‹ MémoiresChapitre 3 sur 22 · MUNICIPALITÉ DE PARIS · texte numérisé non relu

MUNICIPALITÉ DE PARIS

Comité révolutionnaire central.

La Commission, d'après un arrêté pris par elle, donne pouvoir au citoyen Marchand d'arrêter et de prendre toutes les mesures nécessaires pour mettre en état d'arrestation la citoyenne épouse de Roland ex-ministre et de la constituer prisonnière h l'Abbaye, pour demain être interrogée sur faits et articles ; qu'en conséquence, il est autorisé A requérir du Commandant-Ciénéral de la garde nationale toute la force dont il aurait besoin, afin de mettre le présent arrêté à exécution. Fait ce jour d'huy trente et un mai mil sept cent quatre-vingt-treize, l'an II de la République française une et indivisible.

Signé : Mar«1'ET (2), président par intérim.

Clémence, secrétaire de la commission.

Quant à l'ordre d'arrestation émanant du conseil général de la Commune, nous n'en avons pas le texte.

(i) L'autographe a figuré, sous le n" 868, dans la vente du lo décembre 1855 (Jacques Charavay, expert).

(2) M. Faugère a imprimé Marguet. Mais c'est Marquet qu'il faut lire. (V. Procès-verbaux de la Commune de Paris, publiés par M Maurice Tourneux, 1894, p. 192.) On trouvera, à la fin de cette introduction, des notes sur Marchand, Marquet et Clémence.

Mais il est mentionné aux Procès-verbaux de la Cowwiune (Tournevi^, p. 150 et 154; cf. Bûchez et Roux, t. XXVII, p. 321-322, et tous les journaux du temps). Il était contresigné par Dorat-Cubières, secrétaire de la Commune.

On verra, dans les Mémoires, comment Roland, que les porteurs du mandat émanant du comité central étaient venus arrêter entre cinq et six heures du soir, parvint à s'évader en traversant l'appartement du propriétaire, qui devait donner sur la rue des Maçons-Sorbonne; ce qu'il faut ajouter ici, c'est que son ami Bosc parvint à le faire sortir de Paris, le cacha d'abord à Meudon, puis au cœur de la forêt de Montmorency, dans cette rustique maison de Sainte-Radegonde qu'il avait achetée quinze mois auparavant pour le compte de Bancal des Issarts et dans laquelle il devait encore, au plus fort de la Terreur, abriter d'autres proscrits (i). De là, Roland gagna Amiens et enfin Rouen, où il dut arriver vers le 20 juin, et où ses vieilles amies, les demoiselles Malortie, lui donnèrent asile, dans leur maison de la rue aux Ours (n" 15 actuel). Il y demeura près de cinq mois et n'en sortit que pour aller se tuer en pleine campagne, à quatre lieues de Rouen, aux environs de Bourg- Beaudoin, dans l'avenue du château de Coquetot (10 novembre 1793). 11 fut inhumé à l'endroit même, et ses ossements doivent y être encore.

L'arrestation de Mme Roland eut lieu quelques heures plus tard, dans la nuit du 31 mai au 1" juin. A sept heures du matin, entourée d'une haie d'hommes armés, elle sortit de sa maison, traversa la rue de La Harpe et monta dans un fiacre qui l'attendait en face, devant

(i) Fragment ini'iiii dt's Minioircs de Bosc. Voir au.\ Appendices.

NOTICE SUR MADAME ROLAND

l'église Saint-Côme, et qui, suivant la rue des Cordeliers (en passant devant le logis de Marat), puis celle des Roucheries-Saint-Germain (devant la maison du boucher conventionnel Legendre, son fournisseur), la déposa à l'Abbaye.

M. Mortimer-Ternaux(VIII, 357) a publié le texte de l'écrou. Le voici :

Ordre de Marquât, président par intérim , et Clémence, secrétaire delà Commission .

31 mai.

Municipalité de Paris et comité révolutionnaire central, d'après un arrêté pris par la Commission.

i" juin, La citoyenne Roland, épouse du ministre, entrée en prison le i*' juin.

Le même jour, le Comité révolutionnaire de la section du Panthéon français recevait et consignait, sur son registre de dénonciations, d'étranges propos rapportés par « un citoyen » sur les Roland. Ce rapport, que je donne aux Appendices, était évidemment inspiré par l'institutrice Madeleine Mignot, qui ne fera, dans sa déposition du 7 novembre suivant, qu'en reproduire les imputations les plus folles. On se serait partagé, à la table de Roland, les provinces de la France, en cédant la Bretagne aux Anolais, l'Artois et la Lorraine à l'Empereur, etc.

Mme Roland resta à l'Abbaye du i" au 24 juin. Elle s'y trouva sous la protection très efficace de Grandpré, inspecteur des prisons, qui devait sa place à Roland. Elle put donc, avec la complaisance du concierge Lavacquerie, recevoir quelques visites. D'abord, sa fidèle bonne, Marguerite Fleury; puis son ami, Champagneux. premier commis du ministère de l'Intérieur sous Roland,

qui l'était encore sous Garât, et qui concerta avec Grandpré et elle les lettres qu'elle adressa à la Convention et aux ministres pour réclamer contre son arrestation arbitraire; enfin une vaillante amie, Sophie Grandchamp, qui s'était éloignée aux jours de prospérité, mais qui revint à son premier appel (i).

Elle ne se résigne pas d'ailleurs. Elle écrit à la Convention le I" juin, — au ministre de l'Intérieur le 2, — à sa section (la section Beaurepaire) le 4, — au député Lauze-Deperret le 6, — au ministre de la Justice et au ministre de l'Intérieur le 8, — au député-journaliste Dulaure le 9, représentant à tous que sa détention n'est qu'une série d'illégalités. Est-ce sur un mandat de la Commune, autorisée par le décret Gensonné du 1 1 août 1792 à faire des arrestations? Mais cette Commune du 31 mai, « cassée, puis recréée par un pouvoir arbitraire », ne saurait être reconnue pour un pouvoir régulier. Est-ce par un ordre du Comité révolutionnaire ? Mais ce comité usurpateur est encore moins autorisé à incarcérer les gens ! D'ailleurs, l'arrestation a eu lieu la nuit, malgré la loi du 20 septembre 1792 qui, sur la proposition du même Gensonné, avait déclaré inviolable pendant la nuit le domicile des citoyens. En outre, les deux mandats de la Commune et du Comité ne portent aucun motif : autre cas de nullité. Enfin, plusieurs jours se sont déjà écoulés sans qu'elle ait été interrogée, alors que la loi prescrit l'interrogatoire dans les vingt-quatre heures. Ces réclamations, que Garât, pour son compte, sous l'influence

<i) On trouvera aux Appendices les Souvenirs de Sophie Grandchamp sur Mme Roland, récit du plus haut intérêt. II me sera permis de rappeler que j'ai établi, dans la Révolution française (juillet et août 1899), l'identité de Sophie Grandchamp avec l'amie que Mme Roland, dans se» lettres, ne désigne que sous les sigles G. — Gch. — Gdchp., etc.

NOTICE SUR MADAME ROLAND

de Champaoneux, transmettait timidement au comité de sûreté générale, finirent par inquiéter la Commune. Le Comité révolutionnaire avait bien résigné ses pouvoirs le 6 juin (son œuvre était faite) ; mais la Commune, « cassée, puis recréée » le 31 mai, subsistait et était acceptée en fait. Elle voulut du moins remplir une des formalités de la loi et, le 12 juin, Louvet et Baudrais, administrateurs de police, vinrent enfin interroger la prisonnière (i). On présume aisément qu'elle leur tint tête. Après quoi, rédigeant elle-même cet interrogatoire par questions et réponses, elle l'adressa à Dulaure, qui eut le courage de le publier dans son Thermomètre du jour des 21 et 22 juin. Le 24, elle en envoyait une copie à Lauze-Deperret.

Elle venait d'éprouver une grande joie. Elle savait bien, dès le premier jour, que sa fille avait été, aussitôt après son arrestation, conduite par Bosc chez ses amis, les bons Creuzé-Latouche, qui lui avaient fait place parmi leurs enfants; elle venait aussi d'apprendre que son mari avait enfin trouvé un asile à Rouen, chez les demoiselles Malortie; mais Buzot ? Buzot fugitif, réfugié à Evreux, puis à Caen, qu'il soulevait contre la Convention, la laissait-il donc sans nouvelles? Et voilà qu'une brave femme, une amie de Brissot et de Petion, Mme Goussard, venait d'arriver jusqu'à elle, le 22 juin, lui apportant des lettres du proscrit! Il faut voir, dans la

(i) On trouvera plus loin, dans les Mémoires, à la suite des « Notices historiques », le compte rendu de cet interrogatoire rédigé par Mme Roland elle-même. Quant au compte rendu officiel, il a été publié par Champagneux, dans les pièces justificatives de son édition des Œuvres de Madame Roland (t. III, p. 387). Je le reproduis aux Appendices.

Sur Louvet et Baudrais, voir les notes à la suite de cette introduction.

correspondance que je donne à la suite des mémoires, de quel élan elle répond à son « bien-aimé » !

Cependant la publication faite par Dulaure, dans son journal des 21 et 22 juin, en faisant ressortir toutes les illégalités de l'arrestation, allait peut-être émouvoir l'opinion publique, si déprimée qu'elle pût être. Le comité de sûreté générale crut nécessaire de régulariser la captivité, et prescrivit la procédure suivante :

Un ordre de la Commune de Paris, du 24 juin, ordonna l'élargissement de la prisonnière. Mais en même temps un autre ordre, régulièrement libellé cette fois, prescrivit son arrestation.

Voici l'ordre d'élargissement (i) :

Coinniune de Paris. — Le 24 juin 1793, l'an second de la République une et indivisible, — Le concierge de l'.Vbbayc mettra en liberté la citoyenne Roland, femme de l'ex-ministre, arrêtée en vue d'un ordre du comité révolutionnaire de la Ville, laquelle, après son interrogatoire, nous n'avons rien trouvé qui puisse la retenir dans la maison d'arrêt de l'Abbaye. Prions, en conséquence, le citoyen Godard, notre collègue, défaire mettre A. exécution la dite mise en liberté. — Les administrateurs du département de police, signé : Lonvet et Johcvt.

Mais en même temps on lançait un autre ordre d'arrestation, ainsi conçu :

Commune de Paris, le 24 juin 179,^, l'an II' de la République française une et indivisible. — Département de police. — De par la loi, mandons et ordonnons aux citoyens Cîuiard et Bclrémieux, inspecteurs de police, d'arrêter conformément a la loi et partout où ils la trouveront la citoyenne Roland connue suspecte, aux termes de In loi, et de la conduire en la maison

(1) Public' par Champagncux (t. III, p, 392).

NOTICE SUR MADAME ROLAND

d'arrêt dite Sainte-Pélagie; autorisons le concierge de la dite maison de la recevoir, le chargeons de toutes responsabilités, jusqu'à ce que par nous il en soit autrement ordonné. Requérons la force armée de prêter main-forte pour l'exécution du présent mandat. Les administrateurs du département de police, signé : Jobert, Lonvet, Michonis, Godard (i).

Cette fois, le mandat d'arrêt, signé des quatre administrateurs de police, énonçant le motif de l'arrestation, se référant deux fois à la loi (j'ai souligné les termes), et qu'on allait exécuter en plein jour, était bien en règle !

En conséquence Mme Roland, mise en liberté à midi, ramenée en iiacre à son domicile, fut arrêtée au moment où elle venait d'en franchir le seuil, pour être conduite à Sainte-Pélagie. Elle ne s'y laissa pas mener sans résistance. Tout d'abord, au lieu de suivre les deux agents, elle se rélugia chez ses propriétaires, les Cauchois, et là, tandis que leur fils courait invoquer l'appui de la section, elle écrivit rapidenient à ses amis, Lauze- Deperret et autres, pour les informer de l'aventure. La section, on son mari et elle étaient populaires, essaya de s'interposer. Toute l'après-midi se passa en débats entre ses comnvissaires et les administrateurs de policé qui avaient ordonné l'arrestation {2). Il fallut enfin plier et, avant le soir, Mme Roland était écrouée. Quant au mal-

(i) Publié par Champagneux (t. III, p. 392). Sur Jobert, Michonis, Godard, voir les notes à la fin de cette introduction.

(i) Le récit de Mme Roland est pleinement confirmé par le procèsverbal de la section, qu'ont publié Champagneux (III, 392), puis M. Faugère (I, 395).

Je donne cette pièce aux Appendices, après l'avoir collationuéesur l'autographe qui, ayant passé par diverses ventes (32 novembre 1853, Jacques Charavay, expert; 7 avril 1864, id.), appartenait en 1895 à M. Etienne Charav.iy et a figuré à la vente de sa collection, en 1901.

heureux Cauchois, qui avait mis la section en mouvement, il paya cher son dévouement; le 15 mars 1794, il était condamné à mort par le tribunal révolutionnaire après un violent réquisitoire de Pouquier-Tinville qui s'écriait : « Est-ce un patriote qui a pu aider à faire mettre Roland sous la protection de sa section? »

Mme Roland fut d'abord écrouée à Sainte-Pélagie avec cette simple mention : « Comme femme suspecte, aux termes de la loi. »

Mais dès le lendemain, arrivait un ordre du comité de sûreté générale, et aussitôt Técrou était complété (i) :

Ordre du comité de sûreté générale et de surveillance de la Convention nationale,

Le 25 juin 1793,

Marie-Jeanne Philipon (sic), femme de Roland, ex-ministre, âgée de 39 ans, native de Paris, demeurant rue de la Harpe,

Taille de cinq pieds, cheveux et sourcils châtain foncé, yeux bruns, nez moyen, bouche ordinaire, visage ovale, menton rond, front large.

Le dit ordre motivé d'après la lettre trouvée chez l'ex-ministre Roland, la fuite de son mari, la suspicion de la complicité avec lui- et la notoriété de ses liaisons avec des conspirateurs contre la liberté, et la clameur qui s'élève contre elle.

Ce n'était pas sans raisons, du moins à leur point de vue, que les hommes du 31 mai tenaient à garder Mme Roland sous les verrous; ces derniers jours de juin 1793 étaient inquiétants pour la Montagne; Buzot, Harbaroux. Guadet, Louvet, Gorsas, etc., réfugiés à Caen, y organisaient une insurrection des départements

(i) Wallon, Hisloirt du tribunal rhioluiionnaire, t. II, p. 27-28.

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du nord-ouest; Lyon était en pleine révolte, et le bruit courait que Roland s'y trouvait, attisant l'incendie. Parmi les députés détenus à Paris dans leur domicile, c'étaient chaque jour de nouvelles évasions ; Petion venait précisément, le 23 juin, de se soustraire à ses gardiens, avec l'aide de Mme Goussard, pour aller rejoindre ses amis du Calvados,

Mme Roland, dans sa nouvelle prison j continua à protester, écrivant à Lauze-Deperret, faisant agir Champagneux auprès de Garât pour que celui-ci réclamât d'abord auprès de la Commune, puis auprès du comité de sûreté générale, sans doute en représentant d'abord que le mandat d'arrestation du 24 juin n'était pas suffisamment motivé (« comme suspecte » était en effet bien sommaire), ensuite qu'elle n'avait pas été interrogée dans les vingt-quatre heures, malgré la promesse faite par Jobert et ses collègues aux commissaires de la section Beaurepaire. Le comité de sûreté générale se décida," le i" juillet, à faire à Garât la réponse suivante :

Le comité de sûreté générale, citoyen ministre, a motivé l'arrestation de la c" Roland sur l'évasion de son mari, qui, dans ce moment, souffle le feu de la guerre civile dans le département de Rhône-et-Loire, et sur la complicité de cette prétendue Lucrèce avec son prétendu vertueux mari dans le projet de pervertir l'esprit public par un Bureau de formation du dit esprit. Comme le procès tient à celui de la grande conspiration, la c* Roland voudra bien attendre le rapport général qui doit être fait après que nous aurons sauvé nos finances par un grand plan et que nous aurons jeté l'ancre de la Constitution par l'éducation nationale et la simplification du code.

Cette réponse, signée de Chabot et d'Ingrand, était un ajournement indéfini du procès que réclamait la pri-

sonnière. Renonçant à se voir juger, elle n'attendit plus son salut que de la victoire de ses amis du Calvados. En lisant ses lettres à Buzot des 3, 6 et 7 juillet, on se la représente prêtant l'oreille pour entendre le canon de la petite armée girondine qu'elle croyait en marche sur Paris.

Ce mois de juillet dut donc s'écouler dans les illusions. Sa captivité ne paraît pas d'ailleurs avoir été alors très étroite. Elle' pouvait recevoir quelques visites : sa vaillante bonne, qui faisait ses commissions au dehors et emportait sans doute les « cahiers » qu'elle écrivait avec une hâte fébrile; l'inspecteur Grandpré, autorisé par sa fonction même ; Sophie Grandchamp, qui lui envoyait un piano, lui procurait des livres et la remettait au dessin; Bosc, qui lui apportait des fleurs du Jardin des Plantes, prises en passant chez le jardinier en chef, son savant ami, André Thouin; Champagneux, qui, dans les courts moments arrachés à son écrasant labeur de bureau (i), se partageait entre Brissot (2) et elle, entre l'Abbaye et Sainte-Pélagie, et portait les communications de l'un à l'autre. Ajoutons une visite bien dramatique, celle de son ancienne amie, Henriette Cannet, ^ui, toujours exaltée et généreuse, venait lui offrir de la faire évader en changeant de vêtements avec elle. Mais la prisonnière rejetait tout projet d'évasion. Elle attendait, pensant à Buzot, regardant son portrait qu'elle s'était fait apporter; lui écrivant de longues lettres par l'intermédiaire, non plus de Mme Goussard, qui était allée rejoindre les Petion en Normandie, mais de sa sœur,

[}) J'ai publié, dans Ja Ravue Ati/ortyw*de janvietr-février 1897, un fragment de Mémoires où Champagneux décrit ce labeur.

(2) Brissot avait été écroué à l'Abbaye le 23 juin, un jour avant que Mme Roland »*n sortît, et lui avait succédé dans sa chambre.

NOTICE SUR MADAME ROLAND

une lingère qui avait aussi coopéré à la fuite de Petion. Elle avait aussi des moyens secrets de correspondance avec Roland.

En août, les illusions cessent. Buzot et les réfugiés du Calvados, fuyant devant les troupes victorieuses de la Convention, avaient quitté Caen le 28 juillet et étaient allés chercher un asile en Bretagne, aux environs de Quimper. Le 4 août, Champagneux, pris violemment à partie par Collot d'Herbois, est mis en arrestation et écroué à La Force. Bosc, suspect comme Girondin, démissionnaire de son emploi d'administrateur des Postes, se retirant à Sainte-Radegonde pour s'y faire oublier, ne peut plus venir aussi souvent; Grandpré lui-même, menacé, perquisitionné, compte ses visites. Sophie Grandchamp seule paraît avoir pu continuer à venir sans risques.

Mais Mme Roland avait trouvé, dans sa prison même, une intéressante compagnie, celle de Mme Petion qui, arrêtée en Normandie, avait été, le 9 août, écrouée à Sainte-Pélagie avec son lîls. Elles pouvaient parler ensemble de leur prospérité éphémère de i 792.

En septembre, un ami inattendu se présente : c'est le géographe Mentelle, un vieil ami de Brissot. Mme Roland l'avait quelque peu connu en 1780, dans l'année qu'elle passa à Paris aussitôt après son mariage; elle l'avait ensuite perdu de vue; mais en 1792, sans doute sur la recommandation de Brissot, elle lui avait fait obtenir un logement au Louvre. Célèbre alors par ses livres et ses cours publics de géographie, le vieux savant avait pu, sans être suspect à personne, aller visiter Brissot en prison, et avait reçu le dangereux dépôt de ses Mémotres. Poussé par la pitié et la reconnaissance, il voulut aussi voir Mme Roland, et d'abord se vit refuser deux

fois par Fouquier-Tinville l'autorisation nécessaire; mais ayant rencontré chez le redoutable accusateur public l'avocat Chauveau-Lagarde, qui avait l'accès de Sainte-Pélagie, il le chargea d'offrir ses services à la prisonnière. Elle les accepta avec d'autant plus de gratitude qu'ils venaient au moment où tout semblait lui manquer. Il fut convenu qu'elle lui écrirait sous le nom de Jany (i). Durant tous les mois de septembre et d'octobre, nous le voyons faire ses commissions au dehors, la tenir en communications avec Sophie Grandchamp, avec Bosc, avec les Creuzé-Latouche, avec la bonne Fleury. C'est à lui qu'elle faisait passer la suite de ses « cahiers » (le commencement était chez Bosc) et que finalement elle confia, sous le titre de Dernier Supplément, adressé nommément à Jany, les cahiers, aujourd'hui perdus, de ses « confessions » oii elle avouait ses sentiments pour Huzot, avec mandat de tout publier le plus tôt possible, en réservant toutefois les « confessions » pour une époque plus éloignée.

Cependant le procès des Girondins, promis depuis longtemps à la foule, allait commencer. Amar avait fait décréter par la Convention, le 3 octobre, la mise hors la loi de vingt députés fugitifs ; la mise en accusation de quarante et un autres, dont Brissot, Vergniaud, Gensonné, etc., et l'arrestation des soixante-seize qui avaient protesté contre l'attentat du 2 juin. C'était la proscription en masse de la Gironde. La prisonnière, s'attendant \ y être enveloppée, prit alors la résolution

(i) Les précédents éditeurs, Barrière, Dauban, Faiigère, rencontrant ce nom de Jany, ont cru qu'il désignait Champagneux ou Grandpré J'ai démontré, dans la Révolution française de janvier et mars 1896, que c'est à Mentelle qu'il doit s'appliquer. Voir aussi l'Appendice consacré ;\ Mentelle dans mon édition des Lettres de Madame Roland {t. II, p. 767-777).

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de se laisser mourir de faim, n'ayant pas de poison à sa disposition. Le 8 octobre, elle envoya des lettres d'adieux à sa fille, à sa bonne, écrivit ses « Dernières pensées », fit parvenir le tout à Mentelle, et commença à exécuter son projet : jusqu'où fut-il poussé? Assez loin sans doute, car il fallut la transporter à l'infirmerie de la prison (elle s'y trouvait à la date du 14). Renonçant alors à disparaître ainsi, prévoyant d'ailleurs qu'elle allait être appelée comme témoin dans le procès de ses amis de la Gironde, elle attendit, continuant à correspondre avec Mentelle, à recevoir de rares nouvelles de ses amis de Paris (les mesures de secret s'étaient resserrées autour d'elle), et recueillant anxieusement ce qu'on pouvait savoir de Buzot et de ses compagnons fugitifs. La dernière lettre que nous ayons d'elle à son ami était du 31 août, et elle avait trouvé le moyen de la lui faire parvenir en Bretagne, au moment où elle espérait encore le déterminer à passer aux Etats-Unis, Mais les proscrits préférèrent s'embarquer (20 septembre) pour gagner l^ordeaux, qu'ils croyaient encore en armes contre la Convention. Lorsqu'ils prirent terre au Becd'Ambès (24 septembre), ils apprirent que, depuis six jours, la ville avait fait .sa soumission, et ils n'eurent plus qu'à chercher des asiles autour de Saint-Emilion. La prisonnière devait être informée, ne fût-ce que par les journaux, car une lettre du représentant Ysabeau, lue à la Convention le 15 octobre, signalait la présence des fugitifs « à Bordeaux ou dans les environs... ». Elle les savait du moins « errant à l'aventure... ». (Lettre à Bosc, du 27 octobre.)

Un moment, vers la fin d'octobre, quand s'ouvrit le procès des Girondins, où elle s'attendait bien à figurer comme témoin, elle conçut un autre dessein, s'empoi-

sonner en plein tribunal, après avoir déposé hardiment en faveur de ses amis. Elle avait pour cela demandé à Bosc de lui procurer « une suffisante quantité d'opium » . — « Je voulais tonner sans réserve, et finir ensuite » (à Bosc, 27 octobre). Mais celui-ci refusa de lui fournir ce moyen. D'ailleurs, elle ne put déposer. Voici comment les choses se passèrent : citée comme témoin, elle fut, le 24 octobre, jour où commença le procès, conduite au Palais de justice, assista à l'ouverture de l'affaire, entendit la lecture de l'acte d'accusation — qui n'était autre que le rapport d'Amar du 3 octobre — puis fut menée au greffe, pour y attendre son tour de comparaître. Elle y resta de longues heures, au milieu des allées et venues de gens du Palais, discourant « avec autant de force que de liberté (i) ». Elle y rencontra Mentelle, qui put l'entretenir un instant et lui remettre un billet à la dérobée ; elle y vit aussi Adam Lux, appelé comme elle en témoignage, qui lui glissa une lettre de Champagneux, dont il était le compagnon de captivité à la Force, et elle trouva le moyen, séance tenante, d'écrire la réponse et de la lui confier. Puis, l'audience s'étant terminée sans que son tour fût venu, elle fut reconduite à Sainte-Pélagie. Là, elle attendit vainement qu'on la rappelât pour une autre audience. Les séances des 24, 25, 26 et 27 octobre avaient été complètement prises pour les dépositions à charge de Chaumette, Destournelles, Hébert et Chabot ; les 28 et 29, par celles de huit autres témoins également k charge, et un odieux décret du 29 autorisa le tribunal à passer au jugement si les jurés déclaraient « que leur

(I) " Au milieu de dix personnes, officiers, juges de l'autre .section, etc., entendue d'Hébert et de Chabot, qui sont venus dans la pièce voisine . ». ^Lettre k Bosc, du 27 octobre,)

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conscience était assez éclairée ». Aussi le tribunal, sans appeler d'autres témoins, prononça-t-il, dans la soirée du 30, la fatale condamnation.

Le 31, vers midi, les vingt et un condamnés furent conduits de la Conciergerie à lechafaud. Quelques heures après, Mme Roland était transférée de Sainte- Pélagie à la Conciergerie. Son tour était venu.

On lit au livre d'écrou de Sainte-Pélagie :

Du 10» jour du 2' mois [31 octobre] appelé brumaire, de l'an II de la République, transférée à la Conciergerie par moi. Jacques Hervé, huissier-audicm ier .tudit tribunal (i).

A Sainte- Pélagie, Mme Roland n'était que détenue. Pour la transférer à la Conciergerie, maison de justice, où son procès devait régulièrement commencer, il avait fallu un « mandat d'arrêt » délivré par l'accusateur public. \'oici cette pièce (2) :

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