‹ Mémoires (volume 2)Chapitre 10 sur 16 · LIVRE HUITIEME · texte numérisé non relu

LIVRE HUITIEME

DAiasL DE Cosi^AG, ëvéque de Valence, et depuis archevêque d' Aix , ëtoit cadet d'une bonne maison de Limosin^ ne sans biens, peu d'éducation de la part de sa famille , et de bonne heure sorti de la maison paternelle, pour chercher ailleurs par induftrie ce que sa famille ne pouvoit lui fournir. Peut-être le nomma-t-on M. Tabbë parce que l'uniformité des habits noirs et du petit collet occasionent moins de dé-> pense. Ce titre lui donna une extrême envie de le devenir, et l'on ne sauroit assez dire avec combien d'esprit et d'adresse il se fit une entrée familière chez. M. le prince de Gonti, dans un âge où les jeunes gens assez mal faits sont à peine soufferts chez les princes du rang de M. le prince de Conti , qui pour lors étoit destiné à suivre l'état ecclésiastique. Chacun isait comme quoi ce prince s'abandonna à la passion éperdue qu'il eut pouB» madame de Longueville sa sœur, qui le mit dans le parti du prince de Condé ^ de sorte que labbé de Cosnac trouva si bien les expédiens d'acquérir la familiarité et depuis la confiance du prince de Conti, que, devenu nécessaire au maintien de l'union du prince de Condé , du prince de Conti et de madame de Longueville, il s'attacha si fort à leurs intérêts, que M. le prince de Conti le prit au« près de lui comme un jeune abbé de condition qu'il aimoit, et qui s'attachoit à sa personne et à sa fortune. Cet abbé, sous une figure assez basse, avoit T. 63. 24

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tout Fesprit, toute la hauteur et toute Tindustrie d'un gascon qui veut faire valoir les qualités qu'il n'a pas aux dépens de celles qu'il a. Il étoit trop mal fait pour se faire une intrigue d'amour dans une cour où cette passion rëgnoit fort : il se jeta tout-à-fait du côté des affaires; et, dans un âge où la conduite des négociations importantes est pour Tordinaire incompatible avec la grande jeunesse, il se rendit si nécessaire, que ce fut lui qui fit à vingt-^eux ans la paix de Bordeaux. Il en dressa les articles, dont f ai vu la minute écrite de sa main, et signée des princes et da duc de Caudale, qui signa pour le Roi. Cette paix, désirée de la cour et nécessaire à }'Etat, lui fit un grand honneur non-seoiement dans le parti des prin-r oeé, mais le fit particulièrement connoltre da cardi^ nal Mazarin, avec lequel il eut différentes conversations, et auprès duquel il fit plusieurs voyages poar la conclusioa de l'importante affaire qu'il finit.

Le prince de Conti avoit une sorte d'esprit iodécis, voulant et ne voulant pas, changeant d'avis, alternativement dévot et voluptueux , d'une santé pédiocre , d'une taille très^coatre£aiite , et dont le vrai penchant eût été du côté de Dieu , si sa légèreté né l'eut point souvent et dans un même jour fait passer d'une extrémité à l'autre. L'amour et l'union ne logent pas toujours ni long-*temps dans les mêmes cœurs. Le, prince de Conti crut avoir des raisons effectives d'être jaloux de madame de Longueville : M. d^ La Rochefoucauld avoit trop d'esprit pour être infructueusement attaché à elle autant qu'il le paroissoit ; un voyage qu'elle fit auprès du prince de Condé fut peut-être regardé du prince de Conti comme un prétexte de le quitter qui

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lai déplut. Ainsi, sains se détacher tout-à-fait dé it passion qu'il avoit pour sa sœur, il chercha, dans le commerce qu'il eut ay#c madame de Montlon (0, et dams quelques autres galanteries de Montpellier, de quoi se consoler un peu de Tabsence de madame de Longueville,

Guilleragues et Tabbé Roquette ëtoîent auprès de lui. Le premier étoit honnête homme, & cela près que, né gascon, il vooloit toujours que Ton fît cas de sa naissance^ dont il importunoit impitoyablement tous ceux qu'il trouvoit moyen d'en informer. L'abbé Ro^ quitte , depuis évéque d'Autun , avoit tous les caractères que l'auteur du Tartuffe a si parfaitement représentés sur le modèle d'un homme faux. Uh soir que le prince deÇonti s'étoit masqué , malgré l'abbé de Cosnac qui lui avoit représenté que sa santé ne lui per-^ mettoit pfis de veiller, et qui , voyant que cette première raison n'avoit rien gagné , s^étoit enhardi à lui dire que, delà taille dont il étoit, il étoit imposable qu'il se masquât sans être connu *, un jour, dis-je, que ce prince s'étoit masqué , Tabbé Roquette entra dans sa chambre comme il étoit prêt de sortir avec ceux qu'il avoit mis de la partie -, et l'abbé Roquette , s'adressant au prince de Conti comme s'il eût cru par^ 1er au marquis de Yardes : « Monsieur , lui dit-il , K montres^^moi Sou Altesse. » Et puis se retirant du côté de l'abbé de CosUao: <t Monsieur, continoa-t-il, <( dites-moi lequel de ces masques est monseigneur. » Enfin ce &ux courtisan fit tant de pantalonnades,

(i) Madame Je Monilon t Cette dame n^est point eonnae. Son nom , laisse en blanc dans rimprime, se lit dans le manuscrit des Mémoires de Clioisy.

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et affecta tant de souplesses de fade courtisan , pour Élire croire au prince de Conti qu'il étoit bien masqué, que Vabbé de Cosnac impatient lui dit. assez haut pour que M. le prince de Conti TentencUt : « Altt lez, M. Roquette, vous devriez mourir de honte; tt et quand Son Altesse fait une mascarade pour se dia vertir , elle sait bien que la taille de M. de Vardes et tt la sienne sont différentes. » Ce discours , dit d'od ton ferme , surprit le prince de Conti ^ qui «e dëmas^ qua -, et soit qu'il fit quelque impression sur son esprit, ou qu'il trouvât qu'il est effectivement ridicule qu'un homme très-bossu puisse être pris en nsasque pour un homme de belle taille, il sortit, et demiheure après revint se coucher. Le discours de l'abbé de Cosnac pensa diviser sa maison -, et ce fut la source de la haine que M. d'Autun et lui ont depuis conservée l'un pour Fautre, et qui fit faire à Guilleragues, artii de l'abbé de Cosnac , les Mémoires sur lesquels Molière a fait depuis la comédie du Fmtœ Dévot,

La cour du prince de Conti n'étoit pas une cour assez vaste pour contenir les idées de l'abbé de Cosnac -, et quoiqu'il fût premier gentilhomme de sa chambre, et en quelque manière son favori , cet abbé entretenoit un commerce avec le cardinal Mazarin , dont il fit le fondement du mariage qui fut conclu quelques années après entre le prince de Conti et la nièce du cardinal. Il espéroit, pour fruit de ce mariage, Timportante abbaye de Cluny, dont le prince de Conti, qm ne pouvoit plus la tenir en se mariant, lui offrit la démission 5 mais le cardinal fit si bien qu'il empêcha l'abbé d'avoir ce grand bénéfice , bien qu'il lui

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eût la principales obligation du mariage de sa nièce avec un prince du sang*

Cette nouvelle augmentation d'ëclat , jointe à l'autorité presque souveraine que le cardinal avoit eu tout pendant la minorité du Roi , et qu'il conserva despotique jusqu'à sa mort, mit en tête à M. le prince de Conti que son rang tt la faveur de l'oncle de sa femme lui dévoient déférer le commandement de l'armée de Ca^logne ; et quoiqu'il n'eût jamais servi ( les enfans des rois, comme ceux dés dieux , naissent instruits de tout), ce commandement lui fut donné.

La fureur des Français sur la réputation de se battre en duel avoit passé depuis le règne de François i au point que, par une frénésie dont la rage n'a pu s'éteindre que sous le règne dé Louis-le-Grand, personne n'osoit porter une épée sans avoir donné quelques preuves de la savoir garder. U ne suffisoit pas qu'un homme fût brave à la guerre -, Ton vouloit qu'il eût fait quelque combat particulier et éclatant. Le prince de Conti , né vaillant comme le sont tous les Bourbons, se mit en tête que son rang et son âge, qu'il avoit jusqu'alors passé dans l'état ecclésiastique, ne le dévoient pas dispenser de l'obligation où il croyoit être de s'acquérir de l'estime, et de travailler à sa réputation. L'état militaire , dans lequel il entroit, le soUicitoit de se mesurer avec quelqu'un digne de lui avant que de paroître à la tête des armées; et, pir une fantaisie qui n'a peut-être jamais eu d'exemple, ce prince, qui n'avoit aucun ennemi, qui n'avoit offensé personne, et que personne n'avoit offensé , se înit en tête de faire un combat^ et^

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agité du désir de se battre en duel sans savoir contre qui , partit en litière de Montpellier pour se rendre à la cour, incertain de son adTersaire, inquiet d'en trou- Ter un digne de hti, et tellement résolu de s'acquérir de Veâtime par un duel , qu^un soir eoucliant k Bagnols, où il séjourna pour quelque indisposition , il ne put s'empêcher de faire confidence à l'abbé de Cosnac de celte étrange vision dont il éloîi tour* mente , et lui avewa qu'il avoit jeté les yeux sur le duc d'Yorck y depuis roi d'Angleterre ^ auquel en arrivant à la cour il vouloit faire une querelle , uniquement parce qu'il étoit prince eonniie Im, et qu'il avoit la réputation d'être brave. Cette cbimère s'augmenta peut--étre par l'ennui du voyage et de la litière : l'esprit d'un homme natureltement barcé de ses humeurs l'est encore par le triste branlement de cette voiture; et tout cela fit, comme vous allez voir, le comniencement de la fortune de: YiUars.

Yillars venoit de perdre le duc de NeoMmrs, auprès duquel il étoit en qualité de gentilbomme. U l'avoit servi dans le fameux duel qu'il fit contre le duc de Beauibrt, qui le tua : Villàrsi Si'étoit acquais beaucoup de réputation dans ce combat; et comme en perdant son maître il pesdit le principal espoir de sa fortune, il se retira avec sa &mme auprès de l'arehevéque de tienne, son frère. Il étoit à Vienne quand le prince die Conti y passa , et eut l'honneur de lui faire la révérence« La bonne mine de Yillars, la poésence d'un vaiHant bcmune qui venoit récemment de faire un combat éclatant, l'idée qu'il avoit de se servir du même hemme dans la quereile qu'il avait déterminé de faire au duc d'Yorck , tout cela séduisit le prince

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de Cdnti. Les {^rinces Teulent plua ardemment que les autres hommes ce qu'îk désirent , parce qu'ils sont moins contrariés. Dès le sôir, quand il fut couché , il ordonna à Tabbé de Gosnac de rester auprès de lui ; et dès qu'ilsfurent seuls : (cM. Fabbé, lui dit le prince de a Gonti ^ j^ai trouTé Thomme qu'il me faut pour me a serrit dansile dessein dont je tous ai parlé. Je veux « attaoher Yillars k mon service ; dites^lui qu^l me « suiTCy etqoejelui donnetaî les moyens de se consoler <c de la perte qu'il a faite du duc de Nemours. » L'abbé de Gosnac obéit, et Yillars se rendit à Paris quelques jours après le prince de Gonti. Ge prince étoit tellement pressé de l'idée de Yillars, qu'il regardoit comme celui qui le serviroit dans l'issue du grand dessein iqtt'il avôit projeté, que dès Montargis il proposa à l'abbé de Gosnac d'accommoder Yillars de la charge de premier gentilhomme de sa chambre. L'abbé de Cosnac fit si bien qu'il refusa de quitter sa charge. Le duc d'Yorck^ qui servoit sur la frontière, et qui ne revint pas si tôt à la cour, n'a jamais eu connoissance de ce dessein bizah'e, qui s'effaça peu à peu.

Dans ce tepipsJàl'évécbé de Yalence vaqua. L'abbé de Cosflaac avoît fait quelques sermons devant la Reine, et y avoit réussi ; il étoit de son jeu, et de celui du cardinal. U pria le prince de Gonti de demander cet évéché.

L'abbé Roquette u'osoit paroître son ennemi; mais il avoit soulevé contre lui la cabale de M. de Yardes, de M.< de Yillars, et des principaux domestiques de la maison : de sorte qu'à la première proposition que Tabbé de Gosnac fit à M. le prince de Conti de demander cet évêché pour lui, le prince de Gonti lui

parut fort peu empresse. « Quoi, monseigneur, Ijii dit a labbé de Cosnac, à moi , de vos secrets le déposi- <( taire , vou^ répondez froidement ! Ah ! monser- (( gneur, continua-t-il , prenez garde que Ton ne dé- « couvre que vous m'avez incertainement répondu « dans une occasion où il s'agit de rétablissement du H principal domestique de votre maison. » Et, sans lui donner le loisir de répliquer, il sortit, et passa dans Tappartement de madame la princesse de Conti, qui n'étoit pas éveillée. « Qu'on l'éveille , dit l'abbé ! « Il s'agit de son honneur, et je veux lui parler. » Il fit tant de bruit, que ses femmes ouvrirent. Cette princesse aimable s'éveilla. « Levez-vous, dit l'abbé; tt il s'agit de sauver l'honneur de M. le prince de « Conti, le vôtre, et celui de sa maison. L^évêché « de Valence est vaquant; je viens de prier Son Al- (( tesse de le demander pour moi*..« Mais levez-vous, (( madame, les momens sont chers; monsieur votre (( oncle ne vous refusera pas s'il sait que vous savez a vous faire éveiller, vous lever en robe de chambre, <( et ne pas hésiter à servir noblement vos créatures. a — Mais, monsieur, lui dit madan^ la princesse de « Conti , donnez-moi le loisir de parler à monsieur « mon mari. — Je m'en garderai bien, lui dit l'abbé: « il s'agit de vous lever, et de passer chez M. le carci dinal. » Il la pressa tant, que, sans lui vouloir donner le loisir de parler à M. le prince de Conti, cette princesse prit uniquement sa robe de chambre, et s'en alla demander l'évéché de yalen<^e au cardinal.

Le Mazarin n'étoit pas un homme qui donnât aisément : cependant cette princesse obtint de son^ncle

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qu'il nommeroit Tabbë de Cosnac à un ëvéché qui vaquoit, de moindre valeur que Valence. Cette princesse toute gracieuse revint à son appartement^ Tabbé Vy attendoit. « Nous avons à peu près votre afiaire , <( lui dit-elle ; mais ce n'est pas de Valence dont il 4i est question. » £t tout de suite elle lui conta ce que le cardinal lui avoit promis. « Comment, madame, « lui rëpliqua-t-il , vous revenez contente, et n'avez a rien obtenu! Ce n'est plus mon affaire, c'est la « vôtre : je vous déclare que c'est l'évêchë de Va- « lence dont il est question ^ et dès que Votre Altesse « sera habillée, elle retournera achever ce qu'elle a <c commuée.» En.eOet, quelques jours après l'abbé de Cpsnac prêcha devant la Reine : toute la cour y ëtoit*, et comme il descendoit de la chaire, le cardinal s'avança, et lui dit : « Monsieur, vous nommer « ëvéque de Valence au sortir d'un aussi beau sermon <c que celui que vous venez de faire, cela s'appelle <c recevoir le bâton de maréchal de France sur la ,«c brèche. Remerciez le Roi de cet important béné- <i fice..» Il n'eut pas sitôt fait ses remercîmens, qu'il alla chez M. de Paris. « Le Roi, lui dit-il, monsei- (1 gneur, m'a fait ëvéque^ mais il s'agit de me faire <( prêtre. — Quand il vous plaira, répondit- M. de « Paris. — Ce n'est pas là tout, répliqua M. de Va- « lence ; c'est que je vous supplie de me- faire diacre. « — Volontiers, lui dit M. de Paris. — Vous n'en « serez pas quitte pour ces deux grâces, monsei^ <( gneur, interrompit M. de Valence^ car, outre la « prêtrise et le diaconat, je vous demande encore le (( sous-diaconat. — Au nom de Dieu , reprit brusque* «c ment M. de Paris , dépêchez-vous de m'assurer que

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tt vow êtes tonsuré^ de peur que vous ne remon- « tiez la disette^ des sacrement jusqu'à la nécessité du « baptême. » ^ •

Cette grâce de révéché de Valence ^ r^nndue dans la maison de M. le prince de Contî , excita bien des envieux. Yardes et Villars ne perdoient aucune occasion de lui nuire : mais, à vrai dire^ Fëvécpie de Valence avoit plus d'esprit qu'eux tons. Un soir que M. le prince de Coiiti éloit au Cours, et n'av(Ht avec lui dans son carrosse que l'ëvéque de Valence, le comte Du Lude et Vardes passèrent au galop , venant de courre un cerf. M. le prince de Conti fit appeler ce dernier, auquel il dit de venir le soir ches l'abbé, de La Rivière, qui lui donnoit à souper* Yardes s'en excusa sui la. fatigue de la chasse qu'il avoit faite, et demanda à M. le prmce de Conti la permission de se jretirer, l'assurant qull alloit descendre chez le baigneur, pour ne voir perscmne^* Quand l'heure du i^ouper fnt arrivée , le prince de Conti passa chez labbë de La Rivière; et après hri avoir dit qu'il se trouvoit mal , et que madame la princesse de Conti Si'ëtoit même &it saigner cie join^Ut, il se retira ^«sans souper, à l'hôteJ de Conti* La première chose que ce parinee , suivi de l'évéque de Valence, trouva en entrant dans la chambre de la princesse de Cooti , laquelle étoit effectivement au lit, entourée de ses fenune», ce fut Yardes, paré coanmeun bdmme qui veut piaire, vêtu magnifiquenient , et la tête (qu'il avoit belle) boociée et poudrée avec plus ée soin qu'il ne convient, quand deux heures amparavant Ton étoit fatigué d'avoir couru le cerf. Le prince de Conti le regarda, et ne dit mot, congédia sa cour, et se re«

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tixa* Quelques JAursappè», ce prince aJla passer tme semaine à Chilly, pour prendre lair dans cette belle madaon.du lùarquis d'Effîat. L'évéqûe de Yalence ^toit bien rt^solu dé noyer M. de Vardes s'il en trouvoit L'occasion -j et M. de Vardes s'ëtoît souvent d^laré ^'il ne perdroit pas celle de lui marquer qu il n'ëtoit point de ses amis. Madaïae la princesse de Conti étoit Testée à. Paris. M. le prinee de Conti n'étoit pas capable d'avoir longtemps quelque cbose sur le eœur^ san^f-que ceux qui avoient riionneur de rapprocher s'en aperçussent; et Tëvéque de Yàleitce Tavoit si parfaitement étudie, qu'il le connoissoît à merveille. Un jour que ce prince se promenoît le long^ do canal de: Chilly, après avoir long^temps rêvé, voyant qu'il ëtoitseul avec Févéque de Valence : « M. de Valence, ■K lui dit M, le prince de Conti, parlez*moi comme « TOUS faisiez du temps que tous ëtiez l'abbé de Cositt nac. Qïse vous semble de Vardes ? -^ Que c'est «. rhomme de France le mieux &it et le pins aiit niable^ reprit M. de Yafence. Mais^ à quel propos « Votre Altesse me £ait-elle cette question ? — Pour « rien, reprit le prince de Coati; mais je ne vous « cacherai pas quie l'affectation de se parer, comme (c il fit dernièrement chez la princesse de Conti, après a m'avoir assuré qu'il alloit se retirer, m'a frappé. Je u conhois rimK)cenee et la vertu de ma femane : mais « croyez-vous que Vardes fût assez insolent pour oser « ^ter les yeux tendrement sur elle ? » C'étoit une belle occasion à l'évéque de Valence de nuire à M. de Vardes ; mais il ne crnt pas q-ne la matière fut encore asses préparée. Il parla cette fois de Vardes comme d'un homme trop sajje pour s'élever à une telle pei>^

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sëe ; il Texcusa même sur les soupçon^^ dont le prince dô Conti venoit de lui faire confidence^ et demeura ferme à Tassurer qu^il n'avoit jamais rien connu dans M. de Vardes qui lui eut laissé la moindre idée qu'il eut jamais regardé que très-respectueusement madame la princesse de Conti. Trois jours après cette conversation , le prince de Conti se promenant dans son carrosse tête à tête avec M. de Valence, fit Téloge de la princesse sa femme : a A cela près , dit-il , a qu'avec toute la vertu et toute la modestie dësi* « rable, elle a, comme toutes les autres femmes, la <c vanité de plaire. Et que sais^je, ajouta-t-il, si çUe « éviteroit celle d'être aimée? — Monseigneur, réic pliqua l'évêque de Valence, chercher une femme

« qiyi ne souffre pas d'être aimée , c'est désirer un a cygne noir. » Sur cela le prince de Conti lui reparla de Vardes; et pour lors, après lui avoir laissé mitonner le poison dont il voyoit que ce prince ëtoit attaqué : « Je n'ai rien vu, reprit l'évêque de Vaft lence, qui me puisse faire croire que M. de Vardes « se fût ou|)lië''au point d'élever ses regards jusqu'à <( madame la princesse de Conti «, mais Votre Altesse a me fait souvenir d'un rien que je remarquai il y a a quelques jours. Elle jouoit à la prime, et filoit, « sur )in flux qu'elle désiroit, un as qui ne pouvoit a être, par la disposition du jeu, qu'un as de cœur « ou un as de carreau : c'étoit celui de cœur qui étoit « nécessaire. Vardes, qui voyoit son jeu, lui dit assez « haut : J'espère ^ue ce sera un cœur. Et puis en a s^approcbant plus près de son oreille, comme pour a mieux voir la carte , il continua d'un ton j^Ius que « demi bas : Ten cannois un, madame, qui ne

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« n)ous manquera jamais, y^ Ce discours de l'ëvêque de Valence fut un coup de poignard qui fit son effet. Le prince de Conti se trouva mal le soir; et depuis ce moment, sans en rien témoigner à madame la princesse de Conti , Vardes s'aperçut si bien qu il ëtoit mal avec le prince de Conti , que , sans en avoir jamais su la raison, il ne songea plus qu'à faire sa for* tune par lui, etse retira tout-à-fait de rattachement qu'il avoit eu pour la princesse de Conti.

Le duc de Caudale étoit âmi de M, de Vardes, et ne pouvoit souffrir l'ëvêque de Valence; Villars le haïssoit; l'abbë Roquette, et toute la cabale opposée à sa faveur, essayoit de le perdre. L'ëvêque de Valence s'en aperçut : il étoit du jeu de la Reine, et avoit conservé assez de familiarité avec le cardinal , du jeu duquel il étoit aussi. M. le prince de Conti avoit pour intendant de sa maison un nommé de Pille, qui p^^soit pour être honnête homme, et dont ce prince^ sur quelque mécontentement, voulut se défaire. L'ëvêque de Valence entreprit de le soutenir, et en parla au prince de Conti. <( Monseigneur, <c lui dit M.. de Valence, si Votre Altesse se défait c< de cet honnête homme- là, les honnêtes gens ne ce doivent plus espérer de salut chez vous. » Ce discours déplut au prince de Conti. L'évêque de Valence répondit peut-être avec plus de fermeté qu'il ne convient de parler à son maître ; enfin M. de Valence lui mit, comme Ton dit, le marché à la main, et lui offrit de se retirer. Le prince de Conti, blessé de ce discours, le prit au mot; et quelques jours après la division augmenta au point que l'ëvêque de Valence exigea absolument de M. de Pille qu'ils prendroient

congé pour sortir de la maison le même jour : de sorte que de PiUe ayaol; rendu ses ccrmptes, et Tévéqùe de Valence ayant la dernière fois fisiit ses fonctions de premier gentilhomme de la chambre, dès qu'il eut donné la chemise à M. le prince de Conti , au lever duquel il y avoit beaucoup de ^ns , cet évéqiite prit la parole^ demanda pardon à Son Altesse de ne Tavoir pas toujours aussi bien servi qu il TaToit désire, le remercia des grâces qu'il eu avoit reçu; et, pour finir son discours par une espèce de tadupinadé : <( Monseigneur, lui dit-il en -prenant M» de a PiUe par une main , et en tenant sa croix d'ëvéqoe a deTautre, cet homme a bieû conduit vos finances^ c il a le malheur^ copime moi, de sortir de votre u maison : aussi laissons-nous votre maison sans croii « ni PiUe* » Cette liherfcé de langue ne plut pas à M. le prince de Conti, qui ne laissa pas de sourire, et donna dans ce moment Temploi de pn|mier gentilhomme il Villars; qui n'a ,^mais su peut-être que la fantaisie. d'un duel imaginaire, dont il n^a de sa vie entendu parler, avoit fait le fondement de sa fortune.

Le Roi commençoit à devenir grand , et Monsiei^r étoit la plus jcdie créature de France. On parloit de faire sa maison. Le cardinal vouloit faire argent de tout 5 il savoit quel'évêque de Valence en avoit : il lui fit proposer de l'accommoder de la charge de premier atunônier de Monsieur. Cette charge ne lut convenoît qu'en ce que c'ëtoit une certitude de n'aller guère à son diocèse, et de demeurer à la cour. La Keine lui fit cette pi^oposition comme une cho^ qu'elle souhait toit 5 et l'ayant fait appeler dans son cabinet au sortir

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de don jeu , elle lui dit obligeamment qu'elle eût été ravie de Tattàcher auprès de Monsieur. « Votre Maa jestë me. fait trop d'honneur , madame , lui dit-il ; « mais la cour des princes qui ne sont pas rois est c( trop orageuse ; j'en viens d'esi^uyer les bourrasques ce chez M. le prince de Conti : et si Votre Majesté fc me laisse le maître de décider , je voudrois être au 4c Roi, ou demeurer comme je suis. » La Reine ne prit pas cette réponse comme un refus; elle le congédia; en Texhortant d'y songer. Son parti de ne point entrer dans la maison de Monsieur étoit pris, quand il survint entre le Roi et Monsieur, son frère, un petit démêlé d'enians qui se disputent quelque chose. Le Roi voulut prendre un poêlon de bouillie : Monsieur en tenoit le manche «, et avant que les gouverneurs eussent fait finir ce tiraillement, Monsieur fit mine d'en vouloir frapper le Roi. La Reine, avertie , vint faire, fouetter Monsieur-, et l'éclat que cela fit détermina l'évêque de Valence à aller ttxîuver le cardinal. « Monseigneur, lui dil*il, j'ai songé à ce que « Votre Eminence m'a fait l'honneur de me faire proa poser : je craignois que Monsieur ne fut qu'un « joli prince^ mats je voi$ qu'il y a en lui de quoi « Élire un homme, et de tout mon cœur j'entrerai à €1 son service. » Ce marché fut conclu ; et dès que Ton fit la maison de Monsieur, l'évêque de Valence fut nommé son premier aumônier.

Quoique la guerre fût yive pendant Tété , la magnificence, le jeu, l'amour et les intrigues renaissoient l'hiver. Le duc de Caudale avoit fait une campagne assez malheureuse en Catalogne, et revenoit à la cour. L'évêque de Valence étoit dans son diocèse ,

prêt à venir pareillement. Le duc de Candale et lai ëtoient mal ensemble dès le temps que Yardes se dér tacha de M, le prince de Conti. Le chemin du duc de Candale étoit de passer indispensablement à Yalence^ il envoya un gentilhomme à l'avance faire un compliment à Tévéque^ et lui demander. à souper. « Yolontiers, répondit Tëvéque', je vous supplie « même de lui dire que j'espère qu'il viendra cou- <( cher céans , à la charge que nous ne parlerons point tt du passé. » Le duc de Caudale fut reçu par Tévêque de Yalçnce comme si c'eut été le Roi qui l'eût ho* noré d'une visite. Les vrais gascons deviennent plus grands à proportion qu'ils trouvent des gens plus gascons qu'eux. Le duc de Candale étoit suivi de quantité d'officiers de l'armée , et de beaucoup de gentilshommes de ses gouvernemens de Guienne et d'Auve^ gne, qui le conduisoient jusqu'à Lyon. U fut charme de la réception et de la bonne chère qu'on lui fit. Le soir, avant que de se retirer tout-à-fait, ils s'éclaircirent de plusieurs choses, et se couchèrent après assez tard. Cependant comme le duc de Candale déjeûnoit le lendemain matin pour partir, la vanité de se voir suivi de tant de noblesse fit qu'un moment avant de monter à cheval il dit d'un ton assez haut, en embrassant M. de Yalence : a Au moins, monsieur, perce mettez-moi devant tous ces messieurs de marquer <( publiquement que notre réconciliation est sincère. (( Je vous fais devant eux mille excuses des mauvais a offices que je vous ai rendus auprès de M. le prince (( de Conti; j'en suis repentant, et je vous prie de c( me les pardonner. — Monsieur, reprit l'évéquede (c Valence d'un ton encore plus haut, ne vous en re-

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«t pentez, point, je vous en prie ; car je vous promets f( publiquement, devant tous ces messieurs, que si <c vous m^avei; rendu de mauvais offices auprès de « M. le prince de Conti, je Vous les ai bien ample* « ment rendus auprès de M. le cardinal. »

Quelques années après Ton commença de parler de la paix. Elle ëtoit nécessaire à l'Etat ; la Reine la vouloit. Elle fut conclue , et Ton fit le voyage de Saint- Jean-de-Luz,.où le mariage du Roi s acheva. Le cardinal, que Tëvéque de Valence rëjouissoit, IVvoit mis de son jeu pendant le voyage. Un jour que M. Tévéque d'Orléans , Fabbé Le Camus , depuis cardinal, Tabbé de Bonzi, pareillement depuis cardinal, quelques autres aumôniers du Roi, et Vévâque de Yalepce, se promenoient avec liberté le long de la mer , quelqu'un d'eux méjcontent du cardinal en dit mille maux : Tëvéque de Valence ne l'épargna pas, et l'abbé de Bonzi en parut très-mécontent ; chacun s'en plaignit. Ces messieurs s'échauflbient à en dire du mal , quand tout d'un coup l'ëvéque de Valence .cessa, prit son chapeau , ses gants et son manteau , que la liberté de la promenade lui avoit fait quitter, et leur dit : « Mes*c< sieurs, je vous donne le bonsoir 5 je me retire, et (c vais conter à M. le cardinal tout ce que j'en ai dit, fc et tout ce que vous en avez dit z car j'aime encore et mieux , pour vous et pour moi , qu'il en soit informé (( par mes soins que par ceux de l'abbé de Bonzi, qui «c ne manqueroit pas de lui en rendre compte. »

Le Roi fut marié en 1660, et Monsieur le fut l'année

diaprés. Jamais la France n'a vu une princesse plus

aimable qu'Henriette d'Angleterre, que Monsieur

ëpousa : elle avoit les yeux noirs, vifs, et pleins dm

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386 MÉMOIBES

feu contagieux que les hommes ne sauroient fixement observer sans en ressentir Teffet^ ses yeux paroissoient eux-mêmes atteints du désir de ceux qui les regardoient. Jamais princesse ne fut si touchante , ni n'eut autant qu'elle Fair de vouloir bien que l'on fût charme du plaisir de la voir. Toute sa personne étoit ornée de charmes *, Ton s'intéressoit à elle , et on Taimoit sans, penser que Ton. pût faire autrement. Quand quelqu'un la regardoit, et qu'elle s'en apercevoit, il n étoit plus possible de ne pas croire que ce fût à , celui qui la voyoit qu elle vouloit uniquement plaire. Elle avoit tout l'esprit qu'il faut pour être charmante, et tout celui qu'il faut pour les affaires importantes , si les conjonctures de le faire valoir se fussent présentées, et qu'il eût été question pour lors à là cour d'autre chose que de plaire. Le Roi étoit aimable^ jeune, galant , magnifique *, le goût de Monsieur n'étoit pas tout-à-fait tourné du côté des femmes, parmi lesquelles rien ne paroissoit plus digne d'être aimé que Madame. Peut-être eût-elle voulu l'être du Roi, dont les regards , les soins , l'attention , le goût et la tendresse se tournèrent entièrement du côté de mademoiselle de La Yallière. L'inclination avoit formé cette union ^ et deux personnes nées pour s'aimer v^ ritablement ne se sont jamais aimées de meilleure foi , ni plus tendrement.

Le chevalier de Lorraine, fait comme on. peint les anges , se donna à Monsieur, et devint bientôt le favori , le maître , disposant des grâces , et plus absolu chez Monsieur qu'il n'est permis de l'être quand on ne veut pas passer pour le maître ou la maîtresse de la maison. Madame parla avec horreur de ce désordre,

DE l'abbé de CHOISY. ' 387

dont elle se plaignit d'abord à madame de Saint-Chaumont, intime amie de Tëvéqu^ de Valence, qui de son côté ne pouvoit Sbuffrir le chevalier de Lorraine. Ce conseil résolut que Madame entretiëndroit le Roi de ses malheurs. Je ne sais si le Roi parla durement à Monsieur, mais Monsieur bouda quelques jours *, et, sous des prétextes imaginaires de jalousie , dont Madame ne lui donnoit aucun sujet, il feignit de vouloir aller passer quelques semaines à Villers-Cotterets , et y conduisit Madame. Il y étoit quand la mort dn prince de Conti arriva. Ce prince laissoit par sa mort le gouvernement de Languedoc : Monsieur voulut le demander, et crut que l'évêque de Valence étoit plus capable qu'aucun homme de sa maison de presser le Roi sur la demande qu'il lui ordonna de faire, de sa part, de ce gouvernement pour lui -, de sorte qu'il le chargea d'une lettre qu'il écrivoit au Roi son frère , et il le fit partir de Villers-Cotterets pour se rendre à Saint-Germain, où la cour étoit alors. L'évêque. de Valence demanda au Roi une audience de la part de Monsieur, qui lui fut accordée sur-le-champ, « De « quoi est-il question, monsieur, lui dit le Roi ? Mon a frère boude-t-il encore sans savoir pourquoi , ou a ne s'est-il éloigné de moi que pour être moins « gêné ? — J'ai ordre , sire , répondit M. de Valjence , « de remettre à Votre Majesté une lettre dont Mon- <c sieur m'a chargé, et de prendre ai^gnéme temps la « liberté de lui représenter qu'a](ant l'honneur d'être (c son frère unique , il a lieu d'espérer que vous ne lui (c refuserez pas le gouvernement de Languedoc. — tt Le gouvernement de Languedoc, s'écria le Roi ! Je a croy ois que tous les gouvernemens particuliers, des

386 Méiioiiifi^

« proTinces ëtoient au^dessous^e mon frère# » En prenant la lettre de Monsieur, le Roi'achevade la lire; après quoi regardant Tëvéque de Valence : « Est-ce là « tout, monsieur, lui dit le Rqi ?-^— Oserai-je, sire, ré- « pliqua M. de Valence , prendre la liberté de reprëcc senter respectueusement à Votre Majesté la juste « douleur que Monsieur recevra si Votre Majesté le « refuse ? Et puisque Votre Majesté m'a faitrhonnetir « de me demander déjà si Monsieur boude encore, « il semble par là que Votre Majesté croit qu'il en a « quelque sujet, bien ou mal fondé. Il n'y a personne, « sire, qui puisse ni doive entrer dans lé sacré dé- « tail de ce qui se passe entre vous deux : mais enfin « Monsieur est votre frère : il vous demande avec « empressement le gouvernement de Languedoc, et « Votre Majesté ;s'est aperçue qu'il n'est pas content « — Monsieur, dit le Roi , je vous ferai donner la ré- « ponse que je fais faire à mon frère dan$ demici heure : dites-lui que les princes du sang ne sont « jamais bien en France ailleurs qu'à la cour ; et qu'à « l'égard du gouvernement de Languedoc , je le prie « de se souvenir que nous sommes convenus lui et « moi qu'il n'auroit jamais de gouvernement.,» En achevant ce mot, le Roi ouvrit lui-même la porte de son cabinet, et congédia M. de Valence, auquel il fit remettre demi-heure après la réponse qu'il fit à Monsieur, qui de4lon côté, après avoir encore boudé quelques jours, revint à la cour, où le Roi le combla d'amitié , de pr^ens , et de manières charmantes.

Cependant Madame né pouvoit pardonner à mademoiselle de La Vallière d'avoir su si parfaitement se faire aimer du Roi : je ne sais si elle eut plutôt pardonné

DB l'aBBÂ DIB C80ISY. 369

à luie autre maîtresse. Elle essaya de lui donner madame de Monaco. Les hommes ne ôroient pas toujours que ce soit une infidélité que de profiter des conjonctures que Tamour-propre ^ le plaisir ou la vanité peu^ yent offrir. Le Roi avoit agacé madame de Monaco , et madame de Monaco ne s'étoit pas trop éloignée de ce jargon, auquel elle eût bien youIu prêter Toreille. Mi de Lauzun Taimoit depuis long-temps ; et quand on aime véritablement , on regarde de bien près. C'est un grand malheur aux gôns élevés de ne pouvoir se passer de la confidence de leurs domestiques. Madame de Monaco crut qu'en avouant à une de ses femmes, qui couchoit dans son antichambre , que le Roi devoit la venir trouver à deux heures après minuit, cette femme , sans laquelle le Roi ne {)Ouvoit entrer com-: modément chez elle, la serviroit fidèlement. Cette femme de chainbre lui promit le secret, qu'elle lui tint en eflfet, à cela*près qu'elle avertit M. de Laùzun du rendei^-vous, et que l'on étoit convenu qu'à deux heures le Roi trouveroit, en passant le long du corridor de l'appartement de madame de Monaco, la clef, qu'elle auroit soin de laisser à la porte de cette antichambre , où couchoit cette fill^ M. de Lauzun paya magnifiquement cet avis, et exigea seulement de cette fille que dès une heure après minuit la clef seroit à la porte, de sorte que M. de Lauzun, passant lui-même par ce corridor dès que tout le monde lui parut couché, ferma la porte à double tour, prit là elef , et se retira. Le bruit que fit le mouvement des ressorts d'une serrure alarma cette fille et madame de Monaco,. qui raisonnoient sur cet événement, quand le Roi vint à deux heures,. colùme il l'avoit promis.

Mais quel moyen y avoit-il «d'entrer ? Un ëclaircissem/ent à Theure qu'il étoit, et au travers d'une poFte, ëtoit impossible. Le Roi s'en retourna, et n'a su que long-temps après, quand. M, de Lauzuh fut arrête, par où ni comment cette porte s'ëtoit fermée, ayant trouvé, dans une espèce de mémoire que M. de Lauzun tenoit dans une de ses cassettes, qu'il avoit donné trois mille pistoles à cette fille de madame de Monaco , qui* Lui rendoit compte des actions de sa maîtresse. Je ne sais si le Rpi .prit des rendez-^vous plus certains ou plus commodes avec madame de Monaco ^ mais ce commerce n'eut que peu ou point de suite. -*

. La faveur du chevalier de Lorraine continuoit , et Madame p'f enoit sur elle la peine que sa présence lui faisoit toutes les fois qu'elle le rencontroit. Cette princesse pléuroitsouvent; et, de l'envie qu'elle avoit certainement eue de plaire au Roi , il lui restoit au moins que Sa Majesté la consoloit^ et qu'elle trouvoit dan& ses conseils le '. charme que la confiance' peut donner. Le chevalier de Rohan avoit aussi bonne mine qu'homme du royaume : c'étoit un homme d'un esprit dérangé, plein d'imaginations vagues^ brave et magnifique ^ jl y auroit eU du bon dans sa sorte d'esprit , si quelque règle avoit pu former en lui quelque chose qui vessemblât aux usages, et à ce que les autres pensent. Si vanité lui fît croh*e que Madame lui sauroit gré d'une insulte qu'il avoit faite au chevalier de Lorraine ; et sans avoir peut-être d'autre prétention sur le cœur de cette princesse que celle que lui donneroit l'inimitié du chevalier de Lorraine, il le querella, et se vanta de l'avoir frappé : le chevalier de Lorraine assuré le contraire. Le Roi ordonna

DE l'abbé ds ghoist. Sgi

aa duc de Noailles de les raccommoder» Le chevalier de Rohan désavoua ce qu'il avoit avancé, il en signa même le désaveu; et le même jour il écrivit à dix de ses amis que , pour éviter la rigueur des ordonnances , il àvoit cru pouvoir nier un fait , lequel étoii pourtant tel qu'il lavoit publié. Ces billets^ doftt 1» chevalier de Lorraine et Monsieur eurent connoissance , firent encore un nouvel ' éclat. Quoi qu'il en soit, ces procédés ii'ont pas fait grand honneur ni k la vie du cher valîef de Lorraine ni à la mémoire du chevalier de Rohan , qui eut lé cou coupé quelques années après ^ pour d'autres choses qui n'ont nul rapport à cette affaire.

Dans ce temps-là il s'itnprima un livre en Hollande dont M. de Louvois eut le premier exemplaire : ce livre étoit une histoire merveilleusement bien écrite, qui avoit pour titre îles j4mours duPalais-RojaL

Madame s'y trouvent cniellement traitée, et la prétendue passion qB'on l'accusoit d'avoir eue inutile»ment pour le l(oi y élxÀi tout au long.

M. de Louvois remit ce petit livre au Roi, qui crut que Madame en devoit être informée,' afin de prendre quelques mesures avec Monsieur au cas qu'il eh eût connoissance. Il est inconcevable combien Madame

fut pénétrée dé cet imprimé; et, sans rien décider avec le Roi sur ce qu'il y avoit à faire pour prévenir Monsieur , ellp s'enferma dès que le Roi fut retourné chez lui, et envoya chercher l'évêqùe de Valence. « ^ Je suis perdue , lui dit-elle , mon pauvre Valence ! A Lisez (en lui donnant ce petit livre), lisez toutes « ces fausses horreurs que .Monsieur ne croira que K^jtrop. £t puis, iajouta-t elle, quand même je sérois

3q% uimoïtits

K jwlifiée avec Monsieur, le serob-je avec le pnH « blie , au^id V(m ne peut cacher la lecture de tout M ce '<tue contient cette fable? » L'évéque de Yakiice la conaola tant qu'il put, et la rassura sur la fausseté des drconsUiUces. Le lendemain, Madame, outrée, qui ne s'ëtoit ouverte de cette aventure qu^à M. de Yalence> Tenvôya chercher; on lui rapporta qu'il étoit allé à Paris : elle lui écrivit un mot pour Tobli^er de v^nir lui parler. Le page qu'ellg envoya à Paris Passura que TéVéque dé Valence n'awt pas couché'cliez lyli, et que ses gens disoient qu'il ;étoit allé faire un tour de huit jours 4 la campagne chez un de ses amis. ^ Mon Dieu , disoit cette princesse à madame deSaint- « ChaumoAt , que votre ami prend ilud.son temps ! Je « lui ai confié la chose du monde la' plus importante; « je n*en piàis parler qu'à lui^ et il est assez indiscret a pour s^abaenter ! » Madame de Saint^Chaumont , qui né savoit efiR^ctivemeut ce qu'jyi étoit devenu , envoya dé tous côtés pour en savoir des nouvelles. Tout ce qu'elle fit pendant dix^gours^tinutile. Enfin le onzième M; de Valence parut devant Madaxne, à l'heure du msttin que Toa pouvoit entrer dans sa chamlnre. Dès que Madame fat habillée, dfe passa dans son cabinet, et le fit appeler. « Pourquoi m'ait vez-vons quittée, monsieur, hù dit-dle, dans le «* temps de ma vie cgie j'ai plus besoin de ccmsdak tion, et que mon cœur est le plus afflué? -—Tenez, m tnadame , lui dit M. de Valence en lui tirant de ses « poches et de dessous sa soutane près de trois cents « exemplaires ^en feuilles-, tenee, madame, il n'en <x sera plus parlé ; bralez^-les veusrméme, » Et %ottt de suite M. de Valence lui conta qu^u sortir de la pre*

DE l'A£BÉ DS CHOISY. Sj^S

mîère conversation dans laquelle elle eut là bonté de lui conter ses malheurs, il avoit pris le parti de passer en poste en Hollande ^ qu'il avoit soustrait jusqu'au premier exemplaire de cette histoire qui lui &isoitde la peine \ et que , moyennant deui: mille pistoles qu'il avoit données au libraire, il ne serôit jamais parlé de ce livre ^ dont il assura que deux exemplaires seule^ ment ne pouvoient se ratbraper, Tun envoyé à M. de LouVois,,et l'autre au roi d'Angleterre, La joie qyie ressentit Madame de la singularite.de ce service ne peut s'exprimer, et fit depuis le fondement de toute là confiance que Madame prit en lui sur tous les se^ ctets de son cœur. •

L'évéque de Valence m'a montré, quinze ans après la mort de Madame, uû seul exemplaire de cette histoire, qu'il avoit gardé pour sa curiosités il ne res^ semBle en rien à celui qui a couru depuis sous le itiéme titre, lequel n^ contient pas un 'seul mot de vérité ; et jamais l'on n'a rien su de cette histoire , Madame ayant brûlé l'exemplaii^e que le Roi lui remit^ le roi d'Angleterre, son frère, lui ayant pareillement remis celui qu'il avoit reçu, qu'elle brûla*, et l'évêque de Valence ayant vraisemblablement tenu le serment ^'il me fit qu'avant que de mourir il brûleroit ce seul exemplaire qui lui restoit, dont je lus dans ce temps-là plus de la moitié,

. Le Roi eut connoissance par Madame de cette n<3N Ue vivacité dei'évéque de Valence , dont il le Ipua ei^ particulier,. sans que jamais il lui en ait rien témolgné,^

La paix; qui duroit depuis le mariage de àa Ma^ jesté , n'étoit guère compatibfe avec le courage d'un^ jeune poi ^ui se sealoit heureux , et dont les graçid^i.

394 MÉMOIKES

talens avoient pour ainsi dire été cachés pendant le gouvernement du Mazarin, qui ëtoit mort quelques années auparavant. La renonciation de la Reine sur là succession d'Espagne ne s'^tendoit pas si nettement sur les Pays-Bas qu'il n'y eût une infinité de prétextes légitimes ou vraisemblables pour recommei)cer la guerre, qui fut précédée d'un manifeste qui parut, dans lequel le Roi mettoit en avant une infinité de raisons pour autoriser la rupture de la pait.

Le Roi porta ses armes en Flandre , commandant lui-même son armée avec une netteté, un ordre, une vivacité, une intelligence pour la guerre, et un bonheur qui»ne s'étoit jamais vu pareil. Chacun sait comme ce prince s'éxposoit , prenoit de la peine , et entroit lui-même dans les moindres détails du commandementrde son armée.

L'évêque de Valence, qui ne trouvoit plus dans Monsieur ce qui l'avoit déterminé à se donner à lui quand il entra daiis sa maison , et qui ne se trouvoit de rien parce que Monisieur n'étoit guère consulté, n'avoit pas laissé de conserver auprès de lui une extrême liberté de parler; et quoiqu'il fût ennemi du chevalier de Lorraine, et parfaitement attaché aux intérêts de Madame , Monsieur le considéroit et le consultoit. Il mit en tête à Monçieifr que le temps de travailler à sa réputation étoit venu , et qu'il ne lui devoit pas suffire de s'exposer à la guerre, et de s'acquérir la gloire d'être vaillant-, qu'il devoit avoir part aux conseils, et demander au Roi Thonneur et la liberté d'y entrer! Monsieur le fit, et fut refusé. Les donneurs d'avis parmi les princes sont en quelque manière garans du succès de ce qu'ils proposent. Monsieur se

DE l'abbé de CH046Y. Sgî

plaignit aigrement à M. de Valence de ce qu'il Tavoit embarqué à se faire refuser : « Gomment, Monsieur, « répliqua Févêque, vous vous affligez d'un refus « que vous fait votre frère ^ et vous vous laissez « abattre pour une bagatelle dont il me sejnble qu'à « votre place je me ferois un mérite important! a Croyez-moi, Monsieur, continua M. de Valence, « éès que le Roi ne pourra vous refuser son estime, « il faut qu'il vous en donne des marques effectives : « son amitié vous est immanquable. Travaillez à vous « faire une réputation dont it soit jaloux, et je vous « réponds du reste. » En effet. Monsieur résolut que dès le lendemain du grand matin il iroit visiter les gardes, qu'il iroit à la tranchée avant que le Roi en pût avoir connoissahce , quHl répandroit de l'argent aux troupes , qu'il feçoit avancer le travail du siège , auquel on étoit alors ^ et qu'enfin quand le Roi lui demànderoit au retour des nouvelles de ce qu'il avoit fait. Monsieur lui répondroit avec fermeté que puisqu'il n'étoit pas encore asse» heureux pour pouvoir le servir de ses conseils, il vouloit auparavant essayer de se rendre digne de le servir de sa personne. Monsieur suivit exactement ce projet, et dès le lendemain se montra vaillamment aux postes les plus avancés^ L'évêqae de Valence lui servit, non pas d'aumônier)^ mais de trésorier, jetant de l'argent à tous les blessés ,^ et aux travailleurs pour faire avancer leurs ouvrages. Le ftoi fut averti de bonne heure que Monsieur étoit à la tranchée, et envoya un de ses aides-decamp savoir de ses nouvelles. Tous ceux qui revenoient d'où Monsieur étoit parloient de sa valeur avec éloge. Le Roi fit au matin ses pronlenades, et donna

SgS MÉMOIRES

ses ordres de gënëral; après qaoi en. rentrant cbes lui il demanda Monsieur, qui n'ëtoit pas revenu, et lui envoya dire qu'il Tattendoit pour dîner. A cela Monsieur répondit respectueusement qu'il le sap-^ plioit de ne pas l'attendre \ qu'il avoit fait commencer un travail qu'il seroit bien aise de voir achever, et qu'il avoit Êiit porter un, morceau pouf* manger à la tranchée. En effets sur les quatre heures du soir Monsieur revint, et rendit compte au Roi de Tétat de la tranchée , de ce qui s^ étoit passé d^ppis le m Ain , et finit par dire que puisqu'il n'étoit pas aissez heureux pour pouvoir le servir danss ses eohseils, il é,toit résolu de se rendre digne de le servir de sa personne et de son bras< Le Roi ^ sanû paroître ému , lui répliqua avec un ton assez ironique : « Diable , mou « frère, je vous conseille de Vous faire sac à terre « « Oh bien ! allez vous reposer, car tous en avez grand « besoin. » L'évéque de Valence, qui entendit ce discours, rfen fut pas moins frappé .que Monsieur, qui Q^mtinua depuis son4>remier train de vie, c'fest- ^a-dire de suivre et de voir lé Roi , sans se mêler de

rien.

he Roi prit Douay, Tournay, Lille, et plusieurs

autres places. LJhiver, il porta ses armes en Franche- Comté : rien ne résistoit à sa valeur, aux bonnes mesures qu'il prenoit, ni çiu chemin quHl se frayoit à la gloire que Sa Majesté s'est depuis si légitimement acquise. Tant de prospérités dans ses armes n§ pou- VQJient long-temps se maintenir sans réveiller les puissances voisines : l'Angleterre j la Hollande et l'Espagne offensées proposèrent la paix, qui fut Caite; et la plupart des conquis que lie B.oi fit cette beUe c»n«

Dis L^ABBé DB CHOISY. Sq^

]pagne, qui porta le nom de la campagne de Lille (>), lui restèrent.

Le duc de Monmouth passa d'Apgleterre à la cour dans ce temp^là. Cëtoit un prince mieux fait et plus beau qu'il n'étoit aimable. L'intërét que Madame parut prendre à ce prince , qu'elle honoroit du nom de son neveu, et auquel elle eut soin d*ordonner les plus magiiifiques habits de France ; la manière dont il dan-^ soit les contre-danses , qu'il apprit à Madame ; la familiarité que donne la commodité de parler quelquefois une même langue qu^ les autres n^entendent pas ; l'assiduité de ce prince à 9e trouver aux heures auxquelles Madame étoit visible ; les manières de cette princesse , toujours charmantes ; tout cela fit crpire qu'il y avoit entre eux une sorte de jargon dont il n'est que trop aisé de soupçonner ceux qui sont naturellement galans. Le chevalier de Lorraine, dont la faveur auprès de Monsieur subsistoit avec plus d*éclat que japsais, eut le malheur d'être regardé comme celui qui entretenoit les petites divisions qui renaissoient souvent entre Monsieur et Madame. Les grands sont assùjétis à être vus de plus près que ceux qui mènent une vie privée. Je ne sais si le Roi fut averti de ce commencement de chagrin par Monsieur , qui prétextoit ses inquiétudes des manières de Madame avec le duc de Monmouth , ou si le Roi en fut informé par Madame , qui prétextoit la sienne du crédit que le chevalier de Lorraine avoit sur Tespritde Monsieur. Le Roi fit ce qu'il put pour empêcher Tédat que ces divisions préparoient dans sa maison : mais les rois, quelque puissans qu'ils soient, ne peuvent jamais

(1) Campagne de LiUe : C*etc la campagne de 1667.

SgB MÉMOIRES

étouffer le principe des affections ni des haines. U exila pour quelque temps le chevalier de Lorraine, qui se retira en Italie 5 et le duc de Monmouth , après un séjour de quelques mois à la cour, repassa en Angleterre,

J ai oublié de remarquer que quand le Roi revint de Flandre il av^oit séjourné à Villers-Cotterets. Monsieur lavoit précédé de quelques jours, pour mettre sa maison en état de le recevoir; et comme ce prince ordonnoit et travailloit lui-même à ranger des chaires dans ses appartemens, l'évêque de Valence ne put s'empêcher de dîrç qu en attendant que Monsieur fût en état de ranger une armée en bataille, il s'apprenoit à ranger des fauteuils. Ce discours fut redit à Monsieur ; et quelques jours après , quand la cour fut revenue à Saint-Germain, le Roi, se ressouvenant du jour que Monsieur s'étoit tant tourmenté à la tranchée , lui demanda qui lui avoit donné ce beau conseil; et Monsieur eut Ja foiblesse de lui dire que c'étoit l'évêque de Valence. « Mon frère, lui dit le « Roi , son conseil n'étoit pas trop obligeant pour « moi ; mais il ne vous con&eilloit pas mal pour vous. » Monsieur souffroit impatiemment l'exil du chevalier de Lorraine, auquel il envoyoit magnifiquement tout ce qui pbuvpit diminuer la peine de l'absence ; il s'en prenoit à Madame et à tout ce qui l'approchoit, M. de Valence devint l'objet de son aversion : il crut qu'il avoit eu part à l'exil de son favori. L'attachement qu'il voyoit que cet évêque avoit pour les intérêts de Madame l'offensoit; et l'évêque de Valence, qui s'en aperçut, supplia Madame de lui permettre de se retirer. Madame s'y opposa tant qu'elle put j les dégoûts

que Monsieur lui donnoit renaissoient toutes les fois que l'occasion s'en présentoit. « Au nom de Dieu, (( .madame, lui disoit l'évêque de Valence, laissezft moi sortir honnêtement par la grande porte, et (1 évitez-moi que Monsieur ne me fasse sortir par les « fenêtres. » Cette princesse se rendit à une infihitë de raisons que M. de Valence lui dit ; de sorte qu'ayant assez secrètement traite de sa charge avec Tabbé de Tressan, aumônier ordinaire , il pria Monsieur de lui permettre de se retirer, et fut pris au mot, Monsieur ayant 4urement ajoute que s'il n'avoit pas pris ce parti, il étoit résolu de l'y obliger.

Quelques jours après qu'il eut donné la démission de sa charge, et qu'il en eut touché l'argent, Monsieur lui envoya dire par Varangeviile qu'il se souvenoit qu'il lui devoit quatorze mille livres du jeu, et qu'il les lui enverroit incessaçiment. « Monsieur, ré- « pliqua l'évêque de Valence, me fait trop d'honneur; a dites-lui que je les lui donne de tout mon cœur : tt mais, puisqu'il veut payer ses dettes, que je le (c supplie de se souvenir de dix mille écus que j'ai a été assez heureux pour lui prêter ; car pour ce qui « est des quatorze mille livres du jeu,. c'est une ba- « gatelle , dont je suis bien récompensé par Thonneur a que j'ai eu de jouer avec lui. » Varangeviile ne diminua rien de la signification gasconne de ses paroles; et Monsieur ordonna à Boisfranc de lui porter le lendemain dix mille écus, avec l'intérêt du jour que le prêt avoit été fait.

Boisfranc se rendit sur les dix heures du lendemain matin chez l'évêque de Valence. Le hasard fit qu'alors qu'il y arriva plusieurs gens qui avoient af-

4oO IfÉMOlRES

faire à cet ëvéque s*y trouvèrent. L'arrivée de BoUfiranc leur fit croire qu'il ëtoit mieux de les laisser seuls : « Point dû tout, messieurs, dit M. de Valence^ « nous n'ayons rien de particulier k dire M. de Bois- « franc et moi. » Boisfranc s'approcha de son oreille, et lui dit tout bas qu'il lui apportoit dix mille ^cus que Monsieur lui devoit. a A moi, répliqua Pëvéqae « d'un ton haut, à moi dix mille ëcus ! Monsieur se « moque-t-il de moi ? Il est trop régulier. » Boisfi^anc, qui ne pouvoit plus tenir le cas secret , lui répondit : « Oui , monsieur, j'ai ordre de vous rendre dix mille « écus que Monsieur vous doit, et que je vous ap- « porte.— En vérité, répliqua M. de Valence, je ne « comptois plus que cela me dût être payé; je suis « un pauvre prêtre , qui puis me passer de peu : mais « un grand prince comme Monsieur, obligé à une in- « finité de dépenses , s'avise-t-il de payer ses dettes ? « Tavois même oublié celle-là. — J'ai même ordre, « reprit Boisfranc , de vous payer les intérêts. — Oh ! « M. de Boisfranc, vous vous méprenez. Quand j'ai été « assez heureux.de prêter dix mille écus à Monsieur, « je les lui ai prêtés en gentilhomme , et non comme « celui que 'VOUS placez souvent. Ainsi profitez ou « faites profiter Monsieur, ou tel autre qu'il vous « plaira, de ces intérêts; mais Monsieur sait que je « n'en ai jamais prétendu d'autre dans sa maison que « celui que j'ai rencontré dans l'honneur d'être son « domestique. » Boisfranc fit apporter les dix mille ^cus, que M. de Valence consentit de prendre, sans vouloir ni recevoir d^intérêts, ni soufiHr que Ton comptât cet argents Cette scène ne fut pas plus tôt passée, que Boisfranc lui présenta un billet de quatorze

DE l'àBBÉ de GHOISY. 4oi

mille livres. « Qu'est-ce que c'est que ce billet? lui dit et M. de Valence. — C'est un billet, reprit Boisfranc, « que Monsieur veu t vous donner pour quatorze mille a livres qu'il vous doit du jeu, qui, en attendant que « celui qui doit la même sommé à Monsieur vous les « paie , vous servira de sûreté. » M. de Valence prit ce billet^ et tirât) t de sa poche des ciseaux, sépara le nom de Monsieur du reste du billet, a Les syllabes « respectables, dit-il, qui composent le nom de Mon- « sieur sont sacrées 5 je vous prie de les vouloir re- « prendre. Mais pour le reste du billet, il me per- « mettra de le mettre en pièces. » Et remettant entre les mains de Boisfranc le mot Philippe^ il déchira ce billet en mille pièces. Boisfranc rendit compte à Monsieur de tout ce qui s'étoit passé; peut-être y ajouta-t-il quelque chose. Je ne sais si d'autres gens ne soufflèrent point à Monsieur que les discours et les manières de M. de Valence l'ofFensoient. Enfin Monsieur se mit en tête qu'il falloit qu'il sortit de Paris, et que, pour abréger une infinité de contes qui lui revenoient, il étoit de sa dignité qu'il s'absentât : de sorte que Monsieur lui fit dire, non comme un ordre, mais comme une sorte d'insinuation qui ressemble à un commandement quand il vient de ceux qui sont infiniment au-dessus de nous, qu'il devoit songer à s'en aller à son diocèse. A cela, M. de Valence répondit que puisqu'il avoit eu le malheur de déplaire à Monsieur, il s'abstiendroit de se présenter devant lui \ qu'il ne mettroit pas les pieds au Palais-Royal , ni dans aucun lieu où sa vue pût blesser Monsieur : mais que, n'ayant plus l'honneur d'être son domestique, il ne croyoit pas qu'il voulut lui T. 63. 26

4o2 MEMOIRES

commander d'autorité une chose dans laquelle il ne lui manquoit point de respect quand il ne la faisoit pas. Le même homme ( dont j ai oublie le nom ) qai rendit compte à Monsietu* de la résolution dans laquelle cet évêqué étoit de ne pas obéir fut chargé de lui dire en particulier que les fils et les frères de rois trouvpient des moyens de se faire obéir ; et que Monsieur prendroit les voies les plus offensantes que son humeur et son dépit lui pourroient fournir, pour le faire repentir du peu de respect qui paroissoit dans son obstination. A cela M. de Valence répondit encore très-respectueusement que , n'étant ni sujet de Monsieur ni son domestique , il le supplioit de trouver bon qu'il s'exemptât d'une loi dure , à laquelle ses affaires et son caractère d'évéque ne pouvoient se soumettre; et comme celui qui lui parloit de lapgrt de Monsieur le pressa,, et lui fit entendre que Monsieur prendroit des voies violentes : « Dites à Mon- « sieur, lui dit-il, que je suis prêtre et évêque, et « qu'en rendant à Monsieur tout ce que le respect le c( plus profond peut exiger de moi, ne parlant jamais (( de lui et ne me trouvant jamais où il sera, il est trop « juste pour me faire assassiner ; et qu'à l'égard des a autres violences, je porte à mon cou, parla croix c( que j ai , une sauve-garde pour laquelle il aura tou- « jours lui-même de la considération. » Madame, à qui madame de Saint-Chaumont rendoit compte de tout ce. procédé , n'étoit pas trop fâchée de la mortification de Monsieur, qui de son côté ne vouloit pas rendre public le peu de succès qu'àvoit eu le dessein de faire sortir de Paris M. de Valence. Enfin le même homme que Monsieur avoit chargé de le menacer le

DE L ABBÉ DE CHOISY. 4o3

vint retrouver de sa part; et, après unte rëpëtition à peu près des mêmes choses, il lui dit qu'il lui conseilloit, comme son ami, de se retirer dans son diocèse; et que s'il ne le faisoit pas de bonne grâce, et pour plaire à Monsieur, Monsieur ëtoit résolu de demauder au Roi une lettre de cachet pour l'exiler'. « Je n'ai « point d'emplâtre à ce malheur, répondit l'évéque <( de Valence : j'obéirai quand cela sera, parce que je « ne pourrai faire mieux. Mais puisque Monsieur me « pousse à bout, je vous supplie de lui dire qu'il bl>c( tiendra plutôt une lettre de cachet qu'un gouvera nement. »

L'imprudence de ce discours, relatif à cequis'étoit passé du temps que Monsieur demanda le gouverne* ment de Languedoc, fit que Monsieur le. redit au Roi , qui sut très-mauvais gré à M. de Valence de cette étrange imprudence, dans laquelle le secret du Roi, c'est-à-dire ce qu'il avoit uniquement dit à M. de Valence , se trouvoit révélé ; de sorte que M. de Valence fut exilé, et partit pour son diocèse, laissant Madame , qui avoit une entière confiance en lui , trèsfâchée de se voir priyée de l'entretien d'un homme dans lequel elle avoit toujours trouvé des ressources de fidélité , de consolation , de service , et d'attachement à ses intérêts.

La paix qui s'étoit faite après la glorieuse campagne de Lille n'avoit été pour ainsi dire qu'un essai de ce. que la grandeur du Roi li|M||romettoit. La Hollande n'avoit pas eu une conduite dont la France pût être contente : elle avoit obligé le Roi de faire la paix , et avoit personnellement offensé Sa Majesté dans ses relations, dans ses lardons, et dans ses gazettes. M. de

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Far$temberg , qui gouvernoit Tëlecteur et Félectorat de Cologne , rëpondoit que cet ëlectorat et rëvéchë de Liëge demeureroient daus la éituatiou que le Roi pauivoit dësirer pour en tirer les secours uëcessaires à la guerre qu'il dëlibëroit de pçrter en Hollande. Les forces d'Espagne ëtoient dans un anëantissement qui ne pouvoit tout au plus faire qu'une diversion trè»mëdiocre ; ce qui s'ëtoU passe à la campagne ^e Lille faisait craindre aux Pays-Bas de revoir une guerre ^i eût achève de ruiner la Flandre; il s'agissoit de Êdre en sorte que l'Angleterre demeurât neutre, ou se dëclarât pour la France. Charles ii, roi d* Angleterre, n'ëtoit pas si absolument le maître de son parlement que, qnelque inclination qu'il eût pour là France, et quelque amitië qu'il eût pour le Roi, il fût en pouvoir de promettre ni de faire ce qu'il eût voulu pour favoriser ses desseins. U ëtoît pourtant absolument nécessaire de s'assurer de celui sans lequel les projets sur la Hollande n'eussent pu rëussir. Le ïloi crut que Madame pourroit lui garderie secret de cette iioportante affaire, et qu'elle le serviroit dans ce dessein auprès du Roi son frère, qui l'aimoit tendrement. M. de Louvois ëtoit trop nécessaire pour que Ton pot se passer de lui, de ses vues, de ses avis et de ses lumières^ mais, avec toutes les qualités souhaitables dans un grand ministre, actif et vigilant, plein d'expédiens, et tel que tout le monde l'a vu depuis, il avoit dès ce temps-là leA^dheur dé porterdans toutes ses actions, un air de aureté et de décision dont Madame n'avoit pu d'accommoder. Cependant quel moyen y avoit-il de lui cacher une chose dans laquelle il ëtoit absolument nécessaire ? Le Roi trouva

tsint d'ëloignement dans Fesprit de Madape pour M, de Louvois , qu'il lui promit qu'il n'entteroit dans la conduite de cette affaire que lorsqu'il seroit ^hso^ lument impossible de se passer de lui ; et parce que le Roi et Madame ne pourroiént pas tout seuls Atssh ser les projets, faire les mémoires, les instl^uctions nécessaires, et régler la mécanique et le détail de tout ce qu'il faut pour un aussi gtand dessein que celui dont il étoit question , Madame proposa de se servir de M. de Turenne, afin d'en exclure M. de Louvois. Le Roi le voulut bien; mais la vérité est que le Roi fit confidence de tout à M. de Louvois , avec lequel Sa Majesté régloit toutes choses ; et én^ suite sur les mémoires, dont le Roi écrivoit la meil^ leure partie de sa main, Madame se trouvoit informée de tout ce qu'elle devoit faire auprès du Roi son frère.

On ne peut point dire la joie que Madame avoit de se trouver ainsi le premier mobile de la plus grande affaire de l'Europe , et l'on ne peut assez louer la re^ tenue et la modestie de M. de Louvois, qui ne parut jamais instruit de tout ce qui se passoit. La première convention entre le Roi, Madame et M. de Turenne, ce fut que Monsieur ne sauroit rien de ce projet, et que lorsqu'on ûe pourroit plus cacher le voyage de Madame, on le prétexteroit, quelques semaines avant son départ, de la prière que IcToi d'Angleterre feroit à Madame de ne lui pas refuser là joie de l'embrasser quand la cour seroit prête d'arriver à Dunkerquè ou k Calais.

U y avoit déjà quelques années que M. de Valence vivoit dans son exil , et payoit chèrement llmpru-

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dence qu'il avoit faite d'avoir parlé mal à propos. Madame avoit exx soin de Tinformer avant son départ que le Roi lui avoit dit qu'il ne se seroit point mêlé des petites choses' qui s'étoient passées à sa sortie de la maison de Monsieur, s'il s'étoit abstenu de raconter ce que Sa Majesté lui avoit dit à l'occasion da gouvernement de Languedoc ^ et Madame entretenoit un commerce de lettres fort régulier avec lui, qulétoit la suite d'une véritable confiance. Elle eût été fort ^ soulagée de pouvoir lui parler du dessein d'Angleterre •, il y avoit même dans ce temps-là quelque es^ poir que Charles ii se feroit instruire de la religion catholique. La princesse se mit en tête qu'il n'étoit pas impossible que M. de Valence la suivît en Angleterre , ou qu'il s'y trouvât incognito dans le temps qu'elle y seroit, pour s'aider secrètement de lui, dont elle connoissoit la fidélité , l'industrie et les talens. Elle n'osoit parler de ce dessein au Roi ^ mais elle dit à madame de Saint-Chaumont que , pour la plus importante affaire de sa vie, elle eût bien voulu voir M. de Valence, et causer seulement une heure avec lui. Madame de Saint-Chaumoât l'en informa , et Mar dame lui manda précisément qu'elle vouloit lui parler. M, de Valence s'en excusa, sur l'impossibilité qu'il y avoit de désd)éir au Roi ^ qui l'avoit exilé dans son diocèse, d'où il ne pourroit s'absenter sans que l'on s'en aperçût* Enfin, après bien des lettres, des répliques, et des courriers envoyés et repartis, on convint que M. de Valence prendroit la, liberté d'écrire au Roi , pour le supplier de lui permettre de. faire un voyage en Limosin pour les affaires de sa famille; et que , dans l'intervalle qu'il faut pour aller de Valence

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