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AVANT-PROPOS
On désigne sous le nom de Mémoires de Madame Roland tout ce qu'elle a écrit dans sa prison, entre le I" juin 1793, date de son incarcération, et le 8 novembre suivant, où elle fut jugée et exécutée. Ce titre n'est pas néanmoins tout à fait exact. Si les cahiers (i) où elle raconte son enfance et sa jeunesse méritent bien le titre de Mémoires particuliers qu'elle leur a donné, ceux qu'elle a intitulés Notices historiques, Portraits et Anecdotes, Premier ministère. Second ministère, etc.. ont été écrits moins pour recueillir ses souvenirs que pour justifier le rôle politique de son mari et le sien. Aussi le titre choisi par le premier éditeur, Bosc, en 1 795, serait-il historiquement beaucoup plus juste : Appel à l'impartiale Postérité. Succombant sous cette République même qu'ils avaient souhaitée,
(i) Mme Roland écrivait sur des cahiers de gros papier, achetés probablement chez le concierge de la prison, et les faisait passer au furet à mesure à ses amis, Bosc, Champagneux, Mentelle, Mme Grandchamp. En octobre 1793, il y avait ainsi trois ou quatre dépôts, que Bosc rassembla après la Terreur, et avec lesquels il constitua le manuscrit 13736 qui est aujourd'hui à la Bibliothèque nationale.
préparée et vaillamment servie, calomniés, persécutés, sacrifiés, et cependant ne regrettant rien de leur passé, Roland et Mme Roland invoquent la justice de l'avenir. L Histoire nous vengera, écrivait Roland à Lanthenas en mars 1793. De même, tout ce qu'écrit Mme Roland dans sa prison n'est qu'un long cri vers « l'impartiale Postérité ».
Aux deux séries de cahiers dont je viens de parler, l'éditeur de 1795 avait joint divers morceaux, écrits également en prison, comptes rendus d'interrogatoires rédigés par elle-même, récit de sa seconde arrestation, notes diverses, lettres, etc.. C'est tout cet ensemble d'écrits, réédité bien des fois depuis sous le titre de Mémoires de Madame Roland, titre aujourd'hui consacré par l'histoire, que je donne à mon tour.
On trouvera plus loin une étude spéciale sur l'ordre chronologique dans lequel ces divers morceaux ont été écrits. Il suffira donc de dire ici :
r Que le manuscrit, constitué par Boscen 1795, remis par lui A la fille des Roland, Mme Champagneux, en 1799, a été légué par celle-ci à la Bibliothèque nationale par un testament de 1846 et y est entré le 13 novembre 1858. Il y figure sous le n° 13736 ;
2" Que Hosc, en 1795, n'avait pas imprimé le manuscrit tout «'niicr (il avait fait des suppressions
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et même des corrections) et que c'est seulement en 1864, six ans après que le manuscrit fut entré à la Bibliothèque, que MM. Dauban et Faugère en donnèrent, presque simultanément, le texte intégral;
3" Mais que ce manuscrit, tel que Bosc l'a constitué et tel qu'il existe, ne renferme pas tous les cahiers qu'avait écrits la prisonnière ; Bosc en avait réservé plusieurs, les uns qu'il jugeait trop compromettants et qui semblent perdus aujourd'hui, les autres qui lui paraissaient faire double emploi. Vingt-quatre pages de ceux-ci ont été sauvées et ont été acquises par la Bibliothèque nationale en 1892 (ms., n. A. fr. 4697).
C'est donc d'après le texte intégral du manuscrit de la Bibliothèque, complété par ces vingtquatre pages nouvelles, qu'est établie la présente édition.
Il a paru nécessaire de la faire précéder :
I" D'une Notice sur Mme Roland, consacrée surtout au récit de sa captivité ;
2" D'une Etude critique sur les manuscrits, établissant l'ordre dans lequel les cahiers ont été écrits et sont réimprimés ici. Cet ordre rigoureux, que Bosc, dans son assemblage arbitraire, n'avait pas scrupuleusement observé et auquel, comme on le verra, les éditeurs subséquents ne se sont pas astreints davantage, est le seul que
puisse accepter la critique historique. îl offre, en outre, cet intérêt particulier de nous donner véritablement le Journal de prison de Mme Roland.
J'ai cru toutefois préférable de réunir toutes les lettres à part, à la suite des Mémoires, sous le titre de Lettres de la prison. Boscn'en avait donné que onze soit dans le texte même des Mémoires, soit à la fin. Les autres éditeurs, Champagneux, Barrière, Dauban en ont ajouté seize. J'ai pu, dans mon édition des Lettres de Mme Rolafid (i), en recueillir encore six autres. Laisser ces trentetrois lettres dispersées eût été fort incommode pour le lecteur. Leur réunion, au contraire, forme comme un second Journal de prison, et sert de contre-partie au premier.
Une édition critique exigeait des notes. Je me suis appliqué à leur donner un caractère tout objectif. Ce seront avant tout des notes de contrôle, tirées soit des lettres de Mme Roland aux demoiselles Cannet, ses amies de jeunesse, pour la période de sa vie qui va de 1770 à 1780, soit des documents du temps.
Je ne crois pas d'ailleurs avoir besoin d'insister sur l'intérêt historique, littéraire et psychologique de ces Mémoires. Depuis plus d'un siècle, des
(1) Imprimerif nationale, 1902.
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juges autorisés (i) ont tout dit à ce sujet. Je me bornerai à faire remarquer que les Mémoires sur la période la plus terrible de la Révolution, écrits durant cette période même, sont peu nombreux. La plupart ont été rédigés après coup, sous l'Empire et même plus tard. Ils perdent par là une bonne part, non pas seulement de leur autorité historique, mais aussi de leur attrait. Je ne vois guère, après ceux de Mme Roland, que ceux de Brissot (en partie), de Buzot, de Barbaroux, de Petion, de Louvet, de Meillan et de Dumouriez, qui aient été composés en face des événements, et la plupart n'ont ni l'ampleur, ni la saveur de ceux-ci.
Divers Appendices et un Index nominatif termineront cette publication. Dans ces Appendices, j'ai réuni différents documents donnés par mes prédécesseurs, en écartant toutefois ceux qui avaient un caractère par trop général (pourquoi par exemple réimprimer la lettre au roi du lo juin 1792, qui se trouve partout ?), ou qui au contraire ne pouvaient offrir qu'un intérêt trop mince. En revanche, j'ai ajouté quelques morceaux inédits,
(11 Par exemple, Sainte-Beuve en 1835 [Inlroduciion ^ux Lettrea de Madame Roland à Bancal des Issarts), et en 1864 {Nouveaux Lundis, t. VIII). On ne s'explique donc guère qu'un critique de talent, dans son chapitre sur la Littérature française de lySg a 1799 (t. VIII de V Histoire générale de Lavisse et Rambaud), ait paru en ignorer l'existence.
dont deux ont une importance particulière : d'abord les Souvenirs de Sophie Grandchamp sur Mme Roland, et puis des pages fort curieuses de Bosc, tirées des archives du Muséum d'histoire naturelle de Paris.
Cl. Perroud.