CHAPITRE VI
La fête de la fraternité. — 20 avril. — Distribution des drapeaux.
— Magnétisme de la foule. — Souvenir de mon père. — Noblesse oblige. — Digression du cœur. — Crainles d'agitation. — Projets de coups de main. — Précaution et prudence. — Je pars à cheval, à la tète de la garde républicaine. — La pluie et le soleil. — L'estrade de l'Arc de Triomphe. — Impressions de M. Lamartine. — On annule le mandat d'arrestation contre Blanqui. — Sarcasmes de M. Marrast. — Entourage du Gouvernement — Une corbeille de femmes élégantes. — Aspect des Champs-Elysées. — Le printemps et les lilas. — Fleurs et rubans à la pointe des baïonnettes. — Revue de la capitale entière.
— Le colonel Barbes. — L'armée à la République ! — Vivent les blessés de Février. — Le dérilé aux flambeaux. — -400,000 soldats. — Improvisation de Ledru-Rollin. — Concorde et fraternité. — Paris à minuit. — Qu'avez-vous fait de la République?
La distribution des drapeaux fut la plus belle journée des fastes de la jeune République.
Ce jour-là, 20 avril, tous les citoyens rassemblés pour cette solennité furent frères ; et obéissant à ce magnétisme irrésistible des grandes foules, tous, avec un enthousiasme unanime,
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saluèrent l'aurore du gouvernement républicain.
Dans mes souhaits ardents pour Tordre et pour l'union de tous les Français, je n'eusse pas osé prévoir un si magnifique résultat. Elle restera gravée dans mon esprit tant que je vivrai, cette journée qui vint me fortifier et me prouver combien Famour de l'humanité élève l'homme, et fait vibrer en lui les nobles sensations de l'existence.
Le matin de ce jour mémorable, j'étais triste et perplexe ; le soir, j'eusse quitté la vie sans regret. J'aurais dit : J'ai vu,
0 mon père ! si quelques mois plus tôt, la mort ne t'avait pas brisé, et que tu eusses assisté à ce grand spectacle de fraternité, tu aurais oubhé toute ta vie de souffrances et de misères pour la sainte cause des peuples. Dieu te devait cette récompense ! . . . Oh ! que je t'ai regretté ce jour-là !
Noblesse oblige : toi qui fis ton entrée dans le monde, présenté au baptême chrétien par des mains royales (1); toi qui reçus de deux princes leurs prénoms avec la promesse de te protéger et de te servir de famille, tu préféras, plus tard, emporté
(1) Mon grand-père étant attaché à l'ambassade de Vienne, mon père fut tenu sur les fonds de baptême par l'archiduc Jean Ferdinand d'Autriche et l'impératrice Beatrix.