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et les courages semblent y montrer une énergie plus sévère.
Je fis connaissance dans cette ville avec Samuel Adams et Hancok , premiers et immortels fondateurs des républiques américaines, ^^ j'y formai avec le docteur Cooper, célèbre par de profonds écrits , unt liaison que nous entretînmes long -temps par nos lettres.
Le docteur Cooper, hardi dans ses sermons, prononça du haut de la chaire des discours politiques autant que religieux : il s'y servait à la fois, pour échauffer les esprits et pour défendre la liberté de son pays, des Mmes des pères de l'Église et de celles de Voltaire et de Rousseau. Ses grands talens lui firent des partisans zélés et des ennemis ardens. Qui pourrait s'éleyer sans exciter l'envie? Celle-ci s'aveuglait au point de l'accuser contradictoirement d'une trop grande exaltation dans ses maximes , et d'une trop grande souplesse dans sa conduite. |
Boston , depuis long-temps florissante par son commerce, a l'air de l'aïeule des autres cités américaines, et, à l'époque où je m'y trouvais, elle ressemblait parfaitement à une vieille et grande ville d'Angleterre.
La démocratie n'en bannit point le luxe; nulle part dans les États-Unis on ne voit autant d'aisance et une société plus agréable. L'Eu-
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rope n'offre point à notre admiration de femmes plus jolies, plus élégantes^ mieux élevées et ornées de plus de talens que n'en offraient les dames de Boston , telles que mesdames Jervis , Smith, Tudor, Morton, Madame Tudor, qu'on a vue depuis en France , a été connue par des écrits très spirituels , dont l'un fut adressé à la reine de France et porté à cette princesse par M. de Chastellux.
J'étais logé à l'extrémité de la ville, dans une jolie maison appartenant au capitaine Philipps. Cet officier, violemment maltraité par les Anglais , croyait apparemment qu'une manière de se venger d'eux était d'accueillir parfaitement un Français. J'y fus reçu comme un membre de la famille, et je ne perdrai jamais le souvenir de son obligeante hospitalité.
La flotte de M. de Vaudreuil était composée de trois vaisseaux de quatre-vingts canons , de sept de soixante-quatorze, et de deux frégates de trente-deux. Leurs noms étaient le Triom-^ phanty la Couronne , le Duc-de-Bourgogne y P Hercule , le Souverain , le Neptune , , la Boutgogne f le Northumberland , le Brave j le Ci" ioyen , V Amazone et la Néréide.
Je m'embarquai à bord du Souverain , dont le capitaine se nommait le commandeur de Glandevez , officier respectable par son âge , son ha-
bileté et sa bravoure. Un esprit orné, une piété douce, un caractère calme et bienveillant le faisaient généralement aîqier par ses chefs , par ses égaux et par ses inférieurs.
Nous étions quarante -deux officiers sur ce vaisseau; mais, comme je m'y trouvais le seul qui fût colonel , j'eus l'avantage d'être logé dans la chambre du conseil , d'avoir un lit commode et l'espace nécessaire pour travailler.
Le fidèle Bozon avait un hamac prés de moi, et un sort favorable plaça sur le même bâtiment deux de mes intimes amis, Alexandre de Lameth et M. Linch, officier de l'état-major.
Le 24 décembre, nous mimes à la voile. C'était avec le cœur serré que je m'éloignais de cette Amérique du nord.
Je ne puis mieux rendre l'impression que j'éprouvais, qu'en citant les paroles d'une lettre que j'écrivais au moment où je quittais cette terre fortunée : « Je vais, disais*je, mettre à la » voile aujourd'hui; je m'éloigne avec un re- » gret infini d'un pays où l'on est, sans obstacle » et sans inconvénient, ce qu'on devrait être » partout, sincère et libre. Les intérêts privés » s'y trouvent tous confondus datas l'intérêt gé- » néral ; on y vit pour soi , on y est vêtu selon » sa commodité, et non selon la mode. On v » pense, on y dit, on y feit ce qu'on veut; rien
OV SOUYENIRS. ^25
» n'y î force de suivre les caprfcés de la fortune » ou du pouvoir. La loi protège votre volonté » contre toutes les autres. Rien pe vous oblige » d'y être ni faux^ ni bas^ ni flatteur* On peut » s'y montrer , à son gré , simple , original , soli- » taire y répandu dans les sociétés. On y peut » vivre en voyageur, en politique, en littéra-* » teur, en marchand. On ne gène point vos » occupations , on ne tourmente point votre » oisiveté. Personne ne se choque de la sin- » gularité de vos manières ou de vos goûts ; on » n'y connaît de joug que celui d'un petit nom- » bre de lois justes et égales pour tout le monde. » Dès qu'on y respecte ces lois et les mœurs , » on vit heureux, honoré, tranquille, tandis » qu'en d'autres pays le moyen de se mettre à » la mode ou de faire fortune est souvent de » braver ces mœurs et ces lois. Enfin je n'ai vu » partout dans cet Eldorado pc^itique que con- » fiance publique, hospitalité franche, et naïve » cordialité. Les filles y sont doucement co- » quettes pour trouver des maris; les femmes y » sont sages pour conserver les leurs , et le dés- » ordre , dont on rit à Paris sous le nom de ga^- » lanterie, fait frémir ici sous le nom d'adultère. » Au milieu des orages d'une guerre civile, » les Américains soupçonnent si peu les hom- » mes d'une immoralité dont ils ne se font pas
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» d'idée, qoe dans leurs petites maisoiis isolées , n ao milieu d^immenses forêts , leurs portes n ignorent les Teiroux et ne se ferment que par n des loquets. Les étrangers qu*ils logent, ainsi n que leurs yalets, trouvent leurs armoires et » leurs conmiodes ouvertes, quoique remplies Ji de leur argent et de leurs effets. Loin de » soupçonner qu'on puisse violer les droits de n l'hospitalité , ils laissent leurs hôtes se pron mener seuls des journées entières avec leurs n filles de seize ans , dont la pudeur est la seule n défense, et dont la familiarité naïve , attestant n l'innocence , se fait respecter par les cœurs M les plus corrompus. On me dira peut^tre que n l'Amérique ne gardera pas toujours des verx> tus si simples et des mœurs si pures ; mais ne » les gardât- elle qu'un siècle, n'est-ce donc j» rien qu'un siècle de bonheur ! »
La saison commençait à être si rigoureuse, que le thermomètre était descendu jusqu'au vingtsixième degré. A cette époque de l'année, la navigation sur les côtes du nord de l'Amérique est extrêmement périlleuse, et pour éviter un grand désastre , partant avec un vent favorable, nous aurions dû en profiter pour nous éloigner rapidement du golfe et gagner la pleine mer.
Malheureusement M. le marquis de Vaudreuil, notre amiral, croisa quelque temps à la
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vue du port, parce qu'il voulait attendre son frère , qui devait sortir de Portsmouth avec son vaisseau^ V Auguste y de quatre-vingts canons, et le Plùtoriy de soixante-quatorze, pour nous rejoindre.
.Cette temporisation pensa nous coûter cher : le vent devint contraire et s'éleva bientôt avec une telle furie, qu'une partie de nos voiles fut déchirée, et qu'ayant replié toutes celles qui nous restaient , ce que les marins appellent mettre à la cape , nous nous sentions , au milieu des ténèbres de la nuit, poussés rapidement sur des côtes hérissées d'écueils, où nous devions, selon toute apparence , nous briser sans aucun moyen de salut.
Une mer furieuse semblait, à tous momens, prête à nous engloutir . tantôt ses vagues, renversant"" presque notre bâtiment, s'élançaient sur notre pont qu'elles inondaient; tantôt ces mêmes vagues , après nous avoir élevés comme sur une montagne escarpée , nous laissaient redescendre dans un abîme, revenaient ensuite avec rage emporter une partie de notre galerie, briser nos fenêtres et s'étendre dans nos chambres et dans nos batteries.
D'instant en instant, le danger s'accroissait et devenait d'autant plus pressant pour nous, que notre vaisseau le Souverain était vieux et
temps redevint favorable. Alors, M. de Vaudreuil ne jugeant pas à propos d'attendre plus long-temps son frère, nous cinglâmes au midi.
Un convoi de vingt-neuf bâtimens marchands était sorti du port à notre suite ; nous ne le revîmes plus : une partie périt sur la côte ; peu rentrèrent dans la rade; plusieurs tombèrent dans les mains des Anglais.
Les élémens semblaient se réunir pour nous contrarier : à la hauteur des Bermudes , le feu se mit à bord de notre vaisseau; TefFroi fut grand, mais court; l'activité des pompes nous en délivra.
Favorisés par le vent , nous nous vîmes bientôt dans un autre climat , et, après avoir si récemment quitté des parages où nous éprouvions, sous nos fourrures, le froid de la zone glaciale, nous nous trouvâmes dans une zone brûlante; ce contraste subit faisait paraître la chaleur insoutenable. Peu de semaines après, nous aperçûmes les rivages de l'île de Porto-Rico : avant de les voir, leurs orangers et leurs citronniers , en parfumant l'air , nous avaient avertis de leur voisinage.
M. de Vaudreuil, voulant prendre langue, envoya un esquif sur la côte. A son retour, il nous apprit que, sous le vent à nous, l'amiral Hood croisait depuis trois mois, avec seize
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vaisseaux , devant le cap Français de Saint-Pomingue^ et qu'au vent à nous l'amiral Pigot croisait avec vingt -ciçq vaisseaux devant la Martinique.
On voit par là que nous étions attendus aux Antilles par une nombreuse et formidable compagnie , avec laquelle il aurait été peu prudent de conférer de trop près.
Une de nos corvettes vint le soir nous donner avis qu'en allant à la découverte , elle avait aperçu de loin quelques bàtimens légers de l'encadre de Hood.
La nuit^ nous passâmes entre Porto -Rico et Saint-Domingue, croyant toujours que cette dernière île était le but de notre navigation, que nous devions nous y réunir avec l'escadre espagnole, et que M. de Vaudreuil, pour éviter Hood qui l'attendait devant le cap, voulait longer la côte méridionale de cette ile, et entrer dans un de ses ports. Mais cet amiral, ayant d'autres instructions, avait assigné à l'amiral don Solano un autre rendez -vous que personne sur l'escadre ne connaissait.
Nous fûmes donc fort étonnés de voir qu'il nous dirigeait toujours de plus en plus vers le sud. Nous marchions lentement, traînant à la remorque plusieurs bàtimens d'un convoi de dixneuf voiles, sorti de Porto-Rîco pour nous suivre.
45o MÉMOIRES
Arrivés enfin à la vue de Curaçao^ colonie hollandaise qui n'est qu'à quinze lieues du con* tinënt méridional de l'Amérique, nous pensâmes tous que le port de Curaçao serait le terme de notre marche. Nous nous trompions encore, et nous vîmes., avec une extrême surprise , que l'amiral, luttant contre le vent d'est pour s'élever vers l'orient, nous faisait croiser entre la cote du continent et celle de Curaçao, sans vouloir aborder ni l'une ni l'autre.
Les courans, très rapides dans ces parages, se joignaient au vent pour contrarier nos efforts; bientôt ils nous dispersèrent, 'et notre convoi nous abandonna, ne pouvant plus ni nous suivre ni être traîné par nous.
TroiS; de nos vaisseaux, qui avaient le plus souf<i fert du coup de vent , eurent la permission de relâcher dans le port de Curaçao. Les autres bâtimens de l'escadre , en bon état et fins voiliers , vainquirent les courans et disparurent à nos yeux. Nous dérivions toujours de plus en plus ; il ne restait avec nous qu'un seul vaisseau , c'était la Bourgogne.
Séparés ainsi de notre flotte, nos capitaines ouvrirent les paquets qu'ils ne devaient décacheter qu'en cas de séparation^ On y apprit que le port de Porto - Cabello sur la côte de Caracas, et qui se trouvait au vent à nous à trente
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lieues de distance, était le lieu de notre destination.
Là, nous devions attendre le comte d'Estaing, qui devait venir de Cadix avec une armée navale française, et l'amiral espagnol don Solano, qui sortirait du port de la Havane pour se réunir à nous. Cette jonction faite, les armées combinées mettraient ensemble à la voile pour attaquer la Jamaïque.
Le rendez-vous était on ne peut mieux choisi pour tromper les Anglais qui nous attendaient à Saint-Domingue; mais ce rendez-vous mystérieux Fêtait trop pour nous : car, par une négligence inconcevable, aucun de nos capitaines n'avait été pourvu de cartes qui pussent le guider sur ces parages, et presque personne de notre armée ne connaissait bien la position de Porto -Cabello.
Cependant un pilote du Souverain possédait par hasard une vieille carte imparfaite, mais qui nous fut d'un grand secours : car, nous indiquant avec assez de justesse la distance de Curaçao à la côte continentale, elle nous empêcha de commettre l'erreur funeste dans laquelle tomba le capitaine de la Bourgogne.
Celui-ci, continuant sa croisière la nuit, et croyant la cote continentale plus éloignée, prolongea trop sa bordée , et échoua sur un banc
432 IIÉKOIBES
de sable. Bientôt nous entendîmes ses eoups de canon, et l'intervalle uniforme qui les séparait, nous Bt aisément juger que c'étaient des signaux de détresse et non de combat.
M. de Glandevez voulut aller à son secours; mais, comme le courant nous faisait beaucoup dériver, nous ne pûmes y parvenir: de sorte que nous n'apprîmes que beaucoup plus tard le triste sort de ce vaisseau. Son capitaine, M. de
C , perdit la tête en voyant les secousses
assez vives qu'éprouvait son bâtiment; il pouvait d'abord, en brassant ses voiles en arriére, reculer et se dégager; mais, au contraire, il força de voiles, espérant franchir l'obstacle , et s'engréva de plus en plus.
Une chaloupe, qu'on mit précipitamment à la mer, fut brisée; uû canot, envoyé à. terre avec M. Désendroin, officier de génie, pour chercher des secours, ne reparut plus: car cet officier se vit obligé de faire à pied, dans les forêts, une marche de vingt lieues, avant de trouver une habitation. Un autre canot fut volé par les domestiques du capitaine, qui emportèrent sa vaisselle,
L'eau entrait de plus en plus dans le nayire. On avait négligé de porter des vivres de la cale sur le pont. L'effroi ne permettait aucune mesure sage : on avait fait un premier radeau;
tant de personnes s'y précipitèrent qu'elles le coulèrent à fond et se noyèrent.
Cet accident intimida tellement, qu'un second radeau ctant construit, tous hésitaient de s'y embarquer. M. de C , donnant l'exemple, y descendit avec plusieurs officiers. On les suivit; mais, quand le radeau fut suffisamment chargé, le capitaine, oubliant son devoir et la loi qui lui prescrivait de remonter sur son vaisseau et d'y rester le dernier, lit couper le câble et s'éloigna.
Une partie des soldats et des hommes de l'équipage, désespérés de cet abandon, se jetèrent à la nage pour regagner le radeau. Mais ceux qui le montaient eurent l'inhumanité de couper à coups de sabre les mains de ces infortunés, qui imploraient vainement leur miséricorde.
Indépendamment de la lâcheté de celle action , l'événement prouva qu'elle avait été dictée par une terreur mal fondée : ear, trois jours après, une frégate, envoyée de Porto-Cabello, arriva à temps pour sauver le reste de l'équipage de la Bourgogne et les soldats du régiment de Bourbonnais qui y avaient été abandonnés. Ils étaient épuisés de faim et de soif; mais cependant la plupart vécurent. Le capitaine de la Bourgogne se vit honteusement accueilli à Porto-Cabelloj on le renvova en France.
Le vent s'étant calmé, nous triomphâmes des courans , et après onze jours d'une marche pénible, la sonde à la main comme dans des parages inconnus , nous arrivâmes enfin dans le golfe Triste, à la vue de Porto- Cabello, où nous retrouvâmes toute notre escadre. Cette traversée depuis Boston avait duré cinquantesix jours.
Mon colonel - commandant , M. de Saint- M aime , était resté à Curaçao avec son vaisseau qui n'avait plus ni mâts ni gouvernail : ainsi tout le reste du régiment demeura sous mes ordres.
Le continent méridional de l'Amérique oflFre aux voyageurs qui y abordent, un aspect bien différent de celui que présentent les côtes du continent du nord. En approchant de la Delaware, je voyais un rivage uni, plat; de loin les arbres semblaient sortir de la mer, et, en descendant à terre , la température , les végétaux , la culture, la construction des maisons, le costume, les mœurs des habitans, l'activité des cultivateurs, l'industrie des commerçans, la beauté des chemins , l'élégance des villes et la propreté des villages, pouvaient faire croire qu'on n'était pas sorti d'Europe , et qu'on se trouvait au milieu d'une province d'Angleterre.
En abordant , au contraire , le continent mé-
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ridional , les regards sont frappés d'un tout autre spectacle : à une très grande distance , on voit la terre; mais, pour l'apercevoir, il faut lever ses regards vers le ciel. Les ramifications des Cordillères , les gigantesques montagnes de Sainte -Marthe, de Valence, de Caracas, ont à peu près une demi-iieue de hauteur.
Ces rocs sourcilleux, ces formidables montagnes paraissent une sorte de barrière que le destin avait voulu placer autour de cet immense continent , pour en déJFendre l'approche contre Tavaricç européenne, et pour lui cacher ses inépuisables mines d'or, d'argent et de diamant, funestes trésors qui excitèrent la cupidité de tant d'aventuriers, la rivalité de tant de puissances, et qui firent de TAmérique un théâtre sanglant , où des peuples entiers moissonnés devinrent les victimes d'une farouche hypocrisie*
Là, le fanatisme et la soif de l'or tuaient pour convertir, ravageaient pour s'enrichir, dépeuplaient pour dominer , et, l'Évangile d'un Dieu de paix à la main , allumaient partout des bûchers sur lesquels, malgré les vertueux efforts de Las Casas , on immola , comme au temps des faux dieux, une foule de victimes humaines.
Les révolutions de l'antiquité ne furent que des jeux, en comparaison des révolutions qui renversèrent l'empire pacifique des Incas : dans
celles-ci des peuples entiers périrent et dispar rurent.
Plus on approche des côtes de ce continent , plus la masse sombre de ces hautes montagnes semble répandre ses ombres sur la mer et des pensées mélancoliques dans l'âme. Leurs enfoncemens surtout, c'est-à-dire leurs golfes^ présentent à l'œil un espace si noir que l'on croirait, en y entrant, pénétrer dans le royaume fies mânes : aussi jamais aucun nom ne fut plus justement appliqué que celui de golfe Triste que Ton donne au golfe de Porto-Cabello.
Ce ne fut qu'au moment où nous touchâmes presqu'à la côte, que nous vîmes le rivage et ces montagnes s'éclaircir peu à peu, et que nous pûmes distinguer des arbres , des champs , des chemins et des maisons, enfin tout ce qui annonce une terre habitée.
Le port où nous entrâmes est vaste , sûr, com-^ mode; les vaisseaux y mouillent tout près du rivage; on nous avertit de nous méfier des poissons qu'on peut y pêcher en grande quantité , parce qu'il existe des fonds de cuivre qui rendent la chair de ces poissons souvent dangereuse.
Les grands avantages que ce port et sa rade offraient au commerce, ont pu seuls déterminer les Espagnols à y fonder un établissement : car.
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près de Porto -Cabello, se trouvent des marais salans dont les vapeurs pestilentielles sont continuellement portées sur la ville par le vent qui, dans ces parages , vient constamment de Test t aussi ces vapeurs , échauffées par la réverbération des montagnes situées à dix degrés de la ligne , et par un soleil ardent (|ue ne tempère aucun nuage ^ rendent ce rivage encore plus meurtrier que celui de Cayenne.
Peu de personnes osent affronter ce danger et fiier leur habitation à Porto -Cabello, dont la population se renouvelle tous les sept ans. Les habitans de la plaine n'y viennent que pour des affaires de commerce, et y font peu de séjour. Plusieurs y meurent promptement; les autres, pour la plupart, retournent chez eux avec la fièvre. Les mois de juin, juillet, août et septembre, sont ceux où la mortalité est la plus, fréquente; les maladies alors y sont violentes, accompagnées de bubons, et prennent un caractère vraiment pestilentiel.
Cependant lanature ne demanderait àl'homme que quelques travaux pour lui offrir sans danger, sur ce rivage, d'inépuisables richesses : hors des marais, la terre est d'une rare et merveilleuse fécondité; on y cultive, avec succès et saris peine, l'indigo, le cacao, le coton, le maïs; les arbres y portent d'excellens fruits ; le bana-
438 MÉMOimES
nier^ Toraiiger y croissent d'eux- mêmes , ainsi que les ananas et les patates : de sorte qu'en des-* séchant les marais, Porto -Cabello deriendrait le centre de l'un des plus beaux et des plus ches établissemens du monde.
Cette ville est située sur le bord d'une petite Tière dont Feau est pure et saine. Ses maisons, peu nombreuses et très mal bâties, s'élèvent en amphithéâtre par une pente douce jusqu'au pied d'une montagne très escarpée.
Nous étions tous fort attristés en nous voyant arrêtés sur ces cotes à demi barbares. La chs^ leur insupportable du climat, l'air infect que nous respirions, la malpropreté des maisons ou plutôt des cabanes où on nous logeait, enfin la froideur, la gravité silencieuse et inhospitalière des habitans nous auraient fait regarder ce séjour comme une véritable prison; heureusement cet exil fut adouci par les soins d'un Espagnol du plus grand mérite, le colonel don Pedro de Nava, vice-gouvemeurde la province de Caracas.
Il s'était rendu exprès à Porto-Cabello pour nous recevoir, et son obligeante activité pourvut avec abondance à tous les besoins de la flotte et de l'armée. Il était secondé par un administrateur intelligent : aussi, malgré la longueur des distances , la difficulté des communications et la privation de presque tous les moyens de trans-
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port, dans un pays où l'on ne connaissait de voitures que des mulets , et de routes que des ravins , tout arriva à temps, et jamais nos marins et nos soldats ne se virent plus complètement approvisionnés de tout ce qui pouvait leur être nécessaire.
Indépendamment de ces généreux procédés, don Pedro de Nava nous ouvrit sa maison, dont il faisait avec noblesse les honneurs ; il était instruit, prévenant, aimable; son esprit ne semblait obscurci ni rétréci par aucun des préjugés de sa nation : ses opinions étaient tolérantes, ses pensées justes, ses sentimens élevés. Il gémissait de l'état déplorable de cette partie du monde que la nature avait créée riche , mais que l'ignorance, l'arbitraire et l'inquisition étaient parvenus à rendre pauvre et stérile.
Un homme comme Pedro de Nava, s'il eût été le maître, aurait rendu ces magnifiques provinces aussi heureuses , aussi peuplées et plus opulentes que les Etats-Unis; mais il ne pouvait qu'obéir, et la prison ou le supplice serait devenu pour lui l'unique résultat de la moindre tentative pour dissiper les ténèbres et avancer la civilisation. Nous venions récemment de voir lie tte civilisation portée au plus haut degré dans le Nord , et nous la retrouvions dans son enfance au milieu d'une contrée conquise
et possédée depuis près de trois siècles par TEspagne.
Malgré les prévenances et les attentions obligeantes de don Pedro de Nava, nous voyions avec chagrin notre séjour se prolonger dans ce triste lieu , où la santé ne trouvait pas de pré-" servatif contre la contagion ^, ni l'esprit contre l'ennui : car la chaleur excessive permettait ra-rement de se livrer aux exercices ou à Tétude.
Je ne sortais qu'à six heures du matin pour aller dans les bois, avec Fespoir de tuer quelques chats-tigres; mais j'en vis peu et de loin. En revanche, je tuai plusieurs serpens, quelques singes, et un grand nombre de perruches et de perroquets.
On m'avait donné un singe singulier : il était de la plus haute espèce ; sa taille s'élevait à cinq pieds environ ; son poil brun tirait sur le rouge, et cette couleur était encore plus remarquable par le contraste d'une épaisse barbe noire qui descendait sur sa poitrine.' Je croyais le ramener en France , mais il fut impossible de l'apprivoiser ; cet animal, attaché à un arbre près de ma maison, était si féroce qu'il faillit dévorer un de mes gens qui lui apportait à manger. Bozon et moi, nous nous vîmes forcés de le^tuer à coups de pistolet.
Dès neuf heures, j'étais obligé de rentrer^
ou SOUVENIRS. 44'
L'excessive chaleur du soleil contraignait alors chacun à chercher l'ombre et le repos; les soi-r rées seules invitaient à sortir par une fraîcheur attrayante , mais pernicieuse : car elle était jointe à une f(#te humidité , principale cause des maux qui font périr dans là. zonç tor-« ride tant d'Européens;
Nous attendions à Porto - Cabello , avec une vive impatience, l'armée navale de M. d'Es-.
taing qui devait sortir de Cadix , et don Solano que nous avions cru prêt à mettre à la voile dd la Havane. Mais le temps s'avançait, et nous ne recevions de nouvelles ni de l'un ni de l'autre.
Le golfe Triste était un merveilleux choix pour un rendez-vous mystérieux : car il était généralement peu connu : aus3i les Anglais ^^ après nous avoir vus leur échapper en passant entre leurs flottes, près de Porto-Rico et de Saint-Domingue, furent quelque temps sans pouvoir deviner par où nous étions disparus , et dans quelle baie du continent nous étions mouillés. ^
Cependant les maladies commençaient à s6 répandre parmi nos troupes. Quelques officiers et un assez grand nombre de soldats succombèrent à ce fléau destructeur. Notre général, le baron de Vioménil , fut atteint de la fièvre , et ses jambes étaient couvertes de bubons^
Champcenetz et Alexandre de Lameth payèrent un tribut à ce redoutable climat.
A mon tour , je fus atteint par une fièvre violente : comme je n'avais pas une grande confiance dans les remèdes dÀios chirurgiens d'Europe , dont la routine était un peu déconcertée dans cette zone ardente, je tentai de me guérir moi-même; je me mis jusqu'au cou dans un tonneau rempli d'eau fraîche , et j'y restai quelques heures. Cette témérité me réussit : ma fièvre chaude disparut.
Sur ces entrefaites, notre attentif commandant, don Pedro, nous conseilla de franchir les montagnes , de chercher dans la plaine un air plus pur, et de profiter de notre inaction pour aller à Caracas , belle et riche ville , capitale de cette province, a Je ne vous engage point, me » dit-il en souriant, à demander augouverneur- » général la permission de faire ce voyage : il » éprouverait presque un égal embarras pour » vous la refuser ou pour vous l'accorder ; sa » réponse pourrait se faire attendre. Le cabi- » net espagnol n'aime point que les étrangers » connaissent l'intérieur de ce pays. Partez » donc sans ces formalités; le gouverneur est » un homme très aimable ; il vous accueillera » bien, et les habitans ainsi que les dames de » Caracas vous recevront avec enthousiasme. »
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Nous profitâmes de cet avis, Alexandre de liameth fut le plus expéditif et le plus audacieux : ail lieu de prendre la route connue de Valence , ou de se rendre à la Guayra par mer , il traversa de l'ouest à l'est le milieu des montagnes^ par des sentiers presque impraticables, en bravant des dangers de tout genre, que peu d'habitans du pays même osaient affronter.
Le prince de Broglie s'emWrquà avec son capitaine de vaisseau , M. D'Ethis , arriva ainsi par la Guayra à Caracas, et revint ensuite par la route de Valence à Porto-Cabello. .
Mathieu Dumas, Bozon, Chatnpcenetz , Désoteux et moi , ayant loué des mules pour nous et pouu nos gens, nous entrâmes dans les montagnes par la voie qu'on appelait bien improprement une route : c'était un sentier presque impraticable. Il fallut, pour éviter de désastreuses chutes , que nos mulets fussent presque aussi légers et adroits que des chèvres.
Ce sentier, dont la laideur ne passait pas deux pieds , nous tenait suspendus sur des abîmes. Etant taillé dans le roc , il ressemblait à un escalier à marches inégales; quelquefois il tournait si court que les pieds de derrière de la mule étaient encore dans une direction , tandis que les pieds de devant se plaçaient sur l'autre. La mule était comme pliée, et on avait devant
soi un précipice de huit cents pieds , où le moindre faux pas pouvait faire tomber.
De plus , de petites croix de bois , placées dans ces endroits périlleux, instruisaient charitablement le voyageur de l'infortune de ses devanciers.
Enfin , après une pénible journée de marche, nous arrivâmes, à l'entrée de la nuit, sur cet immense et magnifique plateau qui s'étend jusqu'à l'Orénoque , contrée favorisée de touâ les dons du ciel et de toutes les prodigalités dé la nature.
Une administration ignorante laissait perdre tous ces trésors ; arrêtant la prospérité, étouffant la population par des entraves de tout genre , de peur que la richesse n'amenât l'indépendance, elle a vainement retenu ces fertiles contrées dans un état de langueur et d'oppression. Les choses sont plus fortes que les hommes; la liberté, comme tout nous portait dès-lors à le prévoir, est née des efforts mêmes qu'on faisait pour l'éloigner. Elle s'est armée, elle a été victorieuse, et probablement, d'ici à un demi-siècle, ces belles provinces, qu'à l'exception de quelques villes et d'un petit nombre de bourgs , j'avais trouvée» désertes, égaleront en culture, en industrie et en puissance , les plus florissantes monarchie» ou républiques de notre vieille Europe.
ou SOUVENIRS. 445
La ville de Valence est située dans une plaine unie^ agréable et fertile; des brises assez régulières y rendent supportable une excessive chaleur. On comptait à peu près douze mille habitans dans Valence. Elle avait une garnison de cinq cents hommes; un évêque, un gouverneur y résidaient; on y voyait une grande quantité de couvens, une foule de moines, presque point de commerce , des rues malpropres , des maisons mal bâties et de magnifiques églises. Les habitans étaient généralement pauvres; les prélats, les chanoines et les couvens très riches.
C'est pour sortir d'un tel état de choses que les peuples, après d'inutiles plaintes et réclamations, se sont armés, et que la révolution a éclaté. Un voyageur, qui récemment a vu dans la province de Santa-Fé les traces de cette déplorable administration, qui n'ont encore pu être entièrement effacées , y trouve des raisons pour condamner l'insurrection de ces provinces, dont il ne peut concevoir l'ingratitude envers leur métropole.
Avec plus de réflexion, il y aurait au contraire reconnu les vrais motifs qui ont porté les colonies à secouer le joug d'une administration qui les maintenait dans une telle détresse , et il n'aurait point été surpris de voir les prêtres catholiques créole* se déclarer pour l'indépendance,
s'il avait su et remarqué que les éyêchés, les cures et les canonicats si riches de ce pays y étaient exclusivement donnés à des Espagnols , et constamment refusés aux prêtres nés en Amérique.
Enfin , au lieu de déplorer le sort de ces vaillans soldats ^ qu'il trouve si peu vêtus et si mal payés y et de présager par ces motifs leur défaite, il se serait convaincu de l'ardeur et du désintéressement de leur patriotisme; d'ailleurs ^ il aurait pu apprendre que dans ce climat peu de vêtemens sont nécessaires, et qu'une très modique solde y suffit, puisque partout la terre y donne d'elle-même des alimens qui ne coûtent rien , et qu'on y reçoit un bœuf, soit pour le prix de douze francs, soit en prenant seulement la peine de l'écorcher et d'en rendre la peau au vendeur.
Nous fîmes peu de séjour à Valence. L'évêque nous évita, nous croyant, je pense, hérétiques. Le gouverneur nous fit un accueil cérémonieux, mais froid; les habitans se montraient tristes et taciturnes. Rien donc n'excitant notre intérêt ou notre curiosité, nous continuâmes notre route.
Le chemin était beau : des deux côtés nous rencontrâmes quelques habitations et des indigoteries. La fraîcheur des bois épais nous
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mettait souvent à l'abri des rayons du soleil.
Comme notre dessein était de voyager lentement, et que les villages ou villes sont dans ce pays fort éloignés les uns des autres, nous passâmes plusieurs nuits daiis les forêts. Là, nous suspendions à des arbres les lairges filets ou hamacs qui nous servaient de lits, et près* de nous on allumait de grands feux pour éloigner les animaux féroces dont les affreux hurlemens faisaient retentir les bois.
Avant d'arriver à Guacara, village indien, ayant été forcé de m'arréter, et me trouvant ainsi loin de mes compagnons et de mes gens, je vis venir à moi quatre Indiens, dont trois étaient armés d'arcs et de flèches; ils tendaient leurs arcs, et je crus un moment qu'ils voulaient m'âttaquer. Je courus sur eux l'épée à la main; mais bientôt la vue des chapelets qu'ils portaient au cou, leurs signes et leurs gestes me prouvèrent que c'étaient des Indiens chrétiens et soumis.
Mes camarades avaient acheté i à l'un d'eux son arc et ses flèches, et ils me montraient les leurs, croyant apparemment que j'aurais la même tentation; mais je leur fis entendre que je voulais seulement savoir avec quelle dextérité ils se servaient de ces armes.
Ils me comprirent, et, après avoir attendu
une ou deux minutes^ voyant passer au-dessus de nous un gros oiseau de la race des aras , un de ces Indiens lui lança sa flèche^ et le fit tomber mort à mes pieds. Je leur donnai quelques piastres^' et je rejoignis mes compagnons au moment où ils entraient dans Guacara^ dont les habitans nous recurent très cordialement , mais nous nourrirent fort mal.
Le soir, sortant de la maison de mon hôte et me promenant sur une vaste pelouse, j'allais m'asseoir au pied d'un arbre pour prendre le frais, lorsqu'un Indien, accourant à moi sans bruit avec une lanterne sourde, me prît par la main, et m'emmena rapidement avec lui. A cinquante pas de là , s'arrêtant et retournant sa lanterne, il me fit voir le péril que j'avais couru : car, au pied de l'arbre dont je m'étais approché, on avait attaché par une chaîne un jeune tigre récemment pris , et qui aurait pu me punir un peu sévèrement d'avoir troublé son sommeil.
A l'aide d'un interprète, je demandai à l'Indien chez lequel je logeais , pourquoi , près de son village, on ne voyait d'autre culture que quelques plants de maïs, (c A quoi nous servi- » rait , me répondit-il , de travailler ? Une ca- )) bàne de troncs d'arbres et des feuilles de » bananiers nous suffisent pour maison , meu- » blefe et lits. La chaleur nous rend tout vête-
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» ment inutile; la terre nous offre en abon- » dance des fruits et du gibier «^ Si nous cultivicms » les champs , nous ne saurions à qui vendre » leurs produits. Cependant le gouTernement » espagnol nous imposerait alors un ta^ihut, .etji » comme nous ne pourrions le payer, on noua » condamnerait â travailler aux mines , ou à » pêcher l'or dans les rivières. »
Le prince de Broglie , à son retour , me dit que , dans un bourg plus considérable nommé Cumana^ et où je he m'arrêtai points il avait causé par interprète avec le cacique ou le chef des Indiens libres de cette province < Ils y vivent, disait-il, absolument suivant leurs anciens usages , gouvernés par leur propre chef, dont l'autorité est en même temps civile, militaire et religieuse. Ce chef règle leurs mariages et juge leurs différends.
Ce cacique prétendait que, pendant quelque temps , le gouvernement espagnol lui avait marqué beaucoup de considération, mais que depuis il avait perdu son crédit, et que, malgré les représentations de sa tribu et les siennes, les Espagnols empiétaient chaque jour sur lés terres accordées à ses sujets, de sorte que la population de ces pauvres indigènes diminuait graduellement. Il est probable, d'après ces faits,
que les restes de cette population, qui s'éclair^
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cissait déjà il y a quarante ans, se seront, de* puis totalement éteints^ ou qu'elle aura fui de ce aéJQur d'oppres&ion.
Nous continuâmes à marcher tantôt dans des tcditudes et des forêts qui rappelaient l'époque <la la dëcouTcrte de l'Amérique^ tantôt dans des p^aine^ où quelques habitations et des champs cultivés indiquaient une civilisation commencée. Nous arrivâmes à Maracay^ petite Tilie assez jolie» Ses habitaus nous firent un accueil gracieux ; et un capitaine tde milices ^ nommé don Félix , nous donna un très bon souper où assis-* tèrent plusieurs femmes d'une beauté remar-^ quable.
Don Félix, lieutenant de roi à Maracay , était un homme instruit ^ aimable e il pailait bien finançais; il épancha librement avec nous la douleur que lui causait la conduite injecte et oppressive de l'administration; il s'emporta surtout contre l'avarice^ la fiscalité et la dureté de l'tntendamt de la province. « Cet homme , din sait-tl^ prive le commerce de tout débouché , » l'agricuiture de toute activité , les proprié- » taires de toute sécurité ; les emplois ne %ont » donnés qu'à des Espagnols ; les créoles sont » vexés y ruinés. Amssi^ croye^nnoi, la fermen- » tation sourde qui exisite partout ne tardera M pas à se manifester^ Il ne faut q^'un homae
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» de caractère, qu'un chef, pour qu'elle éclate ; « et je prévois que mon pays, sera iuévHaiïle- M ment en proie à toutes les calamités d'une w guerre civile. Il y a peu .d'années , un caciw que, Tupac-Amarou, de la race "des Inens, s'est ^ révolté ; il avait armé vingt mille hommes ^) dans le Pérou. On eut beaucoup de pein^ à 9) étouffer cette insurrection. Dans plusiejiirs M autres lieux, on assure qu'il existe des trou-t M blés que fomentent déjà des créoles. Mais l'au^ » torité empêche la circulation de tOMte jfmnw velle alai^mante. »
Nous quittâmes avec regret un hôte dont l'entretien était aussi intéressant qu'instructif, et nous nous mimes en route pour Vittoria.
 quelque distance de Maracay , on voit le Iw de Valence, l'un des plus pittoresques peutn^t^ qui existent dajds le monde, quoiqu'il soit bien moins grand que le lae de Maracaïbo* h^ long de ses rivages, on admirait déjà des cultures variées et de jolies habitations» Je suis persuada qu'un jour, sous l'égide d'une liberté prptee» trice, ce lac et ses bords deviendrwf une d^ merveilles de cet hémisphère.
Nous traversions le canton ïe plus fertile de la province; nulle autre part nous n'avions vu un si ' grand nombre d'habitatioas , de caféte^ ries et de plantations dcicaean ou d'indigo, Vw^
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les mteiralles assez grands qui les séparaient ^ nous marchions à Tabri du soleil sous des bois un peu sauvages^ mais qui nous charmaient par la Tariété des arbres , la Tivacité des couleurs de leurs fruits^ le parAim que répandaient leurs fleurs^ et par le chant varié des oiseaux de toute espèce qui les habitaient. Ce pays délicieux était arrosé par une petite rivière, tellement serpentante, que nous fûmes obligés* de la traverser sept ou huit fois.
Au milieu de la journée, dans le plus fort de la chaleur, nous passâmes près d'une maison isolée , entourée de plantations de divers genres et cultivées avec soin. Je ne fus pas peu surpris lorsqu'un homme , qui se tenait- sur le pas de la porte de cette maison , nous invita poliment et en très bon français à y entrer.
G)mment s'attendre à trouver là un compa* triote? C'en était un cependant : né àBayonne^ il s'était embarqué sur un vaisseau marchand qui avait péri sur la côte de Caracas. Ayant sauvé son argent et quelques effets, il avait voulu voyager dans l'intérieur de ces provinces.
Arrivé dans le lieu où nous nous trouvions , il était devenu épris d'une fille indienne, et s'était marié avec elle. Se faisant agriculteur , maçon , architecte , il s'était créé une jolie habitation, une nombreuse famille, et, par sou-
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venir des habitudes de son pays et de la profession de son père y il avait mis une enseigne à sa maison et se disait aubergiste , quoiqu'il ne vît peut-être pas quatre voyageurs par an lui demander rhospitalité.
Sa femme était belle encore, malgré sa couleur de cuivre très prononcée. Cette couleur des Indiens, contrastant avec leurs longs cheveux noirs, est d'autant moins désagréable que leurs traits sont réguliers, et qu'ils n'ont point le nez épaté ni les lèvres grosses comme les nègres.
Ayant fait ainsi un assez bon diner à la française, et ne pouvant tirer que peu de parti de l'entretien de notre hôte, dont l'esprit avait pris toute l'indolence des indigènes , nous remontâmes sur nos mules , et nous arrivâmes le soir à la Vittoria, l'une des plus jolies villes de ces contrées, et qui est distante de Maracay d'environ douze lieues. Trois mille habitans composaient sa population ; on y voyait régner une activité de commerce très rare alors dans cette partie du monde.
Le- lieutenant de roi qui commandait dans cette ville s'appelait M. Prudon. Comme il aimait beaucoup à causer et en trouvait peu l'occasion, notre apparition fut une fête pour lui : aussi nous fit- il, avec beaucoup d'obligeance > les honneurs de sa ville.
Son instruction était assez étendue^ son hu* nieur confiante , son caractère assez frondeur. En quelques heures il nous apprit plus de choses 3ur la situation de son pays, qu^un long voyage n'aurait pu nous en faire connaitre.
Son humeur faisait un parfait contraste avec celle de don Félîl, que nous venions de quitter : Tcelui-ci gémissait, comme Heraclite, des ténèbres répandues par l'inquisition, de l'oppression sous laquelle languissait sa patrie, et des orages futurs qui la menaçaient. M. Prudon, au contraire, en vrai Démocrite, se moquait de la superstilign, tournait en ridicule l'ineptie des gouvemans, et nous assurait, en riant, qu'une révolution pareille à celle des États-Unis était prochaine et inévitable.
<c Ici, disait-il, l'inquisition ne fait point, il » est vrai, di cuito^a-^fé ; elle n'allume point de » feux , mais elle s'applique à éteindre toute » lumière. L'intendant-général est son protec- » teur t sur le moindre soupçon d'impiété, on » est arrêté, condamné à l'amende; souvent » même la confiscation suit ces châtimens.
)) Je suis obligé de prendre tin masque pour » paraître aveugle comme les autres , et de me » livrer, comme eux, aux pratiques les plus » puériles. IVIoi, ainsi que plusieurs de mes » amis, nous brûlons* du désir de connaitre les