‹ MémoiresChapitre 14 sur 22 · SOURCES MANUSCRITES · texte numérisé non relu

SOURCES MANUSCRITES

Bibliothèque nationale. Ms., n. A. fr. n°' 6238-6244, Papiers Roland, reliés en 7 volumes (i" série).

[Legs de Mme Chaley, petite-fille des Roland.]

Ibid. Ms., n. A. fr., n" 9532-9534, Papiers Roland, reliés en trois volumes [2' série].

[Legs de Mme Faugère.]

Ibid. Manuscrit autographe des Mémoires de Mme Roland. M«. fr. 13736.

Ibid. Lettres autographes de Mme Roland à Buzot. Ms., n. A. fr. 1730.

Ibid. Supplément Janv, cahiers Brissot, Danton, etc. Ms., n. A. fr. 4697.

[C'est par erreur que le catalogue de la Bibliothèque dit Jarry.^

— Archives municipales de Villefranche (Rhône).

— Archives du Muséum d'histoire naturelle de Paris.

— Collection particulière de M. Alexandre Beljame.

— Collection Alfred Morrisson (en Angleterre).

§ 3. ouvrages divers

Je donne ici, pour la commodité du lecteur, les titres complets des ouvrages qui, cités plusieurs fois, ont dû l'être souvent d'une façon plus ou moins abrégée.

Aui-ARD (A.), Recueil des actes du comité de Salut public. — Paris, Impr. nat., 1889-1903, 15 gr. vol. in-8'' parus.

Id. La Société des Jacobins, recueil de documents pour l'histoire de la Société des Jacobins de Paris. — Paris, Jouaust, 1889-1896, 6 vol. in 8°.

Id. Études et leçons sur la Révolution française, i", 2* et 3* séries. — Paris, Alcan, 1893, 1898, 1902, 3 vol. in-12.

Id. Histoire politique de la Révolution française. — Paris, Colin, 1901, I vol. in-8°.

Bader (Clarisse) , Mme Roland d'après des lettres et des manuscrits inédits; dans le Correspondant des 25 juin et 10 juillet 1892.

[Bailleul], Almanach des biearreries humaines. — Paris, Bailleul, an V (1796), pet. in-12. — Nouvelle édition, par M. Au lard. Paris, 1889, in-12.

Barbier, Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes. — 2' édition, Paris, 1822, 4 vol. in-8".

Barrière (F.), éditeur des Mémoires en 1820. Voir | i.

Beaulieu (C.-F.), Essais historiques sur les causes et les effets de la Révolution de France. — Paris, 1801-1803, 6 vol. 10-8°.

Bellier de la Chavignerie, Dictionnaire général des artistes de l'école française. — Paris, 1882-1885, 2 vol. gr. 111-8°.

Beugnot (Mémoires Ae). — 3» édition, Dentu, 1889, i vol. in-8°.

Biographie universelle et portative des contemporains, publiée sous la direction de MM. Rabbe, Vielh de Boisjolin et Sainte-Preuve. — Paris, Levrault, 1834, 5 vol. in-8''.

Brissot (Mémoires de). — Éd. de Montrol, 1830, 4 vol. in-8°.

Bûchez et Roux, Histoire parlementaire de la Révolution française. — Paris, 1834- 1838, 40 vol. in-8''.

Bulletins des autorités constituées réunies à Caen (juin et juillet ï 793)1 réédités par un bibliophile normand. — Paris et Caen, 1875, in-8».

BuzoT (Mémoires de), publiés par M. Guadet. — Paris, 1823, I vol. in-S».

Campardon (E.), le Tribunal révolutionnaire de Paris. — Paris, Pion, 1866, 2 vol. in-8».

Catalogue d'une importante collection de documents autographes et historiques sur la Révolution française. — Paris, Charavay, 1862, in-8'.

Champagneux (L.-A.), éditeur des Mémoires en 1800. Voir § i.

Charavay (Et.), les Assemblées électorales de Paris. — Paris, 1890, 1894, 2 vol. in-8*.

Conseil de commerce et bureaux de commerce (1720-1791). — Paris, Imprimerie nationale, 1900, i vol. in-4".

Dauban (C), éditeur des Mémoires en 1864. Voir § i.

Id. La Vérité sur Mme Roland. — Paris, Pion, 1864.

Id. Réponse à la Vérité vraie. — Paris, Pion, 1864.

Id. Étude sur Mme Roland et son temps. — Paris, Pion, 1864, I vol. in-8*.

Id. Mémoires de Butot, Petion et Barbaroux. — Paris, Pion, 1867, I vol. in-8».

Id. Les Prisons de Paris sous la Révolution. — Paris, Pion, 1870, ln-8».

Id La Démagogie en 1793 à Paris. — Paris, Pion, 1868, in-8».

INDEX BIBLIOGRAPHIQUE cxxxiii

Dauban, Paris en 17Ç4 et 1795. — Paris, Pion, 1869, in-8'.

Delécluze (E.-F.), Louis David, son école et son temps. — Paris, Didier, 1863, i vol. in-12.

Desmoulins (Camille), Œuvres, éd. Claretie. — Paris, Charpentier, 1874, 2 vol. in-12.

Dictionnaire des Jacobins vivants. — Hambourg, 1799, i ▼ol. in-12.

Dictionnaire des parlementaires français, publié sous la direction de MM. Adolphe Robert, Edgard Bourloton et Gaston Cougny. — Paris, Bourloton, 1891, 5 vol. in-8*.

Dictionnaire des manufactures. Voir Roland oe la Platière.

Diurnal de la Révolution française pour F année i797- — Paris, 1796, I vol. in-i8.

DuvERGiER (J.-B.), Collection complète des lois, décrets, ordonnances, etc., de 1788 à 1824. — Paris, 1825-1828, 24 vol. in-8*.

Faugère (P.), éditeur des Mémoires en 1864. Voir § i.

Id. La Vérité vraie sur la publication des Mémoires de Mme Roland. — Paris, Hachette, 1864.

Finsler (G.), Lavatersbemiehungen eu Paris in den Revolutionsjahren 1789-1795. — Zurich, 1895.

(Contient des lettres échangées entre Lavater et les Roland.)

GiRARDOT (Baron de). Les minisires de la République française, Roland et Mme Roland. — Paris, Guillaumin, 1860, i vol. in-8''.

GuADET (J.), Les Girondins, nouvelle édition. — Paris, Perrin, 1889, I vol. pet. in-8'.

Id. Voir BuzoT {Mémoires de).

GuiFFREV (I.), Les Conventionnels. — Paris, Société de l'histoire de la Révolution, 1889, in-8«.

Guillaume (J.), Procès-verbaux du comité d'instruction publique de la Convention. — Paris, Imprimerie nationale, 1891-1903, 5 vol. gr. in-8".

(Collection des documents inédits sur l'histoire de France.)

E. Hamel, Histoire de Robespierre. — Paris, 1865-1867, 3 vol. in-S".

Hatin (E.), Bibliographie historique et critique de la presse périodique française. — Paris, Didot, 1866, in-S".

A. Jal, Dictionnaire critique de biographie et d'histoire. — 2* édition, Paris, Pion, 1872, in-4".

cxxxiv MÉMOIRES DE MADAME ROLAND

La Revellière-Lépeaux (Mémoires de). — Paris, Hetzel, 1873, 3 voL in-8*».

(L'édition publique est de 1895, mais il n'y a que la date de changée.)

LouvKT DE CouvRAY (Mémoires de), éd. Aulard. — Paris, 1889, 2 vol, in-i6.

Masson (Fr.), Le Département des affaires étrangères pendant la Révolution. — Paris, Pion, 1877, in-8''.

Meillan {Mémoires de) . — Paris, Baudouin frères, 1823, in-8''. (Collection des Mémoires relatifs à la Révolution française.)

Moniteur {le). Je cite toujours d'après la réimpression. Mortimer-Ternaux, Histoire de la Terreur. — Paris, Michel Lévy, 1862-1881, 8 vol. in-8°.

Musée des Archives nationales, documents originaux de l'histoire de France exposés dans l'hôtel Soubise. — Paris, Pion, 1872, i vol. in-4*.

Papiers inédits trouvés chez Robespierre, Saint-Just, Payan, etc., supprimés ou omis par Courtois, précédés du Rapport de ce député à la Convention, etc. — Paris, Baudouin frères, 1828, 3 vol. in-8"'.

(Collection des Mémoires relatifs à la Révolution française.)

P. V. C. Abréviation du titre suivant.

Procès-verbal de la Convention nationale, 1792-an IV, 74 vol, in-8».

Quérard (J.-M.), La France littéraire. — Paris, Didot, 1827-1842, 10 vol. in-8°.

Rabbe. Voir Biographie, etc.

Rey (Auguste), Le Naturaliste Base, un Girondin herborisant. — Paris, 1901, in-8''.

RioUFFE, Mémoires d'un détenu. — Paris, 1795, in-8''.

J.-M. Roland de la PLATiàRE, Dictionnaire des manufactures, arts et métiers, dans Y Encyclopédie méthodique de Panckoucke. — Paris et Liège, 3 vol. in-4'', 1784, 1785, 1792.

ScHMiDT (Ad.), Tableaux de la Révolution française. — Leipzig, 1867-1871, 4 vol. in-8».

Stern (A.), La Vit dt Mirabeau. — Paris, Bouillon, 1895, 2 vol. in-8».

TouRNiux (Maurice), Procès-verbaux de la Commune de Paris

INDEX BIBLIOGRAPHIQUE cxxxv

(lo août 1792-1" juin 1793). — Paris, Société de l'Histoire de la Révolution, 1894, i vol. in-S".

TouRNEUX, Bibliographie de V histoire de Paris pendant la Révolution française. — Paris, Champion, 1890-1902, 3 vol. in-4'' parus.

TuETEV (A)., Répertoire général des sources manuscrites de l'histoire de Paris pendant la Révolution française. — Imprimerie nouvelle, 1890-1904, 5 vol. gr. in-8' parus.

Vatel (C), Charlotte de Corday et les Girondins. — Paris, Pion, 1864-1872, I vol. in-8° en 3 parties.

Id. Vergniaud. — Paris, 1873. 2 vol. in-8'.

Vallon (H ), Histoire du tribunal révolutionnaire de Paris. — Paris, Hachette, 1880-1882, 6 vol. in-8«.

ViLLiERS DU Terrage (Baron de). Les Dernières Années de la Louisiane française. — Paris, 1903, I vol. in-8'.

Wahl (M.), Les Premières Années de la Révolution à Lyon. — Paris, Colin, 1894, in-S».

Williams (Héléna-Maria), Lettres sur les événements qui se sont passés en France depuis le 31 mai 1793 jusqu'au 10 thermidor. — Paris, s. d., i vol. in-i2.

Id. Souvenirs de la Révolution française. — Paris, 1827, i vol. in-8».

(D'après un médaillon de David d'Angers)

DE

MADAME ROLAND

NOTICES HISTORIQ.UES

A la prison de l'Abbaye, juin 1793 (1" cahier). Aujourd'hui sur le trûne, et demain dans les fers(i).

C'est le sort de la vertu dans les temps de révolutions. Après les premiers mouvements d'un peuple lassé des abus dont il était vexé, les hommes sages qui l'ont éclairé sur ses droits, ou qui l'ont aidé à les reconquérir, sont appelés dans les places ; mais ils ne peuvent les occuper longtemps, car les ambitieux, ardents à profiter des circonstances, parviennent bientôt, en flattant le peuple, à l'égarer et l'indisposer contre ses véritables défenseurs, afin de se rendre eux-mêmes puissants et considérés. Telle a dû être la marche des choses, notamment depuis le 10 août. Peut-être un jour les reprendrai-je de plus loin, pour tracer ce que ma situation m'a donné la faculté de connaître; je n'ai pour objet en ce moment

(i) A peine entrée à l'Abbaye, Mme Roland écrivit à un ami (Bosc) un billet commençant par la même épigraphe. On le trouvera aux Lettres de prison imprimées à la fin de cet ouvrage.

que de consigner sur le papier les circonstances de mon arrestation ; c'est l'espèce d'amusement du solitaire qui dépeint ce qui lui est propre et exprime ce qu'il sent.

La retraite de Roland (i) n'avait point apaisé ses ennemis. Il avait quitté le ministère malgré ses résolutions d'y conjurer l'orage et braver tous les dangers, parce que l'état du Conseil bien développé, parce que sa faiblesse, toujours croissante et singulièrement caractérisée vers le milieu de janvier, ne lui présentaient plus la perspective que de fautes et de sottises dont il faudrait partager la honte ; il ne pouvait même obtenir de faire consigner sur le registre des délibérations son opinion ou ses motifs lorsqu'ils étaient contraires aux décisions de la majorité.

Aussi, à dater du jour de ce pitoyable arrêté, relatif à la pièce de VA mi des lois (2), qu'il ne voulut point

(i) La lettre de démission de Roland, adressée au président de la Convention, est du 22 janvier 1793. Le texte autographe est aux Papiers Roland, ms. 6243, f"' 181-191. Cette longue lettre, qui est un véhément réquisitoire contre le parti jacobin et surtout contre la Commune de Paris, et qui commence ainsi : « Je viens offrir à la Convention mes comptes, ma personne, et lui donner ma démission... « est tout entière de la main de Mme Roland, avec des ratures, surcharges et renvois de la main du ministre.

C'est le lendemain, 23 janvier, que la Convention, présidée par Vergniaud, entendit la lecture de cette lettre et décréta qu'elle serait imprimée et envoyée aux quatre-vingt-quatre départements.

F'ubliée au Moniteur, t. XV, p. 273 (réimpression), elle a été aussi imprimée in extenso par M. de Gikakuot, Les Ministres de la République française, Roland et Madame Roland, F'aris, Guillaùmin, 1860, in-8", p. 200.

(2) VAmi des lois, de Jean-Louis Lav.\, avait été représenté pour la première fois le 2 janvier 1793 au Théâtre de la Nation (ThéAtre- Français, à la place de l'Odéon actuel). La Commune de Paris, jugeant la pièce contre-révolutionnaire, en avait interdit la représentation dès le II. Le 14, pour mieux assurer sa volonté, elle prit un arrêté ordonnant la fermeture de tous les spectacles pour ce jour-là. La Con-

signer, parce que la seconde partie en était au moins ridicule, il ne signa plus aucune délibération du Conseil. C'était le 15 de janvier. La Convention ne lui offrait rien d'encourageant ; son nom seul y était devenu un sujet de trouble et de divisions; il n'était plus permis de l'y prononcer sans rumeur; lorsqu'un membre voulait répondre aux inculpations odieuses, gratuitement faites au ministre, il était traité de factieux et condamné au silence. Cependant Pache (i) accumulait dans le département de la Guerre toutes les fautes que sa faiblesse et son dévouement aux Jacobins laissaient commettre à l'ineptie ou à la perfidie, à l'audace de ses agents; et la Convention ne pouvait congédier Pache ^ car dès qu'il s'élevait une voix contre lui, les aboveurs rétorquaient de Roland. Ainsi, la prolongation de sa lutte courageuse dans le ministère ne pouvait plus arrêter les fautes du Conseil, et elle ajoutait aux motifs de désordre dans la Convention. Il donna donc sa démission. La preuve qu'elle était nécessaire, c'est que la saine partie du Corps législatif, toute pénétrée qu'elle fût des vertus et des talents du ministre calomnié, n'osa pas faire la moindre observation à cet égard. Ce fut sans contredit une faiblesse ; elle avait besoin d'un homme juste et

vention, saisie d'une protestation, renvoya l'affaire au Conseil exécutif provisoire, qui arrêta « que les spectacles continueraient d'être ouverts », mais en enjoignant « au nom de la paix publique » aux directeurs des différents théâtres d'éviter la représentation des p èces qui pourraient occasionner des troubles (14 janvier, Aul.\rd, Sa/w/ public). C'était donner gain de cause à la Commune.

(i) Jean-Nicolas Pache (1746-1823), ministre de la Guerre du 18 octobre 1792 au 2 février 1793, puis maire de Paris du 14 février 1793 au 10 mai 1794. Mme Roland, avant son mariage, l'avait connu chez son ami Gibert, et c'est Gibert qui, en 1792, devenu administrateur des postes, ramena Pache chez Roland, qui le poussa au ministère. Voir plus loin Portraits et anecdotes et Mémoires particuliers, 7' cahier.

ferme au ministère de l'Intérieur; c'était le meilleur appui qu'elle pût se conserver, et il fallait en le perdant qu'elle subît le joug des exagérés qui cherchaient à élever et soutenir une autorité rivale de la représentation nationale.

Roland maintenait (i) une commune usurpatrice ; Roland imprimait à tous les corps administratifs un mouvement uniforme, harmonique et régulier; il veillait à l'approvisionnement de la grande famille; il avait su rétablir la paix dans tous les départements ; il y inspirait cet ordre qui naît de la justice, cette confiance qu'entretiennent une administration active, une correspondance affectueuse et la communication des lumières. Il aurait donc fallu soutenir Roland; mais puisque la faiblesse en ôtait la faculté, lui qui connaissait bien cette faiblesse n'avait plus qu'à se retirer.

Le timide Garât (2), aimable homme de société, homme de lettres médiocre et détestable administrateur; Garât, dont le choix pour le ministère de la Justice prouvait la disette de sujets capables, disette dont on ne se fait pas une idée, et que connaîtront seuls ceux qui occupant de grandes places ont à chercher des coopérateurs ; Garât n'eut même pas l'esprit de rester dans le département oii il y a le moins à faire (3), où sa pauvre santé, sa paresse naturelle et ses difficultés pour le travail devaient être moins sensibles ; il passe à V Intérieur, sans aucune

(1) Il y a bien maintenait au ms. C'est évidemment un néologisme, dans le sens de contenir.

(2) Dominique-Joseph Garât, ministre de la Justice du 9 octobre 1792 au 19 mars 1793, passa alors au ministère de l'Intérieur dont il faisait d'yilleurs l'intérim depuis la retraite de Roland (23 janvier), et donna sa démission le 15 août suivant.

(3) Cf. plus loin, p. 98 : « Danton se trouvait [août 1792] au département qui donne le moins à faire [la Justice]. i>

des connaissances qu'exioe ce département, non seulement dans la partie politique, mais relativement au commerce, aux arts, et à une foule de détails administratifs; il va remplacer, avec son ignorance et son allure paresseuse, l'homme le plus actif de la République et le mieux versé dans les connaissances de ce genre. Bientôt le relâchement de la machine produisit la dislocation de ses parties et prouva la faiblesse du régulateur; les départements s'agitèrent; la disette se fit sentir; la guerre civile s'alluma dans la Vendée; les autorités de Paris anticipèrent ; les Jacobins prirent les rênes du gouvernement; le mannequin Pache, renvoyé du ministère qu'il avait désorganisé, fut porté par la cabale à la Mairie, où sa complaisance était nécessaire, et remplacé au Conseil par l'idiot Bouchotte(i), aussi complaisant et plus sot que lui.

Roland avait porté un coup terrible à ses adversaires en publiant, lors de sa retraite, des comptes tels qu'aucun ministre n'en avait encore fourni (2). Les examiner et les sanctionner par un rapport était une justice qu'il devait solliciter vainement , car c'eût été reconnaître la fausseté des calomnies répandues contre lui, l'infamie de ses détracteurs, et la faiblesse de la Convention qui n'avait osé le défendre.

(i) Bouchotte, nommé ministre de la Guerre par la Convention, le 4 avril 1793, avait remplacé non pas Pache, mais Beurnonville, qui avait succédé à Pache le 4 février, et que Dumouriez avait livré aux Autrichiens le i'^ avril.

(2) Roland avait fait afficher en placard un compte détaillé de l'emploi des 100,000 livres mises à sa disposition par le décret du 18 août 1792 sur la proposition de Lasource, pour développer « l'esprit public ». Barrière a reproduit ce compte au tome II, p. 429-436, de son édition des Mémoires. Je ne connais pas d'autres comptes imprimés par Roland.

Il fallait continuer de l'injurier sans en venir à la preuve, ébranler, obscurcir, égarer l'opinion publique à son sujet au point de pouvoir le perdre impunément, et se défaire ainsi d'un incommode témoin de tant d'horreurs qu'il faut ensevelir ou justifier pour conserver à leurs auteurs l'argent et l'autorité qu'elles leur ont acquis. Roland eut beau prier, publier, écrire sept fois en quatre mois à la Convention pour demander l'examen et le rapport de sa conduite administrative (i), les Jacobins continuèrent de faire crier par leurs affidés qu'il était un traître, Marat prouva à son peuple qu'il fallait sa tête pour la tranquillité de la République : les conspirations échouées, reprises, avortées, toujours suivies, aboutirent enfin à l'insurrection du 31 mai, où le bon peuple de Paris, très décidé à ne massacrer personne, fit d'ailleurs tout ce que voulurent bien lui dicter ses audacieux directeurs, son insolente Commune et le comité révolutionnaire de messeigneurs les Jacobins devenus fous, enragés ou stipendiés par les ennemis. Roland avait écrit pour la huitième {2) fois à la Convention, qui n'avait pas fait lire ses lettres. Je me préparais à faire viser à la municipalité des passeports au moyen desquels je devais me rendre avec ma fille à la campagne, où m'appelaient mes affaires domestiques, ma santé et beaucoup d'autres bonnes raisons; je calculais, entre autres, combien il serait plus facile à Roland seul de se soustraire à la poursuite de ses ennemis s'ils en venaient aux derniers excès.

(i) Les lettres de Roland à la Convention, pour demander l'apurement de ses compte*, sont des 10 et 24 février, 28 mars, 7 et 1 1 avril, 3 et 10 mai ( Proci's verbaux de la Convention nationale), sans parler d'une autre lettre du 29 avril, dont la minute se trouve aux l'a{>iers Koland, n. A. fr., ms. 9532, fol. 343.

(2) Mme Roland avait d'abord écrit : « 9* ».

qu'il ne le serait à sa petite famille réunie ; la sagesse voulait diminuer le nombre des points par lesquels il pouvait être accessible (i). Mes passeports avaient été retardés à la section (2) par les chicanes des zélés maratistes, aux yeux desquels j'étais suspecte ; ils ne faisaient que de m'être délivrés, lorsqu'une attaque de coliques nerveuses, accompagnées d'horribles convulsions, seule indisposition que je connaisse et à laquelle m'exposent les vives affections d'une âme forte commandant à un corps robuste, m'obligea de garder le lit. Six jours s'écoulèrent ; j'arrêtai de sortir le vendredi (3) pour me rendre à la municipalité : le bruit du tocsin m'avertit que le moment n'était pas favorable. Tout annonçait depuis longtemps une crise nécessaire; il est vrai que l'ascendant des Jacobins ne la promettait pas heureuse aux vrais amis de la liberté ; mais les caractères énergiques

(i) « Ce n'était pas ma plus forte raison ; car, ennuyée du train des choses, je ne craignais rien pour moi; innocente et courageuse, l'injustice pouvait m'atteindre sans me flétrir; la subir était une épreuve que j'avais quelque plaisir à défier; mais une autre raison, que j'écrirai peut-être un jour et qui est toute personnelle, me décidait au départ. » {Note de Mme Roland.)

Bosc, dans son édition de 1795, avait donné cette note sans commentaires, Champagneux, en la reproduisant dans son édition de 1800, ajouta : « Je connais le motif dont veut parler la c" Roland : elle me l'avait confié, mais le temps de le publier n'est pas encore venu. La malveillance s'en emparerait : ce siècle est trop corrompu pour croire aux efforts de vertu dont la c"' Roland donna alors des preuves, d'autant plus faites pour être admirées qu'elles n'eurent aucune publicité et qu'elles se concentrèrent absolument dans l'intérieur de sa maison. »

Depuis la publication par M. Dauban (juin 1864) des lettres de Mme Roland à Buzot de juin et juillet 1793, son secret appartient à l'histoire.

(2) La section Beaurepaire, dans laquelle était comprise la maison habitée par les Roland, rue de la Harpe, n" 51.

(3) 31 mai.

haïssent l'incertitude; l'avilissement de la Convention, ses actes journaliers de faiblesse et d'esclavage me paraissaient si affligeants que je trouvais les derniers excès presque préférables, parce qu'ils doivent servira éclairer et décider les départements. Le canon d'alarme (i) et les agitations du jour excitaient chez moi cet intérêt qu'inspirent de grands événements, sans aucune émotion pénible. Deux ou trois personnes (2) vinrent nous entretenir, et l'une plus particulièrement invita Roland à se montrer à sa section, où il était bien vu et dont les sages dispositions étaient pour lui le meilleur gage de sûreté ; il fut convenu cependant qu'il ne coucherait pas chez lui la nuit suivante ; on ne parlait d'ailleurs que des bonnes intentions des citoyens qui se rangeaient sous les armes avec le dessein de s'opposer à tout acte de violence ; mais on n'ajoutait pas qu'ils laisseraient tout préparer.

Le sang me bout dans les veines lorsque j'entends vanter la bonté des Parisiens qui ne veulent plus de 2 septembre. Et, justes dieux ! on n'a pas besoin de vous pour en exécuter un second, vous n'aurez qu'à le laisser faire comme le premier, mais vous étiez nécessaires pour recueillir les victimes, et vous vous prêtez complaisamment à les arrêter; vous étiez nécessaires pour donner à l'action des tribuns qui vous gouvernent l'air d'une insurrection légitime, et vous approuvez leurs entreprises; vous obéissez à leurs ordres, vous prêtez serment aux monstrueuses autorités qu'ils créent; vous environnez le

(1) Tiré sur le terre-plein du Pont-Neuf.

(2) Entre autres l'éditeur Charles-Joseph Panckoucke, qui demeurait rue des Poitevins, 14, près du logis des Roland, ou plutôt son associé Agasse {Papiers Roland, ms. 9533, fol. 142-143). Il venait tt solliciter Mme Roland de se rendre h Marly, d'où il lui serait facile de la sauver. >» (Voir, h l'Appendice XIV, les Souxenirs de Sophie Grandchamp).

Corps législatif de vos baïonnettes, et vous lui laissez dicter les décrets qu'on veut lui faire rendre : ne venez donc plus vous glorifier de le défendre; c'est vous qui l'enchaînez, c'est vous qui livrez à l'oppression ses membres les plus distingués par leurs vertus et leurs talents; c'est vous qui les verriez avec une égale lâcheté conduire à l'échafaud par une procédure semblable à celle qui y fit périr Sidney (i); c'est vous qui répondrez de tant de forfaits à la France indignée; c'est vous qui servez les ennemis ; c'est vous qui préparez le fédéralisme. Croyezvous que la fière Marseille et la sage Gironde (2) supportent l'outrage fait à leurs représentants, et fraternisent jamais avec votre cité souillée de crimes ? C'est vous qui la perdez, et qui bientôt gémirez inutilement, au milieu de ses ruines, sur votre infâme pusillanimité!

Il était cinq heures et demie du soir lorsque six hommes armés se présentèrent chez moi ; l'un d'eux fit lecture à Roland d'un ordre du comité révolutionnaire, en vertu duquel ils venaient le mettre en arrestation. « Je ne connais point, dit Roland, de loi qui constitue l'autorité que vous me citez, et je n'obtempérerai point aux ordres qui émanent d'elle; si vous employez la violence, je ne pourrai que vous opposer la résistance d'un homme de mon âge; mais je protesterai contre elle jusqu'au dernier instant. — Je n'ai pas ordre d'employer la violence, répliqua le personnage, et je vais faire part de votre réponse au conseil de la Commune; je laisse ici mes collègues. »

L'idée me vint aussitôt qu'il serait bon de dénoncer

(i) Algernon Sidney, 1617-1683, condamné à mort sous Charles II, par un jury que présidait Jefferies.

(2) Bordeaux dès le 6 juin, Marseille dès le 7, s'étaient prononcés énergiquement contre l'attentat du 2 juin.

lo MÉMOIRES DE MADAME ROLAND

ce fait à la Convention avec quelque éclat, afin de prévenir l'arrestation de Roland ou de le faire promptement relâcher si elle s'effectuait : en communiquer le projet à mon mari, faire une lettre au président et partir, fut l'affaire de quelques minutes. Mon domestique (i) était absent ; je laisse un ami qui était à la maison près de Roland; je monte seule dans un fiacre à qui je recommande la plus grande vitesse, et j'arrive au Carrousel. La cour des Tuileries était remplie d'hommes armés ; je traverse et franchis l'espace au milieu d'eux, en sautant comme un oiseau (2); vêtue d'une robe du matin, j'avais pris un châle noir et je m'étais voilée : parvenue aux portes des premières salles toutes fermées, je trouve dessentinelles qui ne permettent pas d'entrer, ou qui se renvoient alternativement d'une porte à l'autre : j'insiste inutilement; enfin je m'avise de prendre le langage qu'aurait pu tenir quelque dévote de Robespierre : « Eh mais, citoyens! dans ce jour de salut pour la patrie, au milieu des traîtres que nous avons à craindre, vous ne savez donc pas de quelle importance peuvent être des notes que j'ai à faire passer au président? Faites-

(i) Louis Lecocq, né à Balancourt (Seine-et-Oise), vers 1764, était entré au service de Roland en aoiit 1792. Après la fuite de son maître et l'arrestation de sa maîtresse, il testa dans la maison nomme gardien des scellés. Mais il semble avoir quitté son service en septembre, par prudence ou parce que Mme Roland ne pouvait plus l'entretenir. Il alla alors s'établir rue de la Tannerie, 6, « comme marchand potier de terre ». Dénoncé le 10 novembre, deux jours après l'exécution de Mme Roland, par l'odieux Barnabe Tisset, pour avoir, au dire des domestiques voisins, mal parlé de Marat et fait des commissions à la prisonnière, il fut arrêté le 19, traduit devant le tribunal révolutionnaire et condamné h mort le 7 juin 1794 par le même jugement qui acquitta l'autre domestique des Roland, Marie-Marguerite Fleury (Arch. nat,, W 381, n" 378).

(2) Cf. page 286.

moi venir un huissier pour que je les lui confie. » — La porte s'ouvre et j'entre dans la salle des pétitionnaires ; je demande un huissier : « Attendez qu'il en sorte un » , me répondent les sentinelles de l'intérieur; un quart d'heure s'écoule; j'aperçois M. Rôze (i), le même qui était venu m'apporter le décret de la Convention qui m'invitait à me rendre à sa barre, lors de la ridicule dénonciation de Viard (2) que je couvris de confusion ; je sollicitais d'y paraître en ce moment, et j'annonçais les dangers de Roland liés à la chose publique ; mais les données n'étaient plus les mêmes, quoique mes droits fussent égaux ; autrefois invitée, aujourd'hui suppliante, comment obtenir de semblables succès? Rôze se charge de ma lettre, comprend le sujet et mon impatience; il part pour la remettre au bureau et en presser la lecture. Une heure se passe. Je me promenais à grands pas; je portais mes regards dans la salle chaque fois qu'on en ouvrait la porte ; mais elle était aussitôt refermée par le garde : un bruit alïreux se faisait entendre par intervalles ; Rôze reparaît : « Kh bien ! — Rien encore ; il règne dans l'assemblée un tumulte impossible à peindre; des pétitionnaires, actuellement à la barre, demandent

(i) Auguste Rôze, un des dix huissiers de la Convention — d'origine écossaise — rue Basse-du-Rempart, n" 21 — se signala par son courage au 9 thermidor. Voir sur lui, J.-G. Alger, Englishmen inthe French Révolution, p. 197-198, et Paris in iy8g'i7Q4, p. 350.

(2) Cet incident est raconté par tous les journaux du temps. Un aventurier, Achille Viard, avait dénoncé au comité de sûreté générale Mme Roland comme ayant correspondu par son intermédiaire avec Narbonne, Talleyrand et autres Français réfugiés à Londres. L'affaire avait été portée le 7 décembre devant la Convention, où elle suscita un grand tumulte. Viard, mandé à la barre, avait été honteusement confondu. Quant à Mme Roland, appelée également sur la proposition de son mari, elle avait obtenu « les honneurs de la séance ».

l'arrestation des Vingt-deux (i); je viens d'aider Rabaut (2) à sortir sans être vu ; on ne veut pas qu'il fasse le rapport de la commission des Douze : il a été menacé ; plusieurs autres s'échappent; on ne sait qu'attendre. — Qui donc préside en ce moment ? — Hérault- Séchelles (3). — Ah! ma lettre ne sera pas lue; faitesmoi venir un député que je puisse entretenir. — Qui? — Eh ! je ne connais beaucoup ou n'estime que les proscrits ; dites à Vergnîaud (4) que je le demande. »

Rôze va le chercher et le prévenir : il paraît après un fort long- temps ; nous causons durant un demi-quart d'heure; il retourne au bureau, revient et me dit : « Dans l'état oti est l'Assemblée, je ne puis vous flatter, et vous ne devez guère espérer; si vous êtes admise à la

(i) Depuis le matin, les députations se succédaient dans l'Assemblée, demandant la mise en accusation des Douze, des vingt-deux députés de la droite sans cesse dénoncés depuis le 15 avril (Barbaroux, Brissot, Buzot, Gensonné, Guadet, Lanjuinais, Louvet, Pétion, Vergniaud, etc.); des deux ministres, Clavière et Lebrun, de Roland, etc. La dernière députation, celle probablement qui était à la barre au moment dont parle Mme Roland, était composée de l'administrateur du Département, des autoritées constituées de la Commune et des commissaires des sections, et étdit conduite par Lhuillier, procureur général syndic.

(2) Rabaut-Saint-Étienne.

(3) C'est une erreur. La présidence de la Convention, dans la séance du 31 mai, fut successivement exercée par Defermon, Mallarmé, Grégoire, et de nouveau Mallarmé (J. Guiffkev, les Conventionnels, p. xxxii).

(4) Le Moniteur constate la sortie de Vergniaud un instant avant que la Convention, sur la proposition de Barère au nom du comité de salut public, cassât la commission des Douze. Mais Vergniaud venait de déclarer <)ue la Convention, envahie par les pétitionnaires, ne pouvait délibérer librement et devait sortir en masse pour aller se mettre sous la protection de la force armée réunie autour des Tuileries, et il était sorti pour donner l'exemple. Quelques députés seulement le suivirent, et il rentra. C'est probablement dans ce court moment fui'il .s'entretint avec Mme Roland.

barre, vous pourrez comme femme obtenir un peu plus de faveur; mais la Convention ne peut plus rien de bien. — Elle pourrait tout, m'écriai-je; car la majorité de Paris ne demande qu'à savoir ce qu'elle doit faire : si je suis admise, j'oserai dire ce que vous-même ne pouvez exprimer sans qu'on vous accuse ; je ne crains rien au monde, et si je ne sauve pas Roland, j'exprimerai avec force des vérités qui ne seront pas inutiles à la République; prévenez vos dignes collègues, un élan de courage peut faire un grand effet et sera du moins d'un grand exemple. » J'étais effectivement dans cette disposition d'âme qui rend éloquent; pénétrée d'indignation, au-dessus de toute crainte, enflammée pour mon pays dont je voyais la ruine, tout ce que j'aime au monde exposé aux derniers dangers, sentant fortement, m'exprimant avec facilité, trop fière pour ne pas le faire avec noblesse, j'avais les plus grands intérêts à traiter, quelques moyens pour les défendre, et j'étais dans une situation unique pour le faire avec avantage. « Mais, dans tous les cas, votre lettre ne peut être lue d'une heure et demie d'ici : on va discuter un projet de décret en six articles ; des pétitionnaires députés par des sections attendent à la barre ; voyez quelle attente ! — Je vais donc chez moi savoir ce qui s'y est passé ; je reviens ensuite; avertissez nos amis. — Ils sont absents pour la plupart; ils se montrent courageusement quand ils sont ici, mais ils manquent d'assiduité. — C'est malheureusement trop vrai ! »

Je quitte Vergniaud, je vole chez Louvet (i); j'écris un billet destiné à l'instruire de ce qui est et de ce que

(i) J.-B. Louvet, député du Loiret à la Convention, l'ami des Roland, demeurait rue Saint-Honoré, n" 320.

je prévois; je me jette dans un fiacre que je fais tourner vers mon logis; ces maudits chevaux n'avançaient point à mon gré : bientôt nous rencontrons des bataillons dont la marche nous arrête; je m'élance hors de la voiture, je paie le cocher, je fends les rangs, je m'échappe; c'était vers le Louvre; j'accours dans ma maison, rue de la Harpe, vis-à-vis Saint-Côme (i). Le portier (2) me dit tout bas que Roland est monté chez le propriétaire (3), au fond de la cour; je m'y rends, j'étais à la nage ; on m'apporte un verre de vin et l'on m'apprend que, le porteur du mandai d'arrêt étant revenu sans avoir pu se faire entendre au Conseil, Roland avait continué de protester contre ses ordres ; que ces bonnes gens avaient demandé sa protestation écrite, et s'étaient retirés ; d'après quoi Roland était venu traverser leur appartement et sortir de la maison par les derrières. J'en fais autant pour aller le trouver, l'instruire de ce que j'ai tenté et de ce que je me propose de suivre. Je me rends dans une maison on il n'était pas; je vais dans une autre où je le trouve (4) ; à la solitude des rues d'ailleurs illu-

(1) Saint-Côme était une des églises paroissiales de Paris, située à l'angle de la rue de la Harpe et de U rue des Cordeliers, c'est-à-dire à peu près à l'angle sud du boulevard Saint-Michel et de la rue de l'École-de-Médecine. La maison n° 51 de la rue de la Harpe, où demeuraient les Roland, étant située en face de Saint-Côme, devait se trouver à peu près à l'angle sud du boulevard Saint-Michel et de la rue des Écoles.

(2) Il s'appelait Lamarre. Voir, plus loin, Seconde arrestation, p. 286.

(3) Jean-Alexandre Cauchois, bourgeois de Paris. Il était en 1791 de la société des Jacobins, où Roland l'avait sans doute connu. 11 habitait le corps de logis au fond de la cour, au deuxième étage, et cet arrière-corps de logis avait, comme on va le voir, des issues sur la rue des Maçons-Sorbonne (aujourd'hui rue Champollion). C'est par là que Roland va s'év.ider.

(4) Probablement chez Bosc. Louis-Augustin-Guiilaumc Hosc (1759-

minées je présume qu'il est tard, et je ne me dispose pas moins à retourner à la Convention : j'aurais ignoré la retraite de Roland et parlé comme dans le premier cas; j'allais repartir à pied sans m'apercevoir qu'il est plus de dix heures, que je suis sortie ce jour-là pour la première fois depuis une indisposition qui voulait le repos et les bains; on m'amène un fiacre. En approchant du Carrousel, je ne vois plus de force armée; deux canons et quelques hommes étaient encore à la porte du Palais national; j'avance, la séance est levée !

Le jour d'une insurrection, lorsque le son du tocsin cesse à peine de frapper les airs, lorsque deux heures avant quarante mille hommes en armes environnaient la Convention, et que des pétitionnaires menaçaient ses membres à la barre, l'assemblée n'est pas permanente? Elle est donc entièrement subjuguée ? Elle a donc fait tout ce qu'on lui a ordonné? V.& pouvoir révolutionnaire est donc si puissant qu'elle n'ose le balancer, et qu'il n'a plus besoin d'elle? « Citoyens, dis-je à quelques sansculottes groupés près d'un canon, cela s'est-il bien passé? — Oh! à merveille! ils se sont embrassés (i) et l'on a

1828) était l'ami des Roland depuis 1780. C'est par leur influence qu'il avait été nommé administrateur des postes le 1 1 mai 1792. Il demeurait alors rue des Prouvaires, n' 32, « Au Magasin de bougies du Mans ». Une tradition constante veut que ce soit lui qui, le lendemain ouïe surlendemain, ait fait sortir Roland de Paris. En tout cas, il est certain qu'il lui donna asile, durant la première quinzaine de juin, dans une humble maison rustique située au milieu de la forêt de Montmorency, appelée le prieuré de Sainte-Radegonde, petite propriété qu'il avait achetée en février 1792 pour le compte de son ami Bancal des Issarts, et qu'il administrait. J'ai consacré à Bosc, dans mon édition des Lettres de Madame Roland, t. II, p. 666-687, une notice détaillée.

(i) Au moment où la Convention levait sa séance, à 9 heures et

i6 MÉMOIRES DE MADAME ROLAND

chanté l'hymne des Marseillais, là, àTarbre de la liberté.

— Est-ce que le côté droit s'est apaisé ? — Parbleu ! il fallait bien qu'il se rendît à la raison. — Et la commission des Douze? — Elle est f dans le fossé. — Et les

Vingt-deux? — Oh! la municipalité les fera arrêter. — Bon! est-ce qu'elle le peut? — Jarnigué, est-ce qu'elle n'est pas souveraine? il faut bien qu'elle le soit pour redresser les b... de traîtres et soutenir la République.

— Mais les départements seront-ils bien aises de voir leurs représentants... — Qu'appelez-vous? les Parisiens ne font rien que d'accord avec les départements, ils l'ont dit à la Convention. — Cela n'est pas trop sûr, car, pour savoir leur vœu, il aurait fallu des assemblées primaires.

— Est-ce qu'il en a fallu au lo août? et les départements n'ont-ils pas approuvé Paris? ils feront de même; c'est Paris qui les sauve. — Ce pourrait bien être Paris qui se perd. »

J'avais traversé la cour et je gagnais mon fiacre en finissant ce dialogue avec un vieil sans-culotte, assurément bien payé pour endoctriner les dupes. Un joli chien se pressait dans mes jambes : « Est-ce à vous, ce pauvre animal? me dit mon cocher avec un accent de sensibilité fort rare dans ses pareils, et qui me frappa singulièrement. — Non, je ne le connais pas, lui répliquai-je gravement, comme s'il s'agissait d'une personne, et songeant déjà à toute autre chose : vous m'arrêterez aux galeries

demie du soir, un conflit avait failli éclater entre les bataillons de trois sections girondines, massés dans le jardin du Palais-Royal, et les bataillons du faubourg Saint-Antoine, qui tenaient pour la Commune. Mais on avait fini par fraterniser, et la Convention, sur la proposition de Basirc, était sortie, son président en tête, pour fraterniser aussi avec les bataillons réconciliés et assistera une marche aux flambeaux improvisée.

du Louvre (i). Je voulais y (2) voir un ami avec lequel je me proposais d'aviser au moyen de faire sortir Roland de Paris ; nous n'avions fait que vingt pas, la voiture s'arrête. « Qu'est-ce donc, dis-je au cocher? — Eh! il m'a quitté comme un sot, tandis que je voulais le garder pour mon petit garçon qui s'en amuserait bien : petit ! petit ! viens donc ! » Je me souvins du chien ; je trouvai doux et aimable d'avoir pour cocher à cette heure un bon homme, père et sensible. « Tâchez de l'attraper, lui criai-je, vous le mettrez dans la voiture et je vous le garderai. » Le bon homme, tout joyeux, prend le chien, ouvre la portière et me donne compagnie. Cette pauvre bête paraissait sentir qu'elle trouvait protection et asile ; je fus bien caressée, et je me rappelai ce conte de Saadi, qui nous peint un vieillard, las des hommes, rebuté de leurs passions, retiré dans une forêt où il s'était fait une habitation, dont il animait le eéjour par quelques animaux qui payaient ses soins des témoignages aflfectueux d'une reconnaissance à laquelle il s'était borné, faute d'en trouver autant chez ses semblables.

P... (3) venait de se coucher; il se relève; je lui pro-

(i) La grande galerie le long de la Seine et la galerie en retour (perpendiculaire au fleuve) qui réunissaient les Tuileries au Louvre. Tout le rez de-chaussée, depuis 1608, avait été converti en logements concédés h des artistes. Il y en avait vingt-six. L'ami que Mme Roland allait voir (Pa.squier) était au n" 8; un autre protégé de Roland, Mentelle, était au n" 11.

(2) Ici commence le 2* cahier.

(3) Pasquier. Le nom est écrit de la main de Bosc dans le manuscrit. Pierre Pasquier, peintre en émail, né à Villefranche-en-Beaujolais en 1731, c'est-fi-dire compatriote et contemporain de Roland, mort en 1806. Il apparaît dans la correspondance dès 1782. Il était membre de l'Académie de peinture et de sculpture (1769). Roland, en août 1792, l'avait nommé un des six « gardiens du Muséum ». Dénoncé par David, en décembre 1793, comme «ami de Roland », il fut quelque temps incarcéré.

pose mes moyens : nous convenons qu'il se rendra chez moi le lendemain après sept heures, et que je lui indiquerai où prendre son ami. Je rentre dans ma voiture; elle est arrêtée par la sentinelle du poste de la Samaritaine. « Un peu de patience, me dit tout bas le bon cocher en se retournant sur son siège, c'est l'usage à cette heure. » Le brigadier arrive, ouvre la portière : « Qui est là? — Une citoyenne. — D'où venez-vous ? — De la Convention. — Ah! c'est bien vrai, glisse le cocher, comme s'il eût eupeurquel'onnemecrûtpas. — Où allezvous? — Chez moi. — N'avez-vous pas de paquets ? — Je n'ai rien, voyez. — Mais la séance est levée. — Oui, dont bien me fâche, car j'avais à faire une pétition. — Une femme, à cette heure, c'est inconcevable; c'est bien imprudent! — Sans doute, cela n'est pas ordinaire et n'a rien pour moi d'agréable; il fallait bien que j'eusse de grands motifs. — Mais, Madame, toute seule?

— Comment, Monsieur, seule! Ne voyez-vous pas avec moi \ innocence et la vérité: que faut-il de plus? — Allons, je me rends à vos raisons. — Et vous faites bien, répliquai-je d'un ton plus doux, car elles sont bonnes. »

Les chevaux étaient si fatigués qu'il fallut que le cocher les tirât par la bride pour leur faire monter ma rue; j'arrive, je le paye : j'avais déjà monté huit ou dix marches; un homme qui s'était fourré, je ne sais comment, sous la porte cochère .sans que le portier l'aperçût, est sur mes talons et me prie de le conduire au citoyen Roland. « Chez lui, j'y consens, si vous avez cjuelque chose d'utile à communiquer; mais, à lui, c'est imijossible.

— C'est qu'on veut absolument le mettre ce soir en arrestation. — Ils seront bien habiles s'ils en viennent à bout. — Vous me faites plaisir, car c'est un bon citoyen

qui vous parle. — A la bonne heure ! » Et je monte, sans trop savoir qu'en penser.

Pourquoi, dans ces circonstances, rentrâtes-vous dans votre maison, pourrait-on me demander?

Cette question n'est point déplacée; car la calomnie m'avait aussi attaquée, et la malveillance pouvait s'exercer sur moi; mais, pour y bien répondre, il faudrait, en développant entièrement l'état de mon âme, entrer dans des détails que je réserve pour un autre instant; je n'indiquerai donc que les résultats. J'ai naturellement de l'aversion pour tout ce qui n'est point conforme à la marche évidente, grande et hardie, convenable à l'innocence ! Le soin de me soustraire à l'injustice me coûte plus que de la subir. Dans les deux derniers mois du ministère de Roland, nos amis nous pressèrent souvent de quitter l'hôtel, et parvinrent trois fois à nous faire coucher dehors (i); ce fut toujours malgré moi : c'était un assassinat que l'on craignait alors ; je trouvais qu'il était difficile de se porter à violer l'asile d'un fonctionnaire pu-

(i) V. Champagneu.X, Disc, préiim. aux Œuvres de Madame Roland (édit. de 1800), t. I, p. xxxvii-xxxviii. Cf. plus loin, p. 215. V. aussi les Souvenirs de Mme Letellier-Valazé (Vatel, Charlotte de Corday et les Girondins, t. M, p. 401-402). Voir enfin une anecdote de VAlmanach des Gens de bien pour l'année 1795, p. 42-44. Il est certain que les Roland, après la démission, c'est-à-dire de janvier à mai 179.I, couchèrent plus d'une fois hors de chez eux et même hors de Paris. Deux billets de Roland à Bosc, dans la collection de M. Alexandre Beljame, professeur h l'Université de Paris, et qui sont postérieurs à la démission, sont significatifs k cet égard. Dans l'un, Roland écrit : « Vous êtes allé à la maison ; votre amitié, vos soins, vos sollicitudes ont continué, et vous ignorez sûrement toute l'étendue des nôtres. Mon ami, nous sommes hors des murs depuis huit ou dix jours; je vais cependant y rentrer sous peu; la crainte de la mort deviendrait enfin pire que la mort même... » Dans l'autre, on lit : « J'arrive; je passerai la journée ici... Demain matin, je vais chercher la famille et je la ramène dîner ici... »

blic, et que si des scélérats pouvaient tenter ce crime, il n'était pas inutile qu'il se consommât; que, dans tous les cas, le ministre devait être à son poste , parce que là sa perte crierait vengeance et instruirait la république, tandis qu'il était possible de l'atteindre dans ses allées et venues, avec autant de profit pour les auteurs de l'entreprise, moins d'effet pour la chose publique et de gloire pour la victime. Je sais que ce raisonnement est ridicule pour quiconque met sa vie avant tout ; mais celui-là qui la compte pour quelque chose en révolution ne comptera jamais pour rien vertu, honneur et patrie. Aussi je ne voulus plus quitter l'hôtel en janvier ; le lit de Roland était dans ma chambre pour que nous courussions le même sort, et j'avais un pistolet sous mon chevet, non pour tuer ceux qui viendraient nous assassiner, mais pour me soustraire à leurs indignités, s'ils voulaient mettre la main sur moi. Sortis de place, l'obligation n'était plus la même, et je trouvais fort bon que Roland évitât la fureur populaire ou les serres de ses ennemis. Quant à moi, leur intérêt de nuire ne pouvait être aussi grand ; me faire tuer serait un odieux dont ils ne voudraient point se couvrir; m'arrêter ne leur servirait guère et ne serait pas pour moi un si grand malheur. S'ils avaient quelque honte et voulaient revêtir des formes, m'interroger, commencer une aflfaire, je ne serais pas embarrassée de les confondre ; cela même pourrait servir à éclairer plutôt sur le compte de Roland ceux qui ne sont véritablement qu'abusés. S'ils en venaient à recommencer un 2 septembre, c'est que les députés honnêtes seraient aussi en leur puissance, et que tout serait perdu à Paris; dans ce cas, j'aime mieux mourir que d'être témoin de la ruine de mon pays; je m'honorerai d'être comprise parmi les glorieuses victimes immolées à la rage du crime. La fureur

assouvie sur moi serait moins violente contre Roland qui, une fois sauvé de cette crise, pourrait rendre encore de grands services à quelques parties de la P rance. Ainsi de deux choses l'une : ou je ne risque que la prison et une procédure que je rendrai utile à mon pays, à mon mari ; ou si je dois périr, ce ne sera que dans une extrémité oià la vie me serait odieuse.

J'ai une jeune fille aimable, [mais que la nature a faite froide et indolente] (i); je l'ai nourrie, je l'ai élevée avec l'enthousiasme et les sollicitudes de la maternité; je lui ai donné des exemples qu'on n'oublie plus à son âge, et elle sera une bonne femme avec quelques talents ; [mais jamais son âme stagnante et son esprit sans ressort ne donneront à mon cœur les douces jouissances qu'il s'était promises]. Son éducation peut s'achever sans moi; son existence offrira à son père des consolations ; mais (2) elle ne connaîtra ni mes vives affections, ni mes peines, ni mes plaisirs; et cependant, si j'avais à renaître avec le choix des dispositions, je ne voudrais pas changer d'étoffe, je demanderais aux dieux de me rendre celle dont ils m'ont formée.

Depuis la sortie du ministère, je m'étais tellement retirée du monde que je ne voyais presque plus personne; les maîtres d'une des maisons où j'aurais pu me celer étaient à la campagne; dans une autre, il y avait un malade qui rendait difficile l'admission d'un nouvel hôte; celle où Roland s'était caché ne pouvait me recevoir sans une gêne extrême (3), et il eût été trop mar-

(i) Les mots que je mets entre crochets dans ce paragraphe sont raturés dans le ms. , évidemment de la main de Bosc, et ne sont pas dans son édition.

(2) Mais a été ajouté par Bosc.

(3) Bosc n'avait qu'un appartement de célibataire.

quant, partant impolitique, de se trouver dans le même lieu; enfin j'aurais souffert de laisser mes gens (i) à l'abandon : je rentrai donc chez moi, je calmai leurs inquiétudes déjà très vives; j'embrassai mon enfant, et je pris la plume pour faire un billet, que je destinais à être porté de grand matin, pour mon mari.

J'étais assise à peine que j'entends frapper chez moi ; il était environ minuit : une nombreuse députation de la Commune se présente et me demande Roland. « Il n'est pas chez lui. — Mais, me dit le personnage qui portait le hausse-col d'officier, où. peut-il être? quand reviendrat-il? vous devez connaître ses habitudes et pouvoir juger de son retour? — J'ignore, lui répliquai-je, si vos ordres vous autorisent à me faire de semblables questions, mais je sais que rien ne peut m'obliger à y répondre. Roland a quitté sa maison tandis que j'étais à la Convention ; il n'a pu me faire ses confidences, et je n'ai rien de plus à dire. » La bande se retira fort mécontente; je m'aperçus qu'elle laissait sentinelle à ma porte et garde à celle de la maison ; je présumai qu'il n'y avait plus qu'à prendre des forces pour soutenir ce qui pouvait arriver; j'étais accablée de fatigue : je me fis donner à souper; je finis mon billet, le confiai à ma fidèle bonne, et me couchai.

Je dormais profondément depuis une heure, lorsque

(l) La bonne, Marie-Marguerite Fleury, et le garçon, Jean-Louis Lecocq. J'ai déjà parlé de Lecocq. Quant à Fleury, à laquelle j'ai consacré une notice détaillée dans mon édition des Lettres de Madame Roland (t. II, p. 778-784), il suffira de dire ici que, née à Amiens vers 1759, elle entra an service des Roland vers 1781, alors qu'ils habitaient cette ville, et dès lors associa sa destinée à la leur. Elle leiirfut fidèle aux jours du malheur, fut arrêtée le 19 novembre (onze jours après l'exécution de sa maîtresse), acquittée par le tribun.il révolutionnaire le 7 juin 1794, puis rejoignit la fille des Roland qui veilla sur sa vieillesse.

mon domestique entre dans ma chambre pour m'annoncer que des messieurs de la section me priaient de passer au cabinet : « J'entends ce que cela veut dire, répliquai-je ; allez, mon enfant, je ne les ferai pas attendre. » Je saute à bas du lit, je m'habille; ma bonne arrive et s'étonne de ce que je prends la peine de mettre autre chose qu'un peignoir. « C'est qu'il faut être décemment pour sortir », observé-je. La pauvre fille me fixe avec des yeux qui se remplissaient de pleurs : je passe dans l'appartement. « Nous venons, citoyenne, vous mettre en arrestation et apposer ici les scellés. — Où sont vos pouvoirs ? — Les voici, dit un homme en tirant de sa poche un mandat du comité révolutionnaire, sans motif d'arrestation, pour me conduire à l'Abbaye. — Je puis, comme Roland, vous dire que je ne connais point ce comité, que je n'obtempère pas à ses ordres, et que vous ne me sortirez d'ici que par la violence. — Voilà un autre ordre », se hâta d'exprimer d'un ton avantageux un petit homme à face ingrate, et il m'en lut un du conseil de la Commune qui portait, également sans déduction de motif, l'arrestation de Roland et de son épouse. Je délibérai durant sa lecture si je pousserais la résistance aussi loin qu'il était possible, ou si je prendrais le parti de la résignation ; je pouvais me prévaloir de la loi qui défend les arrestations nocturnes (i), et, si l'on insistait

(i) Un décret du 20 septembre 1792, voté les 18 et 19 par l'Assemblée législative à la veille de sa séparation, sur la proposition deGensonné, déclarait « inviolable pendant la nuit, même au nom de la loi, l'asile du citoyen, hors le cas d'un coupable surpris et poursuivi en flagrant délit »; autorisait les citoyens à résister à une telle violence par tous les moyens en leur pouvoir, et prescrivait que les auteurs de ces tentatives « seraient poursuivis, à la requête de l'accusateur public, comme coupables d'attentat à la liberté individuelle »>. Art. i8 et 19.) Cette disposition a depuis subsisté dans tous nos codes.

sur celle qui autorise les municipalités à saisir les personnes suspectes (i), rétorquer par l'illégalité de la municipalité même, cassée, puis recréée par un pouvoir arbitraire. Mais ce pouvoir, les citoyens de Paris le sanctionnaient en quelque sorte (2); mais la loi n'est plus qu'un nom dont on se sert pour mieux insulter aux droits les plus reconnus ; mais la force règne, et si j'oblige à la déployer, ces brutaux ne connaîtront point de mesure : la résistance est inutile et pourrait m'exposer. « Comment comptez-vous procéder, messieurs ? — Nous avons envoyé chercher le juge de paix de la section, et vous voyez un détachement de sa force armée. » Le juge de paix (3) arrive; on passe dans mon salon; on appose des scellés partout, sur les fenêtres, sur les armoires au linge ; un homme voulait qu'on les mît sur un forte-piano; on lui observe que c'est un instrument : il tire un pied de sa poche, il en mesure les dimensions, comme s'il lui donnait quelque destination. Je demande à sortir les objets composant la garde-robe de ma fille, et je fais pour moi-même un petit paquet de nuit. Cependant cinquante, cent personnes, entrant et sortant continuellement, remplissent deux pièces, environnent tout et peuvent cacher les malveillants qui se proposeraient de dérober ou de déposer quelque chose : l'air se charge d'émanations infectes ; je suis obligée de passer près de la fenêtre de l'antichambre pour y respirer. L'officier n'ose point commander à cette foule de

(i) Mme Roland fait allusion ici au décret du 11 août 1792, rendu sur la proposition du même Gensonné, qui remettait aux municipalités la recherche des conspirateurs et des suspects. Mais ce décret ne pouvait, en droit, prévaloir contre celui du 2U septembre, qui lui étdit postérieur.

(2) Ici commence le 3* cahier.

(3) Il s'appelait Salivet {Ainiun. mit. de 1793, p. 292).

se retirer; il lui adresse parfois une petite prière qui n'en produit que le renouvellement. Assise à mon bureau, j'écris à un ami sur ma situation et pour lui recommander ma fille; comme je pliais la lettre : « Il faut, madame, s'écrie M. Nicaud (i) (c'était le porteur d'ordres de la Commune), lire votre lettre et nommer la personne à qui vous l'adressez. — Je consens à la lire, voyez si cela suffit. — Il vaudrait mieux dire à qui vous l'écrivez. — Je n'en ferai rien; le titre de mon ami n'est point tel en ce moment que je veuille vous nommer ceux à qui je le confie », et je déchirai ma lettre. Comme je tournais le dos. ils en ramassèrent les morceaux pour les fermer sous les scellés ; j'eus envie de rire de ce sot acharnement : il n'y avait point d'adresse.

Enfin, à sept heures du matin, je laissai ma fille et mes gens, après les avoir exhortés au calme et à la patience; je sentais leurs pleurs m'honorer plus que l'oppression ne pouvait me contrister. « Vous avez là des personnes qui vous aiment, dit un de ces commissaires. — Je n'en ai jamais eu d'autres près de moi », répliquai-je, et je descendis. Je trouvai sous la porte deux haies d'hommes armés, depuis le bas de l'escalier jus-

(i) Mme Roland avait d'abord écrit : « Nicaud, Niraud ou Nigaud. » Elle a biffé les deux derniers noms. En réalité, le personnage s'appelait Nicoud ; au 10 août 1792, il avait fait partie de la Commune révolutionnaire comme commissaire de la section des Halles (Bûchez, XVI, 418), et avait figuré dans les journées de Septembre comme membre de cette Commune et même comme officier municipal (Catalogue Charavay de 1862, p. 47 et 180; vente du 19 mai 1900, N. Charavay, expert, n" 179). Mais, aux élections de novembre 1792, qui régularisèrent la Commune insurrectionnelle du lo août, il dut être abandonné, car il ne figure pas A VAlmunach national de 1793 parmi les membres de la Commune. On le voit reparaître ici comme mandataire de la nouvelle Commune insurrectionnelle du 31 mai.

qu'au fiacre arrêté de l'autre côté de la rue (i), et une foule de curieux ; j'avançai gravement à petits pas, considérant cette troupe lâche ou abusée. La force armée suivit la voiture sur deux files; ce malheureux peuple qu'on trompe et qu'on égorge dans la personne de sesvrais amis, attiré par le spectacle, s'arrêtait sur mon passage, et quelques femmes criaient à la guillotine ! « Voulez-vous qu'on lève les portières? me dirent obligeamment les commissaires. — Non, messieurs, l'innocence, tout opprimée qu'elle soit, ne piend jamais l'attitude des coupables; je ne crains les regards de personne, et je ne veux me soustraire à ceux de qui que ce soit ! — Vous avez plus de caractère que beaucoup d'hommes, vous attendrez paisiblement justice. — Justice! si elle se faisait, je ne serais pas actuellement en votre pouvoir; mais une procédure inique me conduirait à l'échafaud, que j'y monterais ferme et tranquille, comme je me rends à la prison. Je gémis pour mon pays; je regrette les erreurs d'après lesquelles je l'ai cru propre à la liberté, au bonheur; mais j'apprécie la vie, je n'ai jamais craint que le crime, je méprise l'injustice et la mort. » Ces pauvres commissaires ne comprirent pas grand'chose à ce langage et le trouvèrent probablement fort aristocratique.

Nous arrivons à l'Abbaye, ce théâtre de scènes sanglantes dont les Jacobins, depuis quelque temps, prêchent le renouvellement avec tant de ferveur; cinq à six lits de camp, occupés par autant d'hommes dans une chambre obscure, furent les premiers objets qui s'offrirent à ma vue après avoir passé le guichet ; on se lève,

(l) C'est-à-dire .^ côté de l'église Saint-Côme, à l'angle de la rue des Cordeliers qui, continuée par celle des Boucheries-Saint-Germain (où demeurait Legendre, autrefois boucher des Roland), menait droit .'i l'Abbaye.

on s'agite, et mes guides me font monter un escalier étroit et sale. Nous parvenons chez le concierge, dans une espèce de petit salon assez propre, où il m'offre une bergère. « Où est ma chambre? demandai-je à sa femme, grosse personne d'une bonne figure. — Madame, je ne vous attendais pas, je n'ai rien de préparé; mais vous resterez ici en attendant. » Les commissaires passent dans la pièce voisine, font inscrire leur mandat et donnent leurs ordres verbaux : j'appris dans la suite qu'ils étaient très sévères et qu'ils les firent renouveler plusieurs fois depuis, mais sans oser les donner par écrit. Le concierge (i) savait trop bien son métier pour suivre à la lettre ce qui n'est point obligatoire; c'est un homme honnête, actif, obligeant, qui met dans l'exercice de ses fonctions tout ce que la justice et l'humanité peuvent faire désirer. « Que voulez-vous pour votre déjeuner? — Une bavaroise à l'eau. » Les commissaires se retirent en me disant que, si Roland n'est point coupable, il n'aurait pas dû s'absenter. « Il est trop étrange qu'on puisse soupçonner tel l'homme qui a rendu de si grands services à la liberté; il est trop odieux de voir calomnier et persécuter avec acharnement le ministre dont la conduite est si franche, dont les comptes sont si clairs, pour qu'il n'ait pas dû se soustraire aux derniers excès de l'envie. Juste comme Aristide, sévère comme Caton. ce sont ses vertus qui lui ont donné des ennemis : la rage de ceux-ci ne connaît pas de mesure ; qu'elle s'exerce sur moi, je la brave et me dévoue; lui doit se conserver pour son pays, auquel il peut encore rendre de grands services. » Un salut de confusion fut la réponse de ces messieurs. Ils sont partis; je déjeune, tandis que

(i) Mme Roland le nomme plus loin. Il s'appelait Lavacquerie.

l'on range à la hâte la chambre à coucher où l'on me fait passer. « \'ous pourrez, madame, demeurer ici tout le jour, et si je ne pouvais vous faire préparer un local ce soir, parce que j'ai beaucoup de monde, on dresserait un lit dans le salon. » La femme du concierge qui me parlait ainsi ajoute quelques expressions obligeantes sur les regrets qu'elle forme toutes les fois qu'elle voit arriver des personnes de son sexe. « Car, ajoute-t-elle, toutes n'ont pas l'air serein comme madame. » Je la remercie en souriant; elle m'enferme.

« Me voilà donc en prison! » me dis-je. Ici je m'assieds et me recueille profondément.

Je ne donnerais pas les moments qui suivirent pour ceux que d'autres estimeraient les plus doux de ma vie; je ne perdrai jamais leur souvenir. Ils m'ont fait goûter, dans une situation critique, avec un avenir orageux, incertain, tout le prix de la force et de l'honnêteté dans la sincérité d'une bonne conscience et d'un grand courage. Jusquelà, poussée par les événements, mes actions, dans cette crise, avaient été le résultat d'un vif sentiment qui entraîne : quelle douceur que d'en justifier tous les effets par la raison ! Je rappelai le passé, je calculai les événements futurs; et si je trouvai, en écoutant ce cœur sensible, quelque affection trop puissante, je n'en découvris pas une qui dût me faire rougir, pas une qui ne servît d'aliment à mon courage, et qu'il ne sût encore dominer. Je me consacrai pour ainsi dire volontairement à ma destinée, quelle qu'elle pût être; je défiai ses rigueurs, et m'établis dans cette disposition où l'on ne cherche plus que le bon emploi du présent, sans inquiétude ultérieure. Mais cette tranquillité pour ce qui m'était personnel, je ne tentai même pas de l'étendre au sort de mon pays et de mes amis; j'attendais le journal

du soir et j'écoutais les cris des rues avec une avidité inexprimable. Cependant je pris des renseignements sur ma nouvelle manière d'être et les facultés qui m'étaient laissées. « Puis-je écrire, puis-je voir quelqu'un? quelle est la dépense à faire ici ? » Ce furent mes premières questions. Lavacquerie (le concierge) me fit connaître les recommandations qui lui avaient été faites et la liberté que lui laissaient des ordres de cette nature, qu'on peut regarder comme non-avenus. J'écrivis à ma fidèle bonne de venir me voir; il fut convenu qu'elle demanderait la femmedu concierge, sansparlerde moi, et qu'on ne ferait part à personne de cette facilité. (i) Il est assez curieux de remarquer comment les événements font quelquefois trouver à chacun le prix de ses oeuvres. Lorsque Roland arriva la première fois au ministère de l'Intérieur, il observa que l'état des prisons était horriblement négligé; il porta des regards attendris sur ces retraites préparées aux coupables et trop souvent peuplées d'innocents, mais que l'humanité doit conserver saines et consolantes, s'il est possible, même pour les premiers. Il créa une place qui avait pour objet la surveillance de cette partie; celui qui en est revêtu est chargé de visiter assidûment les prisons, de faire donner exactement au ministre la liste des détenus, les ordres en vertu desquels ils sont amenés, de recueillir leurs plaintes, s'ils en ont à faire, et de les transmettre avec célérité. Il attacha à cette place le modeste appointement de mille écus, persuadé que c'était assez pour l'honnête homme qui sentirait ce que valait l'avantage d'avoir du

(i) Les deux paragraphes qui suivent sont, au manuscrit, fortement bàtonnés, sans doute de la main de Bosc, qui a écrit en marge : « h reporter sur l'article Danton », et qui les en effet utilisés ailleurs en partie.

bien à faire et il v nomma Grandpré (i), homme sensible, très exercé par le malheur, infiniment propre par son âme et son expérience à traiter avec des affligés (2). Grandpré a parfaitement rempli sa destination; je me rappelle à ce sujet une anecdote qui mérite d'être rapportée. Informé le i"" septembre des mouvements qui menaçaient les prisons, il les parcourt de grand matin ; il trouve à l'Abbaye, entre autres, une foule de personnes amenées depuis peu, arrêtées dans les dernières visites

(i) Ici et dans les lignes qui suivent, le nom de Grandpré est soigneusement raturé. Mais au dernier endroit (p. 31), il reste fort lisible.

(2) n Je devais sa connaissance à une personne d'esprit et de mérite qui m'avait intéressée A ses malheurs. » {Note de Mme Roland.)

Cette personne « d'esprit et de mérite », qui avait fait connaître Grandpré aux Roland et avait ainsi obtenu sa nomination d'inspecteur des prisons, s'appelait Sophie Grandchamp. On sait peu de chose sur elle, sinon que, intimement liée en 1791 avec Bosc, elle avait accompagné Mme Roland de Paris au Clos-la-PIatière, en Beaujolais, à l'automne de cette année-là, et qu'elle resta fidèle à la prisonnière. Elle a laissé sur Mme Roland des souvenirs du plus haut intérêt, que j'ai publiés dans la Révolution française de juillet et août 1899 et qu'on retrouvera ici aux Appendices.

Sur Grandpré, avec qui elle vivait en 1793, on n'est guère mieux renseigné. Beugnot, dans ses Mémoires, p. 137 (3'' éd.), se loue vivement de ses bons offices. Un des prisonniers de Port-Libre, Coittant, signale aussi ses soins pour les détenus {Mémoires sur les prisons, éd. Berville et Barrière, 1823, t. II, p. 16). Cf. Wau.on, La Terreur, II, 73. — D'après une note prise par M. Auguste Rey aux Archives de la Préfecture de police, et qu'il m'a obligeamment comnumiquée, Grandpré aurait été incarcéré le 27 avril 1795 et remis en liberté le

31 mai suivant, par ordre du comité de sûreté générale. Beugnot dit de son côté que Grandpré fut, après le 9 thermidor, envoyée la Force par ordre de Barère. Mais, aux dates qu'on vient de voir, Barère était lui-môme décrété d'accusation.

Mme Roland, parlant de Grandpré dans une lettre à Buzot du 22 juin 1793, dit que c'était un « ancien avocat »>. On peut se demander dès lors si ce n'est pas " Le Moyne de Grandpré, avocat au Parlement depuis 1751 », qui, en 1789 {Atni. royal), demeurait quai de Bourbon, ile Saint-Louis?

domiciliaires, détenues, comme je le suis aujourd'hui, sur des mandats arbitraires et non motivés; l'agitation et l'effroi régnaient parmi elles ; les ordres de la Commune leur avaient interdit toute communication au dehors; il les invite à écrire, il attend deux heures, part chargé de lettres qu'il remet à leur section, à leurs amis et au moyen desquelles quelques-unes ont été réclamées à temps. Cependant l'annonce du massacre se répandait comme un bruit sourd précurseur de l'orage. Grandpré vient à l'hôtel de l'Intérieur, il attend la sortie du Conseil qui s'y tenait alors. chez Roland, président; Danton sortait le premier; Grandpré s'approche de lui, dépeint avec chaleur les malheurs dont on est menacé, insiste sur la nécessité d'établir promptement une ligne de démarcation entre les diverses sortes de prisonniers... 11 est interrompu par une exclamation de Danton, s'écriant avec sa voix de taureau, les yeux sortant de la tête et le geste d'un furieux : Je me f... bien des prisonniers ! qu'ils deviennent ce qu'ils pourront! Les assistants (la scène se passait dans le second antichambre) furent pénétrés d'horreur pour un ministre de la Justice capable de s'exprimer ainsi en pareille circonstance. Ils ne savaient pas que c'était chez lui, comme il s'est répandu depuis, que s'étaient tenus les conciliabules où l'on s'était fait apporter les listes des prisonniers pour examiner si toutes les victimes étaient renfermées et quels êtres il conviendrait de sauver afin de prêter à l'expédition l'apparence d'un jugement populaire. Roland avait déjà fait des réquisitions à la force armée; il les réitéra vainement, ainsi que les ordres aux autorités constituées de prévenir tout excès (i); lui-même fut l'objet d'un mandat d'arrêt

(1) Le rôle de Roland au moment des massacres de Septembre appartient à l'histoire générale. Sa lettre du 3 septembre à l'Assem-

auquel les coniurés n'osèrent donner suite (i); il dénonça les forfaits de ces affreuses journées avec ce courage dont sa lettre du 3 à l'Assemblée nationale est un témoignage authentique, et qui enflamma les ennemis que lui avait acquis son austère probité.

La première visite que je reçus à l'Abbaye le jour même de mon arrivée fut celle de Grandpré. 11 accourut le cœur pénétré; jamais témoignages d'intérêt ne me parurent plus touchants et plus honorables que ceux qu'il m'a prodigués; il y mêlait le sentiment d'une noble reconnaissance et j'y trouvais le prix d'une bonne action. « Il faut, me dit-il, écrire à l'Assemblée ; n'y avez-vous pas déjà songé? — Non; et maintenant que vous m'y faites penser, je ne vois pas comment j'y ferai lire ma lettre. — Je m'y emploierai de mon mieux. — Eh bien ! je vais écrire. — Faites, je serai de retour dans deux heures. » Il part et j'écris.

« La citoyenne Roland à la Convention nationale (2). « De la prison de l'Abbaye, le i'^ juin 93,

« Législateurs !

« Je viens d'être arrachée de mon domicile, des bras a de ma fille âgée de douze ans, et je suis détenue à « l'Abbaye en vertu d'ordres qui ne portent aucun motif

blée k'gislative, où il dénonce la Commune de Paris comme responsable de l'anarchie et des massacres, a été souvent reproduite. Elle est au Afonifeur, t. XIII, p. 611-612. (Réimpression.)

(1) Le mandat d'arrêt lancé contre Roland, ministre de l'Intérieur, par la Commune de Paris et déchiré par Danton, est attesté par tous les témoignaj;es du temps. Voir plus loin, p. 104, re qu'en dit de nouveau Mme- Roland.

(2) L'original de cette lettre est au Musée des Archives nationales, n* 1360,

« de mon arrestation. Ils émanent d'un comité révolu- « tionnaire ; et des commissaires de la Commune, qui « accompagnaient ceux du comité m'en ont exhibé du « conseil général, qui n'en contiennent également « aucun (i). » Ainsi je suis présumée coupable aux yeux du public; j'ai été traduite dans les prisons avec éclat, au milieu d'une force armée imposante, d'un peuple abusé, dont quelques individus m'envoyaient hautement à l'échafaud, sans que l'on ait pu indiquer à personne, ni m'annoncera moi-même, d'après quoi j'étais présumée telle et traitée en conséquence. Ce n'est pas tout; le porteur des ordres de la Commune ne s'en est prévalu qu'auprès de moi. et pour me faire signer son procèsverbal; en quittant mon appartement, j'ai été remise aux commissaires du comité révolutionnaire; ce sont eux qui m'ont amenée à l'Abbaye; ce n'est que sur leur mandat que j'y suis entrée. Je joins ici copie certifiée de ce mandat, signé d'un seul individu sans caractère. Les scellés ont été apposés partout chez moi; durant leur apposition qui a duré de trois à sept heures du matin, la foule des citoyens remplissait mon appartement, et s'il s'était trouvé dans leur nombre quelque malveillant avec le dessein de placer furtivement de coupables indices dans une bibliothèque ouverte de toutes parts, il en aurait eu la facilité.

« Déjà hier le même comité avoit voulu faire mettre en arrestation l'ex-ministre que les lois ne rendent comptable qu'à vous des faits de son administration, et qui ne cesse d'en solliciter de vous le jugement.

« Roland avait protesté contre l'ordre, et ceux qui l'avaient apporté s'étant retirés, il est sorti lui-même

(i) En marge du passage marqué par des guillemets, Mme Roland a écrit : Ce qui a été substitué.

de sa maison, pour éviter un crime à l'erreur, dans le temps où je m'étais rendue à la Convention pour l'instruire de ces tentatives; mais je fis inutilement remettre à son président une lettre qui n'a pas été lue. J'allais réclamer justice et protection; je viens les réclamer encore avec de nouveaux droits, puisque je suis opprimée. Je demande que la Convention se fasse rendre compte des motifs et du mode de mon arrestation; je demande qu'elle statue sur elle; et si elle la confirme, j'invoque la loi qui ordonne l'énoncé du délit, de même que l'interrogatoire dans les premières vingt-quatre heures de la détention (i). Je demande enfin le rapport sur les comptes de l'homme irréprochable qui offre l'exemple d'une persécution inouïe, et qu'on semble destiner à donner la leçon, terrible pour les nations, de la vertu proscrite par l'aveugle prévention.

« Si mon crime est d'avoir partagé la sévérité de ses principes, l'énergie de son courage et son ardent amour pour la liberté, je me confesse coupable; j'attends mon châtiment. Prononcez, législateurs; la France, la liberté, le sort de la République et le vôtre tiennent nécessairement aujourd'hui à la répartition de cette justice dont vous êtes les dispensateurs. »

L'agitation dans laquelle j'avais passé la nuit précédente me faisait ressentir une fatigue extrême ; je désirais avoir ce soir même une chambre, je l'obtins et j'en pris possession à dix iieures. Lorsque j'entrai entre quatre

(i) Décret des 8 et g octobre novembre 1789, art. I2: « Dans les vingt-quatre heures de l'emprisonnement de l'accusé, le juge le fera paraître devant lui, lui fera lire la plainte, la déclaration du nom du dénonciateur, s'il y en a ; les procès-verbaux ou rapports et l'information, etc.. »

-murs assez sales, au milieu desquels était un grabat sans rideaux, que j'aperçus une fenêtre à double grille et que je fus frappée de cette odeur qu'une personne accoutumée à un appartement très propre trouve toujours dans ceux qui ne le sont pas, je jugeai que c'était bien une prison qu'il s'agissait d'habiter, et que ce n'était pas du local qu'il me fallait attendre quelque agrément. Cependant l'espace était assez grand, il y avait une cheminée, la couverture du lit était passable, on me donnait un oreiller, et, en appréciant les choses sans faire de comparaison, j'estimai que je n'étais point mal. Je me couchai, bien résolue de demeurer au lit tant que je m'y trouverais bien. J'y étais •encore à dix heures du lendemain, lorsque Grandpré arriva; il avait l'air non moins touché, mais plus inquiet que la veille; il promenait ses regards dans cette vilaine chambre qui me paraissait déjà passable, car j'y avais dormi. « Comment avez-vous passé la nuit? me demanda-t-il avec des yeux humides. — J'ai été fréquemment réveillée par le bruit; je me rendormais chaque fois qu'il s'apaisait, même en dépit du tocsin que j'ai cru entendre ce matin. Eh!... ne le sonne-t-on pas encore? — Mais je l'ai cru aussi ; ce n'est rien. — Ce sera ce qu'il plaît aux dieux; si l'on me tue, ce sera dans ce lit; je suis si lasse que j'y attendrai tout. N'y a-t-il rien de nouveau contre les députés? — Non. Je vous rapporte votre lettre, nous avons pensé avec Champagneux (i)qu'il fallait en adoucir le commencement; voilà ce qu'on vous propose d'y substituer : et puis il faudrait faire un mot

( I ) Dans le ms. il y a Champ. , et biffé. Bosc a écrit au-dessus le nom tout entier. M. Dauban, dans son édition des Mémoires, a lu Jany \

Luc-Antoine Donin de Rosière de Champagneux (1744-1807) était avocat à Lyon lorsqu'il y connut les Roland en 1785; c'est en 1789 •qu'il se lia particulièrement avec eux; il fonda alors le Courrier de

au ministre de l'Intérieur, pour qu'il adressât officiellement votre lettre ; cela me donnerait un nouveau droit d'en solliciter la lecture. » Je prends la minute, je réfléchis, et je lui dis : « Si je croyais que ma lettre fût lue telle qu'elle est, je la laisserais, dût-elle n'être suivie pour moi d'aucun succès, car on ne peut guère se flatter d'obtenir justice de l'Assemblée; les vérités qu'on lui adresse ne sont pas pour elle qui ne saurait les mettre en pratique aujourd'hui ; mais il faut les dire pour que les départements les entendent. Je conçois que mon début puisse empêcher la lecture de la lettre; dès lors, c'est folie que le laisser. » Je substituai donc aux trois premiers alinéas ce qui m'était proposé : « Quant à l'intervention du ministre, je sens qu'elle rend la marche plus régulière; et quoique Garât ne mérite guère que je lui fasse l'honneur de lui écrire, je saurai le faire sans m'avilir. » Je traçai ces lignes :

Au ministre de l'Intérieur.

« I-e ministère dont vous êtes chargé, citoyen, vous donne la surveillance pour l'exécution des lois et la dé-

Lvon (septembre 1789-octobre 1790) pour soutenir les idées de la Révolution, fut de 1790 h 1792 un des chefs de la municipalité lyonnaise, puis fut appelé par Roland devenu ministre h la première division du ministère de l'Intérieur. Après la retraite de Roland, il était resté à son poste, où sa puissance de travail et son expérience le rendaient indispensable k Garât. Mais, dénoncé par CoUot d'Herbois le 2 août et incarcéré le 4 ;\ la Force, il ne fut délivré qu'après le 9 thermidor, le II août 1794.

En 1796, il maria son fîls, Pierre-Léon, avec Eudora Roland, la fille de ses infortunés amis.

Il mourut en 1807, juge k la cour d'appel de Grenoble. Je lui ai consacré, dans mes Appendices aux Letlrts de Madame Roland (t. II» p. 714-723), une ample notice.

nonciation de leur violation par les autorités qui les méconnaissent. Je crois que votre justice s'honorera de faire passer à la Convention les réclamations que j'ai besoin de faire entendre contre l'oppression dont je suis la victime. »

Levée à midi, j'examinai comment je m'établirais dans mon nouveau logis ; je couvris d'un linge blanc une petite vilaine table que je plaçai près de ma fenêtre et que je destinai à me servir de bureau, résolue de manger plutôt sur le coin de la cheminée pour me conserver propre et rangée la table de travail. Deux grosses épingles de tête, fichées dans des planches, me servirent de porte-manteau. J'avais à ma poche le poème de Thomson (i), ouvrage que je chéris à plus d'un titre; je fis une note de ce que j'aurais à me procurer : d'abord les Vz'es des hommes illustres àe Plutarque, qu'à l'âge de huit ans je portais à l'église au lieu d'une Semaine- Sain te {2), et que je n'avais pas relues à fond depuis cette époque ; V Histoire anglaise de David Hume, avec le Dictionnaire de Sheridan, pour me fortifier dans cette langue : j'aurais préféré suivre Macau-

(1) Le poème des Saisons, 1726-1730. Il avait été traduit en français en 1759 (Paris. Chaubert, in-8") ; mais Mme Roland, après l'avoir lu d'abord dans la traduction {Lettres aux demoisei/es Cannet, I. 409, II, 225), avait voulu le lire dans le texte : « Mon bon ami, quand tu pourras me faire un grand cadeau, écrivaii-elle à son mari le 17 janvier 1787, achète-moi Thomson ; achète-le moi en anglais; achètemoi aussi la traduction. . » Elle le cite h Bancal (lettres des 18 juillet 1790 et 15 mars 1791). — Cf. Mémoires partiiuliers, t. II, 2' cahier, et, à la fin de cet ouvrage, lettre à Mentelle, du 28 septembre 1793.

(2) Cf. Mémoires particuliers : « Je n'oublierai jamais le carême de 1763 (j'avais alors neuf ans), où je l'emportais à l'église en guise de Semainr-Sainte. C'est de ce moment que datent les impressions et les idées qui me rendaient républicaine, sans que je songeasse à le devenir... »

lay (i); mais celui qui m'avait prêté les premiers volumes de cet auteur (2) n'était sûrement pas dans sa maison, et je n'aurais su où demander cet ouvrage que déjà je n'avais pu trouver chez les libraires. Je souriais moimême à mes préparatifs, car il y avait une grande agitation; le rappel battait à chaque instant, et j'ignorais ce que ce pouvait être. « Ils ne m'empêcheront pas de vivre jusqu'au dernier instant, me disais-je; plus heureuse de ma conscience qu'ils ne seront animés de leur fureur, s'ils viennent, je vais à eux, et je sors de la vie comme on entre dans le repos. » La femme du concierge vint m'inviter à passer chez elle, où. elle avait fait mettre mon couvert pour que je dînasse en meilleur air : je m'y rendis, j'y vis ma fidèle bonne; lorsqu'elle se jeta dans mes bras, baignée de pleurs, oppressée de sanglots, l'attendrissement et la tristesse me saisirent; je me reprochai presque d'être paisible en songeant à l'inquiétude de ceux qui m'étaient attachés et, me représentant les angoisses de tel et tel, je sentis un serrement de cœur inexprimable. Pauvre fille! que de pleurs je lui ai fait verser, et que ne rachète point un attachement semblable au sien ! Elle me brusque quelquefois dans la vie ordinaire, mais c'est lorsqu'elle me croit trop négligente de ce qui peut servir à mon bonheur, à ma santé ; lorsque

(i) Catherine Sawbridge, mistress Macaulay (1733-1791), avait publié une Histoire d'Angleterre depuis l'avènement de Jacques /"" iusqu'à relevât ion de la Maison de f/anovre, 8 vol., 1763- 1783, et une Histoire d'Angleterre depuis la Révolution [de i6^Si\ jusqu'au temps présent, 1778. Une traduction française des cinq premiers volumes de ce grand ouvrage avait paru ^ Paris en 1791-92, sous le nom de Mirabeau (e le est en réalité de Guiraudet) . C'est dans ce livre que les républicains français avaient appris à connaître et à honorer Sidney.

(2) C'était Brissot. Voir lettre de Mme Roland .^ Bancal des Issarts du 15 mars 1791.

je souffre, c'est elle qui gémit et moi qui la console. II fallait bien suivre cette habitude. Je lui prouvai qu'en s'abandonnant à sa douleur elle se rendrait moins capable de m'être utile ; qu'elle m'était plus nécessaire au dehors que dans la prison où elle me priait de permettre qu'elle restât; qu'à tout prendre, je n'étais pas si malheureuse qu'elle l'imaginait, et cela est vrai. J'ai expérimenté, toutes les fois que j'ai été malade, une sorte de calme tout particulier, et qui tient sans doute à ma façon de voir, ainsi qu'à la loi que je me suis faite d'adoucir toujours la nécessité, loin de me révolter contre elle. Du moment où je me mets au lit, il me semble que tout devoir cesse et qu'aucune sollicitude n'a de prise sur moi; je ne suis plus tenue qu'à être là et à y demeurer avec résignation, ce que je fais de fort bonne grâce. Je donne carrière à mon imagination; j'appelle les impressions douces, les souvenirs agréables, les sentiments heureux : plus d'efforts, plus de calculs, plus de raison; toute à la nature et, paisible comme elle, je souffre sans impatience ou me repose et m'égaye. Je trouve que la prison produit sur moi à peu près le même effet que la maladie; je ne suis tenue aussi qu'à être là, et qu'est-ce que cela me coûte? Ma compagnie n'est pas si mauvaise.

J'appris bientôt qu'il me fallait déloger; les victimes abondaient; la chambre où l'on m'avait placée pouvait contenir plus d'un lit, et, pour me laisser seule, on était obligé de me resserrer dès ce soir dans un petit cabinet; déménagement en conséquence. La fenêtre de ce nouvel appartement donne, je crois, audessus de la sentinelle qui garde la porte de la prison ; toute la nuit, j'entendis crier d'une voix tonnante, qui vive? tue! brigadier! patrouille! Les maisons étaient

illuminées (i); et au nombre, à la fréquence des patrouilles, il était aisé de juger que l'on craignait des mouvements, ou qu'il y en avait eu. Je me levai de bon matin ; je m'occupai de mon ménage, c'est-à-dire de faire mon lit, de nettoyer mon réduit et d'établir la propreté chez moi comme sur ma personne. Je voyais bien qu'en réclamant ces soins, ils ne me seraient pas refusés; mais je jugeais parfaitement qu'en les payant beaucoup il faudrait néanmoins beaucoup aussi les attendre, et qu'ils seraient toujours fort superficiels ; il y avait donc tout à gagner en les prenant soi-même; je serais mieux, plus tôt servie, et les petits cadeaux que je ferais seraient d'autant plus sentis qu'ils seraient gratuits. J'attendais avec impatience d'entendre tirer les gros verrous de ma porte pour demander le journal. Je l'ai lu; le décret A' arrestation est rendu contre les Vingt-deux (2) ; le papier me tombe des mains, et je m'écrie dans un transport de douleur : « Mon pays est perdu ! . . . »

Tant que je m'étais crue seule, ou à peu près, sous le joug de l'oppression, fière et tranquille je formais des vœux et conservais quelque espoir pour les défenseurs de la liberté. L'erreur et le crime (3) l'ont emporté; la

(1) Mesure d'ordre prise par la Commune le 2 juin.

(2) Décret du 2 juin ordonnant l'arrestation : i" de la commission des Douée, moins Fonfrède et Saint-Martin ; 2" des Vingt-deux , à savoir : vingt députés, Gensonné, Guadet, Brissbt, Gorsas, Petion, Vergniaud, Salles, Barbaroux, Chambon, Buzot, Birotieau, Lidon, Rabaut-Saint-Étienne, I.asource, Kanjuinais, Grangeneuve, Lchardy, Lesage, Louvet, Valazé, et de deux ministres, Clavière et Lebrun.

Rabaut-Saint-Ktienne étant de la commission des Douze, le nombre d»s proscrits ne fut en réalité que de trente et un; il fut même réduit .*! trente, Bertrand ayant été remis en liberté le 8 juillet sur l'intervention de Saint-Just.

Roland ne fut pas compris dans le décret.

(3) Ici commence le 4* cahier.

NOTICKS HISTORIQUES 4"

représentation nationale est violée, son unité est rompue ; tout ce qu'il y avait dans son sein de remarquable par la probité unie au caractère et aux talents est proscrit ; la Commune de Paris commande au Corps législatif; Paris est perdu; les brandons de la guerre civile sont allumés; l'ennemi va profiter de nos divisions; il n'y aura plus de liberté pour le nord de la France, et la République entière est livrée à d'affreux déchirements. Sublimes illusions, sacrifices généreux, espoir, bonheur, patrie, adieu! Dans les premiers élans de mon jeune cœur, je pleurais à douze ans de n'être pas née Spartiate ou Romaine (i); j'ai cru voir dans la Révolution française l'application inespérée des principes dont je m'étais nourrie. La liberté, me disais-je, a deux sources : les bonnes mœurs qui font les sages lois, et les lumières qui nous ramènent aux unes et aux autres par la connaissance de nos droits; mon âme ne sera plus navrée du spectacle de l'humanité avilie, l'espèce va s'améliorer et la félicité de tous sera la base et le gage de celle de chacun. Brillantes chimères, séductions qui m'aviez charmée, l'effrayante corruption d'une immense cité vous fait évanouir! Je dédaignais la vie, votre perte me la fait haïr, et je souhaite les derniers excès des forcenés. Qu'attendezvous, anarchistes, brigands? \'ous proscrivez la vertu, versez le sang de ceux qui la professent ; répandu sur cette terre, il la rendra dévorante et la fera s'ouvrir sous vos pas.

(l) Cf. Mémoires particuliers, 4' et 5* cahiers. Déjà, le 23 avril 1779, Marie Phlipon écrivait à Roland : « ... Combien de fois je pleurai, dépitée de n'être pas née Spartiate ou Romaine... »; et, le 18 juillet 1790, h Bancal : « Je me rappelle avec attendrissement ces instants de ma jeunesse où... je pleurais de dépit de n'être pas née Spartiate ou Romaine... »>

Le cours des choses avait dû me faire pressentir l'événement; mais j'avais peine encore à croire que le calcul des dangers n'arrêtât pas la masse de la Convention, et je n'ai pu éviter d'être frappée de cet acte décisif qui sonne l'heure de sa dissolution.

Une froide indignation couvre actuellement, pour ainsi dire, tous mes sentiments; indifférente autant que jamais sur ce qui me concerne, j'espère faiblement pour les autres, et j'attends les événements avec plus de curiosité que de désir : je ne vis plus pour sentir, mais pour connaître. Je ne tardai pas d'apprendre que le mouvement commandé pour faire rendre le décret d'arrestation avait donné des inquiétudes sur les prisons; c'était la cause de la garde sévère et bruyante de la nuit : aussi les citoyens de la section de l'Unité (i) n'avaient pas voulu se rendre au rappel qui les envoyait autour de la Convention ; tous restèrent chez eux pour veiller sur leurs propriétés et sur la prison située dans leur enceinte : je vis le motif de l'air inquiet et alarmé de Grandpré qui me confessa ses craintes le lendemain. 11 s'était rendu à l'Assemblée pour y faire lire ma lettre; et durant huit heures consécutives il avait, ainsi que plusieurs députés, inutilement réitéré ses instances auprès du bureau; il était évident que je n'obtiendrais pas cette lecture. Je remarquai sur le Moniteur que ma section, celle de Beaurepaire, s'était prononcée en ma faveur, même depuis ma détention (2); j'imaginai de lui écrire, et je le fis en ces termes :

(1) La section des Quatrc-Nations (depuis avril 1793 secion de l'Unité), où était située l'Abbaye.

(2) La section des Thcrmes-df-Julien, où était située la maison habitée par Roland, s'appelait, depuis septembre 1792, la .section Beaurepaire. On a vu plus haut qu'il y était « bien vu »» et que les

« Citoyens,

« J'apprends par les papiers publics que vous aviez mis sous la sauvegarde de votre section Roland et son épouse; je l'ignorais lorsque j'ai été enlevée de chez

dispositions de la section pour lui étaient c« sages ». Déjà, le 5 avril, Robespierre jeune s'écriait aux Jacobins : «c Roland n'est point arrêté; il a même reçu des honneurs à sa section. » Cf. P. V. C, 3 avril. Lorsqu'on releva le cadavre du proscrit, le 11 novembre 1793, dans l'avenue du chAteau de Coquetd, à quelques lieues de Rouen, on trouva sur lui des cartes de civisme que sa section lui avait délivrées. Les Procès-verbaux de la Commune de Paris (séance du 31 mai), disent d'autre part : « On annonce l'arrestation de Roland et de sa femme dans la section de Beaurepaire; on ajoute que cette section les a pris sous sa sauvegarde. Le Conseil nomme des commissaires à cet égard. Peu de temps après, les commissaires de retour annoncent qu'ils ont fait mettre six factionnaires à la porte des détenus; le Conseil arrête que les mêmes commissaires sont autorisés à arrêter Roland et sa femme et à mettre le scellé sur leurs papieis. n Le compte rendu du Moniteur du 3 juin, que Mme Roland venait de lire, est un peu plus explicite : « Un membre annonce que l'ex-ministre Roland et son épouse ont été mis en état d'arrestation, mais que la section de Beaurepaire les a pris sous sa sauvegarde. Le Conseil nomme six commissaires pour se rendre k la section de Beaurepaire et l'engager à livrer Roland au pouvoir de la loi »> ... Et, un peu plus loin : H Les commissaires nommés pour se transporter à la section de Beaurepaire, relativement h l'arrestation de Roland et de son épouse, rendent compte de leur mission et disent que l'on s'y est mal pris pour faire cette arrestation avec succès. Ls ont placé six factionnaires à la porte, afin que les détenus, que la section a mis sous sa sauvegarde, ne puissent point s'évader. Le Conseil autorise ses commis.saires à arrêter Roland et son épouse et à mettre les scellés sur leurs papiers; arrête en outre que les commissaires de la section de la Cité, qui avaient été chargés de cette arrestation, seront invités k se rendre dans son sein, pour rendre compte des motifs, du retard qu'ils ont mis à l'exécuter. »

Et le lendt-main, i" juin : « On se plaint que les commissaires chargés de l'arrestation de Roland s'en sont mal acquittés et que leur conduite n'est pas exempte de reproches. Renvoi au comité révolutionnaire. I) {Procès-verbaux de la Commune de Paris. — Cf. Moniteur (Réimpression), t. X"V'I, p. 543 et 558.)

moi; et le porteur des ordres de la Commune m'a présenté au contraire la force armée dont il était accompagné comme celle de la section qu'il avait requise; c'est ainsi qu'il l'a exprimé dans son procès- verbal. Du moment où j'ai été fermée à l'Abbaye, j'ai écrit à la Convention, et je me suis adressée au ministre de l'Intérieur pour qu'il lui fît passer mes réclamations; je sais(i) qu'il a obtempéré à ma demande, et que ma lettre a été remise, mais elle n'a point été lue. J'ai l'honneur de vous en adresser une copie certifiée. Si la section croit digne d'elle de servir d'interprète à l'innocence opprimée, elle pourrait députer à la barre de la Convention pour y faire entendre mes justes plaintes et ma demande. Je soumets cette question à sa sagesse ; je n'y joins aucune prière ; la vérité n'a qu'un langage, c'est l'exposé des faits; les citoyens qui veulent la justice n'aiment pas qu'on leur adresse des supplications, et Yinnocence n'en sait point faire.

« P. S. Voici le quatrième jour de ma détention, et je n'ai pas été interrogée. J'observe que l'ordre d'arres-

La Chronique de Paris, citée par Bûchez et Roux (t. XXVII, p. 411), donne le récit suivant :« I. 'ex-ministre Roland n'a point été arrêté. Quelques hommes qui rient de tout ont dit, en apprenant que sa femme seule avait été arrêtée : « On a laissé échapper le corps et M on a pris l'esprit. » La section de Beaurepaire avait pris cette citoyenne sous sa protection; une patrouille de cette section l'avait déjà sauvée; mais à peine a-t-elle été retirée que ceux qui étaient chargés de cet ordre rigoureux l'ont exécuté. »>

D'après les Nouvelles />olitiques (n" du 6 juin 1793), le membre de la Commune insurrectionnelle qui, en n'exécutant pas les premiers ordres donnés, laissa échapper Roland, serait Soguy, commissaire de la section de la Butte-des Moulins ^Bûchez, XVI, 419), médecin, rue Vcntadour, ti {Alm. de 1793, p 347).

Kn somme, la section semble avoir f.iit son possible, le 31 mai, pour protéger les Roland

(1) Évidemment par Champagneux, premier commis de Garât.

tation ne portait aucun motif, mais qu'il exprimait que je serais interrogée le lendemain. »

Quelques jours se passèrent sans que j'entendisse parler de rien; je n'étais toujours point interrogée. J'avais pourtant reçu beaucoup de visites d'administrateurs à plats visages et sales cordons, se disant appartenir les uns à la police, les autres à je ne sais quoi ; grands sansculottes à cheveux puants, zélés observateurs de l'ordre du jour, venant savoir si les prisonniers étaient satisfaits de leur traitement. Je m'étais exprimée vis-à-vis de tous avec l'énergfie et la digrnité convenables à l'innocence opprimée; j'avais aperçu deux ou trois hommes de bon sens qui me comprenaient sans oser m'appuyer, et j'étais à dîner lorsqu'on vint m'en annoncer cinq à six autres d'une seule fournée. La moitié s'avance; celui qui portait la parole me parut, avant d'avoir ouvert la bouche, un de ces bavards à tête vide qui jugent de leur mérite par la volubilité de leur langue. « Bonjour, citoyenne.

— Bonjour, monsieur. — Etes-vous contente de cette maison? N'avez- vous pas de plaintes à faire sur votre traitement, ou de demandes à former sur quelque chose?

— Je me plains d'être ici, je demande à en sortir. — Est-ce que votre santé est altérée? Vous vous ennuyez un peu? — Je me porte bien et je ne m'ennuie pas. L'ennui est la maladie de ceux qui ont l'âme vide et l'esprit sans ressources; mais j'ai un vif sentiment de l'injustice; je réclame contre celle qui m'a fait arrêter sans motif et détenir sans être interrogée. — Ah ! dans un temps de révolution, il y a tant à faire qu'on ne peut suffire à tout.

— Une femme à qui le roi Philippe faisait à peu près cette réponse, lui répliqua : « Si tu n'as pas le temps de me faire justice, tu n'as donc pas le temps d'être roi! » Pre-

nez garde de forcer les citoyens opprimés à dire la même chose au peuple, ou plutôt aux autorités arbitraires qui l'égarent. — Adieu, citoyenne. — Adieu. » Et mon bavard de s'en aller, faute de savoir répondre à des raisons. Ces gens m'ont eu l'air d'être venus pour voir la figure que j'avais en cage, mais ils feraient bien du chemin avant d'y trouver aussi sots qu'eux.

J'ai dit que je m'étais informée de la manière de vivre dans ces lieux, non que je mette un grand prix à ce qu'on appelle les commodités de la vie ; je sais user d'elles sans scrupules quand il n'y a pas d'inconvénient à le faire, mais toujours avec modération, et je me passe de toutes sans difficultés. C'est par un esprit d'ordre naturel que j'ai besoin de savoir ce qui constitue ma dépense, et de la réofler suivant ma situation.

On m'apprit que Roland au ministère avait trouvé excessive la quotité de 5 livres allouées par tête de prisonnier pour la dépense de chaque jour, et qu'il l'avait réduite à 2 livres ; mais l'extrême augmentation des denrées, triplées de valeur depuis quelques mois, rend ce traitement assez médiocre, car, la nation ne donnant que les quatres murs et de la paille, on prélève d'abord 20 sols pour indemnité au concierge de ses frais de chambre, c'est-à-dire du lit et des meubles quelconques. Il faut, sur les 20 sols qui restent, s'éclairer, payer son feu s'il est besoin d'en faire faire, et se nourrir; c'est insuffisant; mais on est libre comme de raison d'ajouter tout ce (|u'<)n veut à sa dépense. Je n'aime point à en faire une grande pour ma personne, et j'ai quelque plaisir à exercer mes forces dans les privations. L'envie m'a pris de faire une expérience et de voir jusqu'où la volonté humaine peut réduire les besoins; mais il faut procéder par grarlations, c'est la seule manière d'aller I(Mn. J'ai

commencé, au bout de quatre jours, par retrancher les déjeuners, et substituer au café, au chocolat, du pain et •de l'eau; j'ai établi qu'on ne me servirait qu'un plat de viande commune avec quelque herbage à mon dîner; le soir, un peu de légumes; point de dessert. J'ai bu de la bière pour me déshabituer du vin, puis je l'ai quittée elle-même. Cependant, comme ce régime a un but moral, et que j'aurais autant d'aversion que de mépris pour une économie inutile, j'ai commencé par donner une somme pour les malheureux à la paille, afin d'avoir le plaisir, en mangeant le matin mon pain sec, de songer que de pauvres diables me devront de joindre quelque chose avec le leur pour leur dîner. Si je reste ici six mois, je veux en sortir grasse et fraîche, n'ayant plus besoin que de soupe et de pain, et ayant mérité quelques bénédictions incognito. J'ai fait aussi, mais dans un autre esprit, quelques présents aux gens de service de la prison. Quand on est ou paraît sévèrement économe dans sa dépense, il faut être généreux à l'égard d'autrui pour se le faire pardonner, surtout dans une situation où ceux qui vous entourent comptent leur gain sur cette dépense. Je ne demande ni soins, ni marchandises; je ne fais rien venir; je n'emploie personne : il est clair que je serai la plus maussade prisonnière pour les domestiques qui établissent leurs petits profits sur les commissions et les fournitures dont on les charge; il convient donc que j'achète l'indépendance où je me mets d'eux ; c'est la rendre plus parfaite et me faire aimer en sus.

J'ai reçu quelques visites de l'excellent Champagneux et de l'estimable Bosc. Le premier, père d'une nombreuse famille, attaché à la liberté par principes, en avait professé la saine doctrine dès le commencement de la

Révolution, dans un journal destiné à l'instruction de ses concitoyens (i); un esprit judicieux, des mœurs douces, un grand amour du travail le caractérisent. Roland, au ministère, l'appela pour le mettre à la tête de la première division du département de l'Intérieur; c'est l'un des meilleurs choix qu'il ait faits. Au reste, il n'a pas moins bien réussi dans celui de plusieurs autres chefs, tels que l'actif et franc Le Camus (2), l'habile Fépoul (3), etc. Jamais bureaux ne furent mieux montés; c'est à leur parfaite organisation que Garât doit la faculté de supporter un fardeau qui passe ses forces ; c'est à l'honnêteté, à la capacité de tels agents qu'il est redevable de la tranquillité dont on le laisse jouir : il l'a senti, et il disait avec raison qu'il abandonnerait la partie s'il était obligé de faire des changrements dans ses bureaux.

(1) Le Courrier de Lyon.

(2) Gabriel-Etienne Le Camus (1746-? ). receveur des gabelles à Lyon, savant naturaliste et collectionneur, organisateur de cours publics et de sociétés savantes, nous apparaît dès 1786 lié avec les Roland à Lyon. C'est en août 1792 qu'il fut appelé ;\ diriger la quatriènfie division du ministère de l'Intérieur. Lorsqu'on remplaça, en avril 1794, les ministères par des commissions executives, Le Camus fut commissaire aux travaux publics.

(3) Sic. C'est Guillaume-Charles Faypoult, chevalier de Maisoncelles (1752-1817). Il n'entra dans les bureaux de Roland qu'au second ministère (Cntal. Charavav, p. 178). Il y était chef de la deuxième division et dirigea en outre par intérim la troisième, après que Lanihenasefit été appelé à la Convention {A Int. nui. de 1793). Il resta à ce poste sous Garât et sous Paré jusqu'à la suppression des ministères (i"-2 avril 1794) et la loi du 16-24 avril qui bannissait de Paris les ex-nobles. II fut ensuite ministre des finances au commencement du Directoire (2 octobre 1795-13 février 1796), agent diplomatique en Italie, préfet de l'Escaut sous l'Empire, ministre des finances du roi Joseph en Espagne, préfet de Saône-et-Loire durant les Cent-Jours. Sa vie justifie l'épithète qui accompagne ici son nom. — Cf , sur son service dans les bureaux du ministère, la dernière lettre de Mme Rulaiid ;"i .Mcuteile d'octobre 1793.

Il sera forcé de l'abandonner malgré cela, car tous les talents des seconds ne suppléent pas au manque de caractère d'un ministre ; la faiblesse est le pire de tous les défauts dans ceux qui gouvernent, particulièrement au milieu des factions. Garât et Barère (i), simples particuliers, ne seraient jugés manquer ni d'esprit, ni d'honnêteté; mais l'un, chargé du pouvoir exécutif, et l'autre, législateur, perdraient tous les États du monde par leurs demi-mesures : leur manie prétendue conciliatoire leur fait toujours prendre la ligne oblique qui mène droit au précipice et à la confusion. La conciliation des hommes d'État doit être toute dans le mode, je veux dire dans la manière de traiter avec ceux qu'ils emploient ; ils doivent se servir des passions mêmes et des défauts de ceux qu'ils dirigent ou avec qui ils traitent; mais rigoureux dans les principes, fermes et rapides dans l'action, jamais obstacles ni considérations ne doivent les faire plier au premier égard, ni dévier au second.

Si Roland pouvait joindre à l'étendue de ses vues, à la force de son âme, à sa prodigieuse activité, un peu plus d'art dans la manière, il gouvernerait aisément un empire ; mais ses défauts ne nuisent qu'à lui-même, et ses qualités sont infiniment précieuses en administration.

Bosc, notre ancien ami, administrateur des postes, d'un caractère vrai, d'un esprit éclairé, allant chez moi le premier jour de ma détention, s'empressa de conduire ma fille chez Mme Creuzé-la-Touche (2) qui l'accueillit,

(i) Bertrand Barère de Vieuzac (1755-1841), constituant et conventionnel, est trop connu pour que j'aie à donner sa notice.

(2) Rue Hautefeuille, n" 1 1 . — Jacques-Antoine Creuzé-Latouche (1749-1800) était un vieil ami de Bosc. Je les trouve liés dès 1784, alors que Creuzé-Latouche était avocat à Paris, avant de

la compta au nombre de ses enfants avec lesquels il fut établi qu'elle resterait sous ses yeux. Il faut connaître les personnes pour sentir tout ce que vaut ce trait. Il faut se représenter Rose sensible et franc, accourant chez ses amis, se saisissant de leur enfant, le confiant de son propre mouvement à la famille la plus respectable, comme un dépôt qu'il s'honore de leur faire, et qu'il sait être reçu avec la reconnaissance qu'éprouvent les âmes délicates à qui on offre l'occasion de bien faire ; il faut avoir connu les mœurs patriarcales, les vertus domestiques de Creuzé et de sa femme, la douceur et la bonté qui les distinguent, pour juger de leur accueil et en sentir le prix.

Qui donc est à plaindre dans tout ceci ? Roland seul ; Roland persécuté, proscrit, Roland, à qui l'on refuse l'examen de ses comptes; Roland, obligé, pour se soustraire à l'aveugle fureur d'hommes abusés par ses ennemis, de se cacher comme un coupable, de trembler même pour la siireté de ceux qui le reçoivent, de dévorer en silence la détention de son épouse, l'apposition des scellés sur tout ce qui lui appartient... et d'attendre dans l'incertitude le règne d'une justice qui ne l'indemnisera jamais de ce que la perversité lui aura fait souffrir !

Ma section, pénétrée des meilleurs principes, avait pris, le 3, un arrêté qui les respire (i), et qui établit les droits des citoyens à réclamer contre les détentions arbitraires, à s'opposer même à celles qui pourraient être

retourner acheter une charge de magistrature k Chfttellerault, son pays natal, qui l'envoya siéger à la Constituante, puis à la Convention. Il était ausai un des amis les plus intimes de I.arevellière- Lépeaux.

(l) Nous n'avons pas le texte de cet arrôté. 11 ne reste presque

tentées. Ma lettre y fut lue, écoutée avec intérêt ; la discussion qui s'établit sur elle ayant été prolongée au lendemain, les Montagnards s'entendirent, l'éveil fut donné dans leur parti ; il arriva force députations d'enragés d'autres sections pour entraver la marche, les délibérations, et corrompre, s'il était possible, l'esprit de celle-ci, ou l'effrayer par des menaces et porter la majorité des sections à la désarmer. Sur ces entrefaites, pressée par Grandpré de ne négliger aucun moyen d'abréger ma captivité, j'écrivis encore à Garât, et je m'adressai aussi à Gohier(i) : ce dernier, que j'ai peu vu, d'une faiblesse égale à celle de Garât, m'a paru d'une médiocrité plus grande encore à tout autre égard. Je ne f>ouvais guère écrire à de tels hommes qu'en leur donnant des leçons; elles étaient sévères... Grandpré les trouva mortifiantes, quoique justes ; j'adoucis quelques expressions et me tins aux suivantes :

« La citoyenne Roland au ministre de la Justice.

« De la prison de l'Abbaye, le 8 juin 93.

« Je suis opprimée ; j'ai donc sujet de vous rappeler mes droits et vos devoirs.

« Un ordre arbitraire, sans motifs d'arrestation, m'a

plus rien, aux Archives publiques, des papiers de la section Beaurepaire. Mais on verra plus loin, par une pièce qui nous a été conservée, relative à la seconde arrestation de Mme Roland, que la section avait pris, à la date du 31 mai, « différents arrêtés relatifs à la sûreté des personnes n.

(i) Louis-Jérôme Gohier (1746-1830), député d'IUe-et-Vilaine à la Législative, fut ministre de la Justice depuis le 20 mars 1793 jusqu'à la suppression des ministères (i"-2 avril 1794), et devint plus tard membre du Directoiie, du 29 prairial an VII (17 juin 1799) au 18 brumaire.

plongée dans ces lieux préparés pour les coupables ; je les habite depuis huit jours sans avoir été interrogée.

« Les décrets vous sont connus ; l'un vous charge de visiter les prisons, d'en faire sortir ceux qui s'y trouvent détenus sans cause (i); dernièrement encore il en a été rendu un autre qui vous prescrit de vous faire représenter les mandats d'arrêt, d'examiner s'ils sont motivés> et de faire interroger les détenus.

« Je vous fais passer copie certifiée de celui en vertu duquel j'ai été enlevée de mon domicile et amenée ici.

« Je réclame l'exécution de la loi pour moi et pour vous-même. Innocente et courageuse, l'injustice m'atteint sans me flétrir, et je puis la subir avec fierté dans un temps où l'on proscrit la vertu (2). Quant à vous, placé entre la loi et le déshonneur, votre volonté ne peut être douteuse, et il faudrait vous plaindre si vous n'aviez pas le courage d'agir en conséquence. »

«Au minisire de V Intérieur.

« 8 juin, etc.

« Je sais que vous avez fait l'envoi de mes réclamations au Corps législatif; ma lettre n'a pas été lue : vos devoirs sont-ils remplis pour l'avoir adressée à ma prière?

(i) Décrets du 23 novembre 1792 ^Duvkrgier, Collection des lois, t. V, p. 68). L'un d'eux est ainsi conçu :

« La Convention nationale décrète que les citoyens détenus d^ns les différentes maisons d'arrêt ou dans les prisons, quelles qu'elles soient, contre lesquelles il n'y a ni mandat d'arrêt ni décret d'accusation prononcé, seront mis en liberté sur-le-champ, h mesure que l'examen des détenus dans lesdites maisons auia été fait par le ministre de la Justice, en exécution du décret du 15 de ce mois. »

(i) « Il y avait : c« Mnhvous, placé entre la loi et le drslionucur, il faut quitter votre place ou la remplir, ou avouer l'infamie dont la postérité couvrira la faiblesse de vos pareils. » (Note de Mme Roland.)

J'ai été arrêtée sans déduction de motifs, je suis détenue depuis huit jours, je n'ai pas été interrogée; c'est à vous, homme public, lorsque vous n'avez pu préserver l'innocence de l'oppression, à vous efforcer de l'en délivrer.

« Vous êtes plus intéressé que moi peut-être au soin que je vous invite à prendre ; je ne suis pas la seule victime de la prévention ou de l'envie, et leurs poursuites actuelles contre tout ce qui présente la réunion du caractère au talent, à la vertu, rend honorable la persécution ■dont je suis l'objet ; je la dois à mes liens avec l'homme vénérable que la postérité vengera. Mais vous, maintenant au gouvernail, vous n'échapperiez point au reproche de l'abandonner aux flots, si vous ne saviez le diriger d'une main ferme, et à la honte d'y être demeuré sans pouvoir le maintenir.

« Les factions passent, la justice seule demeure, et, de tous les défauts de l'homme en place, la faiblesse est celui qu'on lui pardonne le moins, parce qu'elle est la source des plus grands désordres, surtout dans les temps d'orage.

« Je n'ai pas besoin de rien ajouter à ces réflexions, «i elles vous parviennent à temps pour vous et pour moi-même, ni d'en presser l'application à ce qui me concerne, car rien ne peut suppléer la volonté et le courage. »

Assurément des ministres qui ont négligé, méprisé les décrets qui leur ordonnaient la recherche des auteurs du massacre de septembre et des conspirateurs du I o mars ( i ) , des hommes qui , par la mollesse et l'indignité

(i) Le décret du 20 janvier 1793 ordonnait la poursuite ces assas- .sins de septembre, mais avait été suspendu le 8 février suivant. Le

de leur conduite dans ces circonstances, ont enhardi le crime, favorisé ses attentats, et assuré cette nouvelle insurrection oii l'aveuglement et l'audace, prescrivant des lois à la représentation nationale, appellent tous les malheurs de la guerre civile, de tels hommes ne se feront pas les dénonciateurs de l'oppression : je n'attends rien d'eux; et les vérités que je leur adresse sont bien plutôt destinées à marquer ce qu'ils doivent et à quoi ils manquent, qu'à me valoir une justice qu'ils sont incapables de me rendre, à moins qu'un peu de honte ne produise quelque miracle.

La fable nous représente tous les animaux tremblants ordinairement à l'aspect du lion, venant l'insulter chacun à son tour lorsqu'il est malade; ainsi, la cohue des hommes médiocres, trompés ou jaloux, assaille avec fureur ceux que l'oppression retient captifs, ou dont elle diminue les facultés en altérant l'opinion sur leur compte. Le numéro 526 du Thermomètre du jour (i), du g juin, en fournit un exemple ; on y trouve, sous le titre à^ Interrogatoire de L. P . d'' Orléans [2)^ une série de questions,

décret prescrivant que le tribunal révolutionnaire institué le 10 mars 1793 commencerait ses fonctions en recherchant les conspirateurs qui, dans la nuit du 9 au 10, avaient menacé la Convention, est du 12 mars, rendu sur la proposition d'isnard.

(i) Le Thermomitre du jour (ii août 1791-25 août 1793) était le journal de Duiaure. — Jacques-Amédée Dulaure (1755- 1835), député du Puy-de-Dôme A la Convention, avait été, en 1792, un des journalistes qui fréquentaient chez Roland, ministre de l'Intérieur. En 1793, dans son journal, nullement inféodé d'ailleurs à la politique girondine (Mme Roland va s'en plaindre), il avait donné un courageux appui ;\ la prisonnière. Décrété d'accusation le 20 octobre 1793. il put gagner la Suisse et rentra à la Convention le 8 décembre 1793. Il était et resta jusqu'au dernier j)ur très lié avec Bosc.

(2) l'hilippe-Égalité, décrété d'accusation le 6 avril 1793, détenu ;\ Marseille, y avait été interrogé les 7 et 8 mai par le tribunal criminel des Bouches-du- Rhône, et Gohier avait transmis le 20 cet interroga-

parmi lesquelles il faut distinguer l'inculpation suivante: « D'avoir assisté à des conciliabules secrets qui se tenaient la nuit chez la femme de Buzot, dans le faubourg Saint-(}ermain, où se sont rendus Dumouriez, Roland et sa femme, Vergniaud, Brissot, Gensonné, Gorsas, Louvet, Fetion, Guadet, etc. »

Quelle profonde scélératesse et quels excès d'impudence ! tous les députés ici dénommés sont précisément ceux qui ont voté pour l'exil des Bourbons (i); jamais ces fiers défenseurs de la liberté n'ont regardé d'Orléans comme un chef capable, mais il leur a toujours paru un mannequin dangereux ; ils ont été les premiers à redouter ses vices, son argent, ses relations, sa popularité, sa faction, à dénoncer cette dernière et à poursuivre ceux qui leur en ont paru les agents. Louvet les a signalés dans sa catilinaire contre Robespierre (2) : morceau précieux comme tous ceux qui sont sortis de sa plume, et que l'histoire recueillera soigneusement, dans lequel il suit leur marche au corps électoral d'où Philippe sortit député. Buzot (3), dont la constante énergie s'est attiré la haine des factieux, saisit le premier instant qui lui parut favorable pour demander le bannissement des Bourbons, mesure qu'il regarda comme indispensable du moment où la Convention voulut se charger du jugement de Louis.

toire à la Convention. Mais la pièce publiée par le Thermomètre et par plusieurs autres journaux était apocryphe. (Voir le Moniteur du 25 juin 1793.)

(i) Le 16 décembre 1792, sur la proposition de Buzot.

(2) Accusation contre Robespierre [29 octobre 1792]. Imprimé par ordre de la Convention nationale, Paris, 15 p. in-S".

A Maximîlien Robespierre et à ses royalistes, Paris, 55 p. in-S" [décembre 1792].

(3) C'est ici qu'apparaît pour la première fois le nom de Buzot, qui reviendra si souvent sous la plume de Mme Roland.

Roland ni moi n'avons jamais vu d'Orléans; j'ai même évité de recevoir chez moi Sillery (i), qu'on me disait être un homme bon et aimable, parce que ses relations avec d'Orléans me le rendaient suspect. Je me souviens à ce sujet de deux lettres fort piquantes, l'une de Mme Sillery à Louvet, après qu'il eut appuyé la motion de Buzot. « Voici, me dit Louvet en me la communiquant, une preuve que nous ne sommes pas dans l'erreur, et que le parti d'Orléans n'est point une chimère. Mme Sillery ne m'écrirait point en pareils termes, si ce n'était une chose convenue avec les intéressés, et s'ils craignent si fort le bannissement, il faut bien qu'ils y voient le renversement de quelques projets. »

Effectivement, la lettre de Mme Sillery, fort étudiée, avait pour but de dissuader Louvet de son opinion, de le persuader que les principes républicains dans lesquels les enfants d'Orléans avaient été élevés les en rendaient les partisans les plus zélés, et qu'il était impolitique et cruel de sacrifier des sujets certainement utiles à d'absurdes préjugés (2). L'autre lettre était la réponse de Louvet; spirituelle et digne, elle exprimait avec force et politesse les motifs de son opinion; il y disait entre autres que les principes monarchiques, les préjugés nobiliaires et autres exposés par Mme Sillery elle-même dans ses ouvrages, étaient loin de le rassurer sur ceux de ses élèves, et il persistait avec la fierté d'an homme libre dans une opinion cpii lui était inspirée par l'amour de son pays.

(1) Brulart de Genli.s, comte de Sillery (1737-1793^, constituant, puis conventionnel. Sa femme, dont Mme Roland va parler en l'appelant Mme Sillery, est plus connue sous le nom de Mme de Genlis. On .sait combien le mari et la femme étaient liés avec le duc d'Orléans. Sillery, décrété d'accusation le 4 avril 1793, en même temps qu'Égalité, fut jugé et exécuté avec les Girondins (31 octobre 1793).

(2) Ici commence le 5*" cahier.

Quant aux prétendus conciliabules chez la femme de Buzot, rien au monde n'est si ridicule. Buzot, que j'avais beaucoup vu lors de l'Assemblée constituante, avec lequel j'étais demeurée en correspondance d'amitié ; Buzot, dont les principes purs, le courage, la sensibilité, les mœurs douces, m'inspiraient infiniment d'estime et d'attachement, venait fréquemment à l'hôtel de l'Intérieur; je ne suis allée qu'une seule fois chez sa femme depuis leur arrivée à Paris pour la Convention, et ils n'avaient aucune espèce de relation avec Dumouriez. Indignée de ces sottises, je pris la plume et j'écrivis à Dulaure, rédacteur du Thermomètre du Jour, bon homme, mais faible (i), que j'ai vu jusqu'au moment où la Montagne le séduisit (2) :

a La citoyenne Roland au député Dulaure, auteur du Thermomètre du jour.

tt De \a prison de l'Abbaye, le 9 juin 93.

« Si quelque chose pouvait étonner encore l'innocence, lorsqu'elle se trouve déjà sous le joug de l'oppression, je vous dirais, citoyen, que je viens de lire avec la plus grande surprise les absurdités consignées dans votre numéro de ce jour, sous le titre A' Interrogatoire de Philippe d' Orléans, que le hasard m'a fait tomber entre les mains. Il serait fort étrange, si l'expérience n'avait prouvé que c'est seulement fort audacieux, que les personnes qui les premières ont craint, dénoncé, poursuivi

(i) Bosc a effacé bon et tnais faible, et a mis à la place « estimable ».

(2) « J'ai appris depuis que les derniers excès de la Montagne l'avaient éclairé et ramené, m {Note de Mme Roland.)

une faction d'Orléans, fussent présentées comme l'ayant formée elles-mêmes !

« Le temps éclairera sans doute ce mystère d'iniquité; mais en attendant sa justice qui peut être lente au milieu d'une si effroyable corruption, la vôtre me paraît obligée à publier, en même temps que les questions d'un interrogatoire propre à semer des soupçons, les réponses qui doivent y avoir été faites, et pouvoir servir à les apprécier.

« Cette justice est d'autant plus rigoureuse, que la calomnie et la persécution s'attachent aux pas des personnes nommées dans ces questions ; qu'elles sont pour la plupart dans les liens d'un décret arraché par l'audace et la prévention à la faiblesse et à l'erreur. Je suis moimême détenue depuis huit jours, en vertu d'un mandat qui ne porte aucun motif d'arrestation ; je n'ai pas été interrogée; je n'ai pu faire entendre mes plaintes à la Convention, et lorsqu'on est parvenu à lui annoncer qu'elles avaient été soustraites, on l'a fait passera l'ordre du jour, sous le prétexte que cela ne la regardait pas (i). Quoi donc ! des autorités nouvelles agissent arbitrairement, les autorités constituées se taisent devant elles, et les injustices qu'elles commettent ne doivent pas être représentées à la (Convention ! Ce n'est point au Corps législatif qu'il faut adresser ses réclamations, lorsqu'il ne reste plus que lui à qui les faire! Et l'on s'intéresse aux

(l) Moniteur du 8 juin 1793, séance de la Convention du 7 : <c Duperret [lisez Deperret : — 11 y a plusieurs jours que le ministre de l'Intéiieur a fait passer à la Convention les réclamations d'une citoyenne enlevée de vive force de son asile, et transférée dans les pri-sons de l'Abbaye; mais la lettre n'a pas été lue. Cette personne est la citoyenne Roland. (On murmure.) — On observe que cet objet n'est pa» du ressort de la Convention. — L'Assemblée passe h l'ordre du jour. »

détenus par ordre du tribunal de Marseille (i); et moi, détenue ici par un comité révolutionnaire, je n'ai plus de droits! Et la Commune fait répéter dans les journaux que les prisons de Paris ne renferment que des assassins, des voleurs et des contre-révolutionnaires ! (2) Citoyen ! je vous ai connu; je vous crois honnête : combien vous

gémirez un jour ! Je vous fais passer quelques minutes

dont je vous prie de prendre lecture : je vous invite à donner place dans votre journal à la lettre que je n'ai pu faire lire à la Convention; vous me devez cette justice, toutes les circonstances le démontrent assez, et si vous pouviez ne pas le sentir, il me serait inutile d'insister.

« P . S . Ni Roland ni moi n'avons jamais vu Philippe d'Orléans : je dois ajouter que j'ai toujours entendu les députés nommés dans l'interrogatoire (cité au 7 hermomctre de ce jour) professer pour ce personnage un mépris semblable à celui qu'il m'inspire; et qu'enfin, si nous nous sommes entretenus à son sujet, c'a été en raisonnant sur les craintes qu'il pouvait inspirer aux vrais amis de la liberté, et sur la nécessité de le faire bannir par cette raison (3). »

(i) Séance de la Convention du 7 juin; Collot d'Herbois, Thuriot, Legendre, avaient protesté vivement contre les arrestations arbitraires faites A Marseille par un <c prétendu tribunal populaire ».

(2) Lettre de Fiquet et Marino, officiers municipaux administrateurs de police, lue à la séance de la Convention du 8 juin ; elle est au Moniteur du 10.

(3) Dulaure, en publiant cette lettre de Mme Roland dans son journal, dit en note : « La citoyenne Roland aurait dû penser qu'il ne m'était pas permis de rien changer à l'interrogatoire de Philippe d'Orléans, quelque absurde, quelque incohérent qu'il me parût. »> Et il ajouta : (c Je donnerai demain la lettre de la citoyenne Roland à la Convention nationale et celle qu'elle adresse au ministre de l'Intérieur. »

6o MÉMOIRES DE MADAME ROLAND

Puisque les circonstances m'ont amenée à citer Dumouriez, je dirai ce que je sais de lui, ce que j'en pense ; mais cela me reporte au premier ministère de Roland, et m'engage à tracer ici comment cet homme austère fut nommé dans une place oii les rois appellent rarement ses pareils. Je reprendrai donc les choses d'un peu loin, et je devrai au loisir de ma captivité de consigner des faits ou de me rappeler des détails que peut-être je n'eusse jamais écrits sans elle.

Roland exerçait les fonctions d'inspecteur du commerce et des manufactures dans la généralité de Lyon(i), avec ces connaissances et ces vues administratives qui auraient dû distinguera corps des inspecteurs, si le gouvernement eût su maintenir l'esprit de leur institution, mais dont Roland donnait presque seul l'exemple. Audessus de sa place à tous les égards, passionné pour le travail et sensible à la gloire, il assemblait dans le silence du cabinet les matériaux que son expérience et son activité lui avaient fait recueillir, et il continuait le Dictionnaire des Manufactures pour la nouvelle Encyclopédie (2). Quelques ouvrages de Brissot, qu'il n'avait jamais vu (3), lui furent adressés de la part de l'auteur, comme un

(i) C'est en mai 1784 que Roland, inspecteur des manufactures à Amiens depuis 1766, avait été transféré à Lyon sur les démarches de sa femme. Voir Lettres de Madame Roland, t. I, année 1784.

(2) C'est dans V Encyc/oprUie mî'thodique dont l'éditeur Panckoucke avait entrepris la publication que Roland publia, de 1784 à 1792, un Dictionnaire des Manufactures, Arts et Métiers, en 3 vol. in-4", qui est une mine de précieux renseignements sur l'industrie à la fin du dix-huitième siècle, et où il réclamait hardiment la liberté du travail.

(3) Jacques-Pierre Brissof (1754- 1793) n'a pas besoin d'une notice ici. Noter seulement que c'est en 1787, après avoir lu le Dictionnaire des Manufactures, qu'il se mit en relations avec Roland et lui envoya le livre qu'il venait de publier avec Clavière, De la France et des États-Unis, 1 vol. in-8".

NOTICES HISTORIQUES 6i

témoignage de l'estime que lui avaient inspirée les principes de justice et de liberté qu'il avait remarqués dans les écrits de Roland. Ce témoignage fut reçu avec la sensibilité naturelle aux auteurs, et celle d'un homme de bien qui se trouve loué par ses pareils ; il donna lieu à une correspondance, d'abord fort rare, puis soutenue par un de nos amis (i) qui fit à Paris la connaissance de Brissot et nous entretint de son personnel d'une manière avantageuse, comme offrant en pratique l'application de la théorie philosophique et morale renfermée dans ses écrits; enfin elle s'alimenta par la Révolution de 89; car les événements, chaque jour multipliés, exerçaient vivement l'esprit et l'âme des philosophes préparés pour la liberté ; ils donnaient lieu à des communications intéressantes entre ceux qu'avaient enfîammés l'amour de leurs semblables et l'espoir de voir arriver pour tous le règne de la justice et de la félicité. Brissot ayant commencé à cette époque une feuille périodique (2) que l'excellence du raisonnement fera souvent consulter, nous lui faisions passer tout ce dont les circonstances nous présentaient la publicité comme utile : bientôt la connaissance fut perfectionnée ; nous devînmes confiants et intimes, sans nous être encore vus, ni rencontrés.

Au milieu des crises inévitables dans ces temps de révolution, où les principes, les préjugés, les passions

(i) C'est Lanthenas, que Brissot avait fait entrer en 1788 dans la Société des Amis des Xoirs qu'il venait de fonder.

(2) Le Patriote français, dont la publication régulière ne commen(,-a que le 28 juillet 1789, mais qui avait été annoncé par des prospectus des 16 mars et i"" avril, et dont un premier numéro semble avoir été lancé en avril ou en mai. Dès le 3 avril, les Roland envoyaient de Lyon des renseignements pour le journal. A partir des premiers jours d'août, ils lui adressent des correspondances. Voir Lettres de Madame Roland, t. II, p. 731.

élèvent des barrières insurmontables entre les personnes qui jusque-là avaient paru se convenir, Roland fut porté à la municipalité de Lyon. Son existence, sa famille et ses relations paraissaient devoir l'attacher à l'aristocratie; son caractère, sa réputation le rendaient intéressant pour le parti populaire auquel devaient le consacrer sa philosophie et son austérité. Dès qu'il [se] fut prononcé, il eut des ennemis d'autant plus ardents, que son imperturbable équité dénonça sans ménagement les abus qui s'étaient multipliés dans l'administration des finances de la ville. Elle offrait l'abrégé des dilapidations de celles de l'Etat, et Lyon se trouvait endetté de quarante millions. Il fallait solliciter des secours; car les fabriques avaient soufïert dans la première année de la Révolution ; vingt mille ouvriers avaient été sans pain durant l'hiver : il fut résolu de députer extraordinairement auprès de l'Assemblée constituante pour lui représenter cette situation, et Roland se trouva député [par la Commune qui lui remit le soin de ses intérêts] (i).

Nous arrivâmes à Paris le 20 de février 91. Je n'avais pas revu mon pays depuis cinq ans (2); j'avais suivi la marche de la Révolution, les travaux de l'Assemblée, étudié le caractère et les talents de ses membres les plus considérables, avec un intérêt difficile à imaginer et qu'on ne peut guère apprécier qu'avec la connaissance de ma trempe et de mon activité. Je courus aux séances ; je vis le puissant Mirabeau (3), l'étonnant Cazalès, l'audacieux Maurv, les astucieux Lameth, le froid Barnave;

(1) Ces mots entre crochets sont biffés dans le ms.

(2) Légère erreur. Depuis sept ans (septemljre 1784).

(3) Ici Bosc avait intercalé, en note, et en le CDrrigeant quelque peu, un portrait de Mirabeau tiré du (Jahier lirissot. Je reporte ce passage plus loin, ?i s:i vrait" place.

je remarquai avec dépit, du côté des fioirs (i), ce genre •de supériorité que donnent dans les assemblées l'habitude de la représentation, la pureté du langage, les manières distinguées; mais la force de la raison, le courage de la probité, les lumières de la philosophie, le savoir du cabinet et la facilité du barreau devaient assurer le triomphe aux patriotes du côté gauche, s'ils étaient tous purs et pouvaient rester unis.

lirissot nous vint visiter; nous nous trouvâmes liés comme d'anciens amis, après nous être regardés avec cette espèce de curiosité que l'on- met à considérer les masques de ceux du moral desquels on est parfaitement assuré (2). Il nous fit connaître ceux des députés que d'anciennes relations ou la seule conformité des principes et le zèle de la chose publique réunissaient fréquemment pour conférer sur elle. 11 fut même arrangé que l'on viendrait chez moi quatre fois la semaine dans la soirée, parce que j'étais sédentaire, bien logée (3), et que mon appartement se trouvait placé de manière à n'être fort éloigné d'aucun de ceux qui composaient ces petits comités.

Cette disposition me convenait parfaitement; elle me tenait au courant des choses auxquelles je prenais un vif intérêt ; elle favorisait mon goût pour suivre les raisonnements politiques et étudier les hommes. Je savais quel

(i) C'est le nom qu'on donnait aux membres du côté droit de l'Assemblée.

(2) A cet endroit aussi, Bosc avait intercalé dans le texte un long passage relatif à Brissot, tiré de ce cahier Brissot qu'il n'avait pas cru utile d'imprimer. Je le reporte k la place qu'il doit avoir. (V. plus loin, p. 196.) ■

(3) Rue Guénégaud, au premier étage de Vhotel Britannique. Je crois que c'est le n» 12 actuel de cette rue. Voir mon article làdessus dans la A'évolution française d'avril 1899.

rôle convenait à mon sexe, et je ne le quittai jamais. Les conférences se tenaient en ma présence sans que j'y prisse aucune part ; placée hors du cercle et près d'une table, je travaillais des mains, ou faisais des lettres, tandis que l'on délibérait; mais eussé-je expédié dix missives, ce qui m'arrivait quelquefois, je ne perdais pas un mot de ce qui se débitait, et il m'arrivait de me mordre les lèvres pour ne pas dire le mien.

Ce qui me frappa davantage et me fit une peine singulière, c'est cette espèce de parlage et de légèreté au moyen desquels des hommes de bon sens passent trois ou quatre heures ensemble sans rien résumer. Prenez les choses en détail, vous avez entendu soutenir d'excellents principes, donner de bonnes idées, ouvrir quelques vues; mais en masse il n'y a point de marche tracée, de résultat fixe, et de point déterminé vers lequel il soit convenu que chacun parviendra de telle manière.

J'aurais quelquefois souffleté d'impatience ces sages que j'apprenais chaque jour à estimer pour l'honnêteté de leur âme, la pureté de leurs intentions. Excellents raisonneurs, bons philosophes, savants politiques en discussion, mais n'entendant rien à mener les hommes, et par conséquent à influer dans une assemblée, ils faisaient ordinairement en pure perte de la science et de l'esprit.

Cependant j'ai vu projeter ainsi quelques bons décrets qui ont passé; bientôt la coalition de la minorité de la noblesse acheva d'affaiblir le côté gauche et opéra les maux de la révision (i); il n'y avait plus qu'un petit nombre d'hommes inébranlables qui osassent conibaltre

(l) La révision de la Constitution, commencée par l'Assemblée le 8 août 1791 et terminée le i" septembre, avant de la soumettre à l'acccpt.ntion du roi (qui eut lieu le 13 septembre).

pour les principes, et, sur la fin, il se réduisit presque à Buzot, Pétion et Robespierre (i). Celui-ci me paraissait alors un honnête homme; je lui pardonnais, en faveur des principes, son mauvais langage et son ennuyeux débit. J'avais cependant remarqué qu'il était toujours concentré dans ces comités ou régnait la confiance; il écoutait tous les avis, donnait rarement le sien ou ne prenait pas la peine de le motiver; et j'ai ouï dire que le lendemain, le premier à la tribune, il faisait valoir les raisons qu'il avait entendu exposer la veille par ses amis. Sa timidité, sa frayeur dans les dangers ne me frappèrent pas moins, lors de la fuite du roi et de l'afïaire du Champ de Mars ; mais j'en avais pitié. La nature l'a fait si peureux qu'il me semblait avoir doublement du courage à soutenir la bonne cause. Je ne calculais pas que la faveur populaire, à laquelle il visait déjà, lui offrait le point d'appui qui soutenait sa faiblesse et son ambition dans le parti qu'il prenait contre la cour (2).

La mission de Roland le retint sept mois à Paris ; nous quittâmes cette cité à la mi-septembre (3), après que Roland eut obtenu pour Lyon tout ce que cette ville pouvait désirer (4), et nous passâmes l'automne à la campagne, occupés de nos vendanges.

(i) Ce triumvirat, pour employer l'expression dont use souvent Mme Roland, représentait eneffetl'extrême-gauche de la Constituante, et avait été comme consacré le 10 juin 1791 par les électeurs parisiens, lorsqu'ils élirent le tribunal criminel du Département : Pétion, président ; BuzGt, vice-président; Robespierre, accusateur public.

(2) Bosc avait inséré en cet endroit plusieurs pages tirées du cahier Brissot ou plutôt d'un cahier intitulé Robespierre. Je les remets à leur véritable place.

(3) Mme Roland partit le 3 septembre (accompagnée de Sophie Grandchamp) et arriva à Villefranche le 8. Roland ne les rejoignit au Clos que le 25.

(4) Par le décret du 5-10 août 1791, relatif aux dettes contractées

L'un des derniers actes de l'Assemblée constituante fut la suppression des inspecteurs (i). Nous examinâmes si nous prendrions le parti de rester à la campagne, ou s'il ne serait pas mieux d'aller passer l'hiver à Paris, pour y faire valoir les droits de Roland à une retraite après quarante années d'emploi (2), et y suivre en même temps son travail encyclopédique, toujours plus facile à rédiger au foyer des lumières, parmi les savants et les artistes, qu'au fond d'un désert.

Nous revînmes à Paris dans lecourant de décembre(3). Les constituants étaient retournés chez eux ; Pétion avait passé à la mairie, et les sollicitudes de cette place l'occupaient tout entier; il n'y avait plus de point de ralliement, et nous vîmes beaucoup moins Brissot luimême. Toute notre attention se concentrait dans l'intérieur ; l'activité de Roland lui faisait projeter un journal des arts utiles (4), et nous cherchions dans les douceurs de l'étude une distraction aux affaires publiques, dont l'état nous paraissait affligeant. Cependant plusieurs députés de l'Assemblée législative se rassemblaient quel-

par les villes et communes, décret auquel les démarches incessantes de Roland semblent avoir contribué, l'Assemblée avait passé au compte de l'État 33 millions et demi de la dette lyonnaise (sur 40).

(i) Décret du 27 septembre 1791, art. 2.

(2) L'article 4 du décret prévoyait « des retraites ou secours à celles des personnes supprimées qui en sont susceptibles par la nature et la durée de leurs services ». Or Roland établit, dans un mémoire dressé en décembre 1791, qu'il était alors dans sa trente-huitième année de services.

(3) Mme Roland donne ailleurs (Premier ministère) la date exacte, 15 décembre.

(4) C'était un journal des Aris, « consacré h l'agriculture, aux arts industriels' et au commerce » (Lettre de Mme Roland à Albert Gosse, du 24 janvier 1792), dont Panckoucke devait être l'éditeur.

quefois chez l'un d'eux (i), place Vendôme, et Roland dont on estimait le patriotisme et les lumières fut invité à s'y rendre; l'éloignement l'en dégoûtait; il y alla trèspeu. L'un de nos amis (2), qui s'y trouvait fréquemment, nous apprit vers la mi-mars que la cour intimidée cherchait, dans son embarras, à faire quelque chose qui lui rendît de la popularité; qu'elle ne s'éloignerait pas de prendre des ministres jacobins, et que les patriotes s'occupaient à faire tomber son choix sur des hommes graves et capables, ce qui importait d'autant plus que cela même pourrait être un piège de la part de la cour qui ne serait pas fâchée qu'on lui poussât de mauvaises têtes dont elle eût droit de se plaindre ou de se moquer. Il ajouta que quelques personnes avaient songé à Roland, dont l'existence dans le monde savant, les connaissances administratives et le caractère connu de justice et de fermeté offraient de la consistance. Roland allait alors assez souvent à la société des Jacobins, et se trouvait employé dans leur comité de correspondance (3). Cette idée me parut creuse et ne fit guère d'impression sur mon esprit.

Le 21 du même mois, Brissot vint me trouver un soir, me répéta les mêmes choses d'une manière plus positive, demandant si Roland consentirait à se charger de ce far-

(i) Chez Vergniaud, qui demeurait alors place Vendôme, n" 5, ■chez une riche bourgeoise, Mme Dodun, qui lui prêtait son salon pour les réunions.

(2) Sophie Grandchamp, dans ses Souvenirs, semble dire que ce iut Lanthenas.

(3) 11 y avait été introduit par ses amis, Bosc, Bancal, Lanthenas, ■qui y avaient à cette époque un rôle considérable. C'est le 15 février

1792 que Roland entra au comité de correspondance. Quelques jours après, il était secrétaire, en même temps que Bosc. Mme Roland partageait avec son mari le travail de la correspondance. Voir, plus loin, l'retnier ministère; cf. Aulard, jacobins, IV, 671-672.

deau ; je lui répliquai que, m'en étant entretenue avec lui, par conversation, lors de la première ouverture qui en avait été faite, il m'avait paru qu'en appréciant les difficultés, même les dangers, son zèle et son activité ne répugneraient point à cet aliment ; que cependant il fallait y regarder de plus près. Le courage de Roland ne s'effraya pas ; le sentiment de ses forces lui inspirait la confiance d'être utile à la liberté, à son pays, et cette réponse fut rendue à Brissot le lendemain.

Le vendredi 23, à onze heures du soir, je le vis entrer chez moi avec Dumouriez, qui sortant du Conseil venait apprendre à Roland sa nomination au ministère de l'Intérieur et le saluer son collègue. Ils restèrent un quart d'heure ; on donna le rendez-vous pour prêter serment le lendemain (i). « Voilà un homme, dis-je à mon mari après leur départ, en parlant de Dumouriez que je venais de voir pour la première fois, qui a l'esprit délié, le regard faux, et dont peut-être il faudra plus se défier que de personne au monde ; il a exprimé une grande satisfaction du choix patriotique dont il était chargé de faire l'annonce, mais je ne serais pas étonnée qu'il te fît renvoyer un jour. ») Effectivement, le seul aperçu de Dumouriez me faisait trouver une si grande dissonance avec Roland, qu'il ne me semblait pas qu'ils pussent longtemps aller ensemble. Je voyais d'un côté la droiture et la franchise en personne, la sévère équité sans aucun des moyens des courtisans, ni des ménagements de l'homme du monde; de l'autre je croyais reconnaître un roué très spirituel, un hardi chevalier qui devait se moquer de tout, hormis ses intérêts et sa gloire. Il n'était pas dif-

(l) Cf. les Souvenirs de Sophie Grandchantp. Peu concordants pour le détail des circonstances, ils laissent une impression générale fort curieuse et qui semble vraie.

ficile de conclure que de tels éléments devaient se repousser.

Roland ministre eut bientôt, avec son incroyable activité, sa facilité pour le travail et son grand esprit d'ordre, classé dans sa tête toutes les parties de son département. Mais les principes et les habitudes des chefs de bureau rendaient le travail infiniment pénible; il fallait être sur ses gardes et dans une extrême contention pour qu'il n'échappât rien de contradictoire; il fallait lutter perpétuellement avec ses agents. Il sentait bien la nécessité de les changer, mais il était trop sage pour le faire avant de s'être familiarisé avec les choses, et assuré des personnes qu'il pourrait substituer. Quant au Conseil, ses séances ressemblaient davantage à des causeries de compagnies, qu'à des délibérations d'hommes d'Etat. Chaque ministre y portait les ordonnances et proclamations à la signature, et celui de la Justice présentait les décrets à la sanction. Le roi lisait la gazette, faisait à chacun des questions sur ce qui lui était personnel, témoignait ainsi avec assez d'adresse ce genre d'intérêt dont les grands savaient se faire un mérite, raisonnait en bon homme sur les affaires en général, et protestait à tout propos avec l'accent de la franchise de son désir de faire marcher la Constitution. J'ai vu Roland et Clavière presque enchantés, durant trois semaines, des dispositions du roi, le croire sur sa parole et se réjouir en braves gens de la tournure que devaient prendre les choses. « Bon Dieu ! leur disais-je, lorsque je vous vois partir pour le Conseil dans cette disposition confiante, il me semble toujours que vous êtes prêts à faire une sottise. » Je n'ai jamais pu croire à la vocation constitutionnelle d'un roi né sous le despotisme, élevé pour lui et habitué à l'exercer; il aurait fallu que

Louis XVI fût un homme fort au-dessus du vulgaire par son esprit, pour vouloir sincèrement la Constitution qui restreignait son pouvoir, et s'il avait été cet homme, il n'aurait pas laissé survenir les événements qui ont amené la Constitution.

La première fois que Roland parut à la cour, la simplicité de son costume, son chapeau rond et les rubans qui nouaient ses souliers firent l'étonnement et le scandale de tous les valets ; de ces êtres qui, n'ayant d'existence que par l'étiquette, croyaient le salut de l'empire attaché à sa conservation. Le maître des cérémonies s'approchant de Dumouriez d'un air inquiet, le sourcil froncé, la voix basse et contrainte, montrant Roland du coin de l'oeil : « Eh ! Monsieur, point de boucles à ses souliers! — Ah! Monsieur, tout est perdu, » répliqua Dumouriez avec un sang-froid à faire éclater de rire (i).

Il y avait Conseil quatre fois la semaine; les ministres convinrent de manger ensemble chez l'un d'eux le jour de ses séances ; je les recevais tous les vendredis. Degrave était alors à la Guerre (2) ; c'était un petit homme à tous égards : la nature l'avait fait doux et timide ; ses préjugés lui commandaient la fierté, son cœur lui inspirait d'être aimable, et, dans l'embarras de tout concilier, il n'était véritablement rien. Il me semble le voir marcher en courtisan sur les talons, la tête haute sur son faible corps, montrant le blanc de ses yeux bleus cju'il ne pouvait tenir ouverts après le repas qu'à l'aide de deux ou trois tasses de café; parlant peu, comme par réserve, mais parce qu'il manquait d'idées; définitivement, per-

(i) Cf. Premier ministère.

(2) Pierre Marie, marquis de Grave (1755-1823), ministre de la Guerre le 9 mars 1792, iurc^dant h Narbonne, démissionna !e 8 mai et fut remplacé par Servan.

dant si bien la tête au milieu des affaires de son département, qu'il demanda à se retirer. Lacoste (i), vrai commis de bureau de l'ancien régime, dont il avait l'encolure insignifiante et gauche, l'air froid et le ton dogmatique, ne manquait point de ces moyens que donne la triture des affaires ; mais son extérieur concentré cachait une violence de caractère dont les emportements dans ■ la contradiction allaient jusqu'au ridicule; il n'avait d'ailleurs ni l'étendue de vues, ni l'activité nécessaires à un administrateur. Durant/ion (2), qu'on avait fait venir de Bordeaux pour la Justice, était honnête, dit-on, mais très paresseux; il avait l'air vain, et ne m'a jamais paru qu'une vieille femme par son caractère peureux et son important radotage. Clavier e (3), précédé au ministère par une réputation d'habileté dans les finances, a, je crois, dans ce genre, des connaissances dont je ne suis pas juge. Je crains seulement qu'elles ne soient un peu gâtées par les habitudes de l'agiotage; non que je soupçonne sa droiture, mais on sait quel est l'effet sur l'esprit des soins journaliers de la fortune et l'empreinte qu'ils laissent après eux. Clavière, actif et travailleur, est irascible par

(i) Jean de Lacoste (1730-1820), ministre de la Marine le 15 mars

1792, démissionna le 10 juillet suivant.

(2) Antoine Duranthon (1736-1793), d'abord procmeur-syndic de la Gironde, appelé au ministère de la Justice le 13 avril 1792 sur la désignation de Vergniaud, démissionnaire le 3 juillet suivant, guillotiné à Bordeaux le 20 décembre 1793

(3) Le Genevois Etienne Clavière (1735-1793), réfugié en France en 1782, bien connu pour ses liaisons avec Brissot, Mirabeau, et ses spéculations financières, était entré au Conseil en même temps que Roland, le 23 mars 1792, comme ministre des « Contributions publiques »>. Renvoyé avec lui le 13 juin suivant, ramené avec lui au pouvoir par la révolution du 10 Août, décrété d'arrestation le 2 juin

1793, détenu à la Conciergerie, où Mme Roland le retrouva dans les premiers jours de novembre; il s'y donna la mort le 8 décembre.

tempérament, opiniâtre, comme le sont ordinairement les hommes qui vivent beaucoup dans la solitude du cabinet, pointilleux et difficile dans la discussion. Il devait se heurter avec Roland, sec et tranchant dans la dispute, et non moins attaché à ses opinions : ces deux hommes sont faits pour s'estimer sans s'aimer jamais, et ils n'ont pas manqué leur destination. Dumouriez avait plus qu'eux tous ce qu'on appelle de \ esprit, et moins qu'aucun de moralité. Diligent et brave, bon général, habile courtisan, écrivant bien, s'énonçant avec facilité, capable de grandes entreprises, il ne lui a manqué que plus de caractère pour son esprit, ou une tête plus froide pour suivre les plans qu'il avait conçus. Plaisant avec ses amis, et prêt à les tromper tous ; galant auprès des femmes, mais nullement propre à rien inspirer à celles qu'un commerce tendre pourrait séduire, il était fait pour les intrigues ministérielles d'une cour corrompue. Ses qualités brillantes et l'intérêt de sa gloire ont persuadé qu'il pouvait être utilement employé dans les armées de la République; et peut-être eût-il marché droit si la Convention eût été sage, car il est trop habile pour ne pas agir comme un homme de bien, lorsque sa réputation et son intérêt l'y engagent.

Degrave était remplacé par Servan (i). honnête

(i) Joseph Servan de Gerbey (1741-1808). Les Roland l'avaient connu à Lyon en 1790 II n'est pas douteux que c'est Mme Roland qui le fit appeler au ministère de la Guerre, le 9 mai 1792, lorsqu'il fallut remplacer de Grave. Elle lui écrivait ce jour-lA : « Oui, Monsieur, je l'ai souhaité, voulu; je tiens à cette opinion, et vous la justifierez... » Renvoyé avec Roland et Clavière le 13 juin, rappelé avec eux le 10 aofit, il concourut activement à l'organisation de la Défense nationale, mais donna sa démission le 3 octobre suivant, pour raisons de santé. Nommé alors au commandement des Pyrénées-Orientales, il fut destitué le 4 juillet 1793 et incarcéré à l'Abbaye. Il échappa cependant \ la Terreur et fut réintégré d.ins son grade do général de

homme dans toute l'étendue du terme, d'une trempe ardente, de mœurs pures, avec toute l'austérité d'un philosophe et la bonté d'une âme sensible; militaire courageux, patriote éclairé, ministre vigilant, il ne lui aurait fallu que plus de froideur dans l'esprit et de force dans le caractère.

Les troubles religieux, les dispositions des ennemis ayant nécessité des décrets décisifs (i), le refus de leur sanction acheva de dévoiler Louis XVI, dont la bonne foi était déjà devenue bien suspecte à ceux de ses ministres qui avaient été portés à la supposer réelle. D'abord ce refus ne fut pas formel : le roi voulait réfléchir ; il remettait la sanction au Conseil suivant, et trouvait toujours des raisons pour la remettre encore. Ces lenteurs donnèrent lieu aux ministres de se prononcer avec vigueur. Roland et Servan particulièrement insistèrent sans relâche, et dirent les vérités les plus frappantes avec une grande énergie.

Leur situation devenait critique; la chose publique était en péril ; il fallait que des ministres vraiment patriotes obtinssent ce qui devait la sauver, ou se retirassent pour ne pas concourir à sa ruine. Roland proposa à tous

division par un décret de la Convention du 23 septembre 1795.

Dumouriez, dans ses Mémoires, insinue que Servan était aimé de Mme Roland. C'était le propos qui circulait parmi les membres du côté droit de la Législative. Un membre obscur de cette Assemblée, Calvet, l'a consigné dans une note manuscrite sur un exemplaire des M/'moires de Madame Roland (édition de 1795) que j'ai eu entre les mains. Dumouriez et autres faisaient fausse route.

(i) Décrets du 27 mai pour la transporta tion des prêtres insermentés ; du 28, pour le licenciement de la garde constitutionnelle du roi.

Mais il semble que Mme Roland confonde ici les événements, car le premier projet de lettre au roi dont elle va parler est du 19 mai, c'est-à-dire antérieur ;\ ces décrets.

ses collègues une lettre au roi dans cet esprit (i). Clavière chicana sur les expressions. Duranthon, qui aimait sa place, ne se souciait pas de risquer de la perdre, s'il v avait encore moyen de la conserver sans être un traître avéré. Lacoste ne goûtait pas les grandes mesures, et la volonté du roi lui paraissait au fond la meilleure de toutes les règles. Dumouriez\2i\ss2X\. discuter, et songeait à son jeu ; il avait à se venger de ce qu'il regardait comme une tracasserie; voici le fait.

Certaine rumeur, qui n'est point encore l'opinion publique, mais qui la précède et l'annonce, s'élevait contre Bonnecarrère que Dumouriez avait fait directeur général du département des affaires étrangères (2). Il avait la

(i) Ce projet de lettre, daté du 19 mai, se trouve dans les Lettres et pièces inti'ressantes pour servir à l'histoire du ministère de Roland, Servan et Clavière, Paris, 1792, p. 43-49. Clavière, auquel Roland l'avait communiqué, répondit le 26 mai en déconseillant la démarche, mais en ajoutant qu'il se rallierait à la majorité de ses collègues ilbid. , p. 48-53 ; le brouillon autographe de cette réponse est au.x Papiers Roland, ms. 9534, fol. 428-429).

(2) Guillaume Bonnecarrère (1754-1825), personnage équivoque qui. après avoir été président et secrétaire du club des Jacobins, en fut exclu en 1791 comme suspect de complicité avec la cour. Il avait rempli diverses fonctions diplomatiques et avait de l'entregent. Aussi Dumouriez le prit-il comme collaborateur le 16 mars 1792, en faisant rétablir pour lui la place de directeur des Affaires étrangères. Mais, comme on va le voir, cet agent n'inspirait aucune confiance h personne. Pour s'en débarrasser, on venait de le nommer ministre plénipotentiaire aux fitats-Unis lorsque, dans la journée du 10 Août, Brissot et Thuriot firent décréter sa révocation et la saisie de ses papiers. Dans la nuit du 31 mars au 1" avril 1793, le Ccmité de défense générale ordonn;; son arrestation, comme complice de Dumouriez. Remis en liberté presque aussitôt, puis ressaisi, puis élargi, il se trouvait libre en septenjbre 179J (Moniteur du 19), mais paraît avoir été arrêté de nouveau et n'avoir recouvré sa liberté qu'après le 9 thermidor, Mme Roland préiend plus loin (Anecdotes) que c'est k une démarche faite auprès de Marat par sa cousine, Mme Montané, qu'il dut une de ses mises en liberté. — Voir sur lui, F. Masson, passim.

réputation, les talents, le caractère et les mœurs d'un intrigant ; du moins c'est ainsi que j'ai entendu parler de lui des hommes probes qui citaient quelques détails de sa vie, et gémissaient du choix que Dumouriez avait fait de sa personne.

Le bruit se répandit de je ne sais quelle place accordée ou quelle affaire arrangée par Bonnecarrère, au prix de cent mille livres dont partie devait être remise à Mme de Beau vert. C'était la maîtresse de Dumouriez, vivant chez lui où elle faisait les honneurs de sa table, au grand scandale des hommes sensés, des amis des mœurs et de la liberté. Car cette licence de la part d'un homme public chargé d'affaires d'F^tat marque trop bien le mépris des bienséances, et Mme de Beauvert, sœur de Rivarol, très connu sous un mauvais jour, était enviionnée de suppôts de l'aristocratie, fort peu recommandables à tous égards. La conduite de Dumouriez, n'eûtelle pas été déjà blâmable en principe, était encore impolitique et propre à le rendre suspect.

Je voyais souvent, avec Brissot, plusieurs autres membres de l'Assemblée législative; ils se trouvaient quelquefois chez moi avec les ministres et entretenaient avec eux ce genre de liaison nécessaire parmi les hommes qui, tous voués à la chose publique, ont besoin de s'entendre et de s'éclairer pour la mieux servir. L'histoire de Bonnecarrère fut dénoncée à l'un d'eux ; on citait les personnes, l'objet, le notaire chez qui le dépôt avait été fait, ou qui était indiqué pour le recevoir. Ces détails me sont échappés; je me rappelle seulement que deux hommes estimables vinrent les attester chez moi, devant trois ou quatre députés dont l'un, ami de Dumouriez, avait désiré les entendre de leur bouche. Il fut arrêté de réitérer à Dumouriez, avec une sorte de solennité, les

représentations qui lui avaient déjà été faites dans le particulier sur la nécessité, pour la chose publique et pour lui-même, de mieux accorder sa conduite et le choix de ses agents avec les principes politiques qu'il disait professer. L'entretien en conséquence eut lieu en présence de ses collègues et des trois ou quatre députés. Roland, usant des droits que lui donnaient son âge et son caractère, fit sentir à Dumouriez combien il importait qu'il se conduisît avec plus de mesure et d'austérité ; chacun convenait que le dernier trait de Bonnecarrère devait achever de l'éclairer sur son compte et le déterminer à le remplacer. Dumouriez, qui s'accommodait fort de son genre de talent et s'inquiétait peu de la moralité, reçut fort légèrement les observations de ses amis et finit par les repousser avec humeur. De ce moment, il cessa de voir les députés, fut plus froid avec ses collègues, et ne songea plus sans doute qu'à faire sauter ceux dont la gravité lui déplaisait davantage. Je pressentis l'effet de cette conférence, et je dis à Roland : « Si vous étiez un intrigant capable de vous conduire d'après les errements de l'ancienne cour et de son régime, je dirais que le moment est venu de perdre Dumouriez, pour éviter qu'il vous joue quelques mauvais tours. » Mais les honnêtes gens n'entendent rien à cette petite guerre, et Roland était aussi incapable d'y avoir recours qu'il eût été peu propre à la faire.

Le retard de la sanction devenait un refus; on touchait au ternie du délai. Nous sentîmes que, le Conseil n'ayant pas assez de nerf et d'ensemble pour se prononcer en masse, il convenait à l'intégrité, au courage de Roland de s'avancer seul, et nous arrêtâmes entre nous deux sa fameuse lettre au roi : il l'avait portée avec lui au Conseil pour la lire hautement le jour où le roi, pressé

de nouveau sur la sanction, se résuma à demander que chacun de ses ministres lui donnât son opinion écrite et signée, et passa rapidement à traiter d'autres affaires. Roland revint chez lui, joignit à sa lettre quelques lignes d'envoi, et fit remettre le tout aux mains de Sa Majesté, le II juin au matin. Le lendemain 12, à 8 heures du soir, je vois arriver Servan d'un air joyeux : « Félicitezmoi, me dit-il, j'ai l'honneur d'être chassé. — Mon mari, lui répliquai-je, doit donc le partager sous peu, et je suis piquée que vous soyez le premier. » Il me raconta que s'étant rendu le matin chez le roi pour quelques objets particuliers, il l'avait entretenu avec chaleur de la nécessité du camp des vingt mille hommes, s'il voulait véritablement s'opposer aux projets des ennemis ; que le roi lui avait tourné le dos de fort mauvaise humeur, et que Dumouriez sortait à l'instant de l'hôtel de la Guerre, où il était venu lui prendre le portefeuille en conséquence d'un ordre dont il était porteur. — « Dumouriez? Il joue là un vilain rôle, mais qui ne me surprend pas. » Les trois jours précédents il avait été souvent aux Tuileries en longue conférence chez la reine, près de laquelle il n'est pas inutile de remarquer que Bonnecarrère avait quelque appui par les femmes. Roland, averti que Servan était chez moi, quitte les personnes auxquelles il donnait audience, apprend la nouvelle, et fait inviter ses collègues (Dumouriez excepté) à le venir trouver.

Il lui paraissait qu'il ne fallait pas attendre le renvoi, et que, celui de Servan étant prononcé, il convenait à ceux qui professaient les mêmes principes d'ofïrir leur démission, à moins que Sa Majesté ne rappelât Servan, et renvoyât Dumouriez avec lequel ils ne devaient plus s'asseoir au conseil. Je ne doute pas que si les quatre ministres se fussent ainsi comportés, la cour n'eût été un

peu embarrassée pour les remplacer, que Lacoste et Du' ranthon ne se fussent honorés, et que la chose eût été d'autant plus frappante pour le public; mais elle le devint d'une autre manière.

Les ministres arrivèrent; on délibéra sans rien conclure sinon que l'on se rassemblerait le lendemain à 8 heures du matin, et que Roland leur préparerait une lettre. Je n'aurais jamais cru, si les circonstances ne m'avaient mis à portée d'en faire l'expérience, combien sont rares la justesse d'esprit et la fermeté de caractère; combien peu d'hommes, par conséquent, sont propres aux affaires et moins encore à gouverner. Voulez-vous la réunion de ces qualités à un désintéressement parfait ? Voilà le phénix presque impossible à trouver. Je ne m'étonne plus que les hommes supérieurs au vulgaire, et placés à la tête des empires, aient ordinairement un assez grand mépris pour l'espèce ; c'est le résultat presque nécessaire d'une grande connaissance du monde, et pour éviter les fautes où il peut entraîner ceux qui sont chargés du bonheur des nations, il faut un fond de philosophie et de magnanimité bien extraordinaire.

Les ministres vinrent au rendez-vous; ils hésitèrent sur la lettre, et finirent par arrêter qu'il valait mieux se rendre en personne chez le roi et lui parler ; cet expédient me parut une manière d'éluder : on ne parle jamais avec autant de force que l'on peut écrire à un individu auquel son rang et l'habitude font accorder de grands égards; il fut convenu d'aller prendre Lacoste, qui n'avait pas paru, ou du moins de lui proposer de se joindre aux autres. A peine ces messieurs étaient-ils réunis à l'hôtel de la Marine (i), qu'un message du roi

(I) Place Louis XV.

vint porter à Duranthon l'ordre de se rendre seul au château et à l'instant. Clavière et Roland lui dirent qu'ils allaient attendre son retour à la Chancellerie (i). Ils n'y furent pas longtemps sans voir arriver Duranthon, la face allongée, silencieux, avec un air de douleur hypocrite, tirant lentement de chacune de ses poches un ordre du roi pour chacun des deux autres. « Donnez donc, lui dit Roland en riant; je vois seulement que nos lenteurs nous ont fait perdre l'initiative. » C'était effectivement leur congé (2). « Me voilà aussi chassé, m'annonça mon mari en revenant. — J'espère, lui répliquai-je, que c'est encore mieux mérité de votre part que de celle de personne; mais c'est bien le cas de ne pas attendre que le roi l'annonce à l'Assemblée, et puisqu'il n'a pas profité des leçons de votre lettre, il faut rendre ces leçons utiles au public en les lui faisant connaître : je ne vois rien de plus conséquent au courage de la lui avoir écrite, que la hardiesse d'en envoyer copie à l'Assemblée : en apprenant votre renvoi, elle en verra la cause. »

Cette idée devait plaire beaucoup à mon mari : elle fut saisie, et l'on sait comment l'Assemblée honora le renvoi des trois ministres en déclarant qu'ils emportaient les regrets de la nation, comme elle applaudit à la lettre en ordonnant qu'elle fût imprimée et envoyée aux départements (3). Je suis convaincue, et je crois que l'événe-

(i) Place Vendôme.

(2) Voici le texte de la lettre de renvoi :

(< A M. Roland de La Platière.

« Paris, le 13 ji.in 1792.

a Vous voudrez bien, Monsieur, remettre le portefeuille du département de l'Intérieur que je vous avais confié à M. Mourgues, que je viens d'en charger.

i< Louis. »

(3) C'est dans la séance du 13 juin que l'Assemblée législative reçut

8o MÉMOIRES DE MADAME ROLAND

ment a démontré que cette lettre a beaucoup servi à éclairer la France ; elle offrait au roi avec tant de force et de sagesse ce que son propre intérêt devait le déterminer à faire, qu'on a pu juger qu'il ne refusait à s'y prêter que par une opposition déterminée au maintien de la Constitution.

Lorsque je me rappelle que Pache était dans le cabinet de Roland lorsque nous lûmes la minute de cette lettre, qu'il trouvait cette démarche bien hardie ; lorsque je songe combien de fois cet homme a été témoin de notre enthousiasme pour la liberté, de notre zèle à la servir, et que je le vois aujourd'hui à la tête de l'autorité arbitraire qui nous opprime et nous poursuit comme des ennemis de la République, je me demande si je veille et si le rêve ne doit pas finir par le supplice de cet infâme hypocrite ?

Nous voilà donc rentrés dans la vie privée. On me demandera peut-être si je n'ai jamais eu plus de détails sur la manière dont Roland avait été appelé au ministère? Je puis affirmer que non, et que même je n'ai pas eu la pensée de m'en informer; cela m'a paru se faire comme tant de choses en ce monde ; l'idée en vient à quelqu'un, plusieurs la goûtent, et elle se présente ainsi appuyée à quiconque peut agir en conséquence. J'ai vu que celle-là avait frappé des députés; j'ignore celui qui l'a proposée le premier et par qui elle a été transmise à la cour. Roland n'en a pas su davantage, et ne s'en est pas plus inquiété que moi.

communication : i" d'une lettre du roi annonçant le renvoi des trois ministres ; 2° de deux lettres d'adieux de Clavière et de Roland {on avait lu la veille celle de Servan). A la lettre de Roland était jointe la copie de celle qu'il avait envoyée au roi le 1 1.

Cette lettre de Roland ;\ Louis XVI a été trop souvent reproduite pour que je croie utile de la donner.

Quand il fut question de remplacer Degrave à la guerre, les ministres et les députés patriotes n'imaginaient point sur qui faire tomber le choix ; les militaires connus passaient presque tous pour les ennemis de la Constitution. Roland songea à Servan qui était au service et y avait mérité la croix de Saint- Louis, dont les principes n'étaient pas douteux, puisqu'il les avait exposés avant la Révolution, dans un ouvrage estimé [le Soldat citoyen) (i); nous le connaissions personnellement pour l'avoir vu à Lyon, où il avait la réputation méritée d'un homme sage et actif; enfin il avait perdu en go une charge à la cour (2), où M. Guignard-Saint-Priest (3) n'aimait pas son civisme ; les membres du Conseil se réunirent, d'après ces considérations, pour le proposer au roi qui l'accepta.

Lorsque mon mari fut au ministère, je m'imposai la loi de ne faire ni recevoir de visites et de n'inviter à manger aucune femme; je n'avais pas de grands sacrifices à faire à cet égard, car n'étant point de résidence habituelle à Paris, mon cercle n'y était pas fort étendu ; d'ailleurs je ne m'étais livrée nulle part à la grande société, parce que j'aime l'étude autant que je hais le jeu et que je m'ennuie des sots. Habituée à passer mes jours dans l'intérieur de mon domestique, je partageais les travaux de Roland et je cultivais mes goûts particuliers. C'était donc à la fois conserver ma manière d'être, et

(i) Paris, 1780, in-8«.

(2) Il était sous-gouverneur des pages de Louis XVI : « M. de Servan » {Alm. de Versailles).

(3) François-Emmanuel Guignard, comte de Saint-Priest (1735- 1821), secrétaire d'État de la maison du roi (août 1789-août 1790), puis ministre de l'Intérieur (nouveau titre de la même fonction) jusqu'en décembre 1790, où il dut se retirer devant les attaques de Brissot et du parti patriote.

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