I. II
Vainement un électeur de l'empire germanique fortifia l'aimée anglaise par des troupes auxiliaires^ et par un traité honteux , puisqu'il contenait un tarif exact des sommes qu'on devait lui payer pour la mort^ pour les mut ilations, pour les blessures graves ou légères des sujets et des soldats qu'il vendait.
Les armées américaines faisaient chaque jour de nouveaux progrès. Enfin on sut qu'une armée anglaise tout entière, commandée par le général Burgoyné, s'était vue investie par les milices insurgées, privée de vivres, de communications, réduite à l'impossibilité de combattre ou de fuir, et forcée, à Saratoga, de déposer ses armes aux pieds de' ces cultivateurs pauvres, mais fiers, inexperts, mais vaillans, et dont elle avait jusque-là tant dédaigné la simplicité, l'indiscipline, le dénuement, et l'ignorance des évolutions militaires.
Cette victoire fit pencher les balances de la politique; une prompte renommée répandit dans toute l'Europe l'éclat de ce triomphe. En tout temps le bonheur donne des amis, et l'Amérique eut bientôt des alliés.
La nouvelle de ce succès redoubla notre ardeur et notre impatience. Les ministres, pressés par nous et rassurés par la fortune, dissimulèrent moins leur but, et persuadèrent au roi
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qu'on pouvait, pour l'intérêt de la France, former des liens de commerce avec les Américains sans, rompre avec l'Angleterre.
En conséquence, ils reçurentplus ouvertement les commissaires de l'Amérique, négocièrent avec eux, et, dans le mois de décembre 1777^ signèrent ensemble les articles préliminaires d'un traité de commerce et d'amitié.
Il en résulta ce qu'ils n'avaient pas pjrévu , et ce qui pourtant devait nécessairement arriver. Les ministres anglais éclatèrent en reproches contre nous, regardant comme une rupture ouverte ce nouveau lien formé avec leurs provinces rebelles,
Inutilement notre ambassadeur voulut alléguer nos intérêts commerciaux et protester de notre amour pour la paix : les Anglais étaient décidés à la guerre; en même temps, se croyant autorisés par notre conduite, qu'ils regardaient comme une agression, à l'oubli et à l'infraction du droit des gens, ils avaient envoyé des ordres secrets à leurs amiraux. Aussi nous sûmes bientôt que, sans aucune déclaration de guerre de leur part et sans aucune hostilité de la nôtre, ils s'étaient emparés sur mer de plusieurs vaisseaux marchands qui nous appartenaient, et qu'ils avaient attaqué dans l'Inde nos possessions.
Le traité définitif avec l'Amérique fut bien-
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tôt conclu. Notre ambassadeur quitta Londres. Chacun courut aux armes* Les désirs de notre ardente jeunesse furent comblés, et la guerre ne tarda pas à éclater dans les deux hémisphères.
Il n'était plus question alors de tenter individuellement des aventures et de partir comme volontaires pour l'Amérique , puisque la guerre retenait chacun de nous sous ses étendards, et nous faisait espérer des occasions prochaines de nous distinguer en servant notre patrie.
Cependant, comme nous étions trop pressés d'agir pour attendre ces occasions, et que, la guerre contre les Anglais étant essentiellement maritime, on pouvait prévoir facilement qu'il y aurait peu d'expéditions pour les troupes de terre, et que celles qu'on y emploierait seraient peu nombreuses, je renouvelai mes démarches pour obtenir la permission d'aller rejoindre La Fayette au camp de Washington.
Tout ce qu'il m'écrivait sur les mœurs, l'enthousiasme, la constance et le courage héroïque des Américains, redoublait mon ardeur pour servir leur cause.
Je suppliai la reine d'appuyer et de favoriser ma demande, en lui faisant observer que j'étais colonel de dragons, que probablement dans cette guerre on embarquerait peu de cavalerie.
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et qu'ainsi je pouvais m'absenter de mon régiment sans nuire au service.
Comme tout sentiment élevé plaisait à cette princesse, elle m'approuva; mais,, peu de jours après, elle me dit que mon exemple, si on cédait à mes instances, attirerait d'autres demandes pareilles, aurait par là beaucoup d'inconvéniens, et que le roi ne voulait point que les chefs dès corps, les quittassent.
Je n'avais fondé aucun espoir sur l'assistance de mon père, partisan sévère d'une marche méthodique et d'une stricte discipline ; il se serait oppo$é à mon dessein plutôt qu'il ne l'aurait favorisé. Il fallut donc me résigner à tout attendre de la fortune, et, dans cette circonstance, elle ne me fut pas favorable.
Bientôt cependant on put croire , par des symptômes très marquans, qu'une guerre générale allait embraser toute l'Europe, et étendre ses ravages dans le monde entier. Les vues ambitieuses de l'impératrice Catherine , et son refus de rendre la Crimée, armaient les Turcs contr'elle. L'électeur palatin mourut; son testament et les prétentions de l'Autriche sur son héritage excitèrent , entre la cour de Vienne et celle de Berlin, des contestations promptement suivies d'une rupture.
L'Espagne cherchait encore, il est vrai, à
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nous réconcilier arec les Anglais, par sa médiation; mais le SHCcés était impossible. On pouvait facilement préT<Hr déjà que cette puissance serait promptem«it entraînée à faire cause commune arec nous, pour enlcTer la domination des mers à notre ancienne rirale.
Enfin la H<rflande même , malgré le penchant du stathouder pour l'Angleterre , laissa réveiller chez elle quelque dernier sentiment de liberté , et un parti nombreux sV montra décidé à forcer scm gouTcmement de se déclarer pour la cause américaine.
Dans cet état de choses si alarmant pour les amis de la paix et de l'humanité, notre jeunesse, impatiente de guerre , trouvait de quoi flatter tous ses désirs et nourrir toutes ses espérances.
Il arriva pourtant tout le contraire de ce qu'on prévoyait : l'Océan, TAmérique et les Indes furent seuls le théâtre d'une guerre vive et réelle. L'incendie qui menaçait le continent européen s'éteignit tout à coup. Les Turcs se résignèrent à leur sort. La Prusse et l'Autriche ne firent qu'une campagne sans résultat. La médiation pacifique de la France et la médiation armée de la Russie apaisèrent les différends survenus entre les cabinets de Vienne et de Berlin, que termina une prompte paix conclue à Teschen.
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Ainsi, avant l'espace d'une année révolut, l'Angleterre seule, avec la faiLIe assistance du Portugal , resta en guerre contre les Amtiricains, les Français, les Espagnols et les Hollandais.
De cette manière, une grande partie de nos fumées de gloire s'évanouit. Nos marins seuls, une douzaine de généraux et une vingtaine de régimens obtinrent la faveur enviée de combat- Ire sur le continent américain dans les Antilles, et en Asie dans les Indes orientales.
Nous ne gardâmes qu'un seul espoir, celui d'une descente en Angleterre : vaste dessein dont notre ardeur sollicitaiL et pressait à grands cns rcxcculion, mais que la circonspection de nos ministres n'adopta qu'avec timidité, et ne forma qu'avec cette hésitation et cette lenteur qui rendent tout succès impossible.
Nos armées navales étaient nombreuses; nos marins avaient autant d'instruction que d'intrépidité; nos troupes de terre étaient animées du meilleur esprit, et enflammées de cet amour de gloire qui annonce et promet de grands exploits.
L'habileté de M. Necker fournissait au trésor tous les moyens nécessaires à de hautes entreprises. La France trouvait enGn l'occasion d'abattro la puissance de son éternelle rivale. Pour
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y parvenir nos forces suffisaient; nos ministres n'étaient pas sans talent^ mais le génie leur manqua.
Cependant^ par la force des choses ^ parla constance des Américains , par la bravoure de nos troupes et par quelques heureuses combinaisons de nouveaux ministres qui tlirigèrent nos dernières opérations, le résultat de cette guerre fut glorieux pour nous et désastreux pour les Anglais, puisqu'ils perdirent dans l'autre hémisphère treize grandes provinces.
Notre traité avec les Américains contenait des stipulations offensives dont Texécution ne devait avoir lieu qu'en cas de rupture avec l'Angleterre. La probité du roi le déterminait, mal^ gré les conseils de ses ministres, à ne point le premier prononcer le mot terrible de guerre. Il ne se croyait pas autorisé, par les fréquens exemples des Anglais, à enfreindre sans scrupule le droit des gens; et, loin de profiter du moment où la Grande-Bretagne n*avait pas encore réuni tous ses moyens pour la défense de ses côtes et pour la protection de son vaste commerce, il attendit qu'elle commit les premières hostilités, se croyant par là moins responsable de «toutes les calamités qu'une semblable guerre déviait entraîner.
Ce furent en effet les Anglais qui les premiers
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rompirent ouvertement la paix : un de leurs bâtimens de guerre, VAréthusey attaqua une frégate française, la BeUe-Poule. M. de la Clocheterîe, qui commandait celle-ci, soutint avec éclat rhonneur de notre pavillon. Le combat fut long, opiniâtre et sanglant. VJréthuse vaincue prit la fuite, et le commandant français ramena dans nos ports sa frégate criblée de boulets, et un équipage dont lé feu avait moissonné la moitié. II fut reçu en triomphe par une population immense, qui jouissait avec transport de ce premier et brillant succès , le regardant comme un présage assuré de fortune et de gloire.
Alors Louis XVI consentit à faire agir toutes les forces que son ministère avait armées. Le comte d'Estaing, commandant une escadre française, se dirigea sur les cotes de TAmérique. Son apparition sur ces côtes intimida le général Clinton, qui investissait alors Philadelphie. Ce général se retira du côté de New-York. Les Américains reprirent l'offensive, suivirent l'ennemi dans sa retraite, et lui livrèrent à Monmouth un combat où leurs armes eurent Tavantage, sans cependant obtenir un succès décisif.
Un plénipotentiaire français, M. Gérard de Ray ne val, embarqué sur la flotte du comte d'Estaing, avait été envoyé au congrès américain pour reconnaître formellement son indépen-
dance^ et former avec lui les nœuds d'une alliance offensive et défensive. Les généraux Washington , La Fayette et Sulivan avaient concerté un plan habilement conçu; leur but était la conquête de Rhode-Island.
Notre amiral dirigea sa flotte vers cette île: maiS) au lieu d'y faire débarquer ses troupes., conune les Américains l'en pressaient, le désir et Tespoir de combattre et de détruire une escadre anglaise qui s'approchait^ le firent renoncer à toutautre dessein. 11 courut au devant de la flotte ennemie.
Le combat s'engagea; mais un coup de vent terrible sépara les deux armées .* les vents et les flots déchaînés dispersèrent tous leurs vaisseaux , dont une grande partie fut excessivement mal-r traitée; deux des nôtres, entièrement dégréés et démâtés, se virent, par un étrange caprice du sort , au moment d'être pris par des bâtimeïis de force inférieure qui les rencontrèrent. Heureusement le comte d'Estaing arriva assez à temps pour les délivrer. De son côté l'escadre anglaise reçut des renforts, et, l'exécution du plan concerté étant ainsi manquée, le comte d'Estaing changea de direction, et forma d'autres desseins y pour couvrir, par quelque action d'éclat, le peu de succès de cette première expédition»
n était résulté de ce malheur, ou de cette faute, quelques germes de mésintelligence entre les Américains et les Français. Mais d'un autre côté Washington en tira habilement un avantage , celui de persuader aux milices américaines que c'était principalement sur leur propre courage, leur constance et leur force, qu'elles devaient compter, sans trop se reposer sur l'assistance, sans doute très utile, mais pai>fois incertaine, d'alliés éloignés, et qu'il fallait se mettre en état de vaincre sans secours, pour être plus certain d'en recevoir,
A l'autre extrémité du monde, dans les Indes, notre lenteur et la timide circonspection du gouvernement français nous causèrent d'immenses préjudices. Une armée navale, envoyée à temps dans ce& parages, aurait pu y changer facilement la face des affaires, et y porter un coup fatal à la puissance anglaise; mais nos ministres, sans prévoyance, n'avaient rien préparé de ce côté ni pour l'attaque ni pour la défense.
Nous avions donné secrètement, dans l'Inde, des officiers, des secours et des conseils au fameux Hyder-Ali-Khan , prince indien , qui s'efforçait alors de secouer le joug de l'Angleterre. En encourageant ainsi un ennemi redoutable pour les Anglais, nous devions prévoir qu'ils
s'en vengeraient sur notre commerce et «ur nos possessions. )
Nous fûmes punis de cette négligence. Les Anglais attaquèrent F(»idichéry^ Chandernagor^ et bientôt nous perdîmes ces riche& comptoirs^ sans autre dédommagement que l'honneur dont le courage héroïque et Thabileté de l'amiral comte de Sufiren couvrirent nos armes trois ans après.
Tandis que tous ces grands événemens , précurseurs de tant d'orages^ occupaient les ministres de tous les cabinets^ et les nouvellistes de foutes les classes^ depuis les. personnages les plus important de la cour jusqu'aux oisifs les plus bavards de la terrasse des Tuileries , de la grande allée du Palais-Royal et des cafés de Paris , un nouveau spectacle vint s'emparer de la curiosité des Parisiens et la fixer.
Voltaire, le prince des poètes, le patriarche des philosophes , la gloire de son siècle et de la France, se trouvait depuis un grand nombre d'années exilé de sa patrie. Tous les Français lisaient avec délices ses ouvrages, et presque aucun d'eux ne l'avait vu. Ses contemporains étaient pour lui, si on ose te dire ainsi, comme une sorte de postérité.
L'admiration pour son génie universel était dans beaucoup d'esprits îine espèce de <îulte et
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d'adoration j ses écrits ornaient toutes les,bibliothéques; son nom était présent à toutes les pensées^ et ses traits absens de tous les regards. Son esprit dominait^ dirigeait^ modifiait tous les esprits de son temps; mais, excepté un petit nombre d'hommes qui avaient été admis à Ferney dans son sanctuaire philosophique^ il régnait pour le reste de ses concitoyens comme une puissance invisible.
Jamais peut-être aucun mortel n'opéra d'aussi grands changemens que lui dans les opinions et dans les mœurs de son siècle. Jamais aucun chef de secte ne combattit et ne vainquit à la fois^ sans paraître dans la mêlée ^ plus d'ennemis qui se croyaient invincibles, plus d'erreurs consacrées par le temps, plus de préjugés enracinés par de vieilles coutumes.
Cependant, sans rang, sans naissance, sans autorité , ses forces ne se composaient que de la clarté de sa raison , de l'éloquence variée de son style et du charfti* entraînant de sa grâce; enfin, pour terrasser les vieux et redoutables colosses contre lesquels il luttait, il ne se servit la plupart du temps, au lieu de massue, que de l'arme légère du ridicule et de l'ironie. Il est vrai que jamais personne ne la mania plus adroitement que lui , et ne fit avec elle des bjessures plus profondes et plus incurables.
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ProGtant de quelques imprudences inexcusiibles, de quelques écrits contraires aux mœurs, de quelques taches enGn qui ternissaient légèrement le disque de cet astre brillant de notre littérature, le clergé par son influence, quelques vieux parlementaires enclins à la séTéritë, un petit nombre d'anciens courtisans, partisans des antiques abus du pouvoir, avaient obtenu contre lui , non une condamnation ou même un ordre officiel de bannissement , mais des insinuations assez efficaces pour Tobliger à chercher son repos et sa sûreté dans Texil.
Son retour fut, comme sa disgrâce, une preuve de la faiblesse de Tautorité. L'opinion philosophique remportait tellement alors dans les esprits, et intimidait à tel point le pouvoir, qu'on le laissa revenir dans son pays sans le lui permettre. La cour refusa de le recevoir, et la ville entière sembla voler au devant de lui. On ne voulut point lui accortler une légère grâce, et on le laissa jouir d*un triomph^ éclatant.
La reine, entniinée par le tourbillon, Gt de vaines tentatives pour obtenir du roi la permission d'admettre chez elle cet homme célèbre, objet d'une si universelle admirât ion. Louis XVI, par scrupule de conscience, crut qu'il ne devait point laisser approcher de lui un écrivain dont les coups téméraires, ne s'arrètant point
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aux abus, avaient souvent porté atteinte à des croyances antiques^ à des doctrines vénérées. L'enceinte du trône resta donc fermée à celui auquel , dans les transports de son admiration, la nation rendait une sorte de culte.
Les rivaux de ce grand homme furent consternés; le clergé s'indigna, mais se tut; les parlemens gardèrent le silence , et la puissance des philosophes s'accrut par la présence et par le triomphe de leur chef.
Il faut avoir vu à cette époque la joie publique, l'impatiente curiosité et l'empressement tumultueux d'une foule admiratrice , pour entendre, pour envisager, et même pour apercevoir ce vieillard célèbre , contemporain de deux siècles, qui avait hérité de l'éclat de l'un et fait la gloire de l'autre; il faut, dis-je, en avoir été témoin pour s'en faire une juste idée.
C'était l'apothéose d'un demi-dieu encore vivant; il disait au peuple, avec autant de raison que d'attendrissement : « Vous voulez donc me » faire mourir de plaisir?» En effet, la jouissance de si nombreux et de si touchans hommages était au-dessus de ses forces; il y succomba, et l'autel qu'on lui dressait se changea promptement en tombeau.
Aussi avide d'admirer de près cet homme illustre, mais plus heureux que les «autres, sans
avoir besoin de percer la foule de tous ceux qui cherchaient à 8'approcher de lui y j'eus le bonheur de le voir à mon. aise deux ou trois fois chez mes parens, avec lesquels^ dabs sa jeunesse f il avait eu des liaisons assez intimes.
Ma mère était alors attaquée d'une maladie cruelle qui, depuis deux ans^ consumait^ dans des douleurs insupportables^ ses forces et sa vie. Elle ne pouvait plus sortir de son lit. On peut juger de son extrême faiblesse puisqu'un mois après l'époque dont je parle, elle rendit le dernier soupir.
Elle avait toujours été considérée comme une des femmes de Paris les plus distinguées, par la finesse, par la justesse de son goût et de son esprit, par la rectitude de sa raison, par l'élégance de son langage et de ses manières; remarquable dans sa jeunesse par les agrémens de sa figure, elle passait pour un modèle du meilleur ton et de la plus attrayante urbanité.
Voltaire ne l'avait point oubliée; il demanda instamment à la voir, et, quoiqu'elle fût à peine en état de le regarder, de l'entendre et de lui répondre, elle le reçut.
Souvent il nous arrive de nous faire des hommes, des lieux et des choses qu'on n'a pas vus, et dont notre imagination n'a été frappée que de loin, unf idée toute différente de la réalité.
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Je Tavais éprouvé maintes fois; mais, lorsque je vis Voltaire, il me parut absolument tel que je me l'étais représenté.
Sa maigreur me retraçait ses longs travaux ; son costume antique et singulier me rappelait le dernier témoin du siècle de Louis XIV , l'historien de ce siècle, et le peintre immortel de Henri IV. Son œil perçant étincelait de génie et de malice; on y voyait à la fois le poète tragique, l'auteur à^ Œdipe et de Mahomet^ le philosophe profond, le conteur malin et ingénieux, l'esprit observateur et satirique du genre humain ; son corps mince et voûté n'était plus qu'une enveloppe légère, presque transparente, et au travers de laquelle il semblait qu'on vit apparaître son âme et son génie.
J'étais saisi de plaisir et d'admiration , comme quelqu'un à qui il serait permis tout à coup de se transporter danis les temps reculés, et de voir face à face Homère, Platon, Virgile ou Cicéron. Peut-être comprendrait -on difficilement aujourd'hui une telle impression : nous avons vu tant d'événemens, d'hommes et de choses, que nous sommes blasés sur tout; et, pour concevoir ce que j'éprouvais alors, il faudrait être dans l'atmosphère où je vivais : c'était celle de l'exaltation.
Nous ne connaissions pas ces tristes fruits des
longs orages et des discordes politiques, l'envie, l'égoïsme, le besoin du i*epo8, l'insouciance produite par la lassitude, la froideur qui suit le triste réveil des illusions déçues. Nous étions éblouis par le prisme des idées et des doctrines nouvelles, rayonnans d'espérance, brûlans d'ardeur pour toutes les gloires, d'enthousiasme pour tous les talens , et bercés par les rêves seduisans d'une philosophie qui voulait assurer le bonheur du genre humain , en chassant avec son flambeau les tristes et longues ténèbres qui, depuis tant de siècles, l'avaient retenu dans les chaînes de la superstition et du despotisme. Loin de prévoir des malheurg, des excès , des crimes, des renversemens de trônes et de principes , nous ne voyions dans l'avenir que tous les biens qui pouvaient être assurés à l'humanité par le règne de la raison.
Jugez , d'après ces dispositions , quel devait être sur notre esprit l'effet de la vue de l'homme illustre que nos plus grands écrivains et nos plus célèbres philosophes regardaient alors comme leur modèle et comme leur maître !
J'étais tout yeux, tout oreilles en m'approchant de Voltaire , comme si j'attendais à chaque instant qu'il sortit de sa bouche quelque oracle. Cependant ce n'était ni le temps ni le lieu d'en prononcer, quand il eût été Apollon
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lui-mémf; : car il se trouvait prèStdu lit d'une mourante^ dont l'aspect ne pouvait inspirer que des idées tristes. Elle ne semblait plus susceptible ni d'admiration ni même de consolations. Néanmoins elle fit un grand effort pour vaincre la nature ; ses yeux reprirent quelque éclat , sa voix quelque force.
Voltaire, cheirchant avec délicatesse à la distraire du présent par le souvenir du passée lui fit peu de questions sur son état : il lui dit seulement, en peu de mots, qu'ayant été plusieurs fois aussi souffrant, aussi épuisé, il avait cependant, par lé même courage qu'elle montrait, triomphé de ses maux et recouvré la santé. « Les médecins, disait-il, font peu de miracles ; n mais la nature fait beaucoup de prodiges, D surtout pour ceux à qui elle a donné ce prin- M cipe vital qui brille encore dans vos regards. »
Il lui rappela ensuite beaucoup d'anecdotes de la société dans laquelle ils vivaient ensemble autrefois, et il le fit avec une vivacité d'esprit, une fraîcheur de mémoire, une variété de tournures et une abondance de saillies, qui auraient fait oublier son âge si ses traits et sa voix ne nous avaient pas rappelé qu'il était octogénaire.
Il ne pouvait guérir une malade telle que celle qui l'écoutait; mais il la ranima. Elle parut quelques instans ne plus sentir ni sa faiblesse
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ni ses souffrances ; elle soutint assez .Tivement la conversation^ me fit illusion à moi-même , et me donna ainsi un faible et dernier rayon d'espoir.
Peu de jours après. Voltaire revint encore la voir : comme elle se trouvait par hasard, ce jourlà , un peu plus de force qu'à l'ordinaire , elle prit une part plus active à l'entretien, et reprocha même avec douceur , mais avec assez d'énergie^ au vieux philosophe, l'opiniâtreté avec laquelle il s'acharnait , dans ses nombreux écrits, à foudroyer, à ridiculiser l'Église et tous ses membres , enfin la religion même , sous le prétexte de combattre de vieilles erreurs, d'absurdes superstitions et de dangereux fanatiques, (c Soyez donc, lui disait-elle, généreux et » modéré après la victoire. Que pouvez -vous «craindre à présent de tels adversaires? Les }) fanatiques sont à terre; ils ne peuvent plus » nuire, leur règne est passé. » « Vous êtes » dans l'erreur, répondit avec fougue Voltaire; » c'est un feu couvert et non éteint. Ces fana- » tiques, ces tartufes sont des chiens enragés; » on les a muselés, mais ils conservent leurs » dents; ils ne mordant plus, il est Vrai; mais, w; à la première occasion , si on ne leur arrache » pas ces dents, vous verrez s'ils sauront mor- » dre. »
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Le feu de la colère éclatait dans ses yeux , et la passion qui l'animait lui .faisait perdre alors cette décence, cette mesure dans les expressions , que prescrivent la raison comme le bon goût 9 et dont il se montrait si habituellement le plus inimitable modèle.
Le désir de voir cet homme extraordinaire avait attiré chez ma mère cinquante ou soixante personnes qui faisaient foule dans son salon , s'entassaient sur plusieurs rangs près de son lit, al€>Dgeant le cou , se levant sur la pointe de leurs pieds, et qui, sans faire le moindre bruit, prêtaient une oreille attentive à tout ce^ qui sortait de la bouche de Voltaire, tant ils étaient avides de saisir la moindre de ses paroles et le plus léger mouvement de sa physionomie.
Là, je vis à quel point la prévention et l'enthousiasmei, même parmi la classe la plus éclairée ,. ressemblent à la superstition et s'^approchent du ridicule. Ma mère, questionnée par Voltaire sur les détails de l'état de sa santé , lui dit que sa souffrance la plus douloureuse était la destruction de son estomac et la difficulté de trouver un aliment quelconque qu'il pût supporter.
Voltaire la plaignit ; et , cherchant à la consoler, il lui raconta qu'il s'était vu , pendant près d'une année, dans la même langueur, qu'on
I^ SiXOIMES
croyait ineiiraMe, et qmt eepaubitt un moyen Ibcb «mpie Fanait guéri : ii constait à ne prendre pour toate WMurrîlure ipie ées jfknags d^Œnfs délayes airer de la ferme de pc—n e de terre et de Teaa.
Certe» il ne poaTait être qaestioii de saflKcs ingénieiBes ni d'éclairs d^esprit dans mi tel sujet d^entretien, el poortaftC à peine aTait-fl prononce ces derniers miots de faunes if œufs et de farine de pomme de terre , qu'on de IMS Toisinsy très conna^ il est Troi, par son excesshrr dtsporitîon à rengoacDient et par la médioerilé de son esprit, fixa sur moi som œil ardent, ct^ ne pressant rirement le bras, me dît a^ee nn cri d'admiraticA : Quel homme! çuei ho mm e l pas un moi sans un traà!
Tons rirez de cette absurdité qui semble pas* ser la vraisemblance, et cependant, pour ¥oas cooraincre qu'elle n est pas rare, obserrez, dans tout pays, dans tout temps, la multitude «»pressée qui rient entourer non -seulement le siège d'un homme de ^nie, ou le troue dTn grand roi, mais la chaire d*un prédicateur éiter^ gumène, le £iuteuil même où joue un prince à peine sorti éxi berceau, et vous verrez cpie, parmi les nombreux et serviles hommages dictés par la flatterie, il en est beaucoup , et ce sont Les phis absurdes, qui ;3ont de bonne foi et qui
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naissent d'une sorte d'idolâtrie qu'inspire à une foule de gens toute élévation : car ce n'est pas toujours par crainte, mais par sottise, qu'on a fait en tout genre , au propre comme au figuré , tant de demi -dieux.
' Jusque-*là je m'étais tenu modestement, com-» me je le devais, au dernier rang de ceux qui contemplaient Voltaire ; mais, à la fin de sa seconde Hsite, lorsqu'il sortit de la chambre de ma mère et passa dans une autre pièce , je lui fus présenté. Plusieurs de ses amis, le comte d'Argental , le chevalier de Chastellux , le duc de Nivernais, le comte de Guibert, le chevalier de Boufflers, Marmontel et d'Alembert, qui me jugeaient tous sans doute trop favorablement, lui avaient parlé de moi avec beaucoup d'éloges.
Je ne les devais certainement qu'à une très grande bienveillance, puisque je n'étais alors connu que par quelques productions légères, quelques contes , quelques fables , quelques romances , dont le succès dans la société dépend des caprices de la mode, et n'a souvent pas plus de durée qu'elle.
Dans le fond je ne m'étais rendu digne de leur affection que par l'empressement avec lequel je cherchais assidûment à former mon goût et mon esprit dans leurs entretiens, et à m'é- ^
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clairer par Içurs lumières : ainsi c'était plutôt le zèle d'un disciple que le talent naissant d'un écrivain qu'ils louaient en moi.
Quoi qu'il en soit, Voltaire charma mon amour - propre en me parlant avec grâce et finesse de ma passion pour les lettres et de mes premiers essais^ il m'encouragea par quelques conseils : « N'oubliez pas, me dit-il, que vous » avez mérité le bien qu'on dit de vous, en « mêlant avec soin, dans les plus légers mor- » ceaux de poésie, quelques réalités aux ima- » ges, un peu de morale aux sentimens, quelques » grains dc' philosophie à la gai té. Méfiez -vous » cependant de votre penchant pour la poésie ; M vous pouvez le suivre , mais non vous y lais- X) ser entraîner. D'après ce qu'on m'a dit, et » dans votre position, vous êtes destiné à de » plus graves occupations. \ous avez bien fait » de commencer à vous exercer en écrivant des » vers : car il est bien difficile que celui qui ne » les a point aimés, et qui n'en connaît ni Tart » ni le charme, puisse jamais parfaitement » écrire en prose. Allez, jeune homme; rece- » vez les vœux d'un vieillard qui vous prédit » d'heureux destins; mais souvenez - vous que » la poésie, toute divine qu'elle est, est une » sirène. »
Je le remerciai de la bénédiction littéraire
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qu'il me donnait, « me ressouvenant, lui dis-je, » en cette occasion, avec un vif plaisir, qu'au- » trefois les mots de grand poète et de prophète » (vates) étaient synonymes. »
Depuis ce moment je ne revis plus Voltaire qu'au Théâtre-Français, le jour de la représentation d^ Irène, jour de triomphe qui prouva, par les nombreux applaudissemens donnés à la plus médiocre tragédie , l'excès de l'enthousiasme que son auteur inspirait au public.
On pouvait dire qu'alors il y avait , pendant quelques semaines, deux cours en France, celle du roi à Versailles et celle de Voltaire à Paris : la première , où le bon roi Louis XVI , sans faste y vivait avec simplicité, ne rêvant qu'à la réforme des abus et au bonheur d'un peuple trop sensible à l'éclat pour bien apprécier ses modestes vertus, la yspiière , dis-je, paraissait l'asile paisible d'un sUP^, en comparaison de cet hôtel situé sur le quai des Théatins, où toute la journée l'on entendait les cris et les acclamations d'une foule immense et idolâtre, qui venait rendre avec empressement ses hommages au plus grand génie de l'Europe.
Jusque-là on avait vu des triomphes décernés avec justice aux grands hommes par le gouvernement de leur pays ; le triomphe de Voltaire était d'un nouveau genre : il était décerné par
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l'opinion publique^ qui bravait en cette occa* sion, pour ainsi dire^ le pouvoir des magistrats, les foudres de l'Église et l'autorité du. monarque.
Le vengeur de Calas, Tapotre de la liberté, le constant ennemi et l'heureux vainqueur des préjugés et du fanatisme, après soixante ans de guerre, rentrait triomphant dans Paris.
L'académie française, dans le sein de laquelle il se rendit, alla au devant de lui, et, après cet hommage public qu'aucun prince n'avait jamais reçu, ce prince des lettres présida le sénat littéraire de la France, et la réunion de tous ces talens divers dans chacun desquels son génie avait éclaté par des chefs-d'œuvre.
Revenu dans sa maison qu'on eût dite alors transformée en palais par sa présence, assis au milieu d'une sorte de conseil composé des philosophes, des écrivain^ Iji plus hardis et les plus célèbres de ce sièc^' ses courtisans étaient les hommes les plus marquans de toutes les classes, les étrangers les plus distingués de tous les pays.
11 ne manquait à cette sorte de royauté que des gardes, et réellement il lui en aurait fallu pour le mettre en sûreté contre l'empressement de cette multitude qui, de toutes parts, accourait pour le voir, assiégeait sa porte, l'entourait dès qu'il sortait, et laissait à peine à ses
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chevaux la possibilité de s'ouvrir un passage.
Son couronnement eut lieu au palais des Tuileries, dans la sallç du Théâtre - Français : on ne peut peindre Tivresse avec laquelle cet illustre vieillard fut accueilli par un public qui remplissait à flots pressés tous les bancs , toutes les loges, tous les corridors, toutes les issues de cette enceinte. En aucun temps la reconnaissance d'une nation n'éclata avec de plus vifs transports.
Je n'oublierai jamais cette scène , et je ne conçois pas comment Voltaire put encore trouver en lui assez de force pour la soutenir.
Dès qu'il parut, l'acteur Brizard vint poser sur sa tête une couronne de lauriers qu'il voulut promptement ôter, et que les cris du peuple l'iavitaient à garder. Au milieu des plus vives acclamations, on répétait de toutes parts les titres , les noms de tous ses ouvrages.
Long -temps après qu'on eut levé la toile, il fut impossible de commencer la représentation : tout le monde, dans la salle, était trop occupé à voir, à contempler Voltaire, a lui adresser de bruyans hommages; chacun enfin était en ce moment trop acteur pour écouter ceux du théâtre.
Dès que la lassitude générale eut permis à ceux-ci d'entrer en scène, ils se virent à tout
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moment interrompus par la tumultueuse agitation des spectateurs. <r Jamais, disait avec raison » M. Grimm , en parlant de cette représentation M d* Irène f jamais pièce ne fut plus mal jouée, N plus applaudie et moins écoulée. »
Lorsqu'elle fut finie, on plaça sur TaTantscène le buste de Voltaire ; il était entouré par tous les acteurs de la tragédie, portant encore rhabit de leurs ràles; par les gardes qui figuraient dans la pièce , par la foule de tous ceux des spectateurs qui avaient pu s'introduire sur le théâtre; et ce qu'il y eut d'assez singulier, c'est que Facteur qui vint poser une couronne sur le buste de cet c^iniàtre ennemi de la superstition , était encore avec le costume d%iD moine, celui de LécHuce, personnage de la tragédie.
Ce buste resta sur le théâtre pendant tout le temps qu'on joua la petite pièce : c'était yanme; on ne Fécouta pas plus et on ne l'applaudit pas moins qu'/nwie. Pour compléter cette glorieuse journée. Voltaire vit entrer dans sa loge un capitaine de$ gardes d'un de nos princes ; il vint lui dire avec quelle joie ce prince s'associait aux justes hommages rendus à son génie par la France.
Il s'en était peu fallu , quelques jours auparavant , qu'une mort imprévue ne privât
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de cet éclatant triomphe : une hémorragie violente l'avait mis en grand danger.
Le clergé, qui n'osait plus le combattre, avait espéré le convertir. D'abord Voltaire céda, reçut l'abbé Gauthier, se confessa et écrivit une profession de foi qui ne satisfit pas pleinement les prêtres , et qui mécontenta beaucoup^ les philosophes.
Échappé au péril , il oublia ses craintes et sa prudence : quelques semaines après , retombé plus gravement malade, il refusa de voir aucun prêtre, et termina, avec une apparente insensibilité, une si longue vie, agitée par tant de travaux, par tant d'orages, et rayonnante de tant de gloire.
Ceux qui n'avaient pas eu le pouvoir de s'opposer à son triomphe, lui refusèrent une place au milieu des tombeaux du peuple parisien.
L'un de ses parens, conseiller au parlement, enleva son corps et le porta rapidement dans l'abbaye de Scellières, où il fut inhumé avant que le curé du lieu eût reçu la défense de lui donner la sépulture, défense qui lui arriva trois heures trop tard. Sans le zélé de cet ami, les restes mortels de l'un de nos plus grands hommes, et de celui dont la gloire remplissait le monde, n'auraient pas obtenu quelques pieds de terre pour les couvrir.
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Malgré tous les efforts da clergé, des magistrats et de l'autorité, qui défendirent pour quelque temps au théâtre de jouer les pièces de Voltaire, et aux journaux de parler de sa mort, Paris fut inondé d'un déluge de vers, de pam^ phlets et d'épigrammes, seules armes dont l'opinion pû^ se senrir pour venger cet outrage fait à la mémoire d'un homme qui avait illustré sa patrie et son siècle.
De tous ces écrits, celui qui me frappa le plus alors, fut une pièce de vers composée par la marquise de Boufflers , mère de ce chevalier de Boufflers, le Chaulieu et l'Anacréon de notre temps «
Dieu fiiit bien ce qa^il fait, La Fontaine Ta dit ^ Si j'étais cependant Fauteur d'un si grand œuvre , Voltaire eût conservé ses sens et son esprit j Je me serais gardé de briser mon cbef-d'œuvre.
Celui que dans Athène eût adoré la Grèce, Que dans Rome à sa table Auguste eût £iit asseoir. Nos Césars d'aujourd'bui n^ont pas voulu le voir, £t monneiv de Beaumontlui refuse une messe.
Oui, vous ayez raison, monsieur de Saint-Sulpice : £b ! pourquoi Fenterrer ? n'est-il pas immortel ? A ce divin génie on peut, sans injustice , Réviser un tombeau , mais non pas un autel.
Madame de Boufflers par un de ces vers , en
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parlant des Césars^ Faisait allusion à l'empereur Joseph IL
Ce monarque était venu l'année précédente en France , sous le nom de comte de Falkenstein : il avait étonné la cour par la simplicité de ses manières^ les philosophes et les savans par son instruction, le peuple par son affabilité : moins il montrait de morgue , plus on lui trouvait de grandeur et de vraie dignité. Sa popularité faisait, avec l'étiquette un peu orientale de notre cour, un contraste qui n'échappait pas à l'opinion publique; il se montrait favorable aux opinions nouvelles, autant qu'en*^ nemi des vieilles routines et de la superstition.
En lui le prince disparaissait tellement sous l'apparence d'un sage qui voyage pour recueil-» lir des lumières, que les amis ardens de la révolution américaine furent tentés de le croire démocrate comme eux. Une femme, passionnée pour cette cause , le pressa un jour étourdiment de dirfrson avis sur la lutte établie çntre le roi d'Angleterre et les provinces en insurrection, (c Madame, répondit-il un peu sèchement , mon » rôle est d'être aristocrate. »
Ce monarque, dont je pus alors très rarement m'approcher, mais que depuis j'eus l'occasion de voir en Russie fréquemment, offrait en sa personne un mélange assez bizarre d'ambition
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bdliquciiftc, de prétentions à la philosophie, de IM^nrJiaiit pour les innovations et de jalousie pour Hon autorité. Si nos princes, mal eonseilléH, risquèrent leur trône en voulant trop résister au torrent de l'esprit du siècle, Joseph, ]>our avoir voulu le devancer, perdit momentaiiémcîut une partie de se^ États.
Au reste l'empereur, qui s'était fait admirer et chérir à Paris, ne porta pas le même esprit et no fit pas la même impression dans nos provinces. La heauté de nos ports, la force de notre marine I la richesse de nos villes de commerce et Tactivité de nos manufactures excitèrent sa jalousie; il ne sut pas la dissimuler. Enfin, passant près de Forney, il dédaigna de voir Voilai it. On hlàma également, avec raison, et l'indiflVnMioe de la puissance pour le génie, et la faiblesse du grand {voête et du philosophe, dont rnmoui^pn>pre parut trop sensible à cette lég^ro blessure.
I^ia mt^me année qui nous enleva Voltaire vit Aus$i (H^rir Rousseau. Ces deux flambeaux s*éleignirent presqua la fois, et ils disparurent de la terre au moment où leur§ doctrines, mal intfMf|at^lée$ )>ar les passions de leui^ disciples tM de leurs eiuieiuis« allaient ébranler TEurope jux^ne dans se$ fi^iidemens.
VUiairo avait vu à Paris le ct^èbre Franklin
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jouir de son triomphe. Le vieillard français bénit le fils du vieillard américain. Les vœux de tous deux pour leur patrie étaient semblables, içais le résultat dans lès deux contrées fut très différent. Lé vàstè Océan, l'immense étendue du continent des États-Unis, l'absence des plus redoutables écUeils de tousgouvememens, c'està-dirç des classes privilégiées et des prolétaires > protégèrent en Amérique lés semences de ta li-: berté, tandis qu'en France elle ne put planter ses faibles racines que sur un terrain inondé de sang, et tourmenté par tous les élémens de la haine et de la discorde.
La mort de Voltaire eût lé même éclat que sa Vie. La fin de Rousseau fut triste, silencieuse. Cet ami de la nature fuyait les hommes^ qu'il croyait ses ennemis, et l'homme qui avait répandu (ant de lumières dans le mionde, disparut dails l'ombre des bois , où il se plaisait à ter^ miner paisiblement une existence douloureuse.
La mort de ces deux chefs de la philosophie moderne excita une joie bien trompeuse parmi leurs adversaires. Ceux-ci crurent un moment avoir triomphé, oubliant sans doute que, si les hommes de génie meurent, leurs pensées sont immortelles.
Au reste, on fui promptémètit distrait en France de ces événemens si importans pour la
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république des lettres; et les évënemens de la guerre qui venait d'éelater^ occupèrent tous les esprits^ parce qu'ils mettaient en jeu tous les intérêts. ;
À la grande surprise de l'Europe , qui ne croyait pas que notre marine, détruite dans la dernière guerre , pût ressusciter si proipptement^ on vit, indé]pendamment de la flotte de M. d'Estaing envoyée en Amérique, une armée navale de trente-deux vaisseaux et de quinze frégates sortir du port de Brest, sous les ordres du comte d'Orvilliers. Ces trois divisions étaient commandées par les amiraux de Guichen , Durchafaut et Lamotte-Piquet. Celui-ci dirigeait par ses conseils Tardeur de M. le duc. de Chài^ très, premier prince du sang, embarqué sur son vaisseau.
L'amiral Keppd , à la tète d'une armée non moins forte-, vint au devant des Fraricais.* Il connaissait leur bravoure; mais il vit avec étoQnement la régularité de notre ordre de bataille, l'habileté de nos manœuvres et les progrès ne pides de notre instruction.
La bataille fut vive et sanglante; beaucoup de vaisseaux éprouvèrent, dans leurs équipages, dans leurs mâtures, dans leurs agrès, des pertes considérables; mais, comme de part et d'autre aucun bâtiment ne fut pris, on se se-
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para sans résultat définitif. L'Angleterre , trop accoutumée aux triomphes maritimes^ se crut défaite parce que nous n'avions pas été vaincus, ei la France s'attribua la victoire parce qu'elle n'avait pas reçu d'échec.
M. le duc de Chartres, rentré avec la flotte dans le port, revint trop promptetnent à Paris* D&ns les premiers momens, il fut entouré d'é;loges; au spectacle on lui jetait des couronnes de lauriers. Partout retentissaient des chantsde victoire. La cour et la ville semblaient dans l'ivresse.
Mais biçntôt les nouvelles détaillées arrivèrent : l'enthousiasme s'évanouit; les éloges firent place aux épigrammes. On accusa le comte d'Orvilliers-de trop de circonspection; on reprocha au duc de Chartres l'inexécutiob d'un ordre qui aurait pu lui faire couper la ligne ennemie. On l'irrita, en lui retirant son commandement pour le nommer colonel -général des hussards; et ce désagrément, qui lui sembla un^affront, fut peut-être le germe qui produisit plus tard tant de fautes et de malheurs. ^
De son côté l'Angleterre mit en jugement les généraux Keppel et Palisser; mais ce procès fut sans résultat, comme le combat qui y avait donné lifeu.
Le comte d'Orvillîerè et soij ennemi reparurent encore sur la'merj mais, soit jpar l'iocaDi-
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stance des vents ^ soit par une erreur des chefs^ les deux armées semblèrent plutôt s'éviter que se chercher.
Pendant ce te9ips notre commerce souffrait^ et^ comme nos ministres avaient négligé les précautions nécessaii^es pour le protéger^ les Anglais firent beaucoup de prises. De là naqui- ^nt des plaintes bruyantes, vive3 et universelles f de la marine marchande contre la marine royale, préludB dès violens débats qui devaient bientôt s'élever, sur terre comme sur l'Océan , entre la démocratie et l'aristocratie.,
Notre amour - propre reçut pourtant quelque dédommagement. Plusieurs de nos frégates se signalèrent dans des combat» particuliers, et un officier de marine, M. de Fabry, s'empara de plusieurs convois anglais.
À la même époque on faisait filer sur nos côtes un grand nombre de régimens. Ces mouvemens alimentaient nos ardentes espérances; cependant, en approchant de l'Océan, i^us frémissions d'impatience à la vue de cette barrière redoutable qui arrêtait nos pas. Nous avions cru que nos armées navales nons en ou^ vriraient le passage, mais leur rentrée dans nos ports nous jetait dans le découragement.
C'était un asscps singulier contraste alors que dé voir, d'un côté,laçravifé de notre jeunesse.
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discutant avec des sages les hautes questions de la philosophie^ la sérieuse importance que nous attachions aux moindres événemens de la guerre , la force de nos passions pour tout ce qui nous offrait l'image de la gloire ou de la liberté^ et, d'une autre part, l'insouciance et la frivolité du premier ministre octogénaire qui gouvernait alors l'État.
Au moment où chacun, à la ville comme à la cour, accusait ou défendait, avec le p]us de chaleur, la conduite des chefs de nos armée»
navales, et tandis qu'on s'affligeait profondémient du peu de résultat de leurs efforts, M. de Maurepas, plus jeune que nous, plaisantait sur cefe graves matières, sujet inépuisable pour lui de jeux de mots et de quolibets.
« Savez -voue, disait -il , ce que c'est qu'un » combat naval ? Je vais vous le dire : deux es- » cadres sortent de deux ports opposés; on ma- » nœuvre, on se rencontre, on.se tire des coups » de camion, ohubat quelques mâ,ts, on déchire » quelques voiles, on tue quelques hommes; oh » Use beaucoup de poudre et»àe boulets; f>ui8 » chacune des deux armées se relire, préten- » dant être restée maîtrçsse du champ de ba- » taille; elles s'attribuent toutes deux lavictoi- » re; on chante de part et d'autre le TeDeum, » et la mer n'en reste pas moins salée. » Heu*
igS MÉMOIRES
reusement les autres ministres traitaient les grandes affaires un peu plus sérieusement.
Toutes mes tentatives pour être employé dans quelque expédition demeuraient toujours sans succès, et je me dépitais contre le «ort, qui m'obligeait à rester coloneJ de dragons, dans une guerre où l'infanterie seule embarquée pouvait trouver des occasions de combattre.
Quelques-uns de mes amis, les uns plus. âgés que moi, les autres de mon âge, furent plus heureux et excitèrent mon envie ; le duc de Lauzun, embarqué avec le marquis de Vaudreuil, descendit en Afrique et conquit le Sénégal. Arthur et Edouard Dillon, le marquis de Coigny, le vicomte de Noailles, servirent sous les ordres de MM. de Bouille et d'Estaing. Lie premier s'empara de la Dominique et ensuite de l'île de Sainte-Lucie par snrprise. Le comte de' Lamarck, prince d'Aremberg, fut envoyé avec son régiment dans l'Inde, où il fut blessé.
L'amiral Byron, que le comte d'Estaing s'était vainement efforcé de combattre près de Rhode- I^lan^^ étant arrivé dans les Antilles , changea motnentanément la fortune^ et nous ei^va cette même ile de Sainte -Lucie dont nous venions de nous rendre maîtres. Mais, quelque temps après, le comte d'Estaing, qili s'était éloigné alors des États-Unis, malgré les instan-
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ces de Washington, de La Fayette, et les reproches amers du général Sulivan, arriva dans le port de la Martinique.
De là, fortifié par une escadre et par des troupes qu'on lui avait envoyées de France, il attaqua Sainte -Lucie, mais sans pouvoir en forcer le port. Débarqué dans l'île , ses vaillans efforts n'eurent pas plus de succès. Il perdit beaucoup de monde, et fut repoussé.
Enfin la fortune, qui jusque-là^ lui avait été si défavorable, offrit à son courage les moyens de réparer ses revers : il reprit l'offensive, s'empara de Saint-Vincent , et descendit dans l'ile de la Grenade avec trois mille hommes. Le général Macartney la défendait avec, mille hommes d'élite et de nombreuses milices.
La ville de la Grenade était située sur un morne escarpé. M. d'Estaing, maix^hant sur trois colonnes, ordonna l'assaut, et, malgré la plus vigoureuse résistance , emporta de vive force les retranchemens , le morne et la ville.
Le vicomte de Noailles et Edouard Dillon, à la tête de* deux de nos colonnes, se distinguèrent brillamment. M. d'Estaing reçut une blessure, et ne s'arrêta qu'après la victoire. Le comte Edouard Dillon reçut dans ce combat un coup qui- lui fracassa le bras.
L'amiral Byron était accouru pour s'opposer
à ce triomphe; mais il arriva trop tard^ la -Grenade était conquise. M. d'Estaing^ remonté sur sa flotte , combattit celle des Anglais , dégréa trois de leurs vaisseaux^ et poursuivit l'escadre ennemie^ sans pouvoir l'atteindre, jusqu'au port de l'ile de Saint-Christophe , où elle s'était réfugiée.
Nous restâmes ainsi maîtres des Antilles. Le comte Théodore de Lameth , qui s'était distingué dans cette attaque , apporta en France la nouvelle de la prise de la Grenade, et ce premier exploit, grossi par la renommée, causa autant d'enthousiasme à Paris qu'autrefois les plus éclatantes victoires en avaient excité.
Pendant ce temps les Anglais, portant leurs armes dans les provinces méridionales des États- Unis, s'étaient emparés de Savannah, dans la Géorgie. Le comte d'Estaing conçut l'espoir de leur enlever cette importante conquête.
Favorisé dans son débarquement par les troupes américaines, il composa de ses forces réunies aux leurs un corps de huit mille hommes, marcha avec célérité contre Savannah, et somma la garnison de se rendre.
Le gouverneur anglais, dont les moyens de défense n'étaient pas prêts, feignit de capituler, gagna du temps, reçut des secours, et acheva de fortifier ses retranchemens.
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D'Estaîng, furieux de se voir dupe de cette ruse, résolut d'emporter la place d'assaut. Les assaillans et les assiégés déployèrent dans ce combat sanglant une vaillance opiniâtre. Deux fois quelques braves Français et Américains franchirent les retranchemens ; mais la mitraille les moissonna. Là périt Pulawski, cet intrépide Polonais qui défendait dans un autre monde cette même liberté qu'on avait arrachée à sa patrie.
Après plusieurs attaques réitérées sans succès, où les Américains et les Français perdirent près de douze cents hommes, le comte d'Estaing, étant blessé, ordonna la retraité, se rembarqua, revint aux Antilles et retourna promptement en France avec un vaisseau , laissant les autres sous les ordres du comte de Grasse et des généraux Vaudreuil et Lamotte- Piquet.
M. d'Estaing fut honôrab^ment accueilli en France; l'opinion publique s'y montra juste pour lui, et l'éclat de son courage fit fermer les yeux sur les fautes commises par son impétuo-r site; de sorte que, malgré les rigueurs de la fortune, il conserva sa gloire.
M. le comte de Vergennes , ministre des affaires étrangères, obtint cette année d'assez grands succès par la sagesse et par l'habileté de sa politique. L'Espagne et la Hollande se lièrent étroitement à notre cause, et l'impéra-
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trice de Ritaûe, par une dédandoQ de ncutialité année à laqudle accéderait les rob de Suéde et de Dammarck, fit sentir aux An^ais qu^ik étaient en danger de perdre la domination on |dntot la tyrannie des mers.
Toi» ces éTénemens militaires et politiques maintenaient dans un grand mouTcm^it Tes^ prit puUic : car cet esprit se manifestait alors peut-être arec plus de chaleur et d*indépendance qu'il n en a montré depuis sous des institutions libérales de nom ; mais que la passkm de chaque parti, dominant à son tour, n'a jusqu'à présent rendues que trop illustres.
Nous naTÎonSy il est Trai, ni électicms, ni parlement national : par de rieilles coutumes le prince était seul législateur; mais lautorité trouvait , dans les cours souYeraines, dans les ordres privilégiés MpHoaèmes, et dans toutes les classes de la société, un point dliooneur et une franchise d'opinion qui résistaient plus efficacement que des lois au joug de Farbitraire : on était sujet de droit , mais citoyeh de fait.
Chacun s'occupait de la chose publique , et , en voyant à quel poiht , sous des formes monarchiques, les mœurs étaient devenues répubUcailles, il ne fut pas difficile à Rousseau de prédire Tapproche de Fépoque des grandes révolutions. Ce célèbre écrivain se montrait par
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cette prédiction plus clairvoyant que l'impératrice de Russie, que les rois d'Espagne et de France, qui ne voyaient dans cette guerre des Américains insurgés que l'abaissement de l'Angleterre, sans s'apercevoir que ce jeune aigle de la liberté, planant sur un autre hémisphère, ne tarderait pas à étendre ses ailes sur l'Europe.
Frédéric lui-même blâmait dans ses écrits la conduite arbitraire du gouvernement anglais, et approuvait hautement les principes par lesquels le congrès des États-Unis proclamait le droit qu'un peuple avait de se séparer de son gouvernement, lorsque celui-ci, au lieu de protéger son bonheur et ses libertés, les lui enlevait.
L'année 1778 ranima, dès sa naissance , notre espoir de ne plus rester spectateurs oisifs de la guerre. Le roi rassembla des troupes nombreuses sur les côtes de l'Océan. On forma deux camps, l'un à Vaussieux en Normandie, l'autre à Paramé en Bretagne : le premier , était sous les ordres du maréchal de Broglie> le second sous ceux de M. de Castries. Les bureaux du ministère étaient assiégés par toute notre jeunesse, qui désirait ardemment être comprise au nombre des troupes destinées à servir dans ces camps.
On regardait comme le plus grand malheur
de rester inactif dans les garnisons, tandis qu'on se préparaît à faire une descente en Angleterre. Ce n'était plus pour solliciter des grâces que les appartemens de Versailles se trouvaient i-emplis de courtisans empressés; on y rencontrait en foule des solliciteurs, mais c'étaient des solliciteurs de périls et de gloire.
J'étaîsdu nombre des malheureux qui voyaient leurs rëgimens condamnés à l'Inaction. Il ne restait qu'une espérance , celle d'eulrer dans l'état-major des armées des côtes; mais cette voie était étroite, et il fallait beaucoup de faveur pour en profiter.
Le ministre ne savait comment refuser tant de demandes appuyées si vivement par les personnages les plus puissaus et même par la famille royale. On ne pouvait cependant contenter tout le monde. Bientôt le nombre des emplois disponibles fut complet, à la réserve d'un ou deux, et chacun se les disputait avec acharnement.
EnBn, ce qui prouve quelle était alors la faiblesse de l'autorité contre les plaintes et contre l'ardeur des jeunes et belliqueux courtisans qui l'entouraient, c'est qu'ayant, à force de sollicitations et avec l'appui de la reine, obtenu de servir au camp de Paramé , en qualité d'aide maréchal général des logis, M. de Maurepas
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exigea ma parole d'iioimeur de n'en rien dire, de partir sans bruit et de cacher cette faveur jusqu'au moment où je serais arrivé au quartier-général de M. de Castrîes.
Je gardai fidèlement ce secret; mais, en arrivant au camp de Paramé, je trouvai que M. de Castries n'était pas lui-même informé de ma nomination; et, comme je n'avais pas les lettres de service qu'on m'avait promises, mon embarras fut grand. M. de Castries m'en tira; il me permit de prendre l'habit d'aide de camp, et d'en faire le service auprès de lui. En6n, au bout de quelques jours, je reçus la lettre du ministre, et pris l'habit ainsi que les fonctions d'officier de rétat-major. .
La fortune trompa notre attente. Au camp de Vaussieux, l'armée n'eut d'autre occupation que celle d'essais infructueux tentés par M. le maréchal de Broglie pour faire réussir un nouveau système de tactique inventé par M. de Mesnil-Durand, et pour donner l'avantage à ce qu'on appelait Vordi-e profond, sur Vordie mince en usage alors dans toutes les armées de l'Europe.
On ne sait pourquoi cet illustre maréchal , si grand sur les champs de batajUe , s'était si opiniâtrement déclaré pour cette nouvelle méthode qui exposait de profondes colonnes à une artillerie meurtrière, et ne présentait pour le dévelo-
pement de ce»^ mêmes colonnes que des moyens très compliqués. Le maréchal de Rochambeau dit, dans ses Mémoires, que M. le maréchal de Broglie était entraîné à cette innovation par une suite de son inimitié pour le duc de Choiseul, et par l'espoir d'anéantir l'ordonnance de ce mi-» nistre.
Quoi qu'il en soit, M. de Broglie, partageant son armée en deux corps, prit le commandement de l'un, et, l'organisant suivant les prin» cipes de l'ordre profond , dirigea plusieurs atta-> ques simulées contre l'autre corps qu'il avait mis sous les ordres de M. de Rochambeau. Ce dernier manœuvrait selon les règles établies par l'ancienne ordonnance.
vCet essai ne fut pas heureux pour M. le maréchal' de Broglie. Dans tout ce simulacre de guerre et pendant toutes ces manœuvres, M. de Rbchambeau eut un avantage marqué sur son adversaire par la raj^idité et la facilité de ses mouvemens.
Ge mauvais succès irrita M. de Broglie, dont la ténacité déplut à la cour; et, lorsque le*camp fut levé, le roi donna à M. le maréchal de Vaux le command^^ient des troupes qui restèrent sur les cotes, et qu'on destinait à opérer une descente en Angleterre.
Au camp de Paramé, les essais que nous fi-
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mes du système de M. de Mesnil*-Durand nous agitèrent moins ^ parce que M. de Castrie» y attachait peu d'importance.
Nos journées se passaient en exercices ,. en évolutions, en simulacres d'attaque, de défense , de débarquement , de reconnaissances militaires. Ces ofmbres , ces images de la guerre nous faisaient attendre avec plus d'impatience ses réalités. Au reste , nos jejix guerriers étaient de véritables fêtes : on accourait d« toutes les villes pour y assister; plusieurs belles dames de Paris y vinrent même jouir de ce spectacle.
Notre brillante jeunesse avait alors beaucoup» de vivacité et peu de subordination; on en pourra juger par dn seul trait. Pendant une de nos grandes manœuvres, on javait* réservé sur une colline un certain nombre de plaqes distinguées pour les femmes. Deux colonels de notre armée , donnant le bras à deux dames de la coiir récemment arrivées , tràversèrent,jiin peu li^gèr rement la foule , et , potir placer les dames qu'ils conduisaient, s'emparèrent de quelques sièges que prétendaient avoir plusieurs dames bretonnes : une altercation s'ensuivit. ^
Le lendemain le bruit de cette que^Ue se réjpandit dans tout le camp. Or, on avait laissé exister depuis très long-temps u;i'' étrange abus dans tous nos corps militaires : c'était une asso-
ciation de jeudes lieutenans et sous^lieutenans ^ nommée la calotte^ elle avait ses assemblées , ses officiers^ son général^ une police bizarre^ mais sévère ; elle prétendait ne connaître aucune supériorité) aucune. iKstinction de gradeSé Cette puissance turbulente et ridicule, mais redoutable , ne voulait obéir que souil les armes , et punissait ^ans pitié par des chàti-s* mens comiques > te]s que la basculé ou les sauts sur.l^ couverte, tous ceux qu'il lui plaisait de reconnaître coupables d'un délit contre les con^^venances , opntre la politesse et contre sa capricieuse législation^
Dans l'intervalle des exercices, tons lés jeurnes geqs de l'armée se rassiëmblaient souvent ïpdur jouer* ajix barres, et attiraient une fotile immense de spectateurs. Un jdlir , comme on s'était déjà réuni pour commencer ces jeux, A^ux officiers de mes amis vinrent m'avertir qif^une exé(;ution' scandaleuse allait avoir lieu , la calotte ayai^t solennétlement décidé que les deux colonels dont j'ai parlé pliis haut, seraient publiquement bernés pour venger l'offense faite avx dames l)re tonnes <
Il y'y avait pas une minute à perdre. Les jeux commençaient, et l'arrêt devait être à l'instant exéciit^.. N'ayant alors la possibilité ni le temps de consulter personne, j'ordonnai à des
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tambours de battre la générale. Aussi tôt les jeux cessèrent; le bruit fie place au silence, le désordre à la règle. Chacun courut à son drapeau , et, en un clind'cÊil, on se mit en bataille.
Pendant ce temps , je courus chercher M. de Castries, que je trouvai, comme on le croit bien, fort surpris de cette alerte imprévue. Je lui en expliquai la cause : il m'approuva, commanda des manœuvres, et, quand la retraite fut sonnée, chacun resta persuadé que c'était le général qui avait voulu s'assurer de la prompti-* lude avec laquelle les troupes pouvaient reprendre leurs armes, leurs rangs et leur ordre.
Le lendemain, les hommes sages négocièrent; les têtes effervescentes se calmèrent, et des ordres sévères arrêtèrent la licence des tribunaux de la calotte.
Au milieu de nos exercices, de nos fêtes et de nos jeux, distractions impuissantes pour calmer notice impatience, nos esprits n'étaient sérieusement occupés que d'une seule pensée, d'une seule volonté, celle de voir arriver le moment de notre embarquemeîlit pour nous élancer sur la côte d'Angleterre; toutes les apparences semblaient se réunir pour fortifier nos espérances.
Le général La Fayette , persuadé que cette descente devait avoir lieu , avait quitté les drapeaux de Washington pour venir se ranger
SOUS ceux de sa patrie. On lui avait donné l'emploi de major -général de Tarmée du maréchal de Broglie.
Au moment d'agir , les cabinets de France et d'Espagne se ressouvinrent, comme par hasard 9 qu'ils faisaient depuis long -temps* la guerre sans l'avoir déclarée, et ce fut cette année que leur manifeste parut.
Cependant l'été se passa sans recevoir le signal espéré. La rentrée de nos armées navales fit ajourner le projet de descente ; notre camp fut levé; je revins à Paris avec les généraux et les états-majors; et bientôt nous inspirâmes dans toute la capitale le mécontentement qu'excitait en nous, avec raison. Je triste dénouement d'une scène ouverte avec tant d'éclat.
Dès le printemps de l'année suivante, nos espérances se ranimèrent. On ne forma point de camp ; mais les troupes destinées aux débarquemens étaient cantonnées sur les côtes de Bretagne et de Normandie.
Le 5 juin 1779, trente -deux vaisseaux français sortirent de Brest, et trente -quatre bâtimens espagnols de Cadix.
L'amiral anglais Charles Hardy, commandant une escadre de trente -huit vaisseaux, se hâta inutilement de mettre à la voile pour s'opposer à la jonction des flottes alliées. Cette réunion
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eut lieu le 25 juîn."^ Leurs forces combinées composaient une armée 'de soixante -six vaisseaux de guerre, et d'un grand nombre de fixâtes, sous les ordres de l'amiral d'Orvilliers et du général espagnol don Gaston. En même temps nos côtes étaient couvertes de bàtimens de transport, dont la vue nous remplissait d'ardeur et d'espoir.
Jamais .on ne dut se croire plus près d'un noble but, et jamais attente ne fut mieux trompée : l'armée alliée poursuivit l'amiral Hardfy dans l'atteindre, et ^e présenta ensuite devant Plymouth dans le dessein de s'^en emparer. Un vaisseau anglais de soixante-quatre canons, qui sortait de ce port, fut pris par les nôtres.
Les ordres étaient donnés : l'attaque allait commencer, lorsqu^un vent furieux s'éleva et dispersa nos bàtimens. L'amiral Hardy, qui jusque-là n'avait osé tenter aucun effort pour «ecourir la rade de Plymouth, parvint à y rentrer à la faveur de cette tempête. Lorsque le vent se fut apaisé, nos amiraux s'efforcèrent inutilement d'attirer Hardy au combat ; il se tint constamment à l'abri de nos atteintes.
Bientôt les maladies contagieuses se répandirent sur nos flottes , et le découragement parmi leurs équipages. Les amiraux d'OrviUiers, Guichen, Gaston et Cordova, s'avouant vaincus
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non par les ennemis, maïs par les élémens, regagnèrent leurs ports tespectifs, et firent ainsi, par leur retraite^ évanouir toute» nos chimères de corobaU et de gloire. Nous étions indignéi?.
Depuis long-temps les étrangers nous act!usaient d'une excessive légèreté, parce que, dans les circonstances les plus graves, notre opposition et nos .reproches contre le gouvernement se manifestaient plutôt par jes satires, par des bons mots, par des épigrammes et même par des chansons, que par une coiirageuse jpésistance. Mais on aurait dû penser que cette apparente légèreté était l'eflFet inévitable de* la destruction graduelle de nos libertés. Le pouvoir, étant devenu absolu, ne nous laissait plus d'autre arme que celle du ridicule, dont* la puissance est plus grande qu'on ne le croit.
En ^d'autres pays , on ne se borne pas à ployer sous le joug du despotisme ministériel ; non-seulement on y rampe avec servilité , mais on y garde un honteux silence. En France, au contraire, si l'on était parvenu par la force à nous empêcher d'agir, jamais au moins, il ne fut possible d'enchaîner nos esprits et cle leur imposer silence; de sorte que, si le gouvernement; jouissait pleinement de l'aulorité d'action, nous savions nous emparer de l'autorité d'opinion , autorité si grande et tellement for-
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tifiée par le point d'honneur, qu'elle fut souvent un contre-poids suffisant pour arrêter Tar* bi traire dans sa marche.
H est vrai que ceux qui osaient ainsi se per-
mettre contre l'autorité de piquantes saillies , en étaient parfois punis par quelques disgrâces, et, comme l'abeille qui -laisse sou aiguillon dans la\ plaie , ils souffraient eux-^èmes quelque temps de la blessure qu'ils avaie^ faite.
M. de Maurepas avait été vingt -cinq ans exilé pour une chanson. La même cause empêcha long -temps le chevalier de Boufflers^ d'obtenir l'avancement qu'il méritait.
Cependant tous ces inconvéniens disparaissaient à nos yeux , et nous les bravions pour céder au plaisir d'attaquer l'injustice, la déraison ou l'ineptie du pouvoir, par les seuls moyens dont nous pussions disposer. Faute de tribune , les salons étaient nos champs de bataille, et, ne pouvant livrer de combats réguliers, c'était par des escarmouches légères que notre liberté comprimée montrait encore que son feu était plutôt couvert qu'éteint*
Au moment où l'opinion générale venait d'exhaler son mécontentement contre la con-^ duite du ministère dans cette campagne si majestueuse à soti début, si ridicule à son dénouement, il avait plu de toutes parts, des pamphlets
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et des ëpigramme^ je m'étais permis moi-même^ au camp de Paramé^ contre le ministre de la marine^ quelques couplets qui eurent beaucoup de succès, non parce qu'ils étaient bons, mais parce qu'ils étaient gais , malins et conformes à l'esprit du moment. On citait alors un mot de M. le duc de Cboiseub: il avait dit que les montres de nos ministres retardaient toujours de six mois y et je pris ce mot pour Refrain de mes couplets.
Quelques jours après mon retour à Paris, me trouvant à la chasse du rœ, ce prince m'appela près de lui. On sait que la bonté, et, on peut même le dire, la bonhomie du caractère de ce monarque, se cachait assez ordinairement sous une enveloppe un peu rude , un regard assez dur et un ton très brusque, a On m'a » appris, me dit- il d'un air qui me parut fort >i sévère, que vous vous* êtes permis de Étire des » couplets très malins, très gais, mais un peu » iscandaleux, et qu'on ne peut trop avouer. »
M'efforçant de surmonter mon embarras, je lui répondis que le dépit de rester oisif au milieu d'un camp d'où j'espérais sortir pour porter ses armes en Angleterre, m'avait mis dans la^ nécessité de chercher quelques distractions à mes ennuis. « Eh bien! reprit-il, voyons cette » chanson; dites-la-moi. »
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J étais au moment de lui obéir, et de me jeter précisément par là sur l'écueil que je voulais éviter; heureusement une réflexion soudaine m'arrêta fort à propos. « Sire, lui dis-je, j'fid A) fait malheureusement beaucoup de chansons; » aussi je ne sais pas trop quelle est celle dont » votre* majesté veut me parler. » « ,Ce sont^ » répliqua le roi, des couplets un peu licen- » cipux sur les jaloux trompés. »
Alors mon trouble se dissipa; je lui chantai tout bas ces couplets, qui ne contenaient assurément rien de politique. Il en rit beaucoup, et me laissa fort content de m'être ainsi tiré * par hasard, d'un pas un peu glissant dans lequel j'avais failli m'engager, et qui m'aurait probablement attiré le désagrément d'un séjour forcé de deux ou trois mois dans une garnison.
L'année 1780 parut, dès son début, nous annoncer des événemens plus importans et plus décisifs : le stathouder chercha en vain à calmer le mécontentement qu'inspirait au gouvernement britannique le parti républicain. Les Anglais , menaçant les possessions hollandaises dans l'Inde, dont ils convoitaient la conquête, forcèrent bientôt la Hollande à grossir le nombre de leurs ennemis . Les Espagnols et les Français formèrent le siège de Gibraltar; mais l'amiral Rodney parvint à ravitailler cette place.
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malgré leè efforts de {'amiral espagnol don Juan de Langara.
Aux Antilles^ le comte de Guichen^ qui avait remplacé le comte d^Estaing^ soutint avec éclat rhonneur de nos armes ; il y commandait vingtdeux vaisseaux. L'amiral Rodney, son adversaire , en* amena vingt contre lui. Us se Ihnrèrent bataille à trois reprises différentes. Jamais Kodney ne put couper notre ligne. Les pçrtes éprouvées de part et d'autre furent à peu près égales. Cependant^ dans ces trois combats , les Anglais se virent obligés de se retirer, et pendirent un vaisseau de guerre qui avait été criblé de boulets.
Une escadre espagnole vint alors rejoindre la nôtre et lui donner une supériorité incontestable; leur jonction eut lieu entre la Martinique et la Guadeloupe , malgré tous les mouvemens de Rodney.
Le comte de Guichen se croyait déjà certain de conquérir la Jamaïque et d'autres iles ; mais jamais lui et don Solano ne purent s'accorder sur leur plan d'attaque.
Les Anglais connaissaient seuls alors ces. sa* lutaires précautions qu'enseigne la science de l'hygiène pour conserver la santé des équipages. Nos ministres étaient à cet égard dans la plus fatale incurie. Une maladie contagieuse
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infecta nos flottes^ et les mit dans l'impossibilité de former aucune entreprise importante
Pendant ce temps les Américains nous adressaient de justes reproches sur Toubli de nos promesses et sur l'abandon où nous les lais* sions^ dans une crise qui devenait pour eux de plus en plus imminente.
Les suites de notre échec près de Savannah avaient été funestes : lord Gomwallis s'était emparé de la Géorgie et des deux Garoliaes; bientôt il se rendit maître de Gharlestown. Le parti des royalistes, qu'on appelait les torys, se relevait.
Les patriotes semblaient consternés. Les le-vées ne fournissaient plus d'hommes « On crut même un instant que les provinces méridionales allaient tomber sans ressource et sans résistance sous le pouvoir de l'Angleterre.
Heureusement le courage héroïque des femmes de ces contrées releva celui de leurs époux , de leurs pères et de leurs fils; elles réveillèrent leur patriotisme par leurs prières, par leurs reproches et même par leur exemple.
Bientôt, de toutes parts, on courut aux armes , et les républicains , par un redoublement d'ardeur et de fermeté., se montrèrent si dignes des secours qu'ils demandaient à la France, que notre ministère , sortant de son indolence ^ se détermina enfin à leur en envoyer.
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Dans le nord^ Washington/ inébranlable au milieu des revers, toujours ferme lorsque tout semblait autour de lui découragé , rassurait le congrès, maintenait la discipline dans son armée, contenait, sans se compromettre, les forces redoutables de Glintoti. La patrie repuisait sans cesse dans sa grande âme le courage et Tardeur nécessaires pour surmonter tant d'obstacles et pour résister à de si puissans ennemis*
Enfin la fortune vint seconder son génie : il vit arriver sur ces côtes M. de La Luzerne, nommé mpiistre de France, et M. de La Fayette , qui revenaient chargés par notre gouvernement d'annoncer au congrès l'arrivée prochaine d'une armée française , commandée par le comte de Rochambeau.
Cette nouvelle, qui ne se vérifia que quelques mois après, changea la face des affaires, et lord Comwallis, qui en fut instruit par Clinton , se vit tout à coup arrêté dans le cours de ses vastes projets.
M. le chevalier de Ternay, commandant une escadre de sept vaisseaux et un grand nombre de bâtimens marchands destinés à porter l'armée française en Amérique , mit à la voile de Brest au mois de mai.
La marine , qui avait épuisé tous ses moyens pour envoyer avec M. de Guichen des forces
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considérables aux Antilles , ne put embarquer les douze mille hommes que commandait M .'le comte de Rochambeau. Ainsi ce général ne par-tit qu'avec une première division composée de six mille hommes. On lui promit que la seconde ne tarderait pas à le suivre ; mais cettç promesse ne fut jamais remplie.
L'escadre de M. de Ternay fut retardée dans sa marche par un coup de vent qui dispersa pendant quatre jours son convoi; il le rallia promptement, et continua sa route.]
Au sud des Bermudes , il rencontra six vaisseaux anglais :on se canonnade part et d'autre jusqu'au soir, et M. de Ternay, préférant l'exécution de ses ordres à la médiocre gloire de prendre un vaisseau anglais qui s'était compromis, continua sa marche et arriva sur les côtes de la Virginie.
Là , il sut que Charlestown était pris par les Anglais , que Cornwallis avait reçu cinq mille hommes de renfort, que l'amiral Arbuthnot croisait dans ces parages et attendait l'escadre de l'amiral Graves qui devait le rejoindre. M. de Ternay s'éloigna de la baie de Chesapeak , et entra le 17 juillet dans le port de Rhode-Island , après soixante-dix jours de navigation.
Depuis l'expédition de M. d'Estaing , les Anglais avaient évacué cette ile. L'armée française
y débarqua et campa près de New-Port, sa capitale. M, de Rochambeau fitpromptement fortifier tous les points sur lesquels les Anglais pouvaient débarquer.
Le général Clinton , renfermé dans New- York, ayant appris l'arrivée de l'armée française, en informa par un prompt avis lord Çomwallis , et cette nouvelle l'arrêta au moment où ce général se croyait sûr de conquérir toute la Virginie.
Le débarquement de l'armée française releva les espérances de Washington et du congrès.
Le moment était critique : le papier-monnaie américain tombait rapidement; les levées se faisaient avec lenteur; l'esprit de révolte se manifestait dans l'armée , et Washington , qui avait envoyé une partie de ses troupes dans le midi , se trouvait réduit à la défensive dans les Jerseys.
Bientôt vingt vaisseaux anglais se présentèrent pour attaquer l'escadre française dans son mouillage ; mais ils la trouvèrent en si bonne position qu'ils renoncèrent à leur attaque. Clinton s'était embarqué avec dix mille hommes pour descendre à Rhode-Island. Mais l'armée française, renforcée par trois mille Américains que La Fayette et le général Heats lui amenèrent , s'était mise en telle mesure de se défendre, que Clinton ne persista pas dans un projet dont il
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ftft d'ailleurs détourné en apprenant là marche du général Washington^ qui se rapprochait de New-York.
Quelques contestations s'élevèrent entre M. de Rochambeau et les généraux américains : ceuxci voulaient que l'armée sortît dç Rhode-Island pour se réunir à Tarmée de Washington , dans le but de faire le siège de New- York.
M. de Rochambeau parvint avec peine à dissuader Washington d'une entreprise si téméraire^ qui assurait la perte de Rhode-Island^ sans espoir de succès contre une ville aussi bien fortiGée que New-York, et défendue par quatorze mille hommes.
Ce fut à cette époque qu'on apprit la défaite du général Gates , qui avait été complètement battu à Campden , dans le sud, par lord Cornwallis»
L'amiral Rodney vint bientôt avec toutes ses forces à New -York, tripler celles de Graves- Ainsi notre armée resta totalement bloquée à Rhode-Island.
Dans le même temps la trahison d'Arnold éclata : ce général américain, qui s'était précédemment couvert de gloire , vendant alors sa conscience et sa patrie aux Anglais , voulait leur livrer la forteresse de West -Point sur la rivière d'Hudson. Cette place était le dépôt des muni-
lions américaines y et on la regardait comme la clef des États-^Unis.
L'imprudence d'un jeune officier anglais , le major André, découvrit cette intrigue; il fut arrêté et condamné à mort comme espion. Mal*heureusement, le traitre Arnold, instruit à temps , trouva le moyen de s'échapper et de se rendre à New- York, où il offrit aux Anglais son coupa,bIe courage et sa perfide épée.
L'amiral Rodney repartit au mois de novembre pour les îles. Arbuthnot, avec douze vaisseaux, continua le blocus de Rhode-Island pendant tout l'hiver.
Washington envoya le général Green dans la Virginie j afin d'y rassembler les débris de l'armée de Gates.
Le chevalier de Ternay mourut à New -Port, et le chevalier Destouches, le plus ancien après lui , prit le commandement de l'escadre française.
Notre stagnation forcée et les reversées Américains dans le midi découragèrent une grande partie de l'armée de Washington; elle se mutina ouvertement , et le héros de l'Amérique , pour ramener les rebelles à l'ordre, déploya un rare mélange de douceur et de fermeté, qui contribua autant à sa gloirç que ses plus brillans succès militaires.
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Cependant le traître Arnold, à la tête de quelques troupes anglaises, s'embarqua à New- York, descendit en Virginie dans la baie de Cbesapeak, et commit dans cette contrée les plus affreux excès. Ses talens militaires, éprouvés plus noblement ailleurs, ne rencontrèrent dans la Virginie que des milices mal organisées qui ne pouvaient lui résister.
Dans cette détresse, le congrès envoya en France le colonel Lawrens, aide de camp de Washington. Le père de cet officier, après avoir présidé le congrès, avait été pris et renfermé dans la tour de Londres. L'objet de la mission du colonel était d'apprendre à la cour de Versailles l'état critique de sa patrie , et de solliciter pour elle de prompts secours.
Malgré tous les désavantages de la position de l'armée française, le chevalier Destouches, dans l'espoir d'arrêter les funestes opérations d'Arnold en Virginie, forma une petite escadre , composée d'un'vaisseauide ligne et de trois frégates, sous les ordres de M. de Tilly.
Celui-ci remplit en partie sa mission : ayant appareillé la nuit secrètement, il arriva, à l'embouchure de la rivière Elisabeth , la remonta, fit plusieurs prises et s'empara du vaisseau le Romulusy de quarante canons. Un terrible coup de vent, qui survint à cette époque^ *démàta