‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 11 sur 16 · DE LÀ3BÈ 0£ GIIOISY · texte numérisé non relu

DE LÀ3BÈ 0£ GIIOISY

en Limosin , il prendroit le temps de se rendre secrètement à Paris. Cette permission d'aller en Limosin fut accordée -, et M. de Valence se préparoit sourdement à ce voyage, quand la reine d'Angleterre, mère de Madame, qui s'ëtoif retirée depuis long-temps à Colombe , mourut.

L'on ne peut pas assez dire la répugnance que M. de Valence avoit pour ce voyage , ni combien il représentoit à Madame et à madame de Saint-Chaumbnt, par ses lettres, le risque infini qu'il couroit en allant à Paris. Il reculoit tant qu'il pouvoit de partir, quand un courrier de la part de Madame lui apporta une lettre que j'ai vue , qui commençoit par ces mots : f^ous ne m'aimez donc plus^ mon pauvre évêque^ puisque vous me refusez une consolation dont je ne puis me passer? Et dans le reste de cette lettre Madame lui mandoit que l'on feroit à Saint-Denis le trentain de la Reine sa mère, c'est-à-dire un service solennel , à un tel jour qu'elle lui marquoit -, qne cette cérémonie, à laquelle elle assisteroit , seroit trèslongue 5 que pendant le service elle feindroit de se trouver mal à l'église -, qu'elle ordonneroit qu'on la portât chez un officier de sa bouche , lequel avoit une maison à Saint-Denis, dans laquelle, de concert avec cet officier, M. de Valence seroit caché dès le jour d'auparavant.. Cette princesse finissoit sa lettre par les termes du monde les plus pressans pour obliger M. de Valence à ne la pas refuser, et ajouta que c'étoit pour prendre ses conseils, et les suivre dans la plus grande et la plus importante affaire de sa vie« Quel moyen y avoit-il de ne pas vouloir ce que la plus gracieuse et la plus respectable princesse du

4o8 MÉHOIRE&

monde ordonnoit? M., de Valence manda qu il sm* vroit le projet de Madame : il passa le Rhône à Va* lence , prit le chemin du Puy, et dit publiq^ement qu'il ayoit eu permission du Roi d'aller en Limosin. Il étoit suivi de La Marck son neveu, qui depuis a été tué aide-de-camp de M. de Turenne*, de Fonton son maître d*hôtel^qui depuis le fut de madame la Dauphine; de son valet dé chambre et de son cocher, qui servit de palefrenier : de sorte qu'ils n'étdîent que cinq. Cette cavalcade n'eut pas si tôt gagné les montagnes d'Auvergne, que M. de Valence ayant mis sa croix dan^ sa poche, et pris une perruque noire, tant soit peu plus longue que celle d'un abbé bien régulier , .prit tout d'un coup sur la droite à grandes journées sur les mêmes chevaux, se rendit à Gien par des pay^ tout-à-fait détournés, avec dessein d'y laisser son cocher et ses chevaux, et, marchant la nuit en poste , de se rendre à Paris sans être vu de personne. Ce projet étoit possible, et le jour marqué pour le service de la reine d'Angfeterre à Saint-Denis étoit celui sur lequel il falloit fj^re cadrer les circonstances de ce voyage. L'évéque de Valence s'étoit trouvé mal dès le Puy : leskgrandes journées qu'il étoit obligé de faire , l'inquiétude inséparable d'une telle entreprise, les mauvais ps^s, les mauvaises nuits, tout cela fit qu'il eut un gros accès de fièvre deux jours avant que d'arriver à Gien. Il lui continua le lendemain; et lorsqu'il arriva à Gien il en eut un si terrible , qu'il y fallut séjourner, et faire des remèdes qui ne firent qu'augmenter son mal. La Marck savoit quelque chose du sujet de son voyage. Gien est un trop grand passage pour y pouvoir rester long-temps

DE l\bBÉ de CHOISY. ^og

dans une hôtellerie sans y être découvert. La Marck proposa à son oncle de gagner Paris à quelque prix que ce fût : « Vous y serez , lui disoit-il , plus caché , « et plus près des remèdes ; il n'y a ici ni bon mé-^ a decin, ni secours, nicommoditesnecessaires.il 41 faut faire un effort, et malgré la fièvre vous appro^ « cher des médecins et de vos affaires. » Cette étrange maladie si mal à propos venue , la crainte d^étre dé-* couvert, la nécessité de ne se fier à personne, la contrainte de se cacher; tout cela et mille autres in^ quiétudes augmentoient le mal de Févéque , qui consentit que son neveu prit à Tinstant la poste pour retenir dans quelque faubourg de Paris une chambre à Técart, où Ton pût avoir soin de lui : de sorte que le lendemain Tévéque de Valence fit de nécessité vertu, et, la mort entre les dents, arriva de (jien à Paris. Trois jours après, il fut conduit par les soins de La^Marck, qui revint au devant de son oncle, chez un tireur d^or, au cinquième étage d'une maison dans une petite rue qui aboutit dans k rue Saint- DeniSi La Marck donna avis de son arrivée et de son état à madame de Saint^Chaumont , qui en avertit Madame. Il y aVoit deux jours qu'il étoit entre les mains d'un apothicaire de réputation du quartier Saint-* Denis, qui fit venir un médecin de ses amis pour le voir, sans que l'on dît à l'un ni à l'autre que le malade fut évéque. Les remèdes qu'ils ordonnèrent apportèrent si peu de soulagement , que l'on appela le curé de la paroisse, qui le. confessa. Cependant, comme sur les quatre heures du même jour il parut quelque adoucissement à l'extrémité de son mal , l'on remit au lendemain à lui donner le saint viatique.

4lO . MÉMOIRES

Dans rinstaat de ce premier soulagement, M. d^ Valence se fit jeter sur un petit lit de repos, sur lequel son valet de chambre couchoit ordinairement; et tandis que Ton raccommodoit un peu son lit , il se fit apporter le porte-feuille dans lequel ëtoient quelques papiers quHl fit brûler devant lui, et remit les autres dans ce même porte-feuille , qu'il plaça entre les deux- matelas de ce lit de repos, ayant recommande à La Marck qu'en cas de mort il eût soin de les remettre à madame de Saint-Chaumont. La nuit suivante il fut si mal , que le curé qui Tavoit confessé la passa auprès de lui ; mais il se porta mieux le lendemsiin : de sorte que le curé s'en étant retourné pour se reposer, et La Marck et Fonton en étant allés faire autant, M. de Valence , resté seul avec son valet de chambre , ne fut pas peu surpris'de voir entrer M. des Grais (0 avec cinq ou six archers. Des Grais étoit honnête homme, humain, qui ne faisoit que le mal dont ses ordres et son emploi ne pouvoient pas l'exempter. « Monsieur, lui dit-il , je vous arrête c( de la part du Roi. Vous êtes un coquin de faui- « monnoyeur que nous cherchons depuis long-temps, tt Levez-vous, et ne vous faites point faire de vio- (( lence ; car si vous en faites, je vous ferai garrotter. tt — Moi, monsieur, répliqua M. de Valence , moi « faux-monnoy eur ? Vous vous méprenez : prenez « garde à ce que vous allez faire. -:- N'êtes-vous pas « arrivé un tel jour céans, reprit M. des Grais ? n'avez- « vous pas couché la veille dans un tel endroit? n'éc< tiez-vous pas vêtu d'une telle sorte, et n'aviez-vous « pas tant de gens avec vous? — Oui, monsieuT, ré-

(i) J/. Jes Grais : Célèbre exempt de police de ce tcmps-Ih.

DE l'abbé DE CHOISY. 4^ '

c( pondit M. de Valence 5 mais je ne suis point faux- « monnoyenr : et une marque de cela , c'est que j'ai « dans ma cassette six mille pistoles. Je vais vous en « remettre la clef^ et s'il y en a de fausses, je me a soumets à tout ce qu'il vous plaira. » Pendant ce temps-là les archers s'étoient saisis de son valet de chambre. La peine extrême peut faire dans l'esprit d'un malade ce que l'émétique fail dans son corps : l'évêque de Valence fit un effort pour se lever, et remua le chevet, de son lit, sous lequel il avo^t mis sa croix d'évêque. « Voici, dit-il à M. des Grais, ce qui « va décider qui je suis ^ mais faites-moi le plaisir dé c( faire retirer ces messieurs, et je vous avouerai tout. » En effet, M. de Valence lui dit qui il étoit; qu'étant exilé, il avoit cru ne pas faire un crime de venir à Paris pour des affaires qui ne regardoient ni le Roi ni la justice; qu'il avoit eu le malheur de tomber dans l'extrémité du mal qui l'accabloit-, qu'il falloit quadl'on se fût mépris, si c'étoit un faux-monnoyeur qu'il cherchoit 5 et qu'il le prioit de lui sauver l'hohneur et la vie : l'honneur, en ne faisant point éclater ce qu'il lui confioit à titre de confession *, et la vie , en lui laissant prendre ses remèdes en liberté. J'ai déjà dit que M. des Grais étoit honnête homme et humain, et lé caractère de la vérité se fait toujours sentir. .

Ce que M. de Valence disoit étoit trop vrai pour qu'il en pût douter-, mais son ordre portoit d'arrêter un homme fait de telle et telle manière, venu à telle heure, tel jour, et que cet ordre portoit être fauxmonnoyeur. Enfin comme des Grais essayoit d'ajuster toutes ces circonstances avec ses ordres , l'apothicaire

4ia MÉMOIRES

arriva, qui portoit un lavement. M. de Valence ne le vit pas plus tôt, qu'ayec une présence d'esprit surprenante : a Monsieur, dit4l en s'adressant à M. des a Grais , je vous ai dit qui j'ëtois ; ce remède qui m*est « ordonne me sauvera peut-être la vie : ne me permet- « tez-vous pas de le prendre? » M. des Grais le lui permit, et fit relâcher son valet, que ses archers tenoient ^ de sorte qu'à Taide de son valet et de son apothicaire il se fit porter sur le petit lit de repos, et y reçut son lavement, ayant prié M. des Grais de tourner la tête , parce que , disoit^il , il n'est pas séant qu'on prêtre reçoive un remède devant le monde« M. des Grais se tenoit à la porte , le dos tourné , ^ur lui laisser la liberté de recevoir ce remède , qu'il ne garda qu'un moment; et dès qu'il vit que M. des Grais se rapprocha de son lit : « Je ne vous échapperai pas, <( monsieur, lui cria^t*il -, au nom de Dieu , tournez le « dos, que je rende ce remède, que je ne puis plus n garder. » U le rendit en effet, moitié sur le lit et moitié dans un bassin , que son valet lui pi^senta diligemment : et comme il se plaignoit , et qu'il vit que M. des Grais avoit effectivement le dos tourné pour éviter l'ordure de ce spectacle , il se tourmenta tant sur le lit^ qu'il attrapa son porte-feuille, dont il jeta les papiers avec le reste de son lavement dans le bassin , qu'il ordonna tout bas à son valet d'aller vider dans le privé de la maison. M. de Valence m'a dit que jusque là il avoit cru qu^il ne reviendroit pas de sa maladie \ mais que dès qu'il sut ses papiers en sûreté, il sentit que sa santé reviendroit. £n effet, son valet passa ce bassin auprès de M. des Grais et au milicfu de tous ses arehers , dont chacun tournoit le

DE l'abbé D£ GHOISY. 4'^

dos et se bouchoit le nez , et revînt aider à remettre son maître au lit, l'assurant tout bas qu'il s'^toit défait de ses papiers 5 après quoi il fallut recommencer à parlementer avec M. des Grais, qui ne pouvoit compFendre comment il avoit arrêté un évéque , en croyant arrêter un faux-monnoyeur. Le dénouement de tout ceci fut que M. de Valence écriroit'au Roi; et que jusqu'à ce que M. des Grais eût réponse de M. de Louvois , auquel il adressa cette lettre en lui rendant compte de tout ce qui s'étoit passé, il demeureroit auprès de lui sans le tourmenter, et que ses archers se tiendroient dans cette maison. La Marck et Fonton revinrent, qui confirmèrent encore à M. des Grais que celui qu'il avoit cru faux-monnoyeur étoit l'évêque de Valence-, et La Marck alla avertir madame de Ss^int-Ohaumont de cet étrange accident, et que les papiers étoient sauvés.

Je ne sais si M. de Louvois en vouloit à M. de Va*lence, ni si ce fût Sa Majesté qui le voulut mortifier; mais, pour toute réponse, M. des Grais reçut un billet de M. de Louvois, dans lequel il lui mandoit que l'homme qui se disoit M. de Valence étoit un faux-monnoyeûr, et qu'il eût sans réplique à le traiter de même, et à le conduire au Châtelet, sans qu'une autre fois il lui arrivât de suspendre d'exécuter sans raisonnement ce qui lui étoit commandé, M. des Grais connut alors que la cour vouloit bien être trompée; et M. de Valence eut beau parler, représenter, crier ,. et se défendre sur l'état auquel il étoit, il fallut se lever, s'habiller, et se laisser conduire au Châtelet, où il fut écroué comme faux-monnoyeur. Sa cassette fut saisie , il fut fouillé partout ; et des Grais fit

inventaire de tout ce quil trouva dans ses habits et dans ses cassettes.

Un évêque au Châtelet n'est pas une chose bien ordinaire ; mais quand on y est , les plus sages sont ceux qui rapprochent les moyens d'en sortir. M. de Valence écrivit à messieurs les 'agens du clergé , qui le vinrent trouver. Il les chargea d'une seconde lettre pour le Roi , auquel ces messieurs rendirent compte que M. de Valence étoitau Châtelet. « Au Châtelet, (( dit le Roi! Cela est impossible, car il est dans (( json diocèse , ou en Limosin. » Messieurs les agens lui assurèrent qu'ils l'avoient vu , et lui rendirent sa lettre. Alors le Roi fit à messieurs les agens une espèce d'excuse de cette méprise, et leur ordonna d'assurer le clergé, à la première occasion, qu'il avoit été surpris de savoir qu'un évêque exilé fût venu à Paris sans ordre-, mais qu'il n'en avoit donné aucun pour arrêter celui-là, qu'on n'avoit point connu tel ; et que 5on intention n'avoit jamais été de nuire aux libertés dudit clergé. De sorte que le lendemain on expédia une seconde lettre de cachet pour changer le lieu de lexil de M. de Valence*, et, pdur réparer en quelque manière la honte de tout ce qui s'étoit passé, le Roi ordonna à La Fond , gentilhomme ordinaire, de conduire cet évêqùe à l'Ile-en-Jourdain : honneur qui jusqu'alors n'avoit été accordé à aucun évêque, de donner un gentilhomme ordinaire pour l'accompagner. La cassette et l'argent furent remis à M. de Valence, qui partit en litière , et dont la santé avoit commencé à se rétablir depuis l'industrieuse conservation de ses papiers. Monsieur fit un grand bruit de

cet événement, et madame de Saint-Chaumont fut exilée.

Cependant tout pe qui se préparoit sourdement pour le voyage de Madame s'achevoit. Elle fut au désespoir de cet accident de M. de Valence, qu'elle ne vit point. Le Roi fit, suivant son projet, un voyage en Flandre avec toute la cour. M. de Lauzun commandoit Fescorte du Roi, composée de sa maison, de sa gendar-* merie , et de ses mousquetaires. L'idée de la magnificence ne peut point aller plus loin que ce que Ton en vit dans ce voyage. Les troupes étoient superbement velues; la cour n'a jamais paru plus brillante : le Roi jetoit à pleines mains l'or qu'il répandoit abondamment dans toutes les villes de ses nouvelles conquêtes, et ajoutoit, à la qualité des choses qu'il doiinoit, les charmes de la manière avec laquelle il parloit et agissoit. Le voyage finit par la visite des places de la mer, et Madatne devoit s'embarquer au port le plus commode. Jamais secret n'a été mieux gardé que celui qui devoit conduire Madame en Angleterre.

Quelques semaines avant le départ de Madame, le secret en fut révélé à Monsieur, lequel en parla au Roi comme ui^ homme instruit. Sa Majesté fit des reproches à Madame de n'avoir su garder le secret. Madame assuroit, avec des sermens et des circonstances dont on ne pouvoit.pas douter, qu'elle n'en avoit jamais rien révélé. Le Roi est impénétrable, et savoit que qui que ce soit en France ne pouvoit être informé de ses desseins, hormis M. de Louvois, doQt il n'avoit osé parler à Madame, et M. de Turenne. Quel moyen y avoit-il de soupçonner M. de Turenne ? Ce-

4l6 MÉMOIRES

pendant, si ce n'étoit ni le Roi ni Madame, il falloit que ce fût Tun des deux qui en eût parlé. Le Roi prit le seul bon parti qu'il y avoit pour approfondir cet embarras , et découvrit à Monsieur ce qu'il ne pouvoit plus cacher : il lui dit, sans approfondir son grand projet sur la HoUande, que depuis quelque temps il avoit jeté les yeux sur Madame pour rengager de passer en Angleterre , et cimenter , sur les instructions qu'il lui préparoit , une union des couronnes entre le roi d'Angleterre et lui pour l'agrandissement du commerce *, qu'il avoit expressément défendu à Madame d'enparler à qui que ce soit. Enfin le Roi tourna Monsieur, son frère, de tant de manières, qu'il découvrit que cet avis du voyage de Madame en Angleterre lai étoit venu par le chevalier de Lorriaine. Mais par où le chevalier de Lorraine , qui n'étoit pas à la cour, en étoi t-il informé ? Le Roi envoya chercher M. de Turenne. « Parlez-moi comme à votre confesseur, Ini tt dit le Roi : ave^vous dit à quelqu'un ce que je vous <( ai conQé de mes desseins sur la Hollande , et sur le « voyage de Madame en Angleterre ?» En vérité si le cœur de ce grand homme fut jamais combattu entre la vérité et la honte d'avoner sa foiblesse , ce fut dans cette occasion. Cependant la vérité l'emporta, et ce fut un des grands combats et des plus émbarrassans où ce grand capitaine se soit jamais trouvé, a Comft ment, sire, répliqua M. de Turenne en bégayant, « quelqu'un ^ait-il le secret de Votre Majesté? — Il « n'est pas question de cela , reprit le Roi pressam- « ment :,en avez-vous dit quelque chose? — Je nai « point parlé de vos desseins sur la Hollande certai- « nement, répondit M. de Turenne ; mais je vais tout

« dire à Votre Majesté. J'avois peur que madame de « Côaquin, qui vouloit faire le voyage de la cour, « n'en fât pas; et pour qu'elle prît ses mesures de « bonne heure, je lui en dis quelque chose, et que ce Madame passeroit en Angleterre pour aller voir le <( Roi son frère. Mais je n'ai dit que èela , et j'en dece mande pardon à Votre Majesté, à qui je l'avoue. » Le Roi se prit à rire , et lui dit : ((Monsieur, vous ce aimez donc madame de Côaquin? — Non pas, sire, « tout-à-fait, reprit M. de Turenne; mais elle est « fort de mes amies. — -Oh bien! dit le Roi, ce qui ce est fait est fi^it : mais ne lui en dites pas davanc( titge; car si vous l'aimez, je suis fâché de vous dire ce qu'elle aime le chevalier de Lorraine , auquel elle ce redit tout , et le chevalier de Lorraine en rend « compte à mon frère, »

Quelques jours après, Madame passa en Angleterre. Le temps qu'elle y resta fut autant de jours de triomphe. Cette charmante princesse enchantoit tous ceux sur lesquels elle vouloit laisser tomber ses yeux. Elle réussit auprès du Roi son frère à la meilleure partie des choses dont le Roi l'àvoit chargée, et repassa en France, où, peu de temps après son retour, elle mourut à Saint-Cloud, si subitement qu'il courut mille bruits différens de sa mort , dont pas un peut-être n'a de fondement que le malheur de Thumanité.

A l'égarci de M. de Valence , il resta quatorze ans exilé à nie-en- Jourdain , et revint enfin dans son diocèse, d'où, quelques années après son retour, ayant eu l'honneur de saluer le Roi et de revoir Monsieur , qui le reçurent tous deux avec mille té- T. 63. 27

4e8 mémoires

moignages de bonté , il fut transféré de Tévéché de Valence à rarchevêché d'Aix. C'est un homme d une vivacité surprenante, d'une éloquence qui ne laisse pas la liberté de douter de ses paroles , bien que , à la quantité qu'il en dit, il ne 'soit pas possible qu'elles soient toutes vraies. Il est d'une conversation charmante, d'une inquiétude qui fait plaisir à ceux qui ne font que l'observer, et qui n'ont point affaire à lui. Je me spuviens que , dans une conversation où je me trouvai en allant en Italie , entre le cardinal Le Camus et lui , le cardinal lui dit que le Pape lui avoit ordonné de mettre un peu de vin dans son eau, parce que l'eau pure lui gâtoit l'estomac. « Monseigneur, reprit (( l'évêque de Valence, il devoit bien plutôt vous « ordonner de mettre de l'eau dans* votre vin. » Et sur ce que, dans la même conférence qui se tint à Vienne , M. de Grenoble lui dit d'un ton apostolique, sur quelque chose qui regardoit la conduite de feurs diocèses, qu'il n'étoit pas venu là pour le gâter : « Ni « jmoi, monseigneur, reprit M. de Valence, pour « vous canoniser. » Un jour qu'il vint à Grenoble voir madame de La Baume, elle lui dit, en parlant d'elle-même , que quand une femme approche de la cinquantaine , elle ne doit plus songer qu'à sa santé. a Dites, madame, reprit M. de Valence, quand elle a s'en éloigne. » C'est un grand dommage que MontreuiKO, qu'il avoit auprès de lui, n'ait pas ramassé toutes les choses vives et singulières dont sa conyersation ordinaire et toute sa vie ont été remplies. Pour moi, j'en ai dit tout ce que j'en ai pu apprendre

(i) Montreuiî : Matthieu de Montreui}, auteur de quelques jolis madrigaux, étoit sccre'taire de Te'véquc de Valence.

DE l'aibbé de ghoist. 4<9

par une longue et étroite familiarité. Je vais écrire à présent une suite d'aventures qui ne seront peutêtre pas moins intéressantes : on y verra par quel enchaînement de circonstances bizarres le marquis d'Arquien, père de la reine de Pologne, n'a jamais pu parvenir à être duc.

Page 1