‹ Memoires, ou, Correspondance secrète du Père Lenfant, confesseur du roiChapitre 3 sur 17 · II NOTICE · texte numérisé non relu

II NOTICE

même des Pays-Bas , en prèchaDt avec des succès toujours croissans. Â Malines , par la force de son raisonnement et la persuasion de son éloquence , il gagna aux croyances catholiques un célèbre membre du culte anglican. La suppression et l'expulsion des jésuites en 1773 ne changea pas sa vocation. Agé de quaranle-sept ans , il sortit du cloître pour rentrer dans le monde , et son talent de prédicateur augmenta encore en échappant à la contrainte d'une société qui faisait tournera son proGt la position sociale et les moyens intellectuels de tous ses membres.

Le père Lenfant était déjà connu , il devint célèbre ; des souverains se disputèrent sa parole : il prêcha devant l'impératrice Marie- Thérèse , qui lui dit : « Vos sermons ont fait autant de bien à mon âme qu'à mon esprit. » Il prêcha devant le roi Stanislas à Lunéville ; il prêcha devant Louis^YI à Versailles ; il prêcha même à Saint-Sulpice devantlesphilosophes ; et Diderot, le plus étonnant génie de son siècle, dit à d'Âlembert, après avoir assisté à un Sermon

SUR IM FÉRB UENFAIIT. III

$ur la Foi : c Quand on a entendu un discours semblable • il devient difficile de rester incrédule. »

Le père Neuville, prédicateur de la cour, avait dit, en i 770 , à Saint-Germain-en-Laye, où le père Lenfant prononça plusieurs sermons : c Je me console de mourir , en laissant après^ moi un si beau talent. » Cet aveu de Tamour* propre était arraché par la vérité , et le père Neuville fut bientôt surpassé.

C'est le jugement de tous les contemporains que l'abbé Guillon a recueilli dans cette juste appréciation du mérite incontestable des sermons composés par le père Lenfant , qui fut sans contredit le plus grand prédicateur de son temps :

t De tous les prédicateurs venus à la suite de iMassillon et Bourdaloue , ces grands maîtres ide l'éloquence chrétienne , il n'en est point > qui semble réunir avec plus d'éclat les genres »de talens qui, en les séparant l'un de l'autre « lies ont portés tous deux à une égale supério- • rite.... Comme Bourdaloue, il parle à l'esprit ;

lY NOTICE

>commeMassIllon, il parle au cœur. Observateur

• délicat de rhomme et de ses faiblesses , des

• passions et de leurs artifices, de Tamour-propre

• et de ses déguisemens, il attaque, il poursuit, é sausnul ménagement, le vice à travers les nuages

• du sophisme ; son style n a rien d'éblouissant, iroais il est constamment correct , ferme , har-

• monieux, élégant; c'est le vrai style delà I chaire. »

Ces sermons, si simples et si évangéliques, réunis et publiés pour la première fois en 1818, allaient à l'âme sans effort et sans apprôt, sans artifice de déclamation , sans prestige de pantomime.

• L'action du prédicateur n'avait rien d'écla-

• tanl; simple, naturelle, sans faux enthou- 9 siasme, sans nulle affectation, quoique sans mo« » notonie, elle n'avait d'autres agrémens que ceux ■ que lui prêtaient la noblesse de son extérieur » et la beauté d'un organe souple et harmonieux.

• Toute l'éloquence du père Lenfant était dans » sa composition et dans son air vraiment apos-

• tolique. «•

SUR LE PÉRB lENFANT. T

Le père Lenfant vivait à k cour et dans te iiecle f avait des idées de lolërance et de douce philosophie que ne démentait pas sa vie pure et toute chrétienne : en 1 787 , il écrivit , dit-on, un Discours à lire au conseil sur le projet d'accor" der l'état civil aux protestans.

Marie-Antoinette , qui l'aimait , lui avait donné le titre de prédicateur de la reine et une pension considérable , qu'il toucha jusqu'à sa mort; Louis XYI, qui l'estimait, l'avait pris pourconfesseuretmômepourconseil. En 1791, le père Lenfant ayant refusé de prêter le serment ecclésiastique, fut obligé d'interrompre srs prédications du carême à la cour, et il se retira dès lors dans la retraite , sans cesser pourtant de fréquenter les Tuileries, et de s'intéresser au sort du roi et de la reine.

Le 3o août 1 792 il fut arrêté et conduit à la prison de l'Abbaye ; dans son trajet pour s'y rendre, il remit en dépôt une somme de quatorze cent cinquante francs entre les mains de l'huissief Ozanne qui le conduisait : il prévoyait

tl NOTICE

n'avoir bientôt plus besoin des biens terrestres.

« Le 3 septembre , raconte Mëard dans son

• jégonie de trenle^huît heures , à dix heures du

• matin , Tabbé Lenfant et l'abbé de Rastignac » ( octogénaire , député à l'Assemblée consti-

• tuante ) parurent dans la chapelle qui nous » servait de prison ; ils annoncèrent que notre

• dernière heure arrivait, et nous invitèrent à

• nous recueillir pour recevoir la bénédiction.

• Un .mouvement électrique , qu'on ne peut

• définir, nous précipita tous à genoux, et, les

• mains jointes, nous la reçûmes. «^

Après regorgement du comte de Monlmorîn €t des Suisses , le père Lenfant fut appelé devant le tribunal que présidait Maillard, dans le premier guichet de la prison ; on lui demanda ses noms et prénoms. A la vue de ce vieillard à cheveux blancs , sans crainte , parce qu'il est sans remords, le peuple s'agite , s'émeut , demande qu'il vive ; les égorgeurs le lâchent : on lui erie : • Sauvez-vous ! • Mais à peine est-il parvenu à la rue -de Bussy sans être reconnu , que des

femmes quî l'ont suivi Tentourcnt avec des cris féroces : *Ce$t le confesseur du roi! » Il est saisi, ramené à T Abbaye. « Mon Dieu , dît-îl avec calfhe , je vous remercie de pouvoir vous offrir ma vie comme vous avez offert la vôtre pour moi. » Il se met h genoux, et tombe massacré.

L'auteur de ta Firité tout entière sur le massa* ère de septembre ajoute une horrible particu* larité :

t Un des meurtriers avait la commission spë*

• ciale d'expédier l'abbé Lenfant; craignant > d'avoir manqué sa proie, il prit de l'eau, en jeta isur les cadavres couverts de sang et de pous- >sière,en frotta leurs figures ensanglantées, «les retourna, et crut s'assurer enfin que l'abbé

• Lenfant était parmi eux. t

Toutefois , Maillard , qui avait dirigé les égorgemens, ignora ou feignit d'ignorer te meurtre du père Lenfant ; il envoya même à l'administration de Surveillance chercher des ordres au sujet de ce prisonnier , et il reçut cette réponse :

flll NOirCE

« Sur la demande qui nous est faite au nom

• du peuple , par un citoyen porteur d'un ordre signé Maillard, nousxléclarons au peuple qu'il importe beaucoup à Tintérêt public que Tabbé

• Lenfant soit conservé , mais qu'il ne soit pas mis

• en liberté, au contraire très étroitement gardé.

» A la mairie , ce 3 septembre.

iiaS'c^ti^ les administrateurs de police et de

• surveillance , Pauis, Sergent.»

La mort du père Lenfant ne fut jamais bien constatée , puisque son nom manquait au procès-verbal de Maillard ; aussi le bruit s'était ré-

pandu en même temps , à Londres , que le père Lenfant avait été blessé à Paris ; à Paris, qu'il vivait à Londres.

La correspondance inédite que nous publions est adressée à son frire , et surtout à sa bellesœur , M. et madame de Saint-Ouen , qui résidaient alors à Nancy. Les manuscrits de. celle correspondance nous ont été confiés par son neveu , M. Urguet de Saint-Ouen , ancien magistrat et secrétaire -général à la cour de cassi- ^jon, mort du cboléra en i852 , et dont la

perle a laissé de profonds regrets dans le souve* nir de toutes les personnes que son caractère honorable et son excellent cœur avaient atta*< chées à lui.

Nous imprimons intégralement cette correspondance , comme un monument curieux de l'esprit ecclésiastique à* cette époque , comme une révélation, mystérieuse il est vrai, des projets et des espérances du parti de la cour. Nous n'avons retranché que des détails de famille ^ et d'autres détails allégoriques que nous n'avons pas compris , du moins d'une manière assez positive pour en donner la clef.

Cependant nous avons pensé que le père Lenfant , dans un temps où le secret des lettres n'était pas toujours respecté , avait voulu sou« vent désigner le roi , la reine, ou quelques grands personnages de la cour. Les passages suivans sont des énigmes de ce genre , qu'il n'est peut-être pas impossible de deviner :

c Je ne sais pas si la dame au vin de Perpi-ngfunn fait biep 4'entreprendre le voy^ige qu'elle

ifoncE

• projette, dans ce temps où elle trouvera de bien »inauvais chemins, qui peut-être seront plus

• dangereux en approchant du terme. II peut » arriver qu elle soit fâchée d'arriver dans la ville

• où elle doit se rendre, je la connais, et je

• suis très fondé à craindre, qu'elle ne soit dés-

• agréable. • (Lettre 2.)

• Je suis comblé des bontés de la dame aux 9 aumônes. Je dînai hier chez elle, et j'y passe

• aujourd'hui tout le temps que la sainteté du

• jour ne prend pas. J*y souperai même avec le » monsieur aux ananas et son neveu. Mon séjour

• ici serait charmant s'il n'y avait que le dedans

• des maisons. »( Lettre 6. }

• Le voyageur a dîné splendidement aujour-

• d'hui chez l'amie de la tante^ avec la tante elle- » même , et un quatrième excellent à entendre.

• Demain il a rendez-vous chez la maréchale, » et jl soupire après le moment d'aller chez un

• marquis qui l'hiver passé recevait bien des

• nouvelles, et en faisait part à ses amis de

SUR LE PARB tENFANT. U

•Châtillon. Dès hier, il envoya yisiter le noik-

• vean débarqué , ainsi que la bonne duchesse •voisine , à qui ce matin il a présenté ses horo« images , et qu'il reverra demain à l'heure du •dîner. Vingt-quatre heures de séjour ici ont

• fourni de quoi écrire pendant la même durée. «La difficulté est de le pouvoir. Une heure de

• conversation vous paraîtrait courte , et à coup •sûr vous rendrait fort attentifs. Les deux dames à tapisserie et aux points de couture ont •bien sincèrement regretté qu'on leur eût dé-

• robé une soirée , et elle n'ont cessé de le répé-

• ter; serait-ce la faute du voyageur^ que le

• départ rend plus aimable, et sur lequel on » s'attendrît? Quoi qu'il en soit, il en a été fâché

• lui-même , et sans blâmer la ruse , il ne l'aptprouve pas, vu qu'étant employée si fort «d'avance, elle n'est pas de sou goût ni dans » son genre. » ( Lettre 5. )

Mais il y a certainement dans cette correspondance un but politique , que nous avons cru devoir faire disparaître, puisque les moyens

ZU HOnCE

nous manquaient d*en dévoiler le secret. Dans un grand nombre de lettres , le père Lenfant parle à mots couverts d'un mariage qui doit se faire et qui ne se fait pas; la mariée est impatiente, le futur n'arrive pas, le contrat, pourtant, est signé. Ce mariage occupe, inquiète tellement le père Lenfant , qu'on se demande si c'est bien réellement d'un mariage qu'il s'agit, si la mariée n'est pas la France et le futur l'Autriche. Cette pensée nous était venue avant de voir une lettre du comte d'Artois ( Charles X ) , écrite à la même époque , où lesmèmes termes déguisés expriment lesm(^mes choses. Cette curieuse lettre fait partie de la belle bibliothèque de M. Guilbert de Pixérécourt.

Voici* quelques uns des passages supprimés , qui suffiront pour apprécier la nature de ce étrange mariage :

c Que vous êtes heureuse de pouvoir vous 9 occuper du mariage de vos aînés ! Je m'y inté- «rçsse comme vous, et plus d'pne personne me

•lont annoncé avant vous. Comme cette famille 1 qui vous est chère Test aussi à un grand nom- »bre, i] est fort ordinaire de voir des gens qui

• y prennent part, et il en est plusieurs instruits «des vœux des parens. Je suis comme surpris , ivu les dangers de la jalousie , qui aime à semer ides obstacles ^ que les deux familles n'aient «point tenu leurs intentions plus secrètes. II j »a cependant lieu d'espérerqu'on ne contrariera >pas un si bel établissement. Je vous invite à

• vous en occuper, c'est un beau moyen de se

• distraire des ennuis et des peines du temps

• que de penser aux avantages de nos amis. Ici •Ion mène une vie plus triste, et Ton fait de

• plus sérieuses réflexions , les aflaires particu-

• Hères trouvent à peine place au milieu des

• affaires générales, et ces dernières absorbent I toute l'attention. Continuez à fixer la vôtre

sur les noces , je n'ai garde de vous en détour-

• ner; j'aurais tort de vous ôler la ressource «d'une consolation réelle et peut-être pro-

• chaine. Vous penseriez comme moi^ si j'étais »vers vous. • ( Lettre 2. )

XVf NOTICE

• Parlons d'affaires de famille , tous vous Sn-

• téressez beaucoup au mariage qui a été pro- »posé.SeloQ toute apparence il aura lieu bientôt»

• tout parait s y disposer , et la publication des »bans ne tardera pas à se faire. Les parens » gardent et exigent le plus grand secret. Vous »ètes trop sage pour en parler , même à votre

• ombre; vous n'ignorez pas ce que peut faire » la jalousie ; elle multiplie les obstacles , et »un mot imprudent a plus dune fois fait man- B quer les plus beaux établissemens. Les détails

• connus font augurer que celui-ci réussira, et il l^faut convenir que les arrangemens dont le

• contrat fera mention , sont faits par un habile

• homme, dont on peut avoir grande idée. Je

• n'ai ni le loisir, ni l'espace de papier nécessaire »pour vous faire un plus long exposé; je me •borne à vous dire , d'après ce qu'on assure ,

• que les parens font une excellente affaire. » ( Lettre 3. )

■ J'ai perdu nombre de maisons ! me voici t déjà en liaison avec de nouvelles, outre les

SUE LE PÉaK LENFANT. Xf

«deux dames. Le monsieur dont j'allai voir la •belle -mère, il y a plusieurs années, avec I monsieur votre père, cest-àdire la première

• année de votre mariage , est dans une tristesse

• accablante. Sa jeune épouse nelest pas moins» let sa façon de penser sur elle-même , sur ses I torts, sur ses alentours, la rend vraiment initéressante. Cest un bon ménage, malgré le •dérangement de leurs afiaires. Je suis très

• instruit sur ce qui les regarde , et leur suis •toujours fort attaché. Si je causais avec vous , >je pourrais vous dire bien des particularités.

• Nombre de personnes m'ont parlé séparément,

• de façon à me faire entendre, quoique leur

• ton fût mystérieux, qu'ils comptaient sur un mariage dont on vous a parlé , il me parait

• qu'on s'y attend et qu'on le croit certain. Il

• n'y a de variation que sur le temps ûxé pour

• la noce; i** on veut que le contrat soit passé »de manière qu'il n'en résulte dans la suite i aucune lésion pour les contractans; 2"* on a

• fort à cœur de réunir à la cérémonie les grands tparens , afin qu'elle soit plus brillante ; 5^ seioa

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