‹ Memoires, ou, Correspondance secrète du Père Lenfant, confesseur du roiChapitre 17 sur 17 · II · texte numérisé non relu

II

i3 Juillet I79I.

J'ai fait , madame , une très longue course h pied dans Paris, et suis rentré chez moi avec une pleine tranquillité. La population m a paru moins abondante H n'y avait W'autre attronpetnent que celui qui environnait quelque» uns de ces charlatans qui amusent les badauds , et le calme régnait dans tous les endroits d'ordinaire les plus fréquentés. Les nouvelles sont telles que je vous les ai marquées , à cela près qu'on nie le départ de M. de Coigny, et, par uue suite naturelle , la présentation de la charte au roi , que Ion annonce seulement devoir être présentée dans quelques jours.

On parle d'une manière vague d'une prando nouvelle qui doit éclorc le 5 du mois d'août; chacun fait sa conjecture, et je n'en rapporte aucune, parce que je n'y vois aucun fondemenl.

DU viiiWi LLiNFANT. 2QÏ

Le terme est assez prochain pour prendre patience, et il peur aisément arriver que l'on en soit pour son attente sans que la curiosité soit satisfaite.

Le journal vous apprendra la suppression dq divers ordres de chevalerie. Depuis que Tordre générai est supprimélui-même, il n'est pas étonnant que lesordres particuliers subissent le même sort . La coalition des puissances acquiert chaque jour de nouveaux degrés de certitude ^ auxquels il ne paraît pas possible de se refuser. J'ai vu aujourd'hui un homme de marque à qui Ton écrit avoir vu cette coalition signée par un très grand personnage , que je soupçonne être le roi de Suède. Une autre personne m'a dit , avec la plus ferme assurance , qu'il savait, à n'en pas douter, que les troupes russes étaient déjà embarquées pour venir joindre celles qui sont déjà sur les frontières, que l'armée espagnole serait très considérable; qu'une escadre de cette nation, une de Russie , et une d'Angleterre, viendraient sûrement rendre visite à nos côtes et à nos ports; on attend de jour en jour M. le

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comte de Merci, que les uns disent apporter le manifeste, tandis que quelques uns prétendent que le manuscrit est déjà dans les comités.

Chacun parle des inquiétudes de l'Assemblée; on nomme spécialement M. Fréteau , surnommé la Commère de la Terreur j qui, si Ton en croit les bruits, va jusqu'à lui arracher des larmes sur ses dangers. Un de nos amis est à Mayence ; quelqu'un qui lui appartient vient d'écrire que tout s'arrangerait au mieux. La lettre fixe la chose au mois de septembre. Elle s'accorde avec celle qu'a reçue la personne qu'on informe de la coalition. Cette dernière, datée du 17 juillet , dit, en termes exprès, que notre sécurité française et nos illusions seront dissipées, et que dans un mois nous en saurons autant que ceux qui sont sur les lieux dans les pays étrangers. Ne vous laissez pas intimider par l'article de Bruxelles, dans le journal du 3i ; ce qu'on rapporte ne se dit que dans certaines sociétés , et là comme ici, il y en a de toute espèce.

Le journal de Gautier rapportait hier une

DU PERE LENFANT. Hgi

lettre de M. le comte de Yaudreuil, grand-fau^ connierde France, qui mande dltalie , àM.... (pliisieurspersonnesdignesde foi ont vu ta lettre): t Je suis autorisé par lempereur à répéter les propres paroles que m'a dites S» M. Impériale : Lorsque j*ai su que le projet du roi de France était daller à Mon tmédy^ j'ai ordonné à mes troupes de lui obéir comme à moi-même ; maiç le ciel ne l'ayant pas permis , j'emploierai tous tes moyens qu'il a mis en mon pouvoir pour venger les outrages faits à ma sœur et à la majesté royale violée dans la personne de mon beau-frère. »

On disait hier que l'empereur ^ par une sage précaution, avait rappelé dans l'intérieur de ses Etats toutes celles de ses troupes qui avaient été plus voisines de la révolution française, et qu'il les avait remplacées par d'autres. On a eu soin aussi de faire traduire en allemand avec le plus grand soin tous les passages des feuilles incendiaires qui traitent en France Léopold de brigand couronné^ et ses soldats d'assassins soldés^ ce qui , dit-on , a singulièrement animé l'ardeur

aQ^ CORRESPONDANCE SECRÈIT

des troupes autrichiennes pour en venir aux mains avec les Français.

On prêle à Louis XVI d'avoir refusé d aller à Saiut«Gloud, lorsque le général Lafayette le lui a proposé : « Montmédy , a-t^il répondu, ou ma prison, i

La ville oîi le village de Varennes se dépeuple journellement. Le maire est venu se réfugier à Paris derrière la porte du club jacobite. Les habitans de ce lieu, où le roi fut arrêté, sont dans la plus grande consternation, et s'attendent à voir passer sur leurs maisons rasées le soc de la charrue.

Voici un trait qui est certain. On a lu à l'As* semblée nationale le contrat provisoire de mariage d'un curé du département de l'Aube, à ce que je crois. Ledit curé, au contrat duquel ont- signé le père et la mère de la future curesse, donne une somme à ladite personne qu'on la engagée à éloigner d'une lieue ou deux pour aller faire ses couches , étant grosse de deux mois. C'est le maire du village qui en a instruit l'Assemblée. Je doute qu'à de pareilles horreurs

Dt Pi:R£ LENFAM. SQS

et à cette effrénée impudeuce vous reconnaissiez la primitive Eglise, à laquelle on a Taudacc de dire qu'on nous ramène. Le côté gauche en est lui-même honteux , et plusieurs avouent que les intrus eljureurs les déshonorent

On dit Vintrus Fauchet , évêque du Calvados, décrété par l'Assemblée et mis en interdit. La nouvelle église tombe déjà en ruine , et l'ancienne touche au moment de recouvrer sa splen* deur.

Monsieur, frère du roi , vient de remercier M. deMontesquioUy le priant de vouloir bien ne plus se mêler de ses affaires.

Il est sûr que M. le marquis de Bouille a été nommé feld-maréchal par le roi de Suède.

Je viens de lire le petit journal; il dit que la fille à Target est sous presse , et fait son entrée dans le monde lundi prochain. Ailleurs il ajo(il<: que le parlement dAngleterre va s'assembler en vertu d'une proclamation du roi, et que cette mesure regarde les affaires étrangères. Il s'écrie alors : • Gare la fille à Target. » Selon cet l'autour, le peuple anglais s'est exprimé avec tant de-

nergie contre toute sorte d'innovation, que les apôtres de la liberté française n'ont plus d'espoir de convertir les Anglais. Les Jacobins des trois royaumes ont reçu le coup de grâce à l'affaire de Birmingham , le i4 juilletw

Le même journal assure que le chevalier de Coigny a enfin accepté l'ambassade de l'Assemblée nationale auprès des princes, et qu'il est parti avant-hier soir à sept heures; commission, ajoute-t-il , qui n'a d'autre but que de gagner du temps. Yoilà comme on est forcé de varier lorsqu'on écrit les nouvelles. En voici une très intéressante extraite da même journal ; c'est une lettre de Worms, du 24 juillet :

f Les émigrés ont reçu diverses adresses et adhésions de quelques départemens et de plusieurs municipalités. On les croyait d'aborJ apocryphes, mais elles sont dûment signées des membres des départemens , des officiers municipaux, dont plusieurs sont connus et appuyés d'une kirielle innombrable de signatures. Ils appellent les émigrés leurs libérateurs ; ils semblent leur tendre les bras , et

"bu PÈRE LENFANT. 297

finissent par les assurer de leur attachement inviolable au roi , à la reine et à la famille royale , en attendant, disent-ils , le moment de leur en donner des preuves. » Dans ce même l'ournal il est fait un éloge historique et effrayant de la valeur des Russes, dont on voit aisément le motif. Ce tableau , rapproché de celui des gardes nationaux , n'est pas fait pour inspirer do la confiance aux défenseurs de la patrie. Le camp de ceux-ci, qui est à la plaine de Grenelle, fait pitié. De lous côtés les gardes ont l'air d eprouveï* de la fatigue , de la crainte , du dégoût; voilà ce que nous disent les divers rapports de ceux qui sont partis.

» Depuis le serment forcé exigé des officiers , ils partent tous les jours avec la jeune noblesse, pour se rendre aux quatre points de ralliement qui leur sont assignés, Mons, Ath, Worms et Coblentz , où ils ont un traitement en argent et en logement ; aussitôt après l'arrestation du roi, M. de Galonné, qui l'attendait à Bruxelles, se rendit à Londres, pour retoucher au manifeste avec M. Pilt. Ils en sont les auteurs. Cette be-

298 CORKESPONDANCE SECRÈTE

sogne ne fut pas longue : on a envoyé sur-lechamp des courriers pour faire signer ce manifeste aux puissances coalisées. Une personne de ' confiance arrivée hier soir de Bruxelles ma dit que larchiduchesse Christine lavait reçu , signé déjà par six souverains. Le roi de Suède a redemandé tous les sujets nés dans ses Etats qui seraient dons le régiment-royal Suède, en garnison à Valenciennes ; ils sont partis. Ne croyez pas les bruits faux que les démagogues font courir, sur la disposition des esprits dans les Pays-Bas 9 tant pour les habitans que pour les troupes; les premiers sont enchantés de vivre sous le gouvernement doux et juste d'un prince équitable. Les soldats disent hautement qu'ils traiteront les gardes nationaux français comme ils ont traité les patriotes du Brabant. Ënfîn ils sont pleins d'ardeur, et n'attendent que le premier ordre pour voler à notre secours. * L'empereur ayant appris avec un frémissement de colère l'arrestation du roi et les circoustanceSy a fait à l'instant fermer les spectacles, et a juré que si son beau-frère et sa sœur ne

ou rÈR£ lenfaNt. U99

recevaient pas la réparation la plus éclatante , il emploierait jusqu'au dernier homme de son empire pour les venger. On ma apporté aussi de Bruxelles, que la paix était décidément conclue entre l'empereur et le Turc. »

Voilà mot pour mot la première lettre. Voici la seconde :

« (26 juillet). Les nouvelles du ^.5 sont que l'empereur a annoncé qu'il n'y avait plus de mystère à faire ; il donne soixante mille hommes, le roi de Prusse autant, et ce deriiier ajoute que si l'empereur en donne cent, il en donnera cent; la Suisse trente mille hommes, le roi de Suède dix raille. Il vient de nommer M. le marquis de Bouille général de ses armées, et son fils adjudant général. L'Espagne donne vingtcinq mille hommes; le Piémont dix mille; la Hollande dix mille; le reste est fourni par les souverains de l'empire réunis.

1 M. le comte d'Artois, a écrit aujourd'hui qu'il était secondé au-delà de ses vœux, qu'il était plus que content, et que le mois prochain ne se passera pas sans que nous nous fassions

3oO CORRESPONDANCE SECRÈTE

visite. Il en a donoë sa parole à toute l'ariDëe fraaçaîse ; la lettre est signée de lui , portée par M. de La Quenille, et copie double entre les mains d'un autre. 11 se plaint des gentilshommes d'une province à qui il adonné rendez-vous et qui n'ont pas été exacts. L'électeur de Mayence a détruit les manèges et les remises , pour loger tous les chevaux , M. le comte d'Artois en a levé cinq cents qui y sont déjà; les troupes arrivent journellement; il est encore arrivé, il y a cinq jours 9 un régiment qui n'entend pas un mot de français, et des convois considérables d'artillerie ; on a fait venir ceux-là de bien loin. Beaucoup de provinces veulent se rendre ; les forces sont si considérables qu'on n'agira plus en cachette. Le peuple de Yienne dit: il faut venger la sœur de notre souverain , c'est le cri qu'il a fait entendre le jour de son arrivée. Nos Allemands sont sérieux y on ne les séduira pas. Une flotte russe portant vingt-cinq raille hommes va arriver à Ostende. »

Je n'ai pas omis un seul mot de ces détails intéressans. Je crois^ madame , qu'il est pni^

DU PÈRE LENFANT. 3o 1

dent de ne pas répandre dans le public tout ce qui est contenu dansces lettres que je vous en voie pour vous et vos amis. Il ne faut pas irriter le peuple ; je pense que vous me pardonnerez la longueur de ma lettre ; c est un restaurant qui vous fera du bien ; de toutes parts, on tient à peu près le même langage , et il est propre à vous ranimer. Croyez-moi , ne vous laissez pas abattre.

J'ignore à combien monteront les troupes des cercles de Tempire , mais à vue de pays nous aurons environ trois cent mille hommes, et j'espère qu'ils nous ramèneront l'ordre et la paix.

Il ne faut pas s'étonner de ce que l'Assemblée marche toujours d'un pas égal , il y a nombre d'explications à donper de sa conduite. Si vous n'êtes pas instruite de ce qui se passe avec une exactitude irréprochable, ne m'en accusez pas, je ne puis vous dire que ce que j'entends, et j'ai la précaution de bien choisir mes sources, mais il n'est pas possible d'être à l'abri de toute erreur.

002 COURESPONDANCE SECRETE

On attend auprès des princes le maréclial de Broglie. Le prince de Condé écrit au secrétaire de ses comraandeniens que dans le mois d août il lui fera ses remerciemens du soin qu'il a eu de veiller à ses afTaires. On m'assure qu'on a vu la copie de sa lettre.

Voici une anecdote du retour du roi. A la Ferté-sous-Jouarre, il fut reçu chez M. Renard, marchand de bois et maire de la ville , qui lé reçut avec respect et les égards dus à son souverain 11 se fit un honneur de le servir à table, pendant que sa femme disposait tout dans sa maison pour le recevoir de son mieux. Elle fit servir à Leurs Majestés un dîner excellent, accompagné de ces recherches, de ces soins si touchans dans l'infortune; n'ayant l'air occupée que de la famille royale , elle donnait ses ordres d'une manière qui n'annonçait point l'embarras; la reine ne se douta même que fort tard qui elle était , et lui ayant fait ses remerciemens de ses soins, elle lui demanda si elle n'était point la maîtresse delà maison. Madame Renard luire-

DU PEHE LENFANT. OOr»

pondit avec une présence d'esprit qui touclia la reine jusqu'aux larmes : • Madame, je 1 étais avant que Votre Majesté eût honoré cette maison de sa présence. » Ceci est du bonbon pour le cœur.

3o4 CORRESPONDANCE SECRÈTE

' 3 Août 1791.

Dans ridée peut-être fausse que votre curiosité croît en proportion de la proximité des évènemens que tout semble annoncer, j'ai pensé, madame , que vous ne seriez pas fâchée d'apprendre que l'on confirme assez généralement les dernières nouvelles que je vous écrivis le 3 1 de juillet ; on ne varie que sur le nombre des troupes, qu'une liste actuellement sous mes yeux présente comme plus considérable. Elle les porte à trois cent quarante-cinq mille hommes, sansy comprendre les vingt-cinq mille Russes qu'on dit déjà embarqués, ainsi que je vous l'ai mandé.

La France, suivant certains bruits, doit être attaquée en même temps par cinq endroits différens; aussi a-t-il été dit, ces jours derniers, que la peur jetait de profondes racines dafis l'As-

bu PÈRE LENPANT. ÔO:

Semblée. Les décrets par lesquels elle vient de supprimer tous les ordres passent pour être de sa part une dernière complaisance pour Tor gueil du peuple, qu'elle a surtout besoin de caresser dans des mouiens où elle le craint. Placée entre ses fureurs redoutables et la valeur des troupes étrangères, elle voudrait se ménager une issue qui la mît à Tabri des deux côtés, ce qui ne lui parait pas facile. M. Fréteau , à ce qui m'a été rapporté par quelqu'un venant de Paris, était d'avis que lesdouze cents allassent se jeter aux pieds du roi , lui avouer leurs erreurs, et en solliciter le pardon. Cet expédient a été rejeté comme dangereux pour les augustes législateurs, qui, en paraissant aban* donner le peuple , en deviendraient la victime. Il vaut mieux, ont-ils dit, continuer notre marche jusqu'à l'arrivée des puissances étrangères, afin que le peuple puisse voir que nous ne cédons qu'à la force. .

Le petit journal, qui, quoique plaisant, ne tronque guère les faits, a dit, le i*' d'août, que M. Tréteau avait fait un rapport alarmant suv

H. ao

5o6 CORRESPONDANCE SECRÈTE

les dei*aières conclusions de la diète de Ratisbonne. Le collège électoral et le collège des princes se sont réunis , d'où il résulte que la diète a invité l'empereur à ordonner larmement des cercles. C'est sans doute ce qui a fait mettre sur la liste des troupes que j'ai , soixante mille hommes des cercles. Le petit journal disait gaiement , il y a peu de jours , que les médecins étrangers, consultés sur I état de la petite TargetinBj avaient regardé la saignée comme le remède convenable.

Aujourd'hui, Ton est occupé très sérieuse-

- tnent de l'Angleterre , dont les préparatifs de

guerre et les flottes armées persuadent que

cette puissance entre réellement dans la coali-

. tion générale.

L'espoir fondé sur la multitude des gardes nationales n'est pas bien rassurant; ce qu'on eo voit auprès de Paris est plus propre à effrayer. On dit que le camp contient presque autant ■ de femmes que d'hommes; qu'il y manque un quart ou un tiers des nouveaux guerriers; qu'il y règne si peu d'ordre, qu'on y a volé des

fusils 9 des gibernes, des havresacs , etc.; et ce qui parait d'un ridicule achevé , c'est qu'il a été ordonné que, pour la sûreté du camp, désormais un détachement de la gendarmerie nationale, ci-devant maréchaussée, passerait ia nuit dans ledit camp. Voilà des militaires de nouvelle création et de nouvelle espèce.

Un papier des plus démocrates a dît hier que les nouvelles de Bruxelles donnaient lieu de croire qu'on voulait rendre au roi , à la noblesse , et au clergé leurs prérogatives. Aujourd'hui tout le monde s'explique très clairement sur tous ces objets.

M. de Rochambeau, dont les patriotes font leur héros, demande un renfort de quiilzc mille gardes natiouaux. Voilà certes de quoi faire trembler les moustaches autrichiennes.

Je viens de lire dans un papier suspect qu'il y a une lettre écrite de Zurich en Suisse, laquelle annonce qu'on a découvert un complot, auquel )e ne crois pas. Elle dit qu'entre le 10 et le 20 du mois d'août, à l'instant où entreront les troupes, des brigands coudoyés

3o8 CORRESPONDANCE SECRÈTE

mettront le feu aux quatre coins de Paris; que tandis que toutes les forces de la capitale se porteront aux lieux incendiés , les aristocrates, au nombre de neuf mille, soutenus de trois mille autres citoyens y sous Thabit de gardes nationaux et de plusieurs Suisses , enlèveront de force le roi , la reine , et la famille royale. La lettre promet d'autres détails plus circonstanciés ; mais outre que ce complot , s'il existait, est découvert, il cesse d'être probable par la qualité des personnes auxquelles on l'attribue. Depuis long-temps on a observé qu'aucun crime n'a été commis par ceux qu*on désigne sous le nom d'aristocrates. La démocratie seule a eu à rougir, si elle en était capable encore, des traits de scélératesse qui déshonorent à jamais cette partie gangrenée de la nation.

On forme une nouvelle troupe de cavalerie dans la capitale , pour la défendre des ennemis du dedans, les seuls que puissent craindre les gens de bien. .

Qui pourrait croire qu'on a osé parler d'en-

Dl} PÈRE LENFANT. SOQ

voyer à Orléans les deux cent quatre-vingt-dix membres de TAssemblée qui ont protesté contre la captivité du roi ? Ce sont là^^es délires d'un malade et les convulsions de son agonie. II n'y a pas eu de suite donnée à cette absurde idée , qui n'a excité que l'indignation et le mépris.

Vous ne lirez pas sans intérêt l'anecdote suivante de mademoiselle du Bucquoi, marchande de modes de la reine. Elle vit entrer M. le dauphin dans l'appartement, et se jeter entre les bras de son auguste mère. Attendrie parce spectacle, elle ne put retenir ses larmes. La reine le remarqua, et lui dit avec l'air de douceur et de noblesse qu'elle a toujours : • Approchez , mademoiselle ; regardez comme depuis quelques jours mes cheveux sont devenus presque tout blancs. » Mademoiselle du Bucquoi, à cette vue, fut sur le point d'éclater en sanglots, mais la présence d'un oiBcier delà garde nationale la retint , et elle se couvrit les yeux de son mouchoir. Alors cet officier s'en apercevant^ lui dit : «iNe cachez point vos larmes.

3lO GOKÏtESPOMDÀiNCE S£CR£T£

mademoiselle^ VOUS êtes bien plus heureuse que moi; les miennes coulent en secret depuis deux ans, et je suis forcé de les dévorer. »

Tous les journaux s'accordent à répéter les scnlimcus de Tempereur au sujet de l'arrestation du roi, et le dessein qu'il a de le délivrer de sa captivité. La liste des troupes qu'il fournit, et dont je vous ai parlé, en fait monter le nombre à cent cinq mille hommes. Mais on oe peut rien aflirmer avec certitude sur tous ces détails. Ce qui semble le plus accrédité aujourd*hui, c'est que ce mois-ci verra commencer de grandes opérations. J'attends que l'événement fixe ma croyance relativement à l'époque du temps; mais je n'ai pas le plus léger doute , même involontaire, sur la substance des choses qui sont annoncées de toutes parts, et du dehors et da dedans. Les propos qu'on tient universellement, de quelque manière qu'on pense ; les terreurs qui augmentent; le départ de bien des gens qui s'éloignent de Paris ; les exhortations à ne pas y rCvSler qui viennent des émigrans, tout concourt à persuader que nous approchons d'un

moment critique et dangereux. Je ne sais pourquoi je ne suis pas encore effrayé des périls dont on nous menace. J ai constamment été tranquille. Depuis quelque temps , j'adoptais ce qu'on disait des voies de conciliation; mais je connais des personnes qui ne sauraient y croire, ne les regardant pas comme possible entre les souverains et une assemblée illégale qu'ils ne veulent pas reconnaître. D'ailleurs, ajoute-t-on, Ton ne peut pas traiter avec douze cents législateurs. Comment choisir parmi eux? Comment ceux qui seraient choisis auraient- ils une autorité supérieure à toute réclamation de la part des membres mêmes de l'Assemblée ? Dans cet embarras , je m'en tiens à penser que les puissances viennent en force , et s'il y a un choc violent sur les frontières, ce qui me panût douteux 9 vu l'insubordination des troupes de ligne et le peu de consistance des troupes nationales, en cas de supériorité de la part des étrangers , la guerre finira presque en commençant. J'ai bien des gens de mon avis. Si la chose arrive autrement, et que le feu gagne jusqu'à nous, il

3ia CORRESPONDANCE SECRETE

sera possible de ne pas y rester exposé dans Paris; ainsi rassurez-vous sur ceux qui vous intéressent.

Je finis une déclaration de M. Tabbé de Bonneval , député du clergé de Paris aux Etats- Généraux. La lecture ma fait le plus grand plaisir par la solidité des raisons sur lesquelles il proteste de la manière la plus formelle contre tous les décrets et leur sanction. Il s'était retiré de r Assemblée après avoir été témoin , pen-. dant une année ^ de ses délires et de ses excès. Comq[ie tous les députés ont été rappelés , il n'a fait servir son rappel qu'à exprimer son opposition à la monstrueuse irrégularité des manœuvres et de ceux qui ont manœuvré.

Il me parait qu'il reste à peine un souffle de vie à l'infâme parti des républicains ; je doute qu'il lui reste une lueur d'espérance. On abieo servi le roi à force de l'outrager. Le sentiment s'est réveillé dans les cœurs qui tiennent à l'ancienne France, et l'indignatioû lésa réchauffés; le mien n'a jamais eu besoin de la violence de ce remède.

DU PÈRE LENFANT. 3l5

LepetitGaulierpromet, de la part de la Russie, la croix de Saint-André au meurtrier de M. le vicomte de Dampierre , qui a osé venir demander la croix de Saint-Louis. Tout Varennes meurt de peur.

3l/i CORRESPONDANCE SECRETE

6 AoîU 1791*

Il y a environ trois heures, madame, que je suis arrivé de la campagne, et dans cet intervalle de temps , j'ai eu occasion de m'instruire de ce qui se dit dans Paris. En ce moment on crie de tous côtés un discours de M. de Lafayette, par lequel il demande que le roi soit mis en liberté , vu qu'on doit lui proposer la charte de la constitution française , laquelle se vend aussi I liv. 10 s. On parle de permettre au roi d'aller à Besançon , ou de l'y envoyer. Cette dernière expression me paraît plus analogue à sa situation présente.

L'excessive rareté de la monnaie excite une grande et très grande fermentation. Le peuple ne peut pas même jouir du soulagement que lui promettait la fabrication des gros sous, et les murmures de la halle ne sont pas médiocres.

DU PÈRE LENFANT. 3l5

Elle oublie Tancien respect qu elle avait pour l'Assemblée. Celle-ci cherche à déguiser ses frayeurs, mais il s'en faut qu'elle réussisse à les cacher au public. Il prétend qu'elle ne continue à suivre la même route que pour éviter la justice du peuple , dont l'activité exécutoire lui paraît redoutable, et elle espère trouver plus aisément quelque indulgence auprès des puissances étrangères. En général on regarde sa position comme très critique et très fâcheuse.

Si l'on en croit le petit journal , M. Lanjuînais , député breton , ne craignit pas de prophétiser hier à l'Assemblée le danger qu'elle courait, et il fit une mention expresse de la coBDE. Cela n'empêcha pas les motions les plus violentes contre les prôtres non jureurs, qu'il s'agit au moins de bannir ou d'enfermer, si on ne les massacre pas. La fureur alla à un tel point, qu'un membre du côté droit rompît le silence que tous ces honnêtes députés se sont prescrit depuis l'arrestation du roi , et témoigna une indignation qui l'engagea à quitter la séance , ce qui fut imité par tout le côté delà droiture.

3l6 CORRESPONDANCE SECRETE

Le côté gauche étant resté seul et maître da champ de bataille , n'osa pas rendre le décret qu'on sollicitait , et Tafiaire fut renvoyée au comité de constitution et au comité ecclésiastique. Voilà de nouveau les prêtres sous le couteau , mais en comparaison de ce qui se passe en province, le miel coule dans Paris , et il est certain qu'on est beaucoup moins persécuté dans la capitale que dans les autres villes. Les récits qui nous viennent de bien des endroits font frémir.

Tout récemment on vient de brûler dans le Poitou le château d'un gentilhomme tellement aimé de son village , que plusieurs dames , croyant y trouver sûreté, s'y étaient retirées. Elles ont toutes échappé aux coups çl^s municipalités voisines qui sont venues causer la peur et le dommage, mais le château n'a pas échappé aux flammes.

Le camp de la plaine de Grenelle est levé, et les quinze cents militaires de la nouvelle formation sont en route pour les frontières, où l'on doute qu'ils arrivent en totalité. Les uns iront

DU PERE LENFÂNT. Zl'J

plutôt à rhôpital, où la maladie les appelle; les autres, repoussés par la fatigue ou la peur, regretteront leurs foyers, et si la ressource de la pairie est fondée sur eux , les étrangers doivent être fort rassurés. La garde nationale soldée murmure d'être enrégimentée et d'avoir une paie moins forte qu'elle n'avait , ayant la même fatigue que les troupes de ligne. On dit que M. de Kochambeau décline le commandement^ et l'on parle du chevalier d'Oraison pour le remplacer. Toute cette machine parait mal en ordre. Il n'en est pas de même au-delà des frontières; diverses lettres que j'ai lues depuis celles dont je vous ai fait part , entrent dans les plus grands détails de l'ordre qui règne et des préparatifs qui se font. Vous pouvez compter sur la vérité de ce que je vous ai marqué le 3 1 , j'ai vu jusqu'à la description de l'uniforme des Français réunis dans divers endroits. Les gardesdu-corps sont aussi rassemblés, et pansent euxmêmes leurs chevaux. L'ardeur de tous ces guerriers est inexprimable , et la bonne intelligence règne entre eux.

3l8 CORRESPONOANCB SECniTE

Une dame de condition de cette ville reçut avant-hier une lettre d'un de messieurs ses fils, qui lui marque : « Nous ne comptons plus les années et les mois, mais les heures et les instans, et nous irons souhaiter la bonne fête au roi le 25. tUne autre lettre d'une dame qui avait dit les choses prêtes , lors de l'arrestation du roi , ce qui prouve qu'elle est bien instruite , marquait, il y a deux jours, que Fouvrage était achevé, et qu'il ne tarderait pas à paraître.

M. le marquis de Bouille, qui a écrit ces jours derniers à M. labbé- Maury , lui met ce ;w«£seriptum : • Je sais, mon cher abbé, que votre Assemblée a traité ma lettre de fanfaronnade ; mais croyez, je vous prie , que j'ai toujours tenu plus que je n'ai promis. • Je vous parle, madame , d'après gens qui ont vu la copie de ces lettres. Un militaire de distinction , qui était auprès de moi lorsqu'on a cité la lettre de M. de Bouille, m'a dit : r II a raison ; il est connu pour un excellent militaire , et toujours il a fait des prodiges. »

Le voyage du roi de Suède dans ses Etats ,

DU PEBÉ LENFÂNT. Oig

s'il a eu lieu^ comme on le dit, a été annoncé par ce monarque comme devant durer au plus six semaines 5 et il y a plus de huit jours qu'il est parti ; cet incident fait que plusieurs personnes Bxent au i5 septembre l'entrée des troupes, mais il peut y avoir quelque dessein secret et caché , et il est difficile de déterminer l'époque d'une manière précise.

Peu s'en est fallu que nous n'ayons perdu M. de Galonné, qui voyageait avec M. l'abbé de Galonné son frère. Le postillon, qu'on soupçonne avoir été gagné, a laissé entrer la voiture dans le Rhin, où elle a roulé long-temps sans pouvoir en sortir. Gependant les deux voyageurs s'en sont tirés, et le postillon, renversé par ses chevaux, est probablement mort à pi*ésent, selon les nouvelles. G'eût été une vraie perte que la mort de M. de Galonné, sur le génie et l'activité duquel on s'accorde à établir de grandes espérances.

J'ai oublié de vous parler des terreurs du député Camus; on les dit extrêmes, à raison

des faux assignats qui décréditent les vrais.

Les Anglais font à Londres l'accueil le plus distingué aux gentilshommes français. Les mouvemens de l'Angleterre font croire qu'elle est du même avis que les autres puissances.

Il y a une compagnie d'assureurs qui, moyennant cinq louis par tète, vous font passer en pays étranger, où nombre de gens sont allés et vont encore, malgré les décrets.

Il y a un mois qu'il fut décrété par l'Assemblée que, dans l'espace de vingt-quatre heures, les scellés seraient misa la chambre des comptes par le département. Il n'en est rien , et ces messieurs s'assemblent à l'ordinaire.

Il est dit dans le petit journal , qu'à la représentation d'j4thalie au Théâtre-Français, du Déserteur aux Italiens , de Sémiramis chez made*

moiselle de Montansier, de Lodoïska au théâtre de Monsieur, à l'Opéra, aux Variétés, etc., et partout, on applaudit avec transport aux passages analogues aux malheurs du roi, et que partout on siffle les Jacobins.

DU PÈRE LBNFANT. 321

L'on a proscrit ici les libelles incendiaires dans le goût de ceux de Gara. Il n'estpas étonnant qu'ils se réfugient dans les villages; les stupides habitans sont hors d'état de raisonner. Ils aboient^ laissez les faire.

lU u

3j2 correspondance secrète

6 Août 1791-

feu voyant arriver votre leltre, qui , comme d'ordinaire , excite mon empressement , j ai éprouvé une secrète frayeur , et je l'ai ouverte en tremblant. Je pressentais lorage que vous m'annoncez, parce que ravant-deruière m'y avait préparé. Vous avez fait très sagement de vous dérober à la fureur de ces hommes qui n'ont pour frein ni la conscience ui la loi. Si, dans le pays où vous êtes, quelque avenlure pareille vous menace, vous feriez bien d'en sortir. Paris est aujourd'hui , de l'aven général , le lieu le plus sûr, ou, pour parler plus exactement , le moins dangereux. Les propos dont vous rae faites le récit m'ont fait une impression bien vive, et j'ai frémi de l'idée de vos dangers. Gardez-vous de reparaître dans votre habitation jusqu'au moment où le calme sera rétabli. Un

intrus qui ose exhorter à verser le sang eu pleine chaire , nu- juge de paix qui tient le môme langage , sont des hommes dont on peut tout craindre. Vous voyez que ma morale n est pas outrée , lorsque je crois que tous les crimes peuvent marcher à la suite de l'impiété. Espérons que ce moment bien long de la puissance de ténèbres aura un ternie. Il n'est peul-otre pas éloigné ; mais l'époque en est toujours incertaine.

J'ai dîné aujourd'hui dans la même maison que la semaine dernière , avec des députés dont l'âme et la pensée respirent la droiture. J'ai trouvé les avis partagés , non sur le fond de la chose , dont personne ne doute , mais sur le temps. Il est venu sur le soir un autre membre de l'Assemblée , excellent marin et loyal chevalier français. Il croit les évènemens prochains, et il a détruit les nouvelles qu on oppose à cette persuasion ; il prétend que ces bruits , distribués dans l'Assemblée, sont répandus à riessein, et il a cité des lettres qu'il venait de lire, dont la source est vraiment respectable. De tout ceift,

534 COBRteSPONDANCB SECRÈTE

je conclus que Dieu se plait à nous cacher l'avenir , pour que nous honorions sa Providence par une aveugle conGanceen elle, sans en pénétrer les desseins. Ce député nous a assuré qu'un bataillon du régiment d'Aquitaine venait de passer chez l'étranger, ainsi que le corps presque entier des carabiniers. Une partie de ces derniers a été arrêtée par des obstacles que j'ignore. Les officiers de Yintimille, au nombre de plus de trente, sont aussi sortis du royaume, et le nombre des militaires émigrans s'accroît chaque jour. J'entends dire de tous côtés que l'opinion du peuple est sensiblement moins favorable à l'Assemblée, qui devient l'objet de bien des malédictions. J'en ai quelques preuves de détails , mais qui ne suffisent pas pour une assertion générale. C'est surtout la grande disette du numéraire et de la plus petite monnaie qui cause l'effervescence du moment. A Bayeux, un vicaire non jureur a été faussement accusé au district. Cette espèce de tribunal l'a trouvé blanc comùie neige et l'a renvoyé. Ce vertueux prêtre a été saisi par les

saos-culottes de l'endroit, et traîné vers une potence ; on ly a attaché, et, au lieu de l'étrangler, on Ta tellement poussé à coups redoublés vers le bois, qu'il a enfin inspiré la pitié par l'élat où on l'a mis. Il a été détaché , reconduit chez lui , où il est mort 1^ leudemaiii.

Dans la Flandre française , un curé intrus a été surpris disant sept messes le même jour ; son vicaire en disait cinq, ce qui leur faisait un revenu. Les paysans l'ont chassé à coups de bâton, et^sont allés chercher leur anciea et vrai curé qu'ils ont ramené.

L'évêque constitutionnel de Paris, le sieur Gobel , et tous les intrus , sont vivement alarmés de ce qu'il n'est pas dit un mot de la constitution civile du clergé dans le projet de constitution imprimé qui court Paris , et que j'ai vu. Ledit évêque est" allé , plein d'inquiétude^ témoigner sa surprise et ses craintes au comité ecclésiastique. Il en a été mal reçu , et lorsqu'il a demandé ce qu'on prétendait faire d'eux , il lui a été répondu qu'on l'enverrait faire... une f est la fin de la réponse. Je tiens le fait d'un

député 5 lequel ne doute pas du renvoi des faux ministres de la nouvelle église.

La constitution éprouve bien des contradictions de la part du public. Ce n'est au fond que l'assemblage des divers décrets que vous avez eu occasion de voir dans les papiers. Le roi ne vpul, dit-on , l'accepter que lorsqu'il sera entièrement libre. D'un autre côté , le peuple , à ce qu'on ajoute , ne veut pas qu'il s'éloigne , et s'il part 9 il veut retenir pour otage le jeune prince , nommé autrefois dauphin , et aujourd'hui prince royal.

Il parait sûr que le chevalier de Coigny n'est l'Oint parti pour sa négociation avec les princes. Une dame vient de me dire avoir vu une personne qui dîna avec lui avant-hier, vendredi; on prétend que ledit chevalier a refusé l'ambassade de l'Assemblée, en disaot que si le roi le lui ordonnait , il profiterait du passeport pour aller et rester dans le pays étranger. Vous n'en serez pas étonnée; la même commission avait été proposée à M. de Bounrieux, avocat de réputation et attaché à M. le comte

d'Artois. Il s'agissait d oflVir aux deux frères de revenir en France sans epce . et d'y jouir d'un revenu de quatre millions; on offrait six cent mille livres de rente à M. le prince de Condé , en dédommagement du Clermoutois. Que pensez-vous, madame, d'une offre de celte espèce? quand on propose d'échanger l'honneur du trône auquel on a des droits, quoique éloigné, en connait-on le prix? Comment ose-t-on l'assimiler h celui de l'argent ? Et si l'on a un cœur susceptible de sentimens, peut-on insulter à ce point celui d'un prince ? Il faudrait supposer que le décret du 19 juin a frappé d'un même coup les titres et l'âme de ceux dont on a ja^lousé si bassement la noblesse.

Le journal de C Ami du Roi ^ suspendu depuis quinze jours par l'ordre d'en arrêter l'auteur, vient de reparaître : la persécution s'étend ^ tous les genres.

M. le maréchal de Broglic a passé huit jours à Coblentz ^ec les princes et généraux; mais nous n'en sommes pas plus assurés du moment où les troupes entreront. INe vous laissez pa^

aller à Timpatience ; attendez paisiblement le temps que la Providence a marque; que la vue de Tarrière-saison ne vous déconcerte pas, c'est le temps le plus favorable aux troupes du Nord. J ai vu tant de lettres pour la proximité de la cbose, et j'en ai entendu tant 4'autres qui présagent un délai , que je ne sais que penser.

Ce malin j'ai eu une nouvelle preuve des murmures du peuple et du changement de Topinion. On est généralement dans le plus grand embarras pour l'argent; il faut perdre sept et demi pour cent, lors même qu'on n'échange un assignat de cent livres que contre les petits de cent sous. Une personne qui arrive par la poste, m'a dit que dans la ville d'où elle vient , le long de la route , et à la poste surtout , il y a les plus vives réclamations. Quelqu'un me disait hier qu'il ne serait pas étonné que dans le courant de ce mois l'opinion seule , et dans l'intérieur, culbutût l'Assemblée sans le secours des étrangers. Bientôt l'argent même en espèces sonnantes sera presque inutile , faute de monnaie pour changer et rendre. De tous

côtes la municipalité enlève les vases sacrés; je me suis trouvé hier dans une maison religieuse où se faisait cette odieuse opération. La situation de la France fait gémir et trembler ; les douze cents ouvriers qui en ont démoli l'édifice craignent d'être ensevelis sous ses ruines ; aussi les voit-on fort empressés à se donner des successeurs y à l'existence future desquels bien des gens ne croient pas. Les yeux commencent à s'ouvrir, mais le nombre des aveugles et de» stupides est encore fort grand.

Dans bien des endroits la garde nationale montre beaucoup d'opposition à marcher aux frontières; plusieurs refusent. Je puis] dire, d'après un militaire distingué^ que nous avons trois millions d'hommes avec des armes, et pas une armée.

Conservez sur vous l'image dont vous me parlez; la jeune dame qui vous intéresse en a muni son fils, et probablement elle et soa mari.

.).)() COHKESPONDANCE SECBETE

TT-T -y:

Il Août 1791*

N'attendez rien de rAssemblée contre la rage ' de ceux qui vous entourent; il est douteux quelle puisse, quand même elle voudrait, contenir les tigres qu'elle a lâchés ; vous devez , ainsi que votre meri , prendre les plus grandes précautions. Je ue puis vous peindre combien ces idées me fatiguent; je les jette dans le sein de Dieu , notre unique asile.

Dimanche dernier, après notre départ de Paris , on y battit la caisse dans tous les quartiers, pour avertir tous les citoyens d'ôtre sur leur garde contre l'incendie dont cette ville était menacée. Cet avis paraît peu conforme

à l'annonce de M.Bailly qui, ayant fait substituer le drapeau blanc au drapeau rouge, qu'on venait de retirer, assurait qua la tranquillité régnai! dans la capitale; cependant les deux choses

DU PÈRE LBNFANT. 33 1

sont cerlaines On me dit lundi dernier qu'un courrier arrivé au coroilc diplomatique de la part de M. de Rochambeau , demandait un très grand renfort de gardes nationaux, vu qu'on ne pouvait pas compter sur les troupes de ligne. Cette dernière assertion a été faite par un commis du bureau de la guerre ; d'autrepart, on ne compte pas davantage sur les gardes nationaux, et déjà, dans plus d'une brochure, on ne parle de ces trois millions d'hommes que comme un. nombre de victimes. Je n'oserais dire qu'elles le seront de leur courage ; car, si l'on en croit les bruits de Paris , ce genre de nouvelles troupes diminue en chemin et se fond presque totalement. On doute du passage des carabiniers chez l'étranger, quoique la nouvelle en soit fort répandue ; il est certain seulement que les officiers, au moins le grand nombre dans ce corpis, ont donné leur démission.

Le journal vous aura acquis que M. le comte d'Artois annonce qu'on ne veut entendre à aucune conciliation avec l'Assemblée. 11 vous dira cependant qu'on cherche de nouveau à entamer

quetque négociation avec les princes. Les ap^ parences sont qu'on ne veut pas traiter avec les douze cents, à moins qu'ils ne cédassent volontairement tout ce qu'on veut leur arracher. Vous verrez aussi le détail curieux du camp de Grenelle , dont je vous avais déjà indiqué la peu formidable existence. Les adresses et les fanfaronnades pleuvent au Manège; ailleurs le langage est différent; l'intention est de soutenir l'illusion du peuple et d'en ranimer l'ardeur. On attribue à ce dernier motif les alarmes qu'on lui a données dimanche dernier » au sujet du prétendu danger d'incendie.

On faisait courir le bruit que le roi allait à Compiègne, quelques uns disaient à Fontainebleau.

On prétend qu^on le lui a proposé et qu'il a refusé. Dans le fait , c'était un nouveau piège. Il aurait eu l'air d'Être libre, et il ne le serait pas plus qu'à Paris. J'imagine que vous lirez avec plaisir la lettre du roi de Suède à son ambassadeur y M. le baron de Staël , gendre du fameux Nccker.

DU PÈKE LENFAIfT. 335

On parle de rouvrir dans peu quelques églises de religieuses , et de faciliter par là aux catholiques le moyen d'entendre la messe ; mais on ne peut pas compter sur la promesse de ces messieurs.

L'embarras de ces augustes législateurs va croissant, et il n'y a guère qu'une voix sur ce point. On remarque que plusieurs des plus audacieux ne disent mot , et il n'est ' pas rare d'en trouver qui avouent qu'ils sont en péril.

Si vous voulez une idée de la stupidité populaire , je vous dirai qu'on cherchait à persuader que le roi et le dauphin avaient été enlevés entre deux matelas.

Le roi ne sera plus appelé le premier fonctionnaire public y mais le premier représentant de la nation. Toutes ces rêveries justifient ce que me dit samedi dernier un député respectable du côté droit , que je rencontrai au faubourg Saint-Germain , sur le midi , allant à l'Assemblée : « "Vous vous rendez bien tard , lui dis-je. — C'est assez tôt , me répliqua-t-il , pour y voir faire de la bouillie pour les chats. •

Cest là , madame , le résultat de leur besogne: il ne faut qu'un peu de patience pour voir I oracle s'accomplir.

Le célèbre Suleau , auteur d'un journal que l'esprit , l'énergie et la bonne cause accréditent, vous intéresserait fort ; un de mes regrets est de ne pouvoir pas vous faire partager le plaisir de mes lectures.

11 vient de nous arriver deux personnes. Elles ont apporté la confirmation de la lettre de M. de RochambeaUySurle mauvais état des troupes de ligne , plus disposées à quitter la France qu'à servir la nation. Dailleurs leur indiscipline , leur insubordination, les désertions fréquentes de trente à quarante à la fois, mettent ladite nation dans un grand danger. Il nous a été dit aussi que l'opiuion changeait notablement sur le compte de l'Assemblée. ' II y a deux jours qu'elle a appris que la garde nationale ellemême, c'est-à-dire plusieurs de ses membres, avaient déclaré hautement qu'ils aimaient mieux le roi que d'en avoir douze cents , et c'est ce qui avait fait croire , ou du moins ré-

DU PÈRE IJiNFANT. . 335

pandre lavant-dernière nuit , que 1-ouis XVI allait entreprendre un second voyage, qui serait favorisé. 11 n en a pas été question. Le monarque s'ennuie fort , il est vrai , aux Tuileries , mais ses amis , et nommément les princes émigrés , sont d'avis qu'il y reste , qu'il accepte et signe tout ce qu'on lui proposera , le tout étant évidemment nul par l'évidence de sa captivité. Le petit journal d'aujourd'hui affirme que la réuiiion des forces des puissances sera si considérable , qu'elle on imposera nécessairement aux défenseurs ^e la constitution. Il rapporte une lettre de M. le duc de Fitz- James, frère de la princesse de Chemay , et colonel du régiment de son nom, qui est plein de noblesse, et qui confirme le passage de ce régime nt chez rétranger. Selon les bruits qui courent, cet exemple sera suivi.

L'Ami du roi annonce que l'inlrus Fauchet est décrété de prise de corps. La lettre de Caen, citée dans celle feuille , rapporte un morceau du discours de cet énergumrno, qui veut qu'on chasse les prt^lres non jureurs ; qui exhorte

336 COKBKSPONDANCE SECRETE

les peuples à celte opération charitable; qui ap« pelle les souverains des insectes qui bourdonnent sur lesirônes et dévorent les peuples^ et qui leur fait le défi d* entrer sur la terre sacrée de France. S'ils y entrent f pourtant y ils deviendront des hommes, ou ils cesseront i*être; derrière eux naîtront des souverainetés populaires j etc. 11 finit par l'impie application d'un passage de 1 évangile.

Monsieur et M. le comte d'Artois ont nommé pour leur aumônier M. le curé de Saint-Paul , mon ami et homme respectable , qui a préféré sa confiance à sa cure. Il s'était réfugié à Trêves, où il s'est concilié l'estime générale. Ce choix, fort approuvé ici et là , a été fait par lés princes de la manière la plus flatteuse et la plus honorable pour ce digne curé.

Vous trouverez dans Fontenay plusieurs choses dont Paris s'occupe , touchant les sieurs Danton et Santerre. Vous avez entendu parler du procès de ce dernier avec M. de Lafayette ;

il lui était opposé, étant de la faction d'Or

On n'est pas fâché du départ de ces messieurs.

dont le caractère ardent faisait peur. Santerre avait, dit-on, tout crédit sur le faubourg Saint- Antoine.

Yoici à présent les bruits de la capitale. Il va un monde étonnant chez le roi, qui a déclaré qu'il ne quitterait point le cordon bleu« Ceux qui en sont décorés le portent aussi , et vont à la cour avec cette marque de distinction. Le marquis de Lafayette ayant dit au roi qu'41 voyait avec plaisir s'approcher le temps où Sa Majesté serait libre, le roi l'a regardé d'un air menaçant , et a repoussé avec force cette an-, nonce , donnant à entendre qu'il comptait peu sur lui. Je raconte sans garantir : on dit le sa-^ voir de gens qui croient en être sûrs.

L'Assemblée a enfin fait mention du salaire des prêtres constitutionnels, dont elle n'avait dit mot dans la charte de constitution. L'évèque Gobet , effrayé de cet oubli , a obtenu qu'il serait dit qr/on paierait les nouveaux ministres : dire et faire sont deux.

On dit que trois mille gardes nationaux de

Bourgogne, arrivés sur les frontières, sont al- II. %%

S3S CORRESPONDANCE SEGRISTE

lés joindre les princes ; on lassure, et non pat moi. Il parait que les carabiniers sont encore en France. On croit cependant qu'ils en sortiront , et qu'ils ne seront pas les seuls.

Une lettre de Tournay , dans le petit journal, dit que sans cesse arrivent en Flandre des ëmigrans français. Il est sûr que trente gardes-du« corps viennent de partir de Paris pour ce payslà , dans lequel , malgré les décrets , on passe fort aisémenLCette même lettre ditet assure que, sans vouloir rien exagérer , ni rien fixer , il se prépare un terrible orage qui crèvera sur la France ; que les armées nombreuses , bien combinées et commandées par les plus babiles généraux de l'Europe , attaqueront par trois côtés , et il me semble que l'époque n est pas fort éloignée. Cependant on ne la dit pas très prochaine.

Les uns disent que l'Angleterre désarme; d'autres assurent qu'elle envoie une flotte au* devant de la flottille russe qui nous amène vingtcinq mille Russes sous les ordres du prince de r^iassau» et que^ comme des galères ne pourraient

DU PÉRS ^NFAUT. 33g.

pas les transporter jusque dans la mer d'Aile^ magoe , les Anglais leur conduisent des bâti* mens de transport.

Les Suisses arment de tous côtés « et ont fifiit dire au roi qu'ils n avaient point l'intention d# rompre lalliance faite avec Sa Majesté.

Le duc d'Or est simple soldat dans Itt

garde nationale , et doit, à ce qu'on dit , monter la garde en cette qualité.

Cinq cents des gardes nationaux qui composaient le camp de la plaine de Grenelle » ont déserté et sont revenus chez leurs parens.

Il se confirme que M. de Rocfaambaud , dé-« goûté du peu d'obéissance des troupes de li<» gne,a donné ou va donner sa démission; on l'afBrme aussi du général Lukner , militaire de réputation et âgé. Le motif qu'on lui prête est,. qu'étant étranger, et ayant des. possessions en Allemagne , il craint la confiscation de la part des princes de l'empire.

Fontenay vous dira ce que j'allais vous écrire relativement au marquis de Moailles, que l'em*»

pereur ne reconnaît plus pour ambassadeur; mais ce qu'il ne vous dira pas , et ce qui est dit autre part, c'est que le peuple allemand déteste les démocrates français, et qu'on ne craint pas pour lui la séduction.

L'article des vases sacrés des maisons religieuses , dont le journal fait mention , est l'ouvrage du zèle de madame la vicomtesse de Breteuil, de madame Ja marquise de Saint-Maurice, et d'une autre puissante dame ; elles ont eu le courage et la force d'aller à l'Hôtel-de-Yille , de haranguer M. le maire , et de l'obliger à faire rendre aux diverses maisons religiedses les ostensoires et ciboires enlevés.

Il y a diflerens traits de constance , de piété et d'héroïsme, que la persécution produit, et dont vous sériez aussi attendrie qu'édifiée. Au milieu des crimes dont le torrent inonde la France, on voit éclore de sublimes vertus.

Vous avez vu dans Fontenay la réponse solide au bavardage de la méchanceté touchant la reine» La plus cruelle haine la poursuit, et

DU PÉBE LENFAlfT. 34 1

d^autre part bien des cœurs se réveillent pour elle.

L abbé Louis est envoyé en pays étranger comme espion de l'Assemblée, qui se méfie du chevalier de Coigny, lequel on dit être parti pour ne plus revenir.

S4S CORRESPONDANCS SECRETS

i( Août 1791*

Je ne comptais pas vous écrire , et je n*ai qu'un moment pour le faire ; mais il est arrivé depuis deux jours tant de lettres de divers endroits, qui toutes donnent les plus grandes es* pérances et même prochaines ( ce que je croîs modérément), que j'ai voulu vous donner ce moment de plaisir. Si je puis avoir celle de quatre pages, qui contient beaucoup de détails je vous la communiquerai ; l'une de ces lettres, écrite par un officier à madame sa mère, l'avertit de ne pas ajouter foi à nombre de fausses nouvelles qui se débitent dans Paris pour soutenir le peuple et en écarter les frayeurs. Il est certain que le plus parfait accord règne entre les princes ; qu'on fait avec activité tous les préparatifs , et que les choses sont combinées avec beaucoup d'intelligence. Suivant cette

lettre, le mois ne finira pas sans quelque grand événement. Elle ajoute qu'on sera paciGque si Ion ne trouve pas de résistance , mais que les plus redoutables rigueurs seront exercées si l'on en éprouve. Le manifeste, qu'on dit fait et parfait, préviendra le peuple sur cet objet. Une seconde lettre dit à peu près la même chose, et répond à un homme de marque de Paris qui demandait s'il fallait le quitter et quand, que dans huit à dix jours il sera instruit du parti qu'ilfaut prendre. Une troisième lettre annonce larrivée du plus grand nombre des troupes hongroises et l'ordre donné par les Cercles de faire marcher les soixante mille hommes qu'ils fournissent. On dit que de tous côtés il y a un grand mouvement, et que les armées sont au moment d'agir.

Une particularité qui est contenue dans ces récits, c'est qu'il se forme une maison du roi composée de gardes-du-corps , de mousquetaires, gens d'armes, etc., etc., avec le même uniforme que par le passé , et que M. ie comte

344 COl^RESPONDANCK SKClUàTE

d'Artois, le prince de Condé, ramènent au roi.

On vient de m'assurer que le régiment dauphin-dragon avait passé presque tout entier chez les princes. L'Espagne fournit troupes et argent; en un mot, je n'ai jamais vu l'espérance plus vive et plus générale.

D'autre part on s'accorde à affirmer que la moitié de Paris a changé d'opinion; que la révolution se fait à vue d'œil ; que la disette d'espèces y contribue singulièrement; que plus de la moitié, de la garde nationale est décidément pour le roi ; et les choses en sont au point , qu'on ne serait pas étonné que tout eût changé de face avant l'arrivée des troupes étrangères. Cependant, malgré cela, ou ne peut pas assurer le moment.

J'avais oui dire que l'Assemblée avait distribué avec profusion les croix de Saint-Louis. Hier j'eus l'occasion de m'en convaincre par la vue de quatre figures auxquelles je me serais adressé pour faire une commission à la façoa des Savoyards, et que j'en vis décorés. Ma con-

DU VtM LENFANT. 345

vîctîon fut plus complète lorsqu'un homme très honnête, et qui n'a jamais servi, me dît en présence de témoins qu'on lui en avait offert une s'il voulait donner dix louis.

Parmi les conditions que les princes exigent, la première est l'entier rétablissement de l'Eglise dans tous ses droits et tous ses biens. Quelqu'un a dit aujourd'hui que dans peu on verrait les bons prêtres remis à leur place»

Le marquis de Noailles avait été invité à diner à Vienne par un ambassadeur qui traitait tous les ministres. Un jour avant celui du repas , le marquis de Noailles reçut un billet de l'ambassadeur qui lui faisait des excuses de ne pouvoir pas le recevoir, et qui le dépriait. Preuve évidente de la manière dont on pense de l'état de la France.

On plaisante volontiers sur nos forces nationales. Le petit journal prétend que ces gardes bleues ont fait une pétition par laquelle elles demandent à l'Assemblée de participer à son inviolabilité et d'en rendre le décret. Lorsqu'il sera rendu , il faudra le traduire en allemand

546 CORRESPONDANCE SECRÂTE

et l'envoyer à chaque soldat autrichien ; alors ces troupes se présenteront à l'ennemi. Il n'y a pas un être raisonnable qui fasse le moindre fond sur nos défenseurs.

Hier moumt subitement un curé député du côté gauche qui avait eu l'impudence de faire une motion pour le mariage des prêtres. Le ciel y a mis un terrible amendement.

Il y a eu de brillantes fêtes en Flandre à l'oc-* casion de l'archiduchesse, qui y est rentrée, et qui traite avec beaucoup de bonté tous les Français dont le nombre s'accroît journellement* Le journal faisait mention, il y a deux jours, d un officier normand arrivé à Bruxelles n'ayant que sept sous et demi dans sa poche. L'amour de son roi était toute sa richesse.

Onprétend que le roideDanemarck,danslel Etats duquel le générnl Luk ner a des possessions, lui a écrit directement que s'il combattait contre les Allemands, dont il est allié, il devait s'at* tendre à la confiscation de ses biens.

J'apprends en ce moment que les sieurs Daa<» Ion et Santerre sont décrétés de prise de corps.

DU P£BE LBNFANT. 54^

On craint des mouvehiens dans le faubourg Saint-Honoré , et Ton a commandé des détai> chemens de gardes nationaux des quarante-huit sections.

Il y eut ces jours derniers une espèce de fermentation dans le faubourg Saint-Antoinei On criait dans les rues que le sieur Santerre^ à la tête de ce faubourg, allait délÎYrer le roi , co qui n'avait etna encore aucune vraisemblance*

Un des bons députés a dit à une dame de qui je le tiens, qu'il s attendait au premier jour à quelque soulèvement de la part du peuple contre TÂssemblée nationale. Il n'est pas le seul qui ait ces frayeurs.

On attribue en grande partie le retard de l'entrée des troupes à la prochaine et inévitable banqueroute que It^s princes veulent laisser se consommer avant leur inv'asion i étant peu eu<r rieux d'en avoir la gloire , et croyant que cette désastreuse opération leur sera favorable, en mettant bien du monde de leur côté. La contrefaçon des assignats est si considérable, qu'on

348 CORBSSPONDANGE SEGRiTE

ne croit pas possible que les princes, dont le projet est de soutenir leur valeur, puissent y réussir. De son côté, TAssemblée voudrait traîner la chose en longueur, pour que l'œuf qu'elle a pondu ne lui crevât pas entre les mains.

Un jeune homme de ces quartiers vient d'écrire que Tordre était donné pour entrer en France le 2S de ce mois. Quoi qu'il arrive des pays étrangers^ je doute fort de la nouvelle.

Vous n'imaginez pas de quels stratagèmes les prêtres sont obligés d'user dans certains en^ droits de Paris pour administrer les sacremens. L'un d'eux a été obligé d'entrer sous la forme d'un portefaix pour entendre la confession d'un mourant. Un autre, devant aller dans une maison devant laquelle est un corps-de-garde , y est entré avec l'uniforme et le bonnet d'un grenadier. Ce que nous voyons et entendons est un mélange informe et hideux de bêtises, de méchanceté , et de fureur.

DU PÂBE LENFÂNT. 3^9

Si VOUS avez des assignats , je vous dirai qu'on conseille d*en faire un prompt usage , et qu'on doute de la durée de leur valeur.

L'Espagne, dit^n, offrira de l'argent au clergé de France pour récupérer ses biens qu'on vend et qu'on ne paie pas. Ceci est vrai : le prêt espagnol est un on dit.

3So CORRS8PONDANGS SEGRiTE

18 Aoûl 1791.

Mon séjour à la campagne ne m'a pas permU d'avoir la lettre dont je voulais vous envoyer la copie; je vous ai fait paKde la substance, et c'est l'essentiel. J'ai vu depuis l'extrait d'une lettre à peu près semblable, qui dit les mêmes choses , et qui porte le nombre des troupes fournies par les Cercles à quatre-vingt miille, et non pas seulement à soixante mille : tout s'accorde à affirmer ce rassemblement de forces , et l'on ne diffère que sur quelques détails.

Aujourd'hui plusieurs personnes de ma connaissance viennent diner avec nous. L'une d'elles m'a dit en arrivant qu'un président du feu parlement de Paris a reçu tout récemment une lettre d'un de ses amis de pays étranger, qui ne se borne pas à lui apprendre l'arrivée de vingt-deux mille Russes à Ostende, mais

DU PÈRE tENFÂirr. 35 1

qui lui marque les avoir vus. Cette nouvelle a été coDÛrmée par un officier, qui dit en être aussi certain que de son existence. Yoiià par conséquent les choses qui avancent sans qu'on puisse fixer le jour. Une nouvelle feuille périodique que je lus lundi dernier, ne recule pas l'époque au-delà d'un mois ou quarante jours. Cette même feuille présage un grand mouvement dans la Normandie vers le ^5 de ce mois, et dit nettement que cette province redemandera son roi et son parlement.

J'ai lu une brochure de M. Bergasse sur le projet de constitution. Dans l'espace de quarante-six pages, l'auteur en dit assez pour autoriser sa conclusion, par laquelle il ose dire que cette constitution, dans l'état où elle est, est un chef-d'œuvre de despotisme, d'anarchie et de corruption. Il annonce un ouvrage beaucoup plus considérable divisé en quatre parties , et qui suppose beaucoup de réflexion et de pro« fondeur.

Avant-hier il y eut un grand mouvement dans rtle Saint-Louis; on battit la générale. Il a'a-

35a CORRESPONDANCE 8EGRÂTE

gissait de pendre un boulanger parce qu'il avait dit que le blé étant plus cher^ le pain augmenterait. Hier, même rumeur, et pour la même cause , avec mAmes menaces^ pour un boulanger dans le faubourg Saint -Antoine. Mais des gens qui ce matin ont traversé ce faubourg y ont vu régner la tranquillité. Paris a la fièvre avec redoublement. Souvent le pouls paraît calme , il ne Test presque jamais.

D'après ce que j'ai ouï dire à une personne il y a peu d'heures, on soupçonne que M. le duc de Bourbon et M. le comte de Maillebois ont gagné nos frontières du côté de l'Espagne , où les troupes de cette puissance sont très nombreuses en infanterie et en cavalerie. Les détails sur tous ces objets sont des plus satis* faisans; mais vous sentez qu'il serait téméraire d*en garantir la vérité sur tous les points. On en sait assez d'une manière positive pour nourrir les plus grandes espérances.

Le petit journal d'hier donne pour certain que l'empereur, le roi d'Espagne et le roi de Sardaigne, ont établi çhacujQ dans leurs villes.

DU PÈRK JJSNFANT. 355

capitales une chancellerie où tous les gentils-i hommes français pourront déposer leurs titres. Ils y seront enregistrés; on leur en donnera acte, et ils y feront leurs preuves de noblesse pour les chapitres.

Une lettre d'Heidelberg, du 7 août , dit qlie M. le vicomte de Mirabeau a fait arrêter k Elhinghem un particulier qui avait pris le nonot de Piat, officier au régiment de Yermandois. Cet homme a avoué qu'on lui avait donné à Strasbourg le brevet d officier de M, de Piat pour jouer à Elhinghem le rôle d espion ou d assassin, selon les circonstances. Il a donné des éclaircissemens sur laflaire de Marseille et sur celle du 6 octobre, dont il était un des principaux travailleurs. On garde à vue cet homme, qui pourra servir en temps et lieu à la confrontation. Ceci est extrait pour moi du petit journal, et Ton avait déjà entendu parler de cette anecdote. Je pourrais vous en citer quelques autres si j'avais l'honneur de converser avec vous.

Voici encore l'extrait d'une lettre dans le

même journal , et datée de Metz : t Les impériaux doublent leur ligne depuis Longwy jusqu'à Montmédy. Il paraît que leur projet est de pénétrer en France par ce côté, et de marcher à Paris. Je vous prie, vous exhorte, et, au besoin, vous ordonne de partir avec votre mère et vos enfans. » C'est un mari qui écrit à sa femme. Il est aisé d'imaginer que la peur va gagner bien des gens. Jusqu'à présent je ne suis pas du nombre ; mais on ne peut répondre de rien.

Les papiers les plus démocrates font ouver-* tement mention du formidable rassemblement des troupes étrangères, et paraissent craindre le rétablissement de la royauté. Un plaisant disait que le moyen de s'y opposer serait de déployer le drapeau rouge et de publier la loi martiale sur les frontières, en avertissant les armées ennemies que les attroupemens étaient défendus , et que si Tor^ ne se retirait promptement, on ferait feu. Voilà comme on rit de tout et comment on excite notre valeur nationale.

Un ofiicier-général français qut est en pays

DU PttÈ UKHPAMT. SS$

étranger écrit à un de ses ooUègue» qui eSt à Paris ( et Thomme de ^i je le tiens a rh le lettre), qu'il* fie feut feire aucun cas des noû-' Telles qui tenidënt à ralentir les espérance^ ^ qu'il est certain qtie les préparatifs Se font aved ta plus grande activité; que Jes forces réunie» seront les plus itnpbsantes ; que les choses sont combinées avec ta plu$ grande intetligene», et qu'avec la protection de^ Dieu le suoc^ est /nfaillible.

Une autre lettre dit qu'au moment où la diète' de Ratisbonne allait donner ses eencluêiMêf l'ambassadeur du roi de Prusse demààdt au nom de son maître qu'elle voulât bien différer vingt-quatre heures, ce qui fot accordé. Dans l'intervalle arriva un courrier du roi de Prusse, par lequel Sa Majesté prussienne déclare qu'il regarde comme tellement personnel à lui et à tous les souverains ce qui se passe en France , " qu'il envoie cent mille hommes de sesmeilleureis troupes pour rétablir Tordre. L'empereur est dans les mûmes dispositions, et l'on évalue ce qu'il fournit dliommes, conjointement avec les

$5^ GOB^EflFONDÀl^GX SECftéTS

Cercle^, à cent <]valr8r?iDgt mille hoin mes ; joignez seize mille Suédois» vingt-deux mille Russes au moins,. trente mille Suis^i^, car on prétend qu'à, ceux que les canton^ ont ;déjà armés, ils vOii^t .réunir les quatorze mille qui sont en France et qu'ils xappellenti quarante mille Espagnols,.idfantepie,etdix mille cavaliers ; douze ou quinze mille Sardes et "Piémon tais, dix mille Hollandais 9 six mille ]\apciUt;ains; ajoutez les régions des gentilshommes français, dont Tard^upet.le courage nepeuvent se rendre; deux escadres anglaises préparées pour venir bloquer no3 ports, une escadre espagnole, etc., etc. On se perd à la vue de ce redoutable armement. Les troupes espagnoles remplissent déjà Ja vallée d'Aran etcelle d*Andora, qui conGneot au territoire de France; elles sont absolument maîtresses des passages, et déjà elles répandent la terreur dans le voisinage. Il se confirme de toutes p^rts que M. le duc de Bourbon et M. le comte de Maillebois sont allés les joindre.

^'Qft.qo^t^ue à dire que la France sera atta-

DU ^iA£ vtSNPANT. w) 36^

quée par cinq endroits diffârèm ^ qu'oa ien ?eut spécialement à Paris, qui est devenu rexéeoatioa de l'Europe y comme étant ie foyer de toutes les horreurs et de.tousJes crimes. On parle avec le dernier méprîii^^ieriaiàiaacdiaâe philosophique qu elle a employée «. pour l'apothéose de Timpie Voltaire. Ce dernier scandale a mis.te comble à la honte et à l'idée avilissante: qu'ont .toutes les nations de cette infâme Baby]oBe.>*L^ désir des étrangers serait de la réduire .en cendres^ et c'est le sort qui l'attend si elle résiste. '

Une personne à qui j'ai parlé ce soir, {i-vu hier ou avant-hier une lettre de M. le comte d'Artois, qui écrit de sa propre main li un homme de qualité: c Envoyez-moi votre fils; je vous ai promis de vous avertir,- il est teipps^ tout est prêt. » Ce qui faisait croire à un délai prolongé , c'était le prétendu voyage du roi de Suède à Stockholm ; mais il n'eat ^Ué iqu'à Ostende, où, comme je vous l'ai dlt,.jfisilliisseâ

sonVarrivés. Aiusi le^ évi^oemeos peu^t nt n'ôlrg pas éloigriéa. -

065 €ORKEffiPCmDANGB SECtiTE

' Quelqa*ua dont j'ai yu la lettre à 1q le mn^^ ■ifeste dont il a défense de faire Tanalyse ; il est aéûlément dit qu'on ne veut pas envahir un pouce de terrain ; qu'on vent rétablir l'ordre.

Une autre 'lettm 4iffirine qiie ; ks puissances n'entendrbnfrà aucu«f arrangement qu'au préala* Me le roi ne soit en parfaite liberté, et qu^on n$ fa$$e une entière reàtitution de toutee ie$ pro^ ficelée , mime eceUsiasiiques.

I II parait que le camp de Salés, dont depuis long-temps On ne dit knot, sera réuni aux Espagnols lorsqu'ils seront entrés.

Les lettres du Nord disent ouvertement que à la paix a été sitôt conclue entre les puissances belligérantes , c'est qu'elles ont voulu secourir là Fi*dnce et qu'elles s'en sont fait un devoir. De plus, il existe, dit-on, un nouveau traité entre l'empereur, le roi de Prusse et l'électeur do Saxe, pour s'entr'aider mutuellement en eat de troubles intérieurs dans l'intérieur de leurs États.

• Fout* résumer tout ce qui se dit avec le ton de la certitude , et que le temps ne me permet

0U PÈRE IfNFAMT. SSg

pas de détailler y les nouvelles sont aassi bonnes et aussi consolantes qu'elles peuvent l'être , les espérances plus fortes , plus solides et mieux fondées que jamais ^ et peut-être le dénouement de la tragédie très prochaiB#. * '

Tous aurez peine à concilier avec ces nouvelles le singulier décret qui ^ en récompensant les malheureux qui ont arrêté le roi , devient pour ce monarque un nouvel outrage ; mais vous saurez que ce décret passe dans le public pour un effet de la peur. Yarennes menaçait de pendre ceux qui ont fait l'arrestation ; on a voulu apaiser le peuple et le tromper jusqu'au bout. U n en est pas moins vrai que le côté gauche a grandement la £èvre.

On parle de rendre la liberté au roi la semaine prochaine pour le jour de sa fête ; on craint même une grande fermentation à cette occasion y et Ion ne sait pas ce qu'on lui proposera, ni ce qu'il répondra. Cette idée commune a fort agité les esprits.

Peut-être aurez-vous entendu dire en pro* vioce ce qui n'a cessé de se répéter à Paris , au

36o CORRBSPOIfDANCB SECKÈTE

sujet de la reine, qu'on prétend contrarier les projets des princes, et chercher à faire des arrangemens avec TAssemblëe par Tentremise de Barnave. Cette infortunée princesse a été accablée de cette dernière; calomnie, qu'elle a dit lui être plus sensible que toutes les autres-, et nous avons eu aujourd'hui la preuve qu'elle a non seulement désavoué hautement cette intention ,qu'on lui prête, mais que les moyens qu'on lui supposait pour le réaliser sont évidenotment faux.

On m a dit que les propos contre la royauté, les groupes, les placards recommençaient un peu, ce qui fait craindre pour la tranquillité publique, que le pain devenu ou prêt à deveuir plus cher a déjà troublée.

Le camp de. Gonesse existe encore dans le même lieu , et je ne vois pas qu'on fonde de grandes espérances sur ce secours.

Un député du département des Pyrénées annonce, d'après une lettre particulière , que les trpupe^ Q3p«gaole3 donnent do grandes

inquiétudQA p^r les mouyem^Mqu'Qli^^ foQti

DU PÉRI LKNPANT* 36 1

^et qui pàraî^àent tlirigés à une incursion sur le territoire de France.

^ On dit que M. le maréchal de Broglie aura un commandement, que M. le vicomte de Mirabeau aura à ses ordres une légion de douze céttfs hommes , dont deux cents de cavalerie et mille d'infanterie. Une autre légion de cinq cents gentilshommes, qui font simplement le service du soldat , est sous les ordres de M. lo xocnte de La Châtre. Il y a déjà quatre cents gardes-du-corps réunis.

J'ai oublié de vous dire que dans son ouVrage M. Bergasse dit que l'Aissemblée doit tendre compte dé rûsa^'dés fiuanbes ' pendant ces deux années, et qu'il la prévient que Iiiî en donnera un que personne ne poùrrA déniéritir,

La veille de l'Assomption M. de Lafayette demanda à la reine si elle voulait permettre que le lendemain les poissardes eussent l'honneur de lui présenter un bouquet. La reine répondit que , vu les circonstances la chose n'était pas possible, mais quelle leur ferait volontiers ua cadeau ^ et elle leur ût remettre vingt-cinq

36a CORRSSPONDÂNGS SBCBÂTE

louis. Depuis , on a répandu dans Paris que la municipalité avait fait donner aux poissardes les vingt-cinq louis que donnait autrefois la reine i afin qu'elles ne perdissent rien.

Il y a eu à Orléans les plus grands signes de joie lorsque M. de YioUes, dont je connais beaucoup la fille , est sorti de prison ^ et l'on a vivement applaudi à la haute cour nationale y dont on dit qu*elle est sage et équitable.

Je viens d'avoir la confirmation des craintes qu'on a pour jeudi prochain. Plus d'une maison sera vide ce jour-là. L'on a l'air de faire un rapprochement de ce qui s'est passé le 1 7 juillet avec ce qu'on pourrait essayer le â5 d'août.

On dit tant de choses qu'on ne sait à quoi s'arrêter, LAmi du Roi » qui jusqu'à présent ne disait point de nouvelles politiques, met aujourd'hui une letlre d'Alleuiagno , très conforme à ce que je vous mniido , et dit que ces nouvelles ont un caractère de vraisemblance qui détermine à les publier.

DU pàBB ubuvant. 565

''' " - i^i^-ilf , ,0 Août 1791.

Si vous voulez savoir ce qui se dit , le voici : M. le comte d'Artois vient de partir avec M. de Calonne et M. de Yaudreuil, pour la Bohême, k dessein d'assister aux conférences de Tempe-» rèur et du roi de Prusse. Que ce départ ne vous cause point d'impatience ; outre que le voyage ne sera pas long , il ne relardera pas les opérations, que l'on n'attend guère avant la Gn de Septembre ou le cominencement d'octobre. Il s'agit de compléter et de bien cimenter les combinaisons dont on augure le plus heureux Kuccès. L'abbé Louis, envoyé par l'Assemblée et déjà de retour, a été très mal accueilli par les Français à Bruxelles , peu favorablement par l'ambassadeur de l'empereur, et, finalement, il a pris le parti le plus sage , celui de revenir k Paris , où il est. Quant à M. le cbevitlier d?

364 CORRESPONDANCE SECHilE

Coigny, on prétend que M. le comte d'Artois lui a dit brièvement qu'il viendrait porter luimême sa réponse.

Douze régîmens impériaux, dont dix d'Infanterie et deux de cavalerie, viennent d'arriver dans le Brisgaw. La chose, dit-on, est très sûre.

Dans la Saintonge , sur quatorze mille gardes nationaux, il s'en est trouvé dix-neuf de bonne tolonté pour marcher aux frontières, et à Rennes , à peine un. La modération et le calme tempèrent l'ardeur patriotique. Dans le même pays, près de Saintes, cent cinquante hussards , divisés par pelotons de dix hommes , ayant été hués et bravés par un attroupement de deux mille paysans qui ont commencé k tirer sur eux , les ont tellement mis en déroute par une décharge d'un seul peloton , qu'ils ont pris la fuite et n'ont pas reparu. Excellent augure de la terreur que répandront nos héros.

Une des premières opérations , à l'entrée des troupes ^ sera de désarmer le^ paysans. C'est co c|ai m'a été répondu et assuré par geaa au (ait

DU BÉRE LENFANT. 365

à qui j'ai proposé cette question. Tout le monde sent la nécessité d'en agir ainsi.

Les deux côtés de rAssemblée , le droit et le gauche , conviennent de bonne foi de la nullité de nos défenses en cas d attaque ; vous pouvez lé croire d'après ceux qui me l'ont dit.

L'insolent décret des deux cent mille francs accordés à Yarennes a excité la plus vive et la plus noble réclamation du côté droit. Quoiqu'il se soit condamné au silence » il a jugé de son devoir de témoigner hautement sa résistance à une .pareille indignité. Quelques membres en sont venus jusqu'à dire nettement qu'il n'y avait que des scélérats qui pussent rendre un décret fie cette espèce. Il n'a passé qu'à la faveur des huées et de la confusion qu'elles ont produites*

Il çst encore incertain si lundi on agitera la question de la liberté du roi. 11 en est qui le croient^ et' d'autres qui en doutent. Ils s'accordent à convenir que ce point est singulièrement embarrassant pour l'Assemblée. £n attendant , il a paru des écrits tendant à soulever le peuple» ce qui» joint à l'augmentation du pain ^ fait

$êê GORRBSPONBÂNGS SEGRÊTB

craindre des troubles pour cette semaine.

Malgré le délai présumé des opérations , M, de La Châtre vient d'écrire à un de ses amis de prendre la poste pour aller le rejoindre aus* sitôt la lettre reçue.

Le roi de Suède, parlant au comte d'Artois, lui dit : « Je vous donnerai peu de troupes , mais comptez sur elles; j'en réponds. • En effet, elles se sont signalées dans la guerre contre les Russes , et Ton croit en général que les puissances nous envoient l'élite de leurs années. Ces soldats , ajoute-t-on , brûlent du désir de mettre les démocrates à la raison. H n'est guère qu'eux qui pensent y réussir.

Une lettre de Chartres marque que le séminaire de cette ville ayant été acheté par différentes personnes qui ont cru trouver un avantage dans l'acquisition de ces biens nationaux, se le sont partagé. On a tiré du cimetière le corps d'un ancien évoque , mort avec la plus grande' réputation de piété. On s'est amusé à séparer les ossemens de ce cadavre digne de respect. On se les jetait à la physionomie par manière'

DU PÂRB LENFANT. 307

de badinage, et la famille, dit-on^ n'a pu réussir à les faire remettre en un lieu décent. Tout est , comme vous voyez , dans le sens de la révolution.

Ce matin y le feu a pris ou a été mis au bois de Vincennes; on y a envoyé les pompiers.

Lëvèque intrus de Paris ne parait pas à son aise. On le dit fort agité.

Un oiBcier de la garde nationale , homme d'esprit et fort honnête , qui voit fréquemment le roi et la reine , fait le plus grand éloge de la politesse de l'un et de l'autre ; il affirme surtout qu'il n'a jamais vu le roi dire un mot qui sentît l'impatiente indécence de la colère. Ce n'est que vis-à-vis M. de Lafayette qu'il montre un air sec et sérieux. J'ai su , par le neveu d'une dame de ma connaissance, qu'il partait pour les frontières d'Espagne avec M. de Maillebois ; ce qui confirme la nouvelle , qui d'ailleurs se dit partout.

On écrit qu'il y a à Strasbourg , ou une autre ville, mais c'est, je crois, à Strasbourg, une telle division entre les troupes de ligne et la

568 CORRESPONDANCE SECHETE

garde nationale, qu'on en craint des effets funestes.

Le bruit scst répandu qu'il y avait deux vaisseaux préparés pour Témigration de ceux des douze cents qui ont des reproches à se faire » et l'on ne le dit point par plaisanterie. On continue à parler des frayeurs de la commère Fréteau.

(2 1 août.) On commence à dire que l'homme arrêté par l'ordre du vicomte de Mirabeau était un de ceux qui étaient déguisés en femme^ le 6 octobre , et que déjà il a nommé le comité où s'était formé le plan de cette infâme journée. Peu à peu tout se dévoilera , et les procédures du Cbâtelet , déposées en divers lieux et en bonne forme , reparaîtront quelque jour.

Une vingtaine d'ofBciers du régiment d'Armagnac, favorisés par leurs soldats, sont passés chez l'étranger. Onze d'entre ceux qui restaient devaient les suivre le lendemain. Les soldats, se repentant d'avoir facilité l'évasion des premiers, résolurent de s'opposer au passage des seconds. Alors un de ces derniers alla seul au*delà du

Rhin' avertir des houlans et leur demander des secours; ces honnêtes gens s'y prêtèrent, se mirent en embuscade , protégèrent la sortie des officiers, firent vingt-trois prisonniers parmi les soldats , dont un seul fut renvoyé pour instruire ses camarades.

Une personne de distinction vient de me dire avoir reçu plusieurs lettres de Tétranger. Monsieur est à Bruxelles. Tout se prépare dans le plus grand ordre. Les troupes arrivent journellement. Leur nombre est énorme, Tintelligence est parfaite , et les choses vont au mieux. Mais il parait qu'en général on s'accorde à ne rien se promettre d'effectif avant la fin de septembre, ou les premiers jours d'octobre.

En ce moment on crie dans les rues une feuille ressuscitée, et qui avait été proscrite, intitulée : /a Grande colère du père Ducheine. C'est l'amas de tout ce qu'il y a de grossier en fait de langage, et de plus incendiaire pour le peuple. Or, l'homme qui crie cet abominable papier, dit à pleine voix que le sujet de sa colère 9 c'est que les aristocrates veulent empé-

Jl. a4

cher le roi d'accepter la coQstiiutioa ; on dit eo effet que Sa Majesté le refuse. La circonstance devient inquiétante, vu les troubles qu'on annonce et les efforts que Ion craint de la part de certaines gens* Je ne serais pas étonné qu'il y eût cette semaine quelque événement, quoique d'ordinaire ils n'arrivent pas lorsqu'ils sont prédits.

On poursuit avec assez de vigueur la procé* dure de l'affaire meurtrière du Champ-de-Mars, le 17 du mois dernier; et l'on arrête en conséquence un très grand nombre de personnes.

On m'a dit encore que les princes veulent absolument la pleine liberté du roi , le rétablisscment du clergé , de la noblesse et du parlement. C'est le bruit assez général. Je retourne à la campagne.

Il parait que M. de Rochambeau n'a pas encore donné sa démission. 11 faut aux gazettes de longs errata.

Pour vous donner une affreuse idée de l'excès de l'impudence, tous saurez qu'on ne rougit pas de jouer sur un théâtre public ia Journée

ht* pArF, LENFANT. 07 1

de P'arennes. Voila en ce genre les colonnes d'Hercnle, non plus ullra. Le glaive est-il plus cruel?

J'apprends qu'on a garni les rues aujourd'hui de nouvelles affiches dont le but est de prouver au peuple que le roi est très libre ; qu'il peut accepter la constitution , et que s'il ne l'accepte pas , on se passera de lui. Voilà ce qui s'appelle parler clair.

572 GORRESPONDANCB SECRETE

a4 Août 179 >•

Il ne faut rien hasarder dans le temps présent. Des nouvelles de divers endroits annoncent qu'il y a encore bien des méchans. Beaucoup de gens craignent que les mouvemens des secours du dehors n'augmentent les dangers du dedans. Quoique je présume tout le contraire , et que je croie voir la plus complète poltronnerie de la canaille contraster subitement avec le noble courage des véritables guerriers, j'aimerais biea mieux vous savoir au milieu de vos paisibles habitans qu'environnée des stupides fureurs qu'on excite dans vos cantons. J'ai pris vraimeol part à la clôture de votre église. Elle était singulièrement fâcheuse le jour auquel elle fut ordonnée. L'avantage qui, selon mes espérances, résultera de cette privation , sera un désir plus vif et soutenu de se dédommager des pertes aux-

DU PÉRI LEIfFÂNT. 373

quelles la persécutioo condamne. Nous ne sent.OQS jamais mieux un bien que lorsqu'il nous est ravi ; et sans oser pénétrer les décrets de Dieu y je suis porté à croire qu'il nous punit de notre peu d'empressement à assister au saint sacrifice , en permettant qu'on nous en ôte le moyen.

Le petit journal du â3 fait l'énuméralion des troupes qu'il y a déjà dans ce moment : trente mille Prussiens à Yesel, soixante->cinq mille Autrichiens dans le Brabant, dix-huit mille hommes dans le Brisgaw, douze mille Hessois tout prêts, huit mille Hanovriens qui arrivent, huit mille de l'armée française, quinze mille Suédois qui sont en route; ce n'est là qu'une partie; Russes, Sardes, Espagnols, Suisses, Napolitains, Cercles, augmentation de Prussiens et Autrichiens, etc., etc, Yoilà , je crois, de quoi occuper vos trente-sept enrôlés de Châtillon et leurs camarades.

(i8 août.) Je vais copier le petit journal: < Vous avez bien voulu nous apprendre le début de M. l'abbé Louis dans la carrière diplomatique;

374 CORRESPOMDANGS SECRÈTE

il est juste que vous eo sachiez le succès. Il n'est pas heureux , et vous verrez que tout ce qui s'appelle Louis, roi, prince , abbé^ etc., etc. , est voué au malheur. Ce nouvel ambassadeur était passé samedi soir en grand incognito ^zt notre ville; arrivé à Bi^xelles, il a été faire part à M. le comte de Merci-A.rgenteau des nouvelles propositions que nos douze cents rois ont la bonté de faire à une demi-douzaine de despotes : il lui a été répondu que tout cela était absolument inutile; que les résolutions étaient prises et que Ton n y changerait rien. L*abbé a prétendu avoir une lettre de la reine; on le lui a uié, et on lui a conseillé de ne pas pousser plus loin sa course. Lundi il a été se promener au parc de Bruxelles, et ses indignes compatriotes

ont osé Vaccabler de huées et de siflDets. Il n'a eu dans le moment d'autre ressource que de se cacher dans les bosquets; mais dès le lendemain, à huit heures du soir, il est remonté sans bruit dans son cabriolet; il est pas^é ici à trois heures, regagnant au plus vite Theuroux pays de la liberté. »

Un député a dit qu'il ne s'agissait point en^ core de présenter la charte constitutionnelle au roi; jusqu'à présent on en igoore Tépoque. Lorsque ce chiffon aura été offert au monarque, il lui sera accordé , dit-on , un mois pour qu'il ail le temps de 1 examiner, et c'est après l'examen qu'il sera déchu de la royauté en cas de refus d'acceptation. Il serait à peu de chose près aussi réellement détrôné s'il consentait à cette nouvelle forme de gourernement. Entre ces deux inconvéuiens il peut se trouver un milieu: ce sera l'entrée des troupes. On a dit, et le petit journal le confirme, que M. le maré-r chai de Broglie était chargé d'orgauisor l'armée française ; ce sera probablement la partie la moins nombreuse, mais elle ne sera pas la moins redoutable.

La fermentation , suivant les nouvelles, est extrême dans les colonies, et l'on craint de les perdre. De tous côtés Ton voit les heureux fruits de la révolution, et cependant, quoique les yeux commencent à s'ouvrir, le nombre des aveugles est encore grand.

3 7$ CORR^SPQNDANCE SECRETE

Bien des personnes ont vu dans son vrai jour ia honteuse récompense accordée à Yarennes ; il est à craindre que ce genre de lauriers ne mette pas cet endroit à J'abri de la foudre dont on le croit menacé.

J apprends que le roi de Suède, qu'on avait dit n'être allé qu a Ostende , est arrivé è Stockholm , d'où il reviendra dans peu.

Une lettre de Milan dit que le manifeste est actuellement sous presse à Ratisbonne , et la bulle annoncée du pape sous presse à Rome ; le souverain pontife en a donné communication à tous les princes catholiques avant que de la fulminer. La même lettre ajoute que M. Té* vêque de Saint-Omer, qui était ou à Milan, ou aux environs , va se rendre dans le Brabant , où Ton croit que sont invités aussi à se rendre le clergé , les parlemens , et la noblesse.

Un négociant de Cherbourg qui est à Paris vient de recevoir une lettre de sa femme. Elle lui annonce qu'on a découvert une flotte an-^ glaise considérable , nous amenant vingt-cinq jfnWle hommesde troupes. Ce sontou des Russes»

DU PÈRE LKNFANT. 377

OU des Suédois. Cette femme prie son mari de retourner auplus tôt chez lui, vu qu on s y attend à quelque événement prochain. D autres nou* velles confirment que quarante mille Espagnols doivent entrer en France, et qu'ils se réuniront au camp de Salés, ainsi que je vous l'ai marqué.

On ne remue point encore à Paris; mais quelqu'un dit cependant qu'on y fait des préparatifs pour demain en cas de mouvement. On place des corps «de-garde en divers endroits ; on a Tair de se préparer à couper les rues pour intercepterles communications, s'il y a lieu réellement à des frayeurs que quelques personnes croient factices et imaginaires.

Hier on enterra ici un déserteur du pays, lequel, étant dans le vin, menaçait père et mère, etc., etc. Comme il fit mine de tomber sur tous ceux de fa garde nationale qui oseraient l'approcher , l'un d'eux lui tira un coup de fusil , dont il mourut quatre à cinq heures après. Cela fait rumeur dansie village où je suis et peut avoir des suites.

Me voici en possession de plusieurs nouveaux

ouvrages. Suleau quoique toujours dans les prisons de l'Abbaye 9 vient de donner son cinquième numéro. Je suis charme d'avoir tou» jours parlé comme lui, et de n'avoir jamais cru aux intrigues qu'on lui prête avec quelques factieux. Mes raisons sont les mêmes, mais il dit mieux que moi en disant : • Comme si la 611e des Césars, qui s'est constamment montrée sublime dans ses douleurs , pouvait se trouver moins humiliée de mendier des protecteurs dans la tourbe de ses vils ennemis, que d'accepter pour vengeurs les princes de sa race et tes héros de sa famille adoptive. La calomnie aura donc vomi ses poisons jusque sur les lauriers de ses infortunes ! Eh ! messieurs , comment conciliez-vous tant de bassesse avec l'élévation de son âme et la noble fierté de son caractère ? •

Un homme très digne de foi atteste qu'on lui a assuré ce que je vais vous dire. Dernièrement, dans la paroisse d'un intrus , il fut proclamé au prône : « Je recommande à vos prières noire sainte constitution qui est en danger^

DU rÈBE LBNFANT. 379

noire immortelle Assemblée. Quant au roi , eu se parjurant il s*est rendu indigne de nos prières. »

Un démocrate ayant dit avec complaisance à IVL Fabbé Maury : a Eh bien ! il faudra que vous épousiez la constitution ; » Tabbé lui répond : ir Malsy'd serai bientôt veuf. »

Une personne arrive de Paris, et dit qu'on y est vraiment dans la crainte; qu'il y a des ordres donnés pour qu'on soit sur ses gardes dès ce soir, et qu'on remarque qu'il entre dans Paris un grand nombre de figures inconnues. Tout cela est vague, et l'on ne serait pas surpris qu'il n'y eût rien d'extraordinaire , comme aussi on le serait peu s'il y avait du mouvement : voilà notre situation habiUielle.

J'ai interrompu ma lettre, et j'ai lu le numéro de Suleau; il déclare s'être chargé du soin do défendre les trois gardes du roi qui* sont en prison depuis l'arrestation du roi, et dont il dit qu'on a interrompu la procédure par honte ou par prudence, mais qui néanmoins moisissent dans leur prison. Lps lois élant muettes pour

380 CORRE8PONDANGE SECRÈTE

euZf Suleau montre pour ces illustres Tictimes le zèle le plus vif et le plus courageux, voulant ou les sauver , ou périr avec eux. Il vous sera possible de juger la manière de cet écrivain en vous disant qu'il a souvent des expressions dans le genre de celles qu'il emploie à peindre les trois gardes-du -corps aitêtés avec le roi^ et revenant^vec lui attachés sur le siège de la voiture : o Us étaient , dit-il , enchaînés au corbillard de la monarchie, •

Il paraît que le feu du bois de Yincennes n'a pas été considérable.

DU PÈRB LENFANT. 38»

a6 Aoât 1791.

Il est trois heures et demie du soir; j'arrive de la campagne; je trouve une personne charg(5e de me remettre le bulletin que je copie , il vient d'un colonel député qui est allé ce matin en faire part à l'Assemblée.

« D'Ailons , le 20 août.

• Par un courrier extraordinaire, arrivé

• hier 19 à Luxembourg, la paix générale de

• l'empire et de la Russie avec la Porte est

• signée ; elle a été déclarée à la parade. Ce

• jour-là il a été déclaré aussi une triple

• alliance signée de l'empereur avec la Prusse et

• la Russie. 11 vient d'arriver un convoi de cin-

• quante fourgons escortés, qui se rendra demain

• à Luxembourg, dont la garnison augmente tous

• les jours, chargés de cartouches pour l'artillerie^ »» de gargousses, de boulets^ bombes, mèches, etc.

• M. le comte d'Artois est parti avec MM. de Ca-

56 â CORRESPONDANCE SECRÈTE

ftlonne^ d'Hestérazi, d'Escars, pour se rendre à

• Prague au couronnement de l'empereur, qui » se fera le 5 septembre. Trente bataillons sont

• partis de Berlin, les uns pour le Brisgaw,

• d'autres pour le duché de Luxembourg. Ils

• sont précédés par près de vingt mille hommes

• de troupes légères à cheval. Dans quelques

• jours on sera plus sûr de ces dernières nou-

• velles. Il arrive tous les jours des officiers

• français ; quatre d'artillerie et deux ingénieurs

• viennent de passer pour aller à Luxembourg. »

Le roi de Danemarck arche dix vaisseaux. Les deux flottes anglaises sont destinées ii croiser devant nos ports.

Ivcs Suisses portent leur armement jusqu'à cent mille hommes , dont trente mille hommes nous sont destinés. Les autres gardent l'iittérieur de leur pays, et sont tout prêts sans doute en cas de besoin.

Il passe un nombre considérable, non seulement d'officiers, mais de soldats français , en pays étranger. Un respectable curé de ma connaissance écrit que les malheurs de la révolu-

tion ont produit un très bon effet en faveur de la religion sur la multitude des officiers et des jeunes personnes qui étant sortis de France , se sont retirés chez nos voisins. La méchanceté des hommes invite à recourir à la bon té de Dieu.

Toutes les lettres des émigrés s'accordent à ne laisser aucun doute sur lentrée des princes. Il en est même qui ne reculent pas le moment. Maiscestle point sur lequel il est le plus difficile d'avoir une opinion fixe.

On répand que les troupes espagnoles , que quelques uns disent être déjà entrées en France, se sont seulement emparées d'un passage qui leur en laisse la faculté.

L'insubordination dans les régimens est telle, qu'il y en a auxquels on ne peut plus intimer aucun ordre, et qu'on regarde comme impossible de remédier à ce désordre, dont l'effet est d'affaiblir singulièrement l'espoir fondé sur de pareils défenseurs de la patrie.

Hier, jour de Saint-Louis, tout a été de la plus grande tranquillité à Paris , où l'on avait pris les plus grandes précautions. Les frayeurs

étaient fondées sur les propos qu on tenait ouvertement; on avait eu l'air d annoncer une Saint-Barthëlemy. Un vertueux ecclésiastique de ma connaissance l'entendit de ses propres oreilles , et ce fut directement à lui que le discours s'adressa. On était alarmé aussi de ce qu'il y a deux jours on avait ramassé dans le cirque qui est au milieu du Palais-Royal au * tant de sans-culottes qu'il pouvait y en entrer, et qu'on les avait échauQés par les maximes séditieuses et par de l'argent. Ces tentatives n'ont rien produit. On prétend même que le plus bas peuple semble sortir aussi de sa fanatique admiration pour les charlatans qui le tuent sous prétexte de le guérir. Plusieurs traits épars dans Paris disposent à croire que du moins le changement d'idées exisie dans plusieurs.

Les poissardes n'ont pu pénétrer en corps chez le roi ; elles ont réussi , dit-on , à y faire admettre une députation de six des leurs, auxquelles Sa Majesté a donné un effet de la valeur de vingt-cinq louis. On n'a point tiré le canon à Paris en l'honneur du roi, la veille ni le jour de sa

fôte, mais on Ta fait à Rouen. Huit cordons bleus allèrent chez Sa Majesté, qui eut hier beaucoup de monde, ce qui sans doute aura déplu aux spoliateurs de. la couronne. L'un de ceux-ci se plaint de ce que les gens de qualité conservent et se donnent réciproquement leurs titres , et de ce que le décret du 1 9 n'a pu entièrement les effacer.

On m*a ditque la province de Picardie avait envoyé enlèvera Orléans un des accusés de celte province, avec tous les papiers de la procédure qui avaient été brûlés à Abbeville.

Le célèbre M. Suleau, dont le courage va de pair avec son génie, est très content d'être décrété de prise de corps; il craignait l'oubli dans sa prison, au lieu qu'il va demander un élargissement provisoire , tenir ses juges en haleine , et leur tailler bien de la besogne.

Un gentilhomme h reton se préparait à quitter le Brabant, où il était allé joindre les émigrans, persuadé, ou que rien ne s'exécuterait, ou que tout traînerait excessivement en longueur. Il vient d'écrire qu'il avait mal vu; qu'il voyait

ad

386 COREBSPONDANCS 8£CnÉTI

tout autrement aujourd'hui, qu'il restait, et que dans peu il écrirait de grandes nouvelles. Du reste, on ne cesse de recommander de ne pas ajouter foi à ce qui se débite pour entretenir la fausse sécurité d'un peuple complètement abusée

J'imagine que les papiers publics vous apprendront la pétition des citoyens de Nantes relativement à nos colonies. Tout est en feu au Cap Français, et l'on parle ouvertement de la perte de ces mêmes colonies, où Ton a porté le trouble et l'horreur.

J'ai lu avec admiration l'adresse au roi par les bons Français. On loue singulièrement une autre brochure intitulée : I^uis XF! dans xon ùabinel; elle est plus diflicile à avoir. A l'égard de matières théologiques, nous sommes enchantés de la multitude des cxcellens ouvra^ros qui accablent sous le poids de la raison et do l'autorité les jureurs et les intrus. Malgré la misère des temps, je ne puis me refuser à bien des emplettes en ce genre.

Il y a une telle émigration de nobles dans

Dt PÈRE LEXFANT. ^87

le Poitou, que le département vient de se plaindre à TAssemblée de ce qu'il ny restait, absolument plus de noblesse.

Le département de Caen vient de relâcher les prêtres non jureurs, qu'il avait fait ou emprisonner lorsqu'ils étaient déguisés, on renfermer dans les séminaires quand ils étaient sous leui*s habits.

Arlons est à trois lieues de Luxembourg Avant de cacheter ma lettre, j'ai lu le petit journal, qui, sans rien articuler de nouveau, con- Grme toutes les espérances, et dit très raisonnablement qu'une affaîre de l'importance de celle qu'entreprennent les diveres puissances demande des combinaisons bien réfléchies et du temps. L'impatience des âmes vives produit chez elles un découragement contre lequel je ne cesse de lutter; croyez-moi, madame, calmez la vôtre, et bannissez des doutes très mal fondés, parce que les lenteurs sont bien plus un moyen qu'un obstacle. Un homme très instruit disait encore aujourd'hui qu'il était assuré des opérations qu'on projette, et vu ses rela-

tions, on peut l'en croire. Cependant il y a lieu de penser aussi que peu de personnes savent le détail des desseins, dont le plus grand secret doit procurer en partie Theureux succès.

3i Août 1791.

Je serais porté à croire que dans un mois nous toucherons au moment de l'explosion, si elle n'a pas déjà eu lieu. Je connais la personne dont on m'a lu la lettre; c*est un homme sage fort à portée d'être instruit , et ayant des rapports avec r.e grands et très grands personnages dans le pays étranger où il est. Je suis assuré aussi qu'un des principaux membres du côté gauche y a joué ridiculement un rôle dont il a l'air de' se repentir. Il vient d'écrire à ses parens, qui n'ont cessé de gémir de sa conduite, qu'il s'éloignait des clubs, des partis, etc., etc.; que la besogne était mauvaise; que la constitution ne tiendrait pas, et autres choses de ce genre. C'est le neveu d'une dame à laquelle j'ai souvent parlé de vos affaires et qui s'y est intéressée.

L'on a arrêté des drôles qui s'étaient glissés

Sqo correspo^damcs secrète

chez les Français émigrés à mauvais dessein;

heureusement ils ont été reconnus, et on les accuse de projets d'assassinat. M. cardinal de

Rohan, M. le marquis de Bouille, étaient l'objet de leur complot. La lettre qui le dit ajoute qu'ils avaient déjà signalé leur rage dans les exécrables journées du 5 et du 6 octobre. Vous ne pouvez pas vous peindre jusqu'où l'enfer porte la sienne, il se surpasse. Dimanche dér-^ nier j'entendis crier dans les rues la grande colère du père Duchesne contre la reine. La veille j'avais appris qu*il existe une estampe où M. de Bouille est représenté coupant une tête , et la reine est à son côté tenant entre ses mains un grand vase, et demandant qu'il tombe assez de tètes pour le remplir. Ainsi l'on cherche à animer le peuple contre cette infortunée princesse en lui prêtant des désirs d'une cruelle vengeance qui ne sont pas dans son âme , et à indisposer, d'un autre coté, ceux qui lui sont fort attachés, en supposant qu'elle-même mît des obstacles aux efforts qu'on projette pour sa délivrance.

D'après les évènemens de ces deux dernières

DU PiBB tSNFANT. Sqi

aonëes , pensez-vous, madame , qu'il paisse y avoir de lexagératloa dans les portraits de la méchanceté humaine? Yousen conclurez plutôt qu elle avait grand besoin du freiu de la religion.

Parmi quelques articles qu'on cite du manifeste, il est dit expressément que tous les paysans seront désarmés : chaque jour on ei| aperçoit la nécessité.

J apprend» à l'instant par le récit d'une dame arrivant d'Angers , et qui m'a été rendu par son amiy que la persécution contre les prêtres y est à son comble; on les enlève de chez eux, et même de leurs lits; on les traîne en prison au Oiilieu des insultes de la populace ; on les charge de fers, et plusieurs d'entre eui^ sont dans un état affreux, ou par les coups, ou par la misère. Il y a eu au Palais-Royal une affiche des plus fortes et des plus incendiaires contre l'Assemblée nationale ; elle tendait à armer les citoyens les uns contre les autres. La garde nationale l'a enlevée avec précaution pour qu'elle f6t produite daos son entier à ceux

39^. r.ORRESPONDANCE SECKÈTE

auxquels on Ta dénoncée; j'ignore le tribûnaf. La déclaration commune aux souverains de l'Europe, que vous aurez lue dans ie journal du 29, vous aura convaincue que ce n'est pas sans motif qu'on attend leur secours.

Le petit journal du 29 disait qu'il y avait trente mille hommes dans Luxembourg, mais consignés, et qu'à l'exception de quelques sentinelles, on ne voyait pas un soldat dans les rues; que dix mille hommes étaient dans Mamur, plus de vingt-cinq mille h Bruxelles, etc. 11 rapporte une lettre de la frontière, écrite en ces termes : • Tout annonce que nous allons être attaqués vigoureusement. Ils forment dans nos environs des magasins considérables; le nombre et la tenue de ces gens-là me donnent de grandes inquiétudes. » Ce même journal rapproche ce qu'a dit à l'Assemblée le ministre de la guerre sur l'insubordination des régimens, qui est excessive, del'épître attribuée au gênéra( Rochambeau , par laquelle il loue l'exacte discipline des troupes, et il conclut qu'on peut croire les lettres des généraux fabriquées à

DU PÈRE LENFANT. SqO

Paris dans la même manufacture que celles des départemens, des villes, etc., etc. Il s'égaie ensuite par rëpitaphe suivante :

Gi-git la CoDSliliition , Qui , mangeant à discrétion Les biens de la religion , Greva d'une indigestion.

Je viens de lire la courte et excellente brochure intitulée : Loa\% XVI dans son cabinet. Vous seriez étonnée , madame , à partir d'après des faits certains, de voir qu'on s'est trompé sur bien des points à l'égard du roi , auquel dans la suite on rendra plus de justice.

Je vous ai dit vrai en vous marquant que toute la noblesse du Poitou était partie; il n'y reste de jeunes gens que des inCrmes ou des malades. Ils ont été Invités à se rendre le plus tôt possible en pays étranger. Les uns et les autres se sont communiqué cette invitation^ et ils se sont en allés comme une volée de pigeons. Deux viennent de gagner la Flandre avec un garde du roi qu'ils ont trouvé à Paris.

Je crois devoir rectifier, d'après la Gazette de

394 COIlR£SPONDANC£ SECRETS

Parizy une nouvelle qui m'a été mal rendue. Ce n*est point Abbeville, mais la ville d'Alby, dont le club des Jacobins a fait enlever au greffe du tribunal de ladite ville par trois cents hommes armés les procédures commencées contre un assassin. Si vous avez la Gazette de Paris j vous y verrez qu'à Cateau-Cambresis^ tout a retenti le jour de Saint-Louis des cri$ de vive le roi; et vous aurez lu avec plaisir plusieurs anecdotes de militaires généreux et dévoués au roi.

On dit la Bretagne dans les mêmes dispositions de zèle que le Poitou de la part de la noblesse, qui généralement est allée joindre les princes; on compte quinze cents gentilshommes de la province d'Auvergne qui s'y sont réunis.

Des lettres de Coblentz annoncent le retour de M. le comte d'Artoispourles premiers jours de septembre , et l'on attend aussi le roi de Suède,

Le pape a formé un consistoire pour juger les quatre évêques jureurs, tous les intrus et les sacramenlaires. A en juger par la source d'où vient la nouvelle, elle est vraie. La bulle doit paraître en même temps que le manifeste.

nv PÈRS LENFANT. SqS

J'ai entendu lire une lettre venant de l'étran* ger : elle dit que la noblesse guerrière qui est rassemblée sera formée en trente-trois légions , désignant trente-trois provinces, afin que chacun puisse connaître sa bannière et s'y ranger. Cela fait revivre en quelque sorte les anciennes convocations du ban et de Tarrière-ban.

Croyez avec certitude ce que je vous mande de rétat du roi et de la reine ; et sachez que depuis leur retour ils n'ont pas seulement mis le pied dans le jardin des Tuileries. La reine est toujours gardée de la même manière. Quatre officiers sont dans sa chambre , et ce n'est qu'à l'humanité et à la politesse de quelques uns d'eux que quelquefois deux seulement s'y tiennent. Elle est vraiment touchée des sentimens d'intérêt que plusieurs lui témoignent ; mais il en est d'autres qui manquent d'égards, puisque, d'après le rapport qui vient de m'être confirmé par une personne sûrement très instruite , on continue à ouvrir quelquefois ses rideaux pendant la nuit, et quil dépend de ces messieurs de passer la nuit entière dans sa chambre. Sa

porte ne peut être fermée que dans le temps où elle s'habille , et il ne faut pas qu'il excède la demi-heure. Elle a aussi la permission d'être seule avec le roi lorsqu'il va chez elle. Ce sont les deux seules exceptions; elle n'a pas même toujours la liberté d'aller chez M. le dauphin. On se plaît à donner des alarmes par intervalle 'pendant la nuit, et il y a huit jours que quatre à cinq cents hommes furent sur pied pour une fausse alerte donnée par un soldat noctambule.

Paris n'est point délivré de ses inquiétudes. Des dames honnêtes furent encore menacées dimanche dernier de ces grossières insultes qui sont l'accompagnement de la nouvelle religion.

On croit que la châsse de Sainte-Geneviève ne sera pas déplacée ; les poissardes et les garçons bouchers ont déclaré qu'ils n'y consentiraient pas.

Samedi ^7 il y eut bien de la fermentation au Palais-Royal, et l'on y vit des patrouilles fortes de cent hommes, parce qu'on craignait. Il avait été question quelques jours auparavant de forcer les chevaliers de Saint-Louis à substituer le

hv péri: lknfant. ^97

ruban de Irois couleurs au ruban rorge , et lis étaient menacés. Pendant un certain espace de temps 9 quelques uns portaient leur croix dans la poche; ils se réunirent ensuite, et allèrent au Palais-Royal, munis de leurs épées et ayant des pistolets. Cette bonne contenance en a imposé: il n est plus question du projet.

J'ai de bonnes raisons de croire qu'avant peii le côté droit donnera une nouvelle preuve de son attachement au roi et à la monarchie. Je ne suis pas moins persuadé que Paris , tout corrompu qu'il est , renferme un bien grand nombre d'hommes de tout état décidés à déftudre l'un et l'autre.

Les nouvelles ont parlé du désarmement qui se fait en Angleterre , mais on prétend qu'on n'a retranché que ce qui paraissait superflu , et la déclaration commune aux puissances, dn nombre desquelles est l'Angleterre, ne laisse pas douter des bonnes intentions de cette couronne.

On dit avec une sorte de con6ance qu'en cas d*entrée des troupes de l'empereur, la Lorraine

Sgâ CORRBSPUKDANCK SECRiTI

est décidée h ne pas se défendre , et Ton panitt compter aussi sur la facile reddition de Metz.

Il est venu une députation de Yarennes , non pour remercier du don des deux cent mille francs , mais pour protester de la douleur et l'innocence du grand nombre^ qui gémit du crime , qui en redoute les suites, et qui est sincèrement humilié de la récompense.

Il m'a été dit que Je jour de Saint-Louis il y avait eu environ cent cinquante personnes de la noblesse chez le roi, qui a paru être à peu près à son ordinaire. Une dame , qui sûrement a pu en juger, m'a parlé de la fermeté, du courage, de la contenance , de la noblesse et de la dignité de la reine comme d'un prodige. Elle a vraiment l'âme forte , et l'intérêt qu'elle inspire redouble à vue d'œil.

La noblesse n est pas la seule qui ait passé les frontières. Des bourgeois gentilshommes, non dans le sens de Molière , mais dans le fond de Tâme, ont eu les mêmes sentiraens, et ont été accueillis.

MM. l'abbé Sieyes et Rœdercr, du côté

hV PÉBI LENFANT. SqQ

gauche y ont été entendus par un autre dépufé causant ensemble assez bas. Rœderer, dont la femme n'est pas Française, dit qu'il se retirerait chez son beau-père , et Sieyes disait qu'il voudrait bien que les passages fussent libres pour sortir de France. La conversation parait sûre. En général, la peur est dans le quartier, et l'on soupçonne plusieurs membres pourris de méditer une fugue.

2 Septembre 179 ■•

Extrait d'une lettrede Bruges, du 23 août 1791t Les troupes arrivent de tous côtés. Les flottes russe et suédoise sont attendues cette semaine à Ostende. Les ordres viennent d'être donnés pour les recevoir. Le camp pour les trente mille hommes est marqué. Les magasins sont complets du côté de Givet et de l'Alsace. Vingt-cinq mille Russes sont déjà arrivés à Ruremonde. Avant trois semaines l'attaque est décidée. Le manifeste est lâché. Les assignats perdent huit pour cent. Rien ne sortira plus du royaume, ni malles, ni lettres, ni argent. On vous trompe à Paris, on vous abuse , on vous cache l'orage qui est prêta fondre sur vous. Paris sera investi avant le 1 5 décembre. On vous berce d'arrangemens constitutionnels qui n'auront pas lieu. L'alliance avec l'empereur, la Prusse et la Russie, est si-

gnée. Des trains d'artillerie terribles approchent des frontières. La bombe éclatera à Timproviste. Seize mille cent soixante et quatorze Prussiens arrivent à Liège vendredi, samedi ou diman«» che. •

J'ai vu un homme fait pour être instruit qui a lu, il y a trois jours, la lettre dun officiergénéral qui est auprès de Monsieur, dont il mé«« rite la confiance. Il marque les choses les plus consolantes et donne des espérances prochaines. Le retour de M. le comte d'Artois en fixera décidément 1 époque. Le fils de M. Burke, dit la même lettre , est arrivé à Coblentz , où il a apporté la nouvelle que l'Angleterre fournirait son contingent.

M. le comte d'Artois étant dans le lieu où il a

joint rempereur, y a reçu un courrier. Aprèsavoîr

lu lesdépêches, il a paru avec un visage fort serein

et fort gai. Il a fait recacheter les mêmes lettrés,

et a donné ordre qu'on les portât promptc-

ment à Monsieur. Monsieur les a lues, et après

cette lecture il a dit : t Je n'ai Jamais repu de

lettres qui m'aient fait autant de pfaisin. » II. 96

40a CORUSPONDANCB SBCHÂTB

De tout côté Ton écrit à peu près sur le même ton; tous s'accordent à publier la bonne intelli» gence qui règne entre les chefs 9 les exccllens traitemens faits aux officiers émigrans et à la noblesse , l'ardeur qui les anime, etc. , etc. Eq particulier, quelqu'un de marque assure que J'horloge est si bien montée, qu'on ne pourra réussir à en déranger les rouages.

Ceux de la lourde machine qui gitau Manège et qui de là écrase tout le royaume , se décomposent à TUe d'œil. Depuis quatrejours que je sois à la campagne, j'ai appris que l'opinion du peuple changeait d'une manière si sensible , qu'on la croirait presque suffisante pour détruire la besogne dont on murmure, et l'on gémit hautement. Le mécontentement devient de jour en jour plus étendu.

On prétendait qu'il y a eu à Bordeaux une insurrection des plus caractérisées contre l'opération des douze cents ; qu'on avait déchiré toutes les cocardes aux trois couleurs, et arboré la cocarde blanche. Si le fait est vrai, je tous le manderai. Si je n'en parle plus, relégaex la

nouvelle parmi les on dit dont on est infecté.

On garde un secret impénétrable sur le ntode des opérations que Ton combine, et rien ne transpire du cabinet des princes. Vous aimeres M. de Galonné , lorsque vous saurez ce que Ton doit à son génie et à son activité. L'argent abonde, selon le rapport qui nous vient de plusieurs officiers qui en ont reçu , et qui ne manquent de rien. C'est vraiment un miracle de Providence que la coalition des souverains^ leur bonne volonté et leur accord. J'espère que messieurs vos municipaux changeront de ton et de langage. Déjà il est différent de bien des quartiers de Paris, et je ne puis trop vous inviter à la patience et à l'espérance. Je n'ai pas varié sur ces deux points. Je me suis seulement lassé de croire à un terme fixe , et je n'y crois pas encore, quoique je pense que le terme de nos malheurs s'approche.

]^es differens papiers publics que je viens de lire me confirment non seulement dans Topi* nion, mais dans la certitude que tout est en mouvement et en marche pour venir au secouri du roi. Une lettre écrite par le roi de Prusse

4o4 CORRESPONDANCE SECRÈTE

.à Monsieur y est on ne peut pas plus formelle sur les intentions de ce monarque. Il est dit dans une lettre particulière, qu^on ne conservera que sous un autre nom et une autre forme ce qui pourrait paraître bon dans lanou* velle constitution, qu'on est décide à détruire entièrement. Il y a aussi nombre de détails atléndrissans de Tamour qu'ont fail éclater les Français émigrés le jour de Saint-Louis. Le matin a été consacré à la piété ; le soir on a représenté Ricliard Cœur-de-Lion. A ces mots, l'univers V abandonne ^ tous les Français montèrent sur le théâtre, et, l'épée nue, jurèrent de ne jamais abandonner Louis. La chose s'est passée à Bruxelles^ d'où Ion écrit qu'il n'est plus possible d'avoir des doutes; que les troupes sont en marche, et que le roi de Prusse est résolu à employer toutes ses forces pour rétablir l'autorité du roi, et ne souffrir aucun démembrementde l'empire français. On ajoute que l'entrevue de M. le comte d'Artois avec ce souverain et l'empereur aélé pour convenir du plan d'attaque .On ne croit pas qu'elle ait lieu avant la fia d'octobre, d'autres la disent moins éloignée.

Selon quelques lettres on veut s'attacher toutes les puissances pour faire déclarer Monsieur régent du royaume, et M. le comte d*Arlois lieutenant-général. On formera un noyau de la cour des pairs pour faire lenregistrement; le régent et le lieutenant-général convoqueront le ban et larricre-ban. Il y a un plan qui n'est pas l'ouvrage d'un|jour.La lettre unit ainsi : • Gardez-vous de tout ce qu'on pourrait vous dire au sujet des mésintelligences, il n'en est rien.»

La lettre dont je vous ai donné l'extrait au commencement de celle-ci est confirmée en pins grand détail par une seconde du même endroit, datée du 2 5 août, qui dit : « Soyez certain de la vérité de tout ce que je vous marque; au ao septembre tout s'ébranlera. »

Madame la princesse Louise de Bourbon , fille du prince de Condé, vient de faire imprimer la lettre amicale et charmante que l'empereur a écrite audit prince de Condé, pariaquelle il l'invite à choisir parmi ses meilleures troupes trente mille hommes dont il prendrî^ |e commandement,

4o6 CORRESPONDANCE SECRETE

On débite que demain la coastitution doit être présentée au roi avec Tannonce de sa liberté ; que le roi a dit d'avance qu'il n'examinerait ladite constitution que lorsqu'elle serait signée de tous les députés ; qu Incessamment on va renouveler la législature ; je dis renouveler parce qu'on suppose qu'à mesure que dix des nouveaux députés viendront prendre séance, dix des anciens céderont la place. M. Camus, à ce qu'on prétend , dit bier à l'Assemblée qu'on n'avait rien de mieux à faire que de penser à partir. L'on croit que plusieurs s y disposent , mais le public serait bien aise, avant de leur faire ses adieux, de savoir quelle route ont prise les assignats. Ce genre de monnaie devient toujours plus en discrédit, et les murmures du peuple augmentent en raison de la baisse des papiers. Par-dessus cela le pain augmente aussi de prix et diminue de qualité. On est même effrayé de l'idée qu'on veut employer de vieilles farines , et l'on craint les mêmes inconvéniens qu'on éprouva il y a deux ans.

On dit que l'on veille de très près les émi-^

DU PÈRE LBNFANT. ^O']

grans dans le pays étranger » pour peu qu'ils soient suspects. Le frère aine des Lameth» lequel passe pour n'être dévoué à aucun parti » fut ia«» Tité par le gouverneur de Tournay à dîner che« lui. Il refusa , mais il reçut l'ordre d'y aller , et le gouverneur lui annonça qu'il serait toujouni suivi de deux hommes. A Courtray, où il est allé, la même chose se pratique ; voilà le produit de son nom. Quelques autres ont été renvoyés en France.

On dit trente émissaires de la propagande arrêtés avec de très grosses sommes d'argent destinées à corrompre les troupes étrangères | cinq ou six de ces messieurs , ajoute-t-ron , sont à la veille d'être pendus.

Il y a eu à Trêves une insurrection , inais qui n'a pas eu de grandes suites. Sept mutins ont été tués par le feu des troupes, et tout est fini^ On dit encore que la garde nationale de Bor« deaux^ envoyée aux frontières contre les Espa-r gnols, est partie gaiement , mais qu'après trois lieues de marche , toute réflexion faite, elle a jugé qu étant préposée à la sûreté intérieure des

4o8 CORRESPONDANCE SECRÈTE

foyers des citoyens, elle ne devait point guerroyer contre les ennemis du dehors; qu'en conséquence, elle est rentrée, et qu'elle a protesté qu'elle ne marcherait plus. C'est peut-être ce qui a donné lieu à la nouvelle des cocardes blanches.

L'affaire arrivée à Toulon par une trahison insigne est affreuse. Il y a eu treize hommes de tués par les ouvriers de l'Arsenal qui avaient feint d'entrer en accommodement avec la garde nationale. J'imagine que les papiers en feront le récit.

Une lettre récemment venue de Coblentz dit que l'impératrice de Russie vient d'y envoyer il y a quelques jours trois raillions , et que dans peu il en arrivera encore cinq.

On parle aussi d'un procès-verbal dont un député a lu une partie et qui vient de Strasbourg, où trois hommes ont été pris disant qu'ils avaient été payés pour assassiner M. le comte d'Artois et M. le prince de Gondé ; quant àM. de Bouille on leur fait dire que sa tête était sans prix.

Le bruit a couru aujourd'hui qu'on avait ôtu

DU PÉnE LENFANT. 4^9

au roi les gardes intérieurs du château des Tuileries, et qu'ensuite on les y avait replacés. D;ins une assemblée nombreuse j'ai entendu le oui et le non ; c'est notre situation journalière, et c'est ce qui dégoûte de l'emploi de gazetic r.

11 y a, dît-on, six régimens de nouveau en insurrection , et c'est ce qu'il est le plus facile de croire.

Environ six cents gardes-du-corps sont réunis àCoblentz; un du même corps se préparait d'aller les joindre, lorsqu'un grand seigneur l'en a détourné en lui disant qu'il était très essentiel qu'un grand nombre de sujets fidèles au roi restassent à Paris.

Je vous ai mandé que le côté droit donnerait bientôt une nouvelle preuve de son attachement au monarque et à la monarchie. Ce qui m'avait été dit sous le secret devient public; il s'agit d'un protestalion des plus fermes et des plus formelles contre toute la nouvelle constitution. Pour signer cette protestation il faut du courage, et j'entends dire qu'il sera prudent de se

4lO CORRESPONDANCE SECRÈTE

ioustraire à la rage des factieux, dès qu'on aura donné son nom. II y en a déjà plusieurs sur cette honorable liste.

D'après les rapports que j'entends faire des séances de TAssemblée, ledélire Ta en croissant; on se regarde et Ton se demande si la chose peut s'expliquer. La solution qu a donnée une femme d'esprit est que les voyageurs chantent lorsqu'ils ont peur.

On prête à Monsieur une réponse qui est un acte de contrition des apparences de démocratie qui lui ont été reprochées. Il s'agissait de savoir si ce serait lui ou M. le comte d'Artois qui irait conférer avec l'empereur et le roi de Prusse. Chacun des deux princes avait ses partisans. Monsieur vint dans l'assemblée où roa agitait ]a question, et dit : « Il n'y a point à délibérer ; le comte d'Artois est pur , je ne le suis pas.» Cette réponse , qui se publie, l'honore beauconp et lui obtient son pardon. D'ailleurs il se conduit à merveille.

Le petit journal , en parlant de ceux qui vont en Espagne , ne nomme pas M. le comte de

W rtftl LSNfAlIT. 4>>

MailleboiB , tnâis une dame que j'ai tue ce aoir m'a confirmé qu'il y allait ^ parce qu'elle sait que quelqu'un de sa connaissance ta lui servir d'aide-de-camp. Toutes les nouvelles sont d'ao» cord sur la marche des nombreuses troupes qui viennent nous rendre visite. Dieu seul en connaît le moment.

Un M. de Lestrade voulant passer, déguisé en porte-balle , dans la Flandre , a été visité ; on a trouvé dans son ballot sa croix de Saint- Louis, et celal'a fait reconnaître. «Je l'ai cachée, a-t-il dit alors, parce qu'il faut vous tromper pour vous échapper; à présent que vous me connaissez , voyez ces deux pistolets ( il les tire de sa poche ), et sachez que je brûlerai la cervelle à celui qui s'opposera à mon passage. » Il a passé.

M. de Cazâlèsest arrivé déguisé en marchand. Toute la noblesse du Languedoc est allée lui rendre visite, ce qui l'a très flatté. Trois cents gentilshommes d'Auvergne se sont présentés , ayant à leur tète un étendard, et ont été reçus avec transport. De toutes parts il vient de nou-

4l2 CORBSSPONDANCE 8ECHÂTEDC PiBB tBNVAHT.

veaux émigrans. Dans le Perche il ne reste presque pas un noble.

Attendons de Dieu seul le succès , et demandons-le.

Il y a des boulangers qui nous font craindre la disette de pain : ils en avertissent leurs pratiques.

FIN DU DKCXIEME V0l.tJ>fE.

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