CHAPITRE XLVI
Ce fut pendant cette retraite que les soldats apprirent le désastre de *Waterloo et Tabdicatioii de l'empereur , que , jusqu'à ce moment; je leur avais soigneusement (jachés. Ces évé-» nements produisirent un découragement universel, et la désertion se mit bientôt parmi eux. Les moins emportés roulaient dans leurs têtes des projets funestes. Excités par la malveillance, les uns Voulaient se rendre dans leurs foyers , les autres proposaient de se jeter en partisans dans les ^ osges.
Je fus aussitôt informé de ces dispositions.
J'envisageai de suite le* terri}>les conséquences qu elles pouvaient avoir. Je publiai un or- , dredu jour^ il réussit, les esjmts se calmèrent; mais l'inquiétude ne tarda pas a se réveiller. Arrivé a Haguenau , le *?* régiment , autrefois si fameux , annonça hautement le dessein de quitter Tarmée et de se rendre avec son artillerie dans les montagnes. Déjà les pièces étaient attelées et un bs^taillon avait pris les armes. Je fus averti ; j'accourus , je pris a la m^in l'aigle de ces rebelles ; et me plaçant au milieu d^eux, „Soldats, leurdis-je, j'apprends qu'il est ques- „tion, parmi vous, de nous abancionner. Dans^ „une heure ^6us allons nous battre; voules- „vous que les Autrichiens pensent que vous „avez fui le champ d'honneur? Que les braves ^, jurent de ne quitter ni leurs aigles ni leurgé- „néral en chef. Je permets aux lâches de s en
laissent k nos troupes aucun espoir de se mamtenir. D'un autre côté, les assaillants avaient débordé le 10« , et le moment était venu d'exécuter le mouvement' ^\xe j'avais prescrit. En - conséquence, la seixsune division replia son aile gauche perpendiculairement en arrière, et en conservant la têts de Hoeîiheim, d'où notre • artillerie^ foudroyait l'ennemi eii flanc et a re- " ' ver». En même temps, le brave général Beurmann, attaqué de toutes parts et déjà envelonpé , sortait de Mundolslieim a la tête du lO', et faisait retraite en bon ôrdre^ sur la division. ' ^ "" ' '^ Les Autrichiens, de leur côté, se portaient sur la route de Briînipt avec des masses énorimTs de cavalerie et d'infanterie , soutenues par une artillerie formidable. Ils s'engagèrent entre les deux divisions , et arrivèrent sans obstacle sur quatre bouches k feu qui n'avaient cessé de mitrailler leurs colonnes.' Elles furent enlevées: mais l'ennemi prêta le flanc auxtroupes- du général Rottembourg , et a deux régiments de cavalerie qui se trouvaient sur son front. Je profitai de cette circonstance , je me mis a la tête du 11® de dragons et du 7* de chasseurs a cheval. Je me précipitai en avant,
I'e renversai la première ligne , pénétrai dans a seconde, culbutai tout ce qui opposa de la résistance. Nous finies une boucherie ai&euse de la cavalerie autrichienne et wurtembergeoise. ' £n même terhps le 32* de ligne arrive au pas decjiarge,- en colonnes serifées, et l'empêche de jse rallier* Elle se renverse sur sa propre infanterie et la met en fuite.
De son côté le général Rottembourg porte
sa
du général. Rapp. 505
sa droite en avant , et fond siir Tennemii qui déÊle en désordre devant ses colonnes , le feu le plus meurtrier d'artillerie et de mousquete* rie , en un instant le champ de bataille est couvert de morts j et^l'immense armée du prince de Wurtemberg mise en déroute. Elle fut telle que des bagages qui se trouvaient a deux lieues en arrière furent culbutés , pillés , et que le prince lui-même perdit ses équipages; Le désordre s'étendit jusqu'à Haguenau, et aurait été plus loin, si 50^000 Russes, arrivés de Weissembourg, n eussent par leur présence rassuré les fuyards. La nuit qui survint, et le danger qu'il y aurait eu a s'aventurer devant des forces aussi supérieures , nous empêchèrent de profiter de nos avantages. Nous ne pûmes reprendre notre artillerie ; lennemi s était hâté de la faire passer sur s(?s derrières;
Elle lui coûtait assez cher pour qu'il tint a la conserver. Il avait cpiinze cents à deux mille morts et un nombre de bleàsés encore plud considérable. De notre côté , nous eûmes environ sept cents hommes hors de combat; De ce nombre étaient les deux capitaines d'artillerie légère Favier et Dandlau , blessés l'un et l'autre en défendant leurs pièces , et le colonel Montagnier, qui rendit de si grands services en cette occasion.
Le général ennemi se vengea de Sa défaite par des dégâts. Il incendia , le lendemain de la i)ataille , le village de Souffelvireyersheim, sous prétexte que les paysans avaient tiré sur ses troupes; Le fait n'est pas vrai, et le nom du prince de A\ urtemberg reste a jamais souillé
d une acûon ^ui a plonge une foule de faHiilles dans la nusëre.
Soit que la vigueur avec laquelle nous avions repoussé toutes ses attaques l'eût dégoûte d'en faire de nouvelles , soit tout autre motif, il resta quelques jours sans •rien entrej>rendre. Je profitai de ce rej>o& pour approvisionner Strasbourg et me fortifier dans mes positions. J'eus le temps aussi de donner a tous les commandants de place qui étaient sous ines ordres les instructions les plus précises.
Cependant l'armée alliée augmentait sans cesse , de nouveaux corps venaient la grossir tous les jours : bientôt soixante--dix mille homtaies se déployèrent (levant nous, et viiu:ent nous presser de toutes parts. Les parlementaires se succédaient l'un a l'autre , et sans avoir aucun but marqué. Je fis })roposer au général ennemi une suspension d'armes , pendant laquelle je pourrais envoyer un officier a Paris, et recevoir des ordres du gouvernement. Le prince de Wurtemberg refusa, sans renoncer néanmoins au système ae communication qu'il avait adopté. ^
' Ce fut k peu près a cette époque qu'il fit venir devant lui le ])asteur de Wendenheim, homme respectable et excellent patriote. „Con- „naisse2-vous , lui dit-il, le général Ra2)p ? — „Oui, monseigneur. — Vous chargeries-vous j, d'une mission auprès de lui ? — Assurément, ,,si elle n'avait rien de contraire au?fe intérêts ,,de mon pays. — Eh bien, allez lui dire que ,jS'il veut me livrer Strasbourg pour le roi de „France , il verra pleuvoir sur lui les biens et ^,, les honneurs. — Monseigneur, legénéralRapp
du général Rapp. 307
,,est Alsacien , et par conséquent bon Français!; ^jamais il ne consentira a déshonorer sa carrière ^militaire. £n conséquence, je prie votre al- ,,tesse de charger un autre que moi de ce mes- „sage."
A ces mot9 , le vénérable pasteur s'incline et disparait, laissant le prince étonné et confondu d'avoir proposé inutilement une bassesse. Néanmoins son altesse ne se rebuta pas. Le 3 juillet, elle m'envoya le général Vacquant, en qualité de parlementaire , pour me demander, au nom du roi de France , la remise de la place de Strasbourg. Afin d'inspirer plus de confiance, l'officier autriciiien portait un énorme ruban blanc et la décoration du lis. Je lai demandai s'il venait de la part du roi, il réj^budit que non. „Eh bien, lui dîs-je, je né rendrai ,,la placé que lorsque mes soldats auront mangé ^ides cuisses autrichiennes , comme Ceux qUe „j'avais a Dantsic en ont mangé de russeà.** '
Importuné des communications insignifiantes que me faisait j^asser chaque jour le commandant des alliés , je cherchai a pénétrer ses motifs. Dans cette vue, une reconnaissance générale fut exécutée le 6 sur les positions autrichiennes. Nos soldats enlevèrent quelques postes de cavalerie, en taillèrent d'autres en pièces , et rentrèrent au camp a]>rès avoir fait prendre les armes a toute Tannée ennemie.
Une forte canonnade s'étant fait entendre deux jours après du côté de Phalsbourg, je résolus de faire une seconde pointe, tant pour m'assurer au juste des forces que j'avais devant inoi, que pour empêcher le prmce de Wurtemberg de détacher des troupes contre cette
place. La division Albert et la cavalerie marchèrent contre le camp retranché que lés Au- . trichiens avaient assis , depuis la forte position , d'Qberhausbergen jusqu'à Hiderhausbergen.
L'attaque commença a trois heures du matin, elle fut impétueuse et couronnée du plus grand . succès. La cavalerie ennemie fut culbutée et mise en fuite par la brigade du général Grouvel; les princi]>aux villages furent pris a la baïonnette, et les retranchements emportés.
Plusiurs officiers furent faits prisonniers dans leurs lits, d autres au moment où ils couraient atux armes. Des généraux s'échappèrent en cliemis.e , ^et ne durent leur salut qu aux ténè- . bres qui les protégeaient.
Le 10« a infanterie légère, commandé par le brave Colonel Cretté, déploya dans, cette affaire la même valeur qu a la bataille du 28.
. Le 18* sous les ordres du colonel Vojrol , Tup des officiers les plus intrépides de l'armée frati- . çaise, se renditmaitre du village de Mittelhaus- . bergen , où il se maintint long-temps contre des forces supérieures et des attaques non interrompues sur tous les points.
Le signal de là retraite ayant été donné, le géné|:al Albert fit échelonner le 57^ vers l'attaque de droite, et le 32* vers celle de gauche. Mous nous repliâmes dans le plus grand ordre. L'ennemi voulut nous troubler , il fondit sur nos troupes. Le 5> le reçut sans s'ébranler, * et fit une décharge a bout portant qui désorganisa ses coloimes; deux fois la cavalerie alliée revint à la charge , deux fois elle fut repoussée avec perte. Le général Laroche, qui la conduisait, fut attemt et tomba sous les pieds des
chevaux; il eût péri si les Français ne fussent venU3 a son sec^rs. „Amis, à*écrie-t-îl , j'ai „servi autrefois dans vos rangs , sauves-moi/^ Il fut aussitôt relevé et rendu aux siens. Un gros de cuirassiers faillit surprendre le 18« dans son mouvement rétrogradé ; mais le chef de rétat-major-général , le colonel Schneider, lui î ayant habilement opposé un bataillon qu'il * avait sous la' main , ronipit son choc et sauva ; le régiment d*uhe défaite inévitabtei * ?
Les alliés, convaincu» qd'ils iïé' ^pafvien*--: draient pas a nous entamer, • nous ' Iftiéâèrent paisiblement coYitiriuer notre luarcht^î Nos • troupes rentrèrent au camp après avoir acquis la certitude de Fimniense sûj>ériorité dés lor*ces qu'elles avaient à- combattre. Dej^mtt' et/ d'autl-é on prit des cantonnements, '\5\tt tcoi^j vention militaire fut conclue peu de joiirs^ après, ^ et les hostilités cessèrent dans toute l'Alsace.
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tîHAPITRE XLVII.
« Vomv^é eogei^dra bientôt la sédition, D autxes annee^v :4'aubras oorps, que n'égarait aucliiije combinaison poliiiquQ, uvaLent foulé aux pieds la discipline militaire. jEst^nil étrange , qu au milieu; de TeiFenifei^çence générale mes soldats *sç soient un instunt ou!>lies? Cet e}>isode est. pénible. Je n^ àoii^ ni Técrire ni le , taire. Je puis bien supporter le blâme qu'ont eacQuru Joubert, M^sséna, et tant d'êtres génâralux que je naipaii la prétention d'égaler. Vi^ci.rep quels termes un finoqyine a rendu, compte de .oet acte d'indiscipline. Il n'a pas voului tout dire, mais il s'agit de moi: je.doià imiter sa réserve.. Je souscris du reste au iuger. ment qu'il a porté.
„Les Autrichiens , désespérant de se rendre . maîtres de Strasboui^ par la force des armes, cherchèrent a se ménager des intelligences dans cette ville. Ils y réussirent d'autant mieux qu'ils employèrent. avec sagacité les deux moyens qui agissent le plus puissamment sur le cœur de l'homme, l'or et la frayeur. Ils séduisirent les uns par l'appât des lichesses , * ils en subjuguèrent d'autres en leur faisant craindre les vengeances du gouvernement. Lorsqu'ils se furent de la sorte assurés de tous ceux qu'ils jugèrent susceptibles d'être égarés , ils se hâtèrent d'exécuter leurs perfiaes desseins.
„Dès l'ouverture de la campagne, nos sol-
du général Happ. Stl
dats se trouvaient dans une état d'itritation bien propre a seconder les vues secrètes de l'ennemi: ils connaissaient l'aiFreuse journée de Waterloo , ils en savaient tous les détails ; niais ils avaient trop de confiajqice dans Thabi* leté de cette homme fameux avec l,equel ils •avaient cinq fois triomphé de l'Europe entière^ ils l'avaient vu trop souvent ressaisir par des inspirations soudaines la victoire qui lui édiappait , pour croire que son génie lailitaire î eut tout à coup abandonné ; ils songeaient perpétuellement a ce désastre , et ils ne pouvaient y; songer sans frémir. Persuadé^ qu'ils étaient 4}ue nos troupes étaient toujours les méipes, et quelles avaient alFaire aux inémes ennemis, une telle défaite leur parraissait inconcevable, IS'en connaissant pas les véritables causes , ils accusaient les traîtres de tous nos malheurs: des traîtres avaient livré nos plans^ des traîtres avaient commandé de fausses manauivres » des traîtres avaient crié sauve qui peut ; il y en avait parmi les généraux , parmi les officiers, parmi les soldats: qui sait même s'il n'en existait que dans l'arméç du nord ? qui sait si le corps dont ils faisaient partie, si leur régiment, si leur compagnie, n'en étaient pas infectés? Pouvaient-ils compter sur leur chefs, sur leurs camarades ? Tout le moi^de était suspçct, il fallait se défier de tout le inonde.
„Tels étaient les discours qui échappaient a la colère, que la malveillance accueillait, amplifiait, envenimait, et que chaque soldat finit par répéter et par croire. Bientôt on expli^qua tout par cette idée. Accoutumé a tenir la campagne , on s'était vu avec douleur contraint de
S42 Mémoires
86 xt\xttt devant un ennemi qu'on mépinsait.
Il eût été naturel d'attribuer ses progrès a son immense supériorité numérique : on aima mieux les expliquer autrement ; les chefs étaient d^intelligence aVec les Autrichiens. Plusieurs circonstances aussi fatales qu'inévitables vinrent donner a cette opinion une sorte de vrai-' sembUnoe aux yeux des soldats prévenus. Ce fut d'abord Tordre que ri^çut le comte Rapp de licencier l'armée , et de renvoyer chaque homme isolément, sans argent et sans armes. Ce ^t ensuite une injonction ijui lui fut faite (>ar le gouvernement de livrer a des commissaires russes dix mille fusils tirés de l'arsenal de Strasbourg. Ces deux dépêches l'obligèrent d'entrer eh correspondance avec les alliés. Les fréquents échanges de couriers qui eurent lieu a cette occasion produisirent un* mauvais effet sur les esprits. Le mystère dont le général fiit obligé de s'envelopper jîour cacher aux troupes le transport des armes a feu augmenta Tirritation ; les malveillants la portèrent k son com*ble. Ib disaient hautement que le comte Rapp était vendu , qu'il avait reçu plusieurs millions des Autrichiens pour les introduire dans la
S lace, et que s'il renvoyait les soldats indiviuellement et désarmés, c'était d'a])rès une convention faite et pour les livrer à lennemi.
,,J)ès qu'une fois ces germes de fermentation eurent été jetés dans les diflérents corj>s, il se développèrent d'eux-mêmes; les instigateurs n'eurent plus qu'a en observer les progrès, a combiner les incidents propres a augmenter les troubles , et a rendre inévitable la catastrophe qu'ils préparaient.
^ du général Rapp. 3 15
„ Quoique le général Rapp Put bien loin de soupçonner une telle trame, il avait pris, en quelque sorte , toutes les mesures, cpi'il pouvait prendre pour la déjouer. Aussitôt que k dé- >êche niinisterielle relative au licenciement ui fut parvenue , il avait expédié en toute hâte a Paris un de ses âides-de-çanip , le chef d'escadron Marnier, Cet officier vit plusieurs fois les ministres, il leur représenta k quelle violence l'armée allait se porter si la solde entière n'était pas pajée j hiais il ne put obtenir, malgré les instances les pliis vives , qu'une traite de quatre cent mille francs sur la caisse de service. Son retour avec cette faible somme vint détruve toutes les espérances. Le général en chef, qui Voyait les esprits s'aigrir de plus en plus, ne négligea rien pour conjurer l'orage. Le manque de fonds était ce qui indisposait le plus : pour faire disparaître cette cause de mécontentement, il essaya d'ouvrir un emprunt dans Strasbourg. Les habitants lui ayant demandé une hypothèque, il fit solliciter, auprès du ministre des finances, l'autorisation d engager les tabacs qui se trouv^ent dans la ville : le ministre s'y réfusa. Néanmoins, ,pàr l'entremise du général Semélé, qui commandait la place , on obtînt des autorités civiles une somme de cent soixante , mille francs. De si faibles moyens ne pouvaient satisfaire les soldats , que de faux bruits animaient sans cesse, et l'insurrection ne tarda pas a éclater. Elle fut soudaine, elle fut générale, et présenta un caractère tout-a-fait particulier. J'en l'etracerai tous les détails, parce qu'ils serviront a faire mieux connaître l'esprit du soldat français.
^Le 2 septembre, vers les huit heures du matin, environ soixante officiers subalternes de différents re^çiments s'assemblèrent dans un des bastions de la place. Ils arrêtèrent un pro-
J'et' d'obéissance aux ordres qui licenciaient armée , mais a des conditions dont ils résolutent de tie point se départir. Cette déclaration cômmen^it ainsi :
,,Aii nom de l'armée du Rhin, les officiers, „sous-officiers et soldats, n'obéiront aux ordres „donnés pour le licenciement qu'aux condi- „tions suivantes :
„Art. l®^. Les officiers, sous-officiers et sol- „dats ne quitteront l'armée qu'après avoir été ^soldés de tout ce qui leur est du.
„Art. 2. Us partiront tous le même jour, em- „portant armes , bagages , et cinquante cartou- „ches chacun, etc., etc." .
„Dès que cette pièce eut été libellée, ils se rendirent chex le général en chef pour lui en donner communication. Celui-ci, alors malade, était dans le bain. Étonné defiette visite inattendue, il donne ordre délaisser approcher. Cinq officiers s'approchent aussitôt de la baignoirei ils foqt lexjjosé du sujet de leur mission , et déclarent que Y^vmée ne subira le licenciement qu'autant que ces conditions auront été remplies. A ce mot de conditions, le général furieux s'élance du bain , et arrachant le paj>ier des mains de l'orateur: „Quoi! ines- „sieurs , vous voulez m'imposer des condi- ,,tions ! vous refusez d'obéir ! des conditions a ,,moi! *'
peut
„Le ton de voix , le regard du comte Rapp, t-être l'attitude dans laquelle il se présen-
da général Rapp. 315
tait; imposèrent ala députation* Elle se retira confuse, et chacun des of&ciers alla rendre comte a son régiment du manvais accueil qu'ils avaient reçu.
,, Les sous -officiers, assemblés au nombre d environ cinq cents , attendaient ])Our. agir la réponse du général. Ils sentirent bien , quand ils en eurent connaissance , qu'un tel homme n était pas facile a intimider , et qu en faisant une démarche, ils ne seraient pas plus heureuse que leurs chefs. Mais leur parti ' était pris ; ils vinrent se ranger en bataille dans la cour du palais , et demandèrent qu'on les introduisit auprès du général en chef. Un aidede-camp descent pour connaître les motifs qui les amènent, ils refusent d'entrer «n. explication avec lui. „Quel est le chef de la troupe? demande cet officier. Aucuntous , " répondent-ils en masse. Il appelle au centre les plus anciens de chaque . régi-
coupables. Mille voix confuses l'interrompent aussitôt: „De l'argent! de l'argent!.... Pîous „voulons être payés de tout, ce qui nous est „dû; nous saurons nous faire payer."
j,Le chef d'état-major colonel Schneider, dont ils avaient tant de fois admiré la résolu*^ tion au milieu des dangers, arrive sur ces* en* trefaites, et essaie avec aussi peu de succès de les calmer : „De l'argent , ré]>ètent41s eniîore, de l'argent!" Fatigués de pousser des cris , de faire des menace's inutiles , et n'ayant pu arriver jusqu'au général en chef ^ ils «e dispersent enfin , après s'être assigné un ren-
dez-vous. La plujmrt 8e j>ôrtent sur la place d'armes, où ils procèdent aussitôt a Télection des nouveaux chefs qu'ils avaient résolu de se donner. L'un d'eux , nommé Dalouai , sergent au 7« léger , connu par sa capacité , son audace , et surtout par- un habil soldatesque qui lui était proj^re , réunit tous les suffrages : „Vous voulez être payés , dit-il a ses camara- ,ydes, et c'est pour cela que vous êtes ici. — ,,Oui, répondit-on d'une commune voix. — „Eh bien! si vous promettes de m'obéir, de „vous abstenir de tout désordre , de faire re- ,,specteir lés propriétés , de protéger les per- „sonnes; je jure siir ma tête que vous le se- ,,rea avant vingt-quatre heures." Ce discours fut accueilli avec des cris de joie-, et le sergéiit fût nommé général. Il choisit aussitôt pour son chef d'état-major le tambour-major du 58«; un second sous -officier fut chargé des fonctions de gouverneur de la place ) un troisième, du commandement de la première division; un autre de la seconde, etainsvde suite. Les régiments eurent des colonels; les bataillons, les escadrons, des chefs; et les comfpagnies, des capitaines; enfin on compléta un état-major.
„Les autres sous-officiers étaient retournés ati^ casernes , où les soldats attendaient avec ^ impatience le résultat de la démarche qui venait d'être faite. La générale est aussitôt battue , et tous les corps , infanterie , cavalerie, artillerie, sont dirigés en ordre et a la course sur la place d'armes. I/organisation était a peine terminée, lorsqu'ils y arrivèrent. Amesure qu'ils pa(raissaient , les nouveaux chef«
du général Rapp. 317
allaient en prendre le commandement , et les dirigeaient sur les points qu ils avaient ordta d'occuper.
„Cependant le général Rapp, étonné de voir éclater une insurrection si grave , s'était jSabillé h la hâte , dans l'espérance de coimaître les motifs de ces mouvements séditieux , et de parvenir k les calmer. Mais les diverses opérations dx)nt nous venons de i-endre comte avaient été conduites avec une telle célérité^ qu'au moment où il sortait . accompagné de son chef d*état-major et de quelques officiers, les colonnes, suivies d'une populace nombreuse, débouchaient déjà par toutes les rues qui aboutissent a la place du palais. Des qu'elles aperçoivent le général , les trotipes se meltent précipitamment en bataillje, et croisent la baïonnette pour l'empêcher de passer. Aussitôt des cris forcehés se font entendre des derniers rangs. ,. Tirez.... il a vendu l'ar- ,,mée.... Tirez donc." Des misérables, répandus dans les groupes , excitaient du geste et de la voix k massacrer ce vaillant homme.
La fureur se réjjand de proche en proche, et bientôt la cqpfusion est a son comble; les soldats égarés apprêtent leurs armes ; les rangs se doublent; huit pièces de canon arrivent au galop , et sont incontinent chargées a mitraille.
„Chaque fois que Je général Rapp adresse Ja parole k ceux qui le menacent , les vociférations recomimencent et les cris provocateurs se font entendre avec une nouvelle rage. Mis en joue k plusieurs reprises, les pièces de canon sont constamment dirigées sur lui, et les ' pointeurs suivent tous ses mouvements :
31Ç Mémoires
,,Range2-vou8 ! s'écrlaient-lls , que nous tirions y^dessus/ Un obusier s'attache avec tant de ! persévérance au groupe dont le général est | environné , qu'il s'en aperçoit. Il court au canonnier qui tient 'la ihèche: ,yEh bien.!
^,que prétends-tu faire , misérable? lui dit-u; „ veux-tu 'me tuer ? Mets le feu , me voici a „renibouchure. — Ah! mon général! s'écrie 9,1e soldat en laissant échapper son boute-feu, ,,]'ai été au sipge de Dantaic avec vous , je vous ,,aonnerais ma vie... 'Mais les camarades veufjent être payés, je suis obligé de faire com- „me eux." £t il reprend sa mèche.
„ Accablé de questions vides de sens, d*interpeilations sans objet , étourdi des clameurs de la multitude, dont les flots grossissaient sans cesse , le général se décida enfin a rentrer au palais.
„Les troupes ly suivirent, et les différentes avenues en furent sur-le.champ occupées par huit ])iëces de canon, mille hommes d'infanterie et un escadron de cavalerie. Cette garde se nomma la garde extérieure du palais. Un bataillon de grenadiers vint s'établir dans la cour, et prit la dénomination de. garde intérieure, rrès de soixante factibnàires furent F lacés deux a deux h toutes ItîS jîortes et sur escalier qui conduisait a Tappattement du comte Rapp; il y en eut même, pendant quelques instants , jusqu'à celle de sa chambre a coucher. On s empara ensuite du télégraphe et de la monnaie. Pour témoigner en niênie temps qu'on n'avait aucun mauvais dessein, un détachement fiit envoyé a l'hôtel du général autrichien VoUtman, qui se trouvait dans
du général Rapp. 519^
la place, et fut mis a sa disposition. Les ponts fureht levés , et Ton ne communiqua plus avec les dehors sans une permission signée dii nouveau commançlant. Le tambour*major du 58^ se rendit avec un trompette au quartiergénéral des alliés , et leur signifia que s'ils respectaient la trêve, la ggrnison ne se porterait a aucun acte d'hostilité; mais qu'e s'ils essayaient de profiter de la mésintelligence . qui régnait entre le chef et les soldats , elle saurait opposer une noble résistance.
„Cependant Dalouxi avait établi son étatmajor sur la place d armes, et créé deux coinmissions , Tune des vivres , composée de fourriers, et l'autre des finances, formée de sergents-majors; elles se constituèrent en permanence , délibérèrent sur les mesures les 2)lus propres k maintenir la tranquillité publique, et à mettre là ville a l'abri de toute surprise. Les postes de la citadelle et ceux de 1 intérieur furent doublés ; on plaça même des giirdes a quelques vieilles poternes qui jusquelà avaient été négligées; on renforça la ligne extérieure , les troupes bivouaquèrent sur les places €ft dans les rues ; enfin on n oublia au- ^ cune des précautions que peut suggérer la prudence la plus soupçonneuse. Afin de prévenir les excès auxquels la malveillance pouvait exciter les soldats, il fut défendu, sous peine de mort, d'entrer dans aucun des lieux où Ion vendait de l'eau-de-vie, du vin ou de la bière. La même peine fut portée contre tous ceux qui se rendraient coupaoles de pillage, de désordre ou d'insubordination. Enfin, pour assurer mieux encore la tranquillité publique, il fut
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résolu que l'armée serait instruite de *six heures en six heures de sa situation. ,
„Ces dispositions prises, le receveur-général et l'inspecteur aux revues furent mandés ^ Celui-ci nt un état approximatif des ^sommes nécessaires pour mettre la solde au courant j. l'autre présenta le montant de son avoir en caisse; après quoi, Dalouzi Convoqua le conseil municipal, auquel il exposa les motifs qui avaient détermine la garnison a prendre les armes j et
!>i?ia le maire d'aviser aux moyens de faire des x>nds pour acquitter l'arriéré.
„Il envoya ensuite au comte Rapp une députation composée du nouveau gouverneur et de cinq -ou six généraux-sergents. „Eh bien! „que me voulea-vous encore f leur dit ce gé- „néral avec l'accent dé l'indignation et dumé- „pris. Vous êtes indignes, de porter l'uniforme ,,n:ançais..éi J'ai cru que vous étiez des gens „d'honueur, je me suis trompé.... Vous vous , , laisse^ sédqire par des misérables.... Que „prétendea-vous faire?.... Pourquoi ces gar- „aes qui enWronnent le palais?... Pourquoi „cette artillerie dirigée contre moi?..; Je suis ,^donc bien redoutable?.,. Croit^on que je , , veuille m*évader ? . . . Et pour quelle raison , , m'évaderais- je?... Je ne crains rien... Je „ne vous crains pas... Mais au fait que me „voulez-vous ? encore une fois que me vouliez- vous?..." L'agitation du comte Rapp, en prononçant ces mots , contrastait vivement avec l'air sombre de la députation. Ces sousofficiers, confus de retjenir captif un chef qu'ils aimaient, et dont la valeur , la loyauté leur étaient si connus , gardaient un profond si-
/ lence.
du général Rapp. 3?1
lence. XU étidnt sur le point de se. retireir, lorsqu^un d'entre eux prenant la parole : 9,Mon yygénéraly dit- il, nous avons appris <{ue Içs ,, autres corps d'armée ont été payés, nos .so].- ,,dats veulent également l'être ; ils sont en „révolte, mais ils nous obéissent. Nous ne ,,demandous que ce qui nous est dix, le faible ^^dédommagement de tant de sang et de blessures; nous ne demandons que ce qui noi^s est indispensable pour faire notre route çt ^,nous retirer dans nos foyers. Les trouped. ne ,, rentreront dans Tordre, c'est une chose fer- ,,mement arrêtée,, que lorsque la solde sera „alignée pour totitle ngionde. — Il n'y at.p^s „asse2 d'argent en caisse , repartit le généraL „J'ai eu l'intention devons faire payei:, même „de vos masses; j'ai envoyé un aide-de^amjii ^a iParis , il a vu les ministres , mais, on n!a pu ,ilui donner que quatre cent mille francs* C'*^3t #,!cette somme, ainsi que celle qui existe *dé jk ^,dans la caisse du payeur, que je ferai répar* ^,tir entre les divers régiments^. — L'année ,,véut être payée, mon général. , — Je yous al 4,dit ce que j'avais à vous dire ; retirea-vdu?, ^,et rentrez au plus tôt dans Tordre. ..Si Ten* ^,nemi a malheureusement connaissance de ce ,,qui se passe ici, que deviendrea-vous ? — Oii ^,a tout prévu , mon général : un régiment dfe „fcavalerie et douae pièces de canon sont partis ^,pour renforcer la division qui est au camp. ,J1 vous Qst facile de nous faire payer: et vous ,,avea tout a craindre de la part des soldats,, ai ,, d'ici a vingt-quatre heures ils ne sont pas sa- ,,tisfaits. — Que m'importe à moi, ce qùey6uâ „^t vos soldats pouvea faire ! Je vous répèt*
^,oue vous n'aurex que les fonds qui^ous sont ,,de8tinés. Quelque chose qui puisse arriver, i,n'espérex pas me contraindre a faire ce que ^mon devour me défend. — Général , les sol* yydats peuvent vous conduire a la citadelle j| t,ils peuvent même vous fusiller; nousrépon- ,idons d'eux maintenant^ mais si vous ne nous ,, faites J>as payer... — Je i^ai plus rien a vous .9,diré 9 sortes^ de ches moi... oi vous me fusil- ,,lex 9 eh bien , je préfère la mort k la honte... ,,Vous êtes des ennemis de Tordre...; vous êtes f^des instruments de U malveillance et d'une «^conspiration que' vous ne connaisses pas... ,J/ennemi est peut-être d'accord... Je vous y, rends responsables de tout cequi peut arriver... , y Vous m'avez entendu, sortez!... Je rougis de ,,converser avec des rebelles."
„Ces mots de conspirations furent sur eux une impression4;rës-*vive; ils se turent quelque temps , ils se remirent néanmoins , et 1 un d'eux répondit que s'il y avait parmi eux des
fens qui eussent des intentions cachées , ils ignoraient ; que , pour eux , ils ne. voulaient qu'être payés ; mais qu'ils voulaient 1 être , et qu'ils allaient lui amener les autorités civiles, afin qu'il donnât l'ordre de faire les fonds: après quoi ils se retirèrent.
, ^Pendant que le conseil avisait aux moyens d'assurer la tranquillité publique , et de faire acquitter la solde arriérée , l'armée avait exécuté divers mouvements ; elle avait fait des marches, des contre-marches, toujours au pas de course , sans proférer un mot , sans se permettre une menace contre les officiers et les générau:^ qu'elle avait mis.en arrestation. Ce
«ilence , peu ordinaire aux militaires français, avait quelque chose de sinistre dont'les habi<> tants étaient épouvantés. Cependant les trour pes s'étaient enfin calmées , mais elles ne communiquaient pas avec les bourgeois ; elles re« fusaient même de répondre a leurs questions.
Dans les rues, sur les places, on voyait se former des groupes qui se dispersaient après s'être* jcommuniqué tout bas soit des ordres , soit des * «vis. La ville entière était plongée dans une sombre inquiétude: on se rappelait des éjpoques funestes, on craignait de les voir renaître; xmacun tremblait pour ses biens , pour sa vie même. Jamais tableau plus elFrayant que celui que présentait alors, cette immense eité«
„Le général en chef ayant appris que les habitants avaient consenti à faire lés fonds né* cessaires , et qu'ils donnaient a la frayeur ce qu'ils avaient si long-temps refusé a ses prières, envoya son chef d'état-major auprès des auto* rites pour régler avec elles la répartition de l'emprunt. Cet officier fut conduit a l'hôtel de ville par un caporal et six hommes qui ne le quittèrent pas. Il y termina ses comptes , • et revint au palais sous la même escorte.
^Cependant les généraux et les chefs de corps employaient tour a tour les menaces et les prières pour ramener les mutins k leur devoir. Ces derniers, ^ui aimaient leurs supérieurs I et qui n'auraient osé leur manquer en face, usaient d'artifice pour échapper a Tascendiant et aux représentations qu'il craignaient. Lorsqu'un officier se portait d'un côté , on avait soin de lui opposer en première ligne des soldats d'une autre arme ; et pendant qu'il ha-
rangiiak ceux-cî, les autres ;voei feraient paK derrière. Si , malgré cette tactique , il parvenait a joindre un de ses subordonnés et lui adressait des reproches: . „Môil mon officier," répondait l'autre avec une douceur hypocrite^ „je ne fais rien , je ne dis pas un mot/* Et il se perdait aussitôt dans la foule. Les troupes prirent bientôt une mesure générale pour se délivrer de ces sollicitations importunes ^ el tous ceux qui avaient un commandement iia*portant furent consignés chez eux.
^Cependant les alarmes des bourgeois ne tardèrent pas a se calmer , la retraite fut battue long-temps avant la nuit ; et dèls cet instant, les patrouilles se succédèrent sans interruption. Plusieurs ordres du jour- furent lus ;a chaque poster . Ils recommandaient la tranquillité, lobéissance, et promettaient qu» les paiements seraient elFectués dans les vingtquatre heures. Ltme de ces pièces était ainsi conçue : „Tout va bien,- les haoitants financent, „et les paiements sont commen^^és. Signée „Garkison."
. „La ville eut ordre d'illuminer, afin qu'il fût plus facile d'exercer une surveillance sévère.
„Les chefs secrets de l'insurrection n'avaient pas tardé a s'apercevoir qu'une sagesse djésespérante présidait a toiis les conseils, et que leur but était manqué s'ils ne réussissaient a échauffer de nouveau les esprits ^ et. a exciter cpielque émeute dans laquelle le sang pût couler. .
„Ils firent donc , vers les cinq heures du soir, arriver au galop sur la j>lace d'armes un chasseur k cheval, annonçant quon venait d'arrêter trois- fourgons cliargés d'or, appar-
da général Rapp. 325
tenants au. général Rapp, cjui les faisait sortir sous la protection des Autrichiens. ,,Ces trois, ^voitures/ ajoutait- il , ont' été conduites au pont couvert, et voici le reçu que je porte à notre commandant en chef. Il faut fasil- ,vler le général Rapp... c'est un traître... il' ^,iious a vendus a lennemi.'^
^Quelque échauffé que Ion fut encore, ce discours produisit peu d'effet' Les troupes maltraitaient leur chef jjour l'obliger h lever des contributions , mais elles ne nourrissaient aucun soupçon contre lui. Sa réputation d'homme d'honneur restait intacte, et son intégrité ne leur était pas plus sus]>ecte que, son courage. Des provocations au meurtre si ouvertes excitèrent la défiance , et les soldats devinrent plus circonspects. Quelques uns cependant semaient l'inquiétude et voulaient qu'on s'assurât de sTa personne ;' mais l'armée eut le bon esprit de repousser des suggestions dont peut-être elle ne sentit pas d'abord toute la perfidie.
,,Dès qu'un moyen échouait, les consi)ira* teurs en tentaient un autre ^ et nef jiégligeaiént rien pour faire verser le sang, persuadés que e'il avait une fois coulé, il serait facile de ie faire couler encore. Le cocher du général conduisait du palais aux écuries un chariot chargé de paille. Les factionnaires firent quelques difficultés de le laisser passer: il sortit . cependant ; mais k peine était-il dehors que -des malveillants crient à la trahison, et prétendent que , sous prétexte de transporter de la paille, on enlève la caisse militaire. Aussitôt la multitude se jette sur la voiture et la
décharge pour la mieux fouillar. On nt ^ouve rien ; on- la recharge^ en exigeant nëan» moins qu'elle rentre: les chevaux effirayés prennent la course et renversent un enfant.
A ^tte vue la fureur redouble,, on force les gardes, on se précipite en tumulte dans la cour du palais, on saisit le cocher, et on le massacre sans pitié entre les mains d'un officier accouru pour le défendre. Le désor^ dre ne ' devait sûrement pas se borner a la mort d'un domestique; mais des groupes de soldats survinrent, forcèrent les pdns empor-^ tés de se contenir, et le coup fut encore manqué.
„Toutes les tentatives pour faire égorg« le général Bapp par la main de ses troupes ayant échoué, on eut recours aux voies ordinaires de l'assassinat. Dès que la nuit fut avancée, une foule d'individus se succédérent l'un k l'autre, et usèrent de violence
Sour s'introduire dans sa chambre k coueheré [ais les aides-de-camp et quelques ofEciess en défendirent l'entrée avec courage, et pré* '^ervèrent leur chef de toute insulte.
^ „Au milieu de cette effervescence, une circonstance vint tout a coup refroidir les soldats, et contribua a les faire rentrer dans l'ordre. La ligne ennemie resserra ses can* tonnements au moment même où l'insurrection éclatait, et reçut aussitôt des renforts considérables. Cette concordance des mesu* res prises par les Autrichiens avec un événement qu'ils ne devaient pas encore connaître, donna beaucoup a penser : aussi la division du dehors doubla de suite ses grand-gardes;
du général Rapp. 327
d« nouvelles troupes et . de lutillerie aecduru« rent de la place.
„L'enneini intimidé n'osa rien entreprendre. Peut-être aussi attendait-il le résultat des machinations qu'il avait ourdies danft Strasbourg; peut-être craignait-il de se compromettre avec. une armée d'autant plus redoutable quelle s'était imposé l'obligation de\ vaincre, -^et quelle contmuait, ]>our tout ce qui était relatif aux dispositions militaires , \ recevoir les ordres du' général Rottembourg, dont les Autrichiens avaient plus d'une fois, dans cette' campagne , éprouvé' la valeur et rhabileté. I/eniiemi resta donc en position, et semblait attendre que le moment favorable fi^t venu. De son côté , la troupe se tint en garde contre les écarts où on voulait la
Î'eter, et poursuivit ayec calme et constance e but unique qu'elle s'était proposé, l'acquittement de la solde arriérée.
„Le général Garnison redoublait de vigilance pour maintenir la, tranquillité publique,* et sortait fréquemment suivi de son état-major> , tous en costume de sergents et à cheval , pour s'assurer de l'exécution de ses ordres. Dès qu'il larraissait, les tambours battaient au camp, es postes prenaient les armes et lui rendaient tous les honneurs dus a un commandant en chef. Ainsi Strasbourg présentait l'image de Tordre le plus parfait au hiilieu du désordre» et la discipline la plus sévère régnait au milieu d'une armée en révolte.
jjL'emjirunt ayant été réalisé, les officierspayeurs, suivant l'ordre numérique de leur régiment, furent^ conduits àous bonne escorte
chex le paj^eur-généraly où ik touchèrent les sommes nëcessaures pour mettre au courant La solde de leurs corps. Mais il leur fut enjoint de n'effectuer les paiements indivir duels que lorsque tous les régiments auraient touché ce qui leur était dû. Ainsi se passif le premier jour: il y «ut moins d'agitation dans le second. On essaya encore daccrédi«> ter parmi la troupe quelques bruits propres h la soulever; mais elle y fit peu d'attention. Yers le soir , la consigne du palais devint moins sévère; les aides-de-camp eurent la permission de* sortir sous escorte. Un pdio^^ ton de grenadiers était chargé de les conduire où ils voulaient, et de les ramener,
^Pendant la nuit , les postes furent tous renouvelés. Des individus en costume"^ de sous-officiers se présentèrent encore ]>our pénétrer çhex le général^ et s'assurer , disaient-ils, s'il ne s'était pas év^adé. Les altercations entre eux et lés officiers de l'état-major furent
Elus vives que jamais; ceux-ci néanmoins nirent par remporter. Enfin la répartition des fonds fut achevée vers les neuf heures du matin. Aussitôt la générale se fit entendre:
l'armée se rassembla » retira ses postes , leva le MOge 4^ palais , et se rendit sur la place d'arômes. Le général Garnison, accompagné de tout son état-major , fit mettre les troupes en bataille , et leur adressa la proclamation suir vante. Nous la rapportons textuellement.
^ySoidats de ï armée du Rhin y
„La démarche hardie qui vient d'étr« faite
du gén&itl Rapp, 359
/,païr vos soiis-ofnciers pour vous faire rendre ,, justice, et le parfait paiement de votre solde, ,,les ont compromis envers les autorités civi-r - „les et militaires. C'est dans votre bonne con- „duite , votre résignation et votre excellente , discipline, qu'il espèrent trouver leur salut; ,et celle que vous avea gardée jusqu'à ce jour „en est le sûr garant, et ils en espèrent la con* „tinuation.
,ySoldats,les officiers-pajeurs ont entre leurs „mains tout cequi vous est dû; la garnison ren- ,-,trera a sa première place; les postes resteront ^jusqu'à ce que le général en chef ait donné ,,drf8 ordres en conséquence. Sitôt la rentrée, „les sergents-major et maréchaux-des-logis se „rendront chex leurs officiers-payeurs, et pren- „dront note , avant de solder la troupe, de MM. „le8 colonels , afin d exercer \k retenue de ciui „de droit. L'infanterie doit être licenoiée, elle ^, prendra des ordres supérieurs ; et la cavalerie, „n'ayant encore aucun ordre, attendra s>on sort, „afin de rendr^^au moins , avant de partir, che^ „vaux, armes, et tout ce qui appartient au »?gPUvernement; afin que l'on puisse dire: Ils „sont Français, ils ont servi avec honneur, ils „se sont fait payer de ce qui leur était dû , et „se sont soumis aux ordres du roi, avec ce beau „titre de l'armée dw Rhin,
nPar ordre de t armée du Rhin.'^
„Le sergent-général, après avoir prononcé ce discours , que l'armée écouta en silence, fit défiler devant lui les deux divisions d'infanterie , la cavalerie et l'artillerie, et alla en "grande
poxnp6 arborer a la préfecUire et \ la mairie des drapeaux blancs faits par son ordre. Les troupes se rendirent .ensuite aux casernes , et rentrèrent sous lautorite de leurs officiers respectifs.
^.Aussitôt que la liberté leur fut rendue, les généraux , les colonels et officiers supérieurs s'emj>ressèrent de se rendre chez le comte Rapp , pour lui témoigner la douleur qu'ils avaient eue de voir Tarmée méconnaître ainsi le frein de la discipline. Ils firent même imprimer, contre les mouvements séditieux auxquels on s'était livré, une protestation qu'ils signèrent tous , et qui contenait dea choses très flatteuses pour le général eq chef.
„Deux jours après , on déposa les armes a l'arsenal, et tous les corps furerlt licenciés. Dalousi, comme chef de révolte, avait encouru la peine ^capitale; mais on lui fit grâce en faveur du bon ordre qu'il avait maintenu au milieu de l'insurrection *)."
^ L'armée était dissoute, mon commandement expiré, rien ne me retenait plus en Alsace. Mais les bonnes âmes du faubourg Saint-Germain avaient imaginé que nous étions un sujet d'effroi pour l'Europe. Sur le champ de bataille, je ][e crois, et les alliés n'en disconvenaient pas. Ailleurs! c'était trop présumer de nous. En f|it de trames et de comj^lots ce n'est pas nous
3ui méritions la palme. J'allai néanmoins auevant de celle qu'on voulait me décerner. J'é-
^ Préeiê des opêrcUionê des armées du Rhin et da ifara en. 1815. - .
du général Rapp, 331
crivis au roi ; je «l'essajai pas de lui àémx^ ser. mes sentiments. Si j'avais pu jeter dans le Rhin la coalition ttiut entière, ]e l'aurais^ fait, je ne m'en cachais pas. Ma lettre était ainsi conçue :
yySire ,
„ Je ne cherche pqint a justifier ma conduite. ^Yôtre majesté sait que mon inclination et 9, mon éducation militaire m'ont toujours porté ,,a défendre le territoire français contre toute y,agression étrangère ; je ne pouvais surtout «yhésiter a oiSrir mon sang pour la défense de y^rAlsace, qui m'a vu
,,.Si j'ai conservé 1' „je désure finir ma carrière dahs ma patrie^ ,,s'il en était autrement , je serais le premier ^a demander d'aller passer mes jours chea Té* tytranger; je ne saurais vivre dans mon pays ,,8ans l'estune de mon souverain.
,, Je ne demande que cela ^ et n'ai besoin ,,que de cela."
naître.
jy^i j'ai conservé l'estime de votre, majesté.
Cette lettre ne fut pas inutile. Des signes d'intérêt échappés au monarqye continrent la malveillance. Je passai quelques mois a Paris sans, être inquiété ; mais l'émigration avait envahi les chambres et rugissait a la tribune^ Les vociférations contre ce que la France pos* sède d'hommes distingués par leur talent et leur courage me donnèrent tant de dégoût cfue je m'éloignai. Je me retirai en Suisse, où du moins l'aristocratie ne présentait pas le scandale des fureurs du jour k cdté ues
3S2 Memoireê
ài^ la reill^. L'ordonnance du 5 septembre fut rendue quelque temps* après : ^e Mviils a .Paris , où je vis tranquille au sein de ma fkmille , et où j ai trouyë un bonheur , qui jusque-la m'était inconnu.
Ici finissent les Mémoires. Nous n'ajouteyons que quelques mots.
. Devenu membre de la chambre dès pairs, lé général fut appelé auprès du chef de létat.- Cette, faveur ne le rendit pas infidèle k se» souvenirs! Tant d'immortelles journées étaient trop profondément gravées dans son âme! Il ne pouvait oublier nos victoires , celui qui les avait préparées , ceux qui les avaient obtenues. Il y avait souvent pris une part si glorieuse! le courage ne se cieshérite pas. Aussi les braves que poursuivaient des hommes qui s'étaient éclipsés devant eux sur le .champ de bataille trpuvèrent-ils toujours dans le général tm protecteur dévoué. Sa bourse, son crédit, leur étaient ouverts. Jamais il ne rebuta l'infortune. Ceux mêmes qui n'avaient auprès de lui auciin des droits que donne le drapeau
{participaient a ses bienfaits i II suffisait qu'ils ùssent dans le besoin. Le malheur était quelque chose de sacré k ses yeux.
L'inaction dans laquelle il était tout k coup ^ombé, après une vie d'alarmes et de fatigues, ivait achevé l'oavrage des blessures dont 41
du générai Happ. S33
était couvert* Sa santé s'était évanouie J bientôt ucha au terme que lui avait assigné la na- • n envisagea la mort sans émotion, se
ilto ture
mille et pour la France.