CHAPITRE VU. G
nité nouvelle, destinée à remplaeer la formule : liberté, égalité, fraternité. — Vordre, la famille et la propriété furent censés menacés par la République et défendus par les honnnes de Tancien régime. Le bon ordre, en effet, que la monarchie avait su maintenir ! Uédifiante moralité qu'on remarque dans les familles des riches! Et comme le droit de propriété est bien réparti en France! Quelle aisance dans la population ! Vraiment, il faut être insensé pour réclamer quelques réformes sociales !
La République, qui seule peut garantir un ordre durable, une famille digne de respect, et une propriété légitime; la République, qui veut, au contraire, universaliser la famille et la propriété, fut donc attaquée avec ses propres armes ; et les bourgeois réussirent si bien dans leur hypocrite tactique, qu'une certaine épouvante envahit les classes moyennes et les campagnes. Les paysans votèrent donc pour leurs seigneurs , les ouvriers pour leurs patrons , les pauvres pour les riches, les petits marchands pour les banquiers, les petits propriétaires pour les usuriers, — tous les exploités pour leurs maîtres !
ï^a liste des élections départementales présenta
70 MÉ\1()TRF.S DF CAUSSIDIERE.
tous les noms de Tancienne chambre monarchique, avec (luekjues millionnaires et quelques évoques de plus.
Le ministre de Tinlérieur , qui voyait de loin toutes les intrigues des contre-révolutionnaires, adressa à ses agents plusieurs circulaires vigoureuses, qui furent âprement critiquées par la presse royaliste, ainsi que le fameux Bulletin de la République, n« 16, rédigé par George Sand, et dans lequel on remarque le passage suivant :
« Dix-huit ans de mensonge opposent au régime de la vérité, des obstacles qu'un souffle ne renverse pas. Les élections, si elles ne font pas triompher la vérité sociale , si elles ne sont que Texpression des intérêts d'une caste, arrachée à la confiante loyauté du Peuple, les élections, qui devraient être le salut de la République, seront sa perte, il n'en faut pas douter. Il n'y aurait alors qu'une voie de salut pour le Peuple qui a fait les barricades, ce serait de manifester une seconde fois sa volonté, et d'ajourner les décisions d'une fausse représentation nationale, »
Paris était encore bien plus agité que la province. Les clubs de toute nuance faisaient courir leurs listes et appelaient les candidats à venir ex-
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poser leurs doctrines. Les murailles étaient couvertes (rafiiches, et les bulletins de voles étaient distribués par millions dans la ville. Le nombre des candidats était fabuleux, et la collection de leurs professions de foi serait un des documents les plus curieux sur la variété de l'esprit humain. Tous étaient fort bons patriotes ; mais chacun avait des raisons spéciales pour mériter la confiance de ses concitoyens. Les uns tenaient leur titre de leur père ou de leur fds, de leur richesse ou de leur pauvreté, de leur ignorance ou de leur éducation ; la plupart de Tétat auquel ils appartenaieni : les généraux voulaient représenter l'armée, les avocats la législation; il y eut jusqu'à un sourd-muet qui demanda les suffrages de Paris pour parler par signes à la Constituante.
Mais, au milieu de tant de concurrents, la bourgeoisie sut pourtant organiser une certaine unité. Les journaux conservateurs, comme le Constitua ttonnel, le Siècle elle iVa^iona/, devenus ministériels, s'entendirent à peu près sur une liste commune, composée des anciens députés de Paris, de la fraction w?oc?eree du Gouvernement provisoire, de quelques faux oiivriers, quelques généraux et quelques abbés.
12 M^^IV!OIRES DK (AUSSIDIERF.
Le Peuple, de son cùlé, organisa des comités pour choisir des candidats démocraliques. Les délégués des travailleurs, réunis au Luxembourg, et le club des clubs, passèrent aux voix une liste composée des quatre membres du Gouvernement, Louis Blanc, Albert, Ledru-Rollin et Flocon ; du préfet de police Caussidiere; de Pierre Leroux, Barbes, Thoré, Raspail, Proudhon, et d'une vingtaine d'ouvriers de tous métiers.
Mais les électeurs plébéiens négligèrent, en . grand nombre, de se faire inscrire aux municipalités et d'exercer leur droit de vote. Le parti démocrate et socialiste n'avait pas encore constitué celte unité imposante qui l'a fait réussir dans les élections, de juin et de septembre.
Aussi, la liste combinée du Constitutionnel, du National et du Siècle passa-t-elle presque entière ; et Louis Blanc, qui avait cependant une si grande popularité, n'arriva que le 27^.
Dieu sait l'agitation et le mouvement que s'étaient donnés les meneurs d'élection. Jusqu'à la fin, on employa bien des manœuvres et des fraudes : par exemple , dans quelques mairies, les bulletins de vote se distribuaient, dans la cour, aux premiers venus, et on en faisait trafic aux portes.