‹ MémoiresChapitre 22 sur 22 · FAISANT SUITE A LA SECONDE ARRESTATION · texte numérisé non relu

FAISANT SUITE A LA SECONDE ARRESTATION

Lorsque j'avais été à l'Abbaye, la famille Desilles y était encore; elle fut bientôt transférée à la Conciergerie, d'où plusieurs des compromis dans la conspiration de Bretagne furent conduits à l'échafaud (i). Angélique Desilles, femme de Roland de la Fonchais, dont la conformité de nom avec moi occasionna des quiproquos singuliers de la part d'un de mes amis qui projetait de m'enlever (2), fut une des victimes; ses sœurs furent acquittées et devaient jouir en conséquence de leur liberté, mais par mesure de sûreté générale on les fit arrêter sur-le-champ et conduire à Sainte-Pélagie, où je les trouvai. Nous nous entretînmes quelquefois; c'était deux jeunes femmes douces et honnêtes, dont l'aînée, veuve de vingt-sept ans, ne manque pas d'amabilité ni de caractère ; la plus jeune était d'une santé fort languissante. D'abord accablées de douleur, elles parais-

(i) C'est en Bretagne, chez Desilles, père du jeune officier mort héroïquement, le 31 août 1790, dans les troubles de Nancy, qu'on avait trouvé les papiers établissant la conspiration du célèbre La Rouerie. Desilles parvint à s'échapper. Mais ses trois filles furent impliquées avec vingt-quatre autres personnes dans la poursuite devant le tribunal révolutionnaire et furent jugées le 18 juin L'aînée, Angélique- Françoise, mariée à Jean-Roland Desclos de la Fonchais, fut condamnée à mort ; les deux autres, l'une veuve de Dufresne-Virel (elle avait en effet vingt-sept ans) et l'autre, mariée à Fournier d'AUeyrac, furent acquittées, mais envoyées à Sainte-Pélagie par ordre du comité de sûreté générale (W.\llon, Trib. rlvol., I, 170-178).

(2) Voir la lettre à Buzot du 22 juin 1793.

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saient devoir v succomber; mais toutes deux mères de jeunes enfants malheureux dans l'âge le plus tendre, elles avaient à se conserver pour eux et se servirent de tout leur courage. Elles m'ont plusieurs fois parlé de l'indigne trahison de Chef tel (i), homme d'esprit connu à Paris où il exerce la médecine, Breton d'origine, qui s'était insinué dans la plus intime confiance du père Desilles et connaissait ses vœux, paraissait servir ses projets; mais lié en même temps avec Danton (2), il recevait par lui des commissions du pouvoir exécutif, se rendait en Bretagne courtiser son ami, loger à sa campagne, fêté de sa famille, caressant ses desseins et y prêtant par son aide une activité nouvelle. Au moment qui lui parut le plus sûr, il le dénonce secrètement, et fait venir des personnes commises pour s'en emparer.

Le père Desilles échappe; toute sa famille est saisie, les scellés sont apposés ; on fait des recherches sur les lieux où peut être cachée la correspondance, et que Chef tel avait indiqués ; les jeunes femmes qui le croient toujours l'ami de la maison demandent ses conseils, et suivent aveuglément ce qu'il leur dicte; embarrassées d'une bourse de deux cents louis destinée à leur père, elles la déposent entre ses mains, font préparer le meilleur cheval de leur écurie et pressent Cheftel de partir pour échapper lui-même; il a l'air de vouloir encourir leur sort; il les accompagne en effet, mais

(1) Voir, sur Cheftel, ou plus exactement Ch^'vetel, le livre de M. G. Lknotre, le marquis de la Rouerie et la conjuration bretonne, 1899. — Cf. Papiers trouvas chea Robespierre, 1828, t. III, p. 211.

(2) Il était, en 1790, comme Danton et Paré, du district des Cordeliers iTuktbv, I, 1280). — Cf. Robinet, Danton, homme d'État, P- 259

non comme prisonnier, et il engage toujours le commandant de la force armée, chargé de la conduite des détenus, de les faire arriver de jour dans les grandes villes. « Vous n'y pensez pas, répliquait celui-ci; je compromettrais leur sûreté. » On vient à Paris, le procès s'entame; le nom de Cheftel est rayé de la correspondance, parce qu'il a révélé le complot, et les pauvres victimes reconnaissent alors le serpent qu'elles avaient accueilli. Jugées, acquittées, encoie détenues et sans argent, les deux jeunes femmes se rappellent la bourse de louis; elles confient cette particularité à un homme probe et ferme qui se rend chez Chejtel et lui demande les deux cents louis. Cheftel étonné nie d'abord, s'étonne de la vigueur du requérant qui menace de le couvrir de mépris à la face de l'univers; il balbutie, confesse la moitié et la rend en assignats, mais après plusieurs conférences. Cheftel, précédemment médecin de madame Elisabeth, visant à la fortune, avait également gagné la confiance d'un riche particulier appelé, je crois, Paganel, ou à peu près ainsi, possédant entre autres des terres immenses en Limousin. Cet homme, désirant émigrer pour échapper aux orages de la Révolution, fait à Cheftel une vente simulée; il part, et compte sur les revenus que son fidèle ami doit lui faire passer; mais Cheftel les garde, et jouit avec Danton des plaisirs d'une opulence que tous deux ont acquise par des moyens pareils.

Enfin des sollicitations réitérées, et peut-être soutenues d'offres plus concluantes, valurent à Mlles Desilles leur liberté; je les ai vues sortir. Je n'ai pas su leur secret à cet égard. Mais je viens de voir Castellane quitter cette même prison au prix de trente mille livres délivrées à Chabot. Dillon est sorti des Magdelonnettes de la même manière; tous deux étaient impliqués dans un

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projet de contre-révolution (i). A cet instant, 22 août, j'ai sous mes yeux une demoiselle Briant, demeurant cloître Saint-Benoît, n" 20, fille entretenue dont l'ami est fabricateur de faux assignats. Dénoncé, on a paru le poursuivre; mais Vor a coulé dans les mains des administrateurs ; celui qui met sur pied la force destinée à chercher sa personne et s'en emparer sait où il est caché ; sa maîtresse est arrêtée pour la forme ; les administrateurs qui paraissent venir l'interroger lui donnent des nouvelles de son ami, et bientôt ils auront ensemble la liberté, puisqu'ils ont de quoi la payer.

Fouquaitainville (2), accusateur public du tribunal révolutionnaire, connu par sa mauvaise vie, son impudence à dresser des actes d'accusation sans motifs, reçoit habituellement de l'argent des parties. Mme Rochechouart lui a payé 80 mille livres pour J/o^/j l'émigré (3) : Fouquaitainville a touché la somme, Mony a été exé-

(1) Cf. Mémoires particuliers, 3' cahier. V. aussi Revue des Deux Mondes, du i" octobre 1899, p. 658, note.

Le comte de Casteilane (i 758-1837), constituant, maréchal de camp du 20 mars 1792.

Arthur, comte de Dilion (frère de Théobald Diilon, massacré par ses soldats dans la déroute de Tournay, le 28 avril 1792). Constituant, lieutenant de Dumouriez dans la campagne de l'Argonne, ami de Camille Desmoulins, décrété d'arrestation le i i.jnillet 1793, condamné à mort le 13 avril 1794. Je ne trouve pas trace que Dilion ait été un moment élargi. Je vois seulement qu'en juillet 1793 il avait été incarcéré aux Madelonnettes et qu'en avril 1794 il était au Luxembourg.

Je ne sais rien d'ailleurs qui me permette de vérifier ces assertion» de Mme Roland.

(2) Sic

(3) Je trouve une Mme **e Rochechouart-Pontville qui fut condamnée par le tribunal révolutionnaire et exécutée le 22 avril 1794 (Wai.i.ov, m, 308) Quant h Mony, c'est Reviers de Maiiny, condamné h mort le 9 mai 1793, comme convaincu d'émigration. (Camfakdo.n, Irib. rrvul., \. 40; Wai.I.o.N, I, (il.)

ANECDOTES .TÇ

cuté, et Mme de Rochechouart a été prévenue que, si elle ouvrait la bouche, elle serait fermée pour ne plus jamais voir le jour. Cela est-il possible? se demande-t-on : eh bien! écoutez encore. Il existe entre les mains du cidevant président du département de l'Eure (i) deux lettres de Lacroix (2), député, autrefois juge-fiscal à' Anet : par l'une, il fait une soumission de cinq cent mille livres pour acquérir des domaines nationaux ; par l'autre, il retire sa soumission et donne son désistement fondé sur le décret (3) qui oblige les députés à justifier de l'accroissement de leur fortune depuis la Révolution. Mais ce décret n'a plus d'exécution depuis que les incommodes Vingt-deux sont expulsés; Lacroix possède comme Danton, après avoir pillé comme lui.

Dernièrement un Hollandais va chercher un passeport à la Commune de F-*aris pour retourner dans son pays : on le refuse; le Hollandais ne se plaint point, mais, en homme qui juge le vent, il tire son portefeuille, met sur le bureau un assignat de cent écus : il est entendu et reçoit son passeport.

(1) Buzot, président du tribunal criminel d'Évreux de 1791 à

(2y Le conventionnel Delacroix, l'ami de Dant. n, était, avant la Révolution, avocat à Anet et il se peut bien qu'il ait été. comme tous les avocats des petites juridictions, juge-fiscal de quelque ihàtellenie du ressort.

(3) C'est dans la séance du 14 mai 1793 que Buzot, visant probablement Delacroix, avait demandé que tous les députés « dont la fortune s'est accrue seront tenus de céclarer, dans le délai d'un mois, par quels moyens ils l'ont augmentée, sous peine d'être condamnés à dix ans de fers et d'avoir leurs biens confisqués m. La motion, combattue par Cambon, mais appuyée par Barbaroux, avait été adoptée. La Convention, à la veille de se séparer, la vota de nouveau (loi du 26 septembre 1795).

Mme Roland rapproche Delacrcix de Danton avec une intention particulière : il avaient été ensemble commissaires en Belgique.

Ici j'entends citer Marat, chez qui les papiers publics annoncent qu'on a trouvé à sa mort un seul assignat de 25 sols : quelle édifiante pauvreté! Voyons donc son logement; c'est Mme Montané qui va le décrire. Son mari, président du tribunal révolutionnaire, est détenu à la Force, pour n'avoir pas prononcé la confiscation des biens des victimes d'Orléans. Elle a été mise à Sainte- Pélagie par mesure de sûreté, est-il dit, mais probablement qu'on aura craint les sollicitations actives de cette petite femme du Midi. Née à Toulouse, elle a toute la vivacité du climat ardent sous lequel elle a vu le jour; cousine germaine de Bonnecarrère (i) et tendrement attachée à ce parent d'aimable figure, elle fut désolée de son arrestation, faite il y a quelques mois. Elle s'était donné beaucoup de peines inutiles, et ne savait plus à qui s'adresser lorsqu'elle imagine d'aller trouver Marat. Elle se fait annoncer chez lui : on dit qu'il n'y est pas; mais il entend la voix d'une femme et se présente lui-même : il avait aux jambes des bottes sans bas, portait une vieille culotte de peau, une veste de taffetas blanc; sa chemise crasseuse et ouverte laissait voir une poitrine jaunissante ; des ongles longs et sales se dessinaient au bout de ses doigts, et son affreuse figure accompagnait parfaitement ce costume bizarre. Il prend la main de la dame, la conduit dans un salon très frais, meublé en damas bleu et blanc, décoré de rideaux de soie élégamment relevés en draperies, d'un lustre brillant et de superbes vases de porcelaine remplis de fleurs naturelles, alors rares et de haut prix (2); il s'assied à côté d'elle sur une ottomane voluptueuse, écoute le récit qu'elle veut lui

(i) Voir plus haut, p. ^,\\.

(2) C'était daii!) les premiers jours d'avril 1793.

faire, s'intéresse à elle, lui baise la main, serre un peu ses genoux, et lui promet la liberté de son cousin. « Je l'aurais tout laissé faire, dit plaisamment la petite présidente, avec son accent toulousain, quitte à aller me baigner après, pourvu qu'il me rendît mon cousin. » Le soir même Marat fut au comité (i), et Bonnecarrère sortit de l'Abbaye le lendemain ; mais dans les vingt-quatre heures l'Ami du peuple écrivit au président Montané, en lui envoyant un sujet auquel il s'agissait de rendre un service qu'il fallut bien ne pas refuser.

Un M . Dumas (2) , physicien de profession ou savant de son métier, se présenta au fameux comité de Salut public dans le courant du mois de juin, pour lui faire des propositions importantes. Il offrait de reconnaître l'armée des rebelles de la Vendée, de donner un état exact de leurs forces et de leur position, choses sur lesquelles on est demeuré dans la plus grande ignorance depuis le commencement de la guerre. M. Dumas prétend aviser le tout au plus juste, à vue d'oiseau, au moyen d'un ballon. « Mais vraiment? L'idée est ingénieuse, dirent quelques-uns des profonds politiques du comité. — Oui, reprend le citoyen Dimias, et l'exécution peut être rapide. Je connais un ballon qu'on doit trouver, avec toutes ses dépendances, dans l'hôtel d'un émigré ; ainsi la Nation n'aura pas à faire les frais de l'acquisition. » — Bravo! Il donne les indications ; elles sont reçues avec transport et

(i) De sûreté générale.

(2) Jean-Louis Dumas, ingénieur hydraulique, élecceur en 1791 de la section de Bondy, trente-six ans (Etienne Charav.\v, Assemblée électorale de Paris, t. II, p. 29), demeurant 26, rue Saint-Maur (1*^4/»». nat. de 1793 dit rue des Morts). Il fut un des jurés du tribunal révolutionnaire réorganisé après le 9 thermidor (Cami-ardon, II, 3).

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officiellement envoyées au ministre de l'Intérieur, pour qu'il ait à trouver le ballon dans le plus court délai. Le ministre met son monde en campagne, on marche, on se rend dans l'hôtel de l'émigré; c'était une auberge, et l'appartement qu'il avait occupé une petite chambre où ne restait pas même un chiffon. Rapport en conséquence, désolation du comité, clameurs de M. Dumas, nouvelle injonction au ministre de rechercher plus exactement le ballon. Alors le ministre confère avec son premier commis, on prend les grandes mesures, on fait une lettre au département ; celui-ci renvoie à la municipalité, qui en défère à ses administrateurs de police. Ici la chose se perd pour les fonctionnaires publics, et j'ai beaucoup ri à l'Abbaye, avec Champagneux qui avait fait la lettre ministérielle, de la charlatanerie de l'effronté Dumas (i), de la bêtise du comité, de la complaisance du ministre et de toute cette kyrielle de pauvretés ; mais j'ai retrouvé la queue de l'histoire à Sainte- Pélagie.

Parmi les administrateurs de police, le citoyen ybbert (2) (l'un des signataires des ordres contradictoires de mes arrestations et mise en liberté), gros homme à forte voix, vrai bavard de section, à figure repoussante et démarche embarrassée, découvrit une petite demoiselle Lallement, grande et jolie fille de quinze ans, entretenue

(i) Dumas n'était pas le seul à vouloir utiliser les aérostats pour la défense nationale. Le 4 août 1793, un ancien ami de Bosc, Pa«l de Lamanon, faisait une offre analogue (J. Guillaume, Procès-verbaux du Comitf d'instruction publique de la Convention, t. II, p. 281 et 284), et, le 25 octobre 1794, le comité de Salut public décidait de recourir b ce moyen d'exploration, mais en confiant l'entreprise à CouteJIe, Conté et Lhomond (Aulard, Salut public, t. Vlll, p. 3). On sait les services que Cout«;llc et Conté rendirent k Fleurus, le 25 juin 1794.

(3) Sur Jobert, voir plus haut. p. Li et 288.

par Sainte-Croix, officier émigré, qui était attaché, je crois, à Philippe d'Orléans; elle est arrêtée, envoyée à Sainte- Pélagie ; on trouve chez elle l'enveloppe d'un ballon, son filet et le reste : c'était précisément la capture indiquée par Dumas. Mais le comité avait oublié l'expédient, le physicien avait perdu l'espérance de se faire valoir, le ministre ne se souciait guère de savoir le résultat des ordres qu'il avait donnés, et les administrateurs trouvaient fort bon de se rendre maîtres d'un objet devenu de prix, ne fît-on qu'en revendre le taffetas.

La petite Lallement paraissait gentille à Jobert, qui avait mis la main sur plusieurs de ses effets, s'était emparé du portrait de Sainte-Croix, et trouvait sot qu'elle prétendît lui être fidèle. Imaginant enfin que de bons procédés la rendraient plus traitable, il fait signer sa mise en liberté, vient la chercher en voiture, la conduit chez elle oii il fait apporter à dîner, lui rend à grand'peine le portrait de Sainte-Croix dont il avait fait gâter les yeux, et prétend obtenir récompense. La jeune fille se moque de ses prétentions comme de son allure, le met à la porte de chez elle, et se rend au bureau de la police pour lui reprocher publiquement ses entreprises, en réclamant d'autres effets qu'on lui avait enlevés. L'aventure fait bruit ; mais les collègues de Jobert ne sont pas faits pour la blâmer; elle passe au milieu d'une foule d'autres, plus dégoûtantes ou plus atroces, dont les législateurs du 2 juin donnent journellement l'exemple à toutes les autorités constituées.

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22 août (i).

Aujourd'htd la mésintelligence éclate entre les tyrans; Hébert, méconlrent de n'être pas ministre, dirige son père Duchesne contre les faiseurs, attaque les patriotes enrichis, nomme Lacroix et s'achemine contre Danton. Celui-ci, plus scélérat qu'aucun, mais mieux avisé, cherchant à mettre quelque mesure dans la marche des affaires, est déjà traité de modéré; le comité de Salut public le rejette de son sein (2) , Robespierre jaloux s'élève contre lui; les Cordeliers et les J'acobins sont prêts à se diviser. Grand spectacle qui se prépare pour nous autres victimes ; les tigres vont s'entre-déchirer ; ils nous oublieront peut-être, à moins que la fureur de leurs derniers instants ne les porte à tout exterminer avant leur propre défaite.

Chabot veut faire déporter tous les gens suspects (3) ;

(i) C'est dans la séance de la Convention du 20 août au soir que Paré avait été nommé ministre de l'Intérieur, par 1 18 voix sur 232 votants, contre Hébert et François de Neufchâteau. Delà, grande colère d'Hébert. Son article à ce sujet, reproduit parles Nouvelles politiques du 26, doit être du 21. Cette circonstance explique la note de Mme Roland à la date du 2a. De l'attaque d'Hébert, une seule chose l'intéresse, la succession du ministère de l'Intérieur.

Dans son article, Hébert, après avoir, comme d'ordinaire, insulté Roland et Mme Roland, rappelait venimeusement que Danton, auquel il attribuait, non sans raison, la nomination de Paré, avait été l'ami de Dumouriez.

(2) Danton, dans la séance de la Convention du i" août, avait demandé qu'on investit le comité de Salut public d'une véritable dictature, en mettant cinquante millions à sa disposition. Voyant sa proposition combattue, notamment par Robespierre, il s'écria : «i Je déclare, comme étant un de ceux qui ont toujours été le plus calomniés, que je n'accepterai jamais de fonctions dans ce comité... » Ht il tint parole.

(3) Chabot avait dit, le 30 août, ^ la Convention : «1 Je demande

ainsi la femme de Petion et celle de Roland, arrêtées à ce titre, sont menacées d'aller à Cayenne : plaisante des tination !

A necdote

24 septembre.

L'ai-je bien entendu? — Quoi! cette femme qui vivait ignorée au fond de sa province, arrivée à Paris seulement pour réclamer sa fille, elle est condamnée à mourir (i)? — Quelle profondeur d'iniquité dans cette condamnation!

Petion, proscrit comme royaliste, oftrait un phénomène de la dernière Révolution. Sa femme, que jamais la calomnie n'avait atteinte, s'était retirée à Fécamp dans sa famille pour attendre, dans le silence de la retraite, des jours plus tranquilles; elle allait faire prendre des bains de mer à son fils, joli enfant de dix ans, unique fruit de son mariage. Elle est arrêtée, constituée prisonnière avec cet enfant ; tous deux sont amenés à Paris et renfermés à Sainte- Pélagie. Les exemples du jour apprennent aux femmes des proscrits à se voir persécuter, et celle de Petion est assez raisonnable pour supporter ses maux sans murmurer : mais l'état de son fils l'afflioe! L'éduca-

que la première mesure que vous preniez soit de chasser tous les aristocrates de la République. »

(i) Louise-Catherine-Angélique Ricard, veuve Lefebvre, Agée de cinquante-six ans, mère de Mme Petion, était venue de Chartres pour faire des démarches en faveur de sa fille. Pour quelques propos imprudents, elle fut arrêtée, traduite au tribunal révolutionnaire et condamnée à mort (24 septembre). Chauveau-Lagarde, qui l'avait défendue, fut chargée par elle d'annoncer sa mort à sa fille et recourut à l'intermédiaire de Mme Roland.

tion (i), la santé de cet enfant sont également en souffrance : elle veut faire des réclamations; comment les rendre intéressantes, et surtout les faire écouter? Elle s'adresse à sa mère qui vivait à Chartres, pour l'engager à faire des sollicitations que son titre autorise. Elle vient, paraît à la barre, y fait sa pétition avec larmes, est renvoyée au comité, va voir tous les députés qui le composent : quelques-uns paraissent donner de l'espérance, le plus grand nombre l'accueille mal; l'inutilité des sollicitations se manifeste; elle prend la résolution de s'en aller, se rend à sa section pour y faire viser son passeport, y est dénoncée, arrêtée. On la conduit à la mairie. Un homme habitant l'hôtel où elle était descendue dépose qu'elle a dit qu'il fallait un roi ; deux déserteurs liégeois, témoins à gages, .le certifient : on la condamne à perdre la tête; elle marche à l'échafaud.

J'ai vu plusieurs fois cette malheureuse femme lorsqu'elle venait auprès de sa fille. Mme Lefèvre était dans sa cinquante-septième année; elle a été belle et ses traits annonçaient encore que sa figure fut régulière ; elle avait conservé une grande taille fort dégagée et une chevelure superbe. Le soin de plaire a occupé la plus grande partie de sa vie, mais il ne lui a rien fait acquérir : on ne trouvait plus chez cette femme que les restes de ses prétentions passées et un fond d'égoïsme qui perçait en toute circonstance. Elle n'avait point d'opinions politiques, elle était incapable de s'en former une, et ne savait raisonner sur rien deux minutes de suite. Il est possible que, dans une conversation suscitée par quelque malveillant, elle ait dit qu'il lui était indifférent qu'il vînt

(i) Mme Roland lui faisait faire un ptu d'anglais (v. lettre h Mentelle, du 28 septembre 1793).

un roi pourvu qu'on ait la paix, et l'on aura saisi que!cjues propos de cette espèce pour lui faire son procès. Mais qui ne voit, dans cette fausse et atroce application de la loi, le dessein d'abuser le peuple en faisant croire la famille de Petion royaliste, et par conséquent très juste la persécution qu'on lui fait souffrir?

Jours affreux du règne de Tibère, nous voyons renaître vos horreurs, mais plus multipliées encore en proportion du nombre de nos tvrans et de leurs favoris!

Il faut du sang à ce peuple infortuné dont on a détruit la morale et corrompu l'instinct; on se sert de tout, excepté de la justice, pour lui en donner. Je vois dans les prisons, depuis quatre mois que je les habite, des malfaiteurs qu'on veut bien oublier, et l'on se hâte de faire mourir Mme Lefèvre qui n'est point coupable, parce qu'elle a le tort d'avoir pour gendre l'honnête Petion que les tyrans haïssent!

Réflexions

Je ne conçois rien de si ridicule que cette forfanterie avec laquelle on nous vante le bienfait d'une Constitution décrétée avec autant de zèle que de rapidité. Mais ces gens mêmes qui l'ont faite, n'ont-ils pas fait décréter peu après que la France était et demeurait en état de révolution ? et la Constitution n'est-elle pas comme non avenue, puisqu'on n'en observe rien? A quoi donc nous sert-il de l'avoir? C'est une pancarte qui n'atteste que l'impudence de ceux qui ont voulu s'en faire un mérite, sans s'embarrasser de nous en assurer le profit.

Toute cette foule qui ne l'a acceptée, sans v regarder.

que par faiblesse et lassitude, dans l'idée d'avoir la paix qu'elle ne voulait pas prendre la peine de mériter, est bien payée de sa lâcheté. — Malheureusement il en va des peuples et de leurs affaires comme des particuliers et de leurs entreprises : la sottise et la peur du grand nombre font le triomphe de la scélératesse et la perte des gens de bien. La postérité rend à chacun sa place, mais c'est au temple de mémoire ; Thémistocle n'en meurt pas moins en exil, Socrate dans sa prison, et Sylla dans son lit.

26 septembre.

Le décret qui ordonne de présenter le lendemain l'acte d'accusation de Brissot (i) est rendu dans la même séance où. l'on propose d'abréger les formes des jugements du tribunal révolutionnaire, et où l'on organise les quatre sections de ce tribunal ; de manière qu'on réunit la multiplication des moyens de juger, l'obligation d'accélérer le prononcé des jugements et la restriction des défenses des accusés, au même instant qu'on détermine de faire périr Brissot et les autres députés détenus, c'est-à-dire les hommes à talents qui pourraient confondre leurs accusateurs.

(l) Convention du 26 septembre : « Un membre demande : 1" que les quatre sections du tribunal révolutionnaire soient sans délai mises en activité et qu'à cet effet le comité [de Salut public] présente sans délai la liste des nouveaux jurés; 2" que le comité de sûreté générale présente sans délai l'acte d'accusation contre Brissot et ses complices. ("es propositions sont applaudies et décrétées. » Puis Faiire (de la Haute-Loire) avait proposé une procédure expéditive supprimant « tout discours de défense générale ». Il est vrai que sa proposition avait été simplement renvoyée au comité de législation.

La nouvelle liste des jurés fut adoptée dans la môme séance. On la trouvera dans Wallon, Trib. rêvol., 1, 291-295.

Quatre mois se sont écoulés sans qu'on ait pu dresser cet acte d'accusation dont on a vainement décrété plusieurs fois la confection ; il fallait un surcroît de pouvoir et le règne complet de la terreur pour oser enfin immoler les fondateurs de la liberté. Mais après que l'on a déterminé, sous la dénomination de suspects, l'arrestation arbitraire du quart de la France (i) ; après qu'on a fanatisé un peuple imbécile qui ruine Lyon (2). comme si la seconde ville de la République appartenait à l'Empereur, et que ceux qu'il juge bon d'appeler des muscadins fussent des bêtes féroces ; après qu'un sceptre de fer étendu sur la France y fait régner le crime et la peur; après qu'on établit en loi pour les accusés qu'ils répondront ouï ou 7ion sans faire de discours de défense, on peut envoyer à la mort les victimes pures dont on craignait encore l'éloquence, tant la voix de la vérité paraît redoutable à ceux même qui sont assez puissants pour ne pas l'écouter!

Que de soins pour l'étouffer! Mais l'histoire est là; elle tient ses burins, et prépare dans le silence la vengeance tardive des imitateurs de Barnevelt etdeSidney.

Note (3)

3 octobre.

Je lis le journal, et je vois Robespierre accuser Roland et Brissot d'avoir dit du mal de d'Aubigny qui

(i) La loi des suspects, présentée par Merlin de Douai, estdu 17 septembre.

(2) Lyon ne succomba que le 9 octobre.

(3) Cette A'oCe se trouve au f" 349 du ms 13736. c'est-à-dire au verso d'une page des Mémoires ('articuliers. Bosc l'a imprimée ici, et avec raison, ce me semble.

vola, au lo août, 100,000 livres aux Tuileries, qu'on voulut poursuivre, et dans l'absence duquel sa femme rapporta les cent mille francs à la Commune (i) ; je

(i) Jean-Louis-Marie Villain-d'Aiibigny, né en 1754 h Saint- Just (Oise), était en 1790 avocat à Paris, rue de Montpensier. Électeur de la section des Tuileries en 1790, 1791 et 1792; assesseur du juge de paix, orateur très actif aux Jacobins en 1792, membre de la Commune insurrectionnelle du 10 août et officier municipal, juge au tribunal criminel extraordinaire du 17 août 1792, commissaire du pouvoir exécutif auprès de l'armée de Lafayette après la fuite de ce général {Caial. Charavay de 1862, n" 69), il fut, dès son retour, le 28 août, incarcéré à la Force, pour s'être approprié, le 10 août, une cassette remplie d'assignats (Tuktev, IV, 3849. Cf. Catal. Charavav àe\2>62, n" 69). Il fut relâché pendant les massacres de septembre; mais, dès le 18, Roland le dénonça énergiquement à l'Assemblée législative. Aussi, lorsque Bouchotte vint annoncer, le 24 septembre 1793, qu'il l'avait pris comme second adjoint à la deuxième division de son ministère, y eut-il grand émoi à la Convention. Bourdon de l'Oise — son compatriote — et Billaud-Varenne l'accusèrent formellement d'avoir, au 10 août, " détourné 10,000 livres, qui sont encore déposées au comité de sûreté générale », et, le 30 septembre, le conseil général de la Commune, procédante l'épurement des comités révolutionnaires des sections, ajourna son cas jusqu'à ce qu'il eût rendu ses comptes. Mais, ce même jour, à la Convention, Robespierre et Saint-Just vinrent se porter garants de son honorabilité. C'est en parlant pour lui que Robespierre, le louant d'avoir lutté contre Brissot et Roland, reprocha à celui-ci d'avoir nommé directeur du Garde-meuble Restout, <« homme plus que suspect de la violation de ce dépôt », et osa ajouter : « Roland, dont le projet était de spolier tous les bijoux du Garde-meuble! » Et Daubigny fut maintenu.

Mais, dans la séance du \" janvier 1794, Bourdon de l'Oise demanda et obtint d'abord son envoi devant le tribunal révolutionnaire, comme complice des fournisseurs de l'habillement des troupes. Il fallut encore que Robespierre intervînt pour faire rapporter le décret.

Après l'émeute du i" prairial (20 mai 1795), Daubigny, dénoncé de nouveau par Bourdon, fut traduit devant le tribunal criminel d'Eure-et-Loir. Mais il bénéficia de l'amnistie du 26 octobre 1795.

Sous le Consulat, il fut des 130 déportés atteints par l'arrêté des 4-8 janvier 1801, et mourut aux îles Seychelles la même année. (Selon M. Mortimer-Tf.rnaux, III, 638, ce serait à Cayenne.)

Remarquer que les dénonciations de Bourdon et de Billaud- Varcnnc parlaient de ]0,000 livres. Mme Iloland écrit 100,000.

vois Robespierre prétendre que Roland nomma Restout au Garde-meuble pour en préparer le vol, et c'est Pache qui, ne voulant point de cette place à laquelle Roland l'avait nommé, lui présenta Restout pour l'occuper; et la Convention a retenti des plaintes de Roland sur la négligence du commandant de la garde nationale pour faire garnir le poste du Garde-meuble, malgré les injonctions réitérées du ministre de l'Intérieur.

Ce Robespierre, qu'un temps je crus honnête homme, est un être bien atroce ! Comme il ment à sa conscience ! Et comme il aime le sang!

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