CHAPITRE XIU
J'étais désolé qu'on eût violé rAssemblée nationale, et j'en témoignai tout haut mon mécontentement. Une personne, qui resta pendant tout ce temps dans mon cabinet, m'entendit dire :
« La sottise faite aujourd'hui sera peut être la mort de la République. »
M. Élouin, chef de police municipale, me dit, en présence de personnes qui s'en souviennent :
« Votre conduite a été ferme et sage. »
Si je reproduis ces paroles, c'est que M. Élouin a déposé ensuite qu'il n'avait pu juger de mes impressions dans ce moment difficile. J'avais commis la faute de le conserver en place; il devait tôt ou tard m'en infliger la punition. Ce n'est point pour flatter l'opinion que j'écris ce livre, mais bien pour énoncer ma pensée entière. En révolution, il n'y a que les nullités absolues qui n'ont pas d'ennemis.
Je voulais, par une lutte constante en faveur des principes démocratiques, amener les nations européennes à suivre notre exemple et à se constituer en République. Or, pour obtenir ce résultat, il fallait conduire avec ordre et sagesse la question des affaires. La démonstration du 15, en apportant des désordres avec elle, semblait donner gain de
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cause à nos ennemis, qui dirent ensuite : vous voyez les résultats du droit souverain dans les mains du Peuple. Aujourd'hui il crée une assemblée par son suffrage; le lendemain, il la brise!
De là, des calomnies sans fin et des tentatives plus effrontées pour retourner à l'ancien régime.
Pour ma part, j'étais outré et humilié, tout à la fois, du rôle presque passif que j'avais été contraint de jouer dans cette affaire; de fausses mesures ayant été prises en dehors de moi, et mon indisposition m'ayant confiné à la Préfecture.
Un amour-propre fatal inspirait le désir du commandement absolu à ceux qui étaient investis de quelque autorité. Je portais ombrage à certains hommes et comptais pour peu dans leurs décisions.
J'avais renvoyé une partie des Montagnards à leur caserne. Bien qu'ils eussent eu la fibre du mouvement surexcitée à un haut degré, ils s'étaient tenus tranquilles, et se contenlèrent de crier : Vive la République démocratique! lorsque la garde nationale défila devant eux. Ils furent, du reste, parfaitement calmes et inoffensifs.
Dans la soirée, le capitaine Bertrand m'apporta la lettre suivante :
CHAPITRElXIir, 135
« La commission du pouvoir exécutif invite le citoyen Caussidiere à se rendre immédiatement au petit Luxembourg.
« Onze heures cinquante minutes du soir.
« Le secrétaire de la commission du pouvoir
exécutif,
« Pagnerre. 9
Le colonel de la garde républicaine avait reçu la même invitation."
Le capitaine Bertrand, auquel je démontrai que j'étais dans l'impossibilité physique de me déplacer, me répondit qu'il y avait urgence.
Je dus alors obtempérer à ce qui me semblait un ordre péremptoire, quoique déguisé.
Pendant ce temps-là, le bruit se répandit, parmi la garde républicaine, que Ton venait pour m'arréter. Divers fonctionnaires avaient été conduits à Vincennes, disait-on, et plusieurs régiments occupaient les derrières du Luxembourg. La contrerévolution était faite.
J'eus à calmer mes hommes, et je leur dis que, quelles que fussent les intentions de la Commission, il était de mon devoir, malgré mon état de souffrance, d'obéir au Gouvernement.
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— Je n'ai rien à craindre, ajoutai-je, et je serai bientôt de retour. »
Ils ne parurent qu'à demi-convaincus , et déclarèrent que, si dans une heure je n'étais pas revenu, ils iraient eux-mêmes savoir de mes nouvelles!...
Je partis en voiture avec le colonel Mercier, et suivi d'une escorte de quelques gardes à cheval.
Chemin faisant , Mercier remarqua combien je souffrais et me proposa de se rendre seul au Luxembourg; je refusai son offre et nous arrivâmes dans la cour, qui était occupée par .la garde nationale et la troupe de ligne.
Ces troupes de ligne demeuraient dans Paris, malgré la promesse formelle du Gouvernement provisoire de les éloigner après la revue du 20 avril. On les avait cependant gardées deux ou trois jours, sous prétexte qu'elles devaient fraterniser avec la garde nationale; puis, elles avaient été définitivement conservées, sur l'insistance particulière de MM. Lamartine, Garnier -Pages et Arago.
Aussi les clubs accusaient-ils le Gouvernement de violer toutes ses promesses, et de songer, comme les monarchies, à faire massacrer le peuple par les soldats.
Les salles du Luxembourg étaient encombrées