant à la guerre, dans le cas où les Prussiens D voudraient s'agrandir aux dépens des pos- D sessions de l'empereur et de l'impératrice, M sans nous exposer encore aux chances d'une » autre guerre, pour garantir llntégrité de la » constitution et du temtoire de la Pologne, » pays éloigné , et avec lequel , par la faute M même des deux^ cours impériales, nous n'a- M vons plus conservé depuis long-temps aucun ^ rapport. »

Il est vrai qu'après m'étre ainsi conformé à mes instructions, j'écrivis franchement à ma cour ce que je pensais : (c Je n'ai parlé ainsi , » disais-je à M. de Montmorin , que parobéis- » sance ; mais les Russes ont raison , et nous » leur refusons ce que nous aurions dû leur

4a2 MÉMOIRES

» demander. Au fond , que nous offrent - ils ? M Les moyens, par une forle ligue, de réprimer M nos rivaux, de conserver notre influence à n la Porte, et de la recouvrer en Hollande. » Songes -y bien, je vous conjure; la consé- » quence de nos refus sera probablement notre » isolement complet en £urq)e, un rapproche- » ment de la Russie avec l'Angleterre et la n Prusse , dont un nouveau partage de la Po- ». logne sera le gage. La paix se fera sans notre » entremise ; TÂngleterre restera maîtresse de » la Hollande ; enfin nous perdrons , à Con- » stantinople et en Suède, toute considération » et toute influence. »

Les nouvelles devenaient de plus en plus satisfaisantes pour l'impératrice , et alarmantes pour Gustave, Les chefs de l'armée finoise, au lieu de combattre les Russes, envoyèrent des messages d'amitié, et même des rafraîchisse*m^ns, aux commandàns des troupes de Cathe^ rine; ensuite, rejoignant la principale armée suédoise , ils entretinrent et aigrirent son mé«contentement.

Le roi de Suède, en la quittant pour retourner à Stockholm, l'avait laissée sous les ordres de son frère, le duc de Sudermanie. Celui-ci

ou SOUVENIRS. 4^3

tenta quelques efforts pour rélablir la disciplihe; mais ce fut vainement. Les rebelles lui déclarèrent quil ferait mieux de se retirer, paix^e qu'on était décidé à se confédérer contre le roi pour le forcer à la paix. On prétendait même .poser des bornes à son pouvoir, dont il avait abusé en trompant sa nation, en attaquant injustement la Russie , et en exposant la patrie à une ruine totale; enfin tous démandaient qu'on proposât k Timpératrice une - cessation d'hostilités, et qu'on implorât même son appui.

he duc de Sudermanie, soit par adresse , soit par faiblesse, convint des torts de son frère, affecta un ardent patriotisme , et s'efforça de prouver à l'armée que la paix était son plus cher désir. II se rendit ensuite au camp des Finois, leur tint le même langage, et écrivit au grand-duc Paul pour lui proposer une trêve et une entrevue.

Le grand -duc, en s'éloignant, éluda cette entrevue; mais, d'après ses ordres, le comte Poushkin consentit à traiter. En conséquence, le colonel Montgommery fut chargé, par les Suédois, de se rendre àFrédériksham pour négocier. De son côté, l'impératrice envoya Sprengporten en Finlande avec des ordres secrets.

Il est difficile de comprendre pourquoi cette princesse , si habile ^ si éclairée , laissa échapper l'occasion la plus favorable que pût lui offrir la fortune ^ pour terminer en un instant la guerre, et pour établir d'une manière durable, en Suède, son influence , on peut même dire sa domination.

L'armée de son ennemi voulait s'unir à elle; . les esprits étaient montés comme il» le sont toujours au commencement d'une révolte : ils éclataient en reproches contre le roi, et se permettaient les plus sanglantes railleries sur son casque théâtral, sur son panache vert,^ et sur le peintre de batailles qu'il avait appelé près de lui pour immortaliser ses triomphes, enfin sur la promesse qu'il avait faite de prendre Pétersboui^ en*une semaine , et d'y donner des bals aux dames suédoises.

Si Catherine eût profité de ce moment, le traité une fois signé, l'armée rebelle, compromise , n'avait plus de voies ouvertes pour le repentir. Gustave aurait été réduit a capituler, et à souffrir le rétablissement de l'ancienne oligarchie, que désirait un parti aussi puissant que nombreux; mais une telle révolution devait être l'effet et non la condition du traité.

ou SOUYEIflRS. 4^^

Catherine ^ trop irritée pour voir juste , manqua son but en le montrant trop tôt. Elle offrit bien de consentir à un armistice et même à la paix, mais avec cette clause expresse, que l'armée forcerait le roi de rendre à la nation ses anciens privilèges.

Ainsi, au lieu de conclure, on négocia, on réfléchit; le patriotisme murmura au Fond des cœurs, et Gustave, profitant de ces retards et de ces incertitudes, trouva, peu de temps après, par des actes de vigueur, ainsi que par un heureux mélange de clémence et de sévérité, les moyens de rappeler ses troupes au véritable honneur, de regagner leur affection, et de réunir assez de forces pour se défendre glorieusement contre sa redoutable ennemie.

A défaut de paix et d'alliance , on pouvait au moins conclure une trêve ; le duc de Sudermanie n'y attachait d'autre condition que le débloquement de la flotte suédoise , renfermée alors à Sweaburg. MaisTimpératrice, craignant que eette claMse ne couvrit un piège, refusa d'y consentir, de sorte que les hostilités continuèrent; et ce qu'elle appela prudence, fut regardé asse2 généralement comme une grande faute commise par sa fierté.

La prolongation de cette guerre convenait parfailement aux vues des Anglo-Prussiens; la paix, était cependant dans leur langage^ mais l'ambitipn dictait leurs plans. Ils offraient partout leur médiation y et soufflaient partout la discorde. Âpres l'avoir excitée en Hollande , à la Porte et en Suède ^ ils agitaient alors la Pologne y et le roi de Prusse ne négligeait aucuns moyens de s'assurer la possession prochaine de Dantzick.

La quadruple alliance aurait pu seule con-r trarier leurs desseins : aussi menaces^ offres insidieuses^ bruits semés avec art^ tout était em^ ployé par eux, pour empêcher la conclusion de ce pacte qui les aurait déconcertés.

C'est ce que je m'efforçai vainement de faire comprendre à notre ministère, par une dépèche que j'envoyai à Versailles, le 19 septembre^ « Si nous signons la quadruple alliance, écri- » vais-je, l'Angleterre et la Prusse reculeront » devant quatre grandes puissances. Leur crén dit à la Porte tombera; elles perdront peutn être leur influence en Hollande, et elles n'o- » seront rien tenter en Pologne. Dans le cas M contraire, elles nous enlèveront nos amis, et M dicteront la paix, en donnant Dantzick aux

n Prussiens et des fers à la Pologne. Quant aux il Turcs ; ils seront trop heureux d'obtenir à il tout prix la cessation de la guerre, w

Quelquefois on paraissait à Versailles reconnaître ces vérités, et je voyais de nouveau luire, pour notre considération politique, quelques rayons d'espoir, qui, peu de temps après, se trouvaient encore évanouis.

Un soir , en rentrant chez moi , on m'apprit qu'un courrier extraordinaire y était arrivé, mais que, ne m'y trouvant pas, il était ressorti sans me laisser ses dépêches. Le fait me paraissant étrange, je demandai s'il venait de France, et ma surprise fut encore plus grande lorsqu'on me dit qu'il arrivait du Kamtschatka. J'avais déjà reçu, à mon grand étonnement, depuis peu de jours, quelques lettres de change tirées sur moi par des négocians de Sibérie.

Le lendemain tout fut éclairci; je vis entrer dans mon cabinet le jeune Lesseps , 6(s de l'ancien consul de France à Pétersbourg. Il s'était embarqué avec M. de La Peyrousc; cet illustre et infortuné marin l'avait débarqué, fort heureusement pour lui, sur la côte du Kamtschatka, en le chargeant de dépêches pour la France.

Ce jeune Toyageur venait de traverser toute l'Asie : il lui avait fallu un an pour arriver à Pétersbourg j la rigueur excessive du climat l'avait forcé de rester trois mois dans la presqu'île; de pi US; ne trouvant point de bâtiment pour traverser la mer d'Ochotsk^ il employa trois autres mois à faire le tour du golfe.

Je sus par lui des détails très curieux sur le Kamtschatka^ sur la Sibérie ^ et sur les mœurs des habitans de ces vastes solitudes. Depuis, il a imprimé une relation de ce singulier voyage , relation écrite avec clarté et avec un naturel digne d'attirer une juste confiance.

M. de La Peyrouse me priait d'obtenir de l'impératrice quelques grâces marquantes pour M. de Kosloff; gouverneur du Kamtschatka. Les Français avaient reçu de lui le plus obligeant accueil : ce gouverneur ne souffrit même pas qu'il payât ies bœufs donnés à l'équipage français. Au reste , dans tout l'empire ^ M. de Lesseps avait trouvé des secours, des escortes et de l'argent, que, conformément au vœu de M. de La Peyrouse, je m'empressai de rembourser.

Le jeune Lesseps, zélé, ardent, infatigable , ne voulut point se reposer à Pétersbourg ; pressé d'exécuter les ordres dont il était chargé ,

ou SOUYERIRS. 4^9

il me demanda de l'expédier en courrier à Versailles : j'y consentis et je lui donnai mes dépêches. Il est peut-être le seul Européen qui ait traversé directement^ de Test à Touest, toute l'Asie et toute l'Europe.

A peu près dans le même temps ^ un négociant français y M. Begouen, respectable par ses ver^ tus y par ses lumières et par sa conduite dans les divers emplois qu'il a exercés , me donna un mémoire très important^ que je l'avais engagé à foire sur le commerce du Nord. Je l'adressai à M. de La Luzerne et à M. Necker.

Il leur disait de grandes vérités qu'on ne saurait trop répéter : « Nous regardons à tort » les vues de commerce comme la partie subal- » terne de la politique , tandis que les Anglais n s'en occupent principalement ; ils nous font » dans ce genre une guerre constante que n'in- » terrompt aucune paix : cette guerre, bien » conduite^ est la source de leurs richesses et la » base de leur crédit ; elle leur procure le triste » avantage de ralentir notre' industrie^ de pa- » ralyser notre navigation, et de conserver » leur influence prépondérante dans le Nord , » par une immense exportation. Celle-ci leur » fournit de plus une foule de matelots exercés ,

M qui êe préparent ainsi à nous combattre avec » avantage. >i

Je reçus à cette époque des ordres de ma cour : Gustave avait demandé ses bons offices. On me chargeait de les faire agréer par l'impératrice^ ce qui n'était pas sans difficulté;. car alors le roi de Suède , peu sincère à Fégard de Louis XVI; avait aussi sollicité la médiation de la Prusse , de l'Angleterre et de la Hollande , dont les ministres offrirent en effet a Timpératrice de se rendre médiateurs entre elle, les Suédois et les Turcs. MaisCatberine, persuadée que ces trois cabinets ne partaient de paix que pour prolonger la guerre, n'accepta pas leur proposition.

Cette princesse était alors trop instruite de leurs manœuvres pour être trompée par leurs artifices. Dans le mois de mai de cette même année 1788, M. le chevalier Altesti, attaché à la légation de M. de Bulgakoff, et très dévoué à ce ministre, était arrivé deCpustantinople; il m'apportait une lettre de M. de Choiseul; se trouvant- à Pétersbourg sans son protecteur, il s'était adressé à moi avec confiance , comme à un homme qu'il supposait à portée de connaître la cour de Russie, et ceux dont le crédit

ou SOUVENIRS. 43l

était le plus influent; je lui donnai des conseils qui f dans la suite ^ lui fqrent utiles.

Ce jeune homme ^ d'une bonne famille de Raguse^ dont le peuple, par la conformité de la langue et la tradition d'une origine commune, regarde la Russie comme sa patrie primitive , avait été engagé au service par M. de BulgakofT, qui l'avait présenté à l'impératrice lors de son passage à Kherson. A son arrivée à Pétersbourg , le ministre lui avait ordonne de rédiger un mémoire qui pût donner à l'impératrice une juste idée de ses talejis. Déjà il en avait fait un sur les ports de l'Italie , dans lesquels la flotte russe pouvait séjourner.

Mais, comme il m'avait plusieurs fois parlé des intrigues anglaises et prussiennes à Constan. tinople,et particulièrement de celles du chevalier Âinsley, dont il paraissait plus instruit qu'aucun autre, je lui dis que , pour donner une meilleure idée de son instruction et de son talent, il ferait mieux de rendre un compte exact de ce qui s'était passé de soa temps à Constantin nople , et des moyens employés pour déterminer la Porte à une rupture si peu prévue.

II suivit mon conseil, et, quelques jours après, . me montra son mémoire, que je trouvai rédigé

avec esprit^ forée et clarté : on y voyait toute la chaleur d'un homme que MM. Dietz et Ainsley avaient séparé de son protecteur, et qu'ils auraient voulu faire envoyer aux Sept -Tours.

Si M. de Choiseul eut dicté ce mémoire, il n aurait pas représenté sous un jour plus favorable la noblesse de la conduite de la France , ainsi que la duplicité de celle des Anglais et des Prussiens.

Le ministre remit ce mémoire à l'impératrice. J'ai toujours pensé que cette relation fidèle et non suspecte avait , plus que tout autre moyen, prémuni Catherine contre les faux avis et les insinuations artificieuses que l'Angleterre et la Prusse renouvelaient à Pétersbourg, sous mille formes différentes.

Au reste, M. Altesti, qui fut depuis attaché à la légation russe en Pologne, parvint à se concilier tellement la bienveillance de sa souveraine, juste appréciatrice des talens, qu'elle l'admi.t dans son cabinet intime, lé chargea de rédiger plusieurs rapports importans, relativement aux affaires de la Turquie et de la Perse, et se disposait, au moment où elle mourut, à lui confier une place distinguée dans l'administration publique.

ou SOUVENIRS. 453

Cette princesse, voulant déconcerter les pn>jet» de Frédéti^-Guillaume, proposa aux Folo^ nais de s'unir à elle par un traité défensif ; leurs passions et les intrigues prussiennes les en dé* btoumèrent.Ils eussent peut * être trouvé leur salut dans cette aHiance; leur perte était pro^ bablement écrite dans le livre des deslins.

Far un hasard assez heureux , au moment où les Anglais et les Prussiens renouvelaient leurs démarches pour se rapprocher de Fimpératrice, M. de Choiseul me transmit un mémoire très hostile, adressé à la Porte par les ministres d'Angleterre et de Prusse. Je le communiquai au cabinet russe,. et sa lecture irrita si vive* ment Catherine, qu^elle me donna lieu d'espérer toutes les compensations que désirait ma cour, pourvu que nous signassions le traité d'alliance»

Si , dans cet instant, j'avais reçu mes pleins pouvoirs , tout aurait pu être terminé ; mais la fortune a ded ailes , et , depuis quelque temps , nous étions habitués à lui laisser le temps de

s'en servir.

L'impératrice , dont le ressentiment contre le roi de Suède était loin d'être calmé , me parla avec amertume des inconséquences qu'elle trou* vait dans toute la conduite de ce prince. « Au

» lieu , me dit-elle , de me forcer » la modéran lion par des démarches sincères , auxquelles D je n'aurais pas pu résister, tandis qu'il parle M de paix et qu'il vous demande votre média- » tien, il publie contre moi de nouvdles décla- f M rations injurieuses , et cherche à étendre la » guerre , en attirant dans son parti l'Angle- >} terre et la Prusse.

» Vous savez ; ajoutait-elle, combien cette u nouvelle ligue anglo-prussienne est artificieuse » et hardie, comme elle cherche en tous lieux » à attaquer votre influence et la mienne , quel » ton dictatorial et imposant elle prend dans le H traité prétendu défensif qu'elle vient de con- » dure. Il serait biea^ instant de déconcerter H toutes ses vues par une union , par un con- >i cert, qui déjoueraient cette ambition et main- M tiendraient la tranquillité européenne. Tesn père, me dit-elle enfin, que vous ne ferez- >i qu'un usage prudent et discret de ce que je n viens de vous dire avec une pleine confiance.»

« Le roi, madame, lui répondis- je, est cer- » tainement très disposé à s'expliquer avec votre » majesté sur tous les points. Un parfait concert M me parait plus que jamais désirable. Les dé- M marches imprévues du roi de Suède près de

ou SOUVENIRS. 4^5

» rAngleterre et de la Prusse m'ont fort sur- » pris. Cependant j'ai peine à croire^ dans le » triste état des affaires de ce pijndfe , qu'il puisse » former le dessein de prolonger la guerre ; il Il est méine encore possible /{ue ce soit l'extrême M embarras où il se trouve , qui l'ait porté à » s'adresser à la fois à tout le monde pour obteji nir la paix. »

(f Non , répliqua l'impératrice : il veut em<^ M brouiller et non pacifier; car il n'offre rien, » ne parle ni de satisfaction ni de dédomma- » gement. Tandis qu'il s'adresse vaguement à » toutes les cours ^ il continue à m'offenser périt sonnellement par une déclaration nouvelle- >i ment publiée , et a laquelle il donne de mau-* >i vaise foi ime date ancienne^ quoiqu'il ne l'ait M fait répandre qu'à la fin d'août ^ c'est-à-dire » au moment même où il affectait de montrer à » votre cour le plus vif désir de la paix. »

Cette princesse ne me laissa point ignorer le nouveau moyen dont on s'était servi pour lui inspirer quelque défiance contre nous. On lui avait dit que notre cabinet venait de hasarder^ en Angleterre^ des insinuations, dans le but d'engager cette puissance à s'entendre avec lui , pour ne pas laisser écraser le roi de Suéde par la Russie.

Je traitai ce bruit de fable inventée à Lon-^ dres et à Berlin. En effets il n'était pas probable que le minisièr^ français s'adressât à nos ennemis naturels^ pour agir contre la cour de Péterabourgs d^ns un moment où celle-ci se montrait prête à prendre avec nous des engagemens contj^e l'Angleterre s et lorsque la ligue anglo-prussienne aggravait , par un nouveau traité ^ la blessure qu'elle nous avait faite en Hollande, et montrait le dessein constant de détruire dans toute Tflurope notre influence.

Catherine ; dans l'espoir de recevoir à ce sujet quelques explications satisfaisantes, ordonna à ses ministres d'expédier un courrier à M. de Bimolin, en recommandant à ce ministre d'accélérer la négociation relative à la quadruple alliance, et d'aplanir toutes les difficultés, en faisant connaître au roi qu'elle était prête à le satisfaire par toutes les compensations désirables.

J'écrivis aussi à M. de Montmorin dans les termes les plus pressans. (c Le danger est urgent, lui » disais-je; ou nous reprendrons notre prépon- » dérance à Madrid, à Vienne, à Stockholm, à » Varsovie, à Naples, à la Porte, àPétersbourg, à » Copenhague et en Hojiande , ou nous verrons » les cours impériales se rapprocher de l'An-

D gleterre^ de la Prusse^ et la Pologne bientôt » partagée* S*il advient une rupture avec TAn- » gleterre, nous resterons privé» de tout appui . » contr^elle, et nous ne serons plus comptés >è pour rien en Europe*

» Voilà des faits bien réels , opposés aux » tristes argumens de ces prétendus politiques^ » qui veulent toujoi/rs se croire à l'époque du M traité de Westphalie , oubliant qu'alors la » Prusse et la Russie n'avaient aucune exis- » tence, que la maison d'Autriche était un co- » losse^ et qu'il fallait bien que la France^ la » Suéde et la Turquie unbsent leurs efforts , » pour empêcher cette puissance gigantesque » de tout éclraser.

» Aujourd'hui tout est changé : c'est l'am- » bition de la Prusse , de l'Angleterre et de la » Hollande , qui nous menace.Yous vouliez lui » opposer une digue : qui peut donc vous arré- » ter au mfoment ou l'on vous accorde tout ce » que vous aviez souhaité? Peut-être les Anglo- » Prussiens, comptaiït sur les embarras que vous >» causent nos troubles intérieurs, espèrent vous » effrayer en vous faisant envisager la guerre M générale comme un effet inévitable de laquan dru pie alliance projetée; ils Vous trompent

» et redoutent cette alliance, parce qu'elle seule 2) les déconcerterait et rendrait la guerre im- )) possil^le pour eux. Montrons - nous prêts à )» combattre, et nous conserverons la paix. »

Le nouveau ministre d'Espagne, M.de Gai vez,. arriva à Pétersbourg : on le traita mal à propos avec froideur, le croyant très partial pour le gouvernement prussien, qui avait trompé sa bonne foi par le langage le plus pacifique.

Le ministère espagnol était aussi dans la mè* me erreur, et le roi Charles III, loin de partager nos inquiétudes , se fiait tellement aux protestations de l'Angleterre et de la Prusse, qu'il lui était égal, disait -il , que la Russie acceptât leur médiation ou la sienne , pourvu que la paix générale en fût le résultat.

Dans ce temps, l'impératrice fit une perte qui lui coûta de justes larmes : l'amiral Greig mourut. Chef actif, administrateur éclairé , habile amiral , guerrier intrépide et modeste , il emporta au tombeau l'estime de ses ennemis , et les regrets de tous ceux qui l'avaient connu.

L'imjpératrice éprouva encore de nouvelles contrariétés : l^ roi de Suède se montrait enhardi de nouveau par l'appui que lui faisaient espérer l'Angleterre et la Prusse. Les armées

ou SOUVENIRS. 4^9

suédoises et finoises commeoçaient à manifester le désir de se faire pardonner lenr i^volte. La fermentation des esprits s'accroissait en Polo^ gne : on y demandait à grands cris l'évacuation du territoire polonais par les Russes; ce qui au* rait laissé l'armée du maréchal Romanzoff sans retraite sûre , dans le cas où il aurait éprouvé un revers. Les armées de l'empereur venaient d'être malheureuses dans le Bannat.

Toutes ces circonstances faisant désirer à Catherine une paix prompte y honorable et modérée^ elle accepta formellement , pour y parvenir, la médiation de l'Espagne et la nôtre : ainsi , au grand dépit de nos rivaux , et malgré l'inaction de notre cabinet , le hasard me servit si bien, qufs j'obtins sur ce point capital tout le succès que ma cour pouvait désirer.

Sur ces entrefaites, nous Times arriver à Pétersbourg M. Whitworth , nouveau ministre d'Angleterre, diplomate très estimable, mais dont la présence était .beaucoup moin« inquiétante pour nous que ne l'eût été celle de M. Fitz-Herbert. On attendait aussi M. de Luchesini , envoyé du roi de Prusse , ministre adroit , actif , spirituel , ancien commensal du grand Frédéric, dont il rac<mtait agréable-

44o MÉMOIRES

ment une foule d'anecdotes et de traits piquam. L'impératrice^ qui n'aimait pas son caractère turbulent, parut peu disposée à le recevoir : elle eut tort; il n'aurait été nullement dangereux en Russie : il resta en Pologne , fort aigri contre le gouvernement russe; et ses, intrigues, trouvant

les Polonais très disposés à'/aire éclater une haine long* temps comprimée, enflammèrent leurs passions, et opérèrent une prompte révolution.

Ces infortunés Polonais , trop pressés de secouer le joug de la Russie , prirent feu à la première lueur d'un espoir de liberté, et commencèrent par où ils devaient finir. Ils auraient dû former une armée avant de faire parade de leur indépendance.

L'impératrice commençait à craindre que ses troupes, affaiblies par les maladies, ne fussent obligées de lever le siège d'Oczakoff, n'ayant encore pHs que File , la forteresse de Bérésan, et qus^tre cents Turcs.

Le prince Potemkin semblait; retomber dans sa léthargie habituelle; mais tout à coup un courrier, dépêché par lui, nous apprit qu'il venait.de prendre d'assaut OczakofiF. Il avait longtemps hésité : les travaux n'étaient point avan-^ ces. Le capitaux pacha, avant de s'éloigner»

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ftvait jeté dans la ville quinze cents hommes ; mais y le joUr de Saint-Nicolas^ les grenadiers se rassemblent^ murmurent^ éclatent, entourent la tente du prince , et demandent séditieusemeût Fassaut.

Le général saisit cette circonstance, qui ajoutait à l'ardeur du courage russe celle du fana-^ tisme. Il donne le signal du combat. La ville e^t . attaquée et défendue avec acharnement : dix fois les Russes repoussés reviennent en fureur; ils franchissent les fossés sur les corps entassés des musulmans, et escaladent les remparts.

On^ se bat de rues en rues , de maisons en maisons. Rien n'arrête l'intrépidité des généraux Samoiloff et d'Ânhalt. Roger de Damas s'était élancé le premier sur les murs à la tète de quatre cents grenadiers. M. de Bombelle s'empara d'un étendard musulman.

La furie des deux fanatismes ennemis inonda de sang la ville : on n'épargna ni le sexe ni l'âge. Une troupe de farouches Zaporaviens cintrés au service de Catherine , montèrent à l'assaut avec des chemises blanches sur leur ar^ mure : ce ils voulaient , disaient - ils , s'exciter » mutuellement à la vengeance par la vue de » leur^ vètemens ensanglantés. >i

Sept mille Turcs périrent dans ce carnage ; on fit quatre mille prisonniers* L'acharnement des soldats russes était tel , que deux jours après l'assaut, lorsqu'ils trouvaient des enfans turcs cachés dans quelques réduits, dans quelques souterrains, ils les prenaient, les jetaient en l'air, les recevaient sur la pointe de leurs baïonnettes , et s'écriaient : ce Au moins ceux-ci D ne feront jamais de mal aux chrétiens. » Je tiens ce &it du vertueux prince d'Anhalt, qui, en me le racontant, frémissait encore d'horreur.

La joie de ce tri<Mitphe fut d'autant plus grande qu'on avait presque cessé de l'espérer. Les récompenses furent nombreuses; nos volon-i taires français reçurent la croix de Saint-Geor* ges, que je les autorisai à porter.

Ainsi , malgré les lentairs de Fot^oïkin , la mésintelligence des généraux , la diversion suédoise et le défectueux plan de campagne de l'empereur, l'année 1788 se termina très heu-* retisement pour les deux coQrs impériales , au grand déplaisir des cabinets de Londres et de Berlin.

Les Turcs avaient été battus à Kilbourn et repoussés de la Crimée; le capitaû-pacha, trois fois vaincu; sa flotte, détruite. La Porte perdait

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Oczakoflv son territoire , Hle deBérësan, ChocziBi> la Moldavie; les musulmans avaient évacué laValachie ; les Tartares du Kuban s'étaient vus dispersés; enfin ^ les Autrichiens, ayant pris Dubitza , Sabatch et Novi , venaient de faire évacuer le Bannat ; le roi de Suède était chassé de la Finlande russe ; son armée navale, bloquée à Sweaburg : voilà les fruits que la Porte et la Suède recueillaient des conseils anglo-prussiens qu'ils avaient préférés aux nôtres.

En retraçant ce court tableau à M. de Mont*^ morin, je lui adressai, dans une lettre particu-* Hère , mes félicitations sur la retraite de l'archevêque de Sens , dont le renvoi lui laissait la liberté de suivre^ avec plus de succès et d'acti* vite , la négociation de la quadruple alliance.

L'année 1789, qui devait opérer une si'grande révolution en France , et séparer momentanément notre cabinet de tous ceux de l'Europe , cpmmença sans qu'aucun d'eux prévit cette secousse violente. On avait cependant vu briller depuis plusieurs mois les éclairs précurseurs de l'orage ; mais personne ne le pressentit : on croyait que des réformes salutaires termineraient les embarras passagers qu'éprouvait notre gouvernement.

444 lIÉMOIltES

C'était une époque d'illusions : le roi , ses ministres, les parlemens, les trois ordres de rÉtat, chaque Français enfin, n'étant animés que del'amour du bien public, semblaient bercés de rêves trompeurs. Tous espéraient, par un effort commun, affermir les bases delà monarchie , rétablir ses finances , relever son crédit , mettre en harmonie ses institutions caduques, effacer les traces de la servitude, et, par l'accord d'un pouvoir protecteur et d'une sage liberté , atteindre en peu de temps le plus noble but, le bonheur de la patrie. Telle était au moins l'idée qu'inspirait , aux puissances étrangères , la connaissance des vertus du roi et des sentimens généreux de la nation française.

Ainsi nos troubles n'épouvantaient personne : nos amis les regardaient comme précaires^ nos rivaux, les Anglais et les Prussiens, voulaient se hâter d'en profiter pour consolider leur domination en Hollande, pour agrandir leur influence aux dépens de la nôtre dans le Nord et dans le Levant; mais' notre considération po^ li tique existait encore tout entière , et les tergiversations de nos ministres n'avaient pu y porter qu'une légère atteinte.

Conservant donc quelque espoir de voir mon

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gouvernement continuer l'honoraUe rôle de mé« diateur entre la Russie et ses ennemis , je profitai de la prise d'Oczakoff pour faire au ministère russe des ouvertures de paix. Elles furent bien accueillie» ; mais l'impératrice , pour pre-» mière condition, et avant de délibérer sur d'autres, exigea l'élargissement de M. de Bulgakoff.

Cette princesse soutenait toujours, que le plus prompt moyen de terminer la guerre et de déjouer les intrigues anglo -prussiennes, était de consolider notre force en concluant l'alliance projetée. Son désir de former ce lien était devenu si vif, qu'elle nous offrait, en cas de guerre avec l'Angleterre, non plus sa neutralité, mais des secours effectifs; enfin, cessant de nous demander la garantie de la constitution polonaise, elle se contentait de celle de l'intégrité du territoire de la Pologne.

C'était bien plus que je n'aurais espéré ; aussi je fus étrangement surpris, lorsqu'au lieu d'accéder à ses propositions, je reçus l'ordre de faire quelques tentatives pour obtenir, des deux cours impériales, l'annulation du premier partage de la Pologne.

J'en parlai cependant au comte de Côbentzel, qui, non-seulement se montra plus étonné que

moi, mais encore me conjura de ne pas hasarder une ^mblable démarche , dont TefFet immanquable serait d'aigrir l'impératrice et de la rejeter dans les bras de TAngleterre..

C'était bien assez de parvenir à éloigner Catherine du désir' de conquérir quelques terres sur ses voisins, sans songer au projet chimérique de lui faire rendre celles dont elle était déjà en possession. Je me bornai donc à cette première confidence, et, comme elle ne fut pas probablement ignorée des ministres russes, je crus m'étre, à cet égard, suffisamiment acquitté de l'ordre extraordinaire que j'avais reçu.

Au resté , sur tout autre point , le comte de Cobentzel me secondait avec activité; car l'empereur, alors malade et découragé par ses revers dans le Bannat, désirait très vivement une paix prompte. Le prince Potemkin la souhaitait aussi, et je sus par M. de Nassau, qui revenait alors de l'armée , que ce prince , commençant à nous regarder comme des appuis faibles et incertains, se montrait disposé à changer de système, et à conseiller à sa souveraine un rapprochement avec l'Angleterre et la Prusse, qui seraient, selon lui , des adversaires plus redoutables ou des amis plus utiles.

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La froideur de TEspagné pour la quadruple alliance ne pouvait que le fortifier dans ces dispositions. Ces circonstances défavorables ne me laissaient qu'une ressource^ c'était la constance du caractère de l'impératrice : elle se montrait toujours si animée contre le roi de Prusse , qu'elle rejetait toute insinuation tendante à s'en rapprocher*

On fut surpris à Versailles de la prise d'OcsakofT, et cette nouvelle changea, toutes les combinaisons de notre ministère. H était impatient de savoir à quelles indemnités Catherine bornerait son ambition. Voulant m'en assurer, je demandai, comme de moi-même, au comte Bezborodko, si cette princesse serait contente, dans le cas où la Porte rendrait M. de Bulgakoff à la liberté , confirmerait en faveur de la Russie la cession définitive de la Crimée, et y ajouterait celle d'Oczako£F.

Feu de jours après , l'impératrice me fit dire que j'avais deviné ses intentions ; en même temps elle m'apprit qu'elle venait d'engager M. de Nassau à se rendre en toute diligence à Madrid. Il devait prendre pour prétexte de son voyage , le désir de féliciter, sur son avènement au trône, le nouveau roi d'Espagne, Charles IV,

qui rayait précédemment comblé de bontés ; mais le but réel de cette course était Texécutiôn des instructions secrètes que lui donnait Catherine.

Elle le chargeait de développer à ce monar* que ses justes griefs contre la Prusse et l'Angleterre , d'informer le ministère espagnol de la découverte positive qu'elle venait de faire^ des projets de Frédéric-Guillaume sur Dantzick et sur la Pologne, enfin de lui faire sentir la nécessité d'une quadruplé alliance , pour conserver la paix en Europe.

Par là, l'impératrice espérait faire disparaître les plus fortes causes des hésitations de notre cabinet; elle attribuait nos retards à la déférence de Louis XYI pour le roi d'Espagne. « Je le vois, dit-elle au prince de Nassau, c'est » à Madrid que se décidera cette grande ques- » tion, à laquelle tient peut-être le sort de la » maison de Bourbon en Europe. »

Pour moi , cédant aux prières du prince de Nassau, je lui donnai un précis de la conduite politique suivie , depuis quelques années , par l'Angleterre , pour se venger de la perte de l'Amérique , en attaquant partout l'influence des cours de Versailles et de Madrid , et en cher-

chant, de concert avec la Prime et la Hollande , à renouveler une guerre , où nos troubles intérieurs pouvaient lui faire espérer plus de chances de succès. J'avais rédigé avec le plus grand soin cet écrit , destiné à être lu par le roi d'Espagne, par M. de Florida-BIanca , son principal ministre, et par M. de Montmorin.

Dans ce moment, je, crus voir éclater l'orage que nous cherchions à éviter : l'impératrice apprit tout à coup le succès des intrigues de M. de Luchesini. Les Polonais, animés par ce ministre, et comptant sur l'appui du roi de Prusse, venaient d'abolir le conseil permanent, de renverser la constitution polonaise, dont Catherine s'était déclarée garante; en même temps, ils demandaient, à grands cris, l'évacuation de leur pays par les troupes russes.

L'impératrice, irritée, voulait d'abord employer la force pour soutenir la constitution imposée par elle : ce fut avec peine que M. de Cobentzel , M. de Nassau et moi , nous parvînmes à calmer ce premier mouvement; nous lui représentâmes que le roi de Prusse profiterait d'une mesure aussi précipitée , pour satisfaire ses vues ambitieuses; qu'il entrerait en Pologne; que toute la nation polonaise monterait à che-

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