II
bablement vraie, n est pas encore entièremenf constatée. Il m'a été dit et assuré par une personne qui venait de dîner avec la mère du compagnon de voyage de ce monsieur, qu elle n'en avait absolument aucune nouvelle, ce qui invite à croire que ledit M. du Veyrier est en lieu de sûreté. Paris est tranquille aujourd'hui mardi; il Tétait déjà hier , et j'ai parcouru à pied une partie des anciens boulevards sans apercevoir le moin* dre mouvement. Celui des carrosses n'est pas grand. Vous sentez que si je ne suis pas fort timide, je suis encore moins téméraire , et que je ne m'exposerais pas s'il y avait du danger. Je suis instruit de ce qui arrive, et je me règle en «^nséquence.
L'a«^tîenne , salvum fac regem , n'est qu'une bôtise ajouée à tant d'autres ; elle est une impiété, si elle s'étend à la nouvelle loi de la nouvelle église ; mais ye ne pense pas que cette circonstance soit plus digne d'attention que le fond même de la chose.
Je viens d'entendre lire une lettre datée du 1 3 , de la ville de Tn'>v/*- • *" -' '- ••
DU PÈRE LENFANT. j'jp
homme de marque qui revenait de Coblentz, où il avait vu les frères du roi. Il dit que Monsieur réussit à merveille, sans préjudice de M. le le comte d'Artois. Il annonce qu'on attend vers le 20 de ce mois Thomme de génie qui a faitrécemment un voyage à Londres, M. de C, et il ajoute : « La position de la France paraît occuper se* rieusemenl toutes les puissances. Il y a, à ce qu'on dit , une coalition vigoureu9e entre elles. La cour des princes est très nombreuse et très bril^ lante. • Les lettres multipliées, qui contiennent à peu près les mêmes choses, semblent irriter la vive impatience de ceux qui sont fatigués de la durée des malheurs. J'en trouve journellement en qui ce sentiment éteint presque l'espérance. J'ai quelquefois la consolation de la ranimer; mon exhortation se réduit à la placer entièrement en Dieu , et à se renfermer dans ces trois vertus, la pénitence qui tend à flé* chir sa justice, la conGance qui attire sa miséricorde, et la patience qui attend ses momens; cette dernière devient, par sa prolongation 5 une partie de la première. Je l'éprouve comme
u6o COHRESL'ONDANCE SECRETE
un autre; mais Dieu me fait la grâce de conserver pleinement la tranquillité par l'inébranlable fermeté de Tespoir qui est gravé au fond de mon âme.
Une lettre de Rouen , du i5 de ce mois, dit formellement que si le roi y était allé, au lieu d'aller à Montmédi, la paix serait faite, que tout serait rentré dans Tordre , et que Paris ne serait pas le théâtre des scènes horribles qui scandalisent et désolent la France. J-es factieux, ajoule-t-elle, ont l'impudence de faire entendre aux Parisiens que les quatre-vingt-deux autres départemens veulent la république ; nous voulons un roi , et ce roi est Louis XVI. Les mauvais traitemens qu'il essuie chez vous , font de'tester chez nous votre ridicule constitution et encore plus votre atroce révolution. La tristesse était peinte sur toutes les figures le Jour que les Jacobins ont renouvelé Todieuse fédt*ration, qui ne fait fraterniser que les scélérats. Lf reste du peuple criait : Vive le roi! dans toutes les rues. Il ne s'était pas rassemblé plus de quinze cents personnes au Champ-dc-Mars qui en con-
DU PÈliE IJvNF^NT. :?Ç/
tenait l'annëe dernière plus de quarante niille^ Plusde cocardes, plus de Ça ira! et surtout plus de fausse monnaie ; ce maudit papier fait disparaître l'argent, augmente les denrées. II ne produira qu'un bon effet : il servira à mettre le feu au bûcher de la constitution.
Vous verrez dans le journal l'adresse de la ville de Rouen, analogue à cette lettre. Lq petit journal dit pour nous amuser que ,
Si les Français |>leii)s de valeur.
Daignent aller sur la frontière , GVst par mépris pour Tempereur Qu'ils lui montreront le derrière.
Les malheurs, comme vous voyez, nont pas totalement déraciné la gaielé française.
Plus des deux tiers des officiers ont refusé le serment, à ce que Ton a dit, et ceux qui Tout prêté ne seront pasmicuxtraitésparleurssoldats. On disait hier, ce que je ne garantis pas, qu'on pensait à rappeler ceux qui l'ont généreusement refusé.
Mous avons une vraie obligation à la gardenatip-
naledeParisquiavaillammeDtbattuIesbrigandsy dont on croit le nombre augmenté par l'arrivée de la plupart de ceux qui composaient l'armée avignonnaise.Tclle est la bonne compagnie qui, dans la capitale , remplace celle des émigrans, dont est peuplé le pays étranger. C'est, comme vous le remarquez très bien, l'aiTreusc image de la société infernale , et j'applaudis fort à la manière pleine de raison dont vous voyez le tableau des évènemens.
Je viens vous dégorger ce que j*ai entendu à un dîner donné chez une aimable maréchale de camp, i* Hier soir, arriva sur les cinq heures une lettre de lempereur à M. de Montmorin. Celui-ci porta la lettre, qu'on dit très forte, sans le savoir au juste , au comité diplomatique : l'empereur parle ferme, l'Assemblée est inquiète , voilà ce que j'ai appris, a* Deux lettres de Vienne disent, pour toute nouvelle, qu'au moment ou l'on y apprit l'arrestation du roi, les spectacles, qui étaient commencés , furent tout-à-coup interrompus, et quQp la ville fut plongée dans la douleur. 3* On répand qu'en
DU PÈRE LENFANT. a65
ce moment les saos-culptles sont rassembles an bois de Boulogne. Nous le saurons, si cela est vrai. 4* Le comité militaire ne sait comment remplacer les officiers. 11 y a quarante-cinq à cinquante régimens vacans. Comme les ministres ne travaillent pas avec le roi » il est difficile de nommer les colonels, et d'ailleurs ces intrus du genre profane n'aimeraient pas une commission qui ne serait pas signée du roi. 5* On a ordonné un recensement des étrangers qui sont dans Paris pour levacuer. 6* U paraît que le rapport des officiers dont je vous ai parlé n'est pas absolument impossible. 7° Les individus qui ont arrêté le roi àVarennes n'ont reçu aucune récompense, et dèslor.*) sont très affligés de leur exploit. 8° Un pauvre , demandant l'aumône au roi voyageur, lui dit avec attendriss<ement : • Sire, vous êtes reconnu, que Dieu prenne soin de vous ! que la Providence veille sur vous ! •» 9* L'opinion de Barnave en faveur du roi fait grande sensation. Je trouve que, sans le vouloir, il dévoile bien des choses.
a64 CORRESPONDANCE SECRÈTE
«4 'nillft 179».
Paris devient effrayant , madame , par la multitude innombrable de ses habttans i hier je l'ai parcouru , et j'aî été frappé de la foule dont les quais, les ponts, et certaines rues étaient remplis. La municipalité elle-même et l'Assemblée en conçoivent des alarmes. Il y a ordre, non seulement aux hôtels garnis , mais aux maisons particulières, de déclarer le nom des personnes qui y logent. Si Ton reçoit un ami , il faut en donner avis; c'est un nouveau mode d'inquisition qui met le dernier complément à la liberté. On attribue ce surcroît d'étrangers dans la capitale à la fureur des provinces, d'où l'on fuit de toutes parts à desseinde s'y soustraire. Dans le Périgordet dans l'Auvergne, les nobles et les prêtressoiil emprisonnés. Le feu de la persécution devient toujours plu5
DU PÈRE LENFAKT. 265
ardent, quoiqu'il ne le soit pas également partout ; à Amiens, par exemple , on est tranquille ; la plupart des églises sont ouvertes , et les prêtres catholiques y disent la messe publiquement et paisiblement.
Une autre cause de la plus sensible augmentation de Paris, est, dit-on, le nombre des oiBciers qui, ayant refusé le serment, se sont re» tirés dans cette grande ville, où Ton est moins remarqué , et qui passe généralement pour l'endroit le plus sûr de la France, malgré les orages que de temps à autre y répand la terreur. Cette seconde conjecture fait craindre qu'il ne se forme quelque projet intérieur contre Paris, en même temps que les troupes étrangères effectueraient leurs menaces, et voilà' ce qui engage à prendre des précautions. Ce qui paraît certain , c'est que tous les hôtels garnis regorgent de monde , et que la populace est si épaisse sur le pavé , qu'on dirait qu'il y a une foire universelle. On ne cesse 'd'arrêter les
gens , et je ne sais comment les prisons peuvent y suffire,
a6(^ CORRESPONDANCE SECRETE
Il y a en particulier une épidémie d'incarcération sur les auteurs des feuilles dont Paris est inondé. Chaque jour on apprend que quelqu'un d'eux est mis à couvert. Les rues sont tapissées des ordonnances de la municipalité , des lois nouvelles ^ nommément de la loi martiale, de placards, d affiches, de motions, de pétitions et tout genre. Le drapeau rouge est encore déployé aux fenêtres de rHôtel-de-Ville, et, pour la première fois, j'aperçus hier en passant par la Grève ce signal de guerre, destiné à devenir un étendard de paix.
Dans nombre de visites que je reçois d'ans l'après-midi, je conclus que cette grande cité était un vaste magasin singulièrement fourni en nouvelles de toute espèce, et qu'il fallait un tact bien fin pour faire sûrement un choix. J'en entendis de tant de sortes , qu'il y avait de quoi amuser tous les oisifs, et peu sur lesquelles on pût asseoir une opinion fixe ; cependant je n'aperçus aucun doute sur la lettre de l'empereur adressée à M. Montmorin, ni sur le ton ferme dont elle est écrite. Les sentimens
nu PÈRE LENFÂNT. 267
sur l'effet qu elle doit produire me parurent fort partagés. Les uds croient au dessein qu a l'Assemblée d'entrer en négociation avec les puissances; les autres pensent que les armes en seront les interprètes; selon les uns, le moment terrible approche; et j'ai vu gens digncfs de foi qui en apportent des preuves dignes d'attention. Selon quelques autres^ il faut attendre encore 9 tout n est pas prêt; il en est qui disent que le manifeste va paraître, qu'on le connaît, qu'il est plein de force et de sagesse. On parle même des projets formés de rétablir : i** l'église , a'* la noblesse , y lesparlemens , 4* de dégrader le côté gauche et d'ennoblir le côté droit, S'^dc nommer M. Séguier chancelier du royaume; bien entendu que cela suppose le roi rétabli sur son trône. Je vous envoie ces propos comme les poupées de la conversation ; de grands enfans s'en occupent, et il n'est pas absolument démontré que ce soit un pur enfantillage.
Tous les papiers conGrment l'ordre envoyé aux soldats suisses de n'obéir qu'au roi; de ne point recevoir d'assignats; de ne point faire le
26s GORBESPONDANCE SECRETE
serment exigé des troupes , et de se rétracter si on l'a fait; de ne point aller aux clubs. C'est la loi imposée par les treize cantons.
De deux lettres récemment arrivées de Vienne , lune dit que le mariage est enfin conclu^ que bientôt on verra la France mariée ; l'autre dit simplement : « Ça ira , ça ira /• Il y a très certainement nombre de lettres venues des frontières qui s'expriment de même. Cependant y on ne peut pas se dissimuler qu'un voile épais couvre encore l'avenir.
Ces jours derniers , M; de Bridge , écuyer du roi , et qui avait été arrôté à Varennes , ayant été remis en liberté , trouva chez la reine M. le dauphin. Il se baissa pour prendre sa main et la baiser. A l'instant» le jeune prince lui saute au cou et l'embrasse. Madame Elisabeth , qui était présente , dit ingénieusement à M. de Bridge , en lui parlant de l'embrassement de son neveu : « Il vous a payé en partie la dette de toute la famille. •
On ne peut pas évaluer au juste le nombre des morts au Champ-de*Mars le 1 7. Les récits
DU PÈRE LENPÂNT. 26g
varient , et ne s'accordent que sur ce qu'il y en a plus qu'on ne dit, mais tous conviennent que le nombre des blessés est considérable. Cette journée a fort déconcerté le parti républicain.
On a dit dans plus d'un endroit que le faux évêque de Blois» ou de Bois, comme dit le petit Gautier, ayant eu laudace dédire qu'il ne fallait point de roi , M. Charles Lameth lui avait répondu : • Le roi sera roi plus longtemps que vous ne serez évoque de Blois. » Il a en effet couru un bruit sur le rapport des véritables évoques : on leur a proposé de prendre pour coadjuteurs les intrus , ou de les pensionner. Cette dernière condition pourrait être admise à titre d'aumône. La première est si évidemment absurde et inadmissible, qu'on n'imagine pas qu'elle ait pu être énoncée. Des gens de cette espèce ne sont propres qu'à être renfermés dans quelque séminaire ou maison de force. Certes, voilà de bous pasteurs à mettre à la tête d'un troupeau ! Gangrenés comme ils sont , ce serait infecter les fidèles d'une gale
ajO CORBESPONDANCE SECRÈTE
universelle. Je doute fort du projet. Il parait cependant que rAsseroblée voudrait revenir un peu sur ses pas. On en juge par son intérêt. Elle travaille , dit-on y à composer la charte qu elle veut proposer au roi , et qui doit paraître danr» peu. Si le bruit est vrai , on ôtera de la constitution française celle du clergé consti^ tutionnel , ce qui n amusera ni les intrus, ni les jureurs. Nous ne saurons positivement ce qu'il faut croire , que lorsque les évènemens eux-mêmes nou^ auront instruits.
Jai lu dans le petit journal le fragment d'une lettre de Fimpératrice de Russie au roi de Suède, dont voici la su|)stance : • J ai so.uvent pleuré avec vous sur le aort de l'infortuné Louis XYI ; il faut espérer que nous n'aurons pas versé des, larmes inutiles. J'applaudis à vos desseins vraiment dignes du successeur du grand Gustave Yasa ; je suis épuisée d'hommes, d'argent, et j'achète la paix par des sacrifices douloureux , mais vous savez que j'en ferais de plus grands encore pour seconder la noblesse de votre entreprise 9 Après cela elle cite ce que Voltaire
DU PÈRE LENFÂNT. 2J\
lui avait écrit sur le danger de la liberté pour les Français, qu elle représente comme agités et dévorés par la fièvre.
On avait craint pour aujourd'hui la répétition de la tragédie de dimanche dernier , et l'on s'était préparé en conséquence. Il est près de six heures du soir^ et nous n'avons rien appris de sinistre; la ville est en paix; heureusement elle n'a pas la fièvre continue, elle n'est sujette qu'à des accès.
On a beaucoup dit dans Paris que M. le comte de Mercy, ambassadeur de Sa Majesté Impériale, venait réclamer la reine ; je vous l'ai mandé comme un bruit dont il a été fait mention dans un journal, je ne l'ai pas cru, et je le crois moins encore. La femme d'un ex-ministre dit hier dans une maison où j'étais, qu'elle avait parlé à un des gens de l'ambassadeur qui autrefois lui avait appartenu, et qu'il lui avait dit que Son Excellence ayant quitté Bruxelles pour aller à Spa , avait envoyé à Paris une partie de sa maison. Voilà peut-être sur quoi on s'appuyait pour dire qu'il était arrivé lui-même.
^'j2 CORRESPOND ANCB SECRÂTS
J'apprends que le sieur Rabaut, député, s'est fortement élevé contre la sécurité de l'Assemblée au sujet des troupes étrangères , et qu'il a dit formellement tenir de M. du Veyrîer qu'il y avait dix mille bommes dans la seule ville de Luxembourg, d*où il arrive, et qu'on y attend trente mille Croates. Aussi, malgré l'air affecté d'assurance , on a sûrement peur. J'apprends encore, pour l'avoir lu, qu'il y a itn avis adressé à messieurs les officiers nouvellement arrivés à Paris , par un député bonnête et bien pensant , qui leur recommande la plus grande circonspection, vu la méfiance qu'on cbercbe à inspirer contre eux, et les desseins qu'on leur suppose. Il les avertit de ne pas donner lieu à des soupçons par des rassemblemens entre eux, et il leur ajoute que déjà l'on en a fait enlever plusieurs pendant la nuit (ce qui m'avait déjà été dit;.
J'apprends par gens qui croient savoir quelquecbose du contenude la lettre de l'empereur, dont l'existence est très réelle, qu'il y est marqué que toutes les puissances veulent que
DU PÈRS LENFANT. 27O
lous les gouvernemcns de l'Europe restent comme ils étaient , et par conséquent que celui <le France reprenne son ancienne forme; on répète aussi ce que j'avais ouï dire :• il y a trois jours, qu'un homme, dont on dit le nom, avait été introduit chez le roi, et lui avait certifié (on dit de la part de Monsieur) la coalition des souverains qui venaient à son secours. L'on prétend que le roi l'a embrassé en lui disant que depuis dix-huit mois il n'avait pas eu une si bonne nouvelle.
27 f CORRESPONDANCE SECRETE
37 Juillet 1791.
On disait hier soir que tous les ambassadeurs devaient se réunir chez le ministre des affaires étrangères, lui déclarer qu'ils demandaient tous, au nom de leur souverain, et nommément au nom de l'empereur, que la reine quittât un royaume où elle avait été si outragée et si menacée. Ces ambassadeurs, disait-on, devaient se rendre chez le roi, et de là à TAssemblée nationale. M. de Moutmorin, à ce qu'on ajoutait, est venu annoncer à ladite Assemblée que rieu n'était plus sûr que la coalition de toutes les puissances, et que dix mille gentilshommes français, prêts à entrer en France, forment Tavant-garde des troupes étrangères qui allaient les suivre.
On criait hier soir dans Paris les approches de la guerre, et Ton y disposait le peuple. Les
DU l'KRE LENFANT. Jt'^')
gardes nationaux sont de toutes parts en mouvement, et ce matin à quatre heures j'ai entendu ceux du village que j'habite partir au son du tambour pour aller joindre les bataillons qui vont camper autour de Paris, pour marcher ensuite aux frontières. Quel qu'en soit le nombre , je vois que les gens instruits, et nommément les militaires, nont pas une grande opinion de leur force. L'Assemblée ne payant plus les galeries dont la voix tumultueuse forçait les décrets, les délibérations, à ce qu'on dit, n'ont plus cette foule de témoins salariés dont l'influence redoutable a été si efficace. Si ceFa se confirme , nous touchons à des momens décisifs, qu'on ne peut cependant pas fixer ; Paris actuellement parait tranquille. Le redoublement de la fièvre a été vif, mais il n'a pas duré; il recommencera peut-ôtre dans peu. N'ayez pas d'inquiétude à mon égard. Je vais et je viens sans'que j'aperçoive le moindre danger , et cependant je ne suis pas déguisé; je me borne à être ici comme à la campagne, et même ordinairement sans varier les couleurs. Vous sentez
2'j6 CORRESPOND ANGE SECRETE
bien qu^étant sur les lieux , je suis au fait de la manœuvre , et que je cherche à tenir un juste milieu entre la témérité et la poltronnerie.
Il est fâcheux que tous n'ayez pas reçu le numéro i i de ce mois; il renfermait la lettre et le serment des officiers , écrivant avec la même noblesse et la même énergie que M. Bouille.
Vous eussiez lu avec bien de l'intérêt nombre d'excellentes brochures sur les affaires présentes ; il en est d'une force qui vérifie cet axiome : « Facit indignatio versum. • Je viens de finir une feuille périodique de Suleau, dont la plume est tout à la fois un glaive et un charbon ardent; le petit joucnal est toujours plaisant. 11 nous a fait part d'une députation des tigres d'Afrique , qui envoient leurs citoyens les plus actifs faire alliance avec ceux de France; idée aussi juste que singulière. Hier, il nous annonçait que le prince de Condé» décidé à ne plus revenir en France , avait vendu ses possessions à l'impératrice de Russie , à l'empereur , au roi de Prusse, et que tous ces nouveaux pro-
priétaireSy pour obéir aux décrets de Taugusle Assemblée, viendraient habiter le royaume.
Vous seriez bien vivement et bien justement indigné si vous saviez que les ofBciers de garde pendant la nuit chez la reine sont relevés chacun après quatre heures de garde , et que lorsque arrive celui qui entre en faction, celui qui quitte ouvre les rideaux de cette infortunée princesse et dit à son successeur : » La voilà. • A-t-on gardé ahtrementDamiens? Je ne puis croire que de pareiUes horreurs ne provoquent pas le courroux du ciel et les vengeances de la terre.
Le manifeste que vous me dites avoir été lu à Nancy, est probablement la même que nous avons vu , il y a deux mois , et qui m'a paru n'être destiné qu'à pressentir le publie; on dit bien que le véritable est ici , mais j'en doute. On assure l'anecdote que je vous ai marquée dans ma dernière, relative à l'assurance donnée au roi de la coalition des puissances. Il y a deux messieurs de même nom Feydel : l'un est en^ ragé, l'autre excellent. On s'est trompé en remettant au dernier une lettre qui était pour le
278 CORRESPONDANCE SECRÉlE
premier. Elle venait de Loadres et exposait tous les projets dent on a instruit le roi, qui a été très sensible à cette marque de zèle.
En cet instant m'arrive un ami dont voici le récit, i"* Il me confirme ce que je viens de vous dire , et ajoute que TAssemblée a envie d'un accommodément, a*' Il y a une letlre de M. le comte d'Artois à M. le marquis de la Quenille , qui annonce de grands événement prochains. 3° Il y en a une de M, le maréchal de Broglie à un fournisseur de vivres , qui dit de même. 4*" Amsterdam a fourni vingt-sept mille fusils, et un juif fournit vingt mille uniformes. 5^ Le régiment Royal-Allemand a passé tout entier chez l'étranger ; les gardes nationales ont voulu s'y opposer; elles en ont payé la façon de leur propre sang. 6® Le camp des Français se forme à Ath en Flandre. Tous les officiers français y sont réunis, et il y a entre eux une parfaite intelligence; ceux qui sont riches aident ceux qui ne le sont pas. On m'avait déjà dit qu'ils y étaient traités à merveille par ordre de l'empereur, et que rien ne leur manquait. 7* 1^
1)t vkîKE LEiNFANT. WJQ
prince de Ligne, au service de Sa Majesté Impériale, commande une légion très brave, et qui a fait des merveilles dans les affaires du Brabant. Le prince Ta harangué , lui a rappelé la gloire qu'elle s était acquise , et lui a dit : • Je veux encore partager vos triomphes avec vous; je dois vous conduire contre de soi-disant patriotes , qu'il ne vous sera pas plus difficile de vaincre : je compte sur vous. > La troupe généreuse a témoigné la même volonté. 8* L auteur de la feuille la plus abominable et la plus incendiaire, intitulée te Père Duc/iesne j vient d'être arrêté. 9^ M. de Montmorin alla hier soir à TAssemblée lui porter, à ce qu'on croit, de mauvaises nouvelles pour elle. Personne n'y entre plus. Voilà, monsieur, un petit bulletin qui ne vous déplaira pas; je juge de votre empressement à être instruit, par celui que dans votre solitude j'avais moi-même, et, par amitié pour vous et madame, je me suis fait un plaisir de contribuer au vôtre; eu juger ainsi, ce sera rendre justice à mes motifs.
On ne paie personne, et je ne touche absolu-
meut rien ; la Providence est grande, et je suis tranquille.
J'ai oublié de ?ous parler de ce qui est arrivé à Mesdames, tantes du roi ; elles reçurent dans le temps un courrier qui leur annonça tout à [a fois, et l'évasion du roi, et son arrestation. Peu d'heures après en vint un second, qui leur dit que le roi avait été heureusement délivré, et qu'il était enfin à Luxembourg. Grande et très grande joie à cette nouvelle. Bientôt toute la ville dcRomeenesl remplie; le peuple romain accourt en foule, et crie à pleine voix sous les fenêtres de Mesdames : « Vive le roi ! vwe notre bon roi! * A ce spectacle attendrissant se joignent toutes les marques de la plus vive allégresse ; grand et et superbe festin chez Mesdames» auquel sont invitées les grandes dames de Rome. Le pape prend sensiblement part à cet heureux événement; el lorsque tout concourt à le célébrer, un troisième courrier vient changer en deuil toutes ces réjouissances, dont apparemment émigration de Monsieur et son arrivée en Vbndre avaient été la fausse origine.
Jai SU que lorsqu'en revenant, Je roi passa à la Ferté-sous-Jouare , on cria hautement et unanimement : Vive le roi ! Ce cri universel se fit entendre ces jours derniers à la comédie italienne, où Ton jouait le Déserteur, Il est donc un nombre de Français qui le sont encore, mais hélas ! les autres nations le deviennent, et une grande partie de la nôtre a cessé de mériter ce titre.
On vient de me dire qu'il y a dans la plaine de Grenelle un camp de gardes nationaux. On est frappé de la jeunesse et de la petite taille de plusieurs; ce qui a fait dire au petit journal, qu'ils seraient obligés de monter sur des chaises pour pouvoir charger leurs fusils. Sur cinquante qui avaient paru , dans une section de Paris , s'engager à partir pour les frontières, treize seulement ont voulu signer cet engagement.
On continue^ suivant le rapport de quelqu'un qui vient de Paris, à regarder la guerre comme inévitable, ce qui redouble la terreur de bien dos gens.
On a présenté au public le tableau de ce qu a
fait Louis XVI depuis son règae » et il est résulté avec la deroière évidence , que les reproches qu'on lui fait sont le fruit de l'ingratitude et d'une noire méchanceté, à l'égard d'un souverain dont le défaut est d'être trop bon.
Bonjour , vous prêchez un converti qui connaît la stupidité du peuple.
DLl PÈRE LENFANT. 283
99 Juillet 1791*
J'apprends que Ion parle universellement d'une négociation , dont le but est de se rapprocher de la déclaration du roi, du â3 juin 1^89. Il n*y a pas un doute sur la coalition des puissances^ (\\ny venant en force sur les frontières , en imposeront. La Russie , la Prusse , l'Autriche et la Suède, ont, à ce qu'on dit, formé une alliance, qui est dirigée k maintenir l'autorité de tous les souverains^ et à laquelle les autres puissances seront invitées à accéder. T^e bruit est qu'un courrier de l'empereur est arrivé cette nuit, et nombre de personnes conjecturent qu'il a apporté le manifeste. On croît qu'il paraîtra le 4 d'août , jour fameux par les décrets destructeurs. C'est ce jobir, que l'on dit rtre fixé par l'Assemblée pour rendre la liberté au roi ; il se dit aussi que la charte contenant
la constitution française est achevée , et qu'elle a été présentée au monarque , dont on rapporte la réponse que voici en substance : « Vous avez décrété que la France était un état monarchique , et que le trône était héréditaire , je n'ai qu'un fils bien jeune encore , ma santé est elle-même altérée. J'ai un frère dont la postérité est plus nombreuse et qui a des droits ; je vais lui envoyer la charte pour savoir de lui si elle lui convient, i En conséquence on dît M. le chevalier de Coigny parti pour aller la porter au prince. Voilà, madame^ les nouvelles du jour; ce qu'on affirme le plus, c'est l'excessive inquiétude et la désolation du club jacobite, dont les travaux et les fureurs sont menacés d'une future stérilité. Gens qui ont vu quelques uns de ses membres , attestent leur mauvaise humeur et leurs alarmes; si ce qu'on assure avoir été dit par un des chefs du côté gauche se réalise , bientôt la religion recouvrera ses droits.
Cet honorable membre dont vous avez vu la tante chez moi, et à qui^plus d'une fois, vous avez
dû des remerciemens, dit , il y a peu de temps, à un abbé de distinction , que bientôt il serait réconcilié avec l'Assemblée, disposée à rendre au clergé ce qu on lui a pris. L'abbé parut en douter, et son doute attira une confirmation. « Mais, reprît l'abbé., que ferez-vous des intrus? » La réponse à cette question fut un signe marqué de mépris pour cette espèce d'hommes, et l'aveu formel qu'on les renverrait comme on les avait pris. La personne qui m'a raconté cette singulière anecdote m'a dit la tenir d'un ami, qui lui-même l'avait apprise de l'abbé interlocuteur.
Je vois qu'en général l'espoir se fonde en particulier sur le zèle et l'intelligence du roi de Suède, quisera^ dit-on, généralissime de toutes les troupes.
On confirme queM. de Montmorinadéclaré au comité diplomatique la certitude de la coalition des puissances, et qu'il leur a très positivement annoncé que dix mille gentilshommes français feraient la redoutable avant-garde de leur ar-
mée. C'est, leur a t-il ajouté , une terrible légion , et je pense qu'il dit ?rai.
J ai entendu ratifier aujourd'hui les nouvelles que contenait ma lettre du 27.
Tout Paris est fortement occupé de la contrefaçon multipliée des assignats. Ceux qui sont réels et vrais seront protégés pendant dix ans, à ce qu'on assure, d'après l'intention des puissances qui interviennent dans nos affaires. On parle de rendre les droits à tout le monde, et de tout rétablir dans l'ancien état, sauf la suppression des abus de l'ancien régime, conformément au vœu de la nation, exprimé dans les cahiers. S*il en est ainsi, la paix viendra sans le secours de la guerre. On dit néanmoins les préparatifs de celle-ci fort avancés, et les premières manœuvres ou menaces très prochaines.
L'extraordinaire multitude de peuple qui m'a souvent frappé dans Paris y cause bien des inquiétudes et occasione le recensement dëjàcommencé dans les maisons. On soupçonne qu'un iuème dessein n'a pas réuni dans la capitale uu si
Dl) PÈRE LBNFANr. jiS'J
grand nombre. Tous, ils enfant, à ce qu'on prétend, ne sont pas républicains. La lettre du sieur Péthion, rapportée dans le journal du :i8, peut vous donner une idée de ce que pensent certains membres du côté gauche. On dit que douze d'entre eux sont spécialement désignés à lempereur, qui veul leur marquer très efficacement son improbation.
La santé de la reine devient meilleure. Quel*qu'un qui la vit, il y a peu de jours, la trouva moins changée. C'est, à mon avis, un baromètre qui monte au beau temps. Trois députés de l'Assemblée nationale pensant bien allèrent lui faire leur cour, et en fureni bien reçus.
On dit que les Suisses ne veulent renouveler leur alliance avec la France que lors-^ qu elle aura un roi. Espérons que ce sera dans peu.
Monsieur, frère du roi, voyage beaucoup dans l'empire. Son embonpoint souffre de la captivité du monarque , qu'il brûle d'envie de voir remonter sur le trône. De toutes parts on chante les louanges de M. le comte d'Artois.
28d CORRESPONDANCE SECRÈTE
Je ne m étonne pas que vos clubistes aient la figure triste et le nez alongé ; ils sont comme leurs chefs, et probablement ils commencent à savoir^que la scène est au moment de changer. L air de consternation est répandu sur bien des visages. Je crois que le règne des douze cents tend à sa fin.
Depuis le i3 , il y a plus d'ordre et de tranquillité. En général, lorsqu'il y a quelque péril, l'imagination l'augmente , et si j'avais écouté tout ce qui m'a été dit depuis trois mois, je me . serais enseveli dans une cave. J'ai pris sur moi, d'après des motifs raisonnables, d'aller à peu près comme par le passé. Je vis et je me porte bien. Comptez sur mon intérêt pour ma propre conservation , et recevez mes remerciemens de votre tendre sollicitude.
Un garde nationul , qui s'est brûlé la cervelle, a dit pour raison qu'il avait juré de vivre libre ou de mourir, et que la liberté étant perdue, il se donnait la mort.
M. Suleau , auteur d'une feuille périodique sur les matières du temps , est arrêté et enfermé
DU PÈnE LENFANT. 289
à TAbbaye. J ai lu peu d écrivains plus énergiques. Le comité des recherches n a pas encore osé Tinlerroger ; il craint la force de ses réponses, et le public est impatient de voir cet assaut.
11 est bien étrange que le département refuse de rendre vos armes; c est une iniquité absurde, et qui répond à tout le reste. J'incline fort à croire que la restitution forcée aura lieu avant qu'un long tenl})s secoule. 11 faut, en attendaat , garder un silence de sagesse, ne point annoncer ce qui n'est certain que dans les idées de Dieu , et ne pas exciter une fureur plus dangereuse peut-être à mesure qu'elle approchera de son terme. Je ne veux rien garantir, mais je peux vous dire que je vois croître sensiblement les espérances.