‹ Mémoires originaux des créateurs de la photographieChapitre 15 sur 54 · NOTICE SUR POITEVIN · texte numérisé non relu

NOTICE SUR POITEVIN

Originaire de Confions (Sarthe), où il est né en 1819, Poitevin se rendit à Paris en i83o, pour y suivre les cours de l'École centrale des Arts et Manufactures. C'était le moment où la découverte de Daguerre, divulguée par Arago, excitait l'enthousiasme général. Poitevin eut occasion de lire le rapport de l'illustre physicien a l'Académie et devint aussitôt un des pins fervents adeples de Daguerre. Poussé dans cette voie par un tempérament de chercheur et un goût inné pour la chimie industrielle, il nous raconte lui-même ses débuts dans celte carrière qui devait bientôt le saisir tout entier.

« Je me mis à l'œuvre 1) comme tant d'autres, et, depuis cette époque, je n'ai pas cessé, soit d'imagination, soit manuellement, de m'occuper du nouvel art. La perfection à laquelle les photographes de métier ou les amateurs peuvent arriver m'occupa très peu; le point de vue scientifique, seul, me préoccupait, et immédiatement je me livrai aux expériences et aux explorations chimiques, en un mot à la recherche de tons les moyens possibles d'application, les pins généraux et les plus pratiques... Pendant mes éludes spéciales d'élève à l'École Centrale, je pouvais bien dilliei-

(1) Traité clos impressions photographiques, par Poitevin, avec appendices par M. Léon Vidal (Gauthier- Viliars, i883).

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lemcnt me livrer à mon goût favori, la photographie; cependant, passionné comme je l'étais pour cette admirable découverte, je dus y persister, car ma vocation était là ; mais malheureusement elle fut toujours pour moi trop peu fructueuse pour l'embrasser exclusivement... »

Il commença en 1842 à chercher un procédé pour obtenir des moulages d'après des épreuves daguerriennes, et parvint, concurremment avec ses travaux d'ingénieur chimiste, il une méthode galvanoplastique voir 11) qu'il présenta à l'Académie en [848. II en fut récompensé, cette année même, par une médaille d'argent de la Société d'encouragement. Poursuivant celte recherche, d'idée en idée il arriva à constituer, toujours en partant d'un daguerréotype, des clichés sous forme de feuilles transparentes de gélatine avec opacités en enivre.

L'étude de la gélatine le conduit en i85o-5i aux plaques de gélatine sur verre, rendues sensibles par les sels d'ar-. gent: et la substitution de cette substance à l'albumine, employée à ce moment, l'oblige à adopter une sensibilisation différente de l'acéto-nitrate dont on se servait jusque-là à la suite de Talbot. Ce procédé (voir III) était le prélude du gélatinobromure.

En l854, il reprend l'étude, commencée par Talbot, des effets de la lumière sur les matières organiques mélangées au bichromate de potasse (voir IV). Après avoir d'abord cherché à utiliser la perméabilité des parties non insolées de la gélatine bichromatée pour v opérer des dépôts galvanoplastiques de cuivre, ainsi que les creux et reliefs de la surface pour le moulage, il trouve en i855 un procédé de photolithographie au moyen de l'albumine bichromatée. 11 quitte alors son emploi d'ingénieur des anciennes salines nationales de l'Est pour s'adonner exclusivement à l'exploitation de son brevet; avec ses seules ressources, il monte deux presses et prend quelques ouvriers.

La possibilité de recourir au charbon pour former les ombres des reproductions photographiques, et pour multiplier les épreuves positives par impression mécanique, faisait naître à ce moment de sérieuses espérances en vue dune conservation et d'un bon marché que les papiers sensibles alors en usage étaient loin de présenter. Cette situation

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suscita un généreux donateur, le duc de Luynes, membre de l'Institut, qui mit à la disposition de la Société française de Photographie un prix de 8,000 francs, destiné à récompenser le meilleur procédé d'impression photographique par les encres grasses. Ce prix devait être accordé, en 1867, ii Poitevin. « En effet, conclut le rapporteur M. Davanne, par son procédé d'impression «à l'encre grasse, qui est la lithographie, il produit facilement, sans relouches, de manière à laisser toute garantie d'authenticité, une épreuve photographique quelconque et à tel nombre d'exemplaires qu'il peut être nécessaire pour mettre à la portée de chacun les documents utiles aux arts et aux sciences... »

Mais les espérances que Poitevin avait fondées en i855 sur l'exploitation commerciale de la photolithographie ne s'étaient pas réalisées; aussi avait-il cédé, en i85y, son procédé à M. Leniercier, et était-il rentré dans l'industrie.

En i858, il se trouvait dans une fabrique de produits chimiques où l'on traitait l'acide urique pour le transformer en alloxane, alloxantine, et finalement en murexvde, corps employé en teinture. 11 reconnut que l'alloxantine, substance avide d'oxygène, accélère l'action de la lumière sur le bichromate, le bichlorure de mercure, le pcrchlorure de fer, le ferri et le ferrocyanure de potassium, et il utilisa ces réactions, ainsi que d'autres dans lesquelles entrent l'azotate d'urane, l'acide gallique, etc., pour préparer des papiers (1) positifs ou négatifs, au gallate de fer et autres, donnant à la lumière des images bleues, noires, etc. Ces papiers servent aujourd'hui, avec des variantes, pour les reproductions industrielles.

Les essais sur le pcrchlorure de fer et l'acide tartrique le mènent en 18G0-G1 à son procédé au charbon sur papier par saupoudrage; les parties impressionnées par la lumière deviennent hygroscopiques et retiennent les poudres qu'on passe a leur surface (voir V).

Dans le cours de [862, Poitevin est nommé chevalier de la Légion d'honneur, à la suite de l'exposition de Londres,

(1) Bulletin de la Société française de Photographie, juin 1859 et juin 1860.

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et obtient un autre prix de Luynes do 2,000 francs, spécial aux papiers au charbon.

Afin d'éviter le transfert, d'un support sur un autre, des couches sensibles à la gélatine bichromatée, nécessité qui s'imposait pour la conservation des demi-teintes, Poitevin invente en i863 un procédé inverse, c'est-à-dire dans lequel la substance, d'abord insoluble, redevient soluble sous l'action de la lumière. Ce résultat est obtenu en mélangeant à la gélatine teintée le perchlorure de fer et l'acide tartrique (voir VI). De là résultera, en 1878, une méthode simple pour obtenir des épreuves sur papier à l'encre grasse (voir VI).

En i(SG3, Poitevin, revenant pour un instant au cliché négatif, entreprend une série d'expériences qui montrent que, dans les plaques au collodion sec du major Russell, le tanin joue le rôle d'un sensibilisateur (1). 11 cherche ensuite (2) à expliquer par un dégagement d'iode pendant l'insolation la sensibilité donnée à l'iodure d'argent par les corps qui ont la propriété de se combiner à l'iode.

Les travaux sur les propriétés et applications des substances bichromatées valurent à Poitevin le prix T rémont, que l'Académie lui décerna à la fin de i864, avec jouissance pendant deux ans, « pour ses découvertes photographiques, et afin de l'aider à continuer des recherches qui ont été un vrai progrès pour la Science et l'Industrie ».

En 1866, il aborde un nouveau genre d'essais dans la photographie en couleurs sur papier (voir VII); il arrive à reproduire les couleurs sur le papier au sous-chlorure d'argent violet, mais il ne peut leur donner qu'un degré insuffisant d'insensibilisation.

Enfin, il recommande en 1879(3) u\\ papier au peroxyde de fer, rendu sensible à la lumière par l'acide tartrique ou par l'acide citrique, et avant « la propriété de réduire la dissolution d'azotate d'argent et celle de chlorure d'or, ou de bleuir avec la dissolution du evanoferride de potassium,

(1) Bulletin de la Société française de Photographie, novembre i863.

(:>.) Ibid., août 18O6.

(3) Bulletin de la Société française de Photographie, novembre 1879.

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partout où la lumière a réduit le sesquioxyde de fer eu oxyde de fer au minimum ». Malgré tous les avantages que Poitevin prête à ee papier, qui se fixe par un simple lavage, il n'est pas entré dans la pratique.

La série des récompenses fut couronnée le 9.3 juillet 1880 par le grand prix de 12,000 francs du marquis d'Argenteuil, décerné parla Société d'encouragement. M. Davanne, rapporteur, termine son exposé par ces expressives paroles :

« ...Nous ne savons que trop que celui qui se livre à son génie d'inventeur oublie souvent les nécessités de l'existence, et, s'il récolte la gloire, presque toujours les fruits les plus positifs de sa découverte sont recueillis par ceux qui ont su les cultiver.

« Cette amertume n'a pas manqué à M. Poitevin ; il a vu glisser de ses mains les profits d'inventions trop tôt venues, dont les applications, mûres aujourd'hui, sont fructueusement exploitées, alors que ses brevets sont depuis longtemps expirés.

« Aussi n'est-ce pas à une invention, ni à un inventeur, <pie vous décernez aujourd'hui le grand prix du marquis d Argcnteuil, c'est au savant créateur d'un ensemble de méthodes qui se sont épanouies en une foule d'applications diverses, qui, par la Lithographie, la Gravure, la Typographie, la Photographie inaltérable, facilitent, pour le profil de tous, la vulgarisation des sciences et des arts... »

Poitevin était revenu à son pays natal; c'est là qu'il est décédé le /j mars 1882, laissant à la postérité le magnifique héritage défini dans les lignes précédentes.

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