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La jeunesse veut savoir ce que les vieillards ont vu et fait; ceux-ci aiment à le raconter, rien n'est plus naturel. Ainsi on s'étonnerait à tort de voir publier aujourd'hui tant de Mémoires , peindre tant de personnages, rappeler tant d'anecdotes.
Jamais la curiosité ne dut être plus active qu'à l'époque où nous vivons : cette époque arrive après le siècle le plus fëcond en orages. Pendant sa durée , institutions , politique , philosophie , opinions, lois, coutumes, fortunes, modes et mœurs, tout a changé.
L'existence de chaque État n'a été qu'une suite de révolutions; la vie de chaque homme ^ semblable à un roman, a été pleine d'aventures; elle offre le coup d'eeil d'une galerie variée, où se mêle une foule de portraits, de tableaux d'histoire , de tableaux de genre , parfois même de scènes comiques et de métamorphoses.
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2 MÉMOIEES
Échappé au naufrage et arrivé dans le port , on aime à se rappeler avec calme les tempêtes qui nous ont tant agités; on veut rendre compte à soi-même, à sa famille, et même au public, de la part que le sort nous a fait prendre à tant de passions , à tant d'événemens , à tant de vicissitudes.
Se retracer ainsi tout ce qu'on a éprouvé , c'est reculer vers la jeunesse , c'est presque recommencer à vivre; c'est un dernier plaisir d'autant plus pur, que notre expérience peut instruire ceux qui n'en ont pas.
Le dernier rayon de l'esprit de l'homme qui finit sa carrière, sert parfois d'utile fanal au jeune homme qui entre dans la sienne.
Plusieurs de mes amis m'ont souvent pressé d'écrire cç qu'ils m'avaient entendu raconter. Je cède à leur conseil.
En lisant ces fragmens de Mémoires ou plutôt ces Souvenirs et Anecdotes , on verra que mon but a été , non de faire un tableau historique , mais de tracer une esquisse morale du temps où j'ai vécu.
JTai espéré satisfaire la curiosité du lecteur et non sa malignité. On n'y trouvera point d'alimens pour le scandale ou pour les passions. Je «lésire que cette lecture amuse et intéresse ceux qui aiment la vérité , et qui cherchent avec
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modération à remonter aux Traies causes , souvent légères , des grands événemens dont ils ont été les témoins.
Ma position^ ma nàissancie^ mes liaisons d'àmitié et de parenté avec toutes les personnes marquantes de la Cour de Louis XY et de Louis XYI; le ministère de mon père; mes voyages en Amérique , mes négociations en Russic et en Prusse; l'avantage d'aVoût* connut^ sous des rapports d'affaires et de société, Catherine II f Frédério-le-Grand , Potémkin , J6seph II, Gustave III, Washington, Kbscîusko, Là^àyette, Nassau , Mirabeau , Napoléon , ainsi que les chefs des partis aristocratiques et démocratiques, et tes plus illustres écritains de mon temps ; tout ce que j'ai vu , fait , éprouvé et souffert pendant la révolution ; ces alternatives bizarres de bonheur et de malheur, de crédit et de di^ràce, de jouissances et de proscriptions, d'opulence et de pauvreté ; tous lés états différens que le sort m'a forcé de remplir , m'ont persuadé que cette esquisse de ma vie pourrait être piqizante et intéressante.
Puisque le hasard a voulu que je fusse suc*^ oêssivement colonel, officier général, voyageur, navigateur, courtisan, fik de ministre, ambas-* sadeur, n^ociateur, prisonnier, cultivateur, mUatt, électeur, poète, auteur dramatique, col-»
4 MÊllOIRES
laborateur de journaux, publicisie, historien, député , conseiller d'État , sénatem- , académicien et pair de France, j'ai du voir les hommes et les objets sous presque toutes les faces, tau:tot à traTers le prisme du bonheur, tantôt à trayers le crêpe de l-infortune, et tardivement à la clarté du flambeau d'une douce philosophie.
Je ne veux publier , pour le moment , que la partie de mes Métnùires ou Souvenirs et Anec^ dotes relative à m<m voyage en Amérique et à ma missiim en Russie. Elle sera seulement précédée par quelques souvenirs de ma jeunesse , ainsi que par le taUeau des mœurs et des opinions de la cour et de Paris , telles que je les ai vues au moment où je suis entré dans le monde.
En écrivant l'histoire, il faut que l'auteur s'oublie si complètement qu'<m puisse presque douter du temps où il a vécu , du rôle qu'il a joué, et du parti vers lequel il a indiné.Mais, quand on fait des Mémoires et qu'<m retrace les souvenirs de sa vie , on est forcé de parier de soi, de sa fomille : car cette famiUe est le premier élément où l'on vit et le premier lioriz<m qu'<m aperçoit : Cependant, comme c'est à mon avis recueil et l'inconvénient de ce genre d'écrits , puisque ce qui n'intéresse que nous pooi^
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rait fort bien ennuyer les autres y je serai à cet égard sobre autant que possible.
Issu d'une famille noble ^ ancienne et militaire , j'appartiens à une branche de cette maison établie depuis long -temps en Périgord.
Comme ma famille professa et conserva un long attachement pour la religion protestante, elle eut beaucoup à souffrir dans les guerres civiles, et ne participa point aux grâces que la cour répandit sur les catholiques.
Henri lY avait honoré de son amitié un de mes aïeux, compagnon de sa jeunesse, et qui courut de grands risques le jour de la Saint- Barthélémy. Il le nomma son ambassadeur auprès de plusieurs princes d'Allemagne. Mais, depuis la mort de ce monarque, toute faveur s'éloigna de nous ; et , comme ma famille se trouva divisée ^en beaucoup de branches , elles devinrent presque toutes assez pauvres.
Mon bisaïeul releva notre fortune : s'étant distingué à la guerre , il devint officier général , eut une jambe emportée , et obtint le cordon rouge. Son fils, le comte de Ségur, mon grandpère , fut un militaire considéré : il commandait le corps d'armée destiné à soutenir l'électeur de Bavière , Charles VU. Il fut pris à Lintz par les Autrichiens.
On l'accusa dans le temps , avec amertume et
injustice^ de s'être imprudemment exposé à cet échec. Le roi de Prusse , Frédéric^le-Grand , lui fait de piquons reproches à ce sujet dans ses Mémoires^ parce que ce malheur avait augmenté les embarras personnels du monarque.
Mais mon grand-père , abandonné par les Bavarois , et forcé , par des ordres supérieurs , à rester dans un poste ouvert et intenable y pouvait-il vaincre avec dix mille hommes toutes les forces de l'Autriche ? La cour de France , plus impartiale et plus à portée d'être instruite ^ approuva sa conduite ; et le maréchal de Belle- Isle^ dont le suffrage est d'un grapd poids , lui donna les plus honorables éloges.
Il augmenta sa réputation pendant la défense opiniâtre de Prague^ et se couvrit de gloire par la belle et fameuse retraite de Pfafenhoffen^ qu'il fit avec dix mille hommes sans se laisser entamer , et combattant toujours pendant cinquante lieues contre toute l'armée de l'empereur. Il fut récompensé de cette belle action, que l'on compara dans le temps à la retraite des dix mille , par le commandement des Trois-Évêchés et par le cordon bleu.
Son mérite lui avait donné de la réputation, des grâces, des appointemens ; mais il n'avait pour tout patrimoine que dejux petites terres en Périgord. M. le duc d'Orléans, régent de France,
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lui avait promis la charge de premier écuyer du roi ; mais ce prince mouru^d^apoplexie au moment même où il montait chez le jeune monarque pour lui faire signer son travail.
Mon pére^ le marquis de Sëgur^ compta moins sur la faveur des princes, et calcula mieux : déjà distingué à vingt-deux ans, colonel et décaté de deux honorables blessures, il plut à Une jeune et belle créole de Saint-Domingue , mademoiselle de Yemon , et l'épousa. Elle avait une habitation de cent vingt mille livres de rentes ; ce qui procura à mon père la facilité de vivre, à la cour et à l'armée, convenabl^nent au rang que hii donnaient sa naissance , les services de son père et les siens.
Le roi Louis XV lui donna le cordon bleu ; il lui accorda aussi le gouvernement de la province de Foix, et la lieutenance générale de Brie et de Champagne , que le régent avait fait obtenir à son père.
J'aurais beaucoup à dire si, en obéissant à mon cœur^ je voulais donner ici les détails de la vie glorieuse de celui de qui je tiens le jour. Mais la préface alors serait plus longue que l'ouvrage. Ce sont mes propres souvenirs que j'écris , et je me contente seulement de faire connaître de ma famille ce qui est indispensable pour entrer en matière. Ainsi, pour ce qui regarde
mon père , je crois qu'il suffit de répéter ici ce que j'en ai dit dans une notice rapide^ publiée peu de jours après celui où j'ai eu le malheur de le perdre.
Philippe - Henri de Ségur se distingua très jetme dans les guerres de Bohême et d'Italie; il se fit remarquer par son courage pendant le siège de Prague. A dix-neuf ans on le fit colonel ^ et/ à la bataille de Rocoux^ il eut la poitrine percée , de part en part , d'un coup de fusil. A la bataille de Lawfeld, voulant ramener à la charge son régiment qui avait été repoussé trois fois^ il eut lé bras fracassé; et^ craignant que son absence ne ralentît l'ardeur de ses soldats, il continua de marcher, força les retranchemens, et ne quitta son posté qu'après la victoire. Louis XV, témoin de cette action, dit à son père ces paroles citées par Voltaire : Des hommes comme votre Jils mériteraient d\être irtvulnérables.
Son avancement fut proportionné à ses services; il fut promptement maréchal de camp et lieutenant général. 11 sauva un corps d'armée à Varbourg, et ramena près de Minden , au duc dé Brissac, dix mille hommes d'infanterie qu'il croyait perdus , et qui avaient combattu contre trente mille ennemis, pendant cinq heures, sans être entamés.
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A Clostercamp il reçut un coup de baïonnette dans le cou, trois coups de sabre sur la tête, et fut fait prisonnier ^ après avoir résisté longtemps aux grenadiers qui l'entouraient. Depuis la paix y il fut inspecteur général d'infanterie, et s'attira la confiance des ministres par son activité , et l'estime de l'armée par sa fermeté.
On lui donna le commandement de la Franche-Comté. Ce poste était difficile : les parlemens et l'autorité, la bourgeoisie et le militaire y avaient toujours été en querelle. Sa justice, son esprit sage, conciliant, et surtout sa franchise , y rétablirent l'harmonie et la tranquillité.
Louis XVI Fappela'au ministère de la guerre en 1780, et le fit maréchal de France en 1783. Il fut sept ans ministre , rétablit la discipline dans l'armée et l'ordre dans les dépenses. C'est à lui que les soldats durent le bienfait de n'êliçe plus entassés par trois dans un seul lit. Son ordonnance sur les hôpitaux, modèle parfait en ce genre , prouve à quel point il s'occupait de tout régénérer dans cette partie trop négligée de l'administration militaire. Ce fut lui qui conçut l'idée d'un corps d'état-major dans l'armée, institution à laquelle nous devons peut-être aujourd'hui une grande partie des talens et des succès qui depuis ont illustré la France.
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Il quitta le ministère lorsque le cardinal de Loménie et Tintrigtie s'emparèrent des conseils. Depuis il vécut modeste et retiré dans le sein de sa famille. Le3 orages de la révolution lui enlevèrent toute sa fortune qui consistait en pensions , ainsi que les grades et les décorations qu'il avait payés de son sang. La Convention poussa la rigueur et l'injustice , en le réduisant à la misère y jusqu'à faire vendre publiquement ses meubles. Ce respectable guerrier vint chercher un asile dans mes bras, et^ malgré ma pauvreté , le bonheur de le nourrir me parut une faveur de la fortune.
A soixante-dix ans, pauvre, infirme, dévoré par la goutte et privé d'un bras , on l'enferma à la Force. Je fus aussi arrêté , mais sans pouvoir partager sa prison : car on ne permit ni à ses enfans ni à son domestique d'y rester avec bii. II fut aussi courageux dans le malheur qu'il l'avait été dans le danger. Son langage conserva la même sagesse , son maintien la même simplicité, son âme le même calme, qui l'avaient fait respecter au faite des grandeurs.
Il échappa heureusement au glaive funeste qui moissonnait tout ; la tyrannie l'épargna parce qu'il n'avait plus rien qui tentât son avidité. Les derniers jours de sa vie furent tranquilles : le premier consul , informé de sa position , adou-
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cit la fifi de la carrière de ce vieux et regpeio table guerrier, qui , en le plaçant à TÉcole-Militaire, l^i avait ouvert le chemin de la gloire. La dernière année de sa vie fut très douloureuse; jamais pourtant il ne se permit aucune plainte. Il mourut comme il avait vécu , maître de lui, et combq.ttaiit froidement la douleur comme l'infortune .
Il fut puissant, et ne commit point d'injustice J;
il fut opprimé, et n'en aima pas moins sa patrie.
Bon père, bon époux, bon général, brave soldat, juste et sage ministre, excellent citoyen, sa mémoire doit être révérée par l'armée et par tous les Français. Il mourut à Paris le 8 octobre 1801.
Le hasard a presque toujours plus d'influencé sur notre sort que nos calculs et nos penchans. Je me rappelle que l'un des hommes les plus connus pour avoir cherché toute sa vie à fixer la fortune par de profondes et savantes combinaisons, le maréchal de Castries, à l'époque où, comme aide de camp, je le suivais en Bretagne , me dit que , pendant tout le cours de sa brillante carrière , les caprices du sort avaient souvent déjoué ses plus justes calculs; qu'il avait dû la plupart de ses succès et l'accomplissement des vœux de son ambition à des chances impré-
vues , à des événemens qu'il lui aurait été impossible de deviner, et quelquefois même, ajoutait-il en riant, à des fautes.
L'expérience m'a prouvé la vérité de cette observation , qui m'a été confirmée par une foule de faits. Si l'on y réfléchissait bien , cette vérité devrait rendre les hommes plus indulgens les uns pour les autres, plus modestes dans les succès et plus patiens dans les revers : car, dans le labyrinthe du monde , le chemin qu'on suit , la pente qui nous entraine , Tissue qu'on trouve , et le but où l'on arrive, dépendent d'une infinité de petites causes où notre prévoyance et notre volonté ne sont pour rien.
Né avec une imagination vive, au milieu d'une cour et d'un siècle où l'on s'occupait plus des plaisirs que des affaires , des lettres que de la politique , des intrigues de la société que des intérêts des peuples; a,imqiit avec passion la poésie , et cette philosophie nouvelle qui , soutenue par les armes brillantes des esprits les plus fins et des plus beaux génies , semblait devoir assurer le triomphe de la raison ; entraîné par le tourbillon d'un monde vain, léger, spirituel et galant, je me vis tout d'un coup forcé', par l'élévation de mon père au ministère de la guerre, à faire un tout autre emploi de mon temps > à m'occuper des affaires publiques, à
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sortir du vague des salons pour entrer dans le réel du cabinet^ et à rectifier, par la connaissance des hommes, par l'évidence ded faits, les erreurs trop fréquentes de l'esprit de système et des théories sans expérience.
Ma famille , depuis plusieurs siècles , avait toujours suivi la carrière des armes ; ainsi la gloire militaire était l'unique objet de mes vœux. Gomme mon père , estimé dans l'armée , couvert d'honorables blessures, était ministre de la guerre, et devint, quelque temps après, maréchal de France , la fortune , d'accord avec mes sentimens, semblait m'ouvrir, dans le métier des armes , un chemin facile et une perspective brillante.
Ce fut cependant cette position même qui , donnant malgré moi une autre direction à ma destinée, changea mon sort, contraria mes inclinations, m'éloigna de la carrière des armes, et me fit entrer dans celle de la diplomatie, qui n'était conforme ni à mes goûts ni à la franchise très vive de mon caractère.
Le désir ardent de faire la guerre m'entraîna en Amérique , et ce fut précisément ce voyage militaire, dont je retracerai quelques détails, qui devint la cause du changement de mon sort. Quelques lettres que j'écrivis sur la révolution opérée dans les États-Unis, et sur celle
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que la disposition 4jes esprits dans FÂmériqae du sud me fit prévoir et prédire^ furent lues à Versailles dans le conseil du roi par M. le comte de Vergennes , ministre des affaires étrangères. Dès ce moment il résolut de me prendre dans son département : enr effet , à mon retour d'Amérique ^ il engagea le roi à me nommer ministre plénipotentiaire en Russie.
Avant de raconter ce que j'ai vu et fait dans cet empire, si nouveau parmi les monarchies européennes , et devenu en peu de temps si formidable et d colossal, je crcâs devoir parler de ma course rapide en Amérique , puisqu'en peu de mois j'ai passé rapidement des zones les plus brûlantes aux contrées les plus froides du globe, et que j'ai vu successivement les deux foyers opposés du despotisme et de la liberté ^ géans rivaux qui se livrent aujourd'hui un combat à outrance dont la terre entière est le théâtre^ et dont les peuples seront long -temps les victimes^ quelle qu'en puisse être l'issue.
Né en 1765, les premières années de mon enfance et de ma jeunesse se sont écoulées sous k règne de Louis XY : ce monarque, bon et faible , fut dans sa jeunesse l'objet d'un enthou* siasme trop peu mérité; les reproches rigoureux adressés à sa vieillesse ne furent pas moins exagérés. Héritier du pouvoir abiidu de Louis XIY ,
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il régna soixante ans sans qu'on pût Taocuser d'un seul acte de cruauté , fait très rare et par là très remarquable dans les annales du pouvoir arbitraire.
Les victoires de Rocoux , de Lawfeld , de Fontenoy , signalèrent ses premières armes; mais il ne faisait qu'assistéï* à ces batailles^ que décidaient ^ livraient et gageaient ses généraux.
Tenant d'une main faible les rênes de l'État , il fallait qu'il fût toujours gouverné ou par ses ministres ou par ses maitress^. Le duc d'Orléans, régent de France , le cardinal Dubois , M. le duc de Bourbon 9 le cardinal de Fleury, régirent long -temps l'État sous son nom.
On ne put raisonnablement lui reprocher le désordre des finances , causé par l'ambition de Louis XIV, et aggravé par les folies que l'Écos-» sais Law fit faire au régent. L'enfance du roi doit le mettre également à l'abri du blâme que mérita l'excessive . licence des mœurs dans le temps de la régence.
Cette licence pourrait même en quelque sorte expliquer ou excuser son penchant excessif pour les femmei , et les galanteries honteuses qui ternirent sa vie : car on ne trouve point de prince qui n'ait participé plus ou moins aux erreurs, aux faibleoa^ et aux folies de son siècle.
D'aiUeuf» f. les Français se sont toujours mon-^
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très trop peu sévères sur ce genre de torts; mais ils veulent au moins que ces taches disparaissent dans les rayons de quelque auréole de gloire*: alors ils ne deviennent que trop indulgens, et se montrent presque panégyristes de ces mêmes fautes, commises par le chevaleresque François P% par le brave Henri, par le majestueux Louis XIV, tandis qu'ils lés reprochent avec amertume au faible Louis XY.
hé ministère long et pacifique du cardinal de Fleliry laissa jouir, la France , dans l'intérieur , d'un repos nécessaire, cicatrisa quelques-unes de ses plaies, et valut au monarque l'amour du peuple*
La modération du gouvernement donna même quelque apparence de liberté à la sujétion. Les querelles théologiques avaient bien encore une sorte de vivacité : les jansénistes et les molinistes partageaient toujours les esprits ; mais peu à peu ces querelles étaient atteintes par l'arme invincible du ridicule , que lançait contr'elles une philosophie dont l'autorité s'eiforçait vainement d'arrêter la marche et de retarder les progrès.
La facilité des mœurs donnait mille moyens d'éluder la sévérité des lois ; les actes de rigueur des parlemens contre les écrits philosophiques n'avaient d'autre effet que de les faire rechercher et lire plus avidement. L'opinion publique
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devenait une puissance d'opposition qui triomphait de tous les obstacles. La condamnation d'un livre était un titre de considération pour l'auteur; et, sous le pouvoir d'un roi absolu, la liberté, devenant une mode dans la capitale, y régnait plus que lui.
L'ardeur belliqueuse des Français ne fut que faiblement distraite de cet esprit d'innovation par la guerre de sept ans, guerre entreprise sans raison, conduite sans habileté, et terminée sans succès. Cependant les Français y maintinrent, par leur courage personnel, la gloire de nos armes; plusieurs généraux, tels que les maréchaux d'Estrées, de Broglie, y acquirent une juste renommée. Le duc de Lévia en Amérique, et en Allemagne M. de Castries, M. de Rochambeau , et mon père, qui était déjà couvert de blessures, se distinguèrent et méritèrent ainsi d'avance , par de nobles actions , le bâton de maréchal , dont ils furent depuis honorés sous un autre règne.
Le génie de Frédéric-le- Grand et la supériorité des forces navales de l'Angleterre, secondés par les fautes du ministère français, triomphèrent enfin des efiForts réunis de la Russie, de l'Autriche et de la France. Nous nous vîmes forcés à conclure, en 1763, une paix déplorable par laquelle nous perdîmes de grandes
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et riches colonies. On nous imposa même Thumiliante condition, de souffrir un commissaire anglais à Dunkerque , chargé de veiller à l'exécution d'une clause de ce traité qui nous défendait de relever les fortifications de cette ville ^ La blessure que ces rev/ers firent à l'amour-? propre national , fut vive et profonde. Les illusions de l'espérance avaient valu au roi dans sa jeunesse le titre de bien-aimé; étant vaincu , il le perdit. Les peuples changent avec la for-« ttine : on ne doit pas s'en étonner ; ils aiment y méprisent ou haïssent l'autorité ^ selon le bien ou le mal qu'elle leur fait , et souvent ils prodiguent sans mesure leur admiration aux suc-r ces et leur mépris aux revers.
La fin du règne de ce monarque fut terne ^ oisive. Son indolence , ses faiblesses laissèrent tous les ressorts de TÉtat se détendre. Le pouvoir restait arbitraire, et cependant l'autorité tombait; l'opinion échappait, en raillant, au despotisme : on ne possédait pas la liberté , mais la licence.
Le roi, préférant le repos ?l la dignité, et même les basses voluptés à l'amour, languissait enchaîné dans les bras d'une courtisane, lien d'autant plus scandaleux, que, loin de le cacher dans l'ombre, on le rendait public, et qu'une telle maîtresse, présentée à la cour, la flétrissait.
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Le génie brillant et audacieux de M. le duc de Choiseul échoua contre ce méprisable écueil. Il avait répondu par un noble dédain aux avances die la favorite : elle le fit exiler. Mais alors
Topinion publique le consola; jetant pour la première fois un éclair d'existence et de liberté , elle déserta le palais du prince , et vint former une cour dans le château du ministre disgracié.
Toute défense fut vaine ; et le roi , presque isolé dans le boudoir de sa maîtresse, vit avec surprise tous les grandç seigneurs et toutes les dames, qui précédemment Ventouraient de leurs hommages, devenir tout à coup, par une étrange métamorphose, les courtisans de la disgrâce et du malheur.
Une colonne élevée à Chanteloup , et sur laquelle on inscrivit les noms des nombreux visiteurs de ce Keu d'exil, servit de monument à cette nonveWe fronde. Les impressions de 1^ jeunesse sont vives, et jamais je n'oublierai celle que me fit le plaisir de voir le nom de mon père et le mien tracés sur cette colonne d'opposition, présage d'autres résistances qui prirent dans la suite une si grave importance.
M. le duc d'Aiguillon, ainsi que les ministres nommés au gré de la maîtresse du roi, étaient des hommes de talent; mais, obligés, pouy conserver leur crédit, d'obéir aux caprices
6on influence sous le règne de madame de Main* tenon. Les grands corps de la magistrature opposaient au pouvoir ai'bitr^ire et à la dilapidation des finances une résistance qui les rendait populaires.
Tout semblait respirer l'esprit de la ligue et de la frondé , et , comme il faut à Topinion générale quand elle veut se soulever un point de ralliement^ une sorte d'étendard, les phi-^ losophes le donnèrent. Les mots liberté, pro^ priétéj égaKtéf furent prononcés. Ces paroles magiques retentirent au loin, e.t furent d'abord répétées avec enthousiasme par ceux-là même qui dans la suite leur attribuèrent toutes leurs infortunes.
Personne ne songeait à une révolution, quoiqu'elle se fit dans les opinions avec rapidité. Montesquieu avait rendu à la clarté du jour les titres des anciens droits des peuples, si longtemps enfouis dans les ténèbres. Les hommes mûrs étudiaient et enviaient les lois de l'Angleterre, Les jeunes gens n'aimaient plus que les chevaux, les jockeys, les bottes et les fracs anglais.
Tous les préjugés étaient à la fois attaqués par l'esprit fin et brillant de Voltaire , par la logique éloquente de Rousseau, par l'arsenal encydopédique de D'Âlembert et de Diderot ,
par les véhémehtfes déclamations de Rayiial; et, tandis que cet éclat de lainières changeait ainsi soudainement les mœurs ^ toutes les classes de l'ancien ordre social, perdant, sans â'en douter, leurs racines, conservaient encore leur fierté native, leur splendeur apparente, leurs vieilles distinctions et tous les signes de la puissance. Elles étaient semblables, en ce point, à ces tableaux brillans, formés de mille codleurs et tra^ ces avec du sable sur les cristaux de nos festins, où Ton admire de magnifiques châteaux, de rians paysages et de riches moissons que le plus léger souffle suffit pour effacer et faire disparaître*
L^ gouvernement, en butte à tant de traits iqui l'attaquaient de toutes parts, sortît enfin tardivement de son sommeil; et, violent comme l'est toujours la faiblesse irritée , il prit le parti téméraire d'exiler et de casser tous les parlemens : c'était porter lui-même la hache aux bases les plus solides de l'ancien édifice social , et se priver, dans cette crise imminente, de ses plus fermes appuis. /
La haine contre le pouvoir s*en accrut :
l'esprit national parut suivre dans leur exil les parlemens chassés. Ceux qui leur succédèreirt n'obtinrent aucune considération. Le trône cessa d'être un objet de respect, ou du moins ce respect et l'espérance publique ne se portèrent
plus que vers la partie du palais où vivaient modestement le jeune dauphin, depuis Louis XYI, et son épouse Marie- Antoinette d'Autriche.
Concentrant en eux seuls la dignité royale y les vertus publiques et privées, et l'amour du bien public , la pureté de leurs mœurs formait un contraste étonnant avec la licence qu'une courtisane audacieuse faisait régner dans le reste de latcour; la contagion du vice n'osait s'approcher de cet asile de la pudeur. • *
Là , chacun croyait pressentir pour la patrie l'avenir le plus heureux. Hélas ! nul ne pouvait prévoir que deux êtres , qui semblaient formés par la Providence pour faire notre bonheur et pour en jouir, dussent être un jour, victimes des caprices de la fortune , et tomber sous les coups de la plus violente et de la plus sanglante anarchie!
Récemment présenté à la cour, traité avec faveur par le dauphin et la dauphine , je faisais partie de la jeunesse brillante qui les entourait. Comment craindre, à l'aspect d'une aurore si riante, de si prochaines et de si violentes tempêtes!
Le vieil édifice social était totalement miné dans ses bases profondes, sans qu'à la superficie aucun symptôme frappant annonçât sa chute prochaine. Le changement des mœurs était in-
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aperçu, parce qu'il avait été graduel : letîquette était la même à la cour ; on y voyait le même trône , les mêmes nems , les mêmes distinctions de rang, les mêmes formes.
; La ville suivait l'exemple de la cour. L'antique usage laissait entre la noblesse et la bourgeoisie un immense intervalle, que les talens seuls les plus distingués franchissaient moins en réalité qu'en apparence : il y avait plus de familiarité que d'égalité.
, Les parlemens, bravant le pouvoir, mais avec des formes respectueuses , étaient devenus presque républicains sans s'en douter, et ils sonnaient eux-mêmes l'heure des révolutions, en croyant ne suivre que lés exemples de leurs prédécesseurs, lorsque ceux -ci résistaient au concordait de François I" et au despotisme fiscal de Mazarin. ^
Les chefs des vieilles. familles de la noblesse, se croyant aussi inébranlables que la monarchie, dormaient sans crainte sur un volcan.
L'exercice de leurs charges, les promotions, les faveurs ou les froideurs royales , les nominations ou les renvois de ministres, étaient les seuls objets de leur attention , les motifs de leurs mouvemens , les sujets de leurs entretiens. IndifiFérens aux vraies affaires de l'État comme aux leurs , ils laissaient gouverner les unes par les
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intendans de province , comme les autres par leurs propres intendans ; seulement ils regardaient d'un œil chagrin et méprisant les changemens de costumes qui s'introduisaient , l'abandon des livrées; la vogue des fracs et des modes anglaises*
Le clergé, fier de son crédit et de ses richesses , était loin de croire son existenice meliacée ; mais il s'irritait contre la hardiesse des philosophes, et, quoiqu'une partie des mem-.
bres de ce corps, se mêlant trop à la société, participât en quelque sorte aux mœurs nouvelles, ne se bornant pais à attaquer la licence, il s'efibrçaitinutilement de repousser des vérités que la disparition des lénèbres rendait palpables à tous les yeux, et il s'obstinait à faire respecter de vieilles et puériles superstitions, frappées à mort par le flambeau de la raison et par les armes légères du ridicule.
Au reste , comme chacun se ressent de l'atmosphère de son siècle , ce même clergé avait adouci ses austérités qui rendaient la fin du règne de Louis XIV si triste ; il laissait tomber eu désuétude les édits persécuteurs contre les protestans , cause de tant de honte et de dommage pour la France, et ses débats acharnés sur Jansénius et Molina.
Pour nous, jeune noblesse française, sans
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regret pour le passé , sans inquiétude pour Fayenir^ nous marchions gaiment sur un tapis de fleurs qui nous cachait un abime. Rians frondeurs des modes anciennes ^ de l'orgueil féodal de nos pères et de leurs graves étiquettes^ tout ce qui était antique nous paraissait gênant et ridicule. La gravité des anciennes doctrines nous pesait. La philosophie i^iante de Voltaire dons entraînait en nous amusant* Sans approfondir celle des écrivains plus graves, i\ous l'admirions comme empreinte de courage et de résistance au pouvoir arbitraire.
L'usage nouveau des cabriolets, des fracs, la simplicité des coutumes anglaises, nous char* maient , en nous permettant de dérober à un éclat gênant tous les détails de notre vie privée. ' Consacrant tout notre temps à la société , aux fêtes, aux plaisirs , aux devoirs peu assujettis* sans de la cour et des garnisons , nous jouissions à la fois avec incurie et des avantages que nous avaient transmis les anciennes institution» > et de la liberté que nous apportaient les nouvelles mœurs : ainsi ces deux régimes flattaient également, l'un notre vanité, l'autre nos penchans pour les plaisirs.
Retrouvant dans nos châteaux , avec nos paysans, nos gardes et nos bailUs, quelques vestiges de notre ancien pouvoir féodal , jouissant à la
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cour et à ïs^ ville des distinctions de la naissance , élevés par notre nom seul aux grades supérieurs dans les camps , et libres .désormais de nous mêler , ssms faste et sans entraves, à tous nos concitoyens pour goûter les douceurs de l'égalité plébéienne, nous voyions s'écouler ' ces courtes années de notre printemps dans un cercle d'illusions , et dans une sorte dé bonheur qui, je croîs, en aucun temps, n'avait été destiné qu^à nous. Liberté, royauté, aristocratie, démocratie, préjugés, raison, nouveauté, philosophie, tout se réunissait pour rendre nos jours heureux, et jamais réveil plus terrible ne fut précédé par un sommeil plus doui et par dés songes plus séduisans.
Mon enfance s'était écoulée sous la fin du règne de Louis XV. Je ne fus présenté à sa cour que trois ans avant sa mort. Gependantle hasard m'avait donné l'occasion de le voir et de Tiapprochér beaucoup plus tôt. En 1 767, le roi avait rassemblé à Compiègne un camp de dix mille hommes pour y faire exécuter de grandes manœuvres. Mon père commandait ces troupes, et, quoique je n'eusse alors que quatorze ans, il me permit de le suivre en qualité d'aide de camp.
Après les revues et' Tes manœuvres , le roi fit à mon père l'honneur de venir souper chez lui.
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Suivant l'usage, celui qui recevait à sa table le monaj-que , devait se placer derrière son fauteuil et le servir. Mon père se disposait à suivre cette étiquette; mais Louis XV lui dit : h Vous » m'avez assez long-temps servi à la guerre pour » vous reposer pendant la paix; asseyez-vous » près de moi, voire fils me servira. »
Comme on peut le croire, je pris l'assiette , la serviette , et je me plaçai derrière le roi avec ta vivacité d'une joie enfantine , qui au reste ne pouvait étonner personne : car, depuis la chute des libertés du monde romain, dans toutes les monarchies modernes , le service domestique du prince a été regarde comme un honneur; on l'a décoré du titre de charge et de grande charge , et les princes de la famille royale passent euxmêmes la chemise au roi.
Les titres d'écuyer, de grand écuyer, de maitre-d'hôtel, de grand-maitre de la garde-robe , attestent encore la force et la durée de ces usages renouvelés des anciennes monarchies de l'Orient, usages qui ont résisté à la philosophie, tellement qu'on les voit encore en vigueur dans cette fière et libre Angleterre, où presque toujours on a lié les mains des princes qu'on servait.à genoux.
Le roi me parla plusieurs fois pendant ce repas, et je me rappelle, entr'autres choses, qu'il
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me dit : « Vous serez heureux à la guerre. » lé lui répondis « que tout ce qile je déairai^^ c'é-î » tait de me voir bientôt à portée de vérifier Ist » justesse de sa prédiction. » « i^le ei^ certaihey » me répliqua-t-il ; vous êtes d'une famille où » les chances de bonheur et de malheur sont » alternatives. Toujours , depuis plusieurs gé- » nérations , l'un de vos pères a été blessé , et » son fils est sorti sain et sauf de toutes lés » afiaires } récemment encore votre bisaïeul a » perdu une jambe à la guerre j votre grand-^ )) père a combattu toute sa vie sans être atteint » d'une balle ; votre père est criblé des blessu-^ » res qu'il a reçues : ainsi là bonne chance sera )) pour vous. »
A la fin du diner, il me demanda quelle heure il était : je lui répondis que je n'en savais rien, n'ayant pas de montre. « Ségur, dit-il à i) mon père, donnez sur4e-champ votre mon-^ » tre à votre fils. » Il eût peut-être été plus naturel de me donner la sienne; au reste, ce prince m'envoya le lendemain deux jolis chevaux de ses écuries, et certes c'était le présent le plus agréable qu'à mon âge on pût recevoir.
Je me souviens toujours d'un mot échappé à un grenadier pendant ce repas , et qui me frappa. La table était servie sous une immense tente ; elle était à peu près de cent couverts. Des gre-^
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nadiers portaient les plats. L'odeur que répan^ daient ces soldats ^ dans un lieu étroit e( ^ch4uffi^, 9 blessa la ^délicatesse des organes du prince; « Ces braies gens, <U^-i| un peu trop ^ haut ^ i^ptent ^liablement le chausson. »
ce C'est , répondit brusquement un grenadier^ D parce que nous n'eUf avoqs pas* d Un profond silence suivit cette réponse.
Avai^ que le camp se séparât^ un déserteur, traduit devant le conseil de guerre, fut cond0mné à la mort : c'était la loi du temps* Ma mère courut se jeter aux pieds dif roi et obtint Ip, grâce du coupole. Sedaine me dit que • ce fut à l'occasion de cet événement que, ^depuis, il fit l'opéra du Déserteur y àont Monsigny composai la musique.
Un souvenir d'uq genre bien différent, un souvenir fatal, est resté profondément gravé dans ma mémoire : à l'époque du mariage de Louis XVI avec Marie-Antoinette d'Autriche , mon gouverneur me conduisit avec mon frère sur les échafauds dressés^dans la place Louis XV, pour voir le feu d'artifice tiré sur le bord de la rivière.
Après ce feu d'artifice , la foule immepse qui remplissait la place et les Champs rElysées, voulut se porter tout à la fois du côté du boulevard, où une brillante illumination était prér-
parée. Par un étrange concours de fautes et de négligences , ceux qui travaillaient à l'achèvement des colonnades^ avaient laissé ouvertes dans la rue Royale de profondes tranchées.
D'innombrables files de voitures , arrivant des deux extrémités de la rue Saint -Honoré, obstruèrent la conunûnication de la place au boulevard.
Aucun soin n'avait été pris pour s'opposer au désordre ; les archers du guet étaient en trop petit nombre pour résister. Le prévôt des marchands avait réfusé , par lésinerie , mille écus demandés par le maréchal de Biron pour char^ ger les gardes-françaises de veiller à la sûreté publique . Un grand nombre de filous , habiles à profiter de cette circonstance , formèrent des attroupemens et entravèrent la marche de tous ceux qui s'avançaient en foule dans la rue Royale.
Au milieu de cette confusion rapidement augmentée par la terreur, plusieurs personnes tombèrent dans les tranchées ouvertes , qu'elles ne pouvaient éviter ; d'autres victimes tombèrent sur elles : les flots de la foule s'accroissaiit sans cesse dans un passage qui n'avait pas d'issue, on fut bientôt pressé, foulé, renversé, étouffé. Les premiers auteurs de ce tujnulte, des scélérats gorgés de pillage, y périrent eux-mê-
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mes y après a^oir arraché aux hommes leurs bourses^ leurs montres ^ aux femmes leurs bijoux^ leurs diamans. Il resta six 'cents morts sur cette arène 'sanglante ; un nombre à peu près égal de blessés et, de raourans dut la vie à des secours tardifs.
Je crois encore entendre les cris des femmes ^ des vieillards y des enfans^qui périssaient entassés l'un- sur l'autre : horrible catastrophe qui coûta la vie à tant de victimes ^ et qu'un siècle* plus superstitieux aurait regardée comme un.
présage ce]:'tain de l'afireux malheur du jeune couple dont l'hymen avait été célébré sous de si sangtans auspices!
Il est certains rapports^extraordinairesetfor-. tuits qui semblent rendre excusables la faiblesse et la crédulité : comment se défendre de croire aux pressentimens lorsqu'on songe que cette même place de Louis XV, où tout Paris, accourant en fête, s'était vu tout à coup plongé dans le deuil, fut> peu d'années après, l'horrible théâtre où tombèrent les têtes des deux augus-* tes époux, et que ce crime atroce se commit au même lieu où les fêtes de leur hyménée avaient été troublées par cet effroyable massacre !
Ce désastre consterna Paris ; mais en même temps il augmenta l'affection des habitans de cette capitale pour le dauphin et pour la dau-
phine, qui firent éclater dans cette circonstance la plus noble sensibilité et la plus atctive bienfaisance.
Bientôt un autre spectacle frappa mon jeune esprit, et lui donna matière à de bien graves réflexions, dans une cour et à un âge où les sensations ne distrayaient que trop de la pensée. • Au mois d'avril 1774? Louis XV, allant à la chasse, rencontra un convoi et s'approcha du cercueil. Comme il aimait à questionner, il demanda qui oh enterrait. On lui dit que c'était une jeune fiUé morte de la petite vérole. Saisi tl'une soudaine terreur, il rentra dans son palais et fut, deux jours après, atteint de cette cruelle maladie dont le nom seul l'avait effrayé. Il était frappé à mort : son sang se décomposa; la gangrène se déclara; il mourut. On couvrit son corps de chaux , et on l'emporta sans aucune cérémonie à Saint-Denis. Quarante jours après, on célébra ses obsèques et on le plaça avec pompe dans la tombe de ses aïeux.
Ébloui, dès mon enfance, par l'éclat du trône , par l'étendue de la puissance royale , témoin du zèle apparent, de l'ardeur affectée, de l'empressement continu des courtisans, et de ces hommages perpétuels qui ressemblaient à une sorte de culte , l'agonie et la mort du roi m'arrachaient des larmes. Quelle fut ma sur-
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prise, lorgiqu'en accourant à Versailles je me promenai solitaire dans le palais, lorsque je vis régner partout, dans la ville, dans les jardins, tine indifférence générale et même une espèce de joie ! Le sokil couchant ëtait oublié; toutes les adorations se tournaient vers le soleil levant* Avant d'être dans la tombe , le vieux monarque était déjà rangé au nombre de ses silencieux et immobiles prédécesseurs. Son règne était dèslors une histoire antienne : on ne s'occupait qiie de Tavenir; les vieu;t courtisans ne pensaient quÇ conserver leur crédit sous le nouveau régne, et les jeunes à les supplanter*
Le contre-poison des prestiges de la cour est tin changement de règne : le cœur alors paraît à nu ; toute illusion cesse ; le roi mort n^est pluj^ qu'un homme, et souvent moins* Il n'y à point de coup de théâtre plus moral et plus propre à faire réfléchir. •
Il est dans la destinée des peuples^ comme dans celle des individus, de vivre dans un état presque perpétuel de souffrance; aussi les peu-^ pies, comme les ntalades, aiment à changer de position : tout mouvement leur donne l'espoii" de se trouver mieux.
Cette fois, tout semblait justifier une telle espérance : on voyait monter autrône un jeune prince qui s'était déjà fait connaîtA générale^
ment par la bonté de son cœur^ la justesse, de son esprit et la simplicité de ses mœurs. Il paraissait n'éprouver d'autre passion que celle de remplir ses devoirs et de rendre ses sujets heureux. Ennemi du faste, du luxe^ de l'orgueil , de la flatterie y on eût dit que le ciel avait formé ce jroi^ non pouT sa cour, mais pour son peuple»
La reine Marie-Àntoînettè , douée de tous les agrémens de son sexe ^ réunissait à la dignité du maintien , qui inspire le respect^ la grâce qui adoucit la majesté. Ses traits seuls poruiënt quelque empreinte de la fierté autrichienne.
Toutes ses manières et ses paroles étaient aimables^ engageantes et françaises. Peut-être trop ennuyée de l'étiquette dont madame la maréchale de Mouchy^ sa dame d'honneur, s'efforçak^ de lui faire subir le joug, elle se plut trop à se dégager de ces liens incommodes pour jouir des douceurs de la vie privée; elle avait besoin d'amies , besoin qu'éprouvent bien rarement les personnes placées si haut.
C'était une imprudence que d'écouter trop son cœur. Le peuple français , malgré la légèreté qu'on lui reproche , et peut-être même à cause de cette légèreté , cesse bientôt de respecter l'autorité qui le gouverne dès qu'il la voii dépouillée d'une certaine gravité. Il lui
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faut une bonté sérieuse ^ qui le contienne et mette obstacle à la' fètmiliarité.
Un roi jeune ^ dont le défaut principal était de se méfier trop de lui-même , et de se montrer pr^€[ue honteux de l'éducation négligée qu'i! avait reçue ; -une reine spirituelle , mais tin peu légère et inexpérimentée , pouvaietit difficilement gouverner une nation mobile , ardente , avide de gloire et de nouveauté , dont les finances étaient en désordre et les esprits en agitation , qui brûlait de se venger des affronts d'une guerre malheureuse et de se relever de la honte d'un règne voluptueux. Une philosophie nouvelle la disposait à rompre tous les liens qu'un gouvernement arbitraire sans talens et une licence habituelle de mœurs lui faisaient regarder comme de gothiques chaînes.
Dans cette position critique ^ le jeune monarque comprit qu'il l\u fallait un guide ^ un soutien y un premier ministre; il en choisit un^ et ce choix ne fut pas heureux. La reine , vivement pressée par les instances des nombreux amiis du duc de Choiseul^ se montrait assez favorable à son rappel ; mais le roi conservait contre ce ministre de fortes préventions qu'il tenait de son père et des personnes qui avaient présidé à son éducation.
Louis XYI prit d'abord la résolution de
• confier les reues du gouvernenaent à M. de Machault, administrateur habile et magistrat sévère. La dépêche qui lui annonçait sa nomination était écriîfe; on l'avait remise au courrier, lorsque tout à coup le roi la reprit : il avait changé de dessein. L'austérité de M. d^ Machault alarmait le clergé , qu'il aurait vouli^ contenir rigoureusement dans les limites de l'autorité spirituelle.
Mesdames y tantes du monarque, le détermi-* nèrent à nommer un autre premier ministre :
ce fut le comte de Maurepas , qui , à peine au sortir de l'enfance , avait été ministre dans les derniers jours de Louis XI V* Son caractère facile, son esprit aimable et léger, lui donnaient beaucoup d'amis. Son penchant pour la raillerie lui avait attiré une longue disgrâce, qu'il sup-t porta avec une insouciance qu'on prenait pour de la sagesse. Son grand âge lui fkisait attribuer une expérience rassurante, et la frivolité, sous les cheveux blancs de la vieillesse, se trouva ainsi , par un caprice du sort , chargée de diriger le vaisseau de l'État au milieu des écueils qui l'entouraient, et à l'approche, de l'époque des tempêtes.: .
M. de Maurepas , vieillard octogénaire , nommé ministre à l'âge de vingt ans, tombé depuis en disgrâce pour une chanson (sàte
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contre, madame de Pompadour, maîtresse de Louis XV y chanson qu'on lui imputait faussement , avait été vingt-cinq ans exilé.
Ce ministre avait vécu et brillé sous la régence. On reconnaissait en lui , malgré les traces du temps et l'ennui =d'une longue disgrâce , insouciance et la légèreté de l'époque de ses ancieps succès. L'âge augmentait son penchant à l'égoïsme , et le seul but de son ministère fut d'éviter toute secousse , de s'abstenir de toute grande mesure qui aurait pu compromettre son repos, Il ne voulait que conserver tranquille-*ment sa place, et finir doucement sa vie. Prendre le temps et les hommes comme ils étaient , maintenir la paix au dehors et au dedans, telle fut toute sa politique; elle ne nuisait, ne remédiait à rien , n'aggravait aucun dommage , né réparait aucune ruine; c'était, pour les maux de l'État, plutôt un calmant qu'un remède.
Il laissa donc paisiblement les vieilles idoles conserver leur culte, les innovateurs propager leur§ opinions; toute carrière fut laissée libre aux passions nouvelles, pourvu qu'elles agissent sans bruit. Sous la conduite de ce singulier mentor , le roi et la cour s'endormirent avec confiance sur le bord d'un abime que ce viei^ lard aimable et une société brillante semaient de fleurs, *■■'■■ x^
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Au moment où M. de Maurepas fut nommé'^ -la querelle qui existait entre les anciens parlemens renvoyés et ceux qui les avaient remplacés^ semblait le seul indice d'un orage prochain. •M. de Maurepas se hâta d'éteindre ce feu qui J'alarmai t. Il rappela les. partemens. disgraciés; leur exil avait été un acte de tyrannie; leur rappel n'aurait pas dû être un triomphe pour eux : il le fut. On leur rendit, sans conditions, leur puissance, et cette victoire de l'indépendance de la haute magistrature sur l'autorité enhardit l'esprit de résistance et. d'innovation. •Une rigueur injuste avait fait naître l'esprit de liberté en le comprimant; un acte de justice fait avec faiblesse lui donna un nouvel essor.
Il n'entre point dans mon dessein de peindre ici la politique et l'administration de ces prennères années du règne de Louis XVI. Ma jeunesse ne me permettait pas d'y jouer un rôle , et par conséquent d'en bien connaître les mouvemens. A mon âge je ne pouvais encore suivre et voir que la cour, les sociétés brillantes de Paris, leurs séduisantes superficies et le tourbillon de leurs plaisirs.
Tous ceux qui occupaient des places, des charges près du trône, étaient d'un autre temps, d'un autre siècle que nous. Nous respections extérieurement les vieux débris d'un antique
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régime dont nous frondions^ en riant ^ lés mœurs y l'ignorance et les préjugés; ne songeant point à leur disputer le fardeau des affaires^ nous ne pensions qu'à 'nous amuser ; et , guidés par le plaisir ^ c'était au milieu des bals, des fêtes, des chasses, dès jeux et des concerts, que nous nous avancions gaiment sans . prévoir nos destinées. *
Entravés dans cette marche légère par Tancienne morgue de la vieille cour , par les ennuyeuses étiquettes du vieux régime, par la sévérité de l'ancien clergé, par l'élôignement de nos pères pour nos modes nouvelles , pour nos costujnes favorables à l'égalité, nous nous sentions disposés à suivre avec enthousiasme les doctrines philosophiques que professaient des littérateurs spirituels et hardis. Voltaire entraînait nos esprits ; Rousseau touchait nos cœurs ; nous sentions un secret plaisir à les voir attaquer un vieil échafaudage qui nous semblait gothique et ridicule.
Ainsi, quoique ce fussent nos rangs, nos privilèges, les débris de notre ancienne puissance qu'on minait sous nos pas , cette petite guerre nous plaisait : nous n'en éprouvions pas les atteintes, nous n'en avions que le spectacle. Ce n'étaient que des combats de plume et de paroles , qui ne nous paraissaient pouvoir faire au-
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cun dommage à la snpériorité d^existence donc nous jouissions , et qu^une possession de plusieurs siècles nous faisait croire inébranlable.
Les formes de l'édifice restant intactes^, nous ne voyions pas qu'on le minait en dedans; nous riions des graves alarmes de la vieille cour et du clergé y qui tonnaient contre cet esprit d'innovation. Nous applaudissions les scènes répur blicaines de nos théâtres , les discours philosophiques de nos académies , les ouvrages hardis de nos littérateurs , et nous nous sentions encouragés dans ce peluchant par la disposition des parlemens à fronder Tautorité , et par les nobles écrits d'hommes tels que Tui^ot et Malesherbes^ qui ne voulaient que de salutaires ^ d'indispensables réformes^ mais dont nous confondions la sagesse réparatrice avec la témérité de ceux qui voulaient plutôt tout changer que tout corriger.
La liberté y quel que fut son langage , nous plaisait par son courage; l'égalité, par sa commodité. On trouve du plaisir à descendre tant qu'on croit pouvoir remonter dès qu'on le veut ; et, sans prévoyance , nous goûtions tout à la fois les avantages du patriciat et les douceurs d une philosophie plébéienne.
Ce fut de cette sorte que s'établirent peu à peu, entre les mœurs de la vieille et de la jeune cour.
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la même rivalité et la même différence qui préludaient alors dans les opinions, par des escarmouches légères, à ces terribles combats q«t ont depuis changé la face du monde.
(pendant, nourris, dès notre enfance, des maximes de l'ancienne chevalerie, nptre imagination regrettait ses temps héroïques et presque fabuleux. Aussi le> premier combat qui se Irvra entre les vieu^ et les jeunes courtisans , fut une tentative de notre part, faite dans le dessein de reprendre l'usage des habillemens, des coutumes et des jeux de la cour de François 1", de Henri II , de Henri III et de Henri IV,
Bientôt nous fîmes adopter ces idées par les frères du roi. Monsieur et M. le comte d'Artois, qui favorisèrent, nos projets avec autant^d'ardeur que d'activité. Nous eûmes d'abord un brillant succès : peu s'en fallut qu'il ne fût complet et que la révolution des modes ne devînt totale. Mais notre triomphe n'eut que la durée d'un carnaval ; dès qu'il fut fini , les vieux; seigneurs reprirent leur empire , les usages de Louis XIV et de Louis XV , leur puissance; et nous allâmes oublier dans nos garnisons, sous les règles de la discipline nouvelle, nos rêves trop courts de' chevaliers et. de paladins.
Cette faveur passagère et cet essai d'innovations avaient commencé très gaîment par des
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ballets et par des quadrilles. MM. de Noailles , d'Havre, de Guémené, de Durfort, de Coîgny, les deux Dillon , le comte , aujourd'hui duc de Grammont, le comte de Lamarck, mon frère et moi, La Fayette, une troupe choisie de jeunes dames , composaient ces quadrilles.
La nécessité de faire des répétitions, avant d'e&écuter ces ballets , nous avait donné un libre et fréquent accès chez la reine, chez les princesses et dans l'intérieur des appartemens des princes. La gaité qui présidait à ces répéti-^ tions et à ces amusemens, les multiplia. La gravité des vieux courtisans qui possédaient les grandes charges , ne permettait gui&re de les y admettre. Leur présence et leurs formes cérémonieuses auraient attristé notre joie.
Les costumes divers que nous prenions nous paraissaient aussi gracieux , aussi nobles et pittoresques , que l'habillement français moderne nous semblait ridicule. Nous recherchâmes celui de tous qui convenait le mieux à une cour chevaleresque, galante et belliqueuse. Les princes choisirent ' celui d'Henri IV, et, après l'avoir porté dans quelques quadrilles qui furent fort applaudis , nous obtînmes une décision qui obligeait tous les hommes invités au bal de la reine à se revêtir de cet ancien costume.
Il convenait admirablement à la jeunesse ,
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mais il allait fort mal aux hoThmes d'un âge mûr et d'une taille courte et épaisse. Ces manteaux de soie^ ces panaches , ces rubans et leurs vives couleurs rendaient ridicules tous ceux que la nature avait privés de grâces, et l'âge de fraîcheur. ,
Au milieu de nos jeux , de nos bals, de nos répétitions , la politique osa pénétrer en riant et en ne se montrant d'abord que sous les traits de la folie. Le rappel des parlemens occupait alors les esprits. Nous parodiâmes les séances de ces graves assemblées. Un des princes joua le rôle de premier président; d'autres, , ceux dWocaUk, de procureurs-généraux, de conseillers; et ce qui aujourd'hui pourra peut-être sembler assez piquant , c'est que La Fayette , dans une de ces joyeuses audiences, remplit les fonctions de procureur-général.
Le mécontentement que l'intimité accordée par les princes à quelques jeunes courtisans inspirait aux grandes charges, aux représentans de la vieille cour, éclatait fréquemment; ils cherchaient avec une humeur active l'occasion d'éloigner ce jeune essaim de favoris. Nous sûmes bientôt qu'ils voulaient profiter de notre étourderie, et qu'ils avaient fait sentir à M. de Maurepas l'inconvénient de laisser les princes entourés de jeunes et légers courtisans qui s^é-
laient permis de parodier ainsi les parlemens Qt la magistrature.
Pour détourner l'orage qui nous menaçait , il me vint l'idée de prévenir adroitement le coup qu'on voulait nous porter. Me trouvant au coucher du roi, je m'approchai d'un de mes amis, et, en lui parlant d'une de nos joyeuses séances, j'eus soin de rire avec une indiscrétion qui me fit remarquer par le roi.
Vfeuant alors à moi, il me demanda le sujet de cette bruyante gaité. Après m'être défendu quelques momens d'en avouer tout haut le motif, comme il me dit de le suivre, je m'approchai d'une fenêtre, et là je lui contai tout ce qui s'était passé dans une de nos séances parlementaires, en donnant à ce récit les formes, la variété et les couleurs qui pouvaient le rendre amusant pour sa majesté. Le roi m'écouta avec plaisir et rit beaucoup.
Le lendemain, je sus qu'au moment où M. le comte de Maurepas avait voulu provoquer contre nous la sévérité royale , et s'efforçait de lui montrer les conséquences d'un travestissement qui livrait au ridicule d'une jeune cour la dignité du parlement, le roi lui riépondit : a Cehi » suffit : on y songera pour l'avenir ; mais à pré- » sent il n'y a rien à faire : car je suis presque » moi-même au nombre des coupables. J'ai tout
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>y su ; mai$/ loin de m'en fâcher, j'en âî ri. » Noiis ne recommençâmes plus ; cependant nos quadrilles continuèrent, et, malgré le mécontentement de la vieille cour, notre faveur dura autant que le caf»aval. Mais, dès que Fheure des austérités eut succédé à celle des plaisirs, la grave étiquette nous interdit toute entrée familière; les occupations sérieuses prirent la place des amusemens. Le vieil habit de cour triompha de nos costumes chevaleresques ; et, recevant, pour notre profit, une utile leçon sur les vicissitudes de la fortune, nous nous vîmes retomber du faîte d'une faveur qui, malg9é sa frivolité et sa brièveté , avait fait tant de jaloux , dans la foule des courtisans ; apprenant de bonne heure, par là, que. la faveur a des ailes comme le plaisir.
L'hiver suivant, le sort m'offrit, par un caprice assez bizarre, une étrange occasion de retrouver les bontés de l'un de nos princes.
C'était encore dans ce temps de plaisirs si favorable à la jeunesse : une imprudente vivacité me valut alors une faveur précieuse qui se montra constante plusieurs années, et qu'interrompirent seuls les gf ands événentens qui firent bien d'autres changemens dans le monde. J'étais au bal de l'Opéra , a visage découVerr> et je me promenais en donnant le bras 8é un
masque aitnable sous lequel se cachait une femme du rang le plus distingué. Tout à coup je Tois un homme masqué et en domino s'approcher de nous y et m'enlever sans façon lé bras de la dame que j'accompagnais. Etonné de cette liberté , je repria brusquement le bras de cette dame^ en exprimant^ sans ménagement^ à l'inconnu le mécontentement et la surprise que m'inspirait son audace.
11 me répondit sur le même ton ; et^ comme je voulais répliquer, il s'approcha de mon oreille, et me dit : « Ne faisons point de bruit n ici , je vous rendrai raison autre part. » « La » partie n'est pas égale , lui répondis-je ; vous » savez qui je suis et vous m'êtes inconnu ; » nommez-vous. » « Cela n'est pas nécessaire , » reprit-il; allez-vous demain au bal de la » reine ? » « Oui , » lui répliquai-je. « Eh bien, » dit-il, je vous y trouverai. » A ces mots il s'éloigna.
Ce qui m'étonnait le plus , c'était de voir que la dame , témoin et sujet de cette querelle , loin d'en paraître alarmée, en riait et semblait, sans vouloir la nommer, connaître la personne qui m'avait si lestement enlevé son bras.
On peut facilement penser que le lendemain je me rendis .un des premiers à Versailles, au bal de la reine. J'allais au devant de chaque
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individu qui arrivait , croyant que c'était celui auquel j'avais eu affaire ; mais leur abord amical ou insignifiant faisait promptement évanouir cette idée. Enfin la salle du bal se remplit totalement sans que personne vint me donner l'explication que j'attendais.
Bientôt les portes intérieures s'ouvrent; la cour parait : les membres de la famille royale prennent leurs places; ensuite, avant de commencer les contre-danses , les princes s'avancent de notre côté , et adressent successivement la parole à ceux qu'ils veulent honorer de cette faveur. * .
. L'un d'eux s'approche de moi et me dit : « Mail* » sieur de Ségur, où logez -vous à Versailles? » Je lui répondis que je demeurai3 à l'hôtel d'Orléans , et je pris la liberté de lui demander le motif de cette question. « C'est, me dit-il tout » baa^ pour vous donner ujie petite explication » relative à ce qui s'est passé hier au bal de }) l'Opéra entre vous et un masque. Je^uis prêt » à vous en faire raison, et vous laisse le choix » des armes, depuis l'épingle jusqu'au canon, » à moiys que vous n'aimiez mieux recevoir le » titre de mon frère d'armes , qui sera le gage » de mon amitié. » Je me confondis alors en excuses et en remercimens, aussi étonné que satisfait de voir une telle aventure terminée
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par un dénouement si heureux et si imprévu.
Depuis , ce prince ne cessa point de me trai-. ter avec une extrême bonté; il me fit jouir souvent de son entretien , dans lequel on remarquait une instruction étendue et un esprit ai-, mabie. Il me permit de lire des vtrs qu'il avait composés, et daigna jeter les yeux sur Quelquesuns des miens; il me décora de l'ordre royal dont il était grand - maître , après mbn retour d'Amérique et au moment où j'allais partir pour la Russie.
A Pétersbourg, je reçus plusieurs lettres de lui, dans lesquelles il me donnait toujours le titre qui m'avait inspiré tant de reconnaissance. Mais malheureusement , à la fin des cinq années de ma mission , la France fut bouleversée; tout changea. A mon retour à Paris, je vis rarement ce prince auguste , que les malheurs du temps forcèrent bientôt de quitter précipitamm^t sa patrie.
Ma position , ma famille et mes opinions me décidèrent à demeurer dans les rangé de ceux s qui espéraient sauver leur pays en y restant. Ainsi ces orages politiques qui ébranlèrent tous les trônes, qui^créèrent , détruisirent tant d'illusions , et qui firent éclater tant de crimes , de gloire et de vertus, me séparèrent nécessairement du prince dont les bontés m'avaient donné
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tant d'espoir. Je ne •le revis qu'à la restaura-, tion, et il ne 411'est resté de cet heufeux lien que le souvenir et la reconnaissance.
Si ce^ prince vivait encore , et s'il eût jeté ses regards sur ces lignes^ il aurait souri çt m'aurait pardonné l'hommage respectueux que je lui rends, en osant rappeler un des traits de sa IJpnesse qui honorent également les grâces de son esprit et l'aménité de àon caractère.
Au reste , dans ces premières années , tout souriait à ma jeunesse. On dirait que la fortune est comme la nature et qu'elle réserve toutes ses flfetirs pour le printemps. Mon avancement militaire était rapide : nommé sous -«lieutenant en 1769, dans le régiment mestre de camp gé-* néral de la cavalerie, sous les ordres de M. de Castries, ami intime de mon père, "je fus deux ans après promu au grade de capitaine. En 1776, sur la demande de M. le duc d'Orléans, le roi me nomma colonel en second du régiment d'Orléans -dragons.
A peu près dans ce temps le hasard m'avait admis dans la société intime de la comtesse Jules de Polignac. Rien ne semblait devoir être plus étranger à ma jeune ambition que cette douce liaison avec une famille illustre par sa naissance, mais alors éloignée de toutes les grandeurs. .
Madame la comtesse Jules et son mari , ainsi
que la comtesse Diane def Polignac , sa bellesœur, vivaient modestement loin» de la cour, où ils allaient rarement. Leur goût , leur caractère les portaient à préférer, les douceurs de la vie privée aux orages de la vie publique.
11 était impossible de trouver une personne qui réunit plus d'agrémens dans la figure ,jplus de douceur dans les regards, plus de ch Anes .dans la voi:^ plus d'aimables qualités de cœur et d'esprit , que la comtesse Jules.
Les comtesses de Châlon|^ et d'Andlaw , ses parentes; le comte de Vaudreuil, le duc de Coigny; un homme distingué par l'ori^nalité de son esprit, M. Delille; le baroq de Besenval , dont la légèreté toute française faisait oublier qu'il était né Suisse, formaient des réunions charmantes-^où les heures passaient comme des minutes.
Leur agrément fut augmenté par l'admission d'un homme qui , d'un état subalterne , fut porté rapidement par le sort à une haute foi^ tune. Il avait été long -temps connu sous le nom de Monfalcon; simple lieutenant et aide -major dans un régiment d'infanterie, sa belle figure et sa valeur bouillante le firent remarquer à l'aflaire de Warbourg par mon père et par M. de Castries.
Dans cette afiaire , où dix mille Français lut-
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tèrent avec opiutàtreté contre toute rarmée du duc de Brunswick y quelques-uns de nos bataillons, après avoir pris, perdu et repris trois fois un poste ifaportant, se retiraient. Le jeune Monfalcon, Tépée nue, l'œil ardent, les cheveux en dëso;rdre, embelli par son courage, court, appelle, exhorte, rallie les soldats, se précipite avec eux dans la mêlée , triomphe et reste maître de la colline disputée.
Les deux généraux, témoins de sa vaillance, sollicitèrent pour lui des récompenses; mais, comme il était sans nom connu, sans fortune et sans liaisons ,* il n'obtint que la croix de Saint- Louis et une place de major dans une petite ville : c'était plutôt lui donner sa retraite que le récompenser.
Toute carrière semblait désormais fermée pour lui, lorsque, par un hasard singulier, il trouva , dans la solitude , la fortune qu'il avait vainement cherchée dans les camps. Allant fréquemment habiter le petit château d'une vieille tante dont la vie monotone lie pouvait lui offrir aucun plaisir, il s'amusa à parcourir les nombreux et antiques parchemins déposés dans les ai'chives de ce castel, et, à sa grande surprise, il y trouva des titres qui prouvaient évidemment sa descendance de l'ancienne maison d'Adhémar , que généralement alors on croyait éteinte.
Muni de ces pièces , il accourt à Paris*, et •fait part de sa découverte à mon père et à M. de Castries, ses protecteurs ; ils en rirent d'abord et crurent son espérance chimérique. Cependant, d'après leurs Conseils, il porta ces papiers chez le généalogiste Chéiûn, juge érudit dans €ette matière, et incorruptible; d'ailleurs un pauvre major de place n'aurait pas certainement trouvé, le moyen de le corrompre.
Chérin , après un long examen , déclara l'authenticité des titres : et le nouveau comte d'Âdhémar , reconnu , ayant obtenu , par Tintervention de mon père et de M. de G^stries , Is^ place de colonel commandant du régiment de Chartrès-infanterie, fut présenté à la cour.
Une veuve qui possédait quarante mille livres de rentes , madame de Valbelle , dame du palais de la reine , éprise du nouveau colonel et espérant effacer l'inégalité des âges par le don de ses richesses, l'épousa. M. d'Adhémar joignait à la régularité*des traits un esprit aimable et une voix charmante. Lié avec le comte de Vaudreuil, il fut présenté par lui à la comtesse Jules, et bientôt compté au nombre de ses amis.
Tous se réunissaient quelquc^fois chez madame la du<;;hesse de Bourbon, où sç donnaient de petits concerts, dans lesquels brillaient lés talens de la* comtesse Jules, de là comtesse Amélie
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'de3oufflers, de MM. d'Adhémar, de Vaudj:euil, «t du duc de Guines^ qui jouait supérieurement de la flûte. «^
Là, on était loin de penser aux affaires, et il aurait été difficile de prévoir que, peu de temps après, la fanfllle des Polignac et leurs amis parviendraient au faîte de la faveur, et s'élèveraient au^essus de tous ces courtisans nés dans le palais et vieillis dans les cours.
J'ai dit que la jeune reine avait un cœur fait pour aimer. Elle cherchait rfne amie qui fût attirée par sa 'grâce plutôt que par sa {puissance, «t qui l'aimât pour elle. Frappée par la figure de la comtesse Jules, par la douce expression de ses yeux , par la sensibilité modeste et franche que décelait son attrayante physionomie, elle conçut pour elle une amitié qui dura jusqu'à sa mort. Ses instances vainquirent la modestie de madame de Polignac ; elle vint à la cour et s'y établit en favorite.
La reine nomma son mari premier écuyer* La comtesse Diane fut placée près de madame, Elisabeth, comme dame d'honneur. M. de Vaudreuil reçut la charge de grand -fauconnier; M. d'Adhémar, nommé chevalier d'honneur de madame Elisabeth, obtint le poste de ministre du roi *à Bruxelles , et , peu d'années après^ l'ambassade d'Angleterre.
56 HÉMOIRES
Oi| peut bien croire que ces faveurs nouvelles excitèrent d'abord la surprise et bientôt l'envie ; mais cette envie elle -tnême se voyait presque toujours désarmée par la douceur^ par la modestie^ par le désintéressement de la favorite. Jamais il n'en fut de mcÊk avide et de moins égoïste; et véritablement, loin d'accaparer les grâces, les pensions, les emplois, elle aimait mieux les faire obtenir que les recevoir.
On en vit plus lard une preuve éclatante, à l'époque où un ^rand scandale fit perdre une grande plUce à l'illustre famille des Rohan : le prince de Guémené fit une banqueroute de vingt millions, et la princesse, sa femme , qui était gouvernante des enfans de France, se trouva dans la nécessité de quitter cette charge importante.
La reine voulut alors confier l'éducation de ses enfans à son amie. Elle se vit obligée d'employer beaucoup d'efiForts pour vaincre sa résistance et pour la contraindre à recevoir d'elle cette haute marque de faveui^ , et cette grande charge , l'une des premières du royaume.
Mes liaisons intimes avec madame la comtesse Jules, qui devint duchesse de Polignac, et avec ses amis , me firent prendre part à sa fortune. La reine , qui me voyait souvent dans cette société que sa présence embellissait fréquemment.
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et avec laquelle elle passait ordinairement ses soirées, s'accoutuma à me traiter avec une bonté particulière, et son influence contribua beaucoup , quelques années après , à la nomination de mon père au ministère de la guerre.
M. d'Adhémar, dont j'ai parlé plus hau^, avait bien voulu , à la prière de mon père , se charger de me conduire à Strasbourg pour y suivre un cours de droit public. Son régiment y était , et ce fut là que nous nous formâmes à l'étude de la diplomatie , qui jusqu'alors m'avait été aussi étrangère qu'à hii.
Revenu à Paris , je me trouvai dans le même tourbillon de fêtes, de sociétés, de bals, de plaisirs de tous genres. Toujours de mieux en mieux traité à la cour, mon père était tenté de faire quelques démarches pour m'obtenir une place dans les maisons royales ; mais je m'y opposai : ce genre de service me déplaisait. Les rêves de l'ambition ne me tourmentaient point encore; je préférais ma liberté à un servage brillant, mais gênant. Par devoir j'allais à Ver^ sailles, mais par penchant je restais à Paris.
Malgré mon âge , ce n'étaient pas les galanteries et les amusemens d'une jeunesse frivole qui .prenaient la plus grande part de mon temps : je cherchais avidement la société- des personnes qui réunissaient chez elles les savans
et les hommes de lettres les plus distingués; j'allais souvent chez madame Geoffrin et madame du Défiant. D'ailleurs j/e trouvais dans quelques grandes maisons , telles que celles de madame la princesse dé Beauvau, de madame la duchesse de Choiseul, de madame la maréchale de Luxembourg*, de madame la duchesse de Gramjnont,,de madame de Montesson, mariée secrètement alors à M. le. duc d'Orléans , de madame la duchesse p'Anville , de madame Ja comtesse de Tessé, et chfez ma mère, des entretiens tantôt prt)fonds, tantôt légers, toujours à la fois instructifs et agréables , et dont on ne retrouve plus aujourd'hui le charme.
On y voyait un mélange indéfinissable de •simplicité et d'élévation, de grâce et de raison, de critique et d'urbanité. On y apprenait, sans s'en douter, l'histoire et la politique^ des temps anciens et modernes, mille anecdotes sur la cour, depuis celle de Louis XIV jusqu'à la cour du roi régnant , et par là on parcourait une galerie aussi instructive, aussi variée en événemens et en portraits, que celle qui nous est ofiferte dans les inimitables lettres de madame de Sévigné.
On recherchait avec empressement toutçs les productions nouvelles des génies transcendans et des brillans esprits qui faisaient alors l'orne-
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ment de la France. Les ouvrages de Bernardin de Saint-Pierre , d'Helvétius , de Rousseau , de Duclos, de Voltaire, de Diderot, de Marmontel , donnaient un aliment perpétuel à ces conversations, où. presque tous les jugemens semblaient dictés à la fois par la raison et par le ix)n goût.
On y discutait avec douceur : on n'y disputait presque jamais; et, comme un tact fin y rendait savant dans l'art de plaire , on y évitait l'ennui en ne s'appesantissant sur rien. Le précepte alors le mieux pratiqué était celui de Boileau , qui enseigne a passer sans cesse du grave au doux ^ du plaisant au sé\^ère. Aussi très souvent , dans une même soirée , on parlait ialtemativementde V Esprit des lois et des contes de Voltaire, de la philosophie d'Helvétius et des opéras de Sedaine ou de Marmontel, des tragédies de La Harpe et des contes licencieux de l'abbé de Voisenon , des découvertes dans les Indes par l'abbé Raynal et des chansons de Collé, de la politique de Mably et des vers charmans de Saint-Lambert ou de l'abbé Delille.
Les hommes de lettres les plus distingués étaient admis avec faveur dans les maisons de la haute noblesse. Ce mélange des hommes de cour et des hommes lettrés donnait aux uns plus de lumières , aux autres plus de goût.
6o MÉMOIRES
Jamais PaVisne fut plus semblable à la célèbre Athènes.
Ma vive passion pour lès^ lettt*es me valut ^ quoique je fusse bien jeune , l'amitié de D'Àlembert, de l'abbé Raynal, du comte de Guibert, de Champfort, deSuard, de l'abbé Arnaud , de Rulhière y du chevalier de Boufilers « du chevalier de Chastellux , de l'abbé Barthélémy, de l'abbé Delille, les bontés de M. de Malesherbes , les conseils du célèbre comte d'Aranda. La Harpe et Marmontel m'éclairèrent par leurs sages avis et protégèrent mes premiers essais.
Des succès , d'abord légers , mai^ assez brillans, encouragèrent mon amour -propre, et m'inspirèrent le constant désir d'en mériter de plus solides. En soumettant mes premiers ouvrages à d'aussi bons juges , j'apprenais par eux combien l'art d'écrire est difficile.
Les entretiens des hommes qui ont obtenu une célébrité méritée, nous éclairent encore mieux que leurs livres. Il nous font connaître mille règles de tact et de goût, et une foule d'observations, de nuances, qu'il serait pres^ que impossible d'éjtpliquer j>ar écrit.
Aucun livre n'aurait pu m'apprendre ce que me faisaient connaître, en peu de conversations , Marmontel et La Harpe sur les formes
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du style , sur les moyens secrets de l'éloquence , Boufflers sur Fart d'amener naturellement un trait -piquant et heureux , M. de Beauvau et Suard sur la correction du style , le duc de Nivernais sur la finesse du tact ^ sur les nuances de la grâce , sur la délicatesse du goût, et l'abbé Delille sur les moyens de saisir dans notre imagination cette baguette magique qui sait tout animer.
Je ne citerai à cette occasion qu'un senl exemple, déjà connu et toujours bon à répéter. On soutenait, devant l'abbé Delille, que la langue française , n'ayant pas , comme les langues latine et grecque, des brèves et des longues, n'était'pas susceptible comme elles de peindre par son accent, et qu'en un mot elle manquait d'harmonie imitative.
L'abbé prétendait, au contraire, que notre heureux langage donnait au vrai talent toutes les ressources qu'il pouvait désirer, et que son harmonie imitative pouvait peindre non-seulement les différences , mais encore les nuances des objets ; et , pour le prouver, il cita: ses propres vers :
Peins-nous légèrement Pâmant léger de Flore ;
Qu'un doux ruisseau murmure en vers plus, doux encore.
Entend-on de la mer les ondes bouillonner :
Le vers , comme un torrent, en roulant doit tonner.
G2 MKMOIRKS
Qu'Ajax soulève un roc , et Tarrache avec peine ; • Chaque syllabe est lourde et pesamment se traîne. Mais vois d^un pied léger Camille effleurer Teau : Le vers vole et la suit , aussi prompt qu*un oiseau.
L'abbé Delille ajoutait au charme de ses vers celui de les lire avec une séduisante perfection.
L'art de bien lire est le plus rare en France : on ne sait pas y varier ses intonations , leur donner de la justesse, de la force et du naturel. Cet art, si connu des anciens, compose cependant une grande partie du talent de l'orateur et du poète. Tout le monde sait que la phis belle scène mal déclamée ne produit aucun effet ; et cependant on conserve dans l'habitude^de la vie une prononciation monotone qui abrège tout , mange la moitié des mots , ne caractérise rien , donne à tout une physionomie uniforme, et prive ainsi la raison de sa force et l'esprit de sa grâce.
Frappé de ces vérités , je suivis les conseils de La Harpe , de Delille , de ma mère , dont le jugement était toujours éclairé par un goût aussi sur que délicat, et je pris long-temps des leçons du célèbre acteur Le Kain, pour apprendre à bien lire et à bien dire.
Presque toujours l'amour-propre le plus ambitieux ne se dirige que vers un seul but, celui que lui indiquent sa position, ses moyens, ses
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penchans et les mœurs de son siècle. Âipsi^ chez les anciens , la tribune aux harangues , les palmes de l'él^wjuence , les lauî:iers cueillis à la guerre , d'autres lauriers offerts aux talens par les muses , voilà ce qui poussât au mouvement toute la jeunesse : tels étaient les motifs de son ardeur et les prix ambitionnés par elle.
Plus tard , la plupart des esprits se détachèrent de la terre pour se diriger vers le ciel^ La gloire des saints fut préférée à celle des héros ; on quitta les camps pour les monastères^ la tribune pour la chaire, la pourpre pour le cilice.. L'enthousiasme religieux succéda aux passions littéraires ou belliqueuses.
Bientôt l'ambition, prompte à entrer dans tous les chemins qui mènent à la considération , prit avec empressement le masque de la piété. La politique se couvrit d'un voile religieux; et chaque courtisan affecta une piété qui, par une feinte renonciation aux biens terrestres et aux plaisirs mondains , lui ouvrit toutes les sources de l^, fortune et du pouvoir.
Chez les peuples modernes, long-temps on vit subsister le mélange constant de la superstition, du fanatisme, triste héritage des Romains corrompus, avec l'ar^^eùr belliqueuse^de^ anciens Francs et Germains, qui ne connaissaient de droit que la force, de plaisir que la
guerre , et qui croyaient le ciel fenné aux lâches et ouvert aux braves.
Chez ces peuples nguveaux , elpsurtout parmi nous^ la religion et la gloire se montrèrent indulgentes pour l*aiupur; de sorte que le caractère français 9 jusqu^au XVIP siècle, resta à la fois dévot, galant etbelliqueux.
C'étaient les mœurs féodales ou chevaleresques : tout jeune noble, en sortant de l'enfance, n'était animé que du triple désir de servir son Dieu , de se battre pour son roi et de plaire à sa dame ; et , si l'on en excepte la classe que la pauvreté condamne au travail et à l'ignorance , toute la nation était plus ou moins animée de ces sentimens chevaleresques.
Mais , au moment où j'entrais dans le monde, ces sentimens, dont on retrouvait encore des traces, avaient déjà subi de grandes altérations. Depuis la découverte de l'imprimerie et la réforme de Luther, on avait voulu tout examiner, tout analyser. L'esprit, sortant des ténèbres antiques , était ébloui de cette nouvelle lumière , et cherchait par elle à distinguer la vérité de l'erreur, à tout connaître et à tout perfectionner.
Honteux de l'ignorance de nos pères, nonsj^ulement noiis voqlions nous approprier les trésors de la science des anciens, mais nous prétendions même les égaler, et bientôt les sur-
passer y dans la carrière des arts^ de la législation , de la littérature et de la philosophie.
Cette révolution > opérée graduellement par les découvertes du XV® siècle , par les guerres de religion , par l'affranchissement de quelques républiques qui avaient brisé le joug du pouvoir arbitraire et qui s'étaient délivrées de celui de Rome , enfin par la gloire des grands écrivains du siècle de Louis XIV^ et ensuite par la philosophie épicurienne de la régence ; cette révolution, dis -je, avait exercé une influence si générale sur la jeunesse qui s'élevait en France à l'époque où Louis XVI commençait son règne , que chacun de nous pouvait offrir à l'attention d'un observateur éclairé le mélange le plus singulier des mœurs grecques, romaines , gauloises , françaises, chevaleresques et philosophiques.
Nourris dans les principes d'une monarchie militaire , élevés dans l'orgueil d'une noblesse privilégiée, danâ les prestiges de la cour, dans les maximes de la piété, et, d'autres parts, entraînés par la licence du siècle , par une galanterie dont on faisait trophée ; excités à la liberté par les écrits des philosophes , par les discours des parlemens , au lieu d'avoir un but certain , des principes assurés , nous voulions à la fois jouir des faveui's de la cour, des plaisirs
de la ville , de l'approbation du clei^é , de Taffection populaire , des applaudissemens des philosophes y de la renommée que donnent les succès littéraires, de la faveur des dames et de l'estime des hommes vertueux ; de sorte qu'un jeune courtisan français , animé de ce désir de réputation qui sépare du vulgaire les hommes distingues, pensait, pariait et agissait tour à tour comme un habitant d'Athènes , de Rome , de Lutèce, comme un paladin, un croisé, un courtisa» , et comme un sectateur de Platon , de Socrate, ou d'Épîcure.
Cette divergence d'idées produisait nécessairement une confusion qui se répandit jusqu'au sein de la coiir. Les tantes du roi j rappelaient les coutumes pieuses et sévères de la fin de Louis XIV; M. de Maurepas, le mol épicurianisme de la régence ; le comte du Muy , ministre de la guerre , le courage , la sévérité et la dévotion dés anciens preux; M. de Miroménil, garde -des ^sceaux, la dépendance ancienne et presque servile de quelques magistrats sous des règaes absolus; M. Turgot, l'esprit de ces sages philanthropes, citoyens et non courtisans, qui Toulftient , par de grandes réformes , soulager les peuples opprimés, et faire triompher l'ititërèt général des intérêts privés , la justice de Tarbitraire, et les principes des préjugés.
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Lès soùtènii^si de \û. ligue se retraçaièiit efl-*core, sotis la forme de partis parlementËÎres , dàn^ leë opinions de qufeiqiiès pairs^ dé plusieurs magistrats > et même d'un prince dii san^^ lé vieux prince de Conti. Le parti de la dévotion et du despotisme y conservait ausëî des défenseurs, tels que lès Marsan^ les d'Aiguill(M } celui du duc de Ghoiâeul réunissait à la foii sous 9es ëtetidards tout ce (|t('il y AVàit de plm brillant datis le^ystêmé de l'aiicieiinè mc^ ufti^hie et dans cé^tix dès^ lunotatèurSé
Ail milieu dé cet ébranlement g^nërftl et de ce choc d'opinions opposées^ le bon roi Louis XVI et la jeuue rèiflè ché]N;h€lient la vérité*, voulaient le bien , et fêtaient lé bonheur public sans prévoir le«r fatale destinée.
Louis XYI était le plus homme de bi^ de mti royaume j la force seule manquait à ses rares qualités ^ et ^ au milieu de tant de J)aJ8ision§ fè^• mentantes, de taut de pt^jetè d'itfnovatiOns , et d'un besoin si général 'de chang^ifiéni, sa fâteîlfe bonté l'èfntfaina tfop rapidcflÀèht vers les iiOifrfereux éctieils ëèrlis de cette infèr àgitëè, et siir lesquels devait inétîtablèmént ië briser hotrè Miic[Ue monaï-cfaiè.
Chacutt «è VouWîf qtiè répàhér ce vieil éài^ jSoe, et totlé/ eti y portant 1* intfîtt, le i^tifèfi- ^éfrent. tftip éé gito* afi^tèJP'èïrt dès hrtrfèréé^;
et firent par là éclater un embrasement. Aussi la vie tourmentée de chacun. de nous a été, depuis cinquante années , un rêve alternativement monarchique y républicain ^ belliqueux et philosophique.
Malgré l'amitié qui me liait à la société des nouveaux favoris de la cour^ je continuais à préférer Paris à Versailles : l'amour des lettres et celui des plaisirs m'y retenaient invinciblement; l'été seul et mes devoirs m'en éloignaient. Mais 9 dans les garnisons^ je consacrais habituellement à l'étude les heures de liberté que me laissait le service.
Là, s'offrait un autre tableau et plus de vestiges de nos anciennes coutumes chevaleresques. Par un effet des mœurs du temps, par une suite des anciens préjugés qui se mêlaient aux idées nouvelles , le sort m'obligea de tirer mon épée : car l'usage des duels , survivant presque seul aux autres préjugés gothiques , avait constamment résisté, comme il résiste encore, à la religion , à la raison , à la philosbphie et aux lois. Aussi, quoique nos rois jurassent à leur sacre de ne point pardonner au coupable, on ne se donnait guère la peine de se cacher d'un duel , et le mien , qui eut à Lille une grande publicité, loin de m'attirer quelque disgrâce, me donna plus de vogue et de succès à la cour y
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ainsi qu'à la ville. Je remplis une de mes vues en le racontant : car on y verra un exemple du singulier mélange de vivacité , de courtoisie et de légèreté j qui caractérisait les mœurs françaises à cette époque.
L'armée alors ressemblait peu à celle d'aujourd'hui : on y voyait bien régner le même désir de se distinguer^ le même zèle pour servirla patrie et le roi; les officiers y montraient la même assiduité aux exercices et aux devoirs militaires ; mais la composition était différente*/ et les liens de la subordination étaient beaucoup moins resserrés qu'ils ne le sont aujourd'hui.
Les régimens ne se complétaient que par enrôlement y de sorte qu'au lieu de voir sous les drapeaux les fils de famille de toutes les classes , appelés par la conscription et par une loi générale ^ on n'y comptait que des jeunes gens dont la plupart ne se décidaient à s'enrôler qu'à la suite de quelques dérangemens ou par oisiveté. Aucune perspective d'avancement ne leur était offerte, et rien n'était plus rare que de voir des soldats ou des sous-officiers devenir officiers. Le petit nombre de ceux que le hasard élevait ainsi, n'y arrivait qu'après de longues années de service. Le nom qu'on leur donnait indiquait assez la rareté de ces chances favorables : on les appelait officiers de fortune. Le»
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9^^«l seuls ay^î^nt ||^ droit d'entrer ^U ^rvice cpmme sQii^-U^utenaiis.
Cet us^ge antique yeuatt du régipfie féodal , et ^n préjuge , consefyé jusqu'à cette époque , qui fermait aux gentilshomipes franç^i^ toute autre carrière que celles de^ arme^^ 4^ la di-r plomatie et diB \s^ magistrature.
Il résultait de ce i^este de nos yieilles coutu-^ ines une grande difficulté pour maintenir une subordination (Domplète entre de^ officiers , sé-^ parés y il est yrai, par la hiérarchie des grades , mais qui , en qualité de nobli^ ^ se regardaient, tous cppoime égaux.
Chacun"" respectait son chef à la maïUBUvre ^ à la parade , dans les heures de seryice ; mais , eu tout autre temps et partout ailleurs , ou ypyait peu de traces de subordinatiou. {Veyeuus 4 ll^ yille ou à la cour^ il arriyait nécessaireiueul qu'on s'y retrouvait en ordre ipyerse, et qu'un colonel , gentilhomme de province , s'y voyait eu infériorité à l'égard de ses jeunes capitsûue^ ou sous-lieutenans^ qui possédaient des charg^^ ou éts^ient décorés de noms illustres , tels que Içs Montmorency, les Kohau, les Crillou, etc.
, (je régiment où je servais en offrait une preuve frappante. Le colonel qui le cpmman-r dait, sous Içs ordres de M- de Casiries , était un pauvre gentilhomme gascon , nommé le cheva-
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lier Dabeixusi, vieilli dans les grades iaférieurs^ il comptait sous ses étendards ^ indépendam*ment des officiers en pied de ce corps , dixsept sous-lieutenans à la suite , tels que le prince de Lambesc , de la maison de Lorraine , grande écuyer de France ; le fils du duc de Fleury , premier gentilhomme de la chanxbre ; les com^ tes de Matignon, de Koncberoles, de Balbi; enfin la jeunesse la plus brillante de la cour.
M. Dabeins savait à merveille contenir notre turbulence , et même parfois humilier notre va-* nité i aussi très souvent , aux grandes manœu-? vres, devant un public assez nombreux, il se plaisait à nous traiter légèrement , en nous par^^ lant ainsi : « Monsieur Fleury , monsieur Lam- » besc, monsieur Ségur, vous manœuvrez com- » me des étourdis; je vous enverrai à l'ombre )x mûrir vos cervelles. » Et en même temps , s'adressant à des officiers de fortune ^ autrefois cavaliers , il leur disait : « Monsieur de Carré , » monsieur de Créplot , monsieur de Roger , » vous avez fort bien exécuté mes ordres j an » voit que vous savez commander comme obéir. » Communément ses louanges et ses reproches n'étaient pas trop justement distribués ; mais le résultat en était toujours assez bon, puisqu'il relevait les humbles et abaissait les superbes.
On sent bien que , malgré la sévérité de quel-
ques Ghefey hors du service il devenait bien difficile de maintenir la subordination entre tant déjeunes nobles) habitués dés l'en&nce à se regarder comme égaux entr'eùx, et qui se croyaient faits pour cony^aander aux autres. La boui^eoisie avait souvent à se plaindre de leur orgueil^ dans les garnisons et dans les quartiers.
Cependant , depuis quelques années , l'esprit d'égalité , né des lumières , avait commencé à se répandre dans la nation ; aussi dans beaucoup de villes , telles que Toulouse , Lyon , Besançon , Strasbourg, la bravoure d'un grand nombre déjeunes étudians avait forcé , par beaucoup de duels, les patriciens à reconnaître qu'on peut rétablir par l'épée le niveau , quand l'honneur le réclamé et que la justice ne l'accorde pas.
En général, dans. ce temps, c'était moins des grands seigneurs et des hommes de la cour qu'on avait à se plaindre que de la noblesse de province , pauvre et peu éclairée ; et c'est ce qui ne doit pas surprendre : car celle-ci n'avait de jouissance que celle de ses titres , qu'elle opposait sans cesse à la supériorité réelle d'une classe de bourgeoisie dont la richesse et l'instruction la gênaient et l'humiliaient,
A son urbanité on reconnaissait presque toujours un homme de la cour, et c'était parmi les jeunes gentilshommes campagnards qu'on ren-
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contrait le plus souvtfit la morgue et 1^ susceptibilité. Ces esprits querelleurs étaient les plus difficiles à gouverner ; craints dans les sociétés bourgeoises , inoccupés dans leur chambre a-» près l'heure des exercices, ils passaient tout leur temps au café , au billard et au spectacle.
Dans la ville de Lille on avait une bonne troupe d'acteurs : les jeunes lieutenans et.sous-r lieutenans de la garnison se rendaient de si bonne heure et si assidumen]t à la comédie, que les capitaines et les officiers supérieurs ne trouvaient souvent plus de places aux premières loges en y arrivant.
Le lieutenant^ de -roi de la place de Lille , instruit de ce qui se passait , prit contre sa coutume une mesure peu réfléchie ; il défendit aux lieutenans et sous-lieutenans de se placer dans les premières loges avant la fin du premier acte du spectacle.
Un pareil ordre étonna et mécontenta tout le monde. Les capitaines de la garnison convinrent tous , pour consoler leurs jeunes camarades, de partager leur sort et de ne point prendre les places qu'on défendait à ceux-ci d'occuper.
Étant depuis quelques jours à la campagne , j'ignorais totalement et l'ordre donné et l'effet qu'il avait produit. J'arrive à Lille à l'heure
74 MÉliQIll^S
OÙ le spectacU allait coii^mencer j j'entre dans une première lage^ un peiourpris de la trouver vide^ ainsi que toutes celles du mèmet rang- Ma surprise augmente en voyant des ckapeauii sur toutes le& chaises de ces loges*. C'étaient ceux des lieutenans et sous-lieutenans qui, pour éluder Tordre^ faisaient ainsi retenir leurs places.
Comme la loge où j'entrai était large , j'avançai une chaise eutre deux de celles qui étaient sur le devant, et je m'assis, toi\j|oura fort surpris du vide de cette première enceinte tandis que tout le reste de la salle était
rempli.
Autre étonnement ! dès que le premier acte est joué , toutes les portes des premières loge$ s'ouvrent, et une foule d'officiers y entrent.
li'un d'eux> M, de La Villeneuve , lieutenant de chasseurs dans le régiment Dauphin-infanterie, prend place à côté de moi et me dit :
« Monsieur, vous avez fait tomber mon cha- » peau qui était sur cette chaise. » En effet j^ sans y prendre garde , je l'avais fait tomber en m'asseyant. Je lui fis une excuse polie ; mais il me répondit, avec une humeur inconcevable, qu'une telle impertinence ne se réparait pas par une mauvaise excuse* Je lui répliquai qu'après le spectacle il aurait une explication se-
rieuse et pèut-ètFe moins satisfaisante pour lui, Nous étant ainsi entendus^ il garda le si-* lence; mais^ comme il était jeune et impatient, il ne put attendre la i^n de la représentation ^ Après la première pièce ^ il so leva et nie fit signe de le suivre. Au moment où je sortais , un jeune lieutenant de mon régiment, le comte d'Assas, qui se trouvait derrière moi, et qui voulait ma place si je ne rentrais pas , me dit , en me répétant ce vers d'un opéra comique qu'on jouait : « Ségur , tu t'en vas ,
» Pour ne revenir jamais, pour ne revenir jamais, m
.<( Tu te trompes peut-être, ». lui répondis-je. Dès que j'eus rejoint > au bas de l'escalier, mon lieutenant tapageur , nous sortîmes ensemble de la salle, et ^lorsque nous fûmes sur la place d'armes, comme réellement il avait le cœur aussi bon que l'esprit^ vif et léger, il me dit après quelques momens de rêverie : « En » vérité, nous sommes de grands fous ; nous al- » Ions nous couper la gorge pour une bagatelle » qui n'en vaut pas assurément la peine, pour » un chapeau tombé ! >> « Cette réflexion est » juste, lui dis-je, mais un peu trop tardive. » Je n'ai pas l'honneur de vous connaître; le M vin est tiré , il faut le boire. » « Comme vous
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aii^il m'avait faite sans( s'en douter^ et dbtit il parut tout attristé. Un quart d'heure après ^ j'allai chez mon lieutenant blessé, que je trouvai très souffrant, ïnais sans danger. Au bout de trois semaines il fut guéri * il avait fait le récit de cette affaire à tous ses camarades^ Elle etit iin singulier résultat : Tordre fut retiré $ les querelles pour les places cessèrent, et la bonne intelligence se rétablit entre les ofiSciers des différent grades.
Cinq ans après, passant à Nantes, lorsque j'allais m'êmbarquer pour l'Amérique , j'y retrouvai le régiment Dauphin. Mon lieutenant de chasseurs, instruit de mon passage^ m'invita à dîner avec tous les jeunes gens de la garnison 4 Pour cette fois il n'y eut de choc qu'entre les verres; la gaîté fut cordiale et vive. Je n'ai rappelé cette anecdote que parce qu'elle me parait propre à peindre l'esprit de notre âge et les mœurs de notre temps.
Cette aventure termitia mon séjour à Lille :
car, trois semaines après, je reçus à la fois et la nouvelle de ma nomination à la place de tth Icnel en second du régiment d'Orléans^lragons, et un ordre que m'envoyait mon père de le rejoindre en Franche - Comté , province dont il était commandafit.
J'éprouvai une bien douce jouissance en
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voyant la vénération qu'inspirait mon père dans sCfn commandement; et à quel point sa noMe franchise , secondée par l'esprit et par la grâce de ma mère, avait su, en peu de temps, rétablir le calme dans un pays jusque-là toujours agité , concilier les intérêts opposés , et faire régner, au moitié en apparence, là plus satisfaisante harmonie entre les corps militaires, la magistra-^ ture, l'administration et la bourgeoisie.
Cet exemple et plusieurs autres m'ont prouvé que, malgré là légèreté de notre nation > ou peut-être â cause de cette légèreté même, les qtialités les plus nécessaires ponur là gouverner facilemetit sont la gravité , la justice , la bonne foi et la fermeté. Il faut de plus y joindre une politesse qui , sans nuire à la dignité , ménage ramottr- propre de toutes les classes : car en Fmnce l'amonr-propre , ou, si on le veut, la vanité , est de tdtites les passions la plus irritable ; et c'est ce qui fait qtre depuis trente ans on y a toujours pltfs vivement et plus constamment défendu l'égalité que la liberté. Aux yeux de quelqtres-^uns même , une servitude de piain - pied , et pesant également sur tout le monde , paraîtrait plus supportable qu'une liberté solide constttiite par étages et avec des différences de classes et de rangs.
Cette même année je fis xitie cOurse aux eaux
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de Spa^ qui dans ce temps étaient très fréquentées et très à la mode. Spa était le café de l'Europe : on s'y rendait en foule de tous les pays , sous le prétexte tf y retrouver la santé , mais dans le but r^el d'y chercher le plaisir. On y jouissait d'une liberté plus étendue que dans aucune contrée du mo^de. L'évéque de Liège ^ souverain de ce pays, était un trop pe- . tit prince pour imposer aux voyageurs ses lois et ses lisages. Son exemple n'était compté pour rien , et une centaine d'invalides à sa solde ne pouvait être un frein bien respectable : aussi. Français, Anglais, Hollandais, Allemands, Russes, Suédois, Italiens, Espagnols et Portugais, chacun y vivait selon les. mœurs de son pays, et cette variété d'usages avait un charme singulier.
Ce fut là que j'appris, pour la première fois, les événemens qui annonçaient en, Amérique une prochaine et grande révolution. Le premier théâtre de cette lutte sanglante entre la (jrande-Bretagne et ses colonies , fut la ville de Boston. Le premier coup de canon tiré dans ce nouvel hémisphère pour défendre l'étendard de la liberté, retentit dans toute l'Europe avec la rapidité de la foudre.
Je me souviens qu'on appelait alors les Américains insurgés j et Bostoniens ; leur courageuse audace électrisa tous les esprits , excita une ad-
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miration générale, surtout parmi la jeunesse, amie des nouveautés et avide de combats. Et dans cette petite ville de Spa où se trouvaient tant de voyageurs, ou députés accidentels et volontaires de toutes les monarchies de l'Europe, je fus singulièrement frappé de voir éclater unanimement un si vif et si général intérêt pour la révolte d'un peuple contre un roi.
L'insurrection américaine prit partout comme une mode : le savant jeu anglais, le wis)L, se vit tout à coup remplacé dans tous les salons par un jeu non moins grave qu'on nomma le boston. Ce mouvement, quoiqu'il semble bien léger, était un notable présage des grandes convulsions auxquelles le monde entier ne de-^ vait pas tarder à être livré, et j'étais bien loin d'être le seul dont le cœur alors palpitât du bruit du réveil naissant de la liberté, cherchant à secouer le joug du pouvoir arbitraire.
Ceux qui nous en blâmèrent depuis, devraient se rappeler qu'alors ils partageaient notre enthousiasme, et semblaient se retracer avec plaisir les vieux souvenirs de la ligue et de la fronde , temps bien différent , causes bien diverses, mais que leur esprit frondeur ne savait alors ni distinguer ni séparer.
Comment d'ailleurs les gouvernemens monar* chiques de l'Europe pouvaient- ils s'étonner de
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voir éclater l'amour de la liberté dans les esprits ardcns d'une jeunesse que partout on élevait dans l'admiration des héros de la Grèce et de Rorae, devant laquelle on avait constamment loué avec enthousiasme l'affranchissement de la Suisse et de la Hollande, et qui n'apprenait à lire et à penser qu'en étudiant sans cesse les ouvrages des républicains les plus célèbres dans l'anliquilé?
Mais tel était l'aveuglement des princes et des grands : ils avaient favorisé les progrès des lumières, et voulaient une obéissance passive qui ne peut exister qu'avec les ténèbres. Ils prétendaient Jouir de tout le luxe des arts et de la civilisation sans permettre aux savans, aux artistes, à tous les plébéiens éclairés, de sortir d'une condition pi-esque servile. EnGn ils pensaient, chose impossible, que les lumières de la raison pouvaient briller et s'étendre sans dissiper les nuages des préjugés nés dans les siècles de la barbarie,
Il n'existait pas une doctrine en éducation, un progrès en philosophie , un succès en littérature, un applaudissement au théâtre, qui ne dût avertir les puissances qu'une grande époque était arrivée, qu'il fallait un autre art pour gouverner les hommes , et qu'on ne pouvait plus leur refuser la jouissance de leurs droits long-
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temps perdus, mais que des hommes tels que riminortel Montesquieu leur avaient fait reconnaître et retrouver.
Lorsque je fus de retour à Paria, mes regards y furent frappés par la même agitation des esprits. Personne ne s'y montrait favorable à la cause des Anglais, et chacun y faisait publiquement des vœux pour celle des Bostoniens.
Cependant, malgré cet amour de la liberté qui se manifestait en France , l'inégalité existait encore tout entière par le droit, ppr les lois, par les privilèges; mais de fait elle 's'atténuait chaque jour : les institutions étaient monarchiques, et les mœurs républicaines. Les charges, les fonctions publiques, continuaient à être le partage de certaines classes; mais, hors de l'exercice de ces fonctions, l'égalité commençait à régner dans les sociétés. Les titres littéraires avaient même , en beaucoup d'occasions , la préférence sur les litres de noblesse, et ce n'était pas seulement aux hommes de génie qu'on rendait des hommages qui faisaient disparaître pour eux toute trace d'infériorité: car on voyait fréquemment, dans le monde, des hommes de lettres du second et du troisième ordre être accueillis et traités avec des égards que n'obtenaient pas les nobles de province.
La cour seule conservait son habituelle supé-
rionté; mais, comme les courtÎ3ans en France sont encore pins les serviteurs de la mode que les serviteui;^ du prince y ils trouvaient de bon air de descendre de leur rang et venaient faire leur cour à Marmontel y à D' Alembert , à Raynal y avec l'espoir de s'élever par t)e rs^rocfaemént dans l'opinion publique.
C'était cet esprit d'égalité qui faisadt alors le charme des sociétés de Pa:risy et qui y attirait en foule les étrangers dé tous les pays. Partout ailleurs y si pe n'est en Angleterre^ on ne savait pas jouir de la vie privée; on ignorait les douceurs d'une société sans morgue , sans gène, d'une conversation sans déguisement et sans enr trav«« Autre parl^, la séparation entre les castes étant constante et inviolable, chacun ne vivait qu'avec ses pairs , et il n'existait aucun commerce d'échange entre les esprits et les intérêts des diverses fractions de la populatioti éclairée. - Chez nous ^ au contraire:^ ces communications fréquentes des divers étages de la société , cesliaisons mutuelles, ces égards réciproques, ces échanges de pensées , accroissaient la richesse de notre civilisation , et , dans ces rapports nou-^ veaux , les nobles acquéraient les connaissances et les lumières de tout genre dont ils étaient auparavant privés, tandis que les hoqimes éclairés des classes inférieures y puisaient des leçons de
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ce goût fin, de ce tact délicat, de cette grâce élégante, fleur légère, mais charmante, et qu'on ne trouve qu'au sein d'une eour polîe^
Il fsLUt avouer aussi que depuis longi- temps cet esprit d'égalité, avant ^le* s'étendre jusqu'au tiers-état, avait jeté de profondes raciqes dans la noblesse française. La hiérarchie féôdkte étàk oubliée. On avait entendu Henri lY dire ir qilfil » regardait comme son plus beau titre d'bon^ » neur d'être le* premier des gentilshomoieis ^ français. i> Les pairs avaient bien seuls droit de séance au parlement et les: honneurs, du- Louvre. Les. duchesses jouissaient de la préro-» gative d'être assises sur ua tal)Ouret chez Is^ reine; mais, hors de ces circons tances .trè^Fares, les nobles se croyaient tous parfaitement égaux entr'eux.
Au mariage de Marie -Antoinette, la noblesse , qui ne» voulait pas reconnaître la supé-. riorité des ducs, c'est-à-dire des hommes titrés > s'opposa même vivement aux droits que la reine voulait établir en faveur de la maison de Lorraine, et menaçait de ne pas se trouver an bal paré si la princesse Charlotte, de Lorraine ouvrait ce bal. Comme la résistance était opiniâ-^ tre, la négociation sur ce point frivole fut diffi-* cile. Enfin il fut décidé que la princesse jouirait; de la faveur qu'on voulait lui accorder^ mais
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sans conséquence pour Tavenir, et uniquement parce qu'dile était parente de la reine. ^
La fierté des princes de la Germanie ^ de ce dernier temple de l'étiquette^ de ce dernier asile de l'ancien système féodal^ était obHgée en venjint en Fi:ance de se soumettre à ce niveau *sôcial. Tous les princes allemands ^ souverains chez eux^ n'étaient traités à Paris par les gentilshommes français que comme leurs égaux. Il n'existait aucune différence^ par exemple, entre le prince Max de Deux^Ponts, au-jourd'hui roi de Bavière , et les gentilshommes français qui servaient ou vivaient en société avec lui : car ce prince était alors entré au ser* vice de France.
Les électeurs et quelques souverains , même du troisième ordre , comme le duc de Deux- Ponts, qui n'auraient pas voulu reconnaître cette égalité et qui voulaient cependant jouir des plaisirs que leur offrait le séjour de Paris , éludaient toute difficulté en voyageant incogni*to : c'est pour cette raison que le duc de Deux^ Ponts y prenait le nom de comte de Sponheim.
Les électeurs formaient à la vérité des prétentions plus hautes : ils croyaient devoir jouir partout des honneurs royaux ; ils ne voulaient point fiéder le pas même aux princes du sang royal. Aussi on les vit très rarement en France,
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et leur séjour y devînt l'objet de vives eontestations à la cour.
Ce que je viens de dire des princes allemands me rappelle encore une aventure qui m?arriva à la suite d'une querelle que me fit sans sujet le prince de Nassau^ à un diner que nous donnait le prince de Deux-Ponts, logé modestement alors à l'hôtel du Parlement d'Angleterre, rue Coq-HA*on.
Pour mieux expliquer les motifs de cette que-^ relie, il faut remonter un peu plus hau.t«
Un ou deux ans environ avant l'époque dont je parle , je rencontrai le prince de Nassau un matin sur la terrasse des Feuillans , aux Tuile^ ries; il marchait vite , et je voulus en vain l'ar* rêter. « Je suis très pressé,, dit-^ilj le prince » F... de S... m'a choisi pour témoin d'un duel » qui doit avoir lieu tout à l'heure aux Champs- *) Élysées entre lui et le chevalier de L... Tous » deux ayant été obligés de promettre nu tri- » bunal des maréchaux de ne point s'envoyer » de cartel et voulant cependant se battre , il » faut que leur duel ait l'air de l'effet du hiasard » et d'une rencontre à la promenade. Si tu veux » voir ce combat, viens avec moi. »
J'y consentis ; car j'étais assez curieux de voir sur le pré ce prince qui , par sa lenteur à se décider dans ces sortes d'affaires , avait trouvé
le moyen de se donner une réputation assez douteuse du côté de la bravoure, quoiqu'il n'y eût peut- être pas d'homme de son temps qui se fût battu plus souvent que lui.
Nous sortîmes donc des Tuileries et nous entrâmes dans la grandie allée des Champs-Elysées. Devant nous , à une assez grande distance , nous vîmes deux voitures s'arrêter, et nos deux champions en descendre avec leurs épées. Ils marchèrent, et nous hâtâmes le pas pour les rejoindre. Mais la distance était assez grande, et il y avait ce jour- là des promeneurs. Avant d'approcher du lieu où ils s'arrêtèrent, une foule assez nombreuse nous en sépara.
Nous entendîmes alors un grand tumulte; nous courûmes, et, en arrivant, nous vîmes le dénouement très singulier de ce combat :
l'un des deux combattans tenait à la main le tronçon de son épée brisée , l'autre le frappait avec la sienne. Tous deux s'accusaient réciproquement d'avoir violé les usages et les règles du duel. L'un prétendait qu'étant tombé parce que le pied lui avait glissé,, et que son épée s'étant rompue , son adversaire était venu pour le percer, quoiqu'il fût désarmé ; ce qu'il aurait fait si son valet de chambre ne fût venu le secourir. L'autre soutenait que son ennemi, sans attendre qu'il fût en garde, l'avait légè-
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rement blessé dans les reins, et qu'ensuite le valet de chambre de ce même ennemi était venir, contre toute convenance, se mêler au combat.
La foule qui les entourait était trop partagée d'opinion pour nous éclairer. De toutes parts oa criait au meurtre ! a V assassinat I sans désigner le coupable. Cette foule s'accroissait à chaque instant , et les derniers arrivans , qui n'avaient rien vu , n'étaient pas ceux qui criaient le moins haut.
Les deux témoins de chaque combattant défendaient, avec une vivacité un peu partiale,, chacun la cause de son ami. Enfin les exhortations de quelques spectateurs plus sages persuadèrent aux deux adversaires et à leurs amis de terminer ce scandale. Tous deux étaient blessés. Les témoins les reconduisirent dans leurs voitures, et ils se séparèrent.
Cette aventure , comme on le croit bien , fit un grand bruit ; on ne parlait d'autre chose dans Paris. Le soir, le vieux père du prince F . . . m'écrivit qu'ayant su que j'avais été à portée de voir ce. qui s'était passé, il me priait de lui écrire mon opinion à ce sujet, persuadé qu'elle serait favorable à l'honneur de son fils.
Le prince de Nassau me pressa vivement, mais en vain, d'acquiescer à cette demande. Je m^ refusai , alléguant pour excuse que c'était aux
go . MEMOIRES
. témoins choisis par les deux parties à déposer sur une si étrange affaire^ et que, le hasard seul m'en ayant rendu spectateur, je ne voulais point, étant arrivé tard et au milieu de ce grand tumulte, émettre, sur ce que j'avais très confusément vu et très vaguement entendu , une opinion qui pourrait être désavantageuse à l'une ou à l'autre des parties. Cette réponse mécon-tenta Nassau , et depuis ce jour il avait existé une assez grande froideur entre nous.
Nous étions encore dans cette disposition réciproque lorsqu'un jour nous dînâmes ensemble , avec environ vingt autres convives , chez le
' prince Max de Deux-Ponts. Le repas était fort avancé quand un des invités, M. de S... B..,, jeune homme doué d'un très bon cœur et d'un excellent esprit, mais qui avait alors toute l'ardeur et la légèreté de son âge, entra dans la salle à manger, et , après quelques excuses faites au maître de la maison sur son retard , alla se placer à côté du prince de Nassau.
Gelui-ci le railla sur sa paresse ; M. de S. . . B. . . lui répondit, sur le même ton , que ce qui l'avait retardé était une querelle qu'il venait d'avoir avec un prince allemand , et qu'il avait été au moment de jeter ce prince par la fenêtre.
Nassau, naturellement très colère, au lieu de rire de cefte légèreté si singulière à la table
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d'un prince allemand , et à côté d'un prince du même pays , s'en fâcha sérieusement , déclarant que, lorsqu'on tenait un pareil pro^ pos y il fallait au moins nommer le prince dont on voulait parler. M. de S... B... répliqua qu'il s'agissait d'une querelle survenue entre lui et le prince F... de S.,.
• Comme je voyais le visage de Nassau s'enflammer, je crus pouvoir apaiser cette altercation naissante en m'y interposant. « Monsieur de » S. • . B. . . , dis-je alors , vous avez tort. Le prince n F... ne se serait pas laissé malmener si fa- » cilement que vous le croyez. Je l'ai vu sou- » tenir un combat très vif, il y a quelques mois, » aux Champs-Elysées.
. Ces paroles, au lieu d'apaiser la colère de Nassau, comme je l'espérais, ne firent que la détourner sur moi. « Monsieur, me dit-il assez » haut, vous n'avez point voulu parler sur cette » affaire quand on vous en priait : ainsi, à pré- » sent , vous feriez mieux de vous taire. » Je lui répliquai que ce ne serait jamais lui qui pourrait m'imposer silence. Les personnes qui étaient entre nous s'empressèrent d'étouffer nos voix et d'interrompre cette conversation.
Après le dîner, je m'approchai sans affectation de Nassau , et je lui dis : « Vous m'avez tenu » un propos offensant, parce que votre empor-
» tement vous a ôté toute réflexion. Vous avez » dix ans de plus que moi. Votre réputation » est faite et trop faite par vingt combats ; la »• mienne ne fait que s'établir. Vous sentez qu'il » me faut une satisfaction -, et il en est de deux » genres : vous pouvez tout finir, si vous le » voulez, en disant devant nos convives, quî sont n tous vos amis , que vous vous reprochez votre » vivacité, n'ayant eu aucune intention de m'of-^ » fenser; si je n'obtiens pas cette satisfaction, -» vous savez qu'il m'en faudra une autre. »
« Je n'en ai point à vous donner, » reprit-il brusquement. «Eh bien, lui répondis- je, de- » main , à sept heures du matin , j^irai chez vous >• pour vous demander raison d'une si étrange » conduite. » Après ce peu de paroles échangées, nous nous quittâmes.
Pour éviter d'être retenu par aucun obstacle imprévu , je me gardai bien de rentrer ch/B« mes parens, et je leur écrivis que j'étais obKgé de partir pour Saint-Germain. Le vicomte de Noailles avait été présent à cette scène ; je le choisis pour témoin et j'allai demander asile à un autre de mes amis, le duc de Castries, qui me fit coucher chez lui. Le vicomte de Noailles, qui devait me servir de témoin , vint me chercher le lendemain à six heures et demie pour m'accompagner chez le prince de Nassau.
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Lorsque nous y arrivâmes , tout le mondé dormait dans sa maison. Maître et valets , tous étaient plongés dans le plus profond sommeil. Nous eûmes beaucoup de peine à réveiller le suisse^ à nous faire ouvrir et à pénétrer dans la chambre du prince^ que notre brusque entrée éveilla en sursaut.
Il avait perdu toute idée de ce qui s'était passé la veille ; ce souvenir s'était effacé de son cerveau avec les fumées du vin de Champagne qu'il avait bu. ce Par quel hasard , messieurs , » nous dit-il, me faites-vous une visite si ma- » tinale? » w Vous devez le savoir, lui répon- )i dis-je r puisque c'est vous qui l'avez voulu. » « Parbleu, reprit-il, je me donne au diable » si j'en sais un mot. »
Je fus donc obligé de lui rappeler en peu de paroles le propos insolent qu'il m'avait tenu. (( Tu as raison , dit-il, je me suis conduit comiïie » un fou , le vin m'avait troublé la tête ; mais » il n'y faut plus penser, et , puisque tu m'as n amené le vicomte de Noailles , je te déclare » devant lui que je suis ton serviteur, ton ami, » et qu'il n'a jamais été dans mon intention de » te faire la moindre offense. »
« C'est bien, dis-je à mon tour, mais c'est » trop tard; j'aurais voulu pour toute chose au M monde recevoir hier de toi cette réparatiDn j
» mais les vkigt convives qui dînaient avec nous » ne peuvent en être témoins^ et elle ne me- » suffit pjus. »
« Allons^ ajouta -t- il, tu as encore raison :.. » eh bien ! nous nous battrons ; mais au moins, » je te prie , qu'il n'entre point de ressentiment » dans ce combat , et que ce ne soit simplement » qu'un sacrifice que nous faisons aux préjugés » et au point d'honneur. » Je lui serrai la main* amicalement, et il se leva.
Il me proposa de déjeûner; mais, comme je lui dis que je ne déjeunerais qu'après le combat, il me, répliqua d'un air un peu piqué : w La » réponse n'est pas mal présomptueuse! nous » verrons qui des deux, après cette affaire, » ^pourra déjeûner. »
Dès qu'il fut habillé , nous sortîmes. Je lui demandai où il voulait aller. « Ah ! reprit - il , » j'ai non loin d'ici un endroit très commode » pour ce genre d'exercice. » Je repartis « qu'on » voyait bien qu'il était coutumier du fait. »
M'arrêtant alors , je lui fis remarquer que j'étais accompagné d'un témoin, et qu'il n'en avait pas, ce qui était contre la règle. « Bon ! » me dit-il , Noailles est notre ami et homme » d'honneur ;^je le choisis aussi pour témoin :
» il en vaut bien deux. « Nous continuâmes notre marche. Arrivés
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dans une petite ruelle entre deux murs de jardin^ nous nous mimes lestement en chemise et en garde. A peine nos fers étaient -ils croisés que f jetant les yeux sur un ^rand nœud de ruban, couleur de rose, attaché à la garde de mon épée , il s'écria : « Voilà une nouvelle faveur » de quelque belle ! je crains bien qu'elle ne te » porte bonheur. » « C'est ce que nous verrons » bientôt, » repris -je. Alors nous nous attaquâmes vivement.
Le prince ne se battait pas comme un autre :
il ne suivait aucune des règles de l'escrime; mais , comme il était singulièrement nerveux et agile, tantôt il s'élançait sur son ennçmi avec la rapidité d'un cerf, et tantôt il sautait en arrière avec la même vélocité, de sorte qu'il était également difficile de parer ses coups rapides et de l'atteindre dans sa prompte retraite.
Ce jeu, qui m'étonnait fort, lui avait réussi dans presque toutes les araires que sa vivacité lui avait fréquemment attirées. Aussi, malgré mon attention et mon sang-froid , il perça plusieurs fois ma chemise , mais heureusementsans me toucher, et moi je m'étendais inutilement pour le frapper à mon tour.
Cependant, au bout de quelques secondes^ mon épée l'atteignit à la main et son sang cou-^ la. Je lui demandai alors s'il était content et s'il
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Toulait s'arrêter, a Content ! dit-il un peu TÎre- » meni, je l'étais tout à l'heure , mais à présent n je ne le suis plus ; c<mtinuons. »
Le combat recommença; son fer, dirigé trop impétueusement y manqua et dépassa plusieurs fois mon corps ; enfin maa épée perça son bras et se brisa au moment où je voulais parer un coup qu'il me ripostait, n Allons , lui dis- je en » ce moment, il faiit envoyer chercher une » autre épée. »
ce Vous êtes deux insensés, s'écria le vicomte n de Noailles; pour un prcqpos trop vif, mais » qui n'était point une injure , c'est , ma foi , » bien assez de deux blessures reçues et d'une » épée rompue. Je vous déclare que dorénavant » celui qui ne voudra pas cesser de combattre , » aura affidre à moi. »
. Nous rimes de cette saillie, ce Paribleu , dit » Nassau , il a raison , et je le sens d'autant » mieux que ma mai^ commence à ne pouvoir » plus tenir mon épée. (c ce Eh bien, repris-je, » veux-tu que nous nous embrassions et que » tout soit fini? » « J'y consens, repartit-il, à » condition de jurer sur notre honneur que , » quoi qu'il arrive, nous ne combattrons jamais » l'un contre l'autre , et que nous serons frères » d'armes pour la vie. » Nous nous embrassâmes : ainsi tout fut terminé.
Je ne serais pas entré dans les détails de cette affaire, qui ne concerne que moi seul, si elle n'eût été , par la. suite , une des causes d'événement assez singuliers : car on verra, en poursuivant la lecture de ces Mémoires , que , Nassau étant en Pologne lorsque j'étais en Russie, fidèle à la fraternité jurée, j'obtins pour lui de l'impératrice, qu'il n'avait jamais vue et qui était même prévenue contre lui, le don d'une terre en Crimée et la permission de porter sous pavillon russe, dans la mer Noire, les productions de ses domaines en Pologne. Par reconnaissance , il oflFrit à l'impératrice de la servir contre les Turcs : élevé par elle au commandement de ses flottes , il brûla dans le Borysthène celle du capitan-pacha , et battit dans le Nord les escadres du roi de Suède : tant il est vrai que les plus grands événemçns sont souvent produits par les plus petites causes !
Ce prince, par l'originalité de son caractère, était un vrai phénomène au milieu d'un temps et d'un pays où l'effet d'une longue civilisation était de donner à tous les esprits une uniforme ressemblance , au moins pour le langage et pour la forme.
Dans nos brillantes sociétés surtout , par |un mélange et par un frottement continuels , les empreintes natives de chaque caractère s'effa-
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çaienC; comme toat était de mode, toot était semblable. Les chinions , les parcdes, se pliaient sous le niTeau de l'usage; langage, c<»duite, tout était de convention ; et , si Fintérieur différait, chacun an dehors prenait le même manque, le même ton et la même apparence.
Le prince de Nassau, au contraire, offrait à nos regards un mélange bizarre des qualités les plus opposées , et ne ressemblait qu'à luinmème. Son esprit était peu cultivé; il manquait d'imagination, parlait peu et semblait au pranier abord d'une froideur extrême. Cependant nul n'était plus propre à réussir dans tout ce qu'il voulait, parce qu'il voulait très fortement et avait une invariaUe suite dans ses démarches et dans ses projets.
Il avait toujours besoin d'argent, le prodiguait sans mesure, et n'en gardait jamais; trois fois il se ruina, mais son bonheur et son courage relevèrent trois fois sa fortune.
Cet honune, d'un maintien si froid, s'irritait au moindre mot; sa douceur apparente se changeait avec rapidité en colère. Passionné pour les femmes, pour le jeu, pour le luxe, pour tous les plaisirs de la capitale, il les quittait sans regret au moindre bruit de trompettes et de guerre. Préférant Paris à tout autre séjour, il s'en éloignait sans cesse pour parcourir les
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quatre parties du inonde, dont il fit le tour avec Bougainville.
Voluptueux avec recherche, il supportait sans peine les rigueurs de tous les climats, les fatigues de tous les genres, les privations de toute espèce. Partout où l'on s'amusait et où Ton se battait, on était sûr de le rencontrer. C'était le courtisan de toutes les cours, le guerrier de tous les camps, le chevalieD de toutes les aventures.
On le vit successivement combattre les tigres dans un autre hémisphère, attaquer les Anglais à Gibraltar, s'élancer à la nage après l'incendie de sa batterie flottante, détruire une escadre turque près d'Oczakow, guerroyer contre les Suédois dans les mers glacées du Nord avec des fortunes diverses, et ensuite porter en Allemagne ses armes et son argent au secours des émigrés.
Enfin, pour compléter les contrastes, ce caractère si haut, si fier, si aventureux lorsqu'il était animé par la gloire ou par le simple point d'honneur, devenait trop flexible et trop souple à la cour; et le paladin, pour gagner la faveur des princes, retombait alors dans la foule des courtisans.
La révolution l'empêcha d'achever le rôle auquel la nature l'avait destiné; il ne put y briller ni dans l'un ni dans l'autre parti. Il s'y trou-*
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vait en effet dans une fausse position : car son amour pour les aventures et pour les dangers, ainsi que son ardeur impétueuse , auraient dû le classer au premier rang des Français , des républicains et des impériauit, tandis que son nom, son rang, ses habitudes et ses préjugés le retenaient au milieu des coalisés, dont la lenteur méthodique était incompatible avec son humeur entreprenante.
Deux jours après notre combat,' le prince de Nassau vint au b^l de la reine avec une écharpe qui soutenait son bras. Notre aventure se répandit; et/ comme ce temps bizarre était un constant mélange de galanterie, de chevalerie et de philosophie, cette petite affaire me fit honneur dans l'esprit des hommes qui se vantaient le plus de combattre les préjugés, et les dames me firent fête.
Nous passâmes Thiver en jeux, en bals et en plaisirs : tous les Français ressemblaient alors à ces jeunes Napolitains qui rient, chantent et s'endorment sans inquiétude sur la lave et au bord d'un volcan. Comment prévoir d'horribles malheurs au sein de la paix et de la prospérité ! Comment craindre ce débordement de passions et de crimes à une époque où tous les écrits, toutes les paroles /toutes les actions, n'avaient pour but que l'extirpation dés vices ^ la propa-
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gation des vertus , rabolition de tout arbitraire^ le soulagement des peuples^ l'amélioration du commerce et de l'^riculture, enfin le perfectionnement des sociétés humaines!
Un roi jeune, vertueux, bienfaisant, qm n'avait d'autre pensée que celle du bonheur de ses sujets, et qui ne voulait d'autre autorité que celle de la justice, donnait par son exemple un nouvel essor à toutes ces idées généreuses et philanthropiques.
Il avait pris pour ministres les deux hommes que la voix publique désignait comme les plus instruits, les plus désintéressés, les plus vertueux. Toutes les idées de tolérance et de sage liberté étaient accueillies et encouragées par eux. Amis constans des principes, ennemis courageux des abus, ils réalisaient avec leur monarque les vœux- de cet ancien sage qui disait qiie le bonheur n existerait sur la terre qu^au moment où la vraie philosophie s^ assiérait sur le trône.
Partout l'injuste persécution des protestans cessait ; on supprimait la fiscalité des corporations; la coryée était détruite; les traces de toute servitude disparaissaient; les privilèges humilians n'osaient plus se montrer et s'exercer; enfin on vouait à l'oubli cette antique maxime féodale qui disait qu'aucun noble n'est tenu de
payer taille^ tu défaire de viles cordes; et que nul n'est corvéable s'il nest vilain et taillable.
Avec de tels ministres^ ane réforme douce, graduelle et salutaire nous aurait mis à Tabri d'une révolution; mais une telle philosophie peut rarement se montrer avec impunité aux regards des classes puissantes , qui ne vivent que d'abus , n'existent que par des privilèges , et qui perdraient presque toutes leurs jouissances et leur éclat si le mérite seul menait au crédit et si la justice remplaçait l'arbitraire.
La cour, presque toujours plus puissante que la royauté, s'alarma des projets des deux ministres , et les attaqua avec toutes les armes que l'intérêt et l'intrigue savent «i bien fournir aux passions.
Le roi était bon, mais faible : partageant les pensées et les sentimens de Tifrgot , il n'eut pas la force de le soutenir; il le renvoya et en gémit. Malesherbes voulut partager le sort d'un collègue si digne de lui,^ et donna sa démission. Cependant, parmi les ministres qui les remplaçaient, on ne vit que des hommes de mérité : car on n'osait pas en proposer d'autres à un prince
tel que Louis XVL
Le choix de M, Necker, comme directeur général des finances, fut une grande et très remarquable innovation; elle portait l'empreinte
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de l'esprit du siècle^ et c'était la première fois, depuis Henri IV, qu'on voyait un protestant siéger dans les conseils de nos rois.
L'envie la plus haineuse ne saurait , par aucun prétexte plausible, refuser à M. Necker U plus noble caractère, une âme élevée, un extrême amour du bien public, des intentions tou-» jours pures, un esprit très étendu et une brillante éloquence; mais il était, d'une autre part, ainsi que le roi, plus fort en principes qu'en actions.
Tous deux, jugeant les hommes comme ils devraient être, et non comme ils sotit, se persuadaient trop facilement qu'il suffisait de vouloir le bien pour le faire, et de mériter l'amour des peuples pour l'obtenir. Ils ignoraient la logique des passions; ils ne savaient pas que, chez la plupart des hommes, rien n'est plus opposé à leur intérêt bien entendu que leur égoïsme.
Admis dans l'intimité de M. Necker et de sa femme, quoique bien jeune encore, je puis assurer que jamais on ne pouvait l'entendre saiis être touché de ses sentimens, et frappé de respect pour son caractère. On respirait dans cette maison un air de simplicité et de vertu, toutà-fait étranger itu milieu d'une cour brillante et d'une capitale corrompue.
 cette époque si différente du temps pré-
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sent^ un long usage excluait la jeunesse des affaires; il fallait^ pour oser se mêler de pditique et de législation y cette maturité d'âge qui ne donne pas toujours la raison, mais qui au moins la suppose. Ainsi , dans ces souvenirs^que je retrace, on ne doit point s'attendre à me Yoir comme acteur au milieu de tous ces divers éyénemens qui se préparaient, se succédaient ei| qui, en nous donnant l'espoir de tan^de bon-heur, nous conduisirent à tant de calamités. -
Dans la plus grande partie de ces scènes politiques qui ont fini par bouleverser l'Europe, j'étais placé, non sur le théâtre, mais au premier rang des spectateurs; j'avais toute l'illusion de la scène. L'enthousiasme excité par les nouvelles idées de réformes, d'améliorations, de liberté, de tolérance^ et d'une égalité légale, me ravissait.
Le sort me m^t cependant à portée plusieurs fois de voir de très près les principaux personnages et l'intérieur même des coulisses^ mais ce hasard, loin de dissiper mon illusion, y ajoutait; et il était en effet impossible de passer les soirées chez D'Alembert, d'aller à l'hôtel de La Rochefoucauld, chez les amis de Turgot, d'imsister au déjeuner de l'abbé Raynal, d'être admis dans la société et dans la ^Camille de M. de Malesherbes , enfin d'approcher de la reine la plus aimable et du roi le plus vertueux, sans
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croire que nous entrions dans une sorte d'âge d'or, dont les siècles précédens ne nous donnaient aucune idée.
Cependant des faits mieux observés , et qui ne tardèrent pas à se multiplier, auraient dû dessiller les yeux de spectateurs plus expérimentés ; et une suite d'événemens qui se succédèrent avec rapidité ne devaient manifester que trop clairement à nos yeux, d'un côté, l'imminence de la crise qui approchait , la fougue des passions innovatrices qui se propageaient , l'effrayante jalousie qui animait l'ordre plébéien contre les ordres de la noblesse et du clergé , l'irritation de ceux-ci , et , de l'autre côté, la faiblesse des pilotes chargés de nous diriger entre tant d'écueils.
En effet , déjà par sa faiblesse le ministère de Louis XV avait laissé honteusement partager la Pologne par la Russie, la Prusse et l'Autriche : partage funeste ! cai*il eut le double inconvénient , i"* de rompre l'équilibre établi par le traité de Westphalie , d'augmenter considérablement la force de trois puissances déjà formidables , tandis que l'Angleterre , d'un au-» tre côté , avait acquis la plus grande prépondérance par la conquête de l'Inde : ce qui rabaissait la France au second rang des monarchies , elle qui jusque-là avait occupé le premier;
3*" de substituer le droit de convenance au droit des gens, puisque sans prétexte on avait démembré une puissance inofFensive, et par cette injustice ouvert la porte à la violation de tous les engagemens , de tous les droits et de toutes les propriétés.
La même faiblesse semblait toujours paralyser nos conseils au dedans et au dehors. La Russie, active et constante dans son ambition^ envahit bientôt la Crimée. Vainement l'Autriche s'efforça, pour la seconde fois, d'engager la France à opposer une digue à tant d'accroissemens.
Vainement l'empereur Joseph , lorsqu'il vint à Paris, redoubla ses instances, et annonça le péril dont la gigantesque grandeur du colosse russe menaçait l'Europe. L'amour du repos , le désordre des finances et la timidité qui empêchait de les rétablir en imposant le clefgé, l'emportèrent sur toute autre considération.
Il en résulta que4' Autriche , ne se trouvant pas en état de lutter seule contre la Russie, ^changea de système et resserra ses liens avec le cabinet de Pétersbourg : ce qui nous fit perdre en grande partie notre prépondérance en Allemagne , et l'influence que nous étions Jbabitués à exercer sur les puissances des deuxième et troisième ordres, qui jusqu'alors avaient compté sur notre protection .
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- Pendant ce temps la liberté , assoupie dans le monde civilisé depuis tant de siècles, se ré^ veillait dans un autre hémisphère, et luttait glorieusement contre une antique domination, armée des forces les plus redoutables.
Inutilement l'Angleterre, fière de son pou-»
voir, de ses nombreuses flottes et de ses richesses, avait soldé et envoyé quarante mille hommes en Amérique pour étoufiFer cette liberté dans son berceau. Une nation tout entière qui veut être libre est difficilement vaincue.
Le courage de ces nouveaux républicains leur attirait partout en Europe l'estime, les vœux des amis de la justice et de l'humanité. La jeunesse surtout , par un singulier contraste , élevée , au sein des monarchies , dans l'admira-^ tion des grands écrivains comme des héros dé la Grèce et de Rome , portait jusqu'à l'enthousiasme l'intérêt que lui inspirait l'insurrection américaine.
Le gouvernement français , qui désirait l'affaiblissement de la puissance anglaise , était insensiblement entraîné par cette opinion libérale qui se déclarait avec tant de vivacité. Il donnait même secrètement ou laissait donner , par son commerce, des secours en armes, en munitions et en argent, aux Américains. Mais , par une suite de sa faiblesse ,^ il n'osait se prononcer
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ouyertement ^ affectait au contraire en apparence une impartiale neutralité , et s'avenglait au point de croire que ses démarches secrètes ne seraient pas devinées , et qu'il pourrait ruiner sa rivale sans courir le danger de se mesurer avec elle. Une telle illusion devait peu durer ^ et le cabinet anglais était trop clairvoyant pour laisser ainsi recueillir au nôtre les avantages de la guerre sans en courir les chances.
Le voile dont on se couvrait devenait de jour en jour plus transparent : bientôt on vit arriver à Paris des députés américains y Sileas Deane et Arthur Lee. Peu de tempsp après , le célèbre Benjamin Franklin vint les rejoindre. Il serait difficile d'exprimer avec quel empressement ^ avec quelle faveur furent accueillis en France, au sein d'une vieille monarchie, ces envoyés d'un peuple en insurrection contre son monarque.
Rien n'était plus surprenant que le contraste du luxe de notre capitale , de l'élégance de nos modes , de la magnificence de Versailles , de toutes ces traces vivantes de la fierté monarchique de Louis Xiy, de la hauteur polie, mais, superbe de nos grands, avec l'habillement près* que .rustique , le maintien simple, mais fier, le langage libre et sans détour , la chevelure sans apprêts et sans poudre , enfin avec cet air anti-
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que qui semblait transporter tout à coup dans nos murs^ au milieu de la civilisation amollie et servile du XVIIP siècle, quelques sages contemporains de Platon, ou des républicains du temps de Caton et de Fabius.
Ce spectacle inattendu nous ravissait d'autant plus qu'il était nouveau , et qu'il arrivait justement à l'époque où la littérature et la philosophie répandaient universellement parmi nous le désir des réformes , le penchant aux innovations , et les germes d'un vif amour pour la liberté.
Le bruit des armes excitait encore davantage l'ardeur d'une jeunesse belliqueuse : la lente circonspection de nos ministres nous irritait; nous étions fatigués de la longueur d'une paix qui durait depuis plus de dix ans, et chacun brûlait du désir de réparer les affronts de la dernière guerre, de combattre les Anglais et de voler au secours des Américains.
Cette impatience, contenue par le gouvernement, s'en accroissait encore : car on fortifie presque toujours ce que l'on comprime. Bientôt , appuyés par l'autorité d'un long usage et par le souvenir dé nos ancêtres qu'on avait vus souvent, tandis que nos rois restaient en paix, chercher partout la guerre et les aventures, et faire briller leurs épées tantôt dans les camps
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espagnols, italiens, pour combattre les Sarra-^ sins, tantôt dans les armées autrichiennes, pour repousser les invasions des Ottomans, nous cher'» châmes les moyens de traverser individuellement rOcéan pour nous ranger sous les drapeaux de la liberté américaine.
Les commissaires du congrès n'étaient point encore reconnus officiellement comme agens diplomatiques : ils n'avaient point obtenu d'audience du monarque; c'était par des intermédiiaires que le ministère négociait avec eux. Mais, dans leurs maisons, on voyait chaque jour accourir avec empressement les hommes les plus distingués de la capitale^t de la cour, ainsi que tous les philosophes, les savans et les littérateurs les plus célèbres. Ceux-ci attribuaient à leurs proprés écrits et à leur influence les progrès et les succès des doctrines libérales dans un autre monde, et leur désir secret était de se voir uû jour législateurs en Europe, comme leurs émules l'étaient en Amérique.
Conduits par un autre motif, les jeunes officiers français, qui ne respiraient que la guerre , s'empressaient de venir chez les commissaires américains et de les questionner sur la situation de leurs afïaires, sur les forces du congrès, sur leurs moyens de défense , et sur les nouvelles diverses qu'on receyait incessamment de ce
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grand théâtre où Ton voyait la liberté combattre si vaillamment contre la tyrannie britannique.
Ce qui ajoutait encore à notre estime, à notre confiance , à notre admiration , c'étaient la bonne foi et la simplicité avec lesquelles ces envoyés, dédaignant tout artifice diplomatique, nous racontaient les revers fréquens et successifs que leurs milices encore inexpéHmentées venaient d'éprouver : car, dans ces premiers temps, le nombre et la tactique des Anglais leur donnaient des triomphes momentanés sur la vaillance des cultivateurs américains, novices dans le métier des armes.
Sileas Deane et Arthur Lee ne nous dissimulèrent point que le secours de quelqueâ officiers instruits leur serait aussi agréable qu'utile. Ils nous dirent même qu'ils étaient autorisés à promettre , à ceux de nous qui voudraient embrasser leur cause, des grades proportionnés à leurs services.
Les troupes américaines comptaient déjà dans leurs rangs plusieurs volontaires européens que l'amour de la gloire et de l'indépendance y avait conduits. On y distinguait surtout deux Polonais dont l'histoire conservera les noms, le brave Pulawski, et l'illustre Koscîusko, qui depuis brisa momentanément les fers de sa patrie, jet ne succomba qu'après avoir ébranlé, par de
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Domhrrax oomlHits rt d*ëcblaiis triooiiiiicity la puissance do colone qui l'attaquait; enfin le maîor Fleunr , qui honora notre patrie par son heureuse audace et par ses talens.
Les trois premiers Français, distingués par leur rang à la cour, qui (étirent le secours de leurs épées aux Amérkains , furent le marquis de La FaTctte . le Ticomte de Xoailles et moi. Nous étions depuis lot^-temps unis par Tamitié y nous Tétions enc<»e par une grande confiormité de sentimens , et nous le fumes bientôt par les ncEods du sai^.
La FaTette et le vicomte de XoaiDes avaicnl épousé deux filles du duc de Xoailles , nommé alcws duc dWyen ; leur mère , la dndiesse dWyen, était fille du premier lit de M. D^Aguesseau, conseiller dTtat et fils du chancdierD^Aguesseau. Il avait eu d*un second Kt , vingt ans après , plusieurs enfans, dont Fun était M. D*Aguesseau , aujourd'hui pair de France, une fille mariée à M. de SaixMi, premier président du pariement de Paris , et enfin une autre fille que
J'épousai au printemps de Tannée i , de sorte
que par cette alliance je devins Toncle de mes deux amis.
Nous nous promimes tous trois le secret sur nqs arrangemens avec les commissaires américains , afin de nous donner le temps de sonder
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les dispositions de notre cour^ et de rassembler les moyens nécessaires à l'exécution de nos projets. La conformité de nos sentimens, de nos opinions, de nos désirs, n'existait malheureusement pas alors dans nos fortunes : le vicomte de Noailles et moi nous dépendions de nos parens, et nous ne jouissions que de la pension qu'ils nous donnaient. La Fayette, au contraire, quoique plus jeune et moins avancé en grade quêtions, se trouvait, par un singulier hasard, à l'âge de dix- neuf ans, maître de son bien, de sa personne, et possesseur indépendant de cent mille livres de rentes.
Notre ardeur était trop vive pour être longtemps discrète. Nous confiâmes notre dessein à quelques jeunes gens que nous espérions engager dans notre entreprise. La cour en eut connaissance, et le ministère, qui craignait que le départ pour l'Amérique de volontaires d'un rang distingué, qu'on ne croirait pas possible sans son autorisation, ne découvrit aux yeux des Anglais les vues qu'il voulait encore leur cacher, nous enjoignit formellement de renoncera nôtre dessein.
Nos parens, qui l'avaient ignoré jusque-là, prirent l'alarme et nous reprochèrent vivement notre aventureuse légèreté. Ce qui me frappa surtout, ce fut la surprise qu'en témoigna la famille de La Fayette. Elle me parut d'autant
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plus plaisante y qu'elle m'apprit à quel point ses |;rands parens avaient jusqu'alors mal jugé et m^l connu son caractère.
La Fayette eut de tout temps ^ et surtout quand il était jeune^ un maintien froid, grave, et qui annonçait même très faussement une apparence d'embarras et de timidité. Ce fix)id extérieur et son peu d'empressement à parler faisaient un contraste singulier avec la pétulance^ la légèreté et la loquacité brillante des personiie$ de son âge; mais cette enveloppe, si froide aù;( regards, cachait l'esprit le plus actif, le carac,tère le plus ferme, et l'âme la plus brûlante^ ..
J'avais été mieux que personne à portée de l'apprécier : car, l'hiver précédent , amoureux d'une dame aimable autant que belle, il m'avait cru mal à propos son rival, et, malgré notre amitié , dans un accès de jalousie , il avait passé presque toute une nuit chez moi pour me persuader de disputer concre lui , l'épée à la main , le cœur d'une beauté sur laquelle je n'avais pa3 la moindre prétention.
Quelques jours après notre querelle et notre réconciliation, je ne pus m'empécher de rire en écoutant le maréchal de Noailles, et d'autres personnes de sa fainille, me prier d'user de mon influence sur lui pour échauffer sa froideur^ pour le réveiller dé son indolence , et poilr
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communiquer un peu de feu à son caractère.
Jugez donc quel dut être leur étonnement lorsqu'ils apprirent tout à coup que ce jeune sage de dix-neuf ans^ si froid y si insouciant , emporté par la passion de la gloire et des périls , voulait franchir TOcéanipour combattre en faveur de la liberté américaine ! *
Au reste^ la défense que nous avions reçue de tenter cette grande aventure ^ produisit naturellement sur nous des effets tout différens : elte consterna le vicomte de Noailles et moi v parce qu'elle nous ôtait al^solument toute liberté. et tout moyen d'agir^ et elle irrita La Fayette, qui résolut de Tenfrèindre , assuré de ne manquer d'aucun des moyens nécessaires à la réussite dé son dessein.
Cependant il dissimula et parut d'abord obéir comme nous à Tordre que nous avions reçu ; mais deux, mois après, un matin, à sept hetirés, il entre brusquement dans ma chambre, en fei^me hermétiquement la pio'rte , et, s'asseyant près de mon lit, me dit : w Je pars;pour l'Amé- » rique; tout le monde l'ignore,. maib ji& t'aime » trop poUr avoir. Voulu partir sans te confier M mon secret. » (c Et quel moyen, lui répondis-je, » ais-tu pris pour assut*er ton embarquement?»
J'appris alors de lui qu'ayant , sous un prétexte plausible, fait un voyage hors de France,
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il avait acheté un vaisseau^ qui devait ratten* dre dans un port d'Espagne ; il l'avait armé , s'était procuré un bon équipage ^ et avait rempli ce navire non-seulement d'armes et de munitions^ mais encore d'un assez girand nombre d'officiers qui avaient consenti à partager son sort. Parmi ces officiers se trouvaient M. de Temany militaire brave et instruit^ et M. de Valfort^ recommandable par sa longue expérience^ par s|L sévère probité > par ses profondes études : depuis^ mon père lui confia là surveillance de l'École- Militaire^ de sorte qu'il devint le principal instituteur de Napoléon Bonaparte* Ces deux officiers avaient été indiqués à La Fayette par M. le maréchal de Broglie^ auquel il avait confié son projet.
Je n'eus pas besoin d'exprimer longuement à mon ami le chagrin que j'avais de ne pouvoir l'accompagner^ il le sentait aussi vivement que. moi; mais nous conservions l'espoir que la guerre éclaterait bientôt entre l'Angleterre et la France , et qu^alors rien ne s'opposerait à notre réunion.
La Fayette^ après avoir fait la même confidence au vicomte de Noailles^ s'éloigna promptement de Paris. Son départ jeta dans l'afflic-^ tion' sa famille , qui le voyait avec une peine extrême non-seulement courir tant de dangers
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de tout genre ^ mais encore sacrifier à la cause d'un pays si lointain une grande partie de sa fortune. Sa femme seule ^ quoique la plus affligée, l'aimait trop pour ne pas partager ses sentimens et approuver sa généreuse résolution.
La cour, promptement informée de sa désobéissance, envoya pour l'arrêter des ordres qui furent exécutés. Ainsi mon malheureux ami, après tant de sacrifices, se vit privé de sa liberté, au moment où il partait pour défendre celle d'un autre hémisphère.
Heureusement, peu We jours après, ayant trompé la vigilance de ses surveillans, il s'échappa, franchit les Pyrénées, et retrouva sur la côte espagnole son vaisseau ainsi que ses compagnons d'armes, qui déjà désespéraient de le revoir. Il mit à la voile, arriva sans accident en Amérique, et reçut l'accueil que méritait sa noble et généreuse audace.
Se montrant ensuite aussi modeste qu'ardent, et aussi prudent qu'intrépide, il s'attira de la part des Américains l'estime et la confiance générales , à un tel degré que son âge parut oublié, que ses qualités seules furent comptées, et que , peu d'années après , Washington , qui l'avait deviné, lui confia le commandement d'un corps d'année et le soin de faire à la iéte de ce corps une campagne défensive , genre de guerre qui
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demanda le plus d'expérience, de sagesse et
Cependant y ayant de le &yoriser ainsi, la fortune l'ayait séTérement éprouvé : car, à son début , die ne lui avait fait connaître que ses rigueurs. La première bataille dans laquelle il •e distingua, fut une bataille perdue , celle de Brandy-Wine. Il y reçut une blessure grave :
une balle traversa sa jambe , ce qui ne l'empêcha pas de continuer quelque temps ses efforts héroïques pour rallier les Américains.
Bientôt il vit Phînradphie au pouvoir des Anglais; mais il était doué de ces qualités qui seules rendent la célébrité durable : la fermeté dans les revers , la constance dans les résolutions et la confiance dans l'avenir. Ginune Washington, son maître, il pouvait étrei vaincu, mais non découragé.
Je le retrouvai tout entier dans les lettres qu'il' m'écrivit après ce commencement malencontreux d'une carrière si brillante. Cependant, sous les drapeaux de la liberté, dans les camps républicains, et presque sous les yeux des sages du congrès, il montra une seule fois, par un trait de bravoure purement chevaleresque, qu'il ne s'était pas totalement désaccoo-. tumé des habitudes et des mcmirs de nos jeunes paladins français.
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Le comte de Carlisle avait publié en Amérique une proclamation qui contenait des expressions injurieuses pour la France : La Fayette, en champion de l'honneur français ^ envoya un cartel au comte et le défia ati combat. Lord Carlisle répondit avec sagesse , en refusant ce défi, « que les querelles des nations entraîne- » raient à leur suite trop de désordres si elles » excitafent des haines individuelles. »
Lorsque Paris retentit du bruit des premiers combats où La Fayette et ses compagnons d'armes avaient fait briller le nom français, l'approbation fut générale ; les personnes mêmes qui avaient le plus blâmé sa téméraire entreprise , l'applaudirent; la cour s'en montrait presque enorgueillie, et toute la jeunesse ^enviait. Ainsi l'opinion publique, se déclarant de plus en plus pour la guerre, la rendait inévitable, et entraînait nécessairement un gouvernement trop faible pour résister à une telle impulsion.
Aussi le vieua comte de Maurepas, premier ministre, dit plusieurs fois à mon père que c'était l'ardeur impétueuse des jeunes courtisans et des guerriers français qui avait étourdi la sagesse du conseil, et forcé, pour ainsi dire, le gouvernement à la guerre.
Quoi qu'il en soit , pendant long-temps en^ i*ore la lente circonspection des ministres dé-
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çut notre attente^ et ils continuèrent, selon leur coutume, à tenir à Londres un langue pacifique , tandis qu'ils négociaient secrètement avec les commissaires américains.
Ces longueurs et cette indécision me désolaient ainsi que ceux qui partageaient mes sentimens. Heureusement, à vingt-trois ans et dans Paris , le tourbillon du monde , les devoirs militaires et des occupations aussi variées que nombreuses , offrent une foule de moyens pour supporter les contrariétés.
Au printemps de la vie, tout chagrin est léger, parce qu'on voit tout au travers du prisme de l'espérance, qui répand sur l'avenir les plus riantes couleurs.
Je quittai, pendant l'hiver, la capitale pour jouir du plaisir nouveau pour moi de connaître et de commander le régiment de dragons dont j'étais le colonel en second.
La vue de nos armes et les exercices militaires me présentaient une image de la guerre, et m'aidaient à en attendre la réalité. Un autre soin plus pressant occupa bientôt toutes mes pensées. Le 3o avril 1777, j'épousai mademoiselle D'Aguesseâu, et mes idées de gloire se calmèrent facilement avec l'aide d'impressions plus douces et non moins vives.
Mon mariage , quelque charme qu'il eût pour
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moi, ne pouyait me faire oublier mes devoirs militaires, et je me reûdis dès la fin de mai à Douai, où le. régiment d'Orléans était alors en garnison.
Depuis quelques années , Tesprit d'innovation , de réforme et d'amélioration , s'étendait sur l'armée, sur son administration et sur sa tactique , comme sur tout autre objet.
Ce n'est point ici le lieu de tracer une histoire des révolutions successives du système militaire dans l'Europe moderne. Je dirai seulement, en peu de mots, que long-temps les Francs nos aïeux, empruntant des Gaulois vaincus la tactique romaine, durent à cette science, qui régularisait leurs mouvemens et dirigeait leur courage, leur premier, leur capital succès à Tolbiac, et, depuis, leurs victoires nombreuses contre les Allemands , les Sarrasins et les Saxons , qui tour à tour s'eflForcèrent d'envahir la France.
L'histoire de Gharlemagne nous apprend même que, s'il n'eût point conservé quelques traces de cet ancien système militaire, l'opiniâtre et féroce vaillance des Saxons aurait lassé son génie. Il conquit presque toute l'Europe, parce qu'il était encore à cette époque, non le plus brave, mais le plus habile des guerriers. Cependant la richesse des princes^ des ducs,
des comtes^ des leudes^ avait déjà apporté un notable changement dans la manière de faire la guerre; la plupart dédaignant de combattre à pied y la cavalerie l'emportait dans l'opinion' sur l'infanterie. Ainsi la guerre changea, et les armées penlirent peu à peu leur principale force, celle de l'infanterie.
Sous les successeurs de Charles , ce mépris pour l'infanterie s'accrut journellement : on oublia toute règle de tactique; quelques paysans et boui^eois , mal armés , composaient seuls cette misérable infanterie qui ne comptait presque plus potir rien dans les batailles. Les seigneurs , leurs vassaux et arrière^vassaux , les chevaliers, leurs écuyers, leurs hommes d'armes composaient une cavalerie nombreuse, fière et magnifique; elle faisait la guerre sans plan et combattait sans ordre. Le courage personnel était tout, et l'habileté rien.
On pouvait décrire un grand combat par le simple récit de dix mille duels simultanés. On faisait des invasions , des excursions, plutôt que des campagnes. Le service obligé n'était que de quarante jours; aucune grande conquête n'était possible, et, tant que ce chaos féodal dura , chaque nation , en proie à des guerres privées, fut peu redoutable pour les autres.
lie fanatisme seul créa, grossit et versa dans
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l'Orient un immense torrent de guerriers qui, de toutes les contrées de l'Europe ^ se répandit avec fureur sur TAsie. Plusieurs millions d'hom** mes y périrent, et un petit nombre d'illustres aventuriers y conquirent seuls quelques prin-* cipautés, que, peu de temps après, les Sarra-^ «ins leur enlevèrent.
Constantinople , perdue par la faiblesse d'un lâche despote , et prise d'assaut par nos cheva-ir liers, ne resta que cinquante ans sous l'empire des Latins, que d'irrégulières milices féodales ne purent défendre.
Enfin nos rois, las de tant de désordres , et devenus puissans en domaines que désolaient les courses des brigands, les révoltes des villes ,/ les discordes des grands et les invasions anglaises , provoquées par des vassaux infidèles, levèrent et soldèrent des compagnies d'hommes d'armes.
Bientôt la découverte de la poudre changea forcément la tactique et le destin des peuples. Une infanterie redoutable reparut dans nos arr mées. Lea révoltes devinrent presque impossibles. Les villes fortifiées auraient seules pu ré-: sister avec succès à l'autorité, mais la plupart appartenaient au souverain. Les grands perdirent peu a peu: celles qu'ils tenaient encore. Tous les pouvoirs se centralisèrent, et se réunirent dans la main du monarque.
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Les c3q>loits des Lansquenets et surtout ceux des Suisses démontrèrent avec évidence les innombrables avantages d^une infanterie à km^ temps dédaignée. Enfin il parut un grand homme dans le Nord, Gustave -Adolphe : il fit une révolution dans la tactique. Ce génie profimd et ardent sut avec quinze mille iMMumes, par rhabileté de ses manœuvres , par la savante ordcmnance de ses bataillons, conquérir en peu de temps presque toute la belliqueuse Germanie. L^infanterie suédoise acquit alors la même célébrité que, dans les temps antiques, mérita la phalange macédonienne.
Après la mort de Gustave, tous les princes de FEun^ s^approprièrent sa l^islatioo militaire. Les grands hommes qui illustrèrent le règne ^wieux de Louis HIV, perfectionnèrent cette tactique. Vauban porta au plus haut degré la science des sièges et de la défense des places. Condé , Turenne , Luxembouiç et Villan esLcitèrent autant d'admiration par la sagesse de leurs plans de campagne, et par llialuleté de leurs manœuvres , que par leur audace et leur rapidité.
En vain cependant Folard , Feuquière , Vanban, Montecuculli, Puységur, tntçaient savamment les règles que mettaient si brillamment en pratique tant de grands capitaines ; vaine-
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ment^ de toutes parts , les arts et les sciences contribuaient par leurs découvertes au progrés méthodique de cette science de- guerre et de destruction y nos armées étaient encore bien loin de ressembler à celles qui étonnent aujourd'hui l'Europe.
Il restait trop de traces des mœurs et du désordre de Tancien temps. Les armées étaient peu nombreuses , pourtant les trésors des rois suffisaient à peine pour les payer; dans les grandes crises, on était encore obligé d'avoir recours au ban et à l'arrière-ban , dernière image de la féodalité.
Fendant la jeunesse de Louis XV, l'habillement des troupes n'était pas uniforme ; plus tard même nous vîmes des maréchaux, tels que M. le maréchal de Contades, en habit de ville et portant une grande perruque. L'obligation stricte de l'uniforme fut établie depuis ; néanmoins nous avons encore vu les officiers des gardes-françaises monter la garde, à Versailles, en habit noir avec le hausse-col sur la poitrine.
Il était difficile que ladiscipline fût rigoureuse, et l'instruction profonde : les emplois d'officiers appartenaient de droit aux gentilshommes, de province, très fiers, assez insubordonnés et communément dépourvus d'instruction.
Les emplois supérieurs étaient réservés, à
ia6 MÉMOIRES ^
bien peu d'exceptions près/ pour les fils dé9 grands seigneurs et des nobles de cour^ quW appelait hommes de (jualité. Loin d'exiger d'eiix^ f)0ur les obtenir^ quelques études et quelque expérience^ on les faisait colonels lorsqu'ils étaient encore enfans.
Mon père , alors l'un dès moins favorisés , ftit à dix «-neuf ans colonel du régiment de Moissonnais , €t fut blessé^ en le commandant, à' la bataille de Rocoux. Le due de Fronsac^ fib dtt maréchal de Richelieu , fut nommé à sept ans colonel dusfëgiment de Septimanie. Son fiia|or n'avait que cinq années d& plus 4|ue 4ui« '
Cependant il faut dire que^ pour Vôrdifitaim , les places de Iteutenant- colonel et de:iâajoP étalait données à des capitaines qui s'étaient disiiiïgués par leur intelligence. A propi^iilent parler , il n'existait point d'administration gétr nérale dans les corps; chaque capitaine élak chaîné de celle de sa compagnie y qu'il redrur* tait y équipait €t gouvernait suivant son iolel-: ligence.
. Les revers de la guerre de sept ansnous» tm-^ vrirent tardivement les yeùx^ et le gouverné*» ment sentit la nécessité d'adopter le& règles d'Qne administration et d'une tactique piai^ lesquelles le grand Frédéric avait su triompher des trois plus grandes puissances de l'Europe.
ou. SOUVENIJRS. 127
Les ordonnances de M. le duc de Choîseul firent disparaître la plupart des anciens abus. Nos manœuvres devinrent régulières; une instruction plus étendue fut exigée des officiers ; on nous soumit à la plus sévère discipline et à la plus stricte subordination. Une sage admi- .nistration remédia au désordre : elle établit ^ pour l'équipement^ le recrutement , l'armement , les remontes, une utile économie , et dans rhabillement une parfaite uniformité. Tel était le nouvel ordre de choses au moment où j'entrai au service.
La. faveur accordéeaux colonels dont les régimens. étaient les mieux instruits et les mieux disciplinés^ ^ l'avancement obtenu par les o^ ficiers qui se distinguaient dans les écoles de théorie et dans les exercices , excitaient dans toute la France une émulation générale , et chacun se disputait à l'envi ce nouveau genre de palme.
Tous les colonels cherchaient à se surpasser mutuellement par la belle tenue de leurs troupes , ainsi que par Ja régularité et la promptitude de belles manœuvres , dont la plupart étaient peut-être* au fond plus propres à briller dans des revues de parade , qu'à, conduire à la victoire subies champs de bataille.
L'amour-propre exagère .tout. Plusieurs chefs
de cofps, que nous appelions l&s faiseurs , tont' mentaient les soldats par des détsûls minutieux, et les officiers par une sévérité plus dure qile juste. En tout on n'avait pris de l'école deTrédéric que ses leçons les plus faciles à saisir et les moins essentielles. On en avait bien appris les petits secrets qui instruisent et font mouvoir une troupe peu nombreuse, mais on n'avait pas aperçu les grands principes qui donnent un grand ensemble et une sûre directicm aux mouvemens d'une armée.
M. le comte du Muy , vénérable par ses vertus , par sa juste rigidité , s'était borné a maintenir sévèrement l'ordre qu'il trouvait établi. Son successeur, le comte de Saint - Germaiti , ennemi des abus , du luxe et des caprices de la faveur, attaqua la cour, supprima les corps privilégiés, lourds pour le trésor, rarement utiles à la guerre, mais cbers à la noblesse, parce qu'ils lui étaient avantageux.
Voulant établir dans nos camps une discipline allemande , incompatible avec nos mœurs il soumit le soldat français à l'humiliante punition des coups de plat de sabre; on obéit avec répugnance et incomplètement. Je me souviens même d'avoir vu à Lille des grenadiers d'un régiment de quatre bataillons repaire au pied de leurs drapeaux dés pleurs de rage , et le due
ou SOUVENIRS. 129
de La Vauguyon, leur colonel^ mêler ses larmes aux leurs;
Ce mécontentement devint général. Le ministre fut renversé par l'opinion publique , qui devenait déjà une puissance. Le prince de Montbarrey prit sa place ^ et n'y fit rien d'utile; Sa faiblesse même laissa commettre des dépré-^ dations^ qu'il ignorait peut-être.
Mon père, cdmmef on lé verra bientôt > lui succéda; mais ce fut dans les dernières années qui précédèrent sa nomination que commencèrent à se manifester, toutes les idées de ré^ forme, d'innovation et de perfectionnement, qui semblaient être devenues un besoin pour les Français. . •
Le comte de Guibert , militaire plein de feii , d'âme et de connaissances ; brûlant du désir dé la gloire dans tous les genres^ parvenu très jeune, par son activité, aux grades supérieurs^ et, par ses talens^ à l'Académie-^Frahçaise , publia un Essai sur la tactique , dont les idées gran.; des ei nouvelles acquirent une rapide célébrités
Dans le même temps, un major prussien, nommé le baron de Pyrch, tint en Finance, et offrit ku ministre de nous enseigner^ dans tous leurs développemens, les règles de l'exercice prussien, et celles des grandes manœuvres de Frédéric.
%5o MÉMOIRES
A la même époque^ un autre officier^ nommé le baron de Mesnil - Durand , professant une nouvelle théorie, celle de V ordre profond ^ attaqua celle de V ordre mince , qui était universellement adoptée depuis long-temps par les armées européennes; il voulut nous diviser en tiroir^, en manches, en manipules et en tranches.
Tous ces différens systèmes, accueillie par leur nouveauté, devinrent l'objet d'une grande curiosité et même de querelles assez vives; le gouvernement alimenta ce feu par les ordres qu'il donna pour essayer et juger chacune de ces méthodes.
On voit par là qu'une grande fermentation remuait tout, que de grandes disputes s'éle*vaient de tous côtés sur la philosophie , la religion , le pouvoir , la liberté , la tactique ; enfin la musique même fit éclater une sorte de guerre assez animée entre les écoles française et itarlienne, et Paris fut un moment divisé en deific factions acharnées l'une contre l'autre, celle des Giuckistés et celle des Piccinistes.
Il n'était rien qui ne fût remis en question , et c'était par cette agitation de tous genres qu'on préludait aux terribles mouvemens qui ébranlèrent et ébranlent encore le monde entier.
Lorsqu'on voit régner tant de calme et, pour ainsi dire , tant de léthargie chez tous les peu-
ou SOUVENIRS. l3l
pies à certaines époques^ tandis qu'à d^antres ils s'agitent, ils fennentent et paraissent, pour ainsi dire, en frénésie, on pourrait croire qu'il existe dans le monde moral des paralysies et des fièvres ardentes, comme dans he monde physique.
A la fin du XVIIP siècle , la Francg était visiblement tourmentée de cette inquiétude, de ce malaise, de cette ardeur violente qui précèdent et annoncent les grandes crises morales^ religieuses et pditiques.
Quand je me rappelle l'incroyable activité d'esprit avec laquelle , de toutes parts , on p*x)voquait , on multipliait , on combattait les plus légères innovations comme les plus grandes, et l'importance que chacun y attachait alors , j'en coudas qu'aux yeux de froids spectateurs , avant de devenir aussi dramatiques , aussi tragiques , aussi terribles que nous l'avons été plus tard , nous devions paraître assez fous , et passaM&ment ridicuks,
Une petite anecdote en pourra donner une idée- : lorsqu'il parut une owlonnanoe de M. de Saint-Germain , qui changeait la 'discipline et infligeait aux soldats français le châtiment des
coups de plat de sabre, la cour, la ville et l'ar*mée disputaient avec achameme&t pour et contre cette innovation : les uns la vantaient, les
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autres la blâmaient avec emportement ; le bourgeois^ le militaire^ les abbés ^ les femmes même, chacun dissertait et controversait sur cet objet. : -Tous ceux qui s'étaient engoués de la discipline allemande avec tout autant de chaleur qu'ils s'étaient précédemment enthousiasmés pour les^odes anglaises ^ soutenaient qu'avec des cou{)s de plat de sabre notre armée égalerait promptement en perfection celle du grand Frédéric ; les autres n'y voyaient qu'une humiliante dégradation^ incompatible avec l'honneur français. Un tiers-parti s'étonnait et doutait, ce Le bâton ^ disai]:-il, serait humiliant; » mais le sabre est l'arme de l'honneur, et cette » puiMtion militaire n'a rien de déshonorante D il faut examiner seulement si elle n'est pas » préférable à la prison et à la salle de -disci- }} pline^ qui nuisent à la santé et corrompent » les mœurs. » Enfin on dissertait gravement pour savoir jjusqû'à quel point cette punition, physique pouvait agir sur les sens du soldat, pour le forcer par la douleur à se corriger de ses vices, de sa paresse ou de son insubordination. >
Un matin, je vis entrer dans ma chambre un jeune homme des premières familles de la cour; j'étais^ dès mon enfance, lié d'amitié avec lui. Longrtemps , haïssant l'étude , il n'avajit songé
ou SOUVENIRS. i55
qu'aux plaisirs y au jeu, aux femmes; mais, depuis peu y l'ardeur militaire s'était emps^ée de lui : il ne rêvait qu'armes, chevaux, école de théorie, exercices et discipline allemande.
En entrant chez moi , il avait l'air profondément sérieux ; il me pria de renvoyer mon valet de chambre. Quand nous fumes seuls :x< Que » signifient, lui dis-je, mon cher vicomte, une » visite si matinale et un si grave début? Est- » il question de quelque nouvelle affaire d'hon- » neur ou d'amour ? »
ce Nullement, dit-il; niais il s'agit d'un objet » très important, et d'une épreuve que je suis » absolument résolu de faire ; elle te paraîtra » sans doute bien étrange , mais il me la faut » pour achever de m'éclairer sur la grande » discussion qui nous occupe tous. On ne juge » bien que ce qu'on a connu et éprouvé par » soi-même. En te communiquant mon projet, » tu sentiras tout de suite que c'est à mon meilw leur ami seul que je pouvais le confier, et » que c'est lui seul qui peut m'aider à l'exé- » cuter. En deux mots , voici le fait : je vei|X » savoir positivement l'impression que peuvent » faire les coups de plat de sabre sur un hom- » me fort , courageux , bien constitué , et jus^ » qu'à quel point son opiniâtreté pourrait, » sans faiblir , supporter ce châtiment ; je te
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M prie donc de prendre ton sabre et de m'en . » frapfier Jusqu'à ce que je dise , c^est assez. »
Éclatant de rire à ce [HX^pos , je fis l'impossible pour le détourner de ce bizarre dessein , et pour le convaincre de la folie de sa proposition; mais il n'y eut pas moyen : il insista^ me pria; me conjura de lui faire ce .plaisir, avec autant d'instances que &'il eût été question d'obtenir de moi le plus grand service. .
Enfin j'y consentis , résolu , pour le punir de sa fantaisie, d'y aller bon jeu y bon argent, iz me mis donc à l'œuvre; mais, à mon grand étonnement^ le patient, méditant froidement sur l'impression de chaque coup, et rassemblant tout son courage pour les supporter , ne disait mot et s'efforçait de se montrer impassible; de sorte que ce ne fut qu'après m'avoir laissé ré-^ péter une vingtaine de fois cette épreuve, qu'il me dit : a Ami, c'est assez; je suis content, et je » comprends à présent que, pour vaincre beau- » coup de défauts, ce remède doit être efficace. >»
Je croyais tout fini, et jusque-là cette scène n'avait rien eu pour moi que de plaisant; mais, au moment où j'allais sonner mon valet de chambre afin de m'habiller, le vicomte, en m'arrêtant tout à coup, me dit : a Un instant, de » grâce, tout n'est pas achevé; il est bon aussi » que tu fasses cette épreuve à ton tour. »
ou, SOUVENIRS. l55
Je l'assurai que je n'en avais DuUe ^nvie^ qu'elle ne changerait rien à mon opinion^ qui était absolument contraire à une innovation si peu française.
« Fort bien, répondit-il; mais^ si ce n'est » pas pour toi , c'est pour moi que je te le de- » mande : je te connais; quoique tu sois un » parfait ami, tu es très gai, un peu railleur, »*et tu ferais peut-être à m^s dépens, avec » tes dames, un récit très plaisant de ce qui » vient de se passer entre qyus. »
(c Mais ma parole ne te suffit -elle pas? »
repris-je. « Oui , dit-il, sur tout autre point plus » sérieux; mais enfin, quand je n'aurais que » la peur d'une indiscrétion, c'est encore trop. >) Ainsi, au nom de l'amitié, je t'en conjure, » rassure-moi complètement à cet égard , en reè) cevant à ton tour ce que tu m'as bien voulu » prêter de si bonne grâce. D'ailleurs, je te le » répète, crois-moi, tu y gagneras, et tu seras » bien aise d'avoir jugé par toi-même cette nou- .» velle méthode sur laquelle on dispute tant. »
Vaincu par ses prières , je lui laissai prendre l'arme fatale; mais, après le premier coup qu'il m'eut donné, loin d'imiter sa constance obstinée , je me hâtai de m'écrier que c'était assez, et que je me tenais pour suffisamment éclairé sur cette grave question. Ce fut ainsi que se
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termina cette folle scène. Nous nous embra^ sames en nous séparant, et, quelque envie que j'eusse de raconter le fait , je lui gardai le secret aussi long-temps qu'il le voulut.
Qe jeune homme , alors si léger, fit depuis une chose très rare et très difficile : à l'âge où l'éducation est faite, il était très peu instruit; mais, enflammé par le désir d'acquérir de la renommée, il refit lui* même son éducation, quitta les plaisirs , les frivolités , s'acharna à l'étude, apprit en^uatre années les mathématiques, le latin, l'histoire, plusieurs langues, la logique et la rhétorique; enfin il se distingua à la tribune, dans nos camps | et mourut glorieusement en Amérique , au champ d'honneur, à l'instant où il venait de prendre à l'abordage un bâtiment anglais.
L'été se passa, pour notre jeunesse, en ezer-r cices fréquens., en discussions perpétuelles sur les nouveaux systèmes de tactique, en petites guerres et en combats simulés, et surtout en vœux inquiets et ardens pour une rupture avec l'Angleterre, qui devait changer nos feints combats en batailles réelles, substituer une pratique glorieuse à de firoides théories, et contraindre nos pédans et minutieux ^/^eurs à céder la place aux officiers véritablement militaires et habiles,
Conune c'était pour la liberté que la guerre
ou SOUVENIRS. 1S7
se faisait alors entre les Américains et les Anglais, cette même liberté s'offrait à nous avec tous les attraits de la gloire; et, tandis que des hommes plus inùrs et les partisans de la philosophie ne voyaient dans cette grande querelle qu'une favorable occasion pour faire adopter leurs principes, pour mettre des limites au pouvoir arbitraire, et pour donner la liberté à la France , en faisant recouvrer aux peuples des droits qu'ils croyaient imprescriptibles, nous, plus jeunes, plus légers et plus ardens, nous ne nous enrôlions sous les enseignes de la philosophie que dans l'espoir de guerroyer, de nous distinguer, d'acquérir de l'honneur et des grades; enfin c'était comme paladins que nous nous montrions philosophes.
Mais il arriva tout naturellement qu'en nous déclarant ainsi , par une humeur d'abord purer ment belliqueuse, les partisans et les champions de la liberté, nous finîmes par nous enflammer de très bonne foi pour elle.
Après Avoir lu avidement tous les livres, tous les écrits qui se publiaient alors en faveur des nouvelles doctrines, nous devînmes les disciples zélés de ceux qui les professaient, e^les adversaires des preneurs de l'ancien temps , dont les préjugés, la pédanterie et les vieilles couines nous semblaient alors ridicules.
l58 MÉMOIRES
Nous ne nous lassions pas d'en rire avec Vol* taire, d'en gémir avec Rousseau; les discours académiques de Thomas, de D'Alembert et de leurs émules, exaltaient notre imagination; VJS»prit des Lois de Montesquieu excitait en nous une profonde admiration, et, si nous croyions retrouver dans son livre les droits des peuples long- temps perdus, ses Lettres Persanes nous rendaient presque honteux des mœurs de notre temps, par la peinture spirituelle et satirique que cet éloquent écrivain en avait faite.
D'ailleurs nous nous ennuyions d'entendre nos vieillards nous donner des leçons sévères, comme si nous ignorions tout ce que leur jeunesse et leur maturité avaient vu, souffert et même trop souvent fait de scandaleux, à l'époque de la réagence et pendant le règne long, faible et licencieux de Louis XV.
Nous étions peu dociles aux prédications et peu touchés des alarmes d'un clergé honoré certainement par des vertus éclatantes, mais dans lequel on avait compté tant de prélats mondains, tant d'abbés à bonnes fortunes, et surtout un premier ministre, le cardinal Dubois, dont le nom et la vie avaient été un opprobre pour son ordre, pour le gouvernement et pour la nation.
On avait tant mêlé d'erreurs superstitieux
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aux vérités de la religion; les écrivains du jour, en nous déroulant nos tristes annales , nous montraient tant de guerres civiles, tant de massacres inhumains, tant de persécutions, tant de princes déposés, tant de sorcier» brûlés par le fanatisme, tant de peuples opprimés par les préjugés, par l'ignorance et par la tyrannie du système féodal; l'expulsioti et la spoliation d'un million de Français , pour cause d'hérésie , étaient si récentes; les querelles encore existantes entre les jansénistes et les molinistes , et celles des billets de confession, nous semblaient . si ridicules, qu'il nous était impossible de ne pas saisir avec enthousiasme l'espérance, peutêtre trop illusoire, que des hommes de génie nous donnaient alors d'un avenir où la raison , l'humanité, la tolérance et la liberté devaient régner sur les derniers débris des erreurs, des folies et des préjugés qui avaient si long- temps asservi et ensanglanté le monde.
Ce qui aiguillonnait encore notre vive impatience, c'était la comparaison de notre situation présente avec celle des Anglais. Montesquieu nous avait ouvert les yeux sur les avantages des institutions britanniques; les communications entre les deux peuples étaient devenues beaucoup plus fréquentes; la vie brillante, mais frivole de notre noblesse, à la cour et à la ville.
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ne pouvait plus satisfaire notre amour-propre , lorsque nous pensions à la dignité^ à Tindépendance, à l'existence utile et importante d'un pair d'Angleterre, d'un membre de la chambre des communes , et à la liberté , aussi tranquille que fière, de tous les citoyens de la Grande- Bretagne.
Aussi j'ai toujours été surpris que notre gouvernement et nos hommes d'État, au lieu de blâmer, comme frivole, folle et peu française, la passion qui s'était tout à coup répandue en France pour les modes anglaises , n'y aient pas vu le désir d'une imitation d'un autre genre, et les germes d'une grande révolution dans les esprits; ils ne se doutaient pas qu'en bouleversant dans nos parcs les allées droites, les carrés symétriques, les arbres taillés en boule et les charmilles uniformes, pour les transformer en jardins anglais, nous annoncions notre désir de nous rapprocher, sur d'autres points, de la nar ture et de la raison.
Ils ne voyaient pas que les fracs , remplaçant les amples et imposans vétemens de l'ancienne cour, présageaient un penchant général pour l'égalité, et que, ne pouvant encore briller dans des assemblées comme des lords et des dé-* pûtes anglais, nous voulions au moins nous distinguer comme eux par la magnificence de
ou SOUYEMIBS. l4l
nos cirques, par le luxe de nos parcs, et par la rapidité de nos coursiers.
Cependant rien n'était plus facile à deviner, et il suffisait d'entendre parler ceux qui les premiers nous avaienj apporté ces modes , le comte de Lauraguais, le duc de Lauzun, le duc de Chartres, le marquis de Conflans, et beaucoup d'autres, pour comprendre que ce n'était pas à de si superficielles imitations qu'ils prétendaient borner leurs vœux.
Quoi qu'il en soit, tout ce qui était jeune à la cour, et les princes mêmes , se laissèrent entraîner par ce torrent. La reine montra le plus grand ennui de l'étiquette, le goût le plus vif pour les jardins anglais, le penchant le plus marqué pour les courses de chevaux; elle honorait celles-ci de sa présence, et par là encourageait la folie des parieurs, qui s'y ruinaient. . Quelques vieux seigneurs blâmaient, il est vrai , cette manie , mais seulement parce qu'elle était nouvelle. Le bon roi Louis XVI seul la désapprouvait hautement, non comme indice d'innovations dangereuses , mais comme un luxe ridicule, scandaleux, et comme une préférence humiliante donnée aux usages d'un pays étranger sur ceux du nôtre.
' Tandis qu'on faisait à l'envi, dans ces courses, des gageures énormes, le roi, pressé de parier.
ne voulut mettre au jeu qu'un écu : la leçon fut inutile ; ropinion était déjà plus forte que l'autorité et que l'exemple. Malheureusement, • sur tous les points^ on sentait trop clairement la violence de l'agitation^des ftbts et la faiblesse du pilote.
On peut en juger par une anecdote ; le comte de Lauraguais, fameux par son enthousiasme pour les institutions, les mœurs, et les usages' de l'Angleterre, par l'éclat de ses aventures galantes, par sa philosophie un peu cynique, et par un luxe qui consomma toute sa fortune, s'était attiré, par la hardiesse de ses paroles et par l'originalité audacieuse de ses écrits, im assez grand nombre de lettres de cachet, qu'il appelait un jour plaisamment devant moi sa coiTespondance avecie roL , * "*
Je me rappelle que, le sachant exi^é loin dé Paris par une de ces lettres, je le vis se pix>mener tranquillement dans le lieu où Ton faisait une course et où se trouvait, comme à l'or^ dinaire, toute la cour; je voulus lui faire sentir le danger de son imprudence, il n'en fit que rire. Cette escapade ne put être ignorée, et resta cependant impunie. L'arbitraire était plutôt toléré que respecté,. et si, au Heu de fermei^ les veux sur une telle désobéissance, on eût sévi, je ne sais trop si l'opinion publique, en
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effervescence, n'aurait pas donné à cette afiaire beaucoup plus d'éclat et de gravité qu'elle n'en avait réellement.
Le comte de Lauraguais, depuis duc de Brancas, et qui vient de mourir à l'âge de quatrevingt-onz« ans, a certainement été l'un de»
hommes les plus singuliers de son temps; il réunissait dans sa personne des qualités et des défauts dont la moindre partie aurait suffi pour marquer tout individu de l'empreinte d'une grande originalité.
Aimant à l'excès le tourbillon et les plaisirs du "monde , il s'adonna aux sciences , et fit en chimie quelques découvertes auxquelles il dut son admission dans l'Académie des Sciences.
C'«st à lui que Ton doit* l'art de perfectionner la poïNcelaine* Il fit des expériences sur l'éther et sur sa miscibitité dans l'eau, ainsi que des découvertes moins utiles,* relativement à la dis- ^luiioti des diamans. Ces dernières ne profi** tèrent à personne et contribuèrent à sa ruine. Original «t passionné dans tous ses goûts, on ne 'saurait dire combien il prodigua d'argent pour acheter des diamans, dont une partie enrichit d'ingrates beautés, et dont l'autre se fondit 'dans ses fourneaux de porcelaine.
Il fut un des |»remiers qui, bravant la pédanterie de la magistrature et les superstition»
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de laSorbonne^ favorisa eu France l'inoculation* , Le célèbre grammairien Dumarsais^ dont la science honorait sa patrie^ languissait dans la pauvreté parce qu'on le croyait janséniste. M. de Lauraguais^ en faisant généreusement une pension à cet illustre grammairien^ le vengea des persécutions de Rome et de l'injustice de la cour.
Long-temps on le vit le plus fastueux^ le plu& magnifique, le plus galant des grands seigneurs; mais plus long -temps encore on le vit depuis mal vêtu, mal peigné, et affectant la simplicité du paysan du Danube. •
Je me souviens qu'un jour il vint chez moi le inatin dans ce costume cynique , mais avec une physionomie rayonnante de plaisir. « Eh ! » d'où te vient, lui dis-je, cette joie inaccou- » tumée? » « Mon ami, me répondit-il, je suis » le plus heureux des hommes : me voilà com- » plétement ruiné. » « Ma foi! repris-je, c'est » un étrange bonheur et pour lequel il y aurait » de quoi se pendre. » « Tu te trompes^ mon » cher, répliqua-t-il; tant que je n'étais que » dérangé, je me voyais accablé d'affaires, per^ » sécuté, ballotté entre la crainte et l'espérance; » aujourd'hui que je suis ruiné, je me trouve » indépendant, tranquille, d^ivré de toute in-^" » quiétude et de tous soucis. »
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A l'époque où , par l'effet d'une civilisation concentrée, les règles de ce qu'on appelait alors bon ton et bonne compagnie , obligeaient tout le monde de se soumettre, pour le goût, pour les opinions, pour le langage et pour la manière de vivre, à une monotone uniformité, M. de Lauraguais, secouant ce joug, suivait en tout genre ses fantaisies, et professait hautement les plus hardis systèmes.
Nos théâtres lui doivent une grande révolution : il nous fit sentir le premier combien il était ridicule, et contraire à l'illusion de la scène, de souffrir que les élégahs de la cour et de la ville fussent assis sur des banquettes, des deux cotés du théâtre, en avant des coulisses. D'après ses conseils, les acteurs cessèrent aussi de représenter les personnages antiques en habit moderne. Ce fut grâce à lui que nous ne vîmes plus Néron, Bru tus, Thésée en habit à grandes basques avec une écharpe et des nœuds d'épaule, Phèdre et Mérope en cheveux bouclés , poudrés, et en robes à grands paniers.
Vivement épris d'une actrice , mademoiselle Arnould, et ennuyé de la présence assidue d'un homme de la cour, le prince D..., très peu spirituel, le comte de Lauraguais alla gravement chez un médecin et lui demanda s'il était possible de mourir d'ennui. « Cet effet de l'ennui, I. 10
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1) répondît le docteur^ serait bien étrange et » bien rare. » « Je vous demande^ reprit le jp comte y s'il est possible. » Le médecin ayant répondu qu'à la vérité un trop long ennui pourrait donner une maladie telle que la consomption^ et par là causer la mort du malade^ il exigea et paya cette consultation signée. De là il se rendit chez un avocat^ et lui demanda s'il pouvait accuser en justice un homme qui aurait formé le dessein^ par quelque moyen que ce fut^ de le faire mourir. L'avocat dit que le fait n'était pas douteux y et^ sur ses instances^ écrivit et signa cette déclaration. Muni de ces deux pièces y le comte de Lauraguais porta devant la justice une plainte criminelle contre le prince D..., qui voulait^ disait-il^ le faire mourir d'ennui ^ ainsi que mademoiselle Âmould. Cette bizarre affaire n'eut aucune suite; mais^ comme <m le croit bien^ elle fit beaucoup de bruit.
. Fendant la guerre de sept ans ^ M . de Lauraguais^ au milieu d'une bataille sanglante, avait chargé trois fois l'ennemi à la tête du régiment qu'il commandait, et s'était distingué par la plus froide et la plus brillante intrépidité. Lorsque 4e combat eut cessé , rassemblant ses officiers et leur ayant distribué de justes éloges, il leur demanda s'ils étaient satisfaits de sa conduite; on lui répondit par une acclamation unanime.
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« Je suis bien ai^e, reprit le comte, qii^e yotfs » 6oye% contents de votre colonel; mqjs moi^ je » nç le suis nulleiaent du métier que pous fai- » sons, et je le quitte, w Eu effet^ àprèa la campagne, il quitta le service.
Ar cette occasion il composa les vers suivai^Si où se mêle à la peinture de son propre caractère, une épigramme un peu viye contre un de ses conten^porains, le duc de La Y^Uière, qui n'eut jamais d'autre activité que celle de courtisan.
J'ui vu p^rir Gisors *, «t perdre une victoire OujVi manqué cent fois dépérira mon jtour; Mon sang sur mes lauriers coulait a mon retour, Ce qui m*en dégoâta plus qu^on ne saurait croire.
* Qu^op ^a }.as« taQt qu'o^ voudra :
ApoJi][pU peut rayer mop upin de çon grimoire $
Et les neuf filles de mémoire , Âmi , n'^n valent pas une de POpéra.
J« BUB veux que chasser, rire , k^nter et bp^re, Ain» que J^ Y^ièr^, em^ i^eireijix s^ouTé Quand on est riche et duc, et qu'on lampe à la cour,
On a toujours assez de gloire.
Ce fui M. le camte 4t J^aur^gi^ ^, h premier, fit voiw aux Fari$ien6, 4an$ U plains des SabLûQS , un» cour^ 9^jee des cbfey^u^ et des jockeys aQgjiais^
* Le comte de Gisors, fils du marëchal de Belle ^Isle, jeune homme de la plus haute ^eipëraoee.
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Quand les idées de liberté se propagèrent , le comte de Lauraguais fut un des partisans leS plus zélés des grandes innovations qui se préparaient. Il se voyait déjà remplir, dans un parlement français, le rôle des Walpole, des Chatam et des Fox; mais notre tempête révolutionnaire déçut ses espérances, comme tant d'autres, et ce ne fut qu'après la restauration qu'il vint siéger à la chambre des pairs, où son âge avancé ne lui permit de paraître que peu de temps.
Cependant, dès le moment où la ville et la cour, contre les anciennes coutumes, s'étaient livrées avec fureur à la discussion des affaires publiques, discussion dont le signal fut donné par la publication toute nouvelle du compte dès finances rendii par M. Necker, ouvrage qu'on trouvait non-*seulement chez tous les hommes d'État, mais dans la poChe de tous les abbés et sur la toilette de toutes les dames, M. de Lauraguais, donnant le premier l'exemple d'une opposition hardie , écrivit contre le ministre des pamphlets sur les Qnances, composés avec talent, et dont l'orig^alité satirique lui attira de nouvelles disgrâces et quelques légers supplémens à sa correspondance avec le roi.
Si M. de Lauraguais se permettait les libertés
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les plus étranges en paradoxe^ en ironie, en raillerie, surtout lorsqu'il écrivait, d'un autre côte son commerce en société était très, agréable et très piquant. Seulement on le trouvait beaucoup moins aimable lorsqu'il voulait dogmatiser en finances et en politique au milieu d'un monde léger dont l'usage était de ne pas souffrir, pour l'intérêt de la conversation, qu'on s'appesantit trop sur aucun sujet : car alors, pour plaire , il fallait dans le monde cacher son savoir et tout effleurer.
Parfois M. de Lauraguais voulut être poète; mais il ne fut pas heureux dans ce genre , qui ne paraît que trop facile à beaucoup de gens, et qui demande de longues études,. un travail assidu, travail sans lequel on ne produit rien de bon, et qui cependant doit être si bien caché qu'on ne le sente pais.
; Je me souviens qu'un matin le comte de Lauraguais vint me lire une tragédie de sa composition, et dont Jocaste était le titre. Me demandant ensuite mon avis, je m'amusai à lui répondre en plaisantant, ce qui était fort de son goût, qu'il y avait certainement des beautés dans sa pièce, mais que malheureusement je n'y avais trouvé de bien clair que les vers du sphinx. « C'est, répondit- il, que tu les as mal » écoutés. »
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« Je vais te prouver le contraire^ repris- je, >i car en voilà que j'ai retenus :
» Oui , Phorbas à Tinstaut, dans le temple inspiré ,
» M'a révélé ce qu'il ignore encor lui-même.
<c — Ah ! quVt-il dit ? parlez , ma surprise est extrême. »
ce Tu es un mauvais railleur^ répondit le comte; I) ton esprit n'est pas à la hauteut de mon talent » ni du siècle , puisque tu ne vois pas que dans I) cet ouvrage je donne à l'Eu^pe le bilan de » mon génie. » « Prends garde, lui dis-je, au » inot bilan; il est de mauvais augure. »
Au fond, M. de Lauraguais, dont lés sar-^ casmes, quand il écrivait, semblaient annoncer ' un esprit méchant > avait le meilleur cosur du monde, était obligeant, serviable> bon ami> prodigue de tout ce qu'il avait, sachant se passer de tout ce qu'il n'avait pas; nul ne eut mieux que lui abuser sans mesure de la fortune^ et supporter philosophiquement la pauvreté.
Une de ses maîtresses racontait qu'il l'avait ' logée dans sa serre-chaude , la nourrissant très mal, et ne lui donnant presque que des fruits de climats étrangers. G)mme elle le lui repnn chait : « Feut-tu te plaindre, ingrate^ lui di« » sait -^ il, de manquer dU nécessaire, chose » triviale, lorsque tu jouis abondamment du » superflu que tout le monde désire ? »
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Pendant quelque temps il eut de hautes pré-^ tentions en métaphysique f et donna un jour rendez-vous au chevalier de Boufflers et à moi pour nous expliquer l'obscure doctrine reilfer-»mée et cachée dans le livre intitulé : Des erreurs et de la vérité y ouvrage composé par le célèbre Saint'Martin y chef de la secte des illuminés.
Après l'avoir entendu patiemment disserter deuSc heures sur ce sujets Boufflers et moi nou» lui dîmes y d'un commun accord y que jusqu'à ce jour nous avions cru saisir le sens et la clef de quelques passages de ce livre énigmatique^ mais que^ depuis sa savante explication^ nous n'y <x)mprenions plus rien du tout. Il rit comme nous.de sa présomption^ de la nôtre y et du tempt que nous avions perdu.
Telle était la singularité de ce siècle qu'au moment où l'incrédulité était en vogue, où l'on regardait presque tous les liens comme des chaînes, où la philosophie traitait de préjugés toutes les anciennes croyances et toutes les vieilles coutumes, une grande partie de ces jeunes et nouveaux sages s'engouait, les uns de la manie des illuminés, des doctrines de Shwedem* burg, de Saint-Martin, de la communication possible entre les hommes et les esprits oéici»tes, tandis que beaucoup d'autres, s'empressant autour du baquet de Mesmer, croyaient à l'effi*
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cacité universelle du magnétisme , étaient persuadés de l'infaillibilité des oracles du somnam*l)ulisme^ et ne se doutaient^pas des rapports qui existaient entre ce baquet magique , dont ils étaient enthousiastes , et le tombeau miraculeux de PâriSy dont ils s'étaient tant moqués.
Jamais on ne vit plus de contraste dans les opinions/ dans les goûts et dans les mœurs : au sein des académies^ on applaudissait les mâxi-^ mes de la philanthropie y les diatribes contre la vaine gloire, les vœux pour la paix perpétuelle; mais, en sortant, on s'agitait, on intriguait, on déclamait pour entraîner le gouvernement à la guerre. Chacun s'eflForeait d'éclipser les autres par son luxe, à l'instant même où l'on parlait en républicain et où l'on prêchait l'égalité. Jamais il n'y eut à là cour plus de magnificence , de vàtiité, et moins de pouvoir. On fix)ndait les puissances de Versailles, et on faisait sa cour à celles de \ Encyclopédie.
JNous préférions un mot d'éloges de D'Alembert, de Diderot, à la faveur la plus signalée d'un prince. Galanterie, ambition, philosophie, tout était entremêlé et confondu; les prélats quittaient leurs diocèses pour briguer desminis^ tères ; les abbés faisaient des vers et des contes licencieux*
On applaudissait à la cour les maximes repu-
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blicaines de Brutus; les monarques se disposaient à embrasser la cause d'un peuple révolté contre son roi ; enfin on parlait d'indépendance dans les camps ^ de démocratie chez les nobles^ de philosophie dans les bals^ de morale dans les boudoirs.
Au reste, ce qu'on peut avec raison regretter de celte époque qui ne renaîtra plus, c'était, au milieu de ce conflit entre des opinions, des systènaes, deé goûts et des vœux si opposés, une douceur, une tolérance dans la société, qui en faisaient le charme.
Toutes ces luttes entre les anciennes et les nouvelles doctrines ne s'exerçaient encore qu'en conversations, et ne se traitaient que comme des théories. Le temps n'était pas arrivé où leur pratique et leur action devaient répandre parmi nous la discorde et la haine. Jours heureux où les opinions n'influaient pas sur les sentimens, et où l'on savait aimer toujours ceux qui ne pensaient pas comme nous !
Je n'oublierai jamais les délicieuses et fréquentes réunions où se trouvaient ensemble les financiers , les magistrats , les courtisans , les poètes , les philosophes les plus aimables et les plus distingués, et ces conversations au Mont- Parnasse, chez le comte de Choiseul-Gouffier, où brillaient tour à tour Boufflers, Delille,
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Rulhière^ $aint*Lamberty Champfort ^ La Harpe^ JVfarmontel^ Panchaud^ Raynal^ l'abbé^ de Pé« rigordy depuis prince de Talleyrand; mon frère, l'un des plus aimables hommes *de son temps ; M. de Saisseval; le prince de Ligne, nouveau chevalier de Grammont de tous les pays ^ favori de tous les rois^ courtisan de toutes lés cours, ami de tous les philosophes, et le duc de Lau-i zun^ qui^ cherchant partout la gloire, n'en eut que les illusions ^ et dont la plupart des aventures furent plus imaginaires que réelles.
Dans quelques autres centres de réunion ^ on entendait avec un plaisir mêlé de vénération le simple 9 le laborieux, l'éloquent et savant ab)3é Barthélémy; Malesherbes, Tun des plus populaires des hommes illustres, le plus juste des ministres , le plus intègre des magistrats , le moins flatteur des courtisans; cet immortel Malesherbes qui pensait eh philosophe, agissait en sage, et charmait, par la fécondité de sa mémoire , par la multiplicité de ses anecdotes^ ceux qu'il instruisait par la moralité de ses discours et par l'universalité de ses connaissance»; le duc de Nivernais, aussi distingué par la dé^ licatesse de son goût et par l'urbanité de soa ton «que par la finesse et les agrémens de son esprit : il savait allier la noblesse de l'antique cour à l'esprit philosophique de la nouvelle ; il
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réunissait en lui l'image et Tesprit de deux siècles difTérens.
Chez la princesse deBeauvau, modèle d'aménité et d'art pour soutenir et varier la conversation , on se plaisait à voir la réunion et la re^ présentation de tout ce quMl y avait de mieux et de plus délicat dans la cour de Louis XV , sans jamais y rei:)icontt*er ce qu'une juste sévérité reprochait à la licence de ce temps.
On aurait pu retrouver aussi quelques traces, quelques souvenirs de la vieille époque de la régence chez la maréchale de Luxembourg; mais Tâge, le repentir, et le besoin de la considération, effaçant ces vestiges, n'y laissaient presque plus entrevoir que l'importance et la dignité imprimées sur les noms qui rappelaient le règne de Louis XlV.
Je quittais avec empressement les compagnons de ma jeunesse et les amusemens de mon âge pour entendre des entretiens et pour suivre des sociétés qui formaient à la fois ma rai-^ son, mon esprit et mon goût.
Destiné aux emplois publics par ma position , dans le monde et par mon penchant à cultiver les études de l'histoire et de la politique, je sentais combien était précieux pour moi l'avantage de me lier avec tous ceux qu'on pouvait sans vanité regarder comme l'élite des sociétés humaines.
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En effets on trouvait alors à l'hôtel de La Rochefoucauld, chez d'Alembert, chez madame Geoffrin , les littérateurs ^ les philosophes les plus distingués ^ et cet esprit de liberté qui devait changer la face du monde en Téclairant ,. et malheureusement aussi ébranler toutes ses bases eu voulant lui en donner de nouvelles.
Dans les réunions qui avaient lieu chez mes^ dames la maréchale de Luxemboui^y de La Vallière , à l'hôtel de Choiseul,, on revoyait fout ce que le règne de Louis XV avait offert de personnages marquans par leur rang, par leur urbanité , par leur galanterie. Chez madame du Deffant, on était certain de rencontrer les étrangers les plus célèbres, attirés par la curiosité de connaître cette France , ancienne et nouvelle,, que chez eux ils dénigraient avec pesanteur et accusaient de frivolité , mais qui , dans tous les temps ^ fut, est et sera l'objet de leur jalousie.
Quoique bien jeune, porté naturellement à la réflexion, je me convainquis bientôt, dan^ ces écoles brillantes de civilisation, des causes qui donnaient en Europe des avantages presque universels à nos politiques et à nos littérateurs sur ceux de tous, les autres pays, en en exceptant l'Angleterre, qui nous dispute cette prééminence.
Ces causes sont les mêmes que celles qui
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donnent aux historiens de l'antiquité une supériorité évidente sur la plupart des historiens modernes. En efFet , pour traiter avec les hommes et pour les peindre, il faut les étudier, les connaître, et cette connaissance profonde ne peut s'acquérir qu'au milieu d'une civilisation perfectionnée, et dans une position où la pratique du monde substitue la réalité aux apparences et l'expérience aux systèmes.
Pourquoi trouvons-nous si froids la plupart des historiens de l'Europe moderne ? c'est qu'avec beaucoup d'érudition et souvent même d'esprit, leurs récits sont secs , manquent d'intérêt dramatique , et que leurs réflexions , la plupart du temps très longues, ne sont que des lieux communs de morale rebattus à la chaire ou dans les collèges.
Ce qui fait au contraire que les ouvrages des Xénophon, des Tite-Live, des Polybe, des Saliuste, des Tacite, sont lus avec intérêt, relus . avec avidité, et ont traversé les siècles, c'est que ces grands écrivains avaient été acteurs dans les scènes qu'ils retraçaient ou dans des scènes semblables.
Ce n'étaient point des abbés, des professeurs, des savans séparés du monde par leurs vœux, par leurs études ou par leur obscurité, qui répandaient de si vives lumières sur le jeu des
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passions humaines : c'étaient des hommes qui les avaient éprouvées et combattues. Ces illustres écrivains réunissaient le triple avantage d'être à la fois hommes de lettres , hommes du monde et hommes d'État ^ et par là possédaient le triple mérite de l'art du style d'un littérateur, de la finesse du goût d'un homme de la haute socié^ té 9 et de l'habileté d'un politique expérimenté*
Aussi y dans l'Europe nouvelle , on doit remar^ qiier que les hommes dont les écrits politiques ou historiques excitent le plus constamment notre intérêt, sont les écrivains tels que le président de Thou, le duc de Sully, le cardinal de Retz*
Si Montesquieu n'eût été qu'un savant professeur , son génie ne nous eut donné que des dissertations froides sur les lois. Il nous en a donné V esprit parce qu'il connaissait le monde, les affaires , les hommes de toutes les classes, les sociétés de toutes les nuances.
Ce qui fait le charme des Mémoires, écrits même avec le plus de négligence , c'est que ceux qui les ont composés s'y montrent en acteurs plus qu'en auteurs. Cependant , s'ils ont le mérite du naturel, l'art leur manque trop souvent, ainsi que l'impartialité; ils ne vous montrent qu'un coin du tableau et dénué d'ornemens, tandis que, de tous les genres d'éloquence, l'his* toire et la politique sont ceux où il est le plus
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nécessaire d'offrir le mélange indispensable d'élégance^ de simplicité^ de variété^ de profondeur^ de pratique des hommes et d'habitude des affaires.
En Angleterre, les institutions ont été plus favorables à ce genre de talent que celles des autres gouvernemens i les affaires y sont vraiment publiques , ce sont celles de tous; chacun les connaît > s'y mêle, y prend part; on n'y sépare point la* théorie de la pratique; le ciment de la liberté y a établi des liens et des communications entre tous les rangs et toutes les classes : aussi une gloire solide est attachée aux noms des écrivains y des hommes d'État, des orateurs de ce pays, tels que Hume, Clarendon, Littleton, Robertson, Chesterfield, etc.
En nous dégageant comme eux des entraves trii nous retenaient le pouvoir féodal , l'autorité arbitraire , les préjugés scolastiques, la superstition, l'éloignement forcé des affaires pour prestjue toutes les classes de la société, le dédain antique et vaniteux des classes privilégiées pour les lettres , alors la muse de l'histoire et de la politique reprendra dans^ notre patrie le rang élevé qui lui est dû.
Ce qu'il y avait au reste de plus sin^gulier et de plus remarquable à l'époque dont je paille, c'est que, à la cour comme à la ville, chez les
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^ands comme chez les boui^eois, parmi les militaires comme parmi les financiers ^ au sein d'une vaste monarchie , sanctuaire anticjue des privilèges nobiliaires , parlementaires , ecclésiastiques ; malgré l'habitude d'une longue obéissance au pouvoir arbitraire^ la cause des Américains insurgés fixait toutes les attentions et excitait un intérêt général.
De toutes parts l'opinion pressait le gQuverr nement royal 'de se déclarer pour* la liberté ré^ publicaine^ et semblait lui reprocher sa lenteur et sa timidité. Le^ ministres ^ entraînés peu à peu par le torrent^ craignaient cependant en* core de rompre avec les Anglais et d'entreprendre une guerre ruineuse; de plus ils étaient retenus par la sévère probité de Louis XYI, le plus moral des hommes de son temps.
La neutralité paraissait un devoir à ce monarque^ parce qu'aucune agression anglaise ne justifiait à ses yeux une démarche hostile contre la couronne britannique. Ce n'était pas la crainte des frais et des chances de la guerre qui le frappait : c'était sa conscience qui lui faisait regarder comme une perfidie la violation des traités et de l'état de paix sans autre motif que celui d'abaisser une puissance rivale.
Ainsi le gouvernement, froissé entre la volonté du prince et le vœu général^ faisait par
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faiblesse ce qu'il y a de pire en politique : il encourageait secrètement le commerce français à donner aux Américains des secours en armes et en munitions; il accueillait favorablement^ mais mystérieusement; les envoyés américains; il flattait par ses discours Tespoir et l'ardeur impatiente d'une jeunesse belliqueuse; il laissait circuler les écrits des partisans de la liberté américaine ; et^ en même temps ^ il chargeait notre ambassadeur à Londres de calmer les alarmes du ministère anglais, de lui renouveler fréquemment l'assurance du maintien de la paix par l'observation de la plus stricte neutralité.
Par. cette conduite peu loyale, il perdait également les avantages d'un système pacifique, sincère , et ceux d'une guerre déclarée ; il s'exposait aux inconvéniens de ces deux partis, parce qu'il n'en savait suivre aucun.
Cependant l'orage croissait; après quelques revers éprouvés par les Américains, la fortune commençait à se déclarer pour eux. La passion de la liberté, l'amour de la patrie triomphaient de tous les obstacles. La tactique et la discipline anglaises n'étonnaient plus le courage irrégulier des nouveaux républicains. Le congrès, vivante image du sénat antique de Rome, délibérait froidement, et faisait de sages lois au milieu du
tumulte des armes.