OH SOUVENIRS
» livres des écrivain» célèbFcs de la France j » mais l'intendant en défend l'importation sous ji> les peines les plus graves ^ et comme s'ils » étaient pestiférés.
M Enfin, me dit encore M. Prudon, déjà leè 1^ créoles indignés n'appellent plus les Espagnds » que forestières f c'est-à-dire étrangers^ Ceci » suffit sans doute pour prouver que la métron » pôle et ses colonies ne vivront pas long4emps ». en bonne intelligence et en bon ménage. »
Nous trouvâmes dans la même ville un mér decin, non moins mécontent de son gouvernement , et ce fut avec un plaisir extrême que> nous ayant conduits dans le lieu le plus retiré de son lc^i$, il nous montra, dans une poutre artistement creusée, les œuvres de J.-J. Rousseau et de Raynal, qu'il cachait cconme son plus précieux trésor.
Nous eûmes dans cette ville l'amusement de voir sur la grande place un combat de taureaux, jeu triste, cruel, et propre à maintenir la barbarie des mœurs. Nous jouîmes chez le gouverneur d'un passe-temps plus doux, celui d'une soirée ou se trouvaient réunis les hommes les mieux élevés et les plus jolies femmes de la ville*
Ayant séjourné vingt-quatre heures à la Vittoria, nous en partîmes pour nous rendre à Ca-
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racaSy qui en est éloigna de quatorze lieues. Nous fîmes cette route en deux jours. On devrait croire qu'en approchant dé la capitale d'un pays, on y trouvera à chaque pas la nature embellie par Tart, qu'on y verra plus dTiabitations, plus de culture, plus de commerce, enfin plus de vie et dé civilisation j nous éprouvâmes tout le contraire.
Après avoir traversé quelques plaines fertiles en indigo, en café, etc., et des champs de maïs, nous entrâmes dans des montagnes beaucoup •plus escarpées et dans des forêts bien plus saurvages que celles qu'il nous avait fallu franchir pour arriver de Porto-Cabello à Valence. La route était seulement un peu mieux tracée et moins dangereuse.
Dans les vallons, nous succombions sous le poids de la chaleur; élevés sur les monts, noujs éprouvions Un froid dont nos manteaux ne pouvaient nous garantir. La nuit, c'était une telle humidité qu'en tordant nos couvertures elles répandaient de l'eau en abondance. Ces monta^ gnes sont de très peu moins hautes que les imposantes Cordillères, dont elles sont une branche.
Pendant les ténèbres, qn se sentait attristé par les hurlemens des tigres, des lions; et le matin on était étourdi par les cris aigres et perçans d'une foule innombrable d'aras, de perroquets
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et de perruches, qui saluaient le soleil et lui rendaient sauvagement hommage par les con-^ certs les plus discordans.
Pendant notre route, nous fûmes étonnés d'en^ tendre les cris féroces d'un animal qui semblait s'appiocher rapidement de nous. Notre guide nous dit avec effroi que c'était un tigre : alors, malgré ses* conseils, nous tournâmes vers la partie du bois d'où partait ce bruit.
Désoteux, qui seul avait des pistolets, entra dans le fourréj l'animal avait fui. Désoteux déchargea sa colère et son arme sur un gros singe qu'il manqua^ \
Je ne fis pas d'autre rencontre dans ces forêts que celle d'un serpent énorme de l'espèce des boas; il dormait au soleil sur des broussailles.' Je l'avais pris d'abord pour un énorme tronc d'arbre renversé, et je né pus me défendre d'un soudain tressaillement lorsqu'au moment où ma mule le touchait presque, ce prétendu arbre se redressa, se recourba, montra une tête hideuse, et s'éloigna de moi avec rapidité, en poussant un affreux sifflement.
Il y a encore une autre espèce d'animaux dans ce pays dont l'aspect est horrible : ce sont de gigantesques chauves - souris , plus larges qu'un chapeau espagnol , et dont la physionomie infernale ressemble aux plus bizarres mas-
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qnet de nos diables de TOpéra; on les noâune THUupirts^ et le Tnlgaire croit que, k»sqa'elles trooTent un homme endormi , dles sucent toot son sang arec tant d^adrene qo^dles ne le ré* Teillmt pas.
Après une journée des |dus fatigantes, étant loin de toute habitation, nous demandâmes arile à une vieille femme indienne, qui nous oondoi^ sit dans sa case. Traie demeure de sanrage ua de sorcière. Cette femme s'efforça de nous traiter de son mieux; mais die nons présenta des perroquets cuits dans un mauTais choodat, et d'autres mets si dégoùtans que ncNis ne pûmes Taincre notre répugnance.
Après avoir mal dormi, conune guis qui ont l'estomac creux, nous reprimes notre chemin* Il nous fallut franchir avec peine une haute montagne nommée Sao-Pedro, redescendre dans une profonde vallée, et passer à gué plusieurs torrens; enfin, ayant gravi une dernière mon-^ tagne, nous descendîmes par une douce pente dans la délicieuse vallée de Caracas.
Cette vallée, défendue des vents ardens du midi par de hautes montagnes, est ouverte à celui de Test, qui y apporte une douce frai-^ cheur. Rarement le thermomètre y monte au-^ delà de vingt- quatre degrés, et souvent on l'y voit au-dessous de vingt.
Aussi y dans ce lieu charmant^ les fleurs et les fruits se succèdent sans cesse. On y recueille toutes les productions de la zone torride, et Ton peut y jouir de toutes celles des zones tempérées. Au bord des champs où naissent l'indigotier ^ la canne à sucre, l'oranger et le citronnier, on trouTe dans quelques jardins du blé , des poiriers et des pommiers.
Le vallon est arrosé par une jolie rivière limpide, qui rend les prés toujours frais, les arbres toujours verts. Ces arbres sont embellis par une foule de colibris, qui réfléchissent sur leurs jolis plumages toutes les couleurs de l'arc-en-ciel : on dirait que ce sont mille fleurs brillantes qui voltigent. ,
Un grand nombre de maisons élégantes sont éparses ou groupées au milieu de ces prairies ; leurs clos, dont la culture est soignée, sont entourés de haies odoriférantes. Là, on respire un air pur, embaumé; là, il semble que l'existence prend une nouvelle activité pour nous faire jouir des plus douces sensations de la vie. Enfin, si on n'y rencontrait pas des moines inquisiteurs,, des alguazils farouches, quelques tigres, et des employés d'un intendant-général avide, j'aurais presque pensé que le vallon de Caracas était une petite partie du paradis terrestre, et que, par une obligeante distraction, l'ange qui dé-
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fend sa porte avec une épée flamboyante, nous en avait permis l'entrée.
La ville de Caracas s'offrit à nos yeux avec assez de majesté pour terminer noblement ce tableau : elle nous parut grande , propre , élégante et bien bâtie. Je crois qu'on évaluait sa population alors à vingt mille habitans; mais on assure que, depuis, un désastreux tremblement de terre et les fureurs des guerres civiles ont fait disparaître cette prospérité, qu'une sage liberté et une* administration éclairée pourront seules faire renaître.
Désoteux y était arrivé avant nous; plusieurs officiers de notre armée nous y avaient précédés. On nous attendait, et la courtoisie espagnole fit à notre petite cavalcade une très galante réception : chacun s'empressait à l'envi de nous offrir sa maison; les dames, ouvrant leurs ja-* lousies , nous saluaient de leurs balcons ; enfin nous étions accueillis comme les romanciers pré' tendent, qu'on accueillait autrefois les paladins dans les châteaux où ils venaient se reposer de leurs courses aventureuses.
Le gouverneur - général de la province, don Fernand Gonzalez, ayant su que j'étais le fils du ministre de la guerre du roi de France, eut la bonté de me donner un logement dans son palais, et, pendant notre séjour, il y reçut Iq
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matin et le soir tous nos compagnons d'armes avec la plus grande urbanité et une magnificence vraiment castillane.
Ce gouverneur me présenta dan9'les sociétés les plus distinguées de la ville : nous y vîmes des hommes un peu trop graves et taciturnes; mais, en revanche, une grande quantité de dames aussi remarquables par la beauté de leurs traits, par la richesse de leur parure, par l'élégance de leurs manières, et par leurs talens pour la danse et pour la musique, que par la vivacité d'une coquetterie qui savait très bien allier la gaité à la décence.
Mes compagnons de voyage se sont rappelé long-temps les charmes de Bélina Aristeguitta et de ses sœurs Panschitta, Rossa, Theresa.
Quant à moi, je fus singulièrement frappé de la ressemblance extrême de l'une de ces dames ^ nommée Raphaellita Erménégilde, avec la comtesse Jules de Polignac.
Le trop fameux général Miranda, que le général comte de Valence accusa depuis de nous avoir fait perdre la bataille de Nerwinde, déjà presque gagnée par la vaillance de M. le duc de Chartres, aujourd'hui duc d'Orléans, était de la famille des Aristeguitta. Proscrit par le gouvernement espagnol, il lui chercha long- temps des ennemis dans toute l'Europe, et entretenait
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d'intimes intelligences avec des Anglais qui Vwh daient à féconder en Amérique les germes d'upe révolution.
Nous étiokis arrivés à Caracas à la fin du car-
naval : aussi la semaine que nous y passâmes ne fut qu'une série continuelle de fêtes ^ de bals et de concerts. Nous trouvâmes à la mode, dans cette ville 9 un jeu aussi plaisant que singulier: cavaliers et darnes^ filles et garçons^ jeunes et vieux y tous ne sortaient de chez eux^ pendant les jours gras^ que les poches remplies d'anis; et; dès qu'on se rencontrait^ on s'en lançait à l'envi des poignées. Nul ne pouvait éviter ces mitrailles, qui n'excitaient dans la mêlée que de vifs éclats de rire.
C'était sûrement la plus douce et la plus in- ^ nocente des guerres. Cependant, comme il n'en. F peut point exister sans événemens un peu marquans, voici celui dont je fus témoin : nous étions un jour invités à un grand diner chez le trésorier- général; plusieurs révérends pères inquisiteurs honoraient ce repas de leur présence, faisant fête aux vins, et prenant de bonne grâce leur part à la gaîfé des convives. Au dessert, madame la trésorière donne, le signal du combat; de tous cotés les anis volent, le rire éclate ; mais soudain l'un des inquisiteurs, poussant trop loin sa grosse gaîté, et trouvant les
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aois trop légers , lance au milieu de ce frêle tourbillon une grosse amande.
Ce boulet va frôler tout droit le nez du duc de Laval, qui, n'aimant pas trop les moines ni les mauvaises plaisanteries , riposte par un boulet de vingt-quatre , c'est-à-dire par une grosse orange, qui vient sans respect frapper le révérend père au visage. Alors les Espagnols consternés se lèvent, les dames se signent, les jeux cessent, le dinèr finit; mais le révérend père, affectant une gaité que démentait sa physionomie , rassura ixmt le monde en recommençant les jeux si gravement interrompus. Je crois que, si nous n'avions pas eu sur cette cote, dans un port voisin, cinq mille amis bien arm^, le père inquisiteur, moins indulgent, aurait fort bien jHi offrir à Laval, pour quelque temps, un de eesliQgemens sombres et frais dont il avait grand nombre à sa disposition^.
Le gouverneur, don Femand Gonzalez , se mêlait souvent à nos danses, a nos concerts^ mais ^1 conservant toujours sa dignité; ses ma*nières étaient fort nobles ; son esprit était tul-r tivé, son caractère humain, affable et généreuxaccessible à tout le monde , il donnait audience à êom ceux qui la lui demandaient, écoutait leurs plaintes avec bonté, et y faisait droit, autant que eda lut était possible. 11 coonaimit
parfaitèment les vices de radministratîon coloniale ; et, si son autorité eût eu plus de latitudey toiit aurait bientôt pris, dans ces provinces, une face nouvelle et prospère j mais il ne lui était pas permis d'arrêter l'intendant dans sjbs opérations fiscales, et de gêner l'inquisition dans les mesures sévères qu'elle prenait pour éteindre toute lun^iière naissante et pour empêcher tout progrès etk civilisation.
Je lui demandai si cette inquisition avait un pouvoir aussi redoutable qu'on le disait. « N'en » doutez point, me répondit -il; pour vous en >) donner une idée , il vous suffira de savoir que n je suis obligé, par mes instructions, de prè^ » ter mam-fôrte à ce tribunal, et de mettre à » sa disposition les troupes que je commande, » toutes les fois que j'en suis requis > et sans » qu'il me soit permis de m'informer du motif » ou de l'objet de cette réquisition. Au restey » ce fameux tribunal tant redouté né verse plus » de sang comme autrefois : il châtie même » beaucoup moins qu'on ne le pense; mai$ il » menace , il eifraie , et , s'il ne fait pas beau-( » coup de mal, il empêche au moins de faire » beaucoup de bien, n
Dans la suite de ses entretiens, legouVerneur m'apprit que, par un singulier hasard, l'Amérique espagnole venait d'être délivrée d'un ftéau
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terrible; il régnait de temps immémorial^ sur ce continent y une maladie cruelle^ contagieuse et réputée incurable ; on l'appelait la lèpre de Cartha^ène ; dés qu'un individu était attaqué de ce mal horrible qui couvrait la peau d'ulcè* res, détruisait le sens du tact, et conduisait à une mort lente par des douleurs insupportables^ tout le monde fuyait ce malheureux ^ chacun évitait avec horreur son approche : toute pitié cessait pour lui; l'amitié rabandonnait, la ter* reur etoufiBa.it même la voix de la nature ; il nV vait d'asile que les léproseries, hôpitaux infects, où ses soufiTrances s'aigrissaient par le spectacle de celles de ses compagnons d'infortune.
Don Fernand Gonzalez me dit que récemment, dans la province de Guatimala, une vieille négresse , chassée inhumainement d'une habitation parce qu'elle était atteinte de la lèpre , ayant été rencontrée par une tribu sauvage , dans les bois où elle errait , elle avait vu avec surprise ces hommes s'approcher d'elle sans crainte et l'emmener avec eux. Arrivés dans leurs cabanes, ils la traitèrent, la guérirent; mais ils la retinrent en servitude, pour qu'elle n'apprît point aux Européens le secret de èa guérisoii.
Cependant, cette tribu étant un jour attaquée par une tribu voisine, la pauvre négresse, s'étant
échappée pendant le tumulte, ayait trouvé le moyen de regagner par les bois son habitation.
Son retour et sa guérison y excitèrent la plus grande surprise. On attribuait cette cure à un miracle ; mais elle apprit à ses maîtres que les sauvages l'ayaient guérie en lui faisant avaler chaque jour, pendant trois semaines , un lézard cru et coupé en morceaux. Ce lézard , disait^ elle , était fort commun partout.
La nouvelle de cette aventure s'étant prompt tement répandue dans toutes les provinces du continent espagnol, on avait essayé et pratiqué avec un tel succès le remède du lézard, que peu à peu les léproseries s'étaient vidées, et que la contagion avait presque totalement disparu. Le gouverneur me fit voir deux de ces lézards; j'en mangeai même quelques morceaux; sa propriété est, au bout de peu de jours , de donner des sueurs et des salivations si fortes, qu'elles emportent le mal en peu de temps.
A mon retour en France, je communiquai ce fait à plusieurs médecins^ et, ce qui est pénible à dire, c'est qu'ils reçurent avec indifférence cet avis, et qu'ils négligèrent de prendre des informations sur un remède si efficace , et que le gouverneur assurait avoir vu employer avec un grand succès pour guérir des soldats bydropiques.
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Lorsque les visites et les fêtes me laissaient quelques instans de liberté , je causais souvéat avec un officier français établi depuis plusieurs années à Caracas; il iHe confirma tout ce que m'avaient dit les lieutenans de roi à Maràcay et à là Vittoria sur le iàlécontentement du pays ^ sur l'oppression des créoles et siii' l'insatiable avarice de l'intendant.
L'ignorance est toujours crédule : mon officier me fit rire^ en m'assuraïit que, deux aus auparavant 9 il avait été envoyé, à la tête d'un détachement de miliciens , sur les bords du Rio^ jNegrô, où les Espagnols s'obstinaient à croire qu'on trouverait le pays d'Eldorado , tant promis à leur chimérique imagination, et jusque-là caché à leurs yeux par d'impénétrables forêts*
Étrange aveuglement d'une administration qui se fatigue à chercher un Eldorado fabuleux, tandis qu'elle peut si facilement en créer un véritable dans ces' belles contrées, en donnant ua peu d'activité au travail et de liberté au commerce!
Je fis enfin connaissance avec le fameux intendant-général don Joseph d'Avalos, vrai tyran de cette colonie; il achetait, au nom du, roi, toutes les marchandises venant d'Europe , en fixait le prix à son gré , et faisait confisquer toutes celles qu'on ne voulait pas vendre par son
entremise; il fixait de même, par un rigoureux tarif, les droits d'exportation des denrées colo*niales, faisait payer dix pour cent pour l'entrée dans le port, indépendamment de cinq pour cenit d'impôt sur la récolte j en outre, tout bâti*ment chargé de. cacao, allant en Espagne, était tenu de porter une certaine quantité de fané-gués y pour le compte du roi , ou , pour mieux dire, de l'intendant, qui faisait ainsi cet énorme gain sans aucun déboursé.
De tels moyens pour grossir rapidement sa fortune étaient odieux, et pourtant concevables; mais ce qui ne l'est pas, c'est l'absurde fantaisie de cet intendant, qui défendait la culture du coton dans un pays où il vient presque naturellement. Par le même caprice, tandis que dans cette contrée les bœufs étaient si communs qu'un propriétaire, sans être très riche, les comptait par milliers dans ses possessions, Joseph d'Avalos en défendait l'exportation sous les pei^ nés les plus sévères. Aussi cet intendant était parvenu à réunir toutes les opinions en une seule : il n'y «.vait qu'une voix sur son compte , tout le monde le détestait.
Avant de quitter Caracas, je voulus me donner la satisfaction de causer avec un des inqui^ siteurs, qui savait un peu le français, et qui paraissait plus communicatif que ses confrères.
Je lui parlai de l'état florissant dans lequel j'a^^ vais laissé les peuples de J'Amérique du nord-. « Comment^ lui dis- je, souffrez -vous que vos » provinces, découvertes depuis si long-temps, » soient si fort en arriéré des colonies anglaises » pour la civilisation ? Entre vos villes on trouve ^ » des déserts , les animaux sauvages s'y multi-^ » plient plus tranquillement que les hommes ; i) la nature vous verse ici tous ses trésors : pour» » quoi les enfouir? »
« Vous m^avez répondu Vous-même , reprit le }) moine, en ihe citant les républiques amérh* » caines : nos provinces- nous rapportent suffi-* » ^amment de richesses et nous restent soumi« » ses; si nous étions assez fotls pour laisser ces » richesses et la population s'accroître , bientôt » nos colonies' nous échapperaient et devien- » draient indépendantes. »
« A merveille , lui répliquai-je avec indigna- >) tion; il ne me reste plus, mon révérend pére^ » qu'un seul conseil à vous offrir, celui de faire » tuer la moitié- de tous les eilfans qui naîtront. » Vous n'avez pas, je crois, d'autre moyen de » vaincre une nature qui tôt ou tard sera plus M forte que vous. » Là, comme on le croira facilement, finit notre entretien.
Après avoir passé une semaine dans cette ville et dans cette vallée charmantes, pour les*
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qu€lle8 le ciel s'est montré si prodigue et Vaà* ministration si avare, l'imagination encore pleine des charmes des belles Espagnoles , du bruit de leurs castagnettes, du son de leurs guitares et des accens de leurs jolies voix, je partis pour me rendre au port de la Guayra, où je trouvai un canot de mon vaisseau le^ Souverain , qui était venu m'attendre et qui devait me conduire le long de la côte à Porto-Cabello.
Bozon et Champcenetz prirent le même parti, ainsi que Mathieu Dumas , qui avait obligeamment tracé pour moi le plan détaillé et très curieux de notre route de Porto -Cabello à Caracas,
Le port de la Guayra et celui de Porto «i-Cabellb étaient alors les deux seuls où il fût permis aux colons par le terrible d'Avalos de porter leurs denrées. Mais les habitans échappaient à cette tyrannie, en se rendant la nuit dans de petites anses où des contrebandiers de Curaçao les attendaient.
Ces contrebandiers étaient Hollandais, et bien armés ; l'intendant envoyait contr'eux de petits bâtimens nommés bélandresy et des soldats. C'était une petite guerre continuelle; la ruse y triomphait de la force.
Ce commerce interlope fit la fortune de la colonie hollandaise de Curaçao, et donna aux
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créoles du continent quelques moyens de soustraire une partie de leurs richesses à l'impitoyable avidité de don Joseph d'Avalos.
La rade de la Guayra est commode , sûre , et la ville est défendue par de* forts très bien construits ; la route de Caracas à cette ville est roide, escarpée y difficile, mais cependant beaucoup plus praticable que tous les autres chemins déjà suivis par nous dans ces montagnes.
Le canot où nous nous embarquâmes était suivi par ua autre canot sur lequel étaient montés M. Linch, officier de notre état -^ major, et le comte Christiem de Deux -Ponts, colonel d'un régiment de quatre bataillons , qui portait son nom.
Un vent frais et favorable nous faisait espérer une courte navigation , lorsqu'à dix lieues de la Guayra, nous aperçûmes une frégate qui venait sur nous. Rien ne nous faisait distinguer si elle était anglaise ou française; dans cette incertitude, nous crûmes plus prudent d'éviter cette rencontre; quoique la frégate nous hélât, nous serrâmes la côte de près , évitant avec soin les brisans, et nous fûmes ainsi bientôt hors de toute atteinte.
Le canot qui nous suivait ne nous imita point; l'olBcier qui le commandait continua sa marche sans crainte, parce qu'il regardait la frégate
» et de deux officiers qui se promenaient; voici » donc la résolution que j'ai prise : j'ai reçu » l'ordre d'aller reconnaître, le plus près possi- » ble , dans la rade de Porto-Cabello, votre esca- » dre qui y est mouillée j je vais l'exécuter. Si » l'on me donne chasse et que ce soit le vaisn seau la Couronne qu'on envoie à ma pour- » suite, je vous emmène avec moi sans perdre >) de temps : car ce vaisseau est si bon voilier » que je ne pourrais lui échapper; tout autre M m'inquiéterait peu, et, dans ce dernier cas, » je vous promets de laisser à votre disposition » une petite bélandre espagnole que j'ai prise » récemment , ainsi que deux matelots qui vous n conduiront dans le port , et vous rendront à » vos drapeaux. »
En effet, étant entrés peu de temps après dans la rade, comme on ne s'attendait pas à cette visite, et qu'une partie des équipages et des officiers étaient à terre , Nelson eut tout le temps d'examiner et de compter à son gré les bàtimens de notre armée navale, et il se passa plus de deux heures avant que la frégate la Cerès , que M. de Vaudreuil envoya à la poursuite du bâtiment ennemi, pût mettre à la voile.
Nelson tint sa parole : le comte de Deux- Ponts et Linch descendirent tranquillement sur l'esquif espagnol, et nous rejoignirent, à no-»
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tre grande surprise comme à leur grande joie, A mon arrivée à Porto-Cabello, j'avais instruit nos généraux de la rencontre que nous avions faite d'une frégate inconnue ; dès que cette frégate parut à la vue du port, j'obtins la permission de monter abord àelaCérèsy qui devait la poursuivre et la combattre ; Alexandre de Lameth et Bozon s'y embarquèrent aussi.
Mais, avant de parle Ae cette course, je ne veux pas quitter mon ami Linch , sans raconter une anecdote qui donnera tout à la fois une idée de sa bravoure singulière et de l'originalité de son caractère. Linch, après avoir fait la guerre dans l'Inde, servit, avant d'être employé à l'armée de Rochambeau, sous les ordres du comte d'Estaing; il se distingua particulièrement au siège trop mémorable de Savannah.
M. d'Estaing, dans le moment le plus critique de cette sanglante affaire , étant à la tète de la colonne de droite , charge Linch de porter un ordre très urgent à la troisième colonne^ celle de gauche. Les colonnes se trouvaient alors à portée de mitraille des retranchemens ennemis; de part et d'autre on faisait un feu terrible. Linch, au lieu de passer par le centre ou par la queue des colonnes, s'avance froidement au milieu de cette grêle de balles, de boulets, de mitraille, que les Fiançais et les Anglais se lançaient mu-
tuellement. En vain M. d'Estaing et ceu^ qui l'entouraient crient à Linch de prendre une autre direction ; il continue sa marche y exécute 8on ordre, et revient par le même chemin, c'està-dire sous une voûte de feu, où Ton croyait à tous momens qu'il allait tomber en pièces.
« Morbleu! lui dit le général en le voyant » arriver sain et sauL il faut que tous ayez le » diable au corps; mr. pourquoi donc avez- » vous pris ce chemin où vous deviez mille fois » périr ? » cr Parce que c'était le plus court , » répondit Linch. Après ce peu de mots, il alla tout aussi froidement se mêler au groupe le plus ardent de ceux qui montaient à l'assaut.
Linch fut depuis lieutenant-général; il corn-* mandait notre infanterie à la première bataille que nous livrâmes aux Prussiens sur les hauteurs de Valmy.
Je reviens à la Cérès : nous eûmes beau forcer de voiles et poursuivre long-*temps Nelson, son agile frégate nous échappa. Forcés de cesser une chasse inutile, et nous trouvant près de Curaçao, nous voulûmes nous y rafraîchir; mais un courant rapide, nous entraînant, nous fit échouer sur un banc de sable, à l'entrée du port. Quelques bâtimens hollandais vinrent à notre secours et nous relevèrent.
Nous restâmes deux jours dans cette île : j'en
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parlerai peu ; elle n'offre rien qui puisse satisfaire la curiosité : c'est un roc stérile ; mais l'industrie hollandaise en a fait une riche colonie. Le commerce interlope qu'elle faisait avec le continent y y portait tous les trésors que les co^ Ions espagnols opprimés pouvaient dérober à la surveillance de leur tyrannique administration.
Là , nous apprîmes que nos vœux allaient être remplis^ et que l'armée navale de M. d'Estaîng, quittant enfin Cadix ^ devait bientôt se réunir à nous y ainsi que l'escadre espagnole de la Ha-*vane. Nous nous hâtâmes donc de revenir à Porto-Cabéllo.
J'y trouvai des lettres de France; mon père me mandait que le roi m'avait nommé colonel' commandant du régiment de Belzunce-dragons, qui prenait dès ce moment le nom de Ségur.
Cette nouvelle m'aurait donné une vive satisfaction en tout autre temps ; mais ^ à la veille d'une expédition pour conquérir la Jamaïque , je ne pouvais supporter l'idée de quitter l'armée, et je résolus d'y rester.
La réunion prochaine de tant de forces, et les conséquences d'une vaste combinaison qui allait exposer les possessions anglaises , dans les Antilles, au péril le plus imminent, furent sans doute un des plus puissans motifs qui déterminèrent le ministère britannique à conclure la
paix et à reconnaître rindépendance américaine.
Peu de jours après nôtre retour à Porto-Cabello y la frégate VAndromaque nous apporta de France la nouvelle que cette paix glorieuse était signée. Bientôt nous mimes à la voile pour nous rendre au Cap -Français, dans l'Ile de Saint- Domingue. M. de Vaudreuil voulut que je m'em* barquasse avec lui sur le vaisseau amiral le Northiunberland.
Nous partîmes le 3 avril 1783. En m'éloignant de ce beau continent, j'emportai la pensée que son oppression ne durerait pas, et qu'il arriverait pour lui des jours d'affranchissement et de prospérité. L'événement a justifié cette prévision. La république de Colombie s'est formée au milieu des orages; le courage a triomphé de la force, et la patience des obstacles.
Puisse cette nouvelle république, après ses triomphes, jouir intérieurement du bonheur qui ne peut naître que de l'ordre et du respect des lois ! Puisse-t-elle , imitant les États-Unis ^ se souvenir toujours que la liberté a plus à craindre partout les passions de ceux qui la servent, que celles des ennemis qui l'attaquent!
Lorsque noiis eûmes dépassé Curaçao, m'entretenant avec M. de Vaudreuil sur la contrariété que j'éprouverais de me trouver sur la côte septentrionale de Saint-Domingue, sans avoir
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pu Toirmon habitation , qui était située dans la partie ouest de cette île, près du Port-au-Prince, il mit gracieusement à ma disposition la frégate r Amazone f commandée par M. de Gaston, qui.
reçut Tordre de me descendre dans le port de Jacmel , et de tourner ensuite le cap Tiburon pour se réunir à lui.
Je m'y embarquai sur-le-champ avec M. Berthier, depuis prince de Neufchâtel , qui voulut me suivre dans ce voyage. Secondés par un vent favorable, nous fûmes en onze jours à la vue de la côte méridionale de Saint-Domingue.
En longeant les rivages de la partie espagnole de cette île, elle nous paraissait inculte, sauvage, comme au temps où elle fut découverte par Colomb. A peine apercevaîtK)n, à des intervalles immenses , quelques misérables boui^s et un petit nombre de sucreries. Le reste n'était que d'épaisses forêts ou des savanes désertes.
Tout à coup la scène changea : en voyant de belles cités, de riches villages, des routes bien tracées , des maisons élégantes , des champs soigneusement cultivés, enfin la nature brillante de tout le luxe qu'elle peut emprunter de l'art et d'une habile administration, nous n'eûmes pas besoin de consulter la carte pour savoir que nous avions dépassé les frontières espagnoles , et qu'en entrant sur le territoire français, nous
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ayions franchi , pour ainsi dire, en un instant, les deux ou trois siècles qui séparent les ténèbres des lumières et la barbarie de la ciyilisatioo.
Bientôt nous entrâmes dans le port de Jaemel; le capitaine de F Amazone me fit ses adieux, et remit à la voile pour rejoindre aa Cap M. de Vaudreuil.
Sans nous arrêter à Jacmel, M. Berthier et moi nous achetâmes des cheyaux, et, marchant la nuit comme le jour, nous ne nous reposâmes qu'à Léogane; de là nous fûmes au Port-au-Prince, où je ne restai qu'un jour; je remployai à parcourir cette belle ville, l'une des plus riches alors du Nouveau-Monde.
Son port était rempli de vaisseaux; le com-> merce y déployait la plus grande activité ; on y voyait briller un luxe difficile à peindre. C'étaient les derniers beaux jours de cette opulente colonie, ou plutôt de ce royaume qui donnait annuellement à la France, par ses riches productions, un avantage de soixante millions dans la balance de son commerce.
J'étais loin de prévoir, en admirant cette ville florissante , l'un des ornemens de notre triomphante monarchie, que dans peu d'années, après avoir été le tombeau de plusieurs milliers de Français, elle deviendrait la capitale d'une république de nègres.
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A peu (le distance du Port-au-Prince, étant invité à déjeûner à l'habitation dé M. Blanchard, oncle d'un commissaire dés guerres de l'armée de M. de Rochambeau, qui m'avait suivi dans ce voyage , j'y rencontrai le gérant de mon habitation, M. Seigrièuret, qui ne fut pas médiocrement surpris de voir assis près de lui son propriétaire, qu'il croyait alors en France,
Sa voiture et ses chevaux , c'ést-à-dire \m miens, me conduisirent ep moins de deux heures à mpn habitation, sise au milieu de la plaine du Cul-de^Sac yen un lieu qu'on appelle la Cmix des Bouquets. i \
Un domestique était allé à toute course an^ noncer mon arrivée : aussi, dès que j'entrai sur ma plantation, je mé vis entouré d'une foulé de figures noires, de cinq cents nègres, négresstes, négrillons, mulâtres, mulâtresses, quarterons, quarteronnes, métis, métisses, enfin par un peuple d'esclaves jeunes et vieux de toutes couleurs.
Ces pauvres gêné se prosternaient à genoux devant nk)i , témoignant, par de grands cris, l'étonnement et là joie que leur causait la vue du maître : car ces êtres opprimés, dégradés et souffrans , ressemblent un peu en ce point aux sujets des monarchies asiatiques absolues : ils ne disent ''pas si le roi y mais si le maître le sa^ K>aity espérant que leurs maux, qui viennent de
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plm bsff , tronTermc pb» hant leur» ranéde».
n était décûlé qne^ dan» le eoim de devx enoTttf^ f!ampagxie»^ le iort offirirait :$iKcesH¥e^ nent a mn^ regard» le» «icèfie» le» pli» Tariëes et le» tahleanx k» pin» eoiitrastan». Aux Açore», j'aTai» ?ii tooc a la 6>i» le» débri» de FAtiaiitide, le» trace» du moyen à^, Tiçiiorance monacale, le» HMienr» che^aleresqae» et la galanterie religieiiiïe du XIII'' .siècle; dan» le» Etat^-Uni», la râi^fm^ la simplicité, la TaiBance, raetirité et le» rertn» répnblicame»; :9oii» la xooe torriile, dan» le» colonie» e»paçnoie», tonte la rieiiease d^ane nature merreillense , et tonte» le» misère» d^mie administration ignorante, aTide, arbitraire et intolérante.
Enfin, arrrré â Saint— Doming;ne, où toot se ressentait des effort» babile» d^un gooremmiMit protecteur, d^un peuple actif et intdl^ent , je me trouTais cependant , dan» ma grande case , comme un pacha dans son harem, environné d'esclayes qui n'attendaient de moi qu*an signe pour obéir à tous mes caprice», et dont la Tie ou la mort, le bonheur ou Tinfortune, dépendaient d'un acte de ma volonté.
Je frémis encore en songeant que, deu:! jours avant mon arrivée , on avait jeté dans un four et livré aux flammes une vieille négresse. Elle avait eu, à la vérité, la scélératesse d'empoi-
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sonner plusieurs enfans; mais, enfin, elle avait péri sans être jugée. Cependant Ijbs lois existaient; mais, là où se trouve l'esclavage , la plainte est muette et la loi impuissante.
Saint-Domingue présentait alors à l'observation deux spectacles opposés r cette île, cultivée partout avec soin, ressemblait à un magnifique jardin, percé de routes bien entretenues, et de nombreux sentiers bordés de haies de citronniers et d'orangers. A chaque pas, autour des champs de cannes à sucre et des savanes où paissaient de nombreux troupeaux, on voyait, sous des formes variées, les maisons élégantes des riches possesseurs de ces plantations. Les routes étaient sans cesse couvertes dé voitures qui portaient leurs denrées dans les ports, et d'une foule de chars légers qui promenaient le& colons voluptueux d'habitation en habitation.
Tous se visitaient, se réunissaient continuel lement; ce n'étaient sans cesse que festins, danses, concerts et jeux; dans ces jeux souvent les plus grandes fortunes se dissipaient en peu d'heures. Ces riches plaines de la colonie offraient en quelque sorte l'image, par leur luxe» et par leur mouvement, de ces grandes capitales* divisées en nombreux quartiers, où le commerce, les affaires, les intrigues et les plaisirs entretiennent une perpétuelle* agitation et un^ mouvement sans repos^
Tel était le tableau que présentaient âmes yeux l'activité, les mœurs voluptueuses et la prospc*ritd de la population blanche. Mais, en sortant de ce tourbillon d'un monde séduisant, et rentré dans les champs de mon habitation, quelle triste et différente perspective ! Là , je voyais mes malheureux nègres nus, n^ayant de vêtement qu'un caleçon , brûlés sans cesse par un soleil ardent, par une chaleur de vingt-huit à trente degrés, courbés du matin au soir çur la terre endurcie , forcés à la bêcher sans relâche, réveillés , s'ils suspendaient un moment leur travail, par le fouet des commandeurs, qui déchiraient impitoyablement leur peau, et enviant presque le sort des bœufs et des chevaux , qui n'avaient d'autre peine que de porter au moulin les cannes recueillies.
Mais détournons nos pensées de ces sombres souvenirs : en vain les sages demandaient qu'on réformât peu à peu un ordre de choses si intolérable, et qu'on adoucît ces abus pour éloigner les révolutions; la raison parlera toujours trop bas, et les passions trop haut. Au moment où le cri de liberté, après avoir retenti en Amérique, se répéta en Europe, notre première assemblée entrevit le but et le manqua.
Vainement Bamave , Alexandre de Lameth, Duport et d'autres députés proposèrent de faire des réformes sages, et d'unir à nos intérêts ceux
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des hommes de couleur libres, en leur accordant les droits civils; leur voix ne fut point écoutée. Les autres assemblées, se livrant avec impétuosité aux passions les plus immodérées, proclamèrent tout à coup, et sans lùénagement, la liberté des noirs; les colons, effrayés, se mi- , rent en défense; les nègres, altérés de vengeance , coururent aux armes ; et Saint-Domingue, cette terre si long-temps arrosée de leurs sueurs et de leurs larmes, fut, par leurs féroces ressentimens , inondée du sang français. Saint* Domingue n'existe plus pour nous ; la noire Haïti la remplace; en vain Napoléon voulut la reconquérir.
Piïîssent les gouvernemens qui possèdent encore des îles dans cette partie du monde, se bien pénétrer de cette vjérité : une réforme sage peut seule éviter ou retarder les révolutions ! Le système colonial doit changer; et peut-être un jour, ainsi que l'ancienne Rome et que la Grèce, l'Europe reconnaîtra qu'on ne peut plus garder long-temps de colonies que comme alliées, comme filles de leur métropole, et non comme sujettes.
Après avoir pris une complète connaissance de l'état et des travaux de ma plantation , je (îs quelques réglemens pour adoucir le sort de mes esclaves; je prolongeai les heures de leur repos.
j'augmentai l'étendue du terrain qu'on leur laissait cultiver pour leur propre compte; je prescrivis au commandeur de la modération dans leurs chàtimens; tous m'en bénirent, et c'est encore un doux souvenir pour moi,
M. Berthier me donna quatre jolis tableaux dans lesquels il avait représenté les différentes vues et les travaux de mon habitation, ma réception par les nègres, leurs jeux et leurs danses; c'est tout ce qui me reste aujourd'hui de cette riche possession.
Enfin, ayant reçu un courrier de M. de Vaudreuil qui m'avertissait de son départ prochain pour la France , je me rendis promptement au. Cap, voyageant commodément d'habitaticJù en habitation.
Dans chacune de ces habitations on exerçait, suivant l'usage, la plus obligeante hospitalité; je trouvais partout conversation aimable , logement commode, table excellente, voitures et esclaves à ma disposition.
Je vis avec plaisir que beaucoup de colons méritaient, par leur humanité, les éloges donnés peut-être trop exclusivement à deux ou trois planteurs, et qu'on pouvait aussi dire de leurs nègres, qu'ils étaient heureux comme les nègres de Raby, de Blin et de Galiffet.
Je n'entrerai dans aucun détail sur la ville
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du Cap ; peu de nos grandes cités l'égalaient en prospérité et en magnificence. Notre escadre mit à la voile le 3o avril lySS. Nous n'éprouvâmes dans notre traversée d'autre contrariété que celle de quelques calmes à la hauteur des Açores. Au bout de quarante-neuf jours, nous nous trouvâmes près des côtes de France, et là nous faillîmes périr.
Le vent était si frais que nous filions douze Tiœuds par heure, c'est-à-dire quatre lieues. Les calculs de nos marins les avaient trompés , et, la sonde ne leur faisant point réconnaître le voisinage de la côte que leur point indiquait, ils croyaient que les courans nous avaient entraînés dans la Manche.
Cependant M. de Vaudreuil , par prudence , nous faisait courir la nuit des bordées au large. Il avait raison : car un matin, au moment où le jour paraissait, j'entendis M. deMédine, capitaine de notre vaisseau , s'écrier : « Je vois des » brisans à travers les brouillards. »
M. de L'Aiguille, officier d'un mérite supérieur, mais dont la jeunesse était parfois un peu trop confiante, répondit en souriant : « Ces bri- » sans n'existent que dans votre lunette. »
« Jeune homme, répliqua avec colère notre » vieux capitaine, vous êtes major-général de » l'escadre, vous pouvez lui donner les ordres
» que vous voudrez. Quant à moi , je sais ce » que je dois faire , et , quoique M. le marquis j) de Vaudreuil soit à mon bord, c^est moi qui » réponds de mon vaisseau; en conséquence , je » vais donner Tordre de virer sur-le-champ:
» car il n'y a pas une minute à perdre. »
En eflet il donna cet ordre ; et , tandis que la manœuvre s'exécutait, le brouillard se dissipant tout à coup comme une toile de théâtre qui se lève, nous vîmes à deux cents toises de nous les Roches des Saints j où les vagues y frappant avec furie j élevaient leurs gerbes écumantes à vingt pieds de hauteur, et sur lesquelles toute notre flotte aurait infailliblement péri. Heureusement l'escadre imita le mouvement de notre vaisseau; alors, tout péril étant passé, nous arrivâmes en trois heures dans la rade de Brest.
Descendu à terre , je reçus la nouvelle de la nrimination de mon père au grade de maréchal de France. J'appris aussi , non sans quelque surprise, que je le trouverais encore ministre : car il occupait ce poste depuis plus de deux ans, et je n'ignorais pas que, de toutes les existences humaines, la vie ministérielle est la plus orageuse, la plus incertaine, la plus chancelante et la plus courte.