‹ MémoiresChapitre 4 sur 22 · ACCUSATEUR PUBLIC · texte numérisé non relu

ACCUSATEUR PUBLIC

Mandat d'arrêt.

Contre la nommée Phelipon, femme du nommé Roland, cidevant ministre de l'Intérieur.

Prévenue de conspiration contre l'unité et l'indivisibilité de la République et d'avoir cherché à introduire la guerre civile.

Conciergerie

Apporté le 1 1« jour de brumaire de l'an second de la République, [i" novembre 1793.]

(i) W.\LLON, Trib. rtvol., II, 28.

(2) Archives nationales, W 294, dossier 227.

Il V eut deux interrogatoires, les i""" et 3 novembre, tous deux dirigés par le juge Alexandre-Edme David (i), en présence de I.escot-Fleuriot, substitut de l'accusateur public.

Au sortir de ces interrogatoires, Mme Roland en rédigea elle-même une sorte de procès-verbal, qu'on trouvera dans les Mémoires (Note sur mon procès et l'interrogatoire qui Va commencé). Quant au texte officiel, il a été publié d'abord par Champagneux (III, 396-405), d'après la minute des Archives; puis, sur le texte de Champagneux, par M. Faugère (I, 406-415). Mais le texte publié n'est pas partout conforme à celui des Archives. Champagneux y avait fait quelques modifications, dont une est à relever.

Le juge David avait fait une question perfide et outrageante :

... Interrogée si, parmi les dénommés à un de nos précédents interrogats (2), il n'en est pas avec lesquels elle a eu des relations plus intimes et plus particulières qu'avec d'autres,

A répondu que Roland et elle étaient liés, depuis l'Assemblée constituante, avec Brissot, Petion et Buzot.

Demandé itérativemcnt à la répondante si, particulièrement et distinctement de Roland, son mari, elle n'a pas eu de relations particulières avec aucun des ci-devant dénommés,

.\ répondu qu'elle les a connus avec Roland, et par Roland, et, les connaissant, elle a eu pour eux le degré d'estime et d'attachement que chacun d'eux lui a paru mériter.

(i) Ce juge, appelé aussi David-Delisle, était député suppléant de l'Aube à la Convention, où il prit séance le 12 décembre suivant. Il avait été un de ceux qui condamnèrent les Girondins le 30 octobre.

(2) Les deux éditeurs ont imprimé interrogatoires ; ce qui est contraire au texte et constitue d'ailleurs un non-sens, puisque cet interrogatoire est le premier. Interrogat, dans le style juridique du temjjs, signifie question.

NOTICE SUR MADAME ROLAND

Champagneux, pour faire disparaître l'insulte révélatrice, a imprimé particulièrement et distinctement AVEC son mari, ce qui n'est pas le texte et n'a aucun sens.

C'est à des questions de ce genre que faisait allusion un des compagnons de captivité de Mme Roland, Riouffe, lorsqu'il écrivait (i), en 1795, qu'on lui avait fait « des questions outrageantes pour son honneur ».

Je crois inutile de faire remarquer la fierté habile des réponses. L'accusée ne songe pas à désavouer Buzot; mais elle lui a adjoint Brissot et Petion, en leur accordant à tous M le degré d'estime et d'attachement que chacun d'eux lui a paru mériter ».

Une circonstance du second interrogatoire doit être aussi relevée :

Interrogée de nous nommer les personnes qu'elle nous a dit, par sa réponse au précédent interrogat [sur la correspondance de Lauze-Deperret avec les réfugiés du Calvados], être les amis d'elle et de Deperret,

A dit que c'était particulièrement Barbaroux.

Pour mesurer tout ce que la question avait de captieux et tout ce que la réponse a d'évasif , il faut rappeler qu'on va représenter à Mme Roland, parmi les pièces à charge, une lettre à elle adressée par Deperret, vers la fin de juin 1793, où il y avait : « J'ai gardé plusieurs jours trois lettres que Bar... et Bu... m'avaient adressées

(i) Mémoires d'tin détenu, p. 56 de la 2' édition. Il se peut cependant que ces mots <« distinctement de son mari » visent simplement ce fait que les relations incriminées avec les réfugiés du Calvados étaient postérieures à la disparition de Roland. Mais le soin même avec lequel, dans son propre compte rendu, elle glisse sur ce genre de questions, confirme ce que, après Riouffe, je crois y voir.

pour vous. » Il fallait done qu'à la question du juge elle répondît : « Barbaroux », — ou « Buzot » . Elle n'hésite pas : Barbaroux est celui des deux qui est le plus désigné par les documents saisis ; ses lettres du 13 juin et du 15 juin à Deperret sont là; quoi qu'elle réponde, il n'en sera pas compromis davantage. C'est donc lui qu'elle nommera, au risque de donner corps à la calomnie, afin de pouvoir laisser dans l'ombre l'homme véritablement aimé.

Elle semble avoir réussi à détourner les soupçons sur Barbaroux. C'est lui surtout qui est visé dans le jugement du 8 novembre (i) qui envoya Mme Roland à l'échafaud.

Le 7 novembre, Dobsent (devenu juge au tribunal révolutionnaire), en présence de Lescot-Fleuriot, recueillit les dépositions des témoins, l'institutrice Mignot, le domestique Lecocq et la cuisinière Fleury. On les trouvera aux Appendices.

Le même jour, Fouquier-Tinville rédigea son réquisitoire, qu'on lira plus loin (il est incorporé dans le texte du jugement). Négligeant les ineptes dénonciations de la section du Panthéon et de la demoiselle Mignot, l'accusateur public ne s'appuya que sur ce qui ne pouvait être contesté, la correspondance de la détenue avec les réfugiés du Calvados, résultant des pièces du dossier.

Le jugement fut rendu le lendemain, vendredi, 18 brumaire (8 novembre). Les juges étaient Dumas, vice-président; Deliège, Denizot et Subleyras. Lescot-Fleuriot,

(l) Arch. nat., dossier déjà cité.

Dans toutes les pièces du dossier des Archives — dénonciation du l" juin devant le comité révolutionnaire de la section du Panthéon — déposition faite le 7 novembre par Mlle Mignot — déposition du domestique Louis Lecocq — le nom de Buzot napparaît jamais que comme perdu au milieu des autres.

NOTICE SUR MADAME ROLAND xxxvii

substitut de Fouquier-Tin ville, le remplaçait au ministère public. Les jurés, au nombre de treize, étaient Renaudin, Desboisseaux, Maupin, Didier, Meyère, Billon, Laporte^ Klispis^ Pigeot^ Fauvel, Prieur^ Nicolas et Bêcu. •

Après l'audition des témoins (Mlle Mignot, que l'on connaît ; Guérault, membre du bureau de consultation des arts et métiers; Plaisant, homme de loi, habitant la même maison que Mlle Mignot, et Louis Lecocq, le fidèle domestique des Roland), Lescot-Fleuriot prit la parole pour soutenir l'accusation ; puis, on entendit le défenseur de l'accusée. Ce n'étaitpas Chauveau-Lagarde, bien que, dans son interrogatoire du 3 novembre, elle l'eût désigné pour cet office (i). C'était un homme de loi appelé Guillot, ou Guyot, « nommé d'office par le tribunal conseil et défenseur officieux ». Il avait déjà été le défenseur officieux de Charlotte Corday ; il fut aussi, l'année suivante, celui de la pauvre servante Fleury, lorsqu'elle comparut devant le tribunal révolutionnaire.

Quand le défenseur eut parlé, ce fut le tour de Mme Roland. Le Bulletin du tribunal révolutionnaire^ feuille violemment montagnarde (2), rapporte qu'après avoir hautement avoué ses amis elle commença « la lecture d'un aperçu sommaire de sa conduite politique depuis le commencement de la Révolution » ; mais que

(i) Chauveau-Lagarde a fait depuis, vers 1820, à Barrière, un des éditeurs des Mémoires, un récit dramatique de l'entrevue qu'il avait eue avec Mme Roland dans sa prison, la veille du jugement. Elle lui aurait dit : «« Ne venez point au tribunal, je vous désavouerais... »> Je ne puis m'empêcher de remarquer que Barrière, qui a recueilli ce récit (t. I de son édition des Mémoires, p. XLiii-XLiv, Notice sur Madame Roland) place cette entrevue au 9 novembre, alors que le jugement et l'e.xécution ont eu lieu le 8.

(2) Citée par M. Wallon, Tribunal révolutionnaire, II, 38.

« cet écrit respirant le fédéralisme d'un bout à l'autre » , le président en interrompit la lecture « en observant à l'accusée qu'elle ne pouvait abuser de la parole pour faire l'éloge du crime, c'est-à-dire de Brissot et consorts... ». Sur quoi, l'accusée se serait « emportée en invectives » — c'est-à-dire aurait protesté avec force — et, se tournant vers l'auditoire, aurait dit : « Je vous demande acte de la violence qu'on me fait. » A quoi l'assistance aurait répondu par les cris : « Vive la République ! A bas les traîtres ! »

Alors Dumas résuma l'affaire et posa les questions suivantes (je transcris la pièce des Archives) :

aUESTION

Il a existé une conspiration horrible contre l'unité, l'indivisibilité de la République, la liberté et (Ecriture 1 la sûreté du peuple français.

de Dumas)

(Écriture

de

Wolff)

Marie-Jeanne Phlippon, femme de Jean-Marie Roland, est-elle auteur ou complice de cette conspiration ?

Dumas.

La déclaration du juré est affirmative sur les questions ci-dessus. Ce i8 brumaire, l'an J» de la Répuhliiiuc française.

Dumas.

Wolff O'-Greffier.

Sur cette réponse affirmative du jury, Lescot-Fleuriot requit la peine de mort, que le tribunal prononça, par application de la loi du i6 décembre 1792. Cette loi, — votée en un temps où Roland était ministre ! — par l'unanimité de la Convention, vi.sait « quiconque tente-

NOTICE SUR MADAME ROLAND

rait ou proposerait de rompre l'unité de la République, celle de son orouvernement ou d'en détacher des parties pour les unir à un territoire étrant^er » . Voici le texte du jugement :

L'an 2' de la République.

Jufffinent du 18 brumaire en la chambre \y^ p.,,- \^^ tribunal criminel révolutionnaire

du Conseil , , ,. , , • 1

contre établi par la loi du lo mars I793, sans recours

{•= Rolland au tribunal de cassation, et encore en vertu des

pouvoirs délégués au tribunal par la loi du 5 avril de la même année, séant au Palais de justice, à Paris,

L'acte d'accusation dressé par l'accusateur public contre Marie-Jeanne Phlipon, femme de Jean-Marie Roland, âgée de trente-neuf ans, née de Paris, y demeurant, rue de La Harpe dont la teneur suit :

« .1 ntuine-Qu'intin Fonquier- Tinville, accusateur public du tribunal criminel extraordinaire et révolutionnaire, établi à Paris, par décret de la Convention nationale du lo mars 1793, l'an 2" de la République, sans aucun recours au tribunal de cassation, en vertu du pouvoir à lui donné par l'article 2 d'un autre décret de la Convention, du 5 avril suivant, portant que l'accusateur public dudit tribunal est autorisé à faire arrêter, poursuivre et juger sur la dénonciation des autorités constituées ou des citoyens ;

« lCx]H)se que le glaive de la loi vient de frapper plusieurs des principaux chefs de la conspiration qui a existé contre l'unité et l'indivisibilité de la République, contre la liberté et la sûreté du peuple frani^ais ; mais un grand nombre d'auteurs et complices de cette conspiration existent encore et ont su jusqu'à présent, par une lâche fuite, se soustraire à la juste punition que méritent leurs forfaits : de ce nombre est Roland, ex-ministre A^ l'Intérieur, principal agent des conspirateurs. La fuite des uns n'a point rompu la correspondance entre tous ceux qui étaient

restés à Paris, tant libres qu'en état d'arrestation ; correspondaient avec ceux qui s'étaient réfugiés tant à Caen que dans d'autres villes de la République; Roland en fuite avait laissé sa femme à Paris, laquelle, quoique mise en état d'arrestation dans une maison d'arrêt, correspondait avec les conspirateurs retirés à Caen, par l'intermédiaire d'un de ceux restés à Paris. Cette femme intrigante, connue pour avoir reçu et réuni chez elle en conciliabules les principaux chefs de la conspiration, conciliabules dont elle était l'âme, quoique en prison recevait des lettres de Barbaroux et autres réfugiés à Caen, et y répondait, et toujours dans le sens de favoriser la conspiration ; que la preuve de cette correspondance résulte : i" d'une lettre datée d'Évreux, le 13 juin dernier, écrite par Barbaroux à Lauze-Deperret, dans laquelle on lit : « N'oublie pas l'estimable citoyenne « Roland, et tâche de lui donner quelques consolations dans la « prison, en lui transmettant les bonnes nouvelles, etc. ; » 2" d'une autre lettre datée de Caen, le 15 dudit mois de juin, du même au même, dans laquelle on lit : « Tu auras sans doute encore «« rempli ma commission à l'égard de Mme Roland, en tâchant •« de lui faire passer quelques consolations, etc. Ah ! fais tes « efforts pour la voir et pour lui dire que les vingt-deux proscrits, M que tous les hommes de bien partagent ses maux, etc. Je te «« remets ci-joint une lettre que nous écrivons à cette estimable « citoyenne; je n'ai pas besoin de te dire que toi seul peux rem- « plir cette importante commission ; il fautà tout prix qu'elle tente «< de sortir de sa prison et de se mettre en sûreté, etc. » ; 3* d'une lettre écrite par I.auze-Depcrret à la dite femme Roland, dans laquelle on lit : « J'ai gardé plusieurs jours trois lettres que «« Barb... et Bu... m'avaient adressées pour vous, sans (]u'il " m'ait été possible de vous les faire parvenir ; et ce (ju'il y a de << plus fâcheux, c'est qu'au moment où je pourrais le faire en i< profitant de la voie que vous me fournissez, la chose est deve- " nue impossible, attendu qu'elles se trouvent entre les mains de « Pet... à qui j'avais cru devoir les remettre, le croyant mieux â «1 même que tout autre de vous les faire passer, et qui est parti « sans avoir pu y réussir; j'en avertirai, dès aujourd'hui, ces

NOTICE SUR MADAME ROLAND

« citoyens à qui j'ai écrit par une voie sûre, et les préviendrai du « moyen que j'ai maintenant de pouvoir mieux remplir leurs com- « missions, etc. »> ; 4» d'un billet daté du 24 juin, écrit par cette femme Roland à Duperret, par lequel elle lui annonce qu'on l'a fait sortir de l'Abbaye, qu'elle croyait revenir chez elle, mais qu'avant d'y entrer on l'a arrêtée pour la conduire à Sainte- Pélagie , et l'engage de ne pas l'oublier; 5° et enfin, de trois autres lettres par elle pareillement écrites à I.auze-Duperret ; la première, en date du 6 juin, la seconde sans date, et la troisième en date du 24 juin ; dans la seconde, on lit : «« Les nouvelles de mes amis « sont le seul bien qui me touche; vous avez contribué à me le « faire goûter ; dites-leur que la connaissance de leur courage « et de tout ce qu'ils sont capables de faire pour la liberté me M tient lieu et me console de tout; dites-leur que mon estime. « mon attachement et mes vœux les suivront partout ; l'affiche «« de B. m'a fait un grand plaisir, etc. »

M D'après le contenu des dites lettres, on ne peut douter que la dite femme Roland ne fût un des principaux agents et complices de la conspiration.

« Ce considéré, l'accusateur public a dressé la présente accusation contre Marie-Jeanne Phlipon, femme Roland, ci-devant ministre de l'Intérieur, pour avoir méchamment et à dessein participé à la conspiration qui a existé contre l'unité et l'indivisibilité de la République, contre la liberté et la sûreté du peuple français, en réunissant chez elle en conciliabule les principaux chefs de cette conspiration, et entretenant avec eux des correspondances tendantes à faciliter leurs projets liberticides.

M Pourquoi l'accusateur public requiert qu'il lui soit donné acte, par le tribunal assemblé, de l'accusation par lui portée contre Marie-Jeanne Phlipon, femme Roland; en conséquence, qu'il soit ordonné qu'à sa diligence, et par un huissier du tribunal porteur de l'ordonnance à intervenir, la dite Marie- Jeanne Phlipon, femme Roland, sera prise au corps, arrêtée et écrouée sur les registres de la maison d'arrêt de la Conciergerie du palais à Paris, où elle est actuellement détenue, pour y rester comme en maison de justice ; comme aussi que ladite

XLii MÉMOIRES DE MADAME ROLAND

ordonnance sera notifiée tant à l'accusée qu'à la municipalité de Paris.

u Fait au cabinet de l'accusateur public, le dix-sept brumaire de l'an second de la République française, une et indivisible. Signé : A.-Q. FouauiER. »

L'ordonnance de prise de corps décernée contre elle par le tribunal, et le procès-verbal de la remise de sa personne en la maison de justice de la Conciergerie, la déclaration du jury du jugement, portant :

M Qu'il a existé une conspiration horrible contre l'unité, l'indivisibilité de la République, la liberté et la sûreté du peuple franc^ais ; que Marie-Jeanne Phlipon, femme de Jean-Marie Roland, est convaincue d'être l'un des auteurs ou complices de cette conspiration ; »

Le tribunal, après avoir entendu l'accusateur public dans ses conclusions sur l'application de la loi, condamne ladite Marie- Jeanne Phlipon, femme de Jean-Marie Roland, ex-ministre, à la peine de mort, conformément à la loi du i6 décembre 1792, dont il a été fait lecture, laquelle est ainsi conçue :

i« La Convention nationale décrète que quiconque proposera ou tentera de rompre l'unité de la République française ou en détacher les parties intégrantes pour les unir à un territoire étranger, sera puni de mort ; >»

Déclare les biens de ladite femme Roland acquis à la République, conformément à l'article 2 du titre II de la loi du 10 mars dernier, de laquelle il a été fait lecture et qui est ainsi conçue :

" Les biens de ceux qui sont condamnés à la peine de mort sont acquis à la République; il sera pourvu à la subsistance des veuves et des enfants, s'ils n'ont pas de biens d'ailleurs. »

Ordonne qu'à la diligence de l'accusateur public le présent jugement sera, dans les vingt-quatre heures, mis à exécution sur la place publique de la Révolution de cette ville, imprimé et affiché dans toute l'étendue de la République, partout oCi besoin sera.

P'ait et prononcé à l'audieme pubiicjue, le 18 du mois bnimairi-, l'.-m II" tir I;i République française, où étaient pré-

NOTICE SUR MADAME ROLAND

sents les citoyens René-François Dumas, vice-président, faisant fonctions de président; Gabriel Deliège, François-Joseph Denizot, et Pierre-Noël Subleyras, juges, qui ont signé la présente minute avec le greffier.

Un contemporain, Des Essarts (i), rapporte qu'après le prononcé de l'arrêt Mme Roland dit aux juges : « Vous me jugez digne de partager le sort des grands hommes que vous avez assassinés. Je tâcherai de porter à l'échafaud le courage qu'ils y ont montré ! » Elle a dû parler ainsi.

Le jugement à peine rendu, Fouquier-Tinville envoya, pour le jour même, l'ordre d'exécution. Voici son ordre à Hanriot, publié par M. Wallon (Trib. révoL, II, 39), d'après l'original, conservé aux Archives nationales.

L'accusateur public... requiert... la force publique nécessaire à l'exécution du jugement rendu ce jourd'htii contre la femme Rolland et Lamarche^^X qui les condamne à la peine de mort, laquelle exécution aura lieu ce jourd'hiii a trois heures et demie précises de relevée sur la place publique de Va Révolution de cette ville. Le citoyen commandant général est requis d'envoyer la force publique cour du Palais, ledit jour à l'instant, lui obsen'ant que c'est la femme de l'ex-ministre et que l'intérêt public exige que l'exécuiion ait lieu aujourd'hui.

Fait à Paris, le 18 brumaire l'an 2.

A. Q, FocttiiER.

Très pressé.

L'exécution eut lieu dans l'après-midi. La scène a été souvent racontée d'après Riouffe (2) et d'après Des

(i) Procès fameux Jugés avant et pendant la Révolution, 1796,

t. XI, p. 144-145-

[2) Mémoires d'un détenu, 1795, p. 56-57 de la 2' édition.

XLiv MÉMOIRES DE MADAME ROLAND

Essarts. Mais nous avons aujourd'hui un récit plus sûr encore, celui de Sophie Grandchamp, qui assista Mme Roland dans ces suprêmes épreuves, et qui eut le courage d'aller, sur sa demande, voir passer la charrette à l'angle du Pont-Neuf, pour pouvoir attester sa fermeté devant la mort. Sophie Grandchamp, qui habitait avec Grandpré, l'inspecteur des prisons, a pu, mieux que personne, recueillir auprès des geôliers les derniers propos de la condamnée. Ils ont un tout autre caractère de réalité :

Elle devait le partager [le supplice] avec un fabricateur de faux assignats nommé Lamarche. Elle voulut dîner avec lui, l'e.xcita à manger et parvint à le faire sourire plusieurs fois. Après qu'on lui eut coupé les cheveux, elle le regarda attentivement et lui dit : « Cela te sied à merveille, tu as en vérité « vme tête antique. » Lorsque le bourreau eut achevé la même cérémonie, elle se retirait ; il l'arrêta pour lui attacher les mains : « Pardon, dit-elle, je n'en ai point l'habitude. » Lamarche passa devant elle pour monter dans la charrette : malgré l'émotion visible qu'elle éprouvait alors, elle lui dit : « Tu n'es pas galant, Lamarche; un Français ne doit jamais oublier ce qu'il doit aux femmes. »

Sophie Grandchamp se trouva au funèbre rendez-vous que Mme Roland lui avait assigné :

Je sortis une heure avant son départ de la Conciergerie pour me trouver au lieu indiqué. La foule se portant vers cet endroit, je la fendis précipitammeiU et nie hAtai de saisir le parapet le plus près des marches que je pus... Un cri général : « F, a voilA! la voilà! » frappe mon oreille... j'aperçois de loin la fatale voiture... Dè.s que je pus distinguer la figure de mon amie, je ne la quittai plus. Elle était fraîche, calme, riante; on voyait qu'elle cherchait par ses discours h donner quelque

NOTICE SUR MADAME ROLAND

énergie au malheureux dont la pâleur, l'abattement formaient un contraste frappant avec le maintien assuré et l'éclat des couleurs de sa compagne. En approchant du pont, ses regards me cherchèrent; j'y lus la satisfaction qu'elle éprouvait de me voir à ce dernier et ineffaçable rendez-vous; arrivée en face de moi, un mouvement d'yeux accompagné d'un sourire m'indiqua qu'elle était contente d'avoir obtenu ce qu'elle désirait.

Il faut toutefois remarquer que ce récit s'arrête au moment où la charrette passait devant le Pont-Neuf — (sous les fenêtres de la maison où Mme Roland avait vécu tant d'années de sa jeunesse). Rien n'empêche donc d'accepter comme vraies les paroles prononcées devant la statue de la Liberté, sur la place de la Révolution :

« O Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! ( I ) »

Par contre, le récit romanesque recueilli on ne sait où par M. Dauban, qui nous montre Bosc déguisé en paysan et suivant la charrette, ne tient plus debout devant la suite du récit de Sophie Grandchamp. Elle nous apprend en effet que, lorsqu'après la funèbre rencontre du Pont-Neuf elle rentra dans son logis, Mentelle y arriva pour pleurer avec elle et qu'un instant après « Bosc, obligé de se cacher et ne venant à Paris que le vendredi soir pour savoir ce qui s'était passé dans l'intervalle, entra tout à coup. Sa vue nous fit pousser des sanglots qui ne lui en apprirent que trop la cause ».

Il convient de rejeter de même une autre circonstance, par trop singulière, rapportée par Champagneux (t. I, Disc, prélim., p. LXVIll) : « J'ai su depuis qu'elle eut un regret en mourant : ce fut de ne pouvoir transmettre les sentiments nouveaux et extraordinaires qu'elle avait

(l) Riouffe et Des Essarts.

XLVi MÉMOIRES DE MADAME ROLAND

éprouvés dans sa route, depuis la Conciergerie jusqu'à la place de la Révolution. Elle demanda pour cela du papier et une plume ; ce qui lui fut refusé. » L'invraisemblance éclate tellement qu'elle ne supporte pas l'examen. Il faut se rappeler d'ailleurs que Champagneux était alors incarcéré et ne sortit de prison que le 1 1 août de l'année suivante.

M. Dauban (i) a publié l'acte de décès, qui ne fut dressé que dix jours après. En voici la teneur :

Paris. — Municipalité de Paris. — An ij (1793. — D.).

Du décadi, 30 brumaire, l'an ij^ de la République.

Acte de décès de Marie-Jeanne Phelipon, du 18 de ce mois, âgée de jp ans, domiciliée à Paris, rue de la Harpe, mariée à... Rolland, ex-ministre.

Vu l'extrait du jugement du tribunal criminel révolutionnaire et du procès-verbal d'exécution, en date du 18 de ce mois.

Signé : Wolff, commis greffier.

Claude-Antoine Deltroit, officier public.

Signé : Deltroit.

C'est dans le .souterrain de la maison Bouquey, à Saint- P2milion, où il vivait caché depuis un mois avec Louvet, Guadet, Pétion, Rarbaroux, Salles et Valady, que Buzot apprit, le 15 novembre, au moment on ces malheureux allaient se disperser de nouveau, la mort de son amie. Son désespoir fut extrême. Il en fut comme anéanti durant quelques jours (2). « Elle n'est plus —

(1) Madame Roland el son tt'mpK, p. ccxi.iil.

(2) J. GuAUKT, p. 20 de la Vie de Busot, en tête de l'édition de 1823 des Mémoires de Bueot ; — Le même, Saint-Emilion, son histoire et srs inonuiui-nts, édition de 1863, p. 171-174.

NOTICE SUR MADAME ROLAND

écrivait-il à son ami Letellier, à Évreux (i) — elle n'est plus, mon ami ! Les scélérats l'ont assassinée ! Jugez s'il me reste quelque chose à regretter sur la terre ! Quand vous apprendrez ma mort, vous brûlerez ses lettres. Je ne sais pourquoi je désire que vous gardiez pour vous seul un portrait. Vous nous étiez également cher à tous les deux... » Quelques mois plus tard, en terminant ses Mémoires (écrits en partie chez Mme Bouquey, en partie dans le réduit du perruquier Troquart, où il trouva un asile à partir du 20 janvier 1794), Buzot ajoutait encore : « Un bon ami que j'ai à Evreux [Letellier] a dans ses mains un manuscrit précieux (2), que je le prie de remettre dans cleux ou trois ans à la jeune fille de la personne qui en était l'auteur, si moi je ne suis plus. Les lettres qu'il possède encore, il faudra les jeter aux flammes, dans ce cas seulement; et je lui fais présent du portrait, comme gage éternel de mon amitié pour lui. » Mme Roland, dans ses Dernières Pensées, adressant

(1) Bibl. nat., nouv. A fr., ms, 1730. Ce manuscrit renferme, outre cette lettre à Letellier, les cinq lettres de Mme Roland à Buzot, de juin et juillet 1793, les Mémoires de Buzot, ceux de Petion, une partie de ceux de Louvet. C'est évidemment le dépôt constitué par les proscrits, à diverses reprises, entre les mains de leur généreuse hôtesse et saisi en juin 1794. M. Vatel a raconté (t. III) comment, après bien des aventures, il est parvenu jusqu'il nous.

La lettre à Letellier, écrite sous le coup de la lugubre nouvelle, devait lui être transmise quand on trouverait une occasion sûre, qui ne s'offrit pas.

Le portrait était probablement la miniature qui se trouve actuellement aux Archives nationales. Elle devait être transmise avec la lettre, et fut saisie comme elle en juin 1794, et transmise au Comité de salut public.

(2) Le Voyage en Suisse de Mme Roland.

Letellier, auquel toutes ces recommandations ne purent être transmises, aurait été d'ailleurs hors d'état de les exécuter. Il avait été incarcéré dès le 30 .septembre. Il se tua dans sa prison le 3 janvier 1794.

XLViii MÉMOIRES DE MADAME ROLAND

à Buzot un suprême adieu, lui disait : « Reste encore ici-bas, s'il est un asile ouvert à l'honnêteté ; demeure, pour accuser l'injustice qui t'a proscrit. Mais si l'infortune opiniâtre attache à tes pas quelque ennemi, ne souffre point qu'une main mercenaire se lève sur toi ; meurs libre comme tu sus vivre, et que ce généreux courage qui fait ma justification l'achève par son dernier acte. »

Buzot se donna la mort aux environs de Saint-Emilion, en pleine campagne, entre le 19 et le 26 juin 1794.

Page 1