I. fi
prévenir les inconv^énients dont une foule intéressée environne les personnes qui tiennent aux grandes places, que d'établir cette sévérité dans mon hôtel (i). Je n'y ai jamais eu proprement de cercle de société; je recevais à dîner deux fois la semaine (2) des ministres, des députés, celles des personnes avec lesquelles mon mari avait besoin de s'entretenir ou de conserver des relations. On causait d'affaires devant moi, parce que je n'avais ni la manie de m'en mêler, ni d'entourage qui inspirât la défiance. De toutes les pièces d'un vaste appartement, j'avais choisi pour l'habiter journellement le plus petit salon formant cabinet, où j'avais mes livres et un bureau. Il arrivait souvent que des amis ou des collègues ayant besoin de parler confidentiellement au ministre, au lieu d'aller chez lui, où ses commis et le public l'environnaient, se rendaient chez moi et me priaient de l'y faire appeler. Je me suis ainsi trouvée dans le courant des choses sans intrigue ni vaine curiosité : Roland y avait l'agrément de m'en entretenir ensuite dans le particulier avec cette confiance qui a toujours régné entre nous, et qui y a mis en communauté nos connaissances et nos opinions; il arrivait aussi que les amis qui n'avaient qu'un avis à communiquer, un mot à dire, toujours certains de me trouver, s'adressaient à moi pour me charger de le lui rendre au premier instant.
(i) I. hôtel du ministère de l'Intérieur était l'ancien hôtel du Contrôle général, bftti sou.s Louis XIV par Levau, somptueusement embelli par Calonne. Il était situé rue Neuve-des-Petits-Champs, presque en face de la rue Veniadour, Mir l'emplacement occupé aujourd'hui par les constructions entre le passage Choiseul et la rue Méhul.
(2) Le lundi et le vendredi. Voir, sur ces célèbres réceptions, Chamhagnki'X, Discours pn'li m., p. xxxiii-xxxviii ; Lemontey, cité par M. Dauban {litudc aur Madame Roland et son temps, p. cxxxv) ; Etienne Dumont, Souvenirs sur Mirabeau, p. 393-398 et 405.
On avait senti le besoin de balancer l'influence de la cour, de l'aristocratie, de la liste civile et de leurs papiers, par des instructions populaires d'une grande publicité. Un journal placardé en affiches parut propre à cette fin; il fallait trouver un homme sage et éclairé, capable de suivre les événements et de les présenter sous leur vrai jour, pour en être le rédacteur. Louvet{i) déjà connu comme écrivain, homme de lettres et politique, fut indiqué, choisi, et accepta ce soin; il fallait aussi des fonds, c'était une autre affaire. Pétion luimême n'en avait point pour la police ; et cependant, dans une ville comme Paris, et dans un tel état de choses ou il importait d'avoir du monde pour être informé à temps de ce qui arrive ou de ce qui se prépare, c'était absolument nécessaire. Il eût été difficile de l'obtenir de l'Assemblée ; la demande n'eût pas manqué de donner l'éveil aux partisans de la cour et de rencontrer des obstacles. On imagina que Dumouriez, qui avait aux Affaires étrangères des fonds pour dépenses secrètes, pourrait remettre une somme par mois au maire de Paris pour la police, et que sur cette somme seraient prélevés les frais du journal en affiches que surveillerait le ministre de l'Intérieur. L'expédient était simple, il fut arrêté. Telle a été l'origine de la Sentinelle.
C'est dans le courant de juillet que, voyant les affaires empirer par la perfidie de la cour, la marche des troupes
(i) Jean-Baptiste Louvet de Couvray (1760-1797), bien connu avant la Révolution par son roman de Faublas, s'était signalé dès 1789 par des brochures en faveur des idées nouvelles, avait eu un rôle actif en 1791 aux Jacobins, etc.. Le journal-placard qu'il publia pour soutenir le ministère de Roland, la Sentinelle, parut deux fois par semaine, en grandes affiches roses ou grises, sur trois colonnes, en gros caractères, depuis la fin d'avril jusqu'à la fin de novembre 1792. On sait le rôle de Louvet à la Convention, sa proscription et ses malheurs.
étrangères et la faiblesse de l'Assemblée, nous cherchions où pourrait se réfugier la liberté menacée. Nous causions souvent avec Barbaroux et Servan de l'excellent esprit du Midi, de l'énergie des départements dans cette partie de la France, et des facilités que présenterait ce local (i) pour y fonder une république, si la cour triomphante venait à subjuguer le Nord et Paris. Nous prenions des cartes géographiques ; nous tracions la ligne de démarcation : Servan étudiait les positions militaires ; on calculait les forces, on examinait la nature et les moyens de reversement des productions ; chacun rappelait les lieux ou les personnes dont on pouvait espérer de l'appui, et répétait qu'après ime révolution qui avait donné de si grandes espérances, il ne fallait pas retomber dans l'esclavage, mais tout tenter pour établir quelque part un gouvernement libre. « Ce sera notre ressource, disait Barbaroux, si les Marseillais que j'ai accompagnés ici (2) ne sont pas assez bien secondés par les Parisiens pour réduire la cour; j'espère cependant qu'ils en viendront à bout, et que nous aurons une Convention qui donnera la république pour toute la France. »
Nous jugeâmes bien, sans qu'il s'expliquât davantage, qu'il se préparait une insurrection ; elle paraissait inévitable, puisque la cour faisait des préparatifs qui annonçaient le dessein de subjuguer. On dira que c'était pour
(i) Sic.
(2) Cf. les Afymoires de Barbaroux, éd. Dauban, p. 331 et 336-339. Barbaroux y raconte comment, envoyé à Paris par la ville de Marseille pour y plaider divers intérêts municipaux, il fit la connaissance de Roland en juin ou juillet, et donne de curieux détails sur ces entretiens. Mme Roland se trompe d'ailleurs en faisant dire ;\ Barbaroux : «« Les Marseillais que j'ai accompagnés ici .. » Il était h Paris depuis février 1792, et le bataillon des Marseillais ne se mit en route que le 2 juillet pour répondre h son appel.
se défendre; mais l'idée de l'attaquer ou ne serait venue à personne, ou n'aurait pas pris parmi le peuple, si elle eût fait sincèrement exécuter la Constitution ; car en lui voyant tous ses défauts, les plus francs républicains ne voulaient qu'elle pour l'instant, et auraient attendu des améliorations de l'expérience et du temps.
Il est vrai qu'à l'époque des révolutions il se trouve toujours, particulièrement chez les peuples corrompus et dans les grandes villes, une classe d'hommes privés des avantages de la fortune, avides de ses faveurs et cherchant à les extorquer à tout prix, ou habitués à les suf>pléer par des moyens peu licites. Si la hardiesse de l'esprit, l'audace du caractère, quelques talents naturels distinguent quelqu'un d'entre eux, il devient chef ou directeur d'une bande turbulente qui se recrute bientôt de tous les sujets qui, n'ayant rien à perdre, sont prêts à tout oser, de toutes les dupes qu'ils ont l'art de faire, et enfin des individus que sèment parmi eux les politiques ou les puissances intéressés à fomenter les divisions pour affaiblir ceux qu'elles agitent, oupour les tourner ensuite à leur profit.
Les Sociétés patriotiques, ces rassemblements d'hommes réunis pour délibérer sur leurs droits et leurs intérêts, nous ont présenté en raccourci le tableau de ce qui se passe dans la grande société de l'Etat.
Ce sont d'abord quelques hommes ardents, vivement pénétrés des dangers publics, et cherchant de bonne foi à les prévenir; les philosophes se joignent à eux, parce que cette association leur paraît nécessaire pour le renversement de la tyrannie et la propagation des principes utiles à leurs semblables. Effectivement de grandes vérités se développent et deviennent communes, des sentiments généreux s'animent et se répandent; l'impulsion
est donnée aux cœurs et aux esprits. Alors s'avancent des individus qui, revêtant les principes et adoptant le langage propre à les faiie accueillir, cherchent à capter la bienveillance publique pour acquérir des places ou du crédit. Ils enchérissent sur la vérité pour se faire remarquer davantage ; ils frappent les imaginations par des peintures exagérées ; ils flattent les passions de la multitude toujours prompte à admirer le gigantesque ; ils la portent à des mesures dans lesquelles ils se rendent utiles, afin de se faire croire toujours nécessaires, et ils finissent par travailler à rendre suspects les hommes sages ou éclairés dont le mérite les efi^raie et dont ils ne pourraient soutenir la concurrence. La calomnie, d'abord grossièrement employée par eux, apprend dans les humiliations qu'elle reçoit à s'ériger en système ; elle devient un art profond dans lequel eux seuls et leurs pareils peuvent réussir.
(i) Sans doute, beaucoup de gens de cette trempe s'étaient jetés dans le parti populaire contre la cour, prêts à servir celle-ci pour son argent, puis à la trahir si elle devenait plus faible. La cour affectait de croire tels tous ceux qui s'opposaient à ses vues, et se plaisait à les confondre sous le titre de factieux. Les vrais patriotes laissaient aller cette meute bruyante comme des chiens d'arrêt, et peut-être n'étaient pas fâchés de s'en servir comme d'enfants perdus qui se livrent à l'ennemi. Ils ne calculaient pas, dans leur haine du despotisme, que s'il est permis en politique de laisser faire de bonnes choses par de méchantes gens, ou de profiter de leurs excès pour une fin utile, il est infiniment dangereux de leur attribuer l'honneur des unes ou de ne pas les punir des autres.
(i) Commencement du 6' cahier.
Tout le monde connaît la révolution du 10 août ; je n'en sais pas plus que le public à cet égard (i); car, instruite de la grande marche des affaires tant que Roland a été homme public, et la suivant avec intérêt même lorsqu'il n'était plus en place, je n'ai jamais été confidente de ce qu'on peut appeler les petites manœuvres, de même qu'il n'a jamais été agent de cette espèce.
Rappelé au ministère à cette époque, il y rentra avec de nouvelles espérances pour la liberté. « Il est grand dommage, disions-nous, que le Conseil soit gâté par ce Danton (2), qui a une réputation si mauvaise! » Quelques amis, à qui je le répétais à l'oreille, me répondirent : « Que voulez-vous?... il a été utile dans la Révolution, et le peuple l'aime; on n'a pas besoin de faire des mécontents, il faut tirer parti de ce qu'il est. » C'était fort bien dit; mais il est plus aisé de ne point accorder à un homme des moyens d'influence que de l'empêcher d'en abuser. Là
(i) Mme Roland laisse donc entendre que son mari et elle furent absolument étrangers aux préparatifs du 10 août. Champagneux. dans une note de son édition (t. II, p. 125), l'affirme également. On ne peut guère ne pas les croire. Mais il n'en apparaît pas moins qu'ils prévoyaient l'insurrection, que Barbaroux les tenait au courant des préparatifs ; que Lanthenas, leur familier, était mêlé au mouvement (voir dans mon édition des Lettres, t. II, p. 404, l'Avertissement pour les lettres de 1792). Il est certain aussi que Mme Roland s'indignait à la seule pensée d'un rapprochement possible entre la Gironde et la cour, et faisait un grief à Vergniaud d'en avoir admis l'idée dans son célèbre discours du 3 juillet. Ce qu'il lui fallait, ce qu'elle attendait, c'était la déchéance ou du moins la suspension du roi (lettre du 7 juillet à Bancal et du 31 juillet à Brissot). On peut admettre cependant qu'ils ne croyaient pas l'événement aussi proche, car, dès le 26 juillet, Roland demandait à l'Assemblée l'autorisation de quitter Paris, et, le 3 août, sur la proposition de Rcmme, sa demande était accueillie (ms. 6243, fol. 136; Monifettr du 5 août).
(2) C'est dans la séance du 10 août que Danton avait été nommé ministre de la Justice. 11 démissionna le 21 septembre pour rester député de Paris.
commencèrent les fautes des patriotes ; dès que la cour était abattue, il fallait former un excellent Conseil dont tous les membres, irréprochables dans leur conduite, distingués par leurs lumières, imprimassent au gouvernement une marche respectable, et aux puissances étrangères de la considération. Placer Danton, c'était inoculer dans le gouvernement ces hommes que j'ai peints plus haut, qui le tourmentent quand ils ne sont pas employés par lui, mais qui le détériorent et l'avilissent dès qu'ils participent à son action. Mais qui donc aurait fait ces réflexions? Qui eût osé les communiquer et les appuyer hautement? C'était l'Assemblée ou sa commission des Vingt-un (i) qui déterminait les choix; il y avait là beaucoup d'hommes de mérite, et pas un chef; pas un de ces êtres à la Mirabeau, propre à commander au vulgaire, à rallier en un faisceau les volontés des sages et à les présenter avec l'ascendant du génie qui se fait obéir dès qu'il se manifeste.
On ne savait qui mettre à la Marine ; Condorcet parla de Monge, parce qu'il l'avait vu résoudre des problèmes de géométrie à l'Académie des sciences, et Moncre fut élu. C'est une espèce d'original qui ferait bien des singeries
(i) La commission instituée par la Législative le 9 mars 1792 «« pour lui présenter toutes les mesures p-opr^s au rétablissement et au maintien de la tranquillité publique ». Elle ne comprenait d'abord que douze membres; le i8 juillet, on en porca le nombre à vingt et un. Condorcet en fut élu président le 21 juillet et dès lors la commission des Vingt et un tendit à « faire passer par ses mains toutes les affaires, tout le gouvernement »>. (Aulakd, Salut public, t. I, introd., p. xi,vi-uv.) Dans la séance du 10 août, c'est elle qui fut chargée d'organiser le nouveau gouvernement. Ajoutons que cette commission, portée ;'i vingt-cinq membres le 12 août, fut la première forme Aw Comité de défense ghiérale institué le i" janvier 1793 (Aui.akd, ibid., p. 376), qui devait faire place, le 6 avril suivant, au Comité de ta lut public.
à la manière des ours que j'ai vus jouer dans les fossés de la ville de Berne : on n'est pas plus lourdement Pasquin et moins fait pour être plaisant. Autrefois tailleur de pierre à Mézières, où l'abbé Bossut(i) l'encouragea et lui fit commencer l'étude des mathématiques, il s'est avancé à force de travail, et avait cessé de voir son bienfaiteur dès qu'il avait espéré de devenir son égal. Bonhomme au demeurant, ou sachant en acquérir la réputation dans un petit cercle dont les plus malins personnages ne se seraient pas amusés à faire voir qu'il n'était qu'épais et borné. Mais enfin il passait pour être honnête homme, ami de la Révolution, et l'on était si las des traîtres, si embarrassé de trouver des gens capables, que l'on commençait par s'accommoder de ceux qui étaient sûrs. Je n'ai pas besoin de parler de son ministère; le triste état de notre marine ne prouve que trop aujourd'hui son ineptie et sa nullité.
Le premier soin de Roland fut d'opérer dans ses bureaux le renouvellement dont il avait senti le besoin (2) ; il s'environna d'hommes laborieux, éclairés, attachés aux
(i) L'abbé Charles Bossut (1730-1814^ si célèbre comme mathématicien, avait été nommé, en 1752, professeur de mathématiques à l'École du génie de Mézières. C'est là que, vers 1760, il eut Monge pour élève, non p^s à l'École du génie, où on ne pouvait entrer qu'en faisant preuve de noblesse, mais à l'École pratique qui y était annexée, «la GAche », comme disaient déilaigneusement les élèves de l'École privilégiée. (Arago, Biographie de Gaspard Monge, t. XXIV des Mémoires de l'Académie des sciences.)
(2) Durant son premier ministère, Roland n'avait guère pu remanier ses bureaux, ou les employés tenaient leurs commissions du roi. Mais, dès'le 11 août, aussitôt après avoir prêté serment devant l'Assemblée, il fit décréter que « les ministres étaient autorisés à faire, chacun dans son département, tous les changements convenables ». {Moniteur an 13.) C'est alors qu'il mit Champagneux à la première division, Faypoult à la deuxième, Lanthenas à la troisième, Lecamus à la quatrième, etc..
principes; et n'eût-il fait que cela seul, il aurait produit un grand bien dans cette partie du ministère. Il se hâta d'écrire à tous les départements (i) avec cette force que donne la raison, cet empire qui appartient à la vérité, cette onction qui résulte du sentiment; il leur montrait dans la révolution du lo août les nouvelles destinées de la France, la nécessité pour tous les partis de se réunir à la justice qui prévient tous les excès, à la liberté qui fait le bonheur de tous, au bon ordre qui seul peut l'assurer, et au corps législatif comme chargé d'exprimer la volonté générale. Les corps administratifs qui parurent hésiter furent suspendus ou cassés. Une grande expédition dans les affaires, la correspondance la plus active et la plus étendue répandirent de toutes parts un même esprit, ranimèrent la confiance et vivifièrent l'intérieur.
Danton ne laissait guère passer de jours sans venir chez moi ; tantôt c'était pour le Conseil : il arrivait un peu avant l'heure, et passait dans mon appartement ou s'y arrêtait un peu après, ordinairement avec Fabre d'Eglantine (2); tantôt il venait me demander la soupe, d'autres jours que ceux où j'avais coutume de recevoir, pour s'entretenir de quelque affaire avec Roland.
On ne saurait faire montre de plus de zèle, d'un plus
(i) Circulaire adressée au.x corps administratifs, 23 ?.ofit 1792 (GiRAKDOT, p. 18).
(2) Fabre d'Eglantine, le familier de Danton — ils étaient électeurs de la même section — avait été appelé par lui, au 10 août, aux fonctions de secrétaire général du ministère de la Justice, fonctions qu'il dut résigner en septembre lorsqu'il eut été élu député de Paris à la Convention. Camille Desmoulins et Robert, également de la section du ThéAtre-Français, suivirent aussi Danton dans son court ministère; Camille était secrétaire du sceau (Bûchez, XVIII, 23), et Robert, chef des secrétaires particuliers (AiiLARD, » les comptes de Danton »>, Études et leçons sur la Révolution française, i" série, p. 147)-
grand amour de la liberté, d'un plus vif désir de s'entendre avec ses collègues pour la servir efficacement. Je regardais cette figure repoussante et atroce, et, quoique je me disse bien qu'il ne fallait juger personne sur parole, que je n'étais assurée de rien contre lui, que l'homme le plus honnête devait avoir deux réputations dans un temps de partis, qu'enfin il fallait se défier des apparences, je ne pouvais appliquer l'idée d'un homme de bien sur ce visage. Je n'ai jamais rien vu qui caractérisât si parfaitement l'emportement des passions brutales, et l'audace la plus étonnante demi-voilée par l'air d'une grande jovialité, l'affectation de la franchise et d'une sorte de bonhomie. Mon imagination assez vive se représente toutes les personnes qui me frappent dans l'action que je crois convenir à leur caractère; je ne vois pas durant une demi-heure une physionomie un peu hors du vulgaire sans la revêtir du costume d'une profession, ou lui donner un rôle dont elle m'inspire ou me rappelle l'idée. Cette imagination m'a souvent figuré Danton un poignard à la main, excitant de la voix et du geste une troupe d'assassins plus timides ou moins féroces que lui, ou bien, content de ses forfaits, indiquant par le geste qui caractérise Sardanapale ses habitudes et ses penchants. Assurément je défie un peintre exercé de ne pas trouver dans la personne de Danton toutes les convenances désirables pour cette composition (i).
Quant à Fabre d'Eglantine, afïublé d'un froc, armé d'un stylet, occupé d'ourdir une trame pour décrier l'innocence ou perdre le riche dont il convoite la fortune, il est si parfaitement dans son rôle que quiconque vou-
(i) Ici. Bosc a inséré au ms. une page tirée du cahier Danton. Je la reporte à sa véritable place.
drait peindre le plus scélérat tartufe n'aurait qu'à faire son portrait ainsi costumé.
Ces deux hommes cherchaient beaucoup à me faire causer en me parlant patriotisme : je n'avais rien à taire ou à dissimuler à cet égard; je professe également mes principes devant ceux que je crois les partager, ou que je soupçonne n'en pas avoir d'aussi purs : c'est confiance à l'égard des uns, fierté vis-à-vis des autres; je dédaigne de me cacher, même sous le prétexte ou l'espérance de mieux pénétrer autrui. Je pressens les hommes par le tact, je les juge par leur conduite comparée dans ses différents temps avec leur langage ; mais moi, je me montre tout entière et ne laisse jamais douter qui je suis.
Dès que l'Assemblée eut rendu, de son propre mouvement, un décret qui attribuait cent mille livres au ministre de l'Intérieur pour impression d'écrits utiles(i), Danton et Fabre surtout me demandèrent, par forme de conversation, si Roland était en mesure à cet égard, s'il avait des écrivains prêts à employer, etc. Je répondis qu'il n'était point étranger à ceux qui s'étaient déjà fait connaître; que les ouvrages périodiques, rédigés dans un bon esprit, indiquaient d'abord ceux qu'il convenait d'encourager; qu'il s'agissait de voir leurs auteurs, de les réunir quelquefois pour qu'ils s'instruisissent des faits dont il importerait de répandre la connaissance, et se conciliassent sur la manière d'amener plus efficacement les esprits à un même but. Que si lui Fabre, lui Danton, en connaissaient particulièrement quelques-uns, il fallait qu'ils les indiquassent et qu'ils vinssent avec eux chez le ministre de l'intérieur où l'on pourrait, une fois la semaine par exemple, s'entretenir de ce qui devait
(i) Décret du iSaoût 1792.
dans les circonstances occuper essentiellement les écrivains. « Nous avons le projet, me répliqua Fabre, d'un journal en affiches, que l'on intitulera : Compte rendu au Peuple souverain, et qui présentera le tableau de la dernière révolution ; Camille Desmoulins, Robert (i), etc. y travailleront. — Eh bien! il faut les amener à Roland. » Il s'en garda bien et ne parla plus du journal, qui commença cependant (2) dès que l'Assemblée eut donné au Conseil deux millions pour dépenses secrètes. Danton dit à ses collègues qu'il fallait que chaque ministre pût en user dans son département, mais que ceux des Affaires étrangères et de la Guerre ayant déjà des fonds pareils, il convenait que ceux-ci restassent à la disposition des quatre autres qui auraient ainsi chacun tant de cent mille livres. Roland s'éleva fortement contre cette proposition : il prouva que l'intention de l'Assemblée avait été de donner au pouvoir exécutif, dans ces moments de crise, tous les moyens dont il pouvait avoir besoin pour agir avec célérité; que c'était le Conseil collectivement qui devait déterminer l'emploi de ces fonds d'après les demandes et pour les objets présentés par chacun ; que pour lui particulièrement il déclarait ne vouloir en faire aucun usage sans en justifier au Conseil à qui il appartenait d'en connaître, et à qui ils étaient confiés (3). Danton répliqua, jura comme
(i) Camille Desmoulins est assez connu. Quant à François Robert, on le retrouvera plus loin, aux Portraits et anecdotes.
(2) Sur ce journal, publié en placard in-folio, qui paraît avoir commencé le 28 août 1792 et avoir eu seize numéros, v. Tournkux, Bibliographie, etc., n° 10808.
(3) « Il n'a jamais dépensé sur ces fonds que 1200 liv. dans une ordonnance au profit de Hell, ex-constituant, pour frais d'instruction populaire en allemani, dans les départements du Rhin. «> {Note de Mme Roland.)
il avait coutume de faire, parla de Révolution, de grandes mesures, de secret, de liberté; les autres, séduits peutêtre par le plaisir de tripoter chacun à sa fantaisie, se rangèrent à son avis, contre toute justice, politique et délicatesse, malgré les réclamations de Roland et sa vigoureuse insistance dont l'austérité déplut. Danton se pressa de toucher au trésor public cent mille écus, dont il fit ce que bon lui sembla ; ce qui ne l'empêcha pas d'obtenir de Servan soixante mille livres, de Lebrun davantage, sur les fonds secrets de leurs départements, sous différents prétextes. Jamais il n'a fourni de compte à l'Assemblée; il s'est contenté de lui attester qu'il l'avait rendu au Conseil (i); et à ce Conseil il s'est borné à dire, dans une séance où Roland n'était pas pour cause d'indisposition, qu'il avait donné vingt mille francs à tel, dix à tel autre, et ainsi du reste, pour la Révolution, à cause de leur patriotisme, etc.
C'est ainsi que Servan me l'a répété. Le Conseil, interrogé par l'Assemblée sur la question de savoir si Danton avait rendu des comptes, répondit simplement que oui^ tant sa lâcheté était grande. Mais Danton avait acquis tant de puissance que ces hommes timides craignaient de l'offenser. Jusque-là que le brave Servan quittant le ministère, dont le poids l'excédait, m'avoua qu'il avait empoisonné l'armée de Cordeliers agents de Danton; qu'à la vérité ils n'étaient que surnuméraires et qu'il serait facile à un successeur courageux de l'en purger. Je lui fis des reproches de cette faiblesse. <e J'étais malade ; et que voulez-vous qu'on refuse à des gens c|ui ont derrière eux une troupe jirête à vous
(l) Voir, pour l.i justification de Danton, l'article déj;\ cité de M. Am.AKU (Études et leçons, etc., p. 137-169).
assassiner ? — On se retire avant de leur rien accorder et on les dénonce à toute la République. » Véritablement cette circonstance me montra Servan moins ferme que je ne l'avais jugé. Sa maladie, qui était une humeur portée à la tête, me parut seule l'excuser.
D'après cela, on ne sera point étonné que Danton voulant envoyer en Bretagne un homme à lui, sous prétexte de visiter les ports et d'examiner les inspecteurs, détermina le ministre de la Marine à lui donner une commission ; mais comme ces sortes de commissions doivent être signées de tous les membres du Conseil, Roland s'y refusa. « De deux choses l'une, dit-il à Monge : ou vos employés à la marine font leur devoir, ou ils ne le font pas, et c'est ce que vous pouvez parfaitement juger. Dans ce dernier cas, il faut les renvoyer sans miséricorde; dans le premier, pourquoi les décourager et les insulter, en leur envoyant un étranger qui ne tient point à cette partie et qui leur prouverait votre défiance? Cette opération n'a rien qui convienne au caractère d'administrateur; je ne signe point cette commission. » La séance du Conseil se prolongea ; les papiers pour les signatures se pressaient sur la fin : Roland s'aperçoit qu'il vient d'apposer la sienne, à la suite de celle de tous ses collègues, sur cette commission rejetée qu'on venait de lui glisser; il la biffe, et se récrie contre Monge, qui d'un air effaré lui réplique tout bas : « C'est Danton qui le veut ; si je le refuse, il me dénoncera à la Commune, aux Cordeliers, et me fera pendre. — Eh bien! moi ministre, je périrai avant de céder à de semblables considérations. »
Le porteur de cette commission fut arrêté en Bretagne par ordre d'une administration que sa conduite indisposa, et à qui la signature biffée de Roland avait paru un juste motif d'examiner de près le porteur : il y
o6 MÉMOIRES DE MADAME ROLAND
avait contre lui des plaintes graves ; mais c'était à la fin de l'année, lorsque la Montagne prenait ouvertement la défense de tous les anarchistes, et elle fit décréter que Guermeur (i) serait mis en liberté.
Je me suis laissée entraîner par les circonstances ; je reprends la liaison des faits.
Danton et Fabre cessèrent de venir me voir dans les derniers jours d'août ; ils ne voulaient pas sans doute s'exposer à des yeux attentifs lorsqu'ils chantaient les matines de septembre, et ils avaient assez jugé ce qu'étaient Roland et ses entours. Un caractère ferme, élevé et franc, des principes sévères manifestés sans ostentation mais sans oène, une conduite égfale et soutenue se dessinent d'abord à tous les yeux. Ils conclurent que Roland était un honnête homme, avec lequel il n'y avait rien à faire en entreprises de leur genre; que sa femme
(i) Guermeur s'appelait en réalité Royou, et était frère de l'abbé Royou, rédacteur de V Ami du Roi, feuille ardemment royaliste Pour ne pas être compromis par là, il avait pris le nom du village breton dont sa famille était originaire. Il avait fait partie, le 2 septembre, du fameux comité de surveillance de la Commune (Mortimer-Ter- NAUX, ni, 2161, et c'est lui qui, le lendemain, était allé perquisitionner chez Brissot {Moniteur à\i 7 septembre). Sa mission en Bretagne, oîi il emportait, avec sa commission du Conseil exécutif, une autre commission signée des membres de ce comité de surveillance, amena de tels incidents que l'administration départementale du Finistère le fit arrêter comme prédicateur d'anarchie (22 septembre), et que la municipalité de Quimper le garda en prison jusqu'à ce que la Convention, après d'orageux débats, prononçAt, le 4 mars 1793, sa mise en liberté. Voir, sur tous ces incidents et sur la fin de Guermeur, MoRTlme.^-Tp.rnaux, IV, 444-456. Ajoutons que Guermeur devint, en septembre 1793, juré au tribunal révolutionnaire (Wallon, I, 295).
F^es procès-verbaux du C nseil exécutif provisoire confirment le récit de Mme Roland. Après avoir mentionné la commission donnée à Guermeur (séance du 17 septembre^, le procès-verbal ajoute : « M. le ministre de l'Intérieur n'a point adhéré à cette ré.soluiion. » (Aulakd, Siilut public, I, 57.)
n'offrait aucune prise par laquelle on pût influer sur lui ; que tout aussi ferme dans ses principes elle avait peut-être de cette sorte de pénétration propre à son sexe dont les gens faux ont à se défier davantage ; peut-être aussi augurèrent-ils qu'elle pouvait quelquefois tenir la plume (i), et qu'en somme un tel couple, fort de raison, de caractère, avec quelques talents, pouvait nuire à leurs desseins et n'était bon qu'à perdre. La suite des événements, éclairés d'ailleurs par une foule de détails qu'il me serait difficile d'exposer aujourd'hui, mais dont il me reste un vif sentiment, donne à ces conjectures toute l'évidence de la démonstration.
On avait imaginé, comme l'une des premières mesures à prendre par le Conseil, l'envoi dans les départements de commissaires chargés d'éclairer sur les événements du 10 août, et surtout d'exciter les esprits aux préparatifs de défense, à la levée rapide de recrues nécessaires à nos armées contre les ennemis sur les frontières, etc. (2). Dès qu'il fut question de leur choix, en même temps que de la proposition de leur envoi, Roland demanda jusqu'au lendemain pour réfléchir aux sujets qu'il pouvait indiquer : « Je me charge de tout, s'écria Danton ; la Commune de Paris nous fournira d'excellents patriotes. » La majorité paresseuse du Conseil lui confia le soin de
(1) Camille Desmoulins, dans son Histoire des Brissotins, accusant Roland d'être l'auteur d'un placard de cette époque, donne comme preuve que " l'épreuve en a été vue sur son bureau, corrigée en entier de la main de sa femme ».
(i) Le Conseil exécutif provisoire (c'est ainsi qu'on désignait le ministère depuis la suspension du roi) avait envoyé, le 29 août, dans les départements situés entre Paris et la frontière, trente commissaires; le 3 septembre il désignait, pour aller dans toute la France, vingt-quatre autres commissaires pris dans le sein de la Commune de Paris.
les indiquer, et le lendemain il arriva au Conseil avec les commissions toutes dressées ; il ne s'agit plus [que] de les remplir des noms qu'il présente et de signer. On examine peu; on ne discute point, et l'on signe. Voilà donc un essaim d'hommes peu connus, intrigants de sections ou braillards de clubs, patriotes par exaltation et plus encore par intérêt, sans autre existence pour la plupart que celle qu'ils prenaient ou espéraient acquérir dans les agitations publiques, mais très dévoués à Danton leur protecteur et facilement épris de ses mœurs et de sa doctrine licencieuse; les voilà représentants du Conseil exécutif dans les départements de la France.
Cette opération m'a toujours semblé l'un des plus grands coups de parti pour Danton, et la plus humiliante école pour le Conseil.
Il faut se représenter la préoccupation de chaque ministre au milieu des affaires de son département, dans ces temps d'orages, pour concevoir que des honimes honnêtes et capables se soient conduits avec cette légèreté. Le fait est qu'un travail excessif surchargeait les ministres de l'Intérieur, de la Guerre et même de la Marine, et que les détails absorbaient trop les facultés pour laisser à chacun le temps de réfléchir sur la grande politique. Il faudrait que le Conseil fût composé d'hommes qui n'eussent qu'à délibérer et non pas à administrer. Danton se trouvait au département qui donne le moins à faire ; d'ailleurs il s'embarrassait fort peu de remplir les devoirs de sa place et ne s'en occupait guère; les commis tournaient la roue, il confiait sa griffe, et la manœuvre se suivait, telle quelle, sans qu'il s'en inquiétât. Tout son temps, toute son attention étaient consacrés aux combinaisons, aux intrigues utiles à ses vues d'agrandissement de pouvoir et de fortune. Continuellement dans les
bureaux de la Guerre, il faisait placer aux armées les gens de son bord; il trouvait moyen de les intéresser dans les fournitures et les marchés ; il ne négligeait aucune partie dans laquelle il pût avancer ces hommes, lie d'une nation corrompue dont ils deviennent l'écume dans les bouleversements politiques, et sur laquelle ils dominent durant quelques instants ; il en augmentait son crédit et se formait une faction, bientôt devenue puissante, car elle règne aujourd'hui.
(i) Les ennemis s'avançaient sur notre territoire, leurs progrès devenaient alarmants ; les hommes qui veulent conduire le peuple et qui ont étudié les moyens de l'influencer savent fort bien que la terreur est un des plus puissants. Cette affection soumet absolument les individus qui l'éprouvent à ceux qui ne se laissent pas dominer par elle : combien plus grand est l'avantage de ceux qui l'inspirent à dessein, par des prétextes ou des faux bruits ! Assurément cette combinaison avait été faite par les instigateurs des journées de septembre ; ils devaient avoir le double but de produire un mouvement à la faveur duquel la violation des prisons, le massacre des détenus leur fourniraient l'occasion de satisfaire des haines particulières, d'exécuter un pillage dont le produit flattait leur cupidité, et de répandre cette sorte de stupeur durant laquelle le petit nombre des hardis ambitieux jettent les fondements de leur puissance. Les agents inférieurs n'étaient pas difficiles à gagner par l'appât du profit; le prétexte d'immoler de prétendus traîtres, dont on aurait les conspirations à redouter, devait séduire quelques mauvaises têtes, tromper le peuple, et servir à justifier l'action dont il résulterait pour les directeurs le
(l) Commencement du 7° cahier.
loo MÉMOIRES DE MADAME ROLAND
dévouement de leurs satellites bien payés, l'attachement de tous ceux qui auraient eu part au gain avecles chefs, la soumission du peuple intimidé, surpris ou persuadé de la force et de la justice d'une opération à laquelle on saurait l'enchaîner en la présentant comme son ouvrage. Aussi quiconque osa, par la suite, s'élever contre ces attentats fut proclamé calomniateur de Paris, désigné comme tel à la fureur de certaine classe de ses habitants, appelé fédéraliste et conspirateur. Voilà le crime des Vi7îgt-deux^ joint au tort irrémissible de leur supériorité.
Le. bruit de la prise de Verdun se répandit le i" de septembre avec éclat, avec effroi; les habitués des groupes disaient les ennemis en marche vers Châlons ; il ne fallait plus, à les entendre, que trois journées pour arriver à Paris; et le peuple qui ne s'informe que de la distance, sans calculer tout ce qui est nécessaire à la marche d'une armée pour ses vivres, son bagage, son artillerie, tout ce qui rend enfin son allure si différente de celle d'un particulier, voyait déjà les troupes étrangères dans la capitale fumante et ravagée.
Rien ne fut négligé de tout ce qui était propre à enflammer l'imagination, grossir les objets, accroître les dangers; il ne fut pas difficile d'obtenir de l'Assemblée quelques mesures propres à seconder de telles vues (i). Les visites domiciliaires, sous le prétexte de rechercher les armes cachées, de découvrir les gens suspects; ces visites, si fréquentes depuis le lo août, furent arrêtées comme dispositions générales et faites au milieu de la nuit (2). Elles donnèrent lieu à des arrestations nouvelles
(1) Décret du 28 août autorisant les visites domiciliaires ; arrêté de la Commune du 29 autorisant les arrestations à la suite de ce& visites.
(2) Du 29 au 30 août.
et nombreuses, à des vexations inouïes La Commune du lo, composée en grande partie de ces hommes qui n'avant rien à perdre ont tout à gagner dans les révolutions; cette Commune déjà coupable de mille excès avait besoin d'en commettre de nouveaux, car c'est par l'accumulation des crimes que s'assure l'impunité. Les malheurs de la patrie sont solennellement annoncés ; le drapeau noir, signe de détresse, est élevé sur les tours de l'église métropolitaine ; le canon d'alarme est tiré ; la Commune fait proclamer, à son de trompe, le rendezvous général des citoyens pour le dimanche 2, au Champde-Mars, afin de réunir autour de l'autel de la patrie les zélés défenseurs qui voudraient partir sur-le-champ pour sa défense. Cependant elle fait ordonner la clôture des barrières, et personne n'est frappé de ces dispositions contradictoires : on parle de conspiration tramée dans les prisons par les aristocrates (ou riches) qui y étaient fermés en grand nombre, de l'inquiétude du peuple et de sa répugnance à abandonner ses foyers, en laissant derrière lui ces loups dévorants qui bientôt déchaînés se jetteraient sur ce qu'ils auraient abandonné de plus cher.
Aux premiers signes d'agitation, le ministre de l'Intérieur, qui a la surveillance générale de l'ordre mais non l'exercice immédiat du pouvoir, ni l'emploi de la force, écrivit d'une manière pressante à la Commune, dans la personne du maire, pour lui montrer tout ce qu'elle devait déployer de vigilance; il ne s'en tint pas à cette mesure; il s'adressa au commandant général pour lui recommander de fortifier les postes et de veiller sur les prisons ; il fit plus encore : en apprenant qu'elles étaient menacées, il le requit formellement de les faire soigneusement garder, appelant sur sa tête la responsabilité des
événements et, pour donner plus d'effet à une réquisition à laquelle était bornée son autorité, il la fit imprimer et afficher à tous les coins de rue : c'était avertir les citovens de veiller eux-mêmes, si le commandant oubliait son devoir (i).
Sur les cinq heures du soir du dimanche 2, moment à peu près où les prisons furent investies, ainsi que je l'ai appris depuis, environ deux cents hommes arrivent à l'hôtel de l'Intérieur; ils demandent à grands cris le ministre et des armes.
Du fond de mon appartement je crois entendre quelques clameurs : je sors, et des pièces qui donnent sur la grande cour j'aperçois le rassemblement; je vais à l'antichambre, je m'informe du sujet. Roland était sorti, mais ceux qui le demandaient ne se payaient pas de cette raison et voulaient absolument lui parler; les domestiques s'opposaient à ce que ces gens montassent, en leur répétant la vérité. J'ordonnai qu'on allât de ma part inviter dix d'entre eux à monter : ils entrent; je leur demandai paisiblement ce qu'ils voulaient ; ils me dirent qu'ils étaient de braves citoyens prêts à partir pour Verdun,
(i) Je ne trouve pas trace de ces lettres au maire de Paris et au commandant de la garde nationale avant les massacres. Celles qu'on connaît, qui ont été publiées partout et dont les minutes se trouvent aux Papiers Roland (ms. 9532, fol. 244-245), sont datées du 4 septembre, à 3 heures après midi. Il semble bien que Roland ait été surpris par les événements Noter toutefois que sa lettre à l'Assemblée, où il déclare « que le pouvoir exécutif n'a pu prévoir ni empêcher ces excès »> et « qu'il est du devoir des autorités constituées d'y mettre un terme ou de se considérer comme anéanties», avait été lue dans la séance du 3 septembre au soir.
Il y a, aux Paf>iers Roland (ibid., fol. 245), la minute de la lettre par laquelle le ministre de l'Intérieur communique h l'Assemblée .ses lettres du 4 septembre h San'erre et A Pétion. Cette minute est tout entière de la main de Mme Roland, avec des renvois et des ratures.
mais qu'ils manquaient d'armes; qu'ils venaient en demander au ministre et qu'ils voulaient le voir. Je leur observai que jamais le ministre de l'Intérieur n'avait eu d'armes à sa disposition ; que c'était au département de la Guerre et chez le ministre de ce département qu'il fallait en demander; ils répliquèrent qu'ils y avaient été; qu'on leur avait dit qu'il n'y en avait pas; que tous ces
ministres étaient de f traîtres, et qu'ils demandaient
Roland. — « Je suis fâchée qu'il soit sorti, car il vous convamcrait par ses bonnes raisons. Venez visiter l'hôtel avec moi ; vous vous assurerez qu'il n'est pas chez lui, qu'il n'y a d'armes nulle part, et vous réfléchirez qu'il ne doit pas non plus y en avoir. Retournez à l'hôtel de la Guerre, ou faites à la Commune vos justes plaintes, et si vous voulez que Roland vous parle, rendez-vous à l'hôtel de la Marine : tout le Conseil y est assemblé. » — Ils se retirèrent. Je me plaçai au balcon sur la cour ; je vis un furieux en chemise, les manches retroussées audessus du coude, le sabre à la main, déclamant contre les trahisons des ministres; mes dix députés se répandent parmi la foule, et déterminent enfin la retraite au son du tambour, mais emmenant avec eux le valet de chambre comme un otage ; ils le firent courir dans les rues durant une heure, puis le laissèrent aller.
Je montai sur-le-champ en voiture pour me rendre à la Marine, et prévenir mon mari de ce qui venait de se passer. Le Conseil n'était point encore formé ; je trouvai un cercle nombreux, plusieurs députés : le ministre de la Guerre, celui de la Justice n'étant point arrivés, les autres étaient au salon comme société (i). Je racontai l'anecdote; chacun la commenta diversement; elle fut
(i)Sic.
prise par la plupart comme le résultat fortuit des circonstances et de l'effervescence des esprits.
Que faisait alors Danton? Je ne l'ai su que plusieurs jours après, mais c'est bon à dire ici, pour rapprocher les faits. Il était à la Mairie (i), dans le comité dit de surveillance d'où sortait l'ordre des arrestations si multipliées depuis quelques jours : il venait d'y embrasser Marat, après la parade d'une feinte brouillerie de vingtquatre heures. Il monte chez Pétion, le prend en particulier, lui dit dans son langage toujours relevé d'expressions énergiques : « vSavez-vous de quoi ils se sont avisés? Est-ce qu'ils n'ont pas lancé un mandat d'arrêt contre Roland? — Qui cela? demande Pétion. — Eh ! cet enragé comité. J'ai pris le mandat; tenez, le voilà; nous ne pouvons laisser agir ainsi. Diable ! contre un membre du Conseil ! » Pétion prend le mandat, le lit, le lui rend en souriant, et dit : « Laissez faire, ce sera d'un bon effet. — D'un bon effet! réplique Danton qui examinait curieusement le maire ; oh ! je ne souffrirai pas cela, je vais les mettre à la raison », et le mandat ne fut pas mis à exécution. Mais qui est-ce qui ne se dit pas que les deux cents hommes devaient avoir été envoyés chez le ministre de l'Intérieur par les auteurs du mandat? Qui est-ce qui ne soupçonne point que l'inutilité de leur tentative, apportant du retard à l'exécution du projet, put faire balancer ceux qui l'avaient conçu? Qui est-ce qui ne voit pas dans la démarche de Danton auprès du maire celle d'un conjuré qui veut pressentir l'effet du coup, ou se faire honneur de l'avoir jjaré lorscju'il se trouve manqué d'ailleurs ou rendu douteux par d'involontaires délais?
(i) La Mairie était alors dans la Cit6, cour du l'alais.
Les ministres sortirent du Conseil après onze heures ; nous n'apprîmes que le lendemain matin les horreurs dont la nuit avait été le témoin, et qui continuaient de se commettre dans les prisons. Le cœur navré de ces abominables forfaits, de l'impuissance de les arrêter, de l'évidente complicité de la Commune et du commandant général (i), nous convînmes qu'il ne restait à un ministre honnête homme que de les dénoncer avec le plus grand éclat, d'intéresser l'Assemblée à les arrêter, de soulever contre eux l'indignation des hommes honnêtes, de se laver ainsi du déshonneur d'y participer par le silence, et de s'exposer s'il le fallait aux poignards des assassins, pour éviter le crime et la honte d'être en aucune façon leur complice. <« Il n'est pas moins vrai, dis-je à mon mari, que les résolutions du courage sont aussi convenables à la sûreté qu'à la justice; on ne réprime l'audace qu'avec la fermeté ; si la dénonciation de ces excès n'était pas un devoir, elle serait un acte de prudence. Les gens qui les commettent doivent vous haïr, car vous avez fait vos efïorts pour les entraver ; il ne vous reste qu'à vous faire craindre et à leur en imposer. » Roland écrivit à l'Assemblée cette lettre du 3 septembre, qui devint aussi fameuse que celle qu'il avait adressée au roi (2). L'Assemblée l'accueillit avec transport; elle en ordonna l'impression, l'envoi, l'aftîche; elle y applaudit comme louent et applaudissent les gens faibles aux signes d'un courage qu'ils ne sauraient imiter, mais
(i) Santerre. — Ici, Bùsc avait intercalé en note, en y faisant quelques modifications, une page tirée du cahier Danton, relative à Grandpré et à ses démarches auprès de Danton pour prévenir les massacres je rétablis cette page à sa place. V. plus loin, p. 215.
(2) Cette lettre, dont j'ai déjà parlé, est au Moniteur du 5 septembre. Elle est aussi dans Bûchez (xvii, p. 382-386), dans Girardoï (p. 45). Je crois donc inutile de la donner en Appendice.
io6 MÉMOIRES DE MADAME ROLAND
qui les touche et réveille en eux quelque espoir.
Je me souviens d'avoir lu un petit ouvrage fort aristocratique, fait à Londres depuis cette époque par Pelletier (i), je crois : l'auteur s'étonnait beaucoup de ce que le même homme, qui avait manqué si audacieusement à son roi, eût montré par la suite tant de justice et d'humanité. Il faut que l'esprit de parti rende bien inconséquent, ou que la vertu soit si rare que l'on ne veuille plus y croire. L'ami de ses semblables et de la liberté hait aussi puissamment et dénonce avec une égale vigueur la tyrannie royale ou populaire, le despotisme du trône, l'astuce des cours, les désordres de l'anarchie et la férocité des brigands.
Ce même jour, le 3 septembre, un homme, autrefois confrère de Roland et auquel j'avais cru devoir l'honnêteté de l'inviter à dîner, s'avisa de m'amener l'Or^/^^r du genre humain, sans m 'avoir prévenue, ni demandé si je le trouverais bon : je vis dans son procédé le manque d'usage d'un bonhomme que le bruit de l'orateur avait séduit. Je fis honnêteté à Cloots (2), dont je ne connaissais que les déclamations ampoulées, et sur lequel je n'avais d'ailleurs aucune note défavorable ; mais un de mes amis, le voyant, me dit à l'oreille : « On introduit
(i) Peltier, célèbre pamphlétaire royaliste, un des rédacteurs des Actes des Apôtres, réfugié à Londres après le 10 août, y avait publié le Dernier tahleau de Haris ou Pri'cis de la Révolution du lO aoiît et du 2 septembre, i" volume, 1792; 2" volume, 1794. Mais je n'ai pu trouver, dans ce premier volume, plein d'injures contre Roland, le moindre hommage « h sa justice et h son humanité ». La prisonnière doit faire allusion h quelque autre brochure du libelliste.
(l) Le baron Jean Baptiste Cloots (1755-1794), 1' « Orateur du genre humain »> et l'ap/itre de la République universelle. Elu député de l'Oise h la Convention, il ne tarda p.is i\ publier une brochure qui fit quelque bruit 11 Ni Marat ni Roland», et s'attira une verte réplique de Bancal.
chez vous un insupportable parasite que je suis fâché d'y voir. » Les événements du jour faisaient le sujet de la conversation; Cloots prétendit prouver que c'était une mesure indispensable et salutaire ; il débita beaucoup de lieux communs sur les droits des peuples, la justice de leur vengeance et l'utilité dont elle était pour le bonheur de l'espèce; il parla longtemps et très haut, mangea davantage et ennuya plus d'un auditeur. Bientôt nommé député, il revint quelquefois de lui-même, cherchant sans gêne la première place et le meilleur morceau ; une politesse extrême et froide que j'accompagnai du soin de servir toujours plusieurs personnes avant lui dut promptement lui apprendre qu'il était jugé; il le sentit, ne revint plus, et se vengea par des calomnies. Je n'aurais pas parlé de ce vil personnage sans le rôle distingué qu'il a joué parmi les détracteurs des gens de bien et l'art avec lequel il a concouru à faire du fédéralisme un épouvantail pour les sots, ou un titre de proscription contre les bons esprits qui n'adoptaient pas sa chimère de République universelle.
La dernière fois qu'il vint chez moi, il mit en jeu sa marotte, rebattit toutes ses extravagances sur la possibilité d'une Convention formée des députés de tous les coins du monde : les uns répliquèrent par des plaisanteries; Roland, ennuyé du pédantisme et du bruit avec lequel Cloots soutenait son opinion et prétendait la faire adopter, eut la bonté de lui pousser trois ou quatre syllogismes, après lesquels il lui tourna le dos. La conversation se tempéra et se divisa ; Buzot, dont l'esprit judicieux ne s'amuse pas longtemps à combattre des moulins à vent, s'étonnait de ce qu'on traitait le fédéralisme comme une hérésie politique; il observait que la Grèce, si célèbre, si féconde en orands hommes et en hauts
loS MÉMOIRES DE MADAME ROLAND
faits, était composée de petites républiques fédérées; que les Etats-Unis, qui de nos jours offraient le tableau le plus intéressant d'une bonne organisation sociale, formaient un composé du même genre, et qu'il en était ainsi de la Suisse. Qu'à la vérité, dans le moment actuel et la situation de la France, l'unité était importante à conserver pour elle, parce qu'elle offrait ainsi une masse plus imposante aux ennemis du dehors, et un ensemble d'action précieux à conserver pour la confection des lois qui devaient lui assurer une constitution ; mais qu'on ne pouvait se dissimuler qu'il y aurait toujours du relâchement dans les liens politiques qui uniraient un Provençal avec un Flamand ; qu'il était difficile de faire régner sur une si grande surface cet attachement qui fait la force des républiques, parce qu'enfin l'amour de la patrie n'est pas précisément celui de la terre qu'on habite, mais des citoyens avec lesquels on vit et des lois qui les régissent, sans quoi les Athéniens n'eussent pas transporté leur existence sur des vaisseaux en abandonnant leur ville ; qu'on ne peut bien aimer que ceux qu'on connaît, et que jamais l'enthousiasme d'hommes séparés par deux cents lieues ne peut être commun, uniforme et vif, comme celui des habitants d'un petit territoire.
Ce sont ces réflexions sages, trouvées telles par la plupart de ceux qui les écoutaient, qui furent traduites et dénoncées par Cloots, comme une conjuration de fédérer la France et de détacher les départements de Paris (i); il présenta Buzot comme le plus dangereux des conspi-
ii) Dans "-a brochure citée plus haut, où il fut le premier inventeur de l'accusation de fi'drralisme contre les Girondins. On la trouvera réimprimée dans Bucmkz, x.xi, 139. « C'est le 3 septembre, dit Cloots, qu'on me fit connaître ce mini.stre, chez qui j'ai dtné quatre fois »
rateurs, Roland comme leur chef, et les députés qui venaient le plus souvent chez moi comme les fauteurs de ce projet liber ticiiie. Je ne sais si un fol tel que Cloots peut avoir été de bonne foi dans ses craintes ; je ne saurais me le persuader, et je crois seulement qu'il a trouvé dans la fabrication de son mensonge une occasion de venger son amour-propre irrité de n'avoir pas été admiré ; un sujet de déclamations dans son genre, très convenable à la bouffissure de son style et au désordre de son imagination ; un moyen de nuire à des hommes dont la raison doit lui déplaire, et de faire cause commune avec ceux dont les vices lui sont agréables; en supposant même qu'il n'ait pas la mission secrète de brouiller la France à l'aide des enragés, pour faire plus beau jeu aux Prussiens ses compatriotes.
Cependant les massacres continuèrent : à Y Abbaye^ du dimanche au soir au mardi matin ; à la Force, davantage ; à Bicêire, quatre jours, etc. Je dois à mon séjour actuel dans la première de ces prisons d'avoir appris des détails qui font frémir et que je n'ai pas le courage de tracer. Mais une anecdote que je ne passerai point sous silence, parce qu'elle concourt à démontrer que c'était un projet bien lié, c'est qu'y ayant dans le faubourg Saint-Germain une maison de dépôt où l'on met les détenus que l'Abbaye ne peut recevoir quand elle renferme trop de monde, la police choisit pour les transférer le dimanche au soir, l'instant d'avant le massacre général : les assassins étaient prêts; ils se jetèrent sur les voitures; il y avait cinq ou six fiacres, et à coups de sabres et de piques ils percèrent, ils tuèrent ceux qui les remplissaient, au milieu de la rue, au bruit terrible de leurs cris douloureux. Tout Paris fut témoin de ces horribles scènes, exécutées par un petit nombre de bourreaux (ils n'étaient pas quinze
iio MÉMOIRES DE MADAME ROLAND
à l'Abbaye, à la porte de laquelle étaient pour toute défense, malgré les réquisitions faites à la Commune et au commandant, deux gardes nationaux). Tout Paris laissa faire,... tout Paris est maudit à mes yeux, et je n'espère plus que la liberté s'établisse parmi des lâches, insensibles aux derniers outrages qu'on puisse faire à la nature, à l'humanité, froids spectateurs d'attentats que le courage de cinquante hommes armés aurait facilement empêchés (i).
La force publique était mal organisée, comme elle l'est encore, car les brigands ont bien soin, quand ils veulent régner, de s'opposer à tout ordre qui pût les entraver. Mais faut-il connaître son capitaine et marcher en compagnie réglée, quand il s'agit de voler au secours de victimes qu'on égorge ? Le fait est que le bruit d'une prétendue conspiration dans les prisons, tout invraisemblable qu'il fût, l'annonce affectée de l'inquiétude et de la colère du peuple, retenaient chacun dans la stupeur et lui persuadaient au fond de sa maison que c'était le peuple qui agissait, lorsque, de compte fait, il n'y avait pas deux cents brigands pour la totalité de cette infâme expédition. Aussi ce n'est pas la première nuit qui m'étonne ; mais quatre jours ! et des curieux allaient voir ce spectacle ! — Non, je ne connais rien, dans les annales des peuples les plus barbares, de comparable à ces atrocités. La santé de Roland en fut altérée ; la contention du genre nerveux était telle que son estomac ne pouvait rien recevoir et la bile arrêtée se répandit à la surface de la peau ; il était jaune et faible avec une égale activité, ne pouvant dormir ni manger, et ne cessant de travailler. Je me
(i) L'inHi^iiation de àMinc Roland ne lui est pas venue après coup, dans le» réflexions de la prison; voir ses lettres à Bancal des 2, 5 et 9 septembre 1792.
souviens d'avoir vu le sensible Gorsas (i), touché de son état, ne pouvoir retenir quelques pleurs en l'invitant à modérer l'indignation dont il était pénétré. Il ignorait encore avoir été l'objet d'un mandat d'arrêt ; je l'avais appris et me serais bien gardée de le lui faire connaître ; c'eût été fournir un aliment à une afïection assez profonde. Je ne sais qui s'avisa de lui en parler la semaine suivante. Il faut convenir qu'il lui est arrivé par la suite de citer quelquefois ce fait particulier de manière que ses ennemis affectèrent de répandre qu'il ne s'était soulevé contre ces exécutions que par la crainte qu'il avait eue d'être compris parmi ceux qui en avaient été les victimes, tandis qu'il ne faisait que joindre, à la juste horreur qu'elles lui avaient inspirée, l'indignation d'avoir été compté au nombre de ceux qui devaient les subir.
Danton fut celui qui s'efforça le plus de présenter l'opposition de Roland à ces événements comme le fruit d'une imagination ardente et de la terreur dont il était gratuitement frappé (2). Ce trait m'a toujours paru fort significatif.
L'histoire conservera sans doute l'infâme circulaire du comité de surveillance de la Commune, renfermant l'apologie des journées de septembre et l'invitation d'en célébrer de semblables par toute la France, circulaire expédiée avec profusion dans les bureaux et
(1) Antoine-Joseph Gorsas, rédacteur du Courrier des 83 départements, avait cependant, dans son journal, écrit que les massacres de septembre étaient « un acte de justice nécessaire ». Mais bientôt, élu député à la Convention, il se rallia à la politique de Roland et de la Gironde. Décrété d'arrestation le 2 juin, mis hors la loi le 28 juillet, il fut arrêté le 7 octobie et, après constatation d'identité, exécuté le même jour.
(2) Dans son discours du i*' avril à la Convention.
SOUS le contre-seing du ministre de la Justice (i).
Les circonstances faisant juger l'inconvénient d'amener à Paris les prisonniers d'Orléans, dont la translation avait été ordonnée et qui déjà étaient en chemin, le ministre de l'Intérieur donna des ordres, d'après l'avis du Conseil, pour les conduire à Versailles; on envoya une nombreuse escorte; des hommes, qui jouaient l'horreur pour les assassinats de Paris, obtinrent sous ce manteau d'en faire partie, et dirigèrent la boucherie qui s'exécuta dans les charrettes, à l'arrivée des prisonniers à Versailles (2).
L'or, l'argent, les portefeuilles, les bijoux et autres effets précieux, en grande quantité dans les prisons à cette époque, par la condition et la richesse de ceux qui les peuplaient, furent pillés comme on peut croire.
Des dilapidations bien plus considérables avaient été faites par les membres de la Commune, après le 10 août, soit au château des Tuileries, soit dans les maisons
(i) On trouvera dans Bûchez, xvii, 432, et dans Mortimkr-Ter- NAUX, III, 307-308, le texte de cette odieuse circulaire du 3 septembre 1792, signée par neuf membres du comité de surveillance de la Commune de Paris (Panis, Sergent, Marat, etc.), et qui, sortie des presses de Marat, fut envoyée ;\ toutes les autorités des départements sous le contre-seing du ministère de la Justice. M. Mortimer- Ternaux ajoute d'ailleurs qu'on n'en a jamais retrouvé l'original et que plusieurs des signataires ont protesté plus tard contre l'abus fait de leur nom. M. Tuktev, dans l'Introduction de .son 5' volume (p. iii- XIX), donne là-dessus d'intéressants détails.
(2) Voir, sur cette horrible exécution des prisonniers d'Orléans à leur arrivée A Versailles, le 8 septembre 1792, Mokiimkr-Ticrnaux, III, 359-403 et 561-61 I. — Cf. les Mémoires de Fournier l A méricai n , publiés par M. Aulard, avec une introduction, 1890. — Fournier était l'aventurier que Roland avait chargé imprudemment, du commandement de la troupe de gardes nationaux parisiens chargés de conduire les prisonniers à Versailles. Voir aussi une note de Champagneux dans son édition des Mhnoires (II, 170). Il avait eu, comme chef de bureau, affaire à Fournier en cette circonstance.
royales des environs où elle envoya des commissaires, soit chez des particuliers dits suspects, où elle avait fait apposer les scellés.
Elle avait reçu de grands dépôts (i), elle avait fait enlever des trésors ; nul compte ne paraissait, et le ministre de l'Intérieur ne pouvait obtenir les renseignements qu'il avait droit d'exiger sur ces objets. Il se plaignit à l'Assemblée ; il le fit aussi de la négligence du commandant général, dont il réclamait inutilement de plus nombreux factionnaires pour le poste du gardemeuble. Cependant les brigands se permettaient tout ; on avait en plein jour, sur les boulevards et dans les marchés, arraché des montres, des boucles de souliers, des pendants d'oreilles. L'Assemblée, comme de coutume, trouva fort bon le zèle du ministre, le chargea de lui faire un rapport sur l'état de Paris, et ne prit point de mesures.
Le vol du garde-meuble s'effectua (2) ; des mil-
(i) Ces dilapidations du comité de surveillance de la Commune firent l'objet de nombreuses enquêtes, dirigées par Roland et même sollicitées par le conseil général de la Commune, qui ne voulait pas en assumer la responsabilité. Il y a de nombreuses pièces là-dessus dans Bûchez, Mortimer-Ternaux et dans les Papiers Roland, ms. 6243. En somme, ces dilapidations ne peuvent être niées.
(2) Dans la nuit du 16 au 17 septembre 1792. Voir là-dessus TuE- TKY, t. V, n"* 641 à 916. Il n'est plus douteux que ce vol, qui fit grand bruit, n'ait été exécuté par de hardis malfaiteurs, sans aucune complicité politique. On ne peut donc que s'affliger de voir ici Mme Roland l'imputer à Fabre d'Églantine et à Danton. Il est vrai queMarat, dès le 13 novembre, avait accusé Roland d'avoir détourné pour lui une partie des richesses du garde-meuble (Bûchez, xxi, 24), et que Camille Desmoulins, dans son Histoire des Brissotins, qui avait paru en avril 1793 (deux mois avant l'époque où Mme Roland écrivait), avait osé accuser Roland, en s' appuyant sur le témoignage de Fabre d'Églantine, d'avoir volé lui-même le garde-meuble ! (Ed. Claretie, t. I, p. 344.)
lions passèrent aux mains de gens qui devaient s'en servir pour perpétuer l'anarchie, source de leur domination.
Le jour qui s'ouvrit après ce vol important, d'Églantîne vint chez moi à onze heures du matin; d'Églantine, qui avait cessé d'y paraître lors des matines de septembre; d'Églantine qui, la dernière fois qu'il y était venu, m'avait dit, comme par un sentiment profond de l'état critique de la France : « Jamais les choses n'iront bien si l'on ne concentre les pouvoirs ; il faut que le Conseil exécutif ait la dictature, et que ce soit son président qui l'exerce. » D'Eglantine ne me trouve pas ; je venais de sortir*avec Mme Pétion : il m'attend deux heures ; je le trouve dans la cour à mon arrivée; il monte avec moi sans que je l'engage à le faire ; il reste une heure et demie sans que je l'invite à s'asseoir; il se lamente d'un ton bien hypocrite sur le vol de cette nuit, qui prive la nation de véritables richesses ; il demande si l'on n'a point quelques renseignements sur les auteurs ; il s'étonne de ce qu'on n'ait rien pressenti à cet égard ; il parle ensuite de Robespierre, de Marat, qui avaient commencé de déchirer Roland et moi, comme de têtes chaudes qu'il fallait laisser aller, comme d'hommes bien intentionnés, très zélés, qui s'effarouchaient de tout, mais desquels il ne fallait pas s'inquiéter. Je le laissai dire, parlai fort peu, et ne m'ouvris sur rien : il se retira; je ne l'ai plus jamais revu (i).
« J'ai reçu ce matin chez moi, dis-je à mon mari lorsque
(i) La fin de cet alinéa, à partir de cet endroit, et tout l'alinéa suivant sont barrés dans le manuscrit et remplacés par les lignes suivantes, écrites de la main de Bosc : « Je n'ai encore pu bien savoir quel était le but de cette singulière visite, c'est au temps à me l'apprendre. »
nous nous retrouvâmes, un des voleurs du garde-meuble qui venait voir s'il n'était pas soupçonné. — Qui donc? — Fabre d'Eglantine. — Comment sais-tu?.., — Comment! un coup si hardi ne peut être que l'ouvrage de l'audacieux Danton; j'ignore si jamais cette vérité sera mathématiquement prouvée, mais je la sens vivement, et Fabre n'est venu faire que le rôle de son complice et de son espion, »
J'ai appris, sept mois après, que l'on retenait dans les prisons de Beau vais un grand coquin nommé Le fort (i) qui avait été saisi avec des effets du garde-meuble, et qui chargeait Danton; mais on n'ose la faire paraître, parce que sa faction est trop puissante. On aime mieux le garder pour un temps où il sera possible de faire justice, si jamais ce temps arrive pour la génération présente. Certes ! les gens qui ont fait une insurrection pour renverser la commission des Douze de la Convention, parce qu'elle tenait les fils de l'un de leurs complots, sauraient bien étouffer le témoin ou renverser le tribunal qui s'aviserait de les inculper. 11 n'y eut d'arrêtés et de punis que de petits garçons-voleurs employés comme des manœuvres à l'affaire du garde-meuble, sans être initiés dans le secret de son entreprise ; ils avaient été avertis qu'il y avait une grande aubaine dont ils pourraient pro-
(i) Ce Lefort est probablement celui que mentionne Tuetey (V, 915). Sa détention paraît avoir été de longue durée, puisqu'elle daterait de mai 1793 (« sept mois après » le vol du garde-meuble) et que Lefort ne fut mis en liberté qu'en mai 1794 (Archives de l'Oise, L, lettres des administrateurs du conseil permanent du district de Beauvais au comité de surveillance révolutionnaire de ladite ville, du 15 fîoréal an II, autorisant la mise en liberté de Zacharie Lefort. Note communiquée par M. Roussel, archiviste de l'Oise). Ce prénom de Zacharie et ces dates ne permettent pas d'identifier cet individu avec Louis Lefort, un des membres les plus violents de la société des Jacobins (AuLARD, Jacobins, passim; Moniteur, XXI, 450).
ii6 MÉMOIRES DE MADAME ROLAND
fiter, en prêtant la main à l'enlèvement de riches effets ; ils étaient grimpés parle dehors de la colonnade, avaient enlevé et remis beaucoup de choses, mettant en poche pour eux tant que faire se pouvait ; cinq à six de ces gredins furent exécutés sans donner aucune lumière sur la trame dont ils n'étaient que des agents bien secondaires.
J'ai dit que Marat commençait à nous déchirer. Il faut savoir que du moment oii l'Assemblée avait mis des fonds à la disposition du ministre de l'Intérieur, pour impression d'écrits utiles (i), Marat ^ qui, le lendemain du 10, avait fait enlever par son peuple quatre presses à l'imprimerie royale pour s'indemniser de celles que la justice lui avait précédemment fait retirer (2); Marat écrivit à Roland pour lui demander quinze mille livres, afin de le mettre en état de publier d'excellentes choses (3). Roland répondit que la somme était trop considérable pour la délivrer sans connaître l'objet auquel elle devait servir; que si Marat voulait lui envoyer ses manuscrits, il ne s'attribuerait pas le droit de les juger, mais les soumettrait au Conseil pour savoir s'il convenait de les publier aux frais de la nation. Marat répliqua assez mal, comme il sait faire, et envoya un fatras de manuscrits dont la seule vue faisait peur; il y avait un traité des Chaînes de V esclavage {4), je ne sais quoi encore, marqué à son coin; c'est suffisant pour l'apprécier.
(i) Décret du 18 août 1792.
(2) Mortimkr-Ternaux, III, 89-90; Buchkz, XVIII, 23.
(3) La lettre de Marat, publiée par le journal de Gorsas du 6 septembre 1792, est reproduite par BuciiEZ, XVIII, 24.
(4) Les Chaînes de l'esclavof^e avaient paru d'abord en anglais, Edimbourg, 1774, in-8*. Le livre fut publié en français en 1792, in-S" (Quérard). C'est sans doute pour cette édition que Marat demandait un subside.
J'avais quelquefois douté que Marat fût un être subsistant (i); je fus persuadée alors qu'il n'était pas imaginaire; j'en parlai à Danton, je lui témoignai l'envie de le voir, et lui dis de me l'amener (car il faut connaître les monstres, et j'étais curieuse de savoir si c'était une tête désorganisée ou un mannequin bien soufflé.) Danton s'en défendit comme d'une chose bien inutile, même désagréable, puisqu'elle ne m'offrirait qu'un original qui ne répondrait à rien; au ton de l'excuse, je jugeai qu'il n'aurait point égard à cette fantaisie, lors même que j'aurais insisté; je n'eus pas l'air d'y avoir sérieusement songé.
Le Conseil trouva que les manuscrits de Marat devaient être remis à Danton qui saurait bien s'arranger avec lui ; c'était couper le nœud gordien au lieu de le dénouer (2). Le ministre de l'Intérieur ne devait point employer les fonds publics à solder un extravagant ; la prudence exigeait qu'il ne s'en fît pas un ennemi ; le refus pur et simple du Conseil aurait tout concilié.
Commettre ce soin à Danton, c'était lui donner un nouveau moyen de s'attacher ce chien enragé, de le faire courir et mordre ceux contre lesquels il lui plairait de l'exciter. Trois semaines et plus s'étaient écoulées, les journées de Septembre étaient passées ; Marat avait eu l'impudence d'afficher la demande des quinze mille livres à d'Orléans, en se plaignant du ministre qui avait eu l'incivisme de ne pas les lui donner, lorsqu'il fit un pla-
(i) Mme Roland n'en doutait pas deux années auparavant. Voir ses lettres à Bancal des 15, 21 et 22 juillet 1791.
(2) L'article de Gorsas du 6 septembre, cité plus haut, dit exactement de même. Roland crut devoir répondre aux placards de Marat : « Le ministre de P Intérieur aux Parisiens^ 13 septembre 1793 »> (Moniteur du 13; Bûchez, XVIII, 25-30; Girardot, 37).
Ii8 MÉMOIRES DE MADAME ROLAND
card contre moi nommément (i). Je n'y fus pas trompée. « Voilà, dis-je à mon mari, du Danton tout pur; il veut vous attaquer, il commence par rôder autour de vous ; puis, avec son esprit, il a la bêtise d'imaginer que je serai sensible ^à ces sottises, que je prendrai la plume pour y répondre; qu'il aura le plaisir de traduire une femme sur la scène, et de jeter ainsi du ridicule sur l'homme public à qui je suis attachée. Ces gens-là peuvent avoir quelque opinion de mes facultés, mais ils ne sauraient juger mon âme; ils n'ont qu'à me calomnier tant qu'il leur plaira, ils ne me feront pas bouger, ni me plaindre, ni m'en soucier. »
Roland fit son rapport sur l'état de Paris le 22 septembre (2) : il fut exact et vigoureux ;' c'est dire qu'il peignait les désordres qui y avaient été commis et les inconvénients de laisser plus longtemps les autorités constituées dans l'insubordination la plus grande, dans l'exercice de l'arbitraire le plus dangereux.
Il rendit justice au zèle de la Commune du 10, à l'utilité dont elle avait été pour la Révolution de ce jour ; mais il fit voir que l'usage prolongé des moyens révolutionnaires produisait exactement le contraire de ce qu'on espérait obtenir par eux, puisqu'on ne détruisait la tyrannie que pour faire régner la justice et l'ordre également incompatibles avec l'anarchie ; et il démontrait la justice et la difficulté d'obtenir des comptes de cette Commune à laquelle il en avait inutilement demandé. L'Assemblée, saine par l'esprit, mais incapable et faible
(i) N* 683 de VAmi du peuple [du 19 septembre 1792], cité par Bûchez, XVIII, 41-42.
(2) Ce rapport, lu à la séance de la Convention du 23 septembre, se trouve au Moniteur (n"* du 24 et du 25), et dans Bûchez, XIX, 39-49.
par caractère, applaudit, fit imprimer, ordonna peu de choses et ne rectifia rien. Il n'est guère possible d'imaginer une situation plus pénible que celle d'un homme équitable et ferme, à la tête d'une grande administration dans laquelle il paraît avoir une puissance considérable, et se charge effectivement d'une grande responsabilité ; témoin journalier d'abus révoltants dont il n'a pourtant que la dénonciation, et sur lesquels l'autorité législative qu'il éclaire ne sait ou n'ose prendre un parti. Casser la Commune, ordonner l'élection dans les règles d'une nouvelle municipalité, organiser la force publique et lui faire nommer un commandant par les sections, étaient véritablement les seules mesures propres à rétablir dans Paris l'ordre sans lequel on y citerait vainement les lois, et faute duquel une Convention y serait nécessairement soumise à l'autorité municipale, qui ne connaissait aucun frein. Dans cet état de choses, j'aurais mieux aimé que Roland consacrât ses talents à sa patrie comme député, qu'en qualité de membre d'un Conseil sans énergie et de ministre d'un gouvernement sans action. Je ne dissimulai pas cette façon de penser à quelques personnes faites pour l'apprécier, car le vulgaire n'aurait rien compris à la préférence d'une existence modeste sur le traitement et l'entourage d'une place ministérielle et, faute d'y voir clair, il aurait fait de sottes suppositions.
Le département de la Somme, que Roland avait longtemps habité, le nomma son représentant (i) : cette
(i) Cette élection s'était faite dans des circonstances assez compliquées : les électeurs de la Somme, après avoir élu leurs treize députés, s'avisèrent de révoquer deux d'entre eux, HourierEloy et Dufestel, pour les remplacer par Hérault-Séchelles et Roland. L'élection de ceux-ci aurait donc pu, de ce chef, être contestée. Mais Hérault- Séchelles ayant opté pour un autre département et Roland ayant fini par refuser d'être député pour rester ministre, Hourier Eloy et
nomination excita des regrets presque universels ; on trouvait absurde et fâcheux de voir ôter du gouvernail un homme intègre, éclairé, courageux, difficile à remplacer, pour le faire passer dans une Assemblée où tant d'autres pouvaient voter utilement sans une égale capacité. Roland n'avait point à hésiter; il écrivit à l'Assemblée en conséquence, en la priant de nommer à sa place, et lui indiquant la personne qu'il croyait pouvoir lui succéder : l'agitation fut extrême à cette nouvelle ; on se récria de toutes parts et l'on opina pour qu'il fût invité à rester au ministère. La Convention s'était déjà formée du grand nombre de députés à l'Assemblée législative qui s'y trouvaient nommés, et de ceux des députés les premiers arrivés, ou ceux-ci prenaient place dans l'Assemblée législative : c'est ce que je ne me rappelle pas parfaitement à ce moment où je n'ai près de moi aucune espèce de renseignements. Mais Danton était présent (i).
Dufestel furent validés par l'Assemblée le i" octobre. (J. Guiffrey, Les Conventionnels .)
C'est dans la séance du 25 septembre que Roland avait d'abord, en acceptant sa nomination dans la Somme, donné sa démission de ministre et désigné <« le vénérable Pache », <c nouvel Abdolonyme », comme l'homme le plus capable de le remplacer {Moniteur à\i 29 septembre), et c'est dans la séance du 29 qu'une proposition ayant été faite d'inviter les ministres élus députés à opter pour le ministère, Danton lança son fameux sarcasme : « Personne ne rend plus de justice que moi à Roland ; mais je vous dirai : Si vous lui faites une invitation, faites-la donc aussi à Mme Roland ; car tout le monde sait que Roland n'était pas seul dans son département. Moi, j'étais seul dans le mien. (On murmure).... »
Le lendemain, Roland, dans une longue lettre {Moniteur du 1" octobre), opta pour le ministère.
(i) H je me souviens que, pendant plus d'un mois, il continuait d'agir au Conseil, en allant voter à l'Assemblée; cette cumulation d« pouvoirs paraissait très condamnable iy Roland qui, durant la dernière quinzaine de cette allure de Danton, s'abstint d'aller au Conseil, disant hautement qu'il ne se rendrait plus à ses séances influencées
Il s'éleva avec beaucoup de chaleur contre cette invitation; son impétuosité trahit sa haine, lui fit dire beaucoup de choses ridicules et, entre autres, qu'il faudrait donc aussi m'adresser l'invitation, parce que je n'étais pas inutile au ministère de Roland. Les murmures de la désapprobation repoussèrent ses propos envieux; mais le décret ne fut pas rendu, quoique le désir général fût bien marqué ; la démission ne fut pas non plus acceptée, et le ministre demeura dans la possibilité de choisir encore. La foule des députés se porta chez lui pour l'engager à ne pas quitter le ministère ; on le pressa vivement comme pour un sacrifice qu'il devait à son pays ; on lui représenta que la Convention une fois complète ferait prendre aux affaires une marche grande et décisive, dans laquelle son caractère et son activité seraient nécessaires, et par laquelle il serait soutenu : deux jours s'étaient passés dans ces sollicitations, lorsqu'on vint lui apprendre que sa nomination était mauvaise, parce qu'elle avait été faite en remplacement d'une autre que l'on croyait nulle et qui ne l'était point; qu'ainsi il n'avait point de raison de quitter le ministère. Il se détermina donc à rester; il l'écrivit à l'Assemsemblée avec l'accent d'un courage et d'une fierté qui fut couvert des applaudissements de la majorité, et fit pâlir ses ennemis. Son élection se trouva nulle en effet; mais le parti Danton s'efforçait de le cacher jusqu'à ce qu'il eût quitté le ministère, afin qu'il ne se trouvât nulle part. 11 n'y eut plus de relâche dans ce parti contre lui,
par un homme qui ne devait plus s'y trouver. » (Note de Mme Roland.) — Et, en effet, sur vingt-huit séances que tint ce Conseil, du i" au 30 septembre, on n'en trouve que six (5, 17, 18, 21, 24 et 25 septembre) , où la présence de Roland soit mentionnée ou ressorte de la délibération même. (Aul.\rd, Salut public, I.)
chaque jour c'étaient de nouvelles attaques ; le journal de Marat, des pamphlets ad hoc, des dénonciations aux Jacobins répétèrent sans cesse des accusations, des calomnies plus bêtes ou plus atroces les unes que les autres. Mais la persévérance et l'effronterie dans ce genre ont toujours des succès auprès du peuple naturellement défiant et léger. On alla même jusqu'à lui faire un crime de ce qui aurait dû lui mériter des éloges, et l'on eut l'art d'inspirer des craintes à d'honnêtes gens timides par celle de ses sollicitudes qui concourait davantage au salut de la République : je veux parler du soin d'éclairer l'opinion. Il ne faut pas être profond politique pour savoir que l'opinion fait la force des gouvernements ; aussi toute la différence qui existe à cet égard entre une administration tyrannique et celle qui prend la justice pour base, c'est que la première n'est occupée que de resserrer les lumières, de contraindre la vérité, tandis que l'autre s'impose pour loi de les répandre.
L'Assemblée avait bien jugé que les événements du 10 août produiraient des impressions diverses, suivant, les préjugés ou les intérêts des individus et la manière dont ils seraient présentés ; elle fit dresser un récit des faits, décréta son impression, l'appuya par la publication de toutes les pièces qui justifiaient de leur exactitude (i).
(i) Circulaire de Roland du i" septembre 1792 accompagnant l'envoi des documents trouvés aux Tuileries après le 10 août, et provoquant des lectures et des instructions patriotiques (Girardot, p. 38). Le nombre des circulaires propagandistes de Roland est infini, et je ne saurais même les mentionner ici. Je dirai seulement que son effort pour organiser l'esprit public, qui lui a été tant reproché par Marat et les Jacobins, ne saurait être contesté. Avec les 100,000 livres mises à sa disposition par le décret du i8 août, avec tous les moyens administratifs qu'il avait à son service, il travailla véritablement à influencer l'opinion des départements.
chargea le ministre de l'Intérieur de les expédier par toute la France, et lui enjoignit en outre de faire publier des écrits propres à remplir le même but. Roland sentit que, dans cette circonstance, l'art de répandre avait besoin d'être perfectionné, et qu'il s'agissait de former un courant de lumières qui suppléât en quelque sorte à l'instruction publique toujours négligée. Il s'assura dans les départements, par les informations et les recherches, d'un petit nombre d'hommes sages et zélés qu'on pût regarder comme les fidèles distributeurs des écrits qui leur seraient envoyés; il se fit une règle de répondre à tout, d'entretenir correspondance soit avec les Sociétés populaires, les curés, ou les particuliers qui s'adresseraient à lui ; il envoya aux Sociétés une circulaire, où il les rappelait à l'esprit de leur institution, au soin fraternel d'instruire et de s'éclairer, dont elles tendaient trop à s'écarter pour délibérer et gouverner; il choisit dans ses bureaux trois ou quatre personnes d'un bon esprit (i), qu'il fit diriger par celle d'entre elles qui avait le plus de sensibilité dans l'âme, d'austérité dans les principes, de douceur dans le style, pour suivre cette correspondance patriotique^ et faire l'envoi des imprimés; il nourrit souvent cette correspondance de ses propres circulaires dictées par les circonstances, et respirant toujours cette moralité, ce charme d'affection qui gagnent les cœurs. On ne peut se figurer l'excellent effet qui en
(i) V . Almanach national de 1793 (imprimé à la fin de 1792), p. 131 : organisation des bureaux du ministère de l'Intérieur. Bureau général du secrétariat et des dépêches, u La correspondance relative à la formation et propagation de l'esprit public, dont A. -F. Le Tellier est particulièrement chargé. » Mais ce n'est pas évidemment l'obscur Le Tellier que Mme Roland vise dans les lignes suivantes. Elle pense à Çhampagneux, qui eut précisément, après son arrestation (4 août 1793), à se défendre d'avoir dirigé ce service.
est résulté ; aussi les troubles de toute espèce s'apaisèrent; les corps administratifs opérèrent avec régularité; cinq à six cents Sociétés, des curés en assez grand nombre, se vouèrent avec un zèle touchant à répandre l'instruction, à intéresser et lier à la chose publique des hommes jusque-là livrés à leurs travaux, mais abandonnés à leur ignorance et prêts à recevoir des fers plus qu'à maintenir une liberté dont ils ne connaissaient ni l'étendue, ni les limites, ni les droits, ni les devoirs.
Cette correspondance patriotique est un monument précieux qui atteste également la pureté des principes, la vigilance éclairée du ministre, la bonne volonté d'un grand nombre de sages citoyens, et les fruits admirables de la sagesse, du civisme et de la raison.
Les hommes soupçonneux et jaloux virent beaucoup moins, dans la chose et dans ses efïets, le triomphe de la liberté, le maintien de la paix, l'affermissement de la République, que la gloire et le crédit qui pouvaient en résulter pour le premier coopérateur. Dès lors Roland fut représenté comme un homme dangereux, qui avait des bureaux d'esprit public (i); bientôt comme un corrupteur de l'opinion, un ambitieux de la suprême puissance ; enfin comme un conspirateur.
Il ne fallait que lire ses écrits, visiter sa correspondance : les départements qui les recevaient lui répondaient par des actions de grâces; mais les brigands de Paris, calomniant toujours et ne prouvant jamais,
(i) Pendant trois mois, aux Jacobins et ;\ la Convention, les orateurs montagnards ne cessèrent de dénoncer le bureau d'esprit public qui fonctionnait au ministère. Voir notamment Chasles aux Jacobins le 12 décembre, la Commune le 22 décembre (Bûchez, XXII, 338), etc. Dans la séance du 20 janvier 1793, la Convention, sur la proposition de Thuriot, décrète la suppression de ce bureau.
élevèrent à l'aide de mille manœuvres une sorte de défiance et d'opinion populaire que les Jacobins soutenaient de tout leur pouvoir ; car ils n'étaient plus régis que par Danton, Robespierre et Marat (i).
(i) Ici se termine, avec le 7' cahier, tout ce qui nous reste des Notices historiques. Les cahiers suivants, qui se trouvaient aux mains de Champagneux, furent brûlés dans un jour d'effroi.