ESPRIT PUBLIC
Qu'est-ce donc que ce fameux Bureau d' Esprit public, dont on a fait un si grand crime à Roland (i) ? -^ Je suis tentée de répéter aussi cette question à ceux-là même qui la font ; je ne conçois pas de chimère comparable à celle de ce nom.
Roland, redevenu ministre après le 10 août, n'imagina rien de plus pressant que de répandre un même esprit dans les administrations, afin de leur faire prendre une marche uniforme et d'assurer les succès de la Révolution ; il adressa aux corps administratifs une circulaire tendante à ce but, et qui produisit un bon effet (2). L'Assemblée législative sentit le besoin de l'étendre, et, à défaut de l'instruction publique non encore organisée, elle voulut que cent mille livres (3) fussent mises à la disposition du ministre de l'Intérieur pour répandre des écrits utiles dont elle lui abandonna le choix.
Roland, économe et sévère, s'occupa d'un emploi bien entendu de ces fonds ; il profita des papiers publics alors en crédit (4), et les fit expédier gratis aux Sociétés popu-
(1) J'ai dit plus haut, p. 123, ce qu'était ce Bureau de l'Esprit public, institué par Roland pour appliquer le décret du 18 aoAt 1792 et que la Convention supprima le 21 janvier 1793. Il est d'ailleurs inutile de relever toutes les attaques que le parti montagnard, soit à la Convention, soit aux Jacobins, dirigea contre Roland, même après sa sortie du ministère, au sujet de ce bureau.
(2) Circulaire du 23 août 1792.
(3) Décret du 18 août 1792.
(4) Dans le compte rendu par Roland, et duquel il ressort qu'il ne dép«-nsa que 32,913 livres sur 100,000 — compte réimprimé par M. Barrière dans son édition de 1820, t. III, p. 429 — on trouve
laires, aux curés et aux particuliers zélés qui s'annonçaient pour désirer de concourir au bien de l'Etat. Quelques-unes de ces Sociétés, plusieurs de ces particuliers, voyant le gouvernement s'intéresser à leur instruction, prirent confiance et s'adressèrent quelquefois au ministre pour lui faire des demandes de tels écrits ou pièces dont l'impression avait été ordonnée par la Convention, et qui ne leur étaient pas parvenues. Le ministre empressé de les satisfaire affecta à l'un de ses bureaux le soin de répondre à cette sorte de lettres, et de faire les expéditions en conséquence. Voilà à quoi se réduit tout ce terrible échafaudage dont on a fait tant de bruit, et qui n'est que la simple exécution des devoirs imposés par^n décret. Roland a été si réservé qu'au bout de six mois il n'avait dépensé, sur les cent mille francs mis à sa disposition, qu'environ trente-quatre mille livres; et il en a donné le compte rigoureux avec l'énoncé des ouvrages répandus ou acquis. Mais comme Roland, par sa place et dans les circonstances où il se trouvait, faisait quelquefois lui-même des instructions qu'il répandait par cette voie; comme ses écrits respiraient en général une philosophie douce et une véritable philanthropie, on craignit que la considération qui en résulterait pour sa per- .sonne ne le rendît trop puissant.
Il s'ensuivait seulement qu'il inspirait une grande confiance, laquelle facilitait beaucoup les opérations
mentionnés les journaux suivants : La Sentinelle (de Louvet) ; le Journal des dfbats et de la correspondance des Jacobins; le Patriote français (de Brissot) ; le Courrier de Paris dans les <¥j départements (de Gorsas) ; la Chronique de Paris (où écrivaient Condorcet, Rabaut, etc ); la Feuille villageoise (de Ginguené)-; le Courrier de l'Égalité (d'Antoine Lemaire) ; le Thermomètre du jour (de Dulaure). On trouve d'ailleurs aux Papiers Roland^ ms. 6243, fol. 156 et 158, divers reçus <ie Uulaure.
administratives et produisait un grand bien. Mais en supposant qu'il fallut empêcher qu'il n'acquît trop d'estime ou trop d'ascendant, il n'y avait autre chose à faire qu'à rapporter le décret et à lui interdire tout envoi qui ne tiendrait pas nécessairement à la correspondance avec les corps administratifs. C'est que ce n'était pas l'amour de la chose, mais la jalousie contre l'individu, qui faisait fermenter les esprits; aussi l'on commença de crier, de l'accuser, de le dénoncer vaguement, et sans montrer le but, car s'il l'eût jugé, il eût été le premier à proposer le remède au mal redouté. Il ne songea qu'à se défendre d'abord en continuant de bien faire, ensuite en expliquant quelquefois sa conduite, et réfutant ses calomniateurs. Ses réponses victorieuses aigrirent encore l'envie, on ne parla plus de lui que comme d'un ennemi public ; il s'établit une véritable lutte entre le fonctionnaire courageux qui restait au gouvernail malgré la tempête, et les jaloux trompeurs ou trompés qui soulevaient les flots pour l'engloutir. Il tint ferme tant qu'il espéra que ce serait utilement; mais la faiblesse et l'insuffisance du parti des sages ayant été démontrées dans une grande circonstance, il se retira.
Ses comptes firent frémir ses ennemis; ils empêchèrent, non qu'on les examinât, mais qu'on en fît le rapport à l'Assemblée ; les calomniateurs en campagne ne songèrent plus qu'à justifier leurs mensonges par la perte de celui qui en était l'objet : de là leurs efforts redoublés, la persécution ouverte dirigée jusque sur moi; et au défaut de raisons valables, l'accusation tant répétée de la corruption de l'esprit public (i), de la formation
(1) 11 y a là une allusion évidente à la lettre adressée, le i" juillet 1793, ^ Garât, ministre de l'Intérieur, par Chabot et Ingrand; membres du comité de sûreté générale, pour justifier la seconde
d'un bureau à cet effet ; ma prétendue complicité à cet égard, le tout sans citer un fait^ un écrit ^ une phrase répréhensibles. — Et la gloire de Roland, dans la postérité, sera attachée en partie aux sages écrits sortis de
sa plume !
arrestation de Mme Roland, lettre dont elle avait dû avoir connaissance par Champagneux. On reprochait t à cette prétendue Lucrèce sa complicité avec son prétendu vertueux mari dans le projet de pervertir l'esprit public par un bureau de formation dudit esprit >». C'est assurément du style de Chabot. J'ai donné cette lettre dans la Notice, p. xxvii.
De Sainte-Pélagie, le 20 août.
Le vingt-quatrième jour de ma détention à l'Abbaye commençait de s'écouler; l'espace de cette détention avait été rempli par l'étude et le travail; je l'avais principalement employé à écrire des Notes dont la rédaction devait se ressentir de l'excellente disposition d'esprit dans laquelle je me trouvais. L'insurrection du 31 mai, les attentats du 2 juin m'avaient pénétrée d'indignation, mais j'étais persuadée que les départements ne les verraient pas d'un œil satisfait, et que leurs réclamations, soutenues des démarches nécessaires, feraient triompher la bonne cause. Peu m'importait avec cet espoir que, dans l'instant d'une crise ou les excès d'une tyrannie expirante, je tombasse victime de la haine particulière ou de la rage de quelque forcené. Le succès de mes amis, le triomphe des vrais républicains me consolaient de tout à l'avance; j'aurais subi un jugement inique ou succombé par quelque atrocité imprévue, avec le calme, la fierté, même la joie de l'innocence qui méprise la mort et sait que la sienne sera vengée. Je ne puis m'empêcher de répéter ici les regrets déjà exprimés de la perte de ces A-otes qui peignaient si bien et les faits que j'avais connus, et les personnes dont j'avais été environnée, et les sentiments que j'éprouvais dans la succession
des événements d'alors. J'apprends qu'il en est échappé quelques-unes à la destruction ; mais elles ne contiennent que les détails de ma première arrestation. Un jour peut-être la réunion de ces lambeaux offrira à quelque main amie de quoi ajouter de nouveaux traits au tableau de la vérité.
La publication d'un grossier mensonge, l'annonce bruvamment faite sous ma fenêtre d'une de ces feuilles du Père Duchesne {i), sale écrit dont Hébert, substitut de la Commune de Paris, empoisonne tous les matins le peuple ignorant qui boit comme l'eau la calomnie, m'avaient persuadée qu'il se projetait contre moi quelque horreur. Cette feuille disait que son auteur m'avait rendu visite à l'Abbaye, et qu'ayant obtenu ma confiance sous l'apparence d'un brigand de la Vendée il avait eu mon aveu des liaisons de Roland et des brissotins avec les rebelles de ce département et le gouvernement anglais. Ce conte ridicule était assaisonné de tout ce qui fait les ornements du langage du Père Duchesne ; les vraisemblances physiques n'étaient pas mieux ménagées que les autres; je n'étais pas seulement transformée en contrerévolutionnaire, mais aussi en vieille édentée, et l'on finissait par m'exhorter à pleurer mes péchés en attendant que je les expiasse à l'échafaud. Les colporteurs, bien instruits sans doute, ne quittèrent pas d'une matinée (2) les environs de ma résidence; ils accompagnaient l'annonce de la grande visite du Père Duchesne dvs pro~ vocations les plus sanguinaires au peuple du marché (3).
(i) C'est le n" 248 (20 juin 1790) du journal d'Hébert.
(3) Mot peu lisible.
(3) Le marché Saint-Germain, qui n'a guère rhanjjé de place, touchait au carrefour — à la jfinction de.s rues du Four, de Bucy et d«s Boucheries — qui s'étendait devant la prison de l'Abbaye.
Je pris la plume; j'écrivis quelques lignes à ce lâche Garât qui se croit un sage parce qu'il n'a de passion que la peur qui lui fait ménager le parti le plus fort, très indépendamment de la justice; je lui faisais honte de l'administration qui expose l'innocence déjà opprimée aux derniers excès de la fureur d'un peuple aveuglé. Je ne prétendais assurément pas leconvertir, maisje luienvoyais mes adieux comme un vautour pour ronger son cœur (i). Vers le même temps une femme, dont on ne vantera pas l'esprit, les connaissances, mais qui unit aux grâces de son sexe la sensibilité d'âme qui en fait le premier mérite et le plus grand charme, trouva moyen de pénétrer dans ma prison. Combien je fus étonnée de voir son doux visage, de me sentir pressée dans ses bras et d'être baignée de ses pleurs ! Je la pris pour un ange ; c'en était un aussi, car elle est bonne et jolie, et elle avait tout fait pour m'apporterdes nouvelles de mon meilleur ami (2);
(1) Voir au tome II {Lettres de la prison) cette lettre qui, publiée pour la première fois dans les Mémoires de Ruiot en 1823, se trouve en copie autographe au ms. 1730, n. A. fr., de la Bibliothèque nationale.
(2) M. Faugère a cru qu'il s'agissait ici de Mme Louvet. La publication des lettres de Mme Roland A Buzot a fait connaître le nom de la messagère : « Cette aimable Mme Goussard ! Comme j'ai été surprise de voir son doux visage, de me sentir pressée dans .ves bras, mouillée de ses pleurs, de lui vair tirer de son sein deux lettres de toi! ») {i" lettre, 22 juin.)
Marie-Anne-Victoire Goussier, fille de Louis-Jacques Goussier (i 722-1 799), modeste savant que Roland avait protégé, était mariée à Alexandre Goussard, de Dreux, ami d'enfance de Petionetde Brissot. Goussard était alors premier commis au ministère des Contributions publiques. Il mourut sous la Restauration conseiller-maitre à la Cour des comptes.
Les Goussard demeuraient rue du Faubourg-Saint-Honoré et étaient ainsi voisins de Petion qui, en quittant la Mairie, était allé demeurer cour de l'Orangerie. Cela leur permit de favoriser sa fuite, le 23 juin 1793. Mme Goussard alla ensuite rejoindre les Petion en Normandie.
elle me donnait encore des moyens de faire passer des miennes. Cet adoucissement à ma captivité contribuait à me la faire oublier, lorsqu'à midi du 24 juin la femme du concierge vient m 'inviter à passer dans son appartement, où me demandait un administrateur : j'étais souffrante et couchée; je me lève, je vais chez elle, j'entre dans la chambre où un homme se promenait et un autre écrivait, sans qu'aucun des deux parût s'apercevoir de mon arrivée. « Est-ce bien moi qu'on demande, messieurs ?
— Vous êtes la citoyenne Roland? — Oui, je m'appelle ainsi. — Prenez la peine de vous reposer. » Et l'un continue d'écrire, l'autre de se promener. Je cherchais ce que signifiait cette comédie quand l'écrivain, prenant 'a parole, me dit : « Je viens vous mettre en liberté. » — Je ne sais pourquoi cette annonce me toucha très faiblement. — « Mais, répliquai-je, il est fort bien fait de me mettre hors d'ici, il s'agit en même temps de me faire entrer chez moi ; les scellés sont sur mon appartement.
— L'administration les fera lever dans le jour; j'écris pour un ordre, parce que je suis seul ici d'administrateur et qu'il faut deux signatures pour la décharge du concierge. » Il se lève, donne sa commission, et revient m'entretenir de cet air qui veut inspirer la confiance ; puis me demande tout à coup comme sans conséquence : « Vous savez où est M. Roland, à présent? (i) »
Son mari et elle as.sistèrent fidèlement, en ces jours de malheur, non seulement Petion et Mme Roland, mais aussi Brissot. (V. Mimoires de lirissot, IV, 431.)
Mme Cioussard apportait .\ la prisonnière des lettres de Buzot, envoyées de Caen A Deperret et transmises p«r celui-ci A Pétion.
(I) Roland était A Rouen, caché chez de vieilles amies (V. Notice^ p. XX). Mais les vainqueurs du 2 juin étaient perituadés qu'il était à I.yon, avec Chasset et Birotteau, .soulevant la ville contre la Convention. V'oir Aui-ARi), Salut public, V, 276-279, lettre du 16 juillet,
Je souris à la question, en observant qu'elle n'est point assez discrète pour mériter une réponse. La conversation devenait ennuyeuse ; je me retire dans ma chambre pour faire mes dispositions. J'eus d'abord l'idée de dîner paisiblement et de ne partir que vers le soir, mais je réfléchis que c'était une folie que de rester en prison quand on avait la faculté d'en sortir; d'ailleurs le concierge vint savoir si je prenais mes arrangements, je vis qu'il était empressé d'avoir mon logis. C'était un petit cabinet, fort maussade par la saleté des murs, l'épaisseur des grilles, et le voisinage d'un bûcher que tous les animaux du logis prennent pour leurs lieux d'aisances; mais comme il ne peut tenir qu'un lit, on a l'avantage d'y être seule, et on en fait ordinairement les honneurs au nouvel arrivé, ou à l'individu qui désire cet agrément. Lavacquerie, qui ne l'avait jamais vu habiter par quelqu'un d'aussi bonne humeur que moi, et qui admirait la complaisance avec laquelle j'y ordonnais des livres et des fleurs, me disait qu'il l'appellerait désormais le pavillon de Flore. J'ignorais qu'il le destinât en ce même instant à Brissot, que je ne savais pas dans mon voisinage (i); que bientôt après il serait habité par une héroïne, digne d'un meilleur siècle, la célèbre Corday{2), et qu'il devait tomber en quenouille en recevant après elle l'abbé Fau-
adressée au comité par Dubois-Crancé, Gauthier et Nioche, représentants en mission à l'armée des Alpes; — rapport de Saint-Just à la Convention du 8 juillet ; — Article d'Aristide Valcour du 25 juillet, dans le Journal de la Montagne.
(i) Brissot, fugitif le 2 juin, avait été arrêté A Moulins le 10, amené à Paris le 22, et, après un jour de détention à la Mairie, dirigé sur l'Abbaye où il entra dès le 23 au soir, jour où la Convention décréta sa mise en accusation. 11 y resta jusqu'au 6 octobre, date de son écrou à la Conciergerie.
(2) Du 13 juillet, jour de l'assassinat de Marat, au 16, où elle fut transférée à la Conciergerie, pour être exécutée le 17.
chet (i). Ma pauvre bonne, qui arrivait pour me voir, pleurait de joie en faisant mon paquet ; on me fait voir l'ordre de ma mise en liberté, fondé sur ce qu'il n'y a rien contre moi ; je fais mes comptes et mes petites générosités pour les pauvres et les valets de la prison ; je trouve sur mon passage l'un des otages, prince de Linanges (2), qui me félicite obligeamment de ma liberté : je lui réponds que je voudrais lui faire un compliment pareil, comme gage de celle de nos commissaires et de la paix de mon pays : j'envoie chercher un fiacre, je descends, fort étonnée de voir encore l'administrateur qui n'avait pas quitté la prison, et qui vient jusque sur la porte me regarder monter en voiture. Je me fais conduire à mon domicile, dans le dessein d'y déposer quelques objets, et de me rendre bientôt après chez les dignes gens qui ont adopté ma fille (3) ; je quitte le fiacre avec cette légèreté qui ne m'a jamais permis de sortir d'une voiture sans sauter; je passe sous ma porte comme un oiseau, en disant gaiement au portier : « Bonjour, Lamarre !» Je n'avais pas franchi quatre marches de mon escalier, lorsque deux hommes, venus sur mes talons je ne sais comment, s'écrient : « Citoyenne Roland! — Que voulezvous? demandai-je en me retournant. — De par la loi nous vous arrêtons. » Qui sait sentir n'a pas même besoin de penser pour juger ce que je dus épnniver à cet instant. Je me fais lire l'ordre, je prends mon parti sur-le-
(1) Décrété d'accusation le 14 juillet.
(2) Cinq comtes de Linanges, parents de Cubourg, servant dans l'armée autrichienne et faits prisonniers de guerre, avaient été, par un décret de la Convention du 3 avril, déclarés otages pour répondre des quatre commissaires de la Convention que Dumouriez avait livrés k l'Autriche. Le 28 mai, on les avait amenés à Paris et enfermés ■*! l'Abbaye.
(3) Les Creuzé-Latouche.
champ, je descends et traverse la cour avec rapidité. « Où donc allez-vous? — Chez mon propriétaire (i), oîi j'ai à faire ; suivez-moi. » — La maîtresse du logis m'ouvre elle-même en riant. « Laissez-moi m'asseoir et respirer, lui dis-je; mais ne vous réjouissez pas. On vient de me mettre en liberté, ce n'était qu'un leurre cruel; je sors de l'Abbaye, on m'arrête pour me conduire à Sainte- Pélagie. Je connais les délibérations dernièrement prises par ma section (2), je veux me mettre sous sa sauvegarde ; je vous prie d'envoyer en conséquence. »
Le fils de la maison s'empresse avec la chaleur et l'indignation d'un jeune homme honnête {3). Deux commissaires de la section arrivent, se font représenter l'ordre, dressent leur procès-verbal d'opposition ; mais ils me prient ensuite de les accompagner à la mairie, où ils vont le signifier et donner leurs raisons : je ne pouvais me refuser à cette démarche; j'avais employé le temps à faire des billets à mes amis (4), pour les prévenir de ma nouvelle destination; je quitte une famille où cette scène venait de jeter la surprise et l'effroi ; nous arrivons à la mairie, je suis placée dans un petit antichambre avec les inspecteurs chargés de garder ma personne; les commissaires entrent dans le bureau des administrateurs de police; la discussion s'élève, se prolonge et devient
(1) Cauchois — Voir plus haut, p. 14.
(2) Voir plus haut, p. 42-44.
(3) Alexandre-Pierre Cauchois, architecte. Nul n'était plus dévoué aux Roland. Condamné k mort par le tribunal révolutionnaire le 15 mars 1794 Du réquisitoire prononcé contre lui par Fouquier-Tinville, et dont j'ai déjà parlé, il ressort : 1° qu'il avait fait mettre Roland sous la protection de la section; 2° qu'au 31 mai, il avait tenté d'empêcher qu'on tirât le canon d'alarme au Pont-Neuf. — Bose dit que son père mourut de chagrin.
(4) Entre autres à Deperret. — Voir, au tome II, Lettres de la prison.
vive : j'étais mal à l'aise, je me trouvais déplacée; je me demandais par quelle fatalité l'innocence devait jouer le rôle d'un criminel attendant son jugement, et jusque-là exposée aux regards curieux des gens qui venaient dans cet antichambre; impatientée, je me lève, j'ouvre la porte du bureau : « Je puis, messieurs, assister sans inconvénient à une discussion dont je suis l'objet. — Retirez-vous, s'écrie un petit homme que je reconnus pour être Louvet, qui était venu si gauchement m'interroger à l'Abbaye (i). — Mais je n'ai pas envie de faire violence, je ne suis point en mesure pour cela; je ne demande même pas la parole, je ne désire que d'être présente. — Retirez-vous, retirez-vous; gendarmes, arrivez! » On eût dit que le bureau était assiégé, parce qu'une femme de bon sens voulait y entendre ce qu'on disait d'elle. Il fallut bien se retirer pour n'être pas emmenée. Peu après je vis des signes, des allées et venues; on donna l'ordre d'aller chercher une voiture, et enfin un inspecteur de police vient me prier de le suivre. Je retourne à la porte du bureau, que j'ouvre toute grande : « Commissaires de la section de Beaurepaire, je vous préviens que l'on m'emmène. — Nous ne pouvons l'empêcher, mais la section ne vous oubliera pas; elle veillera à ce que vous soyez interrogée. — Il sera curieux de voir comment, ayant été mise en liberté à une heure parce qu'il n y avait rien contre moi, j'ai pu devenir susfecte dans le chemin de l'Abbaye à mon domicile, et fournir ainsi de nouveaux motifs de détention. »Jobert(2), autre administrateur aussi violent, mais plus lourd et encore plus sot que Louvet, prit magistralement la
(i) Voir plus haut, p. 127.
(2) Voir la AV//cf de Jobert, p, i.i. Mme Roland a écrit Joiibert.
parole pour justifier l'administration, en convenant que ma première arrestation était illégale, et qu'il avait fallu me mettre en liberté pour m "arrêter ensuite aux termes de la loi. Ceci me donnait beau jeu; j'allais en profiter, mais les tyrans à qui la vérité échappe ne veulent pas même alors qu'on la leur dise ; le bruit et la colère ne laissaient pas une seule place à la raison; je quittai la compagnie et fus amenée à Sainte- Pélagie.
Le nom de cette maison qui, sous l'ancien régime, était habitée par des religieuses gardiennes des victimes de lettres de cachet et qu'on supposait de mauvaises mœurs; son isolement dans un quartier éloigné, rempli de ce qu'il faut bien appeler peuple, et trop connu par l'esprit féroce qui y fit égorger tant de prêtres au mois de septembre (i), ne me présentaient pas ce nouvel asile sous un jour consolant.
Pendant qu'on enregistrait mon entrée, un homme de sinistre figure ouvre mon paquet, le fouille curieusement ; je m'en aperçois à l'instant où il remet sur le bureau du concierge des imprimés qui y étaient (c'étaient des journaux) : surprise et oflensée d'un procédé qui ne doit avoir lieu que pour les personnes mises au secret, j'observe que du moins ce ne doit pas être à un homme d'examiner ainsi avec indécence le paquet de nuit d'une femme : on lui ordonne de le laisser; mais c'est le porteclefs du corridor où l'on me loge, et j'étais destinée à voir deux fois le jour son affreux visage. On me demande si je veux une chambre à un ou deux lits. « Je suis seule, et ne veux point de compagne. — Mais la chambre sera trop petite. — Peu m'importe. » On cherche, il n'y en avait pas de libre; j'entre dans une chambre à deux lits;
(i) A Bicêtre, à la Salpêtrière.
elle a six pieds de large sur douze de long, de manière qu'avec les deux petites tables et les deux chaises il n'y reste guère d'espace. J'apprends qu'il faut payer d'avance le loyer du premier mois, 15 livres pour un lit, le double pour les deux : je ne voulais en occuper qu'un, et je l'aurais pris dans une chambre o\x il eût été seul ; je ne payai donc que 15 livres. « Mais il n'y a point de pot à l'eau ni d'autre vase? — C'est qu'il faut les acheter » , me dit le certain homme, fort empressé d'offrir des services dont on voit le but intéressé. J'ajoute à ces acquisitions une écritoire, du papier, des plumes, et je m'établis. La maîtresse du logis vient me visiter; je m'informe des usages et de mes droits ; j'apprends qu'ici l'Etat ne donne rien pour les prisonniers. «Comment donc vivent-ils? — Il y a une portion de haricots seulement, et une livre et demie de pain par jour; mais vous ne pourrez manger ni de l'un ni de l'autre. — Je crois bien que cela ne ressemble pas à ce dont j'ai l'habitude; mais j'aime à connaître de chaque situation ce qui lui est propre, et à mettre mes forces au niveau de celles oxx je me trouve ; je veux en essayer. » Je tentai effectivement ; mais soit la disposition qui n'était pas très bonne alors, soit le défaut d'exercice, mon estomac fut rebelle pour l'ordinaire de la prison ; et il fallut avoir recours à la cuisine de Mme Houchaud (i); elle m'avait offert de me nourrir, je l'acceptai : j'y trouvais salubrité, économie par comparaison à ce que j'aurais fait venir du traiteur, au bout du monde et dans un quartier perdu. Une côtelette et quelques cuillerées de légumes à dîner, un peu d'herbage le soir, jamais de dessert, rien à déjeuner que du pain et de l'eau : voilàceque je commandai, et ce dont j'avais usé
(1) Lisez Bouchot, femme du concierge de la prison.
à l'Abbaye. Je le consigne ici, pour rapprocher cette manière d'être de la dénonciation qui fut faite bientôt après à la section de l'Observatoire (i), de mes dépenses à Sainte-Pélagie oiàje corrompais le concierge, en faisant bombance avec sa famille : d'où l'indignation des sansculottes et la proposition de quelques-uns de me dépêcher du monde. Cela s'accorde assez bien avec les criailleries de ces femmes qui prétendent s'être insinuées chez moi, sous de beaux habits, dans les cercles de vieilles comtesses que je tenais à l'hôtel de l'Intérieur, et avec les articles du Journal de la Montagne {2) (\\i\ insère les lettres que m'écrivent des prêtres réfractaires.
O Danton ! c'est ainsi que tu aiguises les couteaux contre tes victimes. Frappe ! une de plus augmentera peu tes crimes; mais leur multiplicité ne peut couvrir ta scélératesse, ni te sauver de l'infamie. Aussi cruel que Marius, plus afïreux que Catilina,tu surpasses leurs forfaits sans avoir leurs grandes qualités, et l'histoire vomira ton nom avec horreur dans le récit des boucheries de septembre et de la dissolution du corps social à la suite des événements du 2 juin.
Mon courage n'était point au-dessous de la nouvelle disgrâce que je venais d'essuyer, mais le raffinement de cruauté avec lequel on m'avait donné l'avant-goût de la
(i) Déjà, le 2 août, des perquisitions avaient été faites à l'Observatoire (alors dirigé par J -D. Cassini), où l'on croyait Roland caché (Journal de la Montagne, n" 66, cité par Bûchez, XXVIII, 408).
(2) Le Journal de la Montagne (1" juin 1793-18 novembre 1794) était rédigé par J -Ch. Laveaux, qui avait présidé la 2' section du tribunal criminel extraordinaire du 17 août 1792, qui d'ailleurs se retira du journal le 10 novembre 1793 et qui, après la Terreur, se fit une certaine réputation comme littérateur et surtout comme grammairien. C'est lui qui donna, en 1803, une édition du Dictionnaire de l'Académie.
liberté pour me charger de nouvelles chaînes, mais le soin barbare de se prévaloir d'un décret en appliquant faussement une désignation pour me retenir plus arbitrairement sous une apparence de légalité, m'enflammaient d'indignation. Je me trouvais dans cette disposition oti toutes les impressions sont plus vives et leurs eiïets plus alarmants pour la santé; je me couchai sans pouvoir dormir; il fallait bien rêver. Jamais les états violents ne sont pour moi de longue durée; j'ai besoin de me posséder, parce que j'ai l'habitude de me régir; je me trouvai bien dupe d'accorder quelque chose à mes persécuteurs en me laissant froisser par l'injustice ; ils se chargeaient d'un nouvel odieux, et changeaient peu l'état que j'avais su déjà si bien supporter. Ici, comme à l'Abbaye, n'avais-je pas des livres, du temps ? n'étais-je plus moi-même? Véritablement je m'indignai presque d'avoir été troublée, et je ne songeai plus qu'à user de la vie, à employer mes facultés avec cette indépendance qu'une âme forte conserve au milieu des fers, et qui trompe ses plus ardents ennemis. Mais je sentis qu'il fallait varier mes occupations : je fis acheter des crayons, et je repris le dessin que j'avais abandonné depuis si longtemps (i).
La fermeté ne consiste pas seulement à s'élever audessus des circonstances par l'effort de sa volonté, mais
(i) Mme Roland, dès l'âge de sept ans, avait eu son père pour maître de dessin ; elle avait même, un peu après, commencé A graver. {Mi'moires particuliers, i" cahier.) A Sainte-Pélagie, douze jours avant sa mort, elle dessina une tftte de jeune fille qu'elle envoya à Bosc,en écrivant au bas : « Je sais que mon ami Bosc sera bien aise d'avoir ce mauvais dessin crayonné des mains du courage et de l'innocence persécutés; mon amitié le lui destine. » Bosc communiqua plus tard ce dessin à Barrière qui annonça, dans son édition de 1827, l'intention de le donner en fac-similé. Je ne l'y ai pas trouvé. Mais ce fdc-similé existe aux Papiers Roland, ms 9533, fol. 295.
à s'y maintenir par un régime et des soins convenables. La sagesse se compose de tous les actes utiles à sa conservation et à son exercice. Lorsque des événements fâcheux ou irritants viennent me surprendre, je ne me borne pas à me rappeler les maximes de la philosophie pour soutenir mon courage ; je ménage à mon esprit des distractions agréables, et je ne néglige point les préceptes de l'hygiène pour me conserver dans un juste équilibre. Je distribuai donc mes journées avec une sorte de régularité. Le matin j'étudiais l'anglais, dans l'excellent Essai de Shaftesbury sur la vertu (i), et j'expliquais des vers de Thompson (2); la saine métaphysique de l'un, les descriptions enchantées de l'autre me transportaient tour à tour dans les régions intellectuelles et au milieu des scènes les plus touchantes de la nature. La raison de Shaftesbury fortifiait la mienne, ses pensées favorisaient la méditation; la sensibilité de Thompson, ses tableaux riants ou sublimes, pénétraient mon cœur et charmaient mon imagination. Je dessinais ensuite jusqu'au dîner; j'avais cessé de conduire le crayon depuis si longtemps que je ne pouvais guère me trouver habile ; mais on conserve toujours le pouvoir de répéter avec plaisir ou de tenter avec facilité ce qu'on a fait avec succès dans sa jeunesse. Aussi l'étude des beaux-arts, considérée comme partie de l'éducation chez les femmes, doit, ce me semble, avoir moins pour objet de leur faire acquérir un
()) Antoine Ashley Cooper, comte de Shaftesbury (167 i-i 7 13). Son Essai sur la vertu, que Mme Roland lisait dans le texte, avait été traduit, mais refondu et remanié par Diderot, en 1745.
(2) Sic. Thomson était un des auteurs favoris de Mme Roland. Le 17 janvier 1787, elle écrivait à son mari : m Mon bon ami, quand tu pourras me faire un grand cadeau, achèie-moi Thomson ; achète-lemoi en anglais; achète-moi aussi sa traduction. . . ») Elle le cite plusieurs fois dans ses lettres à Bancal et dans ses Mémoires l^articuliers.
talent distingué que de leur inspirer le goût du travail, leur faire contracter l'habitude de l'application, et de multiplier leurs moyens d'occupation ; car c'est ainsi qu'on échappe à l'ennui, la plus cruelle maladie de l'homme en société ; c'est ainsi qu'on se préserve des écueils du vice, et même des séductions bien plus à craindre que lui.
Je ne ferai point de ma fille une virtuose : je me souviendrai que ma mère avait peur que je devinsse grande musicienne ou que je me consacrasse uniquement à la peinture, parce qu'elle voulait par-dessus tout que j'aimasse les devoirs de mon sexe, et que je fusse femme de ménage, comme mère de famille. Il faut que mon Eudora s'accompagne agréablement sur la harpe, ou se joue légèrement sur le Jorte-piano; qu'elle sache du dessin ce qu'il en est besoin pour contempler avec plus de plaisir les chefs-d'œuvre des grands maîtres, pour tracer ou imiter une fleur qui lui plaît, et mêler à tout ce qui fait sa parure le goût et l'élégance de la simplicité ; je veux que ses talents ordinaires n'inspirent pas aux autres plus d'admiration qu'à elle de vanité ; je veux qu'elle plaise par l'ensemble, sans étonner jamais au premier coup d'œil, et qu'elle sache mieux attacher par des qualités que briller par des agréments. Mais, bon Dieu ! je suis prisonnière, et elle vit loin de moi ! je n'ose même pas la faire venir pf)ur recevoir mes embrassements ; la haine poursuit jusqu'aux enfants de ceux que la tyrannie persécute, et le mien paraît à peine dans les rues avec ses onze ans, sa figure virginale et ses beaux cheveux blonds, que ces êtres apostés pour le men.songe ou séduits par lui le font remarquer comme le rejeton d'un conspirateur. Les cruels! comme ils savent bien déchirer un cœur de mère !
L"aurais-je fait venir avec moi ? Je n'ai pas encore dit comment on est à Sainte-Pélagie.
Le corps de logis destiné pour les femmes est divisé en longs corridors fort étroits, de l'un des côtés desquels sont de petites cellules telles que j'ai décrit celle où je fus logée; c'est là que, sous le même toit, sur la même ligne, séparée par un léger plâtrage, j'habite avec des filles perdues et des assassins. A côté de moi est une de ces créatures qui font métier de séduire la jeunesse et de vendre l'innocence; au-dessus est une femme qui a fabriqué de faux assignats, et déchiré sur une grande route un individu de son sexe, avec les monstres dans la bande desquels elle est enrôlée ; chaque cellule est fermée par un gros verrou à clef, qu'un homme vient ouvrir tous les matins en regardant effrontément si vous êtes debout ou couchée ; alors leurs habitantes se réunissent dans les corridors, sur les escaliers, dans une petite cour ou dans une salle humide et puante, digne réceptacle de cette écume du monde.
On juge bien que je gardais constamment ma cellule ; mais les distances ne sont pas assez considérables pour sauver les oreilles des propos qu'on peut supposer à de telles femmes, sans qu'il soit possible de les imaginer pour quiconque ne les a jamais entendus.
Ce n'est pas tout; le corps de logis où sont placés les hommes a des fenêtres en face et très près du bâtiment qu'habitent les femmes ; la conversation s'établit entre les individus analogues ; elle est d'autant plus débordée que ceux qui la tiennent ne sont susceptibles d'aucune crainte ; les gestes suppléent aux actions, et les fenêtres servent de théâtre aux scènes les plus honteuses d'un infâme libertinage.
Voilà donc le séjour qui était réservé à la digne
épouse d'un homme de bien ! Si c'est là le prix de la vertu sur la terre, qu'on ne s'étonne donc plus de mon mépris pour la vie, et de la résolution avec laquelle je saurais affronter la mort.
Jamais elle ne m'avait paru redoutable, mais aujourd'hui je lui trouve des charmes ; je l'aurais embrassée avec transport, si cette jeune fille ne m'invitait à ne point l'abandonner encore, si ma disparition volontaire ne prêtait des armes à la calomnie contre un mari dont je soutiendrais la ploire si l'on osait me traduire devant un tribunal.
Dans les derniers temps du ministère de Roland, les conjurations et les menaces s'étaient tellement multipliées que souvent nos amis nous pressèrent d'abandonner l'hôtel durant la nuit. Deux ou trois fois nous cédâmes à leurs instances (i), mais ce déplacement m'ennuya; j'observai qu'il y avait moins de danger à rester qu'à sortir, parce que l'audace se porterait difficilement à violer l'asile d'un fonctionnaire public, tandis qu'elle pouvait le guetter et l'immoler au dehors ; et qu'enfin si le malheur devait arriver, il valait mieux pour l'utilité publique et pour sa gloire personnelle que le ministre pérît à son poste.
En conséquence nous ne découchâmes plus; je fis apporter le lit de mon mari dans ma chambre pour que nous courussions les mêmes hasards; je gardai, sous mon chevet ou sur ma table de nuit, un pistolet dont je me proposais de me servir, non pour une vaine défense, mais pour me soustraire aux outrages des assassins, si je les voyais arriver. J'ai passé trois semaines dans cette situation; il est très vrai (juc (Unix lois l'hôtel
(1) Voir Nnlices historiques, p. 19.
fut environné ; qu'une autre fois les Marseillais, informés de quelque projet, envoyèrent quatre-vingts des leurs pour nous garder ; il est très vrai que Jacobins, Cordeliers, ne cessaient de répéter dans leur tribune qu'il fallait faire un 10 août contre Roland, comme on avait fait contre Louis XVI ; mais c'est parce qu'ils le disaient qu'on pouvait présumer qu'ils n'étaient point près de le faire. La mort, que je bravais gaiement alors, ne pouvait que me paraître désirable à Sainte-Pélagie, si des considérations puissantes ne m'eussent enchaînée sur la terre.
Mes gardiens ne tardèrent pas à souffrir plus que moimême de ma situation, et à s'inquiéter pour l'adoucir ; les excessives chaleurs du mois de juillet rendaient ma cellule inhabitable. Les papiers dont j'environnais les grilles n'empêchaient pas le soleil d'en frapper avec violence les murs blanchis et resserrés, et quoique les fenêtres demeurassent ouvertes dans la nuit, l'air brûlant et concentré du jour ne s'y rafraîchissait jamais. La femme du concierge m'invita à passer les journées dans son appartement, et j'acceptai ses offres pour l'aprèsmidi. Ce fut alors que je m'imaginai de faire venir un forte-piano que je plaçai chez elle, et dont je m'amusai quelquefois. Mais combien ma situation morale souffritelle de modifications dans cet intervalle ! Le mouvement de quelques départements semblait annoncer la juste indignation dont ils étaient pénétrés pour l'outrage fait à leurs députés, et la résolution d'en tirer vengeance par le rétablissement de la représentation nationale dans son intégrité.
Je savais Roland dans une retraite paisible et sûre, recevant les consolations et les .soins de l'amitié (i); ma
(i) Voir p. 284.
fille, accueillie par de vénérables patriarches (i), suivait, sous leurs yeux et avec leurs enfants, ses exercices et son éducation. Mes' amis, les fugitifs reçus à Caen, y étaient environnés d'une force respectable. Celui de tous qui m'était le plus cher (2) avait trouvé le moyen de me donner de ses nouvelles; je pouvais lui écrire, je croyais que mes lettres lui parviendraient (3). Je voyais le salut de la République se préparer dans les événements (4) ; résignée sur mon propre sort, j'étais encore heureuse. Le bonheur tient bien moins aux choses extérieures qu'à la disposition de l'esprit et aux affections de l'âme. J'employais mon temps d'une manière utile et agréable ; je voyais quelquefois les quatre personnes qui venaient me visiter à l'Abbaye : l'honnête Grandpré que sa place autorisait à venir, et qui m'amenait une femme intéressante (5) ; le fidèle Bosc, qui m'apportait des fleurs du Jardin des Plantes (6), dont les formes aimables, les couleurs brillantes et les doux parfums embellissaient mon austère réduit; le sensible Champagneux, qui m'engageait si vivement à prendre la plume pour continuer les Notices historiques que j'avais commencées : ce que je
(i) Les Creuzé-Latouche.
(2) Buzot ; ses lettres furent apportées d'abord par Mme Goussard ; puis par Vallée, député à la Convention.
(3) Lettres \\. Buzot des 22 juin, 3, 6, 7 juillet et 31 août.
(4) Mme Roland, en juin et au commencement de juillet, avait cru au succès des départements soulevés contre la Convention.
(5) Sophie Grandchamp. Voir la courte notice en tôte de ses Souvenirs, que je publie en Appendice. C'est à elle, que sa liaison avec («randpré, l'inspecteur des prisons, mettait en crédit auprès des geôliers, que Mme Roland dut d'avoir un piano, des livres, et une chambre habitable vers le milieu de juillet. C'est aussi avec elle que la prisonnière se remit au dessin.
(6) Bosc était l'ami particulier d'André Thouin, jardinier en chef du Jardin des fiantes.
fis à sa prière, abandonnant pour quelque temps mon Tacite (i) et mon Plutarque, dont je nourrissais mes après-dîner.
Ce n'était point assez pour Mme Bouchaud de m'avoir offert l'usage de son appartement; elle sentait que j'en usais avec une grande discrétion ; elle imagina de me sortir de ma triste cellule, et de me loger dans une jolie chambre à cheminée située au rez-de-chaussée, au-dessous de sa propre chambre. Me voilà donc délivrée de l'affreux entourage qui faisait mon tourment, après trois semaines de résidence ; je n'aurai plus à traverser deux fois le jour au milieu des femmes de mon voisinage, pour m'éloigner d'elles durant quelque temps ; je ne verrai plus le porte-clefs à sinistre figure ouvrir ma porte chaque matin, et tirer le soir le gros verrou sur moi comme sur une criminelle qu'il faut sévèrement garder. C'est la douce physionomie de Mme Bouchaud qui se présente à moi ; c'est elle dont je sens à chaque minute les soins délicats; il n'est pas jusqu'au jasmin apporté devant ma fenêtre, dont on garnit les grilles de ses branches fîexibles, qui n'atteste le désir dont elle est pénétrée ; je me regarde comme sa pensionnaire et j'oublie ma captivité. Tous mes objets d'étude ou d'amusement sont réunis autour de moi; mon forte-piano est près de mon lit ; des armoires me donnent la faculté d'ordonner mes petits effets de manière à faire régner dans mon asile la propreté qui me plaît Mais l'or, le mensonge, l'intrigue et les armes sont employés contre les départements qui recevaient le jour de la vérité; des soldats séduits ou payés trahissent les braves Normands (2) ;
(i) La traduction italienne de Davanzati.
(2) Les députés fugitifs qui avaient insurgé l'Eure et le Calvados.
Evreux est évacué (i) ; Caen abandonne les députés qu'il avait accueillis (2) ; les brigands dominateurs, dans ce qu'on ose appeler encore une Convention, les font déclarer traîtres à la patrie (3) ; on met leurs personnes hors de la loi, on confisque leurs biens, on se saisit de leurs femmes et de leurs enfants, on fait raser leurs maisons ; on décrète d'accusation, sans pouvoir dire pourquoi, les députés qui ont bien voulu demeurer dans les liens de l'arrestation : c'est le triomphe audacieux du crime contre la vertu malheureuse.
Cette lâcheté, qui fait le caractère de l'égoïsme et de la corruption chez un peuple avili que nous crûmes pouvoir régénérer par les lumières et qui était trop abruti par ses vices, livre à la terreur des administrateurs perfides et une foule ignorante. Partout l'idée de paix, le désir d'un repos toujours illusoire quand il n'est point mérité, font accepter une Constitution monstrueuse par ses défauts, et qui, eût-elle été meilleure, ne devait pas être reçue des mains indignes qui osèrent la présenter ; là où quelque résistance pouvait s'élever, la corruption l'étouffé : les deniers de la nation sont prodigués pour assurer les succès de ses oppresseurs. Dans son imbécile stupeur, une majorité sans logique regarde le sacrifice de quelques individus comme un faible malheur; elle croit établir pour elle justice, paix et sûreté, en les laissant impunément violer à l'égard de ceux qui la représentent, et elle j)rend pour signe de salut le gage de son
(i ) Le 14 juillet.
(2) C'est le 28 juillet que Buzot et ses amis, voyant la partie perdue, quittèrent Caen poiir se réfugier en Bretagne, et le 2 août que Carrier y entra, avec les troupes de la Convention.
(3) Décret du 28 juillet déclarant traîtres ;\ la patrie Buzot et dixsept autres des députés fugitifs et décrétant d'accusation onze autres députés, dont Gensonné, Vergniaud, etc.
asservissement. Cependant un joug de fer s'appesantit sur les faibles Parisiens, témoins pusillanimes d'horreurs dont ils gémissent, sans oser même les faire connaître; la disette les menace, la misère les ronge, l'oppression les accable; le règne des proscriptions est ouvert, les dénonciations pieu vent de toutes parts, et les arrestations se multiplient. Partout un infâme salaire attend celui qui peut offrir une victime; les portiers des maisons, secrètement gagés, deviennent les premiers délateurs, et les domestiques ne sont plus que des espions. Une femme étonnante, ne consultant que son courage, est venue donner la mort à l'apôtre du meurtre et du brigandage : elle mérite l'admiration de l'univers (i). Mais, faute de bien connaître l'état des choses, elle a mal choisi son temps et sa victime. Il était un plus grand coupable que sa main aurait dû immoler de préférence ; la mort de Marat n'a fait que servir ses abominables sectateurs ; ils ont transformé en martyr celui qu'ils avaient pris pour un prophète; le fanatisme et la friponnerie toujours d'accord ont tiré de cet événement un avantage comparable à celui que leur avait déjà procuré l'assassinat de Lepeletier (2). Certes! il avait été trop funeste, pour que les députés fugitifs, très étrangers à l'action de Paris, ne le fussent pas également à celle de Corday ; mais leurs adversaires saisirent un nouveau moyen de les noircir dans l'esprit du peuple. Les plus francs républicains, les seuls hommes de l'Assemblée qui réunissent au courage de l'austère probité l'autorité du talent et des lumières, furent présentés comme des fauteurs du despo-
(i) C'est le 13 juillet que Charlotte Corday avait assassiné Marat.
(2) Lepeletier [de Saint-Fargeau], député de l'Yonne A la Convention, assassiné au Palais-Royal le 20 janvier 1793, pour avoir voté la moit de Louis XVI, par le garde du corps Paris.
tisme et de vils conspirateurs; tantôt on les suppose d'accord avec les rebelles de la Vendée, on fait trouver sur les sabres des guerriers qui avaient voulu les servir l'inscription : Vive Louis XVI J ! {i) ; tantôt on les accuse de travailler à partager la France en petites républiques, et on les fait maudire comme fédéralistes; c'est avec la même justesse que l'on met Brissot à la solde de l'Angleterre, et que, dans un rapport envoyé à tous les départements, on dépeint gravement sa femme retirée dans les appartements de la reine, à Saint-Cloud, et tenant des conciliabules politiques (2) .
Rien n'est si plaisant pour qui connaît la femme de Brissot, adonnée aux vertus domestiques, absorbée par les soins du ménage, repassant elle-même les chemises de son mari, et regardant à travers le trou de sa serrure pour savoir si elle doit ouvrir à ceux qui frappent ; prenant à loyer une petite vilaine chambre au village de Saint-Cloud, pour avoir la facilité de promener au grand air l'enfant qu'elle vient de sevrer (3). Mais bientôt elle est saisie, amenée à Paris et gardée à vue. La femme de Petion, qui allait dans sa famille laisser passer le temps
(i) C'est ce qu'avait dit Thuriot à la Convention le ig juillet.
(2) Saint-Just, dans son rapporta la Convention, du 8 juillet, parlant de l'agitation girondine d'avril et de mai 1793, avait dit : « Le coup partait des conciliabules de Vala/.é et de ceux de Saint-Cloud. Là l'intrigue avait remplacé la cour, et Mme Brissot logeait au palais de la ci-devant reine, et recevait souvent la plupart des détenus » [des députés détenus k la date du 8 juillet].
(3) Robert Bouquey, beau-frère de Guadet, administrateur du château de Saint-Cioud, avait loué à Mme Brissot, pour 200 francs par an, deux petites pièces dans l'ancien logement d'un des concierges du chftteau. Le fait ayant donné lieu h des commentaires, Mme Brissot loua au môme village deux petites chambres dan-t la maison d'un peintre {Mrm. de Jirissot, IV, 316-317). C'est là qu'elle élevait son fils Anacharsis, né le 31 mars 1791.
des oraoes, est arrêtée avec son fils (i) ; Miranda, qu'avait acquitté le tribunal révolutionnaire, est de nouveau traduit en prison comme suspect (2), sur les dénonciations de son valet, espion de Pache; tous les généraux sont mis en arrestation ; Custine, dont j'ai ouï dire aux princes de Linanges qu'il était le plus redouté d'entre eux par les Autrichiens, est menacé de perdre la tête (3). La désorganisation s'étend sur toute la face de la France, et la guerre civile s'allume çà et là. L'acceptation de la Constitution (4) ne peut valoir à Lyon l'oubli de la justice que cette ville a osé faire de deux ou trois brigands maratistes ; on veut qu'elle livre les têtes de ses plus riches habitants et une somme considérable; on rappelle les troupes des frontières qu'on expose aux ravages de l'ennemi, pour exciter des frères les uns contre les autres, et faire répandre le sang français par des Français mêmes ; la fière Marseille envoie des secours aux Lyonnais. Cependant l'ennemi s'avance au nord, Valenciennes n'existe plus (5), Cambrai est bloqué, les voltigeurs au-
(i) Petion s'était évadé de Paris le 25 juin et s'était rendu en Normandie. Sa femme et son fils vinrent l'y rejoindre vers le milieu de juillet; puis, lorsque Petion quitta Caen pour se réfugier en Bretagne, se retirèrent à Lisieux où ils furent arrêtés (Aul^ru, Salut public, V, 451), et de là transférés à Paris. On les mita Sainte-Pélagie (ccrou du 9 août 1793).
(2) Miranda, l'ancien lieutenant de Dumouriez, acquitté par le tribunal révolutionnaire le 16 niai 1793, mais arrêté de nouveau le 5 juillet par ordre du comité de Salut public.
(3) Custine avait été décrété daccusation le 28 juillet, le jour oîi on apprit la capitulation de Mayence. Son procès commença le 15 août, et se termina le 27 par une condamnation à mort ; exécuté le lendemain.
(4) Ly.>n avait accepté la Constitution du 24 juin 1793 le 3ojuillet, mais restait en armes.
(5) La capitulation de Valenciennes est du 28 juillet. La garnison était sortie avec armes et bagages, et la Convention l'avait aussitôt dirigée sur Lyon.
trichiens paraissent jusqu'aux environs de Péronne. Paris, comme une autre Babylone, voit son peuple abruti courir à des fêtes ridicules, ou se rassasier des supplices d'une foule de malheureux sacrifiés à sa féroce défiance, tandis que les égoïstes remplissent encore les théâtres, que le timide bourgeois se ferme tremblant chez lui, où il n'est pas assuré de coucher, s'il plaît à son voisin d'aller dire qu'il a tenu des propos inciviques, blâmé la journée du 2 juin, pleuré sur les victimes d'Orléans envoyées à la mort sans preuves de la prétendue intention d'un assassinat, qui n'a pas été commis, dans la personne de l'infâme Bourdon (i)- O mon pays! dans quelles mains es-tu tombé ! Chabot et ses pareils annoncent que Roland esta Lyon, attestent qu'il soulève cette ville, veulent le décréter d'accusation et moi avec lui (2), et dans le même temps ils font fouiller les caves de l'Observatoire {3), ils font investir la maison d'un de ses amis, où ils supposent qu'il peut être caché.
Tous mes amis sont proscrits, fugitifs ou arrêtés; mon mari ne se dérobe à la fureur de ses adversaires que par une retraite comparable à la plus dure détention ; il fallait encore que le petit nombre de ceux qui viennent me consoler subissent la persécution. Grandpré, dînant avec un homme qu'il ne savait pas être juge de paix, ni.de tribunal d'arrondissement, gémit sur la négligence de ces officiers qui laissent dans les prisons tant de personnes en souffrance : le quidam se découvre alors, affecte le
(1) Léonard Bourdon, envoyé en mis.sion h Orléans, sa ville natale, y avait vu, dans une rixe, le 15 mars 1793, son autorité méconnue. Aussitôt, la municipalité avait été suspendue et treize personnes traduites devant le tribunal révolutionnaire, qui en condamna neuf à mort (12 juillet).
(2) Voir plus haut, p 278 et 284.
(3) IJ., p. 291.
plus orand empressement de connaître les abus à la réparation desquels il peut concouiir, demande à Grandpré son nom, son adresse, pour aller chez lui le prendre lorsqu'il ira visiter les prisons. C'était un prétexte ; ce juge de paix court au comité de sûreté générale, fabrique une atroce dénonciation contre Grandpré qu'il accuse de complicité de la mort de Marat. On croit être au temps de Tibère; c'est également le règne des délateurs. Grandpré est arrêté par quatre fusiliers et un officier public, qui se rendent chez lui à cinq heures du matin, fouillent ses papiers et apposent les scellés. 11 était alors muni d'une lettre que j'adressais au malheureux Brissot; il sent quel crime on peut faire, à moi de l'avoir écrite, à lui d'en être porteur! Il la dérobe adroitement aux recherches; ce n'est qu'avec de pénibles discussions qu'il obtient d'être gardé à son bureau sans aller coucher à l'Abbaye, et après plusieurs jours que l'on parvient à démontrer la fausseté de la dénonciation dont il est l'objet.
Champagneux n'est pas encore aussi heureux ; au crime d'avoir été placé par Roland, il joint celui d'occuper une place intéressante (i). Collot d'Herbois s'était rendu ivre chez le ministre de l'Intérieur, entre quatre et cinq heures, au moment où tous les gens de travail viennent de quitter leurs bureaux pour chercher à dîner; il allait demander des voitures dont ce ministre ne dispose pas {2); furieux de ne point trouver Garât, il jure,
(i) 8,000 livres d'appointements.
(2) La Convention, le i" août, avait nommé quatre commissaires, dont Collot d'Herbois, pour aller dans l'Oise et dans l'Aisne. Le même jour, celui-ci alla au ministère de l'Intérieur demander des moyens de transport. Ne trouvant pas Garât, il fit une scène violente à Champagneux qu'il trouva dressant un questionnaire de statistique
3o6 MÉMOIRES DE MADAME ROLAND
fulmine, rompt des pieds de chaise et de table (i), va chez le premier commis Champagneux, l'injurie, fait ouvrir les paquets disposés pour être envoyés à la poste, trouve mauvais ce qu'ils renferment, car c'était une espèce de mémoire, en forme de questions, destiné à se procurer des lumières sur l'état des campagnes : il arrange dans sa tète enflammée une dénonciation qu'il fait le lendemain à l'Assemblée, et sur laquelle on décrète d'arrestation Garât et Champagneux .
Garât vient à la barre, ne se plaint point de Collot, explique doucement sa conduite, flagorne l'auguste assistance, et est renvoyé à ses fonctions. Champagneux d'abord eiïrayé, caché, vient pourtant se présenter : on le renvoie au comité, et le comité le fait conduire prisonnier à la Force. Garât, sollicité par Grandpré, intéressé pour lui-même à la liberté de Champagneux dont il ne peut se passer, se rend au comité pour l'obtenir; il explique inutilement que, sans le travail de cet homme versé dans les affaires, il lui est impossible de rester au ministère : ses amis, comme Barère, si de tels gens sont amis, lui font d'abord espérer qu'en donnant une démission combinée on lui rendra Champagneux pour le faire rester; mais les autres s'expliquent enfin plus clairement. Il faut nommer à la place de Champagneux ; saliberté, .sa vie sont àce prix ; il faut y nommer une créature du comité.
communale, et le lendemain, à la Convention, dénonça Garât et Champagneux. Ce dernier s'était caché ; mais Garât comparut ;\ la barre et se tira d'affaire tant bien que mal, grAce \ l'intervention de Danton. Ce fut un député montagnard q<ii dit le seul mot sensé en cette affaire: « Qu'on donne une chaise de poste ^ Collot d'fierbois. »> — Champagneux finit par se livrer lui-même le surlendemain. (Voir mon édition des Lettres de Madame Roland, t. Il, p. 719.)
(I) « Ces faits peuvent paraître exagérés ; ils ne sont qu'exacts, je les tien» d'un témoin non suspect. •• {Nute de Mme Koland .)
jeune homme de 26 ans (i), qui n"a nulle expérience des affaires, aucune espèce de savoir, mais que le comité protège; Garât, qui ne refusa jamais rien à ses maîtres, nomme et se retire ensuite (2), abandonnant enfin le ministère qu'il ne lui est plus possible de remplir (3). Mais Champaoneux n'est pas libre, et la quatrième semaine de sa détention s'est déjà écoulée. Au moment où il fut menacé de l'arrestation, car Collot la lui avait annoncée comme un acte qui allait suivre sa volonté,
(i) L'Almanach national de l'an II, p. 136-138, désigne, comme chef de la première division au ministère de l'Intérieur ^c'est à-dire comme successeur de Champagneux), « le citoyen Alexandre Rousselin »). C'est donc bien probablement de celui-ci que veut parler Mme Roland. Il n'avait pas vingt-six ans, il n'en avait que vingt. C'était lui qui était venu, conduisant des députations de sections, sommer la Convention, le 15 avril, d'expulser les Vingt-deux, et, le 30 mai, de plier devant la Commune.
Ami de Danton, puis secrétaire de Barras, il fut sous la Restauration un des fondateurs du Constitutionnel , rédigea une bonne part des Mémoires de l'ex-Directeur et ne mourut qu'en 1847.
(2) Garât démissionna le 15 août.
(3) H On nomma à sa place Paré, autrefois maître-clerc de Danton, qui l'avait fait nommer secrétaire du Conseil au départ de Grouvelle, et l'ex-ministre Garât, content de pouvoir opérer un échange qui, le délivrant d'une place de responsable, lui en offre encore une de vingt mille livres d'appointements, devient secrétaire du Conseil II n'est pas hors de propos de remarquer que Des/orgues, ministre des Affaires étrangères, est aussi un ancien clerc de Danton. » {Note de Mme Roland )
Paré, ministre de l'Intérieur depuis le 20 août 1793 jusqu'au décret du i"' avril 1794 qui remplaça les ministères par des commissions, était condisciple de Danton et avait été en effet clerc chez lui alors que Danton était avocat aux conseils du roi. Aussi Danton l'avait-il introduit au « Conseil de justice » attaché à son ministère. Il succéda ensuite à Grouvelle après que celui-ci eût été nommé ministre en Danemark, et devint enfin le successeur de Garât.
Deforgues (i 759-1840), adjoint au ministère de la Guerre sous Bouchotte, fut nommé ministre des Affaires étrangères le 21 juin 1793, sur la proposition d'Hérault-Séchelles, et le resta jusqu'au décret du i" avril 1794 dont je viens de parler.
3o8 MÉMOIRES DE MADAME ROLAND
Champagneux avait chez lui presque toutes mes Notices historiques, dont il voulait avoir une copie pour en assurer l'existence par un double exemplaire ; inquiet, agité, jugeant bien que les principes qui les ont dictées, que. la liberté avec laquelle elles sont écrites sont des titres à un supplice certain, il les brûle (i). Et voilà les régisseurs de l'empire! Un CoUot, comédien de profession, à côté duquel siège un juge des départements méridionaux qui naguères le condamna à un an de prison pour une vilaine action commise lorsqu'il courait les tréteaux, et pour laquelle plusieurs juges avaient opiné aux galères! — Une grande force de poumons, le jeu d'un farceur, l'intrigue d'un fripon, les écarts d'une mauvaise tête et l'effronterie de l'ignorance, tels furent ses moyens de succès dans les clubs, particulièrement aux Jacobins qui osèrent bien parler de lui lors de la formation du ministère patriote sous le règne de Louis XVI (2).
CoUot se crut frustré en voyant appeler Roland à l'Intérieur, où lui avait porté ses vues ; Roland lui parut un ennemi d'autant plus haïssable qu'il n'en était point remarqué; dès lors sa puissance f/wAz'.v/i? fut dirigée contre lui, et cette disposition, jointe à ses autres qualités relatives, lui valut d'être porté à la Convention dans la députation de Paris.
Grandpré, devenu libre, ne vient me voir qu'avec précaution et beaucoup plus rarement, car il est perdu si l'on soupçonne que le soin de se rendre près de moi peut diriger ses démarches dans les prisons.
Champagneux détenu regrette moins encore sa liberté
(1) Voir p. I34-M5
(2) Le Patriote français du 22 m.irs 1792 disait : »« l'oint, «'noore de ministres nommés... On parlr d«v.. MM. Dietrich, Roland de la Platière, Collot d'Hcrbois pour les Affaires intérieures... »
•que le plaisir d'adoucir quelquefois ma captivité, et je souffre de la sienne qu'il doit à ses rapports avec Roland et moi; j'invite Bosc, qui déjà a donné sa démission (i), de ne pas courir les risques de la détention en me faisant des visites; et je le vois une fois la semaine, pour ainsi dire à la dérobée.
Au milieu de ces douleurs, on se repose pourtant avec moi dans la jolie chambre où la sensible Mme Bouchaud m'a soustraite à toutes les apparences de la prison ; j'y ai bien le petit désagrément d'un gendarme dont le poste est précisément vis-à-vis de ma fenêtre, de laquelle il faut que je tienne toujours les rideaux fermés, et qui vient quelquefois auprès pour écouter ce qui se dit lorsque je ne suis pas seule; j'y ai l'ennui de l'affreux aboiement de trois gros chiens dont la loge est à dix pas ; je suis aussi à côté d'une grande pièce qui s'appelle fastueusement la salle du conseil, et dans laquelle se tiennent les administrateurs de police quand ils viennent faire quelque interrogatoire. Je dois à ce voisinage la connaissance de scènes étranges dont je vais dire un mot (2). Deux hommes dont j'ai su le nom, mais que j'ai oublié ou que je ne cite pas parce que celui de tels gredins ne mérite point d'être consigné, avaient été faits prisonniers pour malversations dans l'administration de l'habillement des troupes, dans laquelle ils sont employés; ils avaient pour amis ou complices des gens de leur sorte qui venaient les visiter, et ces gens étaient précisément des
(i) Bosc a ajouté de sa main dans le manuscrit : « de la place d'administrateur des postes ». — Probablement entre le 24 juillet et le 6 août. Mais il semble avoir continué provisoirement son service jus- <|u'au 14 septembre. Voir mon édition des Lettres de Madame Roland, t. II, p. 682.
(2) Voir une de ces scènes racontée, mais dramatisée, dans les Souvenirs de Sophie Grandchamp.
administrateurs de police. Dans cette qualité, ceux-ci, chargés de maintenir l'ordre dans les prisons, de surveiller les concierges, etc., venaient à Sainte-Pélagie une ou deux fois la semaine avec d'autres amis comme eux, au nombre de dix à douze, quelquefois davantage ^ faisaient venir dans la salle du conseil les deux prisonniers chéris, et là, demandant au concierge ch;ipon, poulets, œufs, vin, liqueur, café, etc., les mangeaient à ses dépens, et s'établissaient en orgies permanentes durant quatre ou cinq heures. On n'imaginera jamais et certes je n'entreprendrai pas de rendre la joie brutale, la grossièreté des propos, l'infamie de ces festins; le mot de patriotisme, applique bêtement et répété avec emphase à l'occasion de l'échafaud où il convient d'envoyer tous les gens suspects, et cette dénomination appliquée à toute personne qui a reçu de l'éducation, ou qui possède une fortune non récemment volée ; les baisers dégoûtants de ces bouches pleines de vin s'appliquant avec bruit sur le visage des arrivants, et répétant ce concert au moment du départ ; les sales plaisanteries d'hommes sans mœurs et sans honte ; le fol orgueil d'imbéciles atroces qui ne rêvent que dénonciations, et mettent toute leur science à incarcérer les gens de bien.
Platon avait bien raison de comparer la démocratie à un encan de gouvernement, une sorte de foire, où l'on trouve mêlées toutes les espèces de gouvernement possibles. Mais comment faut-il caractériser celui où des hommes tels que ceux-ci disposent de la liberté de leurs concitoyens? Lorsque l'aimable compagnie arrivait, Rouchaud ou sa femme avaient grand soin de retirer la clef de ma porte et de me prévenir. J'avais enfin pris mon parti, je fermais mes oreilles au tapage, je trouvais même plaisant de continuer alors mes Notices, et j'en
avais écrit quelques tirades vigoureuses sous les yeux, pour ainsi dire, des misérables qui m'auraient massacrée s'ils en eussent entendu une phrase. Le 10 août arriva (i); on craignait, pour les prisons, la répétition du 2 septembre; les administrateurs vinrent à bout de faire sortir les coquins de leur connaissance, et il n'y eut plus de banquets civiques. Je donnerais, si je pouvais me résoudre à remuer ce fumier, des détails bien étonnants et bien tristes sur les abus qui régnent dans les prisons ; on verrait le crime des malheureux qu'on y renferme se ménager des complices dans presque tous les valets et les gens d'affaires qui y tiennent; les filles de joie, coupables de quelque grand délit, obtenir leur liberté sans jugement, par le soin de l'administrateur qui va coucher avec elles le jour de la sortie; les assassins assez riches pour payer du fruit de leurs vols un défenseur officieux, l'intéresser de manière à ce qu'il anéantisse les pièces de conviction et procure l'impunité; les voleurs de profession conserver leurs intrigues, communiquer entre eux et au dehors, et dérober encore du fond de la prison, en partageant avec un serviteur du lieu ou le gendarme qui paraît les garder. Tout se corrompt ou achève de se gâter dans ces lieux infects, sous une administration vicieuse qui ne veut que détenir, ne s'inquiète pas de corriger, et n'agit que par passion. Sensible et généreux Howard (2), qui parcourûtes l'Europe entière pour visiter ces sombres réduits où la sagesse d'un gouvernement équitable ne
(i) L'anniversaire du 10 août 1792 fut célébré à Paris, en 1793, avec une grande solennité, et la Constitution nouvelle y fut acceptée en pompe devant les délégués des départements.
(2) John Howard (1726-1790), philanthrope anglais, dont le livre sur l'Etat des prisons, 1774, in-4'', traduit en français, 1788, 2 vol. in-S", avait alors une grande célébrité. — Cf. Mémoires de Brissot, II, 253, 418.
doit jamais plonger l'innocence, et sait encore distinguer l'humanité du crime, combien vous aurez gémi si vous avez connu le régime des prisons de ce peuple qui passait alors pour l'un des plus doux de la terre ! Point de distinction d'aucune espèce entre la jeunesse étourdie et le crime consommé ; j'ai vu fermer dans une même chambre un étudiant en botanique, qui avait dit du mal de Marat, avec des voleurs de grand chemin. Point de respect pour les mœurs; j'ai vu tenir dans la même cellule une fille de quatorze ans, que ses parents réclamaient, avec la femme qui venait de l'enlever et qu'on avait arrêtée pour ce délit. Point de ménagement pour la décence, de soins pour la salubrité, dans l'ordre des constructions ou l'usage du local. On bâtit actuellement à Sainte-Pélagie, sur un terrain immense : un architecte à petites vues, sans âme, fait des dispositions sans raisonnement, et personne, dans les administrations supérieures, n'a l'intelligence ou la volonté de rectifier ses plans.
Je dois rendre justice au concierge actuel : il fait ce qu'il peut dans les détails, mais rien ne saurait anéantir les résultats d'une mauvaise organisation. Il faut, ou des maisons distinctes réservées les unes pour les criminels, les autres pour les détenus suspects ou soupçonnés, ou des corps de logis très séparés, et enfin nulle communication entre les deux sexes. Mais ce n'est pas ici le lieu d'un traité sur cette matière; je me borne à gémir sur la destinée d'un peuple à la liberté duquel il n'est plus permis de croire (|uan(l on a entrevu la profondeur de sa corruption.
Lorsque j'étais arrivée à Sainte-Pélagie, on m'avait donné une femme, prisonnière pour de petites choses, et dont les soins pouvaient être utiles à ma faiblesse comme je savais les rendre utiles h sa misère. Ce n'est j)as cjue
je ne susse fort bien me servir moi-même ; tout sied bien aux généreux courages, a-t-on-dit à l'égard-de Favonius rendant à Pompée malheureux les services que les valets ont coutume de rendre à leurs maîtres ; cela n'est pas moins vrai pour l'infortuné, dénué de moyens et suffisant à ses besoins, ou pour l'austère philosophie dédaignant toute superfluité. Quintius faisait cuire ses raves en recevant les ambassadeurs des Samnites ; j'aurais bien fait mon lit dans la cellule de Sainte-Pélagie ; mais il faut traverser de longs espaces et se mêler avec leurs diverses habitantes pour aller chercher de l'eau ou autre chose semblable, et je trouvai très bon d'avoir une personne que je pusse obliger en lui donnant de telles commissions. Elle continuait de les faiie dans la chambre où l'on m'avait logée, et elle y entrait un matin à l'instant où un administrateur arrivait dans la salle du conseil : il demande qui loge là; il veut visiter le local; il entre, jette un coup d'œil irrité, sort et se plaint à la femme du concierge de l'espèce de douceur qu'elle m'a procurée. « Mme Roland était incommodée (c'était vrai) ; je l'ai mise plus à portée de recevoir des soins ; d'ailleurs elle s'amuse quelquefois à nx\ forte-piano f\n\ ne pourrait tenir dans une cellule. — Elle s'en passera : faites-la remonter dès aujourd'hui dans un corridor, vous devez maintenir l'égalité. »
Bourreau ! et c'est pour cela que tu veux me confondre avec des femmes perdues? — Mme Bouchaud, plus triste qu'on ne saurait exprimer, vient bientôt me faire part de l'ordre qui lui était intimé; je la consolai en lui montrant beaucoup de calme et de résignation pour m'y conformer ; il fut convenu que je descendrais dans le courant de la journée pour changer d'air et retrouver mes objets d'étude que je laisserais au même lieu. Me voilà donc condamnée
3i4 MÉMOIRES DE MADAME ROLAND
à revoir les guichetiers, à entendre les verrous, à respirer l'air fétide d'un corridor tristement éclairé le soir par une lampe dont l'épaisse fumée noircit tous les environs et suffoque le voisinage. Voilà les actes humains, les signes de liberté de ces hommes qui font rappeler sur les pierres de la Bastille la dureté de ce gouverneur écrasant l'araignée de Lauzun, et qui donnent, au Champde-Mars, l'essor à des oiseaux porteurs de banderoles pour annoncer aux habitants des sublimes régions la félicité de la terre ! Insolents comédiens ! votre rôle s'avance; l'ennemi est là ; ce sont vos déportements qui assurent ses triomphes et préparent votre ruine.
La mienne ne peut manquer sans doute ; j'ai mérité la haine de tous les tyrans ; mais je ne regrette que celle de mon pays que votre châtiment consolera sans le sauver.
Au reste, les suites de l'oppression ont meublé le corridor que j'habite de femmes près desquelles je puis me trouver sans honte et même avec plaisir. J'y trouve celle d'xxnjuge de paix à qui sa voisine a prêté des propos dits inciviques; j'y rencontre celle du président du tribunal révolutionnaire (i) ; j'y vois Mme Petion. « Je ne croyais guère, lui dis-je en l'abordant, lorsque je fus à la mairie le lo août 92 partager vos inquiétudes, que nous ferions l'anniversaire à Sainte-Pélagie, et que la chute du trône préparât notre disgrâce. »
(1) Mme Montané. Montané, de Toulouse, avait été, par la protection du député Delmas, nontiné président du tribunal révolutionnaire du 10 mars 1793. Mais accusé d'avoir deux fois (dans le procès de Charlotte Corday et dans celui des treize détenus d'Orléans) essayé de sauver les accusés, il fut révoqué (30 juillet), remplacé par Herman, et incarcéré A la Force, pour être traduit au tribunal révolutionnaire. Fouquier-Tinviile l'y oublia volontair«'ment. S.i femme, Toulousaine comme lui (jai déjà parlé d'elle 'i propos de Bonnecarrère, son cousin), fut envoyée & Sainte-Pélagie.