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ÉDITIONS DAUBAN ET FAUGÈRE

Des éditions aussi étrangement remaniées et aussi différentes que celles de 1800 et de 1820 étaient faites pour provoquer la critique et même le soupçon. Aussi des polémistes attachés à la tradition jacobine, Villiaumé, Bûchez et Roux en 1838 {Hist. parlem. de la Révol. française) en vinrent-ils h mettre en doute l'authenticité des Mémoires. Proudhon, en 1858, n'hésitait pas à dire : « Les Mémoires qu'on attribue à Mme Roland étant apocryphes... (i) ».

I.a seule réponse péremptoire à ces assertions, c'étaient le dépôt du manuscrit dans une bibliothèque publique et sa publication intégrale.

Mais où était ce manuscrit? J'ai dit que Bosc l'avait rendu à Eudora Roland, soit en 1796, lorsqu'il s'expatria, soit au plus tard en 1798, après son retour. Il demeura ainsi, pendant de longues années, « caché à tous les yeux, dans les archives intimes de la famille » (2). Ces archives paraissent d'ailleurs avoir été jalousement gardées, d'abord par Champagneux, le beau-père d'Eudora Roland; puis, lorsqu'il fut mort en 1807, par son fils aîné, Benoît-Anselme. II semble que ce soit seulement après la mort de celui-ci (en 1844) que Mme Eudora Champagneux soit entrée véritablement en possession du manuscrit des Mémoires de sa mère (3).

(i) De la justice dans la Révolution et dans V Église, t. III, p. 400.

(2) Faugèrb, éd. des Mémoires, introduction, p. iv.

(3) J'ai raconté ailleurs {Lettres de Mme Roland, introduction, p. xiv-xv) comment Mme Eudora Champagneux paraît même avoir ignoré jusqu'à sa mort (18 juillet 1858) l'existence de cet autre dépôt, non moins précieux, contenant 198 lettres de sa mère, 168 let-

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C'est peu de temps après, en 1845, qu'elle le communiqua à M. Faugère. M. Faugère était petit-neveu par alliance de Bosc, avec lequel elle avait renoué en 1822 (après vingtsix ans de rupture). Mais ce n'était pas cette circonstance, c'est la religion qui l'avait mise en relation avec le jeune écrivain. Mme Champagneux, après la mort d'une de ses filles, en 1832, M s'était séparée de ce qu'on appelle le monde et partageait son temps entre les bonnes œuvres, la pratique de la religion, la lecture et la conversation d'un petit nombre d'amis ». (Faugère, Introduction, p. iii-iv.) « Dans ses dernières années, sa vie était partagée entre les pratiques de la religion, les bonnes œuvres et les lectures... » {Ibid., t. II, p. 163.) Sainte-Beuve précise : « Retirée du monde et presque de la vie de famille, cette personne respectable n'aspirait qu'à mener la vie spirituelle sous un régime de plus en plus exact, de moins en moins séculier. L'abbé Combalot, à un moment, était son guide... »> {Nouveaux Lundis, t. VIII, p. 250.) C'est alors, vers 1838 (Faug., I, 18), qu'elle connut M. Faugère et « conçut pour lui une grande estime, d'après la lecture de certaines pages traitant de sujets religieux et tout à fait étrangères à l'histoire de la Révolution »>. (Sainte-Beuve, Ibid., I, 249.)

Je voudrais ne toucher que d'une main discrète à la vie si honorable, mais si intéressante au point de vue psychologique, de la fille des Roland. Des documents précieux, dont je ne dois pas la communication à sa famille, m'en fourniraient en grande partie les moyens. Mais ce n'est pas ici le lieu. Il suffira de noter, le plus souvent d'après M. Faugère lui-même, la préoccupation dominante de Mme Champagneux. Elle souffrait de voir l'éclat du nom de sa mère éclipser, devant l'histoire, la gloire qu'elle croyait due à son père. Ce sentiment apparaît,

très de son père, et d'une foule d'autres documents, qui existe aujourd'hui h la Bibliothèque nationale {Papiers Roland, ms. N. a. f, 6238-6244). Tout fait présumer que ces papiers, après la mort de Benott- Anselme, furent conservés avec le même mystère par Pierre- Léon, le mari d'Eudora, et ne furent connus que par ses enfants, lorsqu'il fut mort en 1864, ^^^ <^'^'' après s^ fernme»

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dès 1822, dans une lettre qu'elle écrivait du Clos, le 24 octobre à Barrière (i) : ... n S'il m'est doux de voir une justice éclatante rendue aux vertus et aux talents extraordinaires de ma mère, j'éprouve un sentiment très douloureux causé par la répartition inégale de cette justice sur les auteurs de mes jours... »

Ce «« sentiment douloureux »• se réveilla plus fort encore lorsque parurent, en 1846, les Girondins de M. de Lamartine. La lecture de ce roman historique, où Roland n'obtenait qu'une dédaigneuse estime, « indigna (2) »> Mme Champagneux; elle écrivit à M. Faugère pour lui dire combien elle souffrait de voir son père ainsi « sacrifié », et c'est alors que le jeune érudit gagna définitivement son cœur et sa confiance en lui offrant d'entreprendre un ouvrage « consacré à faire connaître plus intimement Roland de La Platière, en même temps que la femme supérieure qui ne fut pas tout dans sa destinée, mais qui, en s'unissant à lui, a contribué A donner à son nom un éclat que son seul mérite n'aurait pas produit ». Il s'agissait bien, dit encore ailleurs M. Faugère (3), « d'un travail complet, non seulement sur Mme Roland, mais encore sur son mari... ». C'est alors que Mme Champagneux lui confia tout ce qu'elle avait retrouvé de documents et surtout le manuscrit des

(i) Barrière lui avait demandé des documents pour écrire une histoire des Roland. Dès 1795, Bosc avait projeté d'écrire cette histoire; Champagneux y avait songé aussi vers 1799, et l'on trouve aux Papiers Roland quelques pages de sa première ébauche Mme Champagneux, qui ignorai*- la richesse des dépôts conservés auprès d'elle, ne put rien envoyer à Barrière, et celui-ci, réduit aux quelques papiers que Bosc lui avait remis, reconnaissant d'ailleurs que ces documents, à ce moment-là, n'étaient pas de nature à voir le jour, cédant sans doute aussi à sa paresse habituelle, ne publia rien.

La lettre de Mme Champagneux a été en ma possession. Je l'ai donnée à Mme Taillet, sa petite-fille.

(2) Voir aussi sa lettre au Constitutionnel, du 6 mai 1847.

(3) Toutes les expressions que je vais mettre entre guillemets sont empruntées à M. Faugère et tirées soit de son introduction aux 3/étnoires de Mme Roland, soit de sa brochure <« la Vérité vraie... n (1864).

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Mémoires, que la mort récente du sévère Benoît-Anselme permettait de faire sortir du huis-clos.

M. Faugère eut le manuscrit à sa disposition « pendant près d'une année »>. On pourrait croire qu'il en prit copie... Non! Il se contenta de s'en servir « pour rectifier et compléter en bien des endroits le texte imprimé »> ! L'éditeur de Pascal avait une façon de travailler qui déconcerte un peu. Aussi ne faut-il pas s'étonner que cette collation du manuscrit avec le texte imprimé de Bosc n'ait pas toujours été bien exacte. M. Faugère se proposait d'ailleurs de publier le manuscrit ; Mme Champagneux l'y avait autorisé. « La restitution et la publication exacte des Mémoires devaient être les préliminaires de l'ouvrage dont je n'ai encore terminé que quelques parties », écrivait-il en 1864. On voit qu'il ne se hâtait guère, puisque, dix-huit ans après avoir eu communication du manuscrit, rien encore n'avait paru, ni de son édition des Mémoires, ni de son ouvrage sur les Roland. Il avait d'abord songé à traiter ce sujet dans !e Correspondant (1), et le seul fait de s'être adressé à une Revue catholique pour lui proposer la glorification des Roland explique bien des choses. Ni la dévotion de Mme Champagneux ni la sienne ne lui laissaient la liberté de tout dire, et, d'autre part, il avait trop le respect de l'histoire pour rien cacher sciemment. Dans cet embarras, absorbé d'ailleurs par ses fonctions de sous-directeur aux Affaires étrangères, il continua tout doucement à rassembler des matériaux, les uns que lui faisait passer Mme Champagneux au fur et à mesure qu'elle les retrouvait, d'autres copiés chez M. Barrière, d'autres achetés chez les marchands d'autographes, et notamment chez M. Etienne Charavay, d'autres enfin obtenus par des relations administratives. C'est ainsi qu'il parvint A réunir, pendant plus de quarante ans, la collection que sa veuve a léguée à la Bibliothèque nationale, où clic forme aujourd'hui la deuxième série des Papiers Roland (ms. N. a. fr. 9532-9534). Cette collection,

(l) Voir, dans son introduction aux Mémoires, une lettre de M- Charles Lenoripant du 10 avril 1847.

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d'un choix très inégal, mais renfermant nombre de morceaux de première valeur, représente un vrai service rendu à l'histoire.

Un autre service, plus essentiel encore, c'est d'avoir déterminé Mme Champagneux à léguera l'État le manuscrit des Mémoires. Lorsqu'il le lui rapporta, en octobre 1846 (i), il lui conseilla «« de le déposer dans un établissement français »>, pour qu'il M ne sortît pas de P'rance ». Elle eut un instant la pensée de le donner à la bibliothèque municipale de Lyon (2). Finalement, elle se décida à le léguer à l'État, par un testament daté de 1846, et, aussitôt après sa mort (19 juillet 1858), il fut remis à la Bibliothèque impériale. Il n'y avait pas six mois que Proudhon, ainsi que je l'ai dit plus haut, avait affirmé que ^es Mémoires étaient apocryphes !

Les choses en étaient là lorsque, en mars 1863, un chercheur, passionné pour tout ce qui touchait aux Girondins, M. Charles Vatel, eut la bonne fortune de trouver u traînant à terre, pêlemêle avec des légumes, chez un marchand étalagiste du marché des Batignolles », un petit médaillon représentant une tête d'homme, coiffée et costumée comme au temps de la Révolution. Il l'acheta un franc, l'examina, et découvrit par derrière, entre la peinture et le fond du cadre, un papier plié où un amateur compétent, M. Alfred Sensier, reconnut l'écriture de Mme Roland (3). C'était la Notice sur Buzot, si connue aujourd'hui et si souvent reproduite. Ce portrait était donc, à n'en pas douter, celui de Buzot (4). M. Vatel fit part de sa découverte à la Société des sciences morales de Seine-et-Oise, le 24 avril

(i) La Vérité vraie, p. 3. M. Faugère rectifie ici une erreur de son Introduction, où il avait dit 1S47.

(2) Introduction, p. ix.

(3) Ch. Vatel, Charlotte de Corday et les Girondins, III, 585, 826; — Dauban, Etude sur Mme Roland et son temps, p. 64; — Id., la Vérité sur les Mémoires de Mme Roland, p. 27.

(4) C'est bien probablement ce portrait que Mme Roland s'était fait apporter dans sa prison, this dear picture, «« baignée de ses larmes » (Lettre à Buzot, 6 juillet 1793) ; ce portrait que, quelques jours avant

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1863, et le compte rendu de cette communication parut dans l'Union de Seine-et-Oixe, le 9 mai suivant. Donc, plus de doute sur un point essentiel de la vie de M"'« Roland. Ce n'étaient ni Servan, ni Bancal des Issarts, ni Barbaroux qui avaient touché son cœur et que désignait mainte allusion voilée des Mémoires : c'était Buzot.

Un employé de la Bibliothèque impériale, M. C.-A. Dauban, avait demandé à son administration dès 1858 et obtenu en 1860 l'autorisation de publier le texte authentique et complet du manuscrit des Mémoires, et M. Henri Pion s'était chargé de l'éditer. Mais M. Dauban ne se pressait guère, car il ne faut pas trois ans pour copier et éditer un manuscrit, petit in-8", de 740 pages. Aussi est-il permis de croire que la découverte de M. Vatel vint à propos pour le stimuler, ainsi que son éditeur.

Quoi qu'il en soit, le 5 octobre 1863, on tirait la dernière feuille de l'ouvrage (l). Pourquoi donc n'a-t-il paru qu'en juin 1864? Si on considère qu'il a été publié sans introduction, presque sans notes, sans autres Appendices que le texte du jugement du tribunal révolutionnaire suivi des réflexions de Bosc et de Rioufte (morceaux déjà donnés par les précédents éditeurs), on ne risque pas de se tromper en présumant que M. Dauban voulait faire précéder l'ouvrage d'une introduction sur Mme Roland et qu'il y travaillait. C'est sans doute dans cette pensée que, ayant appris que M. Faugère possédait des documents sur Mme Roland, il alla le voir au ministère des Affaires étrangères pour en demander la communication (2).

sa mort, elle confiait à Mentelle, et qu'elle lui demandait de faire graver un jour. (Lettres XXVIII et XXIX de cette édition.) Comment cette miniature, des mains de Mentelle, était-elle allée échouer chez un marchand de bric-à-brac 'r* On ne peut faire là-dessus que des conjectures. (Voir mon article sur « Jany », Révolution française de janvier et mars 1896.)

(1) Dauban, Réponse à la Vérité vraie, p. 2.

(2) Dauban, la Vérité, p. 4; — Fauoère, la Vérité vraie, p. y.

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M. Faugère la lui refusa, comme c'était son droit, mais sans se décider encore h entreprendre la publication de cette copie des Mémoires qu'il avait faite en 1846. Un autre événement allait venir à bout de ses hésitations :

En janvier 1864, un libraire, M. France, quai Voltaire, 9, publiait un « Catalogue d'un choix de livres et de documents manuscrits sur la Révolution française », dont la vente devait avoir lieu les 12 et 13 février suivant. Ce catalogue, selon l'usage, donnait l'analyse des pièces les plus importantes. Parmi elles figuraient cinq lettres inédites de Mme Roland à Buzot, de juin, juillet et août 1793. On sait ce que contiennent ces lettres, et combien elles confirmaient la découverte faite par M. Vatel un an auparavant. Les noms de Mme Roland et de Buzot étaient désormais inséparables devant l'histoire (1).

Une telle annonce ne pouvait passer inaperçue. Divers journaux la signalèrent, entre autres le Monde illustré. Les descendants de Mme Roland, qui auraient voulu alors, comme avant eux Bosc et Champagneux, ensevelir dans le silence le secret de leur aïeule (comme si le dépôt du manuscrit, fait par eux six ans auparavant à la Bibliothèque, n'était pas déjà une révélation !)'s'en émurent, et la fille aînée d'Eudora Champagneux, Mme Chaley, fixée à Rosières, en Dauphiné, écrivit à M. Faugère, resté l'ami de la famille, en le priant m de faire son possible pour empêcher la publicité des lettres en ques-, tion » (2).

M. Faugère était d'ailleurs déjà au courant. Ogé Barbaroux (le fils du Girondin, devenu sénateur du second Empire) et M. Miller, membre de l'Institut, bibliothécaire de la Chambre des députés, lui avaient communiqué le catalogue de M. France et il se préparait à donner commission à son libraire lorsque la lettre de Mme Chaley lui parvint. Il s'agissait cette fois, non

(i) Voir Vatel, II, 137, 416, 421, 431, 446; III, 516, 557. M. Vatel a, dans des discussions interminables, fatigantes, mais fortement documentées et absolument concluantes, reconstitué l'histoire de la conservation et de la transmission de ces documents.

(2) La Vérité vraie, p. 9 et suiv.

cxx MÉMOIRES DE MADAME ROLAND

plus d'aborder les enchères, mais de les empêcher. Il conféra d'abord avec Ogé Barbaroux, ancien ami de Bosc et de Mme Champagneux. Puis il chargea un avocat de ses amis,

M. T , d'examiner le cas avec M. Nogent-Saint-Laurens

et un autre membre du barreau, qui conclurent qu'une instance judiciaire en restitution des lettres aurait peu de chance de succès, « mais que l'on réussirait peut-être en demandant qu'elles fussent brûlées dans la Chambre du Conseil »!

M. Faugère eut du moins le mérite d'écarter cette étrange suggestion, et, préférant traiter à l'amiable, se présenta chez M. France le lo février. Il proposa une vente amiable et peutêtre, pour l'obtenir, fit-il entrevoir la possibilité d'un procès. En fin de compte, le libraire repoussa la vente de gré à gré et répondit « que les enchères étaient libres ».

Mais le lendemain, ii février, M. Dauban, se présentant à son tour chez M. France au nom de M. Pion, trouva le libraire inquiet de la visite de M. Faugère, et, profitant à son tour de ces craintes, le détermina à céder ces lettres « pour un bon prix M à M. Pion qui, pour se couvrir, les revendit immédiatement à la Bibliothèque impériale en se réservant le droit d'en prendre copie. C'est là que M. Faugère les lut quelques jours après (i).

Il n'était plus possible à M. Faugère d'ajourner plus longtemps : depuis mai 1863, la découverte du portrait et de la Notice de Buzot avait révélé le secret de Mme Roland ; depuis décembre, il savait que M. Dauban préparait la publication du manuscrit intégral des Mémoires; depuis le 11 février, il avait la certitude que les lettres à Buzot allaient tomber dans le domaine public. Il ne lui restait plus, pour tenir le mandat qu'il avait reçu de Mme Champagneux, qu'à donner lui-même son édition si longtemps attendue. « C'est le 14 février [1864] — on remarquera l'enchaînement des dates, — qu'il fut, pour la première fois, question des Mémoires de Mme Roland entre M. Hachette et moi, à l'occasion du bruit que faisait la vente

(1) La Vérité vraie, passim.

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des lettres à Buzot. Peu de jours après, ma publication fut décidée et l'impresssion commencée. Il était évident que c'était le moment, ou jamais, de donner suite au projet que j'avais depuis longtemps de publier les J/éwioiV^j et que des occupations plus urgentes m'avaient fait ajourner » (i). L'aveu est net : sans l'affaire des lettres à Buzot, M. Faugère aurait continué toute sa vie à préparer et son édition et son ouvrage sur les Roland.

Il s'agissait de savoir qui arriverait le premier. M. Dauban aurait dû être prêt, puisque la dernière feuille de son édition avait été tirée en octobre 1863. Mais il travaillait à faire son introduction. C'est alors, sans doute, qu'il eut l'idée de mettre à profit la précieuse acquisition de son éditeur et de faire, au lieu d'une notice préliminaire aux Mémoires, un volume distinct où les lettres à Buzot accompagneraient cette notice. C'est de cette conception improvisée que sortit le volume intitulé : Étude sur Mme Roland et son temps, Paris, Henri Pion, 1 vol. in-8°. Ce qui le prouve, c'est que l'ouvrage se compose de deux parties bien distinctes : la première, qui est en effet une longue Étude et qui remplit presque tout le volume, est paginée en chiffres romains, comme le serait une introduction ; la seconde, paginée en chiffres arabes, ne renferme que les lettres à Buzot — avec quelques commentaires. M. Dauban nous apprend d'ailleurs lui-même que la première feuille de V Étude est datée du 2 avril 1864. En juin, les deux volumes parurent, à quelques jours d'intervalle : d'abord, l'Étude; puis, le 15 juin, les Mémoires. II ne purent d'ailleurs, au début, être achetés séparément (2).

La hâte de M. Dauban explique en partie les erreurs et les confusions singulières dont fourmille son Étude. Je n'ai pas à les relever ici, où je ne m'occupe que des Mémoires. Je dois remarquer toutefois, au sujet des Mémoires, que, pour établir son texte, il eut recours à un singulier procédé : au lieu de faire une copie exacte et complète du manuscrit dont il avait

(i) La Vérité vraie , p. 39.

(2) La Vérité, p. 7 ; — Réponse à la Vérité vraie, p. 5.

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la pleine disposition, il se contenta d'y copier les passages supprimés par Bosc et imprima le reste sur l'édition de 1795. M. Faugère l'a surabondamment démontré (i).

M. Faugère, qui ne s'était mis à l'œuvre qu'au milieu de février 1864, et qui, en général, travaillait plus sérieusement que M. Dauban, se vit donc devancé par lui de quelques semaines. Mais il prit soin, en voyant paraître l'édition de son concurrent, de faire annoncer (Courrier du Dimanche, 19 juin; La France, 21 juin) que son édition, « la seule complète », allait paraître chez M. Hachette « dans deux ou trois jours »>. Sur quoi M. Pion de protester aussitôt, dans une lettre à la France, contre l'assertion que son édition était incomplète et inexacte (2).

Finalement, l'édition de M. Faugère parut, dans la seconde quinzaine de juillet 1864. Sainte-Beuve qui avait consacré deux de ses Lundis (4 et 11 juillet) à la publication de M. Dauban, en donna un troisième (i8 juillet) pour celle de M. F'augère.

Alors commença une petite guerre, d'abord d'articles de journaux, puis de brochures ; aux premiers jours d'octobre, M, Dauban lança : La vérité sur Mme Roland et sur les deux éditions de ses Mémoires publiées slfnultanément (in-8», 36 p.). M. Faugère riposta (20-26 octobre) par : La vérité vraie ou lettre à M. T..., avocat à la cour impériale de Paris, à propos d'un écrit récemment publié à la librairie de M. Pion (in-8», 48 p.). M. Dauban répliqua à son tour par la Réponse à la Vérité vraie sur la publication des Mémoires de Mme Roland par M. P. Faugère (in-8», 8. p.).

De cette polémique, d'ailleurs regrettable, ressort — outre un certain nombre de circonstances que j'ai utilisées plus haut — un fait bien singtilier : c'est que M. Faugère avait eu la faiblesse, pour ne pas affliger « la délicatesse ou les scrupules »

(1) La Vi'rité vraif, p. 15-23. On a vu d'ailleurs que M. Faugère avait eu l'imprudeiice de faire de même, pendant cette année 1845- 1846 où il avait eu le manuscrit entre les mains,

(2) La Vhitè, p. 8 ef 9

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de la famille de Mme Roland, de faire tirer à part, pour elle, des exemplaires d'où il avait retranché les pages les plus scabreuses (les deux scènes de l'atelier et le passage sur la puberté), et que la librairie Hachette, de son côté, avait fait tirer <« pour son propre usage » un certain nombre d'exemplaires ainsi expurgés (i).

En somme, les deux éditions livrées au public avaient l'une et l'autre le mérite de donner pour la première fois le texte intégral du manuscrit — du moins tel qu'on le connaissait alors, c'est-à-dire du manuscrit 13736 (2).

Mais chacune d'elles présentait de graves défauts :

M. Dauban, d'esprit plus libre que M. Faugère (et cela importait pour parler de Roland et de la Révolution), était mal préparé pour ce travail : les négligences, les confusions, les erreurs surabondent, tant dans le volume des Mémoires que pour l'Étude qui en est comme l'introduction, et qu'il avoue lui-même avoir écrite en trois mois. Je ne m'attarderai pas à les relever; cette chasse aux errata serait fastidieuse pour le lecteur. Il suffit de le prévenir qu'aucun des faits énoncés par M. Dauban ne doit être accepté qu'après vérification.

L'ordre de classement des « cahiers » est véritablement défectueux. M. Dauban s'était cependant proposé de suivre « l'ordre chronologique de leur rédaction » sans se préoccuper d'éviter les redites, « parce que, si les Métnoires de Mme Roland renferment des appréciations et des documents précieux pour l'histoire de la Révolution, c'est moins la Révolution qu'on cherchera dans ses écrits que Marie Phlipon elle-même ». Par application de ce principe, il donne d'abord les Mémoires particuliers, commencés le 9 août 1793, avant les Notices historiques qui datent des premiers jours de juin. Si cette interversion, que Champagneux s'était déjà permise, peut s'expliquer par la raison qui vient d'être alléguée, que dire du classement

(1) La Vérité, p. 33; — La Vérité vraie, p. 38, 46.

(2) Et sauf les nombreuses fautes de détail résultant de la méthode vicieuse de transcription que j'ai signalée chez M. Dauban comme chez M. Faugère.

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des morceaux qui suivent, où la Seconde Arrestation, commencée le 20 août, vient avant les Portraits et Anecdotes, commencés le 8 ! Et que devient alors <« l'ordre chronologique de la rédaction » ? La même confusion règne dans la suite des autres morceaux.

M. Faugère travaillait moins vite que M. Dauban, je l'ai déjà dit, et avait sur lui l'avantage de mieux posséder un sujet dont il s'occupait depuis dix-huit ans et sur lequel il avait recueilli des documents originaux d'une grande importance. Il en a donné quelques-uns — mais beaucoup moins qu'il n'en avait — soit dans les notes, soit dans les Appendices de son édition. Les erreurs de faits et de dates sont moins nombreuses et moins graves que chez M. Dauban, mais il y en a encore trop, et quelques-unes peu excusables.

Déjà Sainte-Beuve, dans ses articles de 1864, s'impatientait de ce que ni l'un ni l'autre des deux éditeurs n'eût pu donner la date exacte du jugement et de l'exécution de Mme Roland, que M. Faugère plaçait au 10 novembre (et qui sont du 8). Sans beaucoup chercher, je relèverais aisément vingt à trente de ces méprises. Mais à quoi bon ?

Quant aux 34 Appendices donnés à la fin des deux volumes, beaucoup étaient inutiles en ce que les uns se rapportent à l'histoire générale de la Révolution et que les autres n'étaient nullement inédits. La moitié à peine porte sur des pièces publiées pour la première fois.

Pour le classement, M. Faugère est revenu en général à l'ordre du manuscrit et de l'édition de 1795, le moins éloigné en somme du véritable ordre chronologique. Il a mis tout d'abord les Notices historiques, et, aussitôt après, les morceaux écrits pour suppléer à leur perte. Mais, dans la suite, il a dérogé plusieurs fois, et sans motif apparent, à cette règle. Pour n'en citer qu'un exemple, on ne sait pas pourquoi, après les Mémoires particuliers, il a interverti les deux morceaux qui les complètent, donnant les Notes après V Aperçu, tandis que c'est tout le contraire dans le manuscrit, dans l'édition de 1795 et dans la suite des idées.

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Le tort le plus grave de cette édition, c'est qu'elle laisse l'impression d'une tentative indirecte pour altérer la figure de Mme Roland. Je ne parle pas seulement des exemplaires tirés à l'usage de la famille. Mais dans l'édition donnée au public, M. Dauban a relevé une addition bien curieuse. Là où Mme Roland, à la fin du Premier Ministère, avait écrit : M Fausseté, faiblesse, hypocrisie, tels sont les caractères du prêtre », M. Faugère, scandalisé, introduit un correctif, par un mot mis entre crochets sans crier gare « du [mauvais] prêtre ». Mais c'est surtout dans certaines pages de V Introduction que cette préoccupation apparaît. Le pieux ami de Mme Champagneux nous montre une Madame Roland chrétienne.

En somme, grâce à AL Dauban et à M. Faugère, le public possédait, en 1864, deux éd\i\oi\s des Mémoires, avec leur texte suffisamment exact et complet, surtout à la condition de les corriger l'un par l'autre, et ce texte, complété par les lettres à Buzot publiées en même temps par M. Dauban, révélait le secret cherché pendant soixante-dix ans, le nom de l'homme aimé par Mme Roland dans la dernière année de sa vie. C'est à la décision montrée par M. Dauban que ce résultat était dû. S'il n'eût pas fait acheter par M. Pion les lettres à Buzot, si M. Faugère eût réussi dans ses pourparlers avec M. France, pour combien de temps encore ce secret aurait-il été ravi à l'histoire? C'est pour le garder que Bosc et Champagneux avaient tronqué leurs éditions; que Barrière, héritier des papiers de Bosc, probablement sous la promesse d'observer le silence le plus longtemps possible, ajournait sans cesse l'œuvre qu'il en devait tirer; que M. Faugère, après s'être mis au travail dès 1846, procrastinait lui aussi, sentant également l'impossibilité, lui confident de Mme Champagneux, et de parler et de se taire. Et voilà aussi pourquoi, après les révélations de 1864, ni Barrière, ni Faugère ne firent paraître le livre que chacun d'eux projetait : leurs documents n'avaient plus qu'une valeur d'éclaircissements complémentaires. Barrière continua à se taire (ses soixarite-dix-huit ans y étaient bien aussi pour

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quelque chose) et Faugère s'était contenté de tirer, tant de son propre dossier que des communications obtenues de Barrière, diverses notes, d'ailleurs intéressantes, éparses dans son édition.

II semblait donc que, les éditions de Dauban et de Faugère étant à peu près suffisantes (du moins pour le texte), il n'y avait qu'à attendre qu'elles fussent épuisées pour en donner une nouvelle édition plus soigneusement collationnée et accompagnée de notes plus exactes, lorsqu'une nouvelle source, moins riche, mais précieuse encore, vint à se révéler.

M. Barrière était mort le 20 août 1868, à quatre-vingt-deux ans, sans avoir mis à exécution ce projet de publication dont j'ai parlé plusieurs fois. Les papiers qu'il possédait restèrent aux mains de sa femme. Lorsqu'elle mourut à son tour, plus de vingt ans après, un de ses frères, vieillard de quatre-vingtquatre ans, qui habitait Orléans, pria une femme de lettres distinguée, Mlle Clarisse Bader, de faire sur elle une notice nécrologique, et lui envoya à cet effet les papiers laissés par sa sœur. Mlle Bader, en les examinant, y trouva dix lettres qu'elle reconnut être de Mme Roland (i), et, intéressée par cette découverte inattendue, demanda aussitôt s'il n'y avait pas d'autres documents. Elle reçut alors deux autres envois.

Le premier contenait des billets de Bosc. Sur l'enveloppe, M. Barrière avait écrit : « Notes de la main de M. Bosc, à mettre en tête de V Introduction aux Morceaux inédits. »

L'autre renfermait 13 folios manuscrits, de l'écriture de Mme Roland, à savoir un cahier intitulé Brissot (5 fol.), un autre intitulé Danton (7 fol.), et un dernier feuillet détaché.

Mlle Bader tira de ces documents deux articles pour le

(1) C'étaient les lettres à Jany. On les trouvera à la fin de ce volume, d'après des copies que M. Barrière, dès 1866, avait données A M. Faugère. Quant aux originaux, ils ont été vendus par la maison Et. Charavay en 1892.

ÉTUDE CRITIQUE

Correspondant (25 juin et 10 juillet 1892). L'éveil fut ainsi donné. Les billets de Bosc à Barrière furent acquis par la maison Etienne Charavay ; les 13 folios du second dossier par la Bibliothèque nationale, qui en constitua le nis. n. A. fr. 4697.

Et maintenant, peut-on garder l'espérance de retrouver un jour ces autres cahiers de « Confessions » intimes que Mme Roland, en octobre 1793, envoyait à Mentelle avec mission de les publier un jour? J'ai déjà dit que je ne l'espère pas. Ils ont dû être détruits, sans que je puisse dire par qui, ni à quelle époque.

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