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ARMOIRIES ATTRIBUÉES A LA PROVINCE DE PICARDIE

Pab m. GH. DUrOUR,

MEMBRE TITULAIRE BESIDAITT.

La plus étrange confusion règne dans les ouvrages anciens qui traitent du blason des provinces ou des villes ; il est rare de rencontrer deux auteurs parfaitement d'accord gur les pièces ou les émaux d*iin écu provincial ou communal. Le caprice d-un dessinateur ou la légèreté d'un historien a déjà engendré bien des erreurs qui sont reproduites par les architectes dans la décoration des monuments ou par les administrations dans les cérémonies publiques, avec une confiance d'autant plus singulière qu'en pareille matière un écusson, pour être officiel, doit être conforme aux préceptes de Thistoire. Il y a des traditions qu'il faut respecter dans l'agencement des pièces ou dans la forme des supports, et on tombe dans l'arbitraire lorsqu'on s'écarte des règles que l'antiquité a consacrées.

Ces observations m'ont été suggérées par les recherches que j'ai dû faire dans un auteur qui m'a toujours semblé une autorité dans la science héraldique et à qui je reproche l'erreur qu'il a fait commettre à la Société des Antiquaires de Picardie sur le blason de cette province.

Lorsque cette Compagnie s'est constituée et qu'elle a dû adopter pour ses publications un symbole armorié, elle consulta, avec une confiance que semblait commander le nom de son auteur, le Dictionaaire généalogique et hfy-aldique de La Chesnaye des Bois, et elle y trouva les armes de la Picardie décrites en ces termes :

« Écartelé au \." etauk.' de France, aux 2.* et Z.* d^argent, à trois lionceaux de guevle, deux et un, rampants dueôté sénestre {t).

Ce sont ces armoiries que la Société a tout d'abord adoptées et qui figurent sur ses actes, notamment sur ses publications. Nous les reproduisons ici d'après un cliché de cette compagnie.

Lorsque H. le ministre de l'Instruction publique, par sa dépêche du 30 août 1855, a daigné autoriser MM. les membres de la Société des Antiquaires de Picardie à porter comme signe distinctif dans les cérémonies pubUques un écusson armorié, fixé sur un ruban vert et or, j'ai voulu me

(1 ) Dulionnairt génédogiqve , kéralUque , chronologique , etc. , par La CheGnaje des "Boa. — Paris , 1157 , t. m, p. cïxï.

rendre compte de la valeur hieloriqoe qa'll fallait attacher au renseignemeBt que La Ghesnaye des Bois nous a transmis» et surtout de Torigine et de la signification du blason qu'il attribuait à notre province ; car la science héraldique est souvent un flambeau pour Thistoire» et les pièces dont on écu est chargé doivent avoir un sens qui leur soit propre.

Les recherches auxquelles je me suis livré m'ont amené à reconnaître que La Ghesnaye des Bois s'était trompé en aUribuant à une province, qui n'en a jamais eu» des armoiries dont la pensée principale a été empruntée à l'armoriai de Bourgogne. G'est cette double proposition que je tiens à établir.

Je soutiens lout d'abord que la Picardie» considérée comme provioee » n'a jamais pu avoir de blason spécial, et l'histoire nous fournira des données précises pour le démontrer.

On est généfgilement d'accord que l'usage des armoiries n'est pas anlérieur à 1150; c'est à l'époque des croisades que la nécessité de se distinguer par des signes de con* vention fit adopter à chaque chevalier des couleurs particulières» ornées d'emblèmes qui servaient à les faire reconnaître eux et les vassaux qui les accompagnaient (1).

(1) EndécrivaDt le siège de Damas en 1147, Fauteur des Gesta Ludomci vu, s'etprime ainsi : 0 quàm puîchra et deîe(Aabilis erat visu fades exercUm, fin tôt erant nova tentoria et fampUones, dwersis armorum speciehus et coloribus differefUes, et diversœ frindpvm hannerim aivrmimsmpdsionibuB ûrepUanles. Duchesne, t. iv^ p. 404

Or, c*est à la fin du xu* siècle qne le comté d'Amiens a été définitivement rénni à la couronne de France par Philippe-Auguste. La cession que lui en fit Philippe dAlsace, comte de Flandre, amena la renonciation par l'évèque d'Amiens à Thommage que ce dernier lui avait jusqu'alors rendu, et qu'il ne pouvait plus réclamer au roi de France pour les terres qui venaient de lui être abandonnées. Mais il fut arrêté dans l'accord de 1185^ que si le comté d'Amiens venait à sortir des mains du roi ou de celles de ses successeurs, la foi et l'hommage seraient rendus à l'évèque , qui aurait à acquitter les droits de gtte et de procuration dont Philippe-Auguste lui avait fait la remise (1).

Cette stipulation , qui a fourni au savant Du Gange l'une de ses plus intéressantes dissertations (2), explique comment ce comté a toujours été tenu directement par le roi et n'a jamais été donné en apanage aux Enfants de France, comme le remarque judicieusement l'une des anciennes illustrations du barreau d'Amiens, le jurisconsulte Morgan, dans une consultation qu'il publia en 1777, à l'occasion d'un procès fameux dont la mouvance de la

(1) .../ta quod si forte terram illam aliquis deinceps hahuerit qui eccUsie Ambianensi possit hominium facere , \(rmmim episcopo faciet de predicto feodo et episcopus nohis et successorihus nostm regibus Frande nostrisque servientibus nostras procuratûmes sicut antiquitus ceteri'Anbia' nenses consueoerant episcopi ah illo tempore in futurumexsolvet,,. Charte de Philippe-Auguste de 1185 , publiée par notre collègue et ami , M. Hardouin, dans Pexcellente édition qu'il a donnée de V Histoire des comtes d'Amiens de Du Cange, — Amiens , Du val et Herment, 1841, p, 416.

(t) Op. cit. , p. 375.

~ iil -

baronnie de Picquigny fut Tobjel entre le comte d*Artoid, révèque d'Amiens et Tabbé de Gorbie (1).

II importe de remarquer que les provinces n'ont jamais pu avoir d'autre blason que celui des princes qui les retenaient dans leu|; directe. Par suite de ce principe féodal nulle terre sans seigneur, l'écu armorié du puissant suzerain qui possédait dans son domaine des villes et toute une contrée» devenait celui du territoire qu'il gouvernait. La Normandie , la Lorraine , la Champagne ont-elles jamais eu d*autres armoiries que celles des ducs ou comtes qui les possédaient à titre seigneurial ?

Or, depuis 1185, époque de l'annexion du comté d'Amiens au domaine royal, la Picardie n'a point cessé de relever directement de la couronne de France, sauf pendant quelques années et par les événements de la guerre, comme nous le verrons plus bas ; elle n'a donc jamais pu avoir un blason particulier , qui la personnifiât en quelque sorte vis-à-vis des autres provinces. Ses armoiries étaient tout naturellement celles des rois qui la gouvernaient.

Aussi , que Ton consulte les s^nciens armoriaux dressés par les hérauts d'armes et antérieurs au traité d'Arras de 143S dont nous aurons à nous occuper dans un instant, et l'on n'y trouvera aucune mention pour la Picardie considérée comme province. J'ai fait à cet égard quelques

(1) Répanse à une œnmltation donnée à Amiens le M avril 1776 et à ses annexes sur les questions de savoir :1.° sila terre de Picquigny et vidamé d'Amiens relève en deux pairies par indivis du comté de Corhie et de Vévéché d'Amiens, etc., par M. Morgan, bâtonnier — S. l. n. n. n. d.,

i-echerches dans les maouscrils de Du Gaoge marqués 1â25* y 1225" , et 1204*'^' à la Bibliothèque Impériale; et, bien quMIs se rattachent aux armoiries de celle partie de la France^ je n'y ai rien trouvé concernant le sujet qui m'occupe ; Térudil amiénois n'aurait certes pas manqué de faire connaître le blason picard , s'il avait existé d'une manière légitime.

Je n'ai pas été plus heureux en compulsant dans le même dépôt le Trésor des armoiries, de la colleclîon Dupuy (d.'' âS9) , et qui porte celte mention : « C'est le » double d'un livre qui a été trouvé à la prinse de Calais » escript en vieil langaige picart faict de l'an M IIIP^ » dont Toriginal est demeuré es mains de M. Dnrse , » gouverneur du Roy Daulphin. » Ce manuscrit ne renferme point d'armes pour la Picardie qu'il fractionne même en diverses contrées, le Vermandoîs, le Corbiois» le Ponthieu , le Beauvoisis.

Lorsque la Picardie fut appelée à prendre son rangaui funérailles d'Henri lY , il lui a fallu en quelque sorte un réprésentant pour la faire participer à cette cérémonie, car le Vermandoîs fut chargé de porter la bannière.

a Venait d'abord Vermandois, roi d'armes de Picardie, » sa cotte de velours jaune échiquetée d'azur en broderie, » avec ses deux hérauts ; puis le bailli du Vermandoîs » portant la bannière en satin jaune d'or, échiquelé d'or et » d'azur de cinq traits; le cheval de parade, housse, » armé au chanfrein, aux panaches de métal et couleur , » mené avec des cordons de soie par les deux premiers » barons de Picardie ; l'écu d'or échiquelé d'azur, honoré

9 de son cercle, porté par le premier baron de Picar-- » die (1). »

Si la Picardie avait été alors en possession du bla-* son que lui attribue La Chesnaye des Bois, elle n'en aurait pas été réduite à emprunter Técusson du Yerman^ dois échiqueté d*or et d^azur de cinq traits , pour marquer sa présence à ces funérailles.

Plus lard, une autre circonstance officielle kii faisait un devoir de produire son blason , si elle en avait eu un , et elle n*en a rien Tait.

On sait en effet que Louis XIV , par son édit du 28 novembre 1696, avait ordonné Tenregistrement de toutes les armoiries et qu^il était dirigé en cela non-seulement par les intérêts de son trésor, mais encore par la nécessité de mettre un terme aux abus qui se commettaient parmi ceux qui n'avaient aucun litre de noblesse. Mais les fa-^ milles n'étaient pas seules tenues de se conformer aux prescriptions du roi ; les provinces , les pays d'état , les gouvernements, les villes, les évêchés, les abbayes, etc., avaient également à présenter leur blason (2) , à le faire

(1) Noblesse et chevalerie du comté de Flandre, d'Artois et de Picardie^ par M. Roger. — Amiens , Duval et Herment , 1843 , p. 40.

(%) Voici la disposition principale de cet ëdit : s Nos armes, celles denostre très^her et amé le dauphin, des princes et princesses de nostre royaume et de nostre sang, et générallement celles de toutes les maisons et familles , comme aussi celles des provinces , pays d^Ëstat, gouvernemens , villes , terres , seigneuries et celles des archeveschez , evescbez, chapitres et abbayes , prieurez et autres bénéfices , compagnies , corps et communautez ayant droit d^armoiries, serbnt portez ez maîtrises particulières de leur ressort et depar-*

enregistrer et à payer les droits du fisc , qni, d'après le tarif, s'élevaient à 300 livres pour les armes d*une province. Pourquoi donc celles de la Picardie n*ont-elles pas été produites alors ? Je les ai vainement cherchées dans Y Armoriai général de d'Hozier, et il ne me semble point douteux que Fintendant chargé de faire exécuter Tédit royal dans le ressort de son administration aurait été tout le premier à s'y soumettre , si la Picardie avait été en possession légitime d'un blason.

le dois ajouter que l'on chercherait en vain la moindre mention des armoiries picardes soit dans le Recueil des illustres maisons S Amiens que nous a donné le chanoine Delamorlière en 1630, soit dans les deux Nobiliaire de Picardie que nous devons à Haudicquer de Blancourt et à de Rousseville (1693 et 1717) . Le silence gardé par les historiens mêmes de la localité dans des ouvrages spéciaux sur le blason ne prète-l-il pas un nouvel appui à notre dé* monsiration ?

Enfin, lorsque J. Chevillard publiait à son tour en 1720 son Nobiliaire de Picardie sous forme de carte, aurail-il

tement^ deux mois après la publication des présentes, et envoyées ensuite à la grande maistrise pour, après y avoir esté receues, estre registrées à VArmorùd général dans les registres qui s^y tiendront dans l'ordre et suivant la forme qui sera prescrite par le règlement qui sera fait en conséquence du présent édit. »

Dans son Armoriai de Flandre, du Hainaut et du Cambrésis, M. Borel d'Hauterive a publié à la suite de cet édit du 28 novembre 1696, les divers actes de Tautorité royale qui sont intervenus pour en assurer l'exécution , et dans chacun de ces règlements, les provinces sont également astreintes à présenter leurs armoiries.

gravé dans ie tilre et en vignette les armes de la ville d'Amiens qui ne remplissaient nullement sa pensée , si la province lui avait offert le sujet de son frontispice ?

Après toutes ces considérations, il me parait péremptoirement établi que la Picardie n*a jamais pu avoir et n'a jamais eu de blason spécial, parce qu'elle dépendait directement de la couronne de France depuis l'origine des armoiries, et j'arrive à démontrer maintenant que les armes attribuées sans raison à cette province par la Cbesnaye des Bois sont empruntées à la maison de Bourgogne.

Voici comment il compose Técusson de cette dernière province :

Ècartelèau 1 .*' et 4.' d*mwr à trois fleurs de lys d*or , à la bordure componée ^argent et de gueule, qui est Bourgogne moderne , aw 2/ et 3.* bandé d^or et d^azur, de m pièces à la bordure de queuk, qui est Bourgogne ancien (1 ] .

Déjà, d'après cet auteur, la disposition des deux écus picard et bourguignon est identique, car tous deux reproduisent un écartelé, et dans chacun lesl""' et 4* cantons sont aux armes de France. Il est vrai que la Bourgogne porte une bordure componée que l'on ne retrouve pas dans le blason de la Picardie, et que les S"" et 3* cantons sont différents; dans celui-ci on rencontre des lionceaux, dans l'autre des bandes de six pièces.

Pour prouver que les lionceaux sont également tirés

(l) Op. cit., T. m, p. xxxii.

des armoiries de la Bourgogne , je citerai ici la description que donne M. Paulin Paris d*un blason qui figure sur la miniature de présentation au duc de Bourgogne du Champion des Dames , manuscrit de la Bibliothèque impériale, n."" 7,220 : E€u (ï argent aux trois lions de sddfle armés et lampassés d'or et posés ietl avec un écusson dazur , etc... (1)

Mais de même que la Bourgogne a deux blasons, Tun ancien, l'autre moderne, et c'est La Chesnaye des Bois qui nous rapprend en les réunissant.tous deux dans Técu armorié qu'il décrit, de même la Picardie se trouve , mais à tort, en possession d'un double écusson.

Après avoir rapporté les armes de celle province, telles que les donne le Dictionnaire généalogique et héraldique, M. Roger ajoute que plus tard elles étaient d'or à trois bandes d!a%ur (S) ; ce qui forme bien les six pièces et les mêmes couleurs de l'écu ancien de la Bourgogne , comme je les trouve indiquées dans un Ms. de 15S0 environ que M. Boca a eu l'obligeance de me communiquer et dans lequel je lis : Le sieur de Bourgoigne porte bandé de six pièches dor et d'azur à la bordure de gueule et est le 11 ."% et crie nostre Dame de Bourgoigne.

Dans leur armoriai des villes de France, MM. Traversier et Waïsse signalent l'écu de la Picardie comme bandé d'or et d'azur de six pièces, c'est-à-dire, ajoutent-ils, de Bourgogne ancien, moins la bordure (3).

(1) Les VMLnuscrits français de la Bibliothèque du R&if t. vi, p. 438.

(2) Op. cit., p. 39.

(3) Armoriai des villes de France, Paris, Challamel , 1842, ^.^

Ces auteurs font ensuite mention d'une planche gravée en 1 659 par Ghesneau , et sur laquelle La Ghesnaye des Bois a bien pu prendre les armés de Picardie. Elles y sont figurées au l""' et au 4* d'azur, à trois lions de sable, au S"" et au 3* de France, ce qui prouve que les auteurs anciens ne sont pas toujours d'accord sur la composition d'un blason, car, dans le Dictionnaire généalogique et héraldique les cantons sont précisément en sens inverse.

Dans son ouvrage intitulé le Royaume de France et les États de Lorraine, publié en 17S3, Doisy donne à la Picardie pour armes d'or à trois bandes d^azur (1),

Enfin, pour achever de démontrer rexistence d^un double blason pour la Picardie, nous aurons recours aux manuscrits de Pages où Achille Macharl» entre autres pièces qu'il a annexées au tome m, nous a heureusement conservé l'empreinte en cire rouge d'un cachet qui parait avoir été gravé vers 1750 et que nous tenons à publier comme document historique , dans la pensée que le dessin survivra à la matière fragile qui nous l'a transmis. Ce ca^ chet , qui porte les armes données par Doisy et qui est reproduit à la fin de cette notice , est surmonté d'une couronne de comte qui n'a pour nous aucun sens , car la Picardie n'a jamais été érigée en comté ; cet ornement est donc en opposition directe avec Thisloire.

série , p. 15. — A la page 21 de la 4.« série , les auteurs tombent «n contradiction avec eux-mêmes ; le bandé d^or et d^azur à la bordure de gueule qui formait plus haut l'écù de Bourgogne ancien , «levient le signe symbolique de Bourgogne modei*ne«

il) Paris, chez Jacob, p. 27.

Nous devons ajouter que les bandes du cachet sont reproduites sur le timbre de la généralité d* Amiens de 1739, et que malgré Timperfection de la gravure, qui en a en quelque sorte doublé le nombre, il est certain que Ton a voulu figurer le blason moderne de ia Picardie sur la marque du fisc (1).

En présence de ces documents, l'existence d'un second blason pour la Picardie n'est point contestable, et 11 est également démontré que ses armoiries modernes, apocryphes comme les anciennes , sont une réminiscence de l'ancien écu de la Bourgogne*

L'emprunt qui a été fait à l'armoriai Bourguignon est facile à expliquer. Par le traité d'Ârras de 1435 , Charles VU avait cédé la ville d'Amiens et les autres cités de la vallée de la Sonmie à Philippe le Bon , en se réservant le droit de les racheter pour 400,000 écus d'or. En 1463, ces villes rentrent sous la puissance directe du roi , mais pour bien peu de temps, car le traité de Gonflans du 29 octobre 1465 en dessaisit Louis XI qui les abandonne au comte de Charolais , Charles le Téméraire , avec faculté de les reprendre pour 200,000 écus d'or à la mort du duc de Bourgogne. C'est par l'ordonnance du^ mois d'avril 1471 que fut prononcée la réunion définitive de la ville d'Amiens au domaine de la couronne (8).

Cependant la Picardie a été , quelques années après ,

(1) Noire collègue, M. Bazot, a formé une collection intéressante des anciens timbres de la généralité d'Amiens , et c'est à son obligeance que nous devons ce renseignement.

(2) Ordonnanc4;s des rois de France , tom. xvii, p. 414.

engagée par le traité de Paris du 84 mars 151 4, en faveur de Cbarles-Quint , pour le cas où il n'épouserait point Renée de France^ iille de Louis XII . que François I/*^ lui promettait en mariage (1).

Dupuy nous appreAl que comme ce projet n'eut point de suite , le roi et la reine de France obtinrent du pape Léon X , au mois de septembre 1516 un bref de décharge de cette promesse (2).

Dans le traité de Madrid du 14 janvier 1525, François L^' fit signer par Charles-Quint une renonciation expresse aux droits que cet empereur pouvait avoir en Picardie (3) , par suite des traités d'Arras , de Gonflans et de Péronne.

(1) a Que s^il avenoit... que le dit mariage ne sortit effet , en ce cas le dit sieur roi et reine , et chacun d'eux entant qu'il lui peut toucher, consentent dès maintenant pour lors et dès lors pour maintenant , que le comté de Ponthieu , villes de Péronne , Mondidier et Roie, St.-^uentin, Gorbie, Amiens, Abbeville, Montreuil^ le Grotoi, St.-Yaleri, Dourlens, les châteaux d'icelles, leurs appartenances et dépendances , demeurent et appartiennent à mondit sieur le prince d'Espagne ; et dès maintenant en ce cas, le roi cède et transporte au dit sieur prince les dites comtez , vUles et châteaux, seigneuries, châtellenies avec toutes leurs appartenances et dépendances, droicts et actions quUls prétendent, ou pourroient avoir sur icelles. » — Corps universel diplomatiqvbe de Dumont. — Amsterdam, 1726, t. iv , l.'« partie , p. 201.

(2) Traité des droits du roi, par Dupuy. — Paris, 1670, p. 416.

(3) « Et spécialement tout ce qu'il prétend aux villes et châtellenies de Péronne, Montdidier et Roye, aux comtez de Boulogne, Guineset de Pontieu, aux citez, villes et seigneuries assises sur la rivière de Somme d'un côté et d'autre, soif par titre d'engager ou

Cette renonciation a été renouvelée dans le traité de Cambrai du 3 août 1S29 et dans celui de Crépy du 18 septembre 1544, qui tous deux intervinrent entre les mêmes souverains (1).

Mais pendant 34 ans enyiron eft par suite du traité d'Arras dont nous avons parlé plus haut, les villes d'Amiens, de Corbie, de St.-Riquier , d'Abbeville , de Montreuil , etc., c'est-à-dire le noyau de la Picardie, avaient été placées sous la suzeraineté de la maison de Bourgogne, et les armoiries de ses ducs devenaient nécessairement celles de la province conquise. C'est assurément en souvenir de cette possession temporaire que La Chesnaye des Bois a été entraîné à donner à la Picardie des armes qui rappelaient les guerres civiles dont cette malheureuse province a été déchirée. Une armoirie doit être avant tout un signe de noblesse , et ce n'est point dans les souvenirs d'une conquête humiliante pour la couronne de France que notre province doit puiser les éléments de son blason. Du reste , il faut bien le reconnaître , si la Picardie entre les mains des ducs de Bourgogne ne pouvait avoir d'autres armes que celles de cette maison, elle les avait nécessairement perdues en rentrant sous la puissance royale.

autrement. » — Recueil des traïUez de Paix y par Frédéric Léonard. — Paris, 1693, tom. ii, p. 226.

(1) Voir ces deux traités, publiés par Frédéric Léonard, op. cit. le premier^ p. 346, et le second, p. 430.

Si i^ordre politique nous fait défaut pour assurer à la Société des Antiquaires de Picardie des armoiries dont elle puisse se montrerfère et qui appartiennent réellement à celte province » nous serons plus heureux dans ce que nous appellerons Tordre littéraire.

AuXYPfflècle, la nation picarde florissait dans tout son éclat à Tuniversité de Paris. La pensée nous est venue de rechercher si chacune des quatre nations , dont se composait cette institution scholaire, n'avait pas eu un symbole héraldique qui servit à les faire distinguer entre elles; et les Eléments de paléographie de M. Natalis de Wailly nous ont fourni une solution favorable. A la planche 0 de ce savant ouvrage, nous voyons en effet les nations française, normande, picarde et allemande représentées par des armoiries sur le sceau qui servait à donner Tauthenticité aux actes de la faculté des arts. Ce cachet figure un écartelé dont chaque canton est la reproduction même du blason de Tune des quatre nations. Ainsi le premier est aux armes de France , le troisième aux armes de Normandie , le quatrième aux armes d'Allemagne ; enfin celui qui nous intéresse particulièrement appartient à la nation picarde. Il forme lui-^mème un écartelé portant au premier de France, au troisième un lion rampant à droite , aux deuxième et quatrième quatre lionceaux rampants deux et deux.

Le cabinet des médailles à la Bibliothèque impériale conserve aujourd'hui encore deux matrices de ce sceau

gravé en 1513 et qui est resté en nsage jusqu'en 1789. L'une est en argent, et l'autre en cuivre. SI par sa forme cet écusson picard est encore une réminiscence de celui de la Bourgogne , il en diflere essen* tiellement par les pièces, et îi a au moins l'avantage sur celui que décrit La Chesnaye des Bois d'être authentique; pendant près de trois siècles , il a été employé sur des actes officiels , en sorte qu'il a reçu du temps une consécration qui lui donne une valeur historique (1).

Kn recherchant maintenant la signification de ces quatre cantons, les enseignements qu'ils ont eu la mission de nous conserver se révéleront en quelque sorte d'euxmêmes. Ainsi, comment ne pas voir dans le premier le lien qui attachait la Picardie à la France , dans le second

(t) Ce sce^u se trouve reproduit dans rintéressant et consciencieux ouvrage que M. Yallel de Viriville a consacré à VHistoire de ^instruction pMûiae en Europe et prine^paUment en France, — Paris, tmp. Laerampe , 1849, inri.; Dans cette publication, le savant professeur de l'École des chartes donne à la page 13t le dessin d'un sceau bien antérieur au cachet de 15t3 , car l'empreinte en a été prise sur un acte de 1398 , et dont la nation Picarde faisait exclusivement usage , chaque nation ayant alors le sien. La représentation de St.-Firmin et de St.-Piat sur le scel, ceUe de St.-Éloi sur le contre-scel symbolisent parfaitement la Picardie, mais elle nous parait mieux caractérisée encore par l'écusson que tient à la main St.-Michel terrassant le dragon : nous croyons y reconnaître les armoiries du chapitre d'Amiens qui porte d'argent à la croix de sable. Ce blason, dont nous ne connaissions pas encore une représentation aussi reculée, permet de conjecturer que la cathédrale d'Amiens ou du moins son chapitre avait contribué à la fondation ou à l'entretien de la nation Picarde à l'université de Paris«

un souvenir de rancienne dépendance de cette province au regard du comté de Flandre qui se trouve rappelé ici par le lion de sable armé et lampassé de gueule. Quant aux deux autres cantons, si on veut bien considérer qu'au commencement du XVI* siècle Tart héraldique brillait de tout son éclat , que Tusage des armes parlantes était fort en vogue, et que la Picardie excellait auprès des autres nations par ses rébus , ne pourrait-on pas voir dans les lionceaux du blason qui npus occupe, une allusion aux enfants d'une province qui était placée sous le symbole du lion de la Flandre et qui s'était toujours distinguée par son courage , notamment à la bataille de Bou vines où elle avait sauvé le roi de France. Quel que soit l'ac^ cueil que reçoive notre interprétation , je me refuse h voir dans les pièces des premier et quatrième cantons autre chose que les écoliers de la nation picarde issus de France et du comté de Flandre , et placés pour ainsi dire sous la protection des armoiries de la mère-patrie.

Gomme la Société des Antiquaires de Picardie avait à se choisir des insignes , et qu'elle était parfaitement en droit'de s'inscrire en faux contre le blason que La Ghesnaye des Bois attribue à cette province, il m'est venu à la peu* sée de lui proposer pour elle , comme écusson armorié, celui de la nation picarde. Mes collègues ont été frappés de ce rapprochement entre les écoliers picards du moyen-âge et leur institution studieuse vouée au culte du passé , et ils ont bien voulu , dans la séance du 20 novembre 1855, adopter ma proposition.

Mais en 1513, c'est-à-dire à l'époque où les deux matrices du sceau de la faculté des arts ont été exécutées , la

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