M&V1 OUÏES
flexions qui m'occupaient, lorsqu'on sortant de la solitude d'une vaste foret de cyprès et de pins, où Ton pouvait se croire à Y extrémité du monde, Varsovie s offrit à mes regards avec l'éclat de la capitale d’un grand royaume.
En y entrant j'y remarquai pourtant encore de singuliers contrastes : des Hotels magnifiques et des maisons mesquines, des palais et des baraques; enfin, pour achever le tableau, je vis, en arrivant chez madame la princesse de Nassau, qui m’avait offert un logement, et dans une superbe position qui dominait la Yistule, une sorte de palais, dont une moitié brillait d'une noble élégance, tandis que 1*autre n'était qu’un amas de décombres et de ruines, triste reste d’un incendie.
Après avoir lu beaucoup de livres d’histoire et de voyages, d faudrait encore, pour se faire une idée juste des institutions d'un pays, de su'statistique, des mœurs de ses habitans, de leurs lois, de leur caractère national, un long séjour et des liaisons avec un grand nombre d'hommes de différentes classes et de différentes opinions. Autrement on tombe nécessairement dans l’erreur selon les diverses positions, préventions on passions qui peuvent avoir dicté les renseignemens insufc fisans qu'on a recueillis.
Mais, pour connaître seulement les usages, l’esprit, les mœurs de la société brillante d’une capitale, les intrigues, les faiblesses, les aventures des personnages le plus eu vogue, il suffît de vivre quelques semaines dans ¥ intimité d’une femme aimable et spirituelle; cependant, quelque bonne foi qu’elle veuille y mettre, on court le risque de voir un peu exagérer les défauts des femmes qui sont jolies , et le mérite de celles qui ne le sont pas*
En peu de jours la conversation de madame de Nassau m’instruisit à cet égard plus complètement qu’un long voyage n’aurait pu le faire, et la cour de Pologne me fut presque tout aussi connue que celle de Versailles.
Le surlendemain de mon arrivée, je fus présenté au roi en audience particulière parle comte de Stacbelberg, ambassadeur de Russie* L’accueil que me fît ce monarque me parut non moins singulier qu’aimable. V Ah ! monsieur de j> Ségur, me dit-il dès qu’il me vit, je puis vous n assurer que c’est avec le plus grand plaisir que » je vous rêvai s, »
Ces paroles m’étonnèrent tellement que je crus avoir niai entendu; et, comme ma physionomie ainsi que mon silence peignaient assez ma surprise,
lè roi répéta : « Oui , je vous revois avec lin vrai » plaisir. — Mais, sire, répondis-je, votre majesté >i doit trouver mou étonnement très naturel.
» Celui qui aurait eu le bonheur de vous voir » une fois, ne pourrait assurément pas F avoir ouj> blié , et il est très certain que jamais jusqu'à ce » jour je n’ai paru aux yeux de votre majesté. » «Vous êtes dans Terreur, reprit en souriant Stanislas, et je pourrais même vous accuser d’in- » gratitude; car le premier jour où je vous vis, je » vous embrassai très cordialement et comme je » le fais à présent. » À ces mots il me lit Thonneur d’approcher sa joue de la mienne.
« Sire, répliquai-je, je Favoue, la plaisanterie n que me fait Votre majesté, et qui est sans doute » très obligeante, sera, tant que vous ne daignerez » pas me F expliquer, une véritable énigme pour > moi. »
h Écoutez, me dit alors ce prince, vous savez » que je n’ai pas toujours été roi de Pologne; il ùï y a trente ans que je me nommais Poniatowski. » J’ai voyagé, je suis resté assez long-temps en » France. Votre père et la marquise sa femme me y recevaient habituellement chez eux, je vivais dans leur intimité. Peu de jours avant mon dé- » paFt de Paris, je venais dire adieu à votre père,
OU SOUVTEIïmS.
» je trouve sa porte fermée ; j'insiste pour qu’on « l’ouvre; on me répond que votre mère est » accouchée dans la matinée, et que M, de Ségur » est auprès d’elle* Je dis que c’est un motif de » plus pour que je le voie et que je lui fasse mort » compliment. T entre ; votre père me mène clans » le cabinet ou Ton vous avait porté, et j’emjï brasse le nouveau-né. Vous voyez bien qu’il est » très vrai que vous êtes pour moi une ancienne » connaissance, et qu’il est en meme temps très » naturel que cette connaissance rfait pas laissé « de trace dans votre souvenir; car, depuis ce y> temps, nous sommes tous les deux un peu » changés. »
Après m’avoir questionné obligeamment sur ma famille, et sur celles dont les noms restaient gravés dans sa mémoire, il me congédia; mais, depuis cette audience, je le vis presque tous les jours en société très peu nombreuse, tantôt dans son palais, tantôt chez madame de Cracovie sa sœur; enfin chez madame de Nassau, où il vint plusieurs fois passer la soirée-
Je trouvai sa conversation instructive, agréable, légère et variée, heureuse en transitions; il effleurait tout, n’approfondissait rien, soit pour ne pas embarrasser ses interlocuteurs, soit pour ue pas
s’embarrasser luwnème, mais surtout pour plâtre : car la conversation ne ressemble pas aux livres; elle devient lourde et languissante dès qu’on s'y permet de graves réflexions et de longues tirades»
Plaire était le but constant, le mérite principal et le grand art de ce prince : ses entretiens, dans le petit cercle où je le voyais, roulèrent pïesqu’entièrement sur la littérature française» II lut avec un vrai talent quelques morceaux des poèmes de notre Virgile français, l’abbé Delille, quelques scènes d'une tragédie nouvelle de La Harpe, et une ou deux fables de Florian»
Il exigea de moi la lecture de quelques-unes de mes faibles productions que f indiscrétion de la princesse de Nassau lui avait fait sans doute connaître, ét dont une spirituelle el belle dame polonaise, la comtesse Potocka, que j’avais vue plusieurs années en France, lui avait parlé avec plus de bienveillance que de justice.
Le roi me fit aussi beaucoup de questions sur la guerre d’Amérique et sur les caractères des personnages qui s y étaient le plus distingués, tels que Washington, La Fayette et Rochanibeau; mais en général il évita toute conversation politique.
Je regardai cette réserve comme une obligeance; carie cabinet de Versailles depuis 1773 , abandonnant la Pologne à ses spoliateurs, et n’y pouvant plus exercer aucune influence, y rendait notre position presque embarrassante.
F.n admirant d’un côté les qualités personnelles d’un roi dont la société avait tant de charme, et en songeant d’une autre part aux fautes, aux malheurs et au sort futur de ce monarque, dépouillé des deux tiers de ses Etats et dominé par ses puissans voisins, je me disais : Quelle méprise du sort, et pourquoi a-t-il voulu, par un funeste caprice, faire du particulier le plus aimable, de l’homme de cour le plus brillant, le plus infortuné des rois! La singularité de son éducation eut une grande influence sur la bizarrerie de sa destinée.
Poniatowski, père de Stanislas, était un noble lithuanien : d’abord il suivit avec éclat les drapeaux du fameux roi de Suède,Cbaries XII; après la mort de ce monarque, s’étant réconcilié avec le roi Auguste, il le servit avec la même fidélité qu’il avait précédemment montrée au héros suédois.
La mère de Stanislas était une princesse Czatorinska, dont l’origine illustre remontait aux J a-
gelions* Cette noble Polonaise, fi ère, romanesque et superstitieuse, ayant fait tirer l’horoscope de son fils par un Italien, dont le charlatanisme passait à ses yeux pour une science profonde, l'astrologue lui prédit quun jour cet enfant parviendrait au trône*
Dès-lors elle éleva son fils pour le rôle brillant qui lui était promis, fit passer sa conviction dans son jeune esprit, exalta son imagination, et s'efforça de lui donner les talens elles vertus nécessaires au monarque d'un pays libre, qui devait à la fois se montrer, suivant les circonstances, sévère et conciliant, majestueux et populaire, orateur et guerrier; mais la nature ne seconda qu’en partie les vues de l’héroïne polonaise.
Poniatowski prit facilement et presque théâtralement le maintien, la marche,le ton, la dignité d’un prince; les progrès de sou instruction furent rapides ; il apprit promptement sept langues, quil parlait avec une égale facilité;il se distingua de tous ses compagnons par son adresse dans les exercices militaires. De bonne heure on remarqua en lui une éloquence naturelle, mais une éloquence plus touchante que forte et plus élégante qu’énergique*
La sévérité de sa mère ne pouvait vaincre ses
ou SOUVENIRS. i5g
penchans : elle voulait qu’il ne s’occupât que de politique ; il était sans cesse entraîné par le plus vif amour pour les arts, pour les lettres et surtout pour la poésie.
Inutilement on avait prétendu l’astreindre à une grande sévérité de mœurs; tes charmes de la beauté, et les succès quil dut bientôt aux agrémens de sa figure et de son esprit , le portèrent irrésistiblement à la galanterie.
Son père espérait en faire un sage austère et un homme d’État; il ne devint qu’un littérateur instruitj un courtisan spirituel, un orateur agréable et un brillant chevalier.
Il s’élevait au-dessus de presque tous ses compatriotes par la beauté de sa figure, la noblesse de sa taille, l’élégance de ses formes et la grâce de son esprit* Lorsque je le vis, il avait encore conservé une partie de sa beauté, une taille majestueuse, un regard rempli de finesse et de douceur, un son de voix qui allait à I , âme > et le sourire le plus attrayant.
Aimant à voyager, comme la plupart de ses compatriotes, il parcourut l’Allemagne et séjourna long-temps en France* L’urbanité de ses manières, la culture soignée de son esprit, son amour pour les lettres et pour les arts, le firent également
ï Go
bien accueillir par les princes, par les personnes de la plus brillante société, par les poètes, par les savans et par les artistes.
Comme il aimait beaucoup tous les plaisirs et ne possédait qu’une fortune médiocre, il contracta des dettes à Paris, et ses créanciers le firent mettre en prison; il dut sa liberté à la générosité de la femme du chef opulent d’une manufacture *de glaces.
C’était madame Geoffrin, qui devint, depuis, célèbre sans autres moyens qu’une bonne table, un noble caractère, un esprit naturel très piquant, caché sous une enveloppe simple et modeste, et par des liaisons intimes avec tout ce que la cour et la ville contenaient de personnages distingués. Sa maison était un rendez-vous ou se réunissaient les Français et les étrangers les plus considérables par leur rang ou par leur réputation ; ils venaient y recevoir des leçons de goût et entendre des vérités utiles, dites avec une franchise très ori-
ienfaitrice du comte Poniatowski fut, quelques années après, fort étonnée d’apprendre que le captif qu’elle avait tiré de prison était devenu roi. Stanislas, pour acquitter la dette de Poniatowski, lui témoigna constamment la plus vive
ginale.
OÜ SOUVENIRS. itjf
reconnaissance , entretint avec elle une correspondance habituelle, F invita à venir le voir en Pologne, et I"accueillit avec la tendresse qu’il aurait pu montrer à une mère et à une amie.
Lorsqu’il avait quitte la France pour se rendre en Angleterre, il sy était lié avec un noble anglais, qui, récemment nommé ambassadeur à Pétersbourg, lui proposa de raccompagner en Russie. Sa beauté, son esprit et son audace lui valurent promptement une brillante conquête.
Il plut à la grand-duchesse Catherine; la jalousie du grand duc les sépara; mais, dès que cette princesse fut montée sur le trône, elle voulut donner celui de Pologne au jeune Polonais qui Pavait charmée.
Il aurait pu difficilement l'emporter sur ses rivaux dans un temps ordinaire; mais les démarches actives de l’ambassadeur russe Kaiserlimr. et le voisinage de cinquante mille hommes, commandés par Le maréchal Romanzofif, triomphèrent de toute opposition, de sorte que Poniatowski se vit proclamé roi, sous le nom de Stanislas-Auguste, par la diète de Wola, le 7 septembre 1764.
Sur un autre trône moins entouré dorages, Stanislas-Auguste, par sa douceur, par sa prudence, par la bienveillance qui lui était naturelle,
lu
!H l'.\l OlllliS
l'Os
et par son amour pour la justice, aurait régné paisiblement et joui de cette gloire pure, seule et noble ambition des bons rois; mais Stanislas savait plaire et ne savait pas commander; son caractère aimable et liant, auquel il devait, comme particulier, des succès brillans, devint, lorsqu’il fut couronné, la cause de ses malheurs.
Il vivait dans un temps de troubles, et gouvernait un peuple divisé en factions irréconciliables qu’il espéra vainement adoucir, tandis qu’il fallait les comprimer. Au lieu de parler aux; passions le langage de l’autorité, il leur parlait celui de la raison, quelles n’entendent jamais. Une lettre touchante et élégamment écrite lui semblait plus propre à ramener des esprits aliénés et des caractères ardens, qu’une ordonnance ou qu’une loi sage et sévère.
Évitant avec soin la guerre, même la plus juste-, il ne saisit aucune des occasions que la fortune lut présenta pour acquérir, par les armes, une gloire nécessaire à un prince sorti du rang des citoyens, et qui veut imposer l’obéissance à des nobles fiers de leur illustration , et dont la plupart avaient été si long-temps non seulement ses égaux, mais ses supérieurs.
OU SOÜVEHIJtS.
Bientôt des troubles religieux éclatèrent; on éloigna des diètes les dissidens. Ceux-ci, réclamant leurs droits de suffrage garantis par le traité d’Oliva, implorèrent l’appui de Catherine II, dont le roi de Pologne n’était à leurs yeux que le lieutenant couronné.
£n 1766 une diète fut convoquée, et devint promptement orageuse. Les ministres d’Angleterre et de Prusse écrivirent et agirent en faveur des dissidens. Le roi inclinait pour eux. Dès que les évêques catholiques et leurs partisans s’en aperçurent, ils l’accusèrent de trahison et de complicité avec les ennemis de l’État.
L’approche d’une armée russe, qui parut sous les murs de Varsovie, donna des forces à cette accusation; elle exaspéra les esprits. Les catholiques prirent les aimes et se formèrent en confédération sous l’étendard de laVierge.Le douzième siècle et les sanglantes querelles des Albigeois semblaient renaître. La croix brillait sur les habits des confédérés.
Quatre de leurs chefs firent serment d’enlever ou de tuer Stanislas; à la tète de quarante dragons déguisés en paysans, ils osèrent tenter cette téméraire entreprise, et leur audace réussit. Au milieu de la nuit, embusqués dans une rue de
j(j4 mémoires
Varsovie j ils attendirent , atta^juerent la toiture
du roi, et dispersèrent son escorte.
Ce prince voulait se sauver, mais les conjurés le saisirent. L’un d’eux lui tira un coup de pistolet, dont la flamme brûla ses cheveux; un autre lui fit, d'un coup de sabre, une profonde blessure sur la tète; et tous, Vayant porté sur un cheval, l’entraînèrent rapidement hors de la capitale.
Le temps était orageux et l’obscurité profonde : ils s’égarèrent au point, qu’après plusieurs heures de marche, ils s’aperçurent, aux premiers rayons du jour, qu’ils étaient revenus près de Varsovie; la frayeur les saisit, ils s’enfuirent.
Un seul, nommé Kosinski, resta près de Stanislas; tous deux se trouvaient à pied, leurs chevaux étant accablés de lassitude. Voyant alors le visage du monarque inondé de sang, la pitié entra dans le cœur de ce conjuré. Le roi s’en aperçut, profita de son émotion avec une grande présence d’esprit; et, avec cette touchante éloquence qui était une de ses plus brillantes qualités, il lui reprocha doucement son attentat, lui prouva victorieusement qu’on ne pouvait être lié par un serment coupable, le conjura de réparer son crime par un noble et grand service; enfin il attendrit et fléchit ce fougueux caractère.
OU SOUVENUES
Cependant Kosinski lui dit : et Je me sens dis- ^ po:é à vous sauver la vie; mais si je cède à ce « sentiment, si je vous ramène à Varsovie, ma
mort ne sera-t elle pas le châtiment de ma fai* a blesse? » Le roi lui jura sur son honneur qu'il le garantirait de tout péril, et son assassin, tombant à ses pieds, s'abandonna totalement à sa magnanimité.
Stanislas écrivit au gouverneur de Varsovie, qui bientôt lui envoya des gardes; soiis leur es* corte, U fut reconduit à son palais. Rcwdnski obtint sa grâce, et s'exila en Italie, où il jouit le reste de ses jours d'une pension annuelle que Stanislas lui avait assurée.
Les périls qu'avait courus ce prince, son cou* rage et sa délivrance presque miraculeuse, lui rendirent pour quelque temps l'affection de ses sujets; mais les troubles se renouvelèrent, s'animèrent; les trois grandes puissances qui entouraient la Pologne, en profitèrent pour satisfaire une injuste ambition.
Le roi aurait eu besoin, pour résister à des forces si colossales, d’une énergie héroïque qui lui manquait, et de ce génie qui peut seul trouver de grandes ressources dans un si grand péril. Le crime politique fut consommé, et le
arfftôiiûès
i6fi
premier partage de la Pologne eut lieu C!ï
Ainsi, lorsque j'arrivai à Varsovie, le roi ne régnait plus que sur un pays démembré et sur une nation humiliée, ou plutôt c’était Catherine qui régnait; son ambassadeur, le comte de Stackelberg, moins altier cependant que son prédécesseur le prince Repnin, dédaignait de couvrir d’un voile modeste sa toute-puissance, Stanislas n’avait plus que la décoration d’un roi; il obéissait aux ordres que son impérieuse protectrice lui dictait, et la cour de Fambassadenr était plus brillante et plus nombreuse que la sienne.
L’indépendance était perdue, et le joug était trop pesant pour qu aucun courage put le secouer. Tous les braves Polonais laissaient voir sur leur visage la profonde indignation qui les pénétrait, De quelque rang qu’ils fussent, le nom d'un Russe, prononcé devant eux, les faisait rougir de honte, tressaillir de colère, et leur sang fermentait dans leurs veines.
Aussi , quelques années après ? au premier rayon d’espoir qui parut luire à leurs yeux, tous coururent aux armes et attaquèrent intrépidement les redoutables années de leurs puissans oppresseurs» Mais cet effort généreux ne fit briU
ïer que peu de momens le feu mourant de la liberté. Le nombre et la tactique triomphèrent d un courage désespéré; c’était la seule des armes qui leur restât. La Pologne fut encore par* tagée, et Stanislas descendit du trône. Il aurait fallu pour sauver ce trône un héros des beaux temps de l'histoire^ et Stanislas-Auguste n’était qu’un paladin brillant de l'époque de là chevalerie.
La cour et toute la société de Varsovie.au moment de mon arrivée,étaient très agitées, noir par une grande querelle politique, mais par une intrigué trop petite et trop fastidieuse pour en parler avec détail : il s’agissait d'un complot pour empoisonner le prince Czatorinslu.
Le roi de Prusse et ses ministres m’en avaient parlé comme d’une tentative ridicule, imaginée par des mtrigans, avec l’intention de compromettre, dans cette affaire, Stanislas-Auguste.
Ce bruit sans fondement avait pris quelque importance par la faute du roi, qui montra dans cette circonstance trop d’indécision et de faiblesse, et encore plus par la chaleur inconsidérée, par l’opiniâtreté déplacée du parti de l’opposition, qui employait indistinctement tous les moyens
urÉMomES
qui s’offraient à lui, pour aigrir l'esprit public contre le roi*
11 aurait fallu, dès le premier moment, chasser de la ville l'accusatrice et les deux accusés. En évitant ainsi les suites d’une querelle aussi indécente, on ne pouvait se tromper, puisque la punition n’aurait porté que sur une femme de mauvaise vie et sur deux hommes sans aveu; maison en fit un procès qui devait être jugé prochainement. Depuis j’ai su que T accusation avait paru dénuée non-seulement de toutes preuves, mais meme de tous graves indices.
Les partisans des Potocki et des Czatorinski n en avaient pas moins profité pour discréditer le roi dans fesprit de sa nation, soit en faisant soupçonner sa vertu, soit en faisant mépriser sa faiblesse. L’empereur Joseph II voulait d’abord intervenir dans cette affaire,et inviter l'impératrice à se joindre à lui; mais le comte de Stackdberg len avait détourné, en lui remontrant combien les noms de deux grands souverains figureraient peu décemment dans cette misérable intrigue.
Il me parut utile, relativement aux succès que je désirais obtenir en Russie, de répondre avec empressement aux prévenances obligeantes que nfavait faites l'ambassadeur de Catherine à Var-
OU SOUVENIRS. I C)iJ
sovie. C'était nn homme d'esprit et d’expérience. V impératrice lui avait prouvé sa confiance en lui donnant une mission si importante, qui, sous le titre d*ambassadeur, le faisait réellement gouverneur de la Pologne.
Cependant, comme sous difïérens prétextes, redoutant ses talens et son influence, les ministres de sa souveraine le tenaient toujours éloigné d elle, je le trouvai d’abord un peu animé contr’eux.
Il m’invitait sans cesse à venir chez lui, s'enfermait souvent plusieurs heures avec moi, et me montrait dans ses entretiens une confiance qui m’était fort profitable, mais dont l’étendue me surprenait singulièrement.
Je n’aurais pas espéré obtenir d’un ancien et intime ami des renseignements plus détaillés et plus uliles que ceux qu’il me donna sur les personnages les plus distingués, les plus influons de la cour de Russie, et même sur le caractère de l 1 impératrice.
Il me fit particulièrement connaître les qualités, les défauts, les faiblesses du prince Potemkïn, tout puissant alors près de sa souveraine \ et il. me peignit tous les membres du ministère avec des traits pi quans, originaux et propres à
31 KAIOntES
me faire croire que ces portraits étaient ressens Blans, quoiqu'un peu chargés.
Tout ce qu'il me dit me prouva que je rencontrerais dans ma mission les obstacles que j’avais prévus, mais que j’y trouverais aussi des ressources auxquelles je ne m'attendais pas.
Cet ambassadeur me parla sans trop de déguisement du rôle qu’il jouait en Pologne, rôle peu différent de celui des maires du palais de nos anciens rois francs. Son autorité n'avait de bornes que celles que daignait y mettre la douceur de son caractère; il n’écrasait pas cette malheureuse nation , mais il l'empêchait de se relever, maintenait son impuissance, fomentait ses divisions, et favorisait avec soin la prolongation de son anarchie.
Tel était le malheureux secret de sa mission, et le système constant des trois cours co -partageantes. C’était à cette seule condition que 1 emper eu r et le roi de Prusse consentaient à laisser à l'impératrice l’honneur de gouverner la république, afin delà dédommager, par lit, du lot trop faible qu’elle avait reçu dans le traité de partage.
Ainsi on encourageait la licence des Polonais pour enchaîner leur liberté; on leur permettait de disputer contre une ombre de royauté, pourvu
qu’ils se soumissent à la tyrannie qui était à leurs portes; et cet infortuné pays, avec toutes les charges d’un grand royaume et toute la faiblesse d’une petite république,acqdéràntde jour en jour un nouveau degré de fermentation, et perdant à chaque instant quelques parties de son énergie, restait toujours, pour les trois puissances qui l’opprimaient, une proie aussi tentante que facile.
Ce système injuste devait nécessairement dans la suite devenir un sujet de discorde entre la Russie, la Prusse et l’Autriche, ou plus vraisemblablement l’objet d’un nouveau et complet partage; car, pour éviter l’un ou l’autre de ces clénouemens, il aurait fallu que les puissances qui avaient démembré la Pologne donnassent à ce qui restait de cette république quelque vie et quelque consistance ; par là, elles auraient à la fois assuré leur repos et adouci ce qu’il y avait d’injuste et d’odieux dans leur usurpation.
L’ambassadeur avait trop d’esprit pour ne pas convenir avec moi qu’en ôtant tout moyen de défense a la republique, les trois puissances laissaient a leur ambition un appât dont il leur serait bien difficile de se défendre, ce qu’elles avaient pris leur faisant désirer plus vivement ce qu’elles avaient encore à prendre.
Mihronirs
Voyant que RL de Stackelberg, loin de s’envelopper dans ce voile mystérieux et diplomatique, dont tant de pédans et d’hommes médiocres s’entourent avec soin pour cacher la petitesse et souvent la nullité de ce qu’il renferme, voyant, dis-je, que cet ambassadeur cherchait lui-même à prolonger nos entretiens , et me répondait avec une franchise presqu entière sur tous les points les plus délicats de la politique de cette époque , je hasardai de lui parler du projet d’échange de la Bavière contre les Pays-Bas.
« Je puis vous assurer, me répondit-il, qu’on » regarde à Pétersbourg cet arrangement comme » inadmissible et chimérique; mais cependant J» l’impératrice 11 ’a pas cru pouvoir refuser à Fem- » pereur son allié, et dont elle a beaucoup à se « louer, un service plus apparent que réel, puis- » quil ne consiste qu’à sonder sur cet objet les » intent ions de la France et celles du duc de Deux- » Ponts- Il est vrai que le jeune comte de Roman- » zaff a serré un peu précipitamment la mesure, a et dépassé de beaucoup ses instructions. De là « cette inquiétude exagérée du duc, et naturelle » à son caractère; de là les alarmes de la cour de » Berlin, qui, toujours prompte à craindre et à » s’irriter, avait reçu cette nouvelle avec une cha-
» leur extraordinaire; mais l’impératrice s’est em- » pressée de dissiper ses craintes. »
Peu de jours après, le chargé d’affaires de Berlin, M. Bucholtz, me parla dans le même sens de cet échange. Au reste, l’ambassadeur me laissa plus d’une fois entrevoir que, malgré l’amitié de Catherine II pour ['empereur Joseph, elle commençait à être tant soit peu lasse et embarrassée de la variété, de la multiplicité, de la succession rapide des projets et des prétentions de son allié.
D'un autre côté, l’empereur parlait quelquefois avec une ironie assez amère de l’administration et de la politique de Catherine; ainsi, ces prétendus liens qu’on disait serrés indissolublement par une amitié réciproque et personnelle, n'étaient que politiques, et ne devaient avoir de durée que celle de l’intérêt commun, mais précaire, qui les avait fait contracter.
Tous les renseignemens que me donnèrent les Polonais distingués et les agens inférieurs que la France entretenait alors «Varsovie, se réunissaient pour me prouver que M. de Staclcelberg avait été franc et sans déguisement avec moi.
Un de nos agens était M. Bonneau, homme de sens, estimé, mais peu répandu; l’autre, M. Au-
174 MKMOIIilvS
ber, fréquentait les plus imitantes sociétés. Le roi le traitait à merveille, et partout j’entendais son éloge.
La cour de France, en tolérant honteusement le partage de la Pologne, s*y voyait nécessairement privée de toute influence, et ne pouvait décemment y envoyer des négociateurs revêtus d’un titre plus relevé que celui de chargé d’affaires, d’agent ou de consul.
Ceux-ci travaillaient à obtenir la liberté du passage des denrées de Pologne par le Dniester, pour favoriser les efforts d’un négociant distingué de Marseille, M. Àuthoine, dont le noble et utile but était d’ouvrir à la France, à la Russie, à la Pologne, un nouveau débouché, une nouvelle voie de commerce qui devait vivifier, multiplier nos relations, et enrichir les provinces méridionales de ces trois pays.
M. de Stackelberg se montrait favorable à leurs vues; j’excitai sa bienveillance, et, entrant alors dans mes idées, il m’indiqua les moyens de persuader au comte de WoronzofT d'adopter un système de commerce moins exclusif pour les Anglais, moins fiscal et plus éclairé.
Le service éminent que me rendait cet ambassadeur, par des confidences qui pouvaient si effi-
OU SOUVENIRS. ]j 5
cacement contribuer au succès de ma mission, me causait une surprise si vive, qu’il s 5 en aperçut un jour et me le dit en souriant
« Je ne m’en cache point, monsieur le comte, » lui répondis-je, vous connaissant de réputation,
* je m’attendais à une obligeante courtoisie pour r un Français chargé d’une mission importante >3 près de votre cour; mais enfin, et même en
vous supposant une prédilection particulière » pour la France, je ne me serais jamais attendu » à recevoir de vous tant de marques d'intérêt,
* tant de renseignement et de conseils, qu’on ne » peut ordinairement espérer et obtenir que d’un
* père, d’un frère, ou d’un ami intime. Aussi,au » moment même où vous vous êtes aperçu de mon » étonnement, je cherchais à deviner le motif » de tant de prévenance et de confiance, »
« Je me doutais, reprit l’ambassadeur, que tôt » ou tard vous me feriez cette question. Votre » curiosité est bien naturelle, et je vais la satïs- » faire : sachez donc qu’à peine entré dans la » carrière diplomatique* on me confia le poste » important de ministre près la cour de Madrid, » C’était trop pour mon début, et je pouvais m’y » perdre, n’ayant aucune idée du gouvernement, des princes, des grands, du clergé, des lois,
i ^(5 MÉMOIRES
» des mœurs, des intérêts de la nation espagnole;
* chosevS et personnes, tout était inconnu pour
* moi; jeune et sans expérience, je manquais de » guide et de lumières pour me mettre au fait du » pays et des hommes qui le gouvernaient.
» À Pins tant où j’éprouvais cet embarras extrè- & me, un homme instruit, expérimenté, bien* » veillant, le comte d’Ossun, ambassadeur de » France à Madrid, se prit soudain d affection j> pour moi, et me facilita im premier succès, eu y> tue faisant partager les fruits de son expérience. » Par lui, je connus aussi promptement tous les
* personnages les plus influais de la cour et de » la société, que si j'avais habité vingt ans i’Esn pagne; ce qui me donna des moyens faciles de » réussir dans toutes les négociations dont mon a gouvernement m’avait chargé*
» Dans quelque carrière que ce soit, tout dé*
* pend souvent du premier pas : le mien fut » heureux, grâce aux bontés de M. d’Ossun, et » ce premier succès a sans doute depuis infini* » ment contribué a la rapidité de mon avance- » ment, à mon élévation aux places les plus im- » portantes, et à la haute faveur dont ma souve- » raine m’a honoré.
» Or, conservant dans ma mémoire le souvenir
ou souvEiîins.
» du service que m’avait rendu M. le comte d’Os- » sun, je me suis toujours dit que, si dans ma » carrière le hasard me faisait rencontrer un jeune » ministre français dont la position fût semblable » à celle où je me trouvais à Madrid, j'acquitte- » rais ma dette de reconnaissance, en mecondui- » sant avec lui comme le comte d’Ossun s’était » conduit avec moi.
« Voilà, monsieur le comte, indépendamment » de l’attrait particulier que votre personne ïn’in- » spire, ce qui m’a porté à vous indiquer tout » ce qui peut vous faciliter à Pétersbourg un » succès, qu’heureusement je peux vous souhaiter » sans aucun scrupide; car vous aplanir quelques » obstacles n’est nullement contraire aux intérêts » de ma cour. La Russie et la France sont trop » loin l’une de l’autre pour se nuire directement; » mais leur bonne intelligence serait, dans mon » opinion, très utile à l’un et à l’autre pays; » et, si par vos soins cette union s’opère, je re- » garderai ce rapprochement comme très heu- » reux. »
Fort content d’avoir reçu de si bons et de si utiles avis, charmé de l’obligeance et des bontés du roi, sincèrement reconnaissant de l’aimable accueil que m’avait fait l’élite de la plus brillante
ir.
1^8 UÉMOÏBES
société, j'avoue qu'il nVen coûta pour m’éloigner si promptement de Varsovie*
Ceux qui ont connu les princesses Czaïorinska, Lubomirska, Sapiéha, les comtesses Potocka, Rrasinska, Cossoscka, Tyszkiewiez, sœur de l’illustre et infortuné prince Joseph Poniatowski, enfin tant d’autres qu’on a vues briller successivement dans les cercles les plus élégants de Vienne et de Paris, sentiront combien iï me serait facile, si je n’avais pas craint une digression trop longue, de composer ici une galerie de portraits, dont on n’aurait peut-être plus voulu sortir pour me suivre clans mon voyage.
D’ailleurs la plupart de ceux qui me liront, ont vu et voient encore assez de dames polonaises, pour savoir que je n’exagère point ën disant qu’il iPest pris de contrées en Europe, où l’on puisse trouver réunies-plus de femmes de noms historiques, joignant les plus nobles qualités de Pâme aux charmes de la figure et aux agrémens de l'esprit.
Entre mille faits différées qu’on m’avait cités du courage et du caractère héroïque des dames polonaises, je me bornerai à en rapporter deux : dans une des dernières guerres soutenues par les Polonais contre les Turcs et les Tartares, la ville
du souvEcrms. îjg
de Trembowla était assaillie par ces Barbares; leur nombre, leur fureur répandaient l'épouvante dans la ville.
Après plusieurs assauts sanglans et an moment d'en subir un dernier if autant plus effrayant que la brèche était ouverte, la garnison, faible et épuisée de fatigue, était près de mettre bas les armes, et de livrer ainsi les enfans k ï f esclavage, les vieillards à la mort et les femmes aux plus horribles outrages, lorsqu'une intrépide Polonaise, nommée Kazanowska, paraît les armes à la main et suivie de quelques compagnes courageuses, rappelle les guerriers à flionneur, les fait rougir de leur faiblesse, ranime l'espérance tantôt par des éloges, tantôt par des reproches éloquens, électrise les citoyens, donne de l'intrépidité aux plus timides, de la force aux plus fiables, et fait passer dans leurs âmes le feu héroïque que lancent ses regards.
À sa voix ce cri unanime, victoire , liberté, retentit dans les airs. Tons s'arment, tous se précipitent en foule sur les pas de l'héroïne et fondent sur les Barbares, qu'ils étonnent, ébranlent, enfoncent, dispersent et mettent en fuite après un affreux carnage.
Avec moins degloire et non moins de fermeté,
1 8 o MÉMOIRES
la princesse Lubomirska se tira par une rare présence d’esprit du péril le plus imminent : elle se promenait un jour en traîneau sous la voûte immense d'une sombre forêt ; au détour d’un sentier (*tiOit, elle se trouve inopinément à la vue et à quelques pas d’un ours que la faim rendait furieux. A l’approche du monstre, le cheval bondit, s’effraie, s'emporte, et de son premier élan renverse le traîneau.
L. ours s avance. L’heiduquc de la princesse, se dévouant pour la sauver, se met eiitr’elle et son terrible ennemi ; il 1 attaque, mais son sabre se brise. Une lutte bien inégale s’engage ; l’ours serre le Polonais dans ses bras gigantesques. Soudain , sans se troubler, la princesse saisit deux pistolets tombés du traîneau, s’avance derrière le terrible animal , lui tire dans les oreilles ses deux coups et l'étend mort à ses pieds. Ces femmes héroïques feraient croire vraies les fictions des romans de chevalerie.
Je formai aussi des liaisons avec plusieurs nobles polonais, qui, par leur patriotisme, par leur fierté, par leur bravoure, par leurs talens, auraient pu relever leur pays et lui rendre son indépendance ainsi que son antique gloire, si leur nation, long-temps éclatante entre les nations hé-
roïques, ne fut pas restée en arrière pour la tactique et pour les institutions, tandis que toute l’Europe, en s’éloignant des ténèbres féodales, faisait les pas les plus rapides dans la politique et dans l’art de la guerre. Ces âmes fortes me paraissaient les géans de la fable, s’efforçant en vain de soulever les montagnes qu’on avait entassées sur eux. Parmi les plus distingués de ces nobles polonais, je conserverai toujours un tendre souvenir pour le comte Ignace Potocki, dont l’éloquence rapide et entraiuante charmait dans les conversations particulières et tonnait à la tribune.
La sœur du roi, madame deCracovie, femme aussi distinguée par ses vertus que par l’aménité de son caractère, me conseillait et me pressait de retarder mon départ, parce qu’il tombait de la neige, et qu’elle prévoyait que sous peu de jours les chemins seraient impraticables. « Atten- » dez , me disait-elle, que le traînage soit était bli ; alors vous regagnerez promptement le » temps que vous nous aurez donné. »
La nécessité d’arriver au terme de mon voyage, après de si longs séjours à Mayence, à Ilerliri, à Varsovie, ne me permit point de suivre cet avis, dont je ne tardai pas à reconnaître la sagesse. Ma première journée se passa sans acci-
1 8 a MÉMOIRES
dens; la seconde fut difficile; la troisième on ne voyait plus de routes, la terre était couverte do quatre pieds de neige*
Cette neige s entassait dans les villages jusqu'à la hauteur des portes 7 de manière qu’on n’apercevait que les toits de ces hameaux qui, de loin , ressemblaient à des tentes éparses dans la plaine. Tous nos efforts parvenaient à peine k faire marcher de temps en temps au pas nos chevaux , et à les retirer des trous où ils tombaient fréquemment. il fallut s'arrêter dans un très petit village f et y laisser mes trois voitures.
J’achetai des traîneaux de paysan, et je déterminai à force d^argeut un courrier russe, qui passait dans cet endroit, à me céder son kihitlu. Malgré la légèreté de ces traîneaux , comme la neige ne Raffermissait pas, j’arrivai très difficilement à Bialystock.
Je m'établis de m m mieux dans une mauvaise auberge, où, suivant ITisage polonais, il ne manquait aux voyageurs que ce qui leur est le plus nécessaire pour fa nourriture et pour le sommeil Mais j’étais à peine depuis un quart d heure dans ce triste réduit , lorsqu’un officier polonais entra dans ma chambre, et me dit que madame de Cracovie, au service de laquelle il
était attaché, lui avait envoyé l'ordre de m'inviter à loger dans son château, où elle avait tout fait préparer pour me recevoir.
Jamais plus obligeante invitation ne vint plus à propos. Je suivis mon guide, et je me rendis dans cette demeure vraiment digne de la sœur d iin roi. Je trouvai ce château vaste, noble, complètement et magnifiquement meublé. Ma suite s’y logea; et, à ma grande surprise, je vis que, par F attention la plus délicate, la comtesse y avait envoyé maître d'hôtel, cuisiniers, valets de chambre , et un grand nombre de domestiques qui vinrent prendre mes ordres*
Je reçus d'elle aussi une lettre, par laquelle elle mettait son château à ma disposition, en me priant d'y séjourner tout le temps que je voudrais, et d’y donner l'hospitalité aux voyageurs, que quelques accidens pourraient mettre dans le cas de s’y arrêter.
Me voilà donc transformé en magnat polonais, et jamais chevalier errant ne trouva dans ses aventures plus noble gîte et accueil plus courtois. Il n’y manquait que la darne du lieu, dont il m’était impossible de ne pas regretter vivement l'absence.
La neige continuait toujours à tomber en
abondance, et à rendre les chemins impraticables : ainsi je restai plusieurs jours à Bialystock, où vinrent se réfugier plusieurs seigneurs polonais et quelques dames, arrêtés comme moi par cette froide tourmente.
Averti de leur arrivée par le majordome de madame de Cracovie, je remplis ses hospitalières intentions; je les invitai à venir au château, dont je leur Gs de mon mieux les honneurs, de sorte que pendant une semaine, au lieu d’être en prison dans ma petite auberge enfumée, je vécus en magnifique palatin, tenant bonne table, avec une société aimable et polie, employant alternativement mes soirées à causer, à jouer, à faire de la musique et à danser.
Cependant un vent du nord très froid s’éleva; la neige s’affermit ; le traînage commença à s’établir; ce fut pour moi le signal du départ; je remontai sur mes traîneaux, et je continuai mon voyage, emportant avec moi le souvenir ineffaçable du château de Bialystock, îles bontés de madame de Cracovie , et de sa gracieuse hospitalité.
Le chemin 11’était encore praticable que pour de légers traîneaux. Un de mes gens , resté avec mes voitures, devait, aussitôt qu’il le pourrait,
OU SOUVENHtS*
me les ramener à Pétersbourg; mais il était écrit que je serais puni de n’avoir pas écouté les sages conseils qu’on m’avait donnés* La neige et le feu se réunirent pour m’infliger ce châtiment ; 1 une avait emprisonné mes voitures, l’autre les incendia dans le lieu où je les avais déposées; j’en reçus la nouvelle en Russie.
Rien ne m’arriva de remarquable jusqu’à Riga, ville forte, populeuse, commerçante, et qni ressemble plus à une ville allemande ou suédoise qu’à une ville moscovite; je n’y restai que quelques heures, et je parcourus avec rapidité les deux cents üeues qui la séparent de Pétersbourg.
Je trou vai une route superbe, traversant quelques jolies villes et de nombreux villages, partout des postes bien servies et des auberges très commodes* Sous un ciel Apre, malgré les rigueurs d’un froid qui s’élevait à vingt-cinq degrés, on reconnaissait à chaque pas les signes de la force , de la puissance, et les traces du génie de Pierre le Grand. Son heureuse audace, changeant ces froides contrées en riches provinces et triomphant de la nature, était parvenue à répandre sur ces glaces éternelles la chaleur fécondante de la civilisation*
Enfin j’aperçus avec autant de plaisir que d’ad-
wÈMoims
miration, aux lieux où l’on n’avait vu jadis que de vastes, incultes et fétides marais, les nobles édifices de cette cité dont Pierre avait posé les premiers fondemens, et qui, en moins d’un siècle, était devenue une des plus riches et des plus brillantes capitales de l'Europe.
J’arrivai, le 10 mars 1785, dans l’hôtel que M. de La Colinière avait loué pour moi; je m’occupai avec lui, sans tarder, des démarches à faire pour hâter le moment où je verrais cette femme extraordinaire, cette célèbre Catherine que le prince de Ligne appelait, dans son stvle piquant et original, Catherine le Grand.
Après avoir demandé au vice-chancelier, M. le comte Ostermann, l’heure à laquelle il pourrait me recevoir, je lui portai une dépêche dontM.de Vergennes m’avait chargé pour lui, et je le priai d obtenir de l’impératrice i’audience dans laquelle je devais présenter mes lettres de créance à sa majesté.
Cette princesse me fit dire que le surlendemain elle me recevrait; mais elle était alors souffrante; son indisposition se prolongea, et mon audience fut retardée de huit à dix jours : ainsi j eus , plus que je ne le voulais, le temps de me reposer, et de m’entretenir avec M. de La Coli-
uu souvenirs* 187
nière, sur 1 état des affaires et sur les différais personnages de ce grand théâtre où j’allais bientôt débuter*
Je reçus plusieurs lettres de M* le comte de Yergeünes, qui me parlait en détail du projet d’échange de la Bavière, et des démarches qu’avait faites le roi pour s’y opposer* Il me prescrivait de chercher à pénétrer les véritables intentions de T impératrice, relativement à cette affaire, et croyait ainsi que moi qu elle en désirait faiblement le succès, quoique son ministre, M, de Borna nzoff, eût agi en son nom avec tant de vivacité. Le but probable de cette princesse était de s’attacher de plus en plus l'empereur, mais en l’aidant moins par des efforts réels que par des paroles, des promesses et des annonces d’armement sans effets*
Je sus bientôt que la levée de quarante mille hommes, dont on avait fait tant de bruit, n’était que le remplacement des soldats qui manquaient au complet de t armée, et la levée ordinaire d’un paysan sur cinq cents. Si on avait voulu la guerre, ce contingent aurait été doublé.
J’appris aussi que l'escadre, armée à Cronstadt, n’était destinée qu’à parader sur la mer Baltique, et à s’y exercer aux évolutions navales*
Ce qui causait, avec raison, plus de surprise à notre cabinet, c était l’activité des démarches du ministère russe pour éloigner de nous l’empereur ainsi que la Hollande, et pour les rapprocher de l’Angleterre,
J ai déjà dit que l’altercation survenue entre les Provinces-ünies et Joseph II ne fut définitivemcnt terminée qu’à la fin de cette année 1^85; mais les négociations étaient en train, notre intervention avait été acceptée, et cependant Catherine II s efforçait de nous en enlever le fruit, et de se faire agréer, comme seule médiatrice, par la cour de Vienne et par les Hollandais.
Je ne partageais pas à cet égard l’étonnement de M, de Vergennes; il me semblait assez naturel alors que 1 impératrice cherchât partout à affaiblir notre influence. Depuis plusieurs années, une assez grande froideur régnait entre les cabinets de\ ersailles et de Pétersbourg. Le duc de Choiseul avait peu ménagé l’amour-propre de Catherine IL On croyait en Russie que l’ouvrage satirique de I abbé Chappe avait été inspiré par ce ministre.
De plus nous nous étions montrés contraires, en Pologne, à l’élection du roi Stanislas Auguste. Plus tard, et à 1 époque du premier partage de ce royaume, le ministère de Louis XV, bien que
ou souveiohs. 1 89
manquant d’énergie, avait manifesté des intentions hostiles contre la Russie*
Enfin , l’ambition de Emipératrice ayant pour bot principal la destruction de l’empire ottoman, la protection ouverte que nous accordions au grand-seigneur, blessait la passion la plus vive de cette princesse; le secret de sa politique se dévoilait suffisamment par cette passion, et c’était pour la satisfaire qu’abandonnant son ancienne alliance avec Frédéric, elle cherchait constamment à resserrer les liens qui F unissaient à FAngleterre, et surtout à Joseph 11, dont elle espérait obtenir un utile concours dans ses vastes projets,
M* de La Colinière m’apprit que l’incommodité dont se plaignait l'impératrice, et qui retardait mon audience, avait pour cause un vif chagrin; elle venait de perdre son aide de camp, M* de Landskoy : de tous ses favoris , e était peut-être celui qui lui avait inspiré le plus d’affection. 11 la méritait, disait-on, par un sentiment sincère, fidèle et dégagé d’ambition; enfin il lui avait persuadé, malgré la distance des rangs et la différence des âges, que c’était Catherine et non Fimpëratrice qu’il aimait-
Ce que j’avais su des grandes qualités de cette princesse, ce que m’en avait dit Frédéric lui-
meme, redoublait mon désir de la connaître personnellement : cependant, son premier pas pour monter au trône refroidissait parfois mon enthousiasme; mais, indépendamment de l’incertitude de plusieurs personnes dignes de foi, sur la p$rt réelle que Catherine avait prise à la dernière scène de cette catastrophe, j’ai toujours pensé qu’on peut, sans blesser la morale, lorsqu’on juge les grands hommes et les monarques célèbres, mettre dans îa balance où ion pèse leurs actions, le poids des circonstances dans lesquelles ils se trouvaient, et faire ainsi de leurs qualités et de leurs défauts une part convenable à leur époque, à leur position, et aux mœurs des peuples qu’ils gouvernaient.
Or, personne n’iguore que non-seulement la Russie était restée plus long-temps que toutes les autres contrées de l’Europe plongée dans les ténèbres; mais que, pendant la durée du dix-septieme siècle, et même jusqu’au règne de Pierre 111, l’empreinte des mœurs barbares, loin d’étre effacée, se Usait en caractères de sang sur les marches du trône des czars.
Ces princes, à peine sortis du joug des Tartares, devinrent, en brisant leurs chaînes, des despotes sanguinaires. Chacun d’eux semblait ne
oir souviNins.
pouvoir monter au rang suprême quen foulant aux pieds le corps de son prédécesseur.
Ivan IV tua un de ses fils et mourut dans un cloître» Fœdor I er ne régna qu’après avoir immolé Démétrius.Un faux Démétrius, le moine Otrépiew, étrangla et détrôna Fœdor IL Wassily, qui lui devait la vie, l’immola à son tour. Ce même Wassily finit ses jours dans un couvent.
Alors le sceptre des czars passa dans les mains de Michel Romanoff; ce prince, originaire de Prusse, fut la tige de la dynastie actuelle. Alexis, son fils, lui succéda; il fut le père de Fœdor III, d’Ivan et de Pierre. Fœdor mourut sans enfans, et laissa à scs frères un trône qui excita entr’eux la discorde. Ivan ne conserva bientôt que Je titre de czar, et céda le sceptre à son immortel frère Pierre I er .
Ce monarque, puissant k la guerre, profond en politique, était doué d’un vaste génie. Mais, comme il le dît avec franchise, réformateur de son empire, il ne put se réformer lui-même. Cruel dans sa cour, barbare au sein de sa famille, il condamna à mort son fils Alexis; et, donnant Tordre de massacrer huit mille strélitz qui composaient sa garde, il encouragea lui-même à cette boucherie, par son exemple, ses stupides bourreaux.
Pierre, ayant répudié sa première jemme Eudoxie, épousa Catherine F e , née dans la classe la plus inférieure, et sortie des bras de plusieurs amans; il mourut. Catherine, usurpant les droits du fils d’Alexis, s’empara du sceptre; elle le destinait, en mourant, à sa fille aînée. MaisMenzicoff plaça sur le trône le grand duc, fils du malheureux Alexis, et qui prit le nom de Pierre IL Son règne fut court; Anne, duchesse de Courtaude, lui succéda, et, dominée par son favori Biren, couvrit les échafauds de victimes, et peupla la Sibérie d’exilés*
Dans ses derniers momens, elle avait légué son pouvoir à un enfant, nommé Ivan, descendant du frère de Pierre le Grand, par sa mère, la duchesse de Brunswick; mais une autre princesse, descendante de Pierre le Grand , Elisabeth, arracha Je jeune Ivan de son berceau, l’enferma dans une forteresse, et se fit proclamer impératrice*
Après vingt ans de règne, Elisabeth, au lieu de terminer les malheurs d’Ivan et de lui rendre le trône, y appela son neveu, le duc de Holstein- Gottorp, qui régna sous le nom de Pierre HI, et fut bientôt renversé de ce troue par son épouse Catherine H, au moment où ü voulait la répudier et la faire languir dans une captivité sans terme*
OU SOUVENljVS.
kj3
Après avoir tracé à regret ce rapide et terrible tableau, détournons-en nos regards pour voir par quelles grandes qualités, par quels taiens, par quelle élévation de caractère et par quelle fortune, Catherine II, législatrice de son empire, parvint à couvrir de palmes et de lauriers la première et triste page de son histoire*
En peu de mots essayons d’esquisser Fensembîc d’une vie si célèbre, qui n’a point manqué d<£ censeurs austères, mais qui mérite aussi les justes éloges de la postérité; car la souveraine d’un grand empire, quelques reproches qu on puisse faire à sa politique ambitieuse, est encore digne d’être louée, lorsque la voix de tout un peuple proclame qu’elle est aimée.
Catherine,fille du prince d’Anhalt-Zerbst, portait dans son enfance les noms de Sophie* Auguste-Dorothée d’ÀnhalL Elle prit celui de Catherine en embrassant la religion grecque, lorsqu’elle épousa son cousin Charles-Frédéric , duc ■de Holstein-Gottorp, que l’impératrice Elisabeth venait de désigner pour sou héritier, et de nommer grand-duc de Russie.
Jamais union ne fut plus mal assortie : la nature , avare de ses dons pour le jeune grand-duc, en avait été prodigue en faveur de Catherine. H in i3
IQ4 M OfOHxKS
semblait que, par un étrange caprice, le sort eût voulu donner an mari la pusillanimité, Vin conséquence , la déraison d’un être destiné à servir, et à sa femme l'esprit,le courage et la fermeté d'un homme né pour gouverner* Atissi l’un se montra sur le trône et en disparut comme une ombre, tandis que l’autre s'y maintint avec éclat. Le génie de Catherine était vaste, son esprit fin; on voyait en elle un mélange étonnant des qualités qu'on trouve le plus rarement réunies. Trop sensible aux plaisirs, et cependant assidue au travail, elle était naturelle dans sa vie privée, dissimulée dans sa politique; son ambition ne connaissait point de bornes,mais elle la dirigeait avec prudence* Constante non dans ses passions, mais dans ses amitiés, elle s'était fait en administration et en politique des principes fixes; jamais elle n'abandonna ni un ami ni un projet Majestueuse en public, bonne et même familière en société, sa gravité conservait de Teujoueraent; sa gaîté, de la décence* Avec une âme élevée, elle ne montrait qu’une imagination médiocre; sa conversation même semblait peu brillante, hors les cas très rares où elle se laissait aller k parler d'histoire et de politique : alors son caractère donnait de leclat à ses paroles; c'était
une reine imposante et une particulière aimable* La majesté de sou front et le port de sa tète, ainsi que la fierté de son regard et la dignité de son maintien, paraissaient grandir sa taille naturellement peu élevée* Elle avait le nez aquilin» la bouché gracieuse, des jeux bleus et des sourcils noirs, un regard très doux quand elle le voulait, et un sourire attrayant*
Pour déguiser Femb ou point que l'âge, qui efface toutes les grâces, avait amené, elle portait une robe ample avec de larges manches, habillement presque semblable à Fancien habit moscovite. La blancheur et Féclat de son teint urent les attraits quelle conserva le plus longtemps*
Trop entraînée par d'autres penchans , elle avait au moins la vertu de la sobriété, et quelques voyageurs satiriques ont commis une grossière erreur en affirmant qu'elle buvait beaucoup de vin ; ils ignoraient qti habituellement la liqueur vermeille qui remplissait son verre, n’était que de F eau de groseilles.
Cette princesse ne soupait jamais; elle se levait à six heures du matin, et faisait elle-même son feu* Elle travaillait d’abord avec son lieutenant de police et ensuite avec ses ministres*
I (jfi MlhtOIiœS
Rarement à sa table, servie comme celle d'un particulier, on voyait plus de huit convives. Là, comme aux dîners de Frédéric, l’étiquette était proscrite et la liberté permise.
Philosophe par opinion, elle se montrait religieuse par politique; jamais personne ne sut avec une aussi inconcevable facilité passer des plaisirs aux affaires ; jamais on ne la vit entraînée par les uns au-delà de sa volonté ou de ses intérêts, ni absorbée par les antres au point d’en paraître moins aimable. Dictant elle-même à ses ministres les dépêches les plus importantes, ils ne furent réellement que ses secrétaires, et son conseil n’était éclairé et dirigé que par elle.
Catherine , jeune , étrangère , soudainement transplantée dans un empire dont il lui fallait étudier- à la fois la langue, les lois et les mœurs, avait vu l’aurore de sa destinée entourée des plus sombres nuages. Unie à un prince qui, loin de l’aimer, sentait avec jalousie sa supériorité ; dépendante d’une impératrice dont le caractère indolent, voluptueux et méfiant, ne lui offrait que des écueils au lieu de protection, elle ne voyait devant elle de perspective que la captivité, l’exil ou la mort; car la nature lui avait donné trop d’esprit, trop de talent et trop de fierté, pour
ou souvrivins.
qu’iiDe tranquille obscurité dans la disgrâce pût être son partage,
La langueur où tomba Elisabeth, usée par de honteux excès, accrut bientôt les périls qui menaçaient Catherine. L'impératrice prenant en aversion le grand-duc sou neveu, et jalouse des charmes de la grande-duchesse, portait uniquement son affection sur l’enfant qui devait le jour â Pierre et à Catherine.
La cour était livrée aux intrigues : chaque jour voyait éclore quelques projets conçus par des ambitieux, dont les uns espéraient dominer en dirigeant l'esprit de Tliéritier du trône, d’autres en s’emparant de celui de la grande-duchesse.
Enfin un ministre habile et audacieux voulait enlever le sceptre au grand-duc 7 le placer dans les mains de son fils, faible enfant, au nom duquel ü pourrait gouverner P empire, affranchir la noblesse, et changer ainsi l’antocratie moscovite en monarchie aristocratique et européenne.
La mourante Élisabeth, tour â tour assaillie par des conseils opposés, se réconcilia, avant d 1 expirer, avec Catherine et son époux. Elle mourut, et Pierre III lui succéda. 4
D’abord ce prince, effrayé (fini fardeau si disproportionné à ses forces , se rapprocha de Ca-
igH MüSftîoifTÊS
therine, écouta ses conseils avec déférence, et paru!; déterminé à vaincre son indolence, comme ses penchans vicieux; maïs bientôt son aversion secrète pour sa femme, les intrigues d'une maîtresse et la bassesse de quelques courtisans firent disparaître ces courtes lueurs d'une raison incompatible avec la mobilité de son caractère.
Il est vrai que la conduite de l'impératrice ne s’était pas trouvée à l'abri de justes reproches : dès liaisons coupables l'avaient consolée des chagrins que lui causait Indifférence de son époux. On aigrit facilement les blessures d’une jalousie fondée. Pierre passa rapidement du refroidissement à la haine; son lieu lui pesait, il voulait en former un antre, et la perte de Catherine fut résolue.
Cependant cette princesse, au milieu de dangers si imminens, et forcée par eux, malgré les penclians de sa jeunesse, à faire dés pas rapides dans la triste carrière de Pintrlgue des cours et d'une politique ambitieuse, avait su se concilier de nombreux partisans.
Les grands étaient charmés de son attrayante aménité; le peuple, la voyant affable, douce, bienfaisante, assidue aux devoirs de la religion, F aimait et la révérait. Tout le clergé croyait qu'il
ou son VEN ibs. jqg
rognait par son influence. La magnificence de ses dons lui assurait le zèle des militaires * auxquels elle prodiguait des éloges encourageans et des bienfaits.
Ainsi au moment où son faible et bizarre époux voulut la répudier et renfermer ? afin de donner sa main et sa couronne à la comtesse de YVoronzofF, ce fut lui qui se vit détrôné.
On prétendait que son dessein était de déclarer illégitime la naissance de Paul Pétrowitz, son fils, qu’il regardait comme le fruit d'un commerce criminel. Cette violente résolution grossit !e parti de Catherine en y joignant tous ceux qui, sans affection pour cette princesse, voulaient soutenir la cause d'un auguste enfant près de se voir sacrifié à la haine d’une maîtresse ambitieuse.
Pierre III s était encore attiré de plus dangereux ennemis par ses injustes mépris pour rarmée russe, et par les serviles hommages qu'il rendait à Farinée prussienne et à son héroïque chef. Égaré par cet enthousiasme* il Pavait poussé au point d'accepter un grade dans les troupes de Frédéric, et de rappeler souvent son général et son maître*
Cependant le vieux raaréclial Munich et un assez grand nombre de soldats fidèles en tou-
ÏOO
iHUMonvrs
raient l'empereur* L’indiscrétion et l'étourderie de quelques jeunes officiers cnn jures dans le dessein de soustraire Catherine aux coups qui la menaçaient, avaient trahi leur complot ma! concerte.
La moindre fermeté aurait dissipé cet orage : vainement la jeune impératrice, s’échappant la unit du palais- de Pétershoff, avait été enlevée par les ürloff, conduite à Pétershourg et proclamée souveraine par quelques rebelles; Pierre, en marchant au devant elle, sous l 1 égide de Munich et à la tête de ses soldats, aurait facilement triomphé ; mais sa pusillanimité le perdit.
Après avoir fui à Gronstadt, dont il trouva les portes fermées ?; il revint tremblant, indécis, changeant à chaque minute de desseins, passant rapidement de la colère an découragement, et des menaces aux prières. La fermeté de Munich ne put rallumer en lui une étincelle de courage.
Bientôt chacun l'abandonne ; il renvoie lui-même les soldats prêts à combattre pour lui ; il essaie tardivement de négocier, dépose ses faibles armes, se soumet, signe Tabdi cation dune couronne qu’il sc reconnaît incapable de porter, et se livre entre les mains des rebelles.
L’impératrice , qui avait refusé de le voir, Yen-
OU SOTJVBHTnS.
2Crï
Toya dans une maison de campagne : là, les conjurés, après six jours d’horrible méditation, et redoutant la lenteur d’un poison qu’ils lui avaient donné, 1 étranglèrent.
Une proclamation, qui ne trompa personne, attribua cette mort violente aux décrets de la Providence, et à une maladie dont cet infortuné prince , disait-on, avait éprouvé de iréquens accès.
Ce fut par ce concours étrange d’événemens, que la fille d’un petit prince d’Allemagne devint la souveraine d’un grand empire. Catherine 11, échappée an divorce, à la prison, et parvenue au trône par l'adresse d’un esprit délié, parles attentats de quelques conjurés audacieux, sut se maintenir sur ce trône périlleux, en y déployant la prudence d’un génie éclairé et la fermeté d un grand caractère.
Son règne brilla d’un tel éclat, que les taches en pâlirent. Si l’on déchire une page de sa vie, on concevra comment le prince de Ligne disait que Catherine, populaire et généreuse comme Henri JY, lière, tendre et victorieuse comme Louis XIV, réunit en elle tes grandes qualités et les faiblesses de ces deux monarques.
Legrand Frédéric, avant, son refroidissement
pour celte princesse, se montra souvent son adulateur. « Si plusieurs reines, disait-il, ont acquis » une grande célébrité, comme Sémiramis par les
* ai ™es, Élisabeth d’Angleterre par son habileté
* politique, Marie-Thérèse par son étonnante fer- » meté dans les périls, Catherine seule a mérité » le nom de législatrice. «
La vérité, dont riiistoire ne doit jamais s’écarter, veut que, sans déguiser ce que la morale condamne, ou reconnaisse en meme temps les grands talens, les grands succès, ainsi que les qualités nobles et généreuses qui firent en quelque sorte absoudre Catherine aux yeux du monde, par 1 affection de son peuple et par la gloire,
Lanouvelle impératrice ne tarda point k prouver à ses sujets qu’elle s’élevait au-dessus de toutes craintes, moyen le plus sur pour éloigner tout péril. Son administration fut calme et douce, comme si, née sur le troue, elle avait recueilli un paisible héritage,
line seule révolte troubla momentanément: la paix intérieure de la Russie : Pugatcheff, Cosaque fhi Don, audacieux brigand, prit les armes sous le faux nom de Pierre 111, séduisit une foule aveugle de paysans, pendit un grand nombre de nobles , fut attaqué, battu, poursuivi et livré aux
ao3
généraux de Catherine par ses propres soldats* On eut quelque peine à obtenir de l’impératrice F ordre de son supplice , parce que la peine de mort était bannie de sa législation.
Comme elle n’était ni faible ni. méfiante, et - que chacun, sons son règne, gardait avec sécurité ses charges et ses emplois, l'intrigue n’avait à sa cour ni but ni activité* Aussi elle put se livrer sans inquiétude à la politique extérieure, et à F exécution des vastes desseins de son ambitieux génie.
Bientôt, malgré tous les efforts de la maison de Saxe, elle rétablit les Biren en Courtaude. Habile dans Fart de lier l’ambition des autres monarques à !a sienne, après avoir donné un roi à la Pologne, et voyant que ce prince n’était ni assez fort pour se défendre en roi, ni assez docile pour la servir comme lieutenant, elle partagea avec ses alliés ce malheureux pays, et agrandit ainsi son empire par d’injustes dépouilles* D’un autre côté, marchant avec éclat sur la ligne tracée par Pierre le Grand, elle vainquit les Ottomans, peuple barbare, jadis Feifroi de l’Europe, et dont la ruine inévitable ne fut alors et n’est encore retardée que par la déplorable rivalité des monarques chrétiens. Cinq cent mille Turcs Pavaient atta-
ao/j ivf F^üiurs
quéc : Catherine en détruisit la moitié par desan*-
gl antes ri cto ires où s’illustrèrent Romanaoff et
Kepnin.
Au grand étonnement du monde, on vit des* flottes russes déployer leurs voiles sur l’Océan, traverser la Méditerranée, ranimer les cendres de Sparte, annoncer aux Grecs le réveil futur de la liberté, et incendier Farinée navale des musulmans dans le golfe de Tschcsnié; enfin, le grand - visir ayant été cerné à Schumla par Komanzoff, Fombre de Pierre le Grand fut vengée-
3-e sultan, vaincu et forcé de conclure une paix honteuse, céda aux Russes la Nomelle - Servie,, A/.off, Taganrock, k libre navigation de la mer Noire, et reconnut l'indépendance de 1a Grimée* Plus tard Catherine enleva au kau Sabim-Gherây cette presqu'île, et conquit tout le Ruban, ainsi que File deTamap.
En marchant aces conquêtes, ses troupes pénétrèrent par surprise dans le pays des Zaporaviens , peuple qui habitait les îles du Borysthène, prés des Cataractes; c'était une république de Cosaques émigrés, ne vivant que de brigandage et de dépouilles enlevées tour a tour aux Turcs, aux Polonais et aux Tartares.
Ces Cosaques pillaient même quelquefois les
OU SOU VEN/BS
Russes, quoiqu’ils reconnussent pour la forme la suzeraineté de l’empire des czars, et que, depuis la fameuse révolte de Mazeppa leur chef, allié si fatal de Charles Xll, Us eussent été contraints à recevoir pour prince im netman nommé par les ezars.
Dans cette singulière et belliqueuse république, on n’admettait aucune emtne ; les captives étrangères, fruits de leurs courses et gardées avec soin dans leurs camps, hors de leurs frontières, ne pouvaient franchir ces limites et entrer dans le territoire zaporavien. Quand ces infortunées victimes de leur violence mettaient au monde des en fans, les mâles entraient dans les îles avec leurs pères; les mères et les filles étaient chassées avec mépris.
Il était plus facile d’anéantir que de soumettre une telle république. Les Russes exterminèrent une partie de ces sauvages guerriers, et en enlevèrent soixante mille qu’ils dispersèrent sur les cotes de la mer Noire. On en fit des matelots pour armer les escadres créées par Catherine sur le Pont-Euxin.
Telles avaient été les guerres heureuses et les conquêtes croissantes de f impératrices, lorsque j’arrivai à sa cour. Depuis, et dans les dernières
années de son règne, combattant de nouveau les Turcs , elle brûla leur flotte a Fembôuchure du Rorysthène, leur enleva Oczakoff > conquit la Géorgie, s'empara de Gfeoczim, envahit la Mol* davie, prit Rentier, Imaîl, et remporta plusieurs victoires, ou périrent plus de quarante mille Turcs.
La paix de Jassy, en 1792 , donna aux Busses le Dniester pour limite, la possession tranquille du Caucase ; Catherine, maîtresse delà Géorgie, éten* dit ses domaines jusqu'aux frontières de la Perse-
La Pologne, une seconde fois démembrée par elle , perdit son indépendance et jusqu à son nom. La Courlande devint une province russe-
Pendant cette longue série de triomphes et d’agrandissement, un seul et faible motif d’inquiétude put troubler quelques ins tans sa tranquillité. L’infortuné prince Ivan languissait toujours dans un fort où l’avait relégué F usurpation d’Élisabeth,
Un officier russe, en garnison dans ce fort, marche à la tète de quelques soldais vers la prison du prince détrôné, en enfonce la porte, et veut rendre la liberté au captif qu’il proclame empereur.
Alors le commandant surpris exécute Fan*
ci enfle consigne donnée par Élisabeth, et tranche les jours divan. L'officier rebelle, déconcerté, fût désarmé, arrêté, jugé et condamné.
Cependant la mort du malheureux Ivan fut encore imputée à l’impératrice; mais tous les hommes dignes de foi, qui m’ont parlé en Russie de cet événement, traitaient cette accusation d’injustice et de calomnie.
Tandis que les généraux de Catherine étendaient sa gloire et son empire, elle s'occupait avec activité des plans qu’elle avait formés pour la réforme de son administration intérieure, et pour accélérer dans ses États tes progrès de la civilisation , autant que les mœurs de son peuple le permettaient.
Les lois en Russie ne formaient qu’tm chaos r chaque prince en avait publié de nouvelles sans abroger les anciennes; toutes se contredisaient; les juges, n’ayant pour guide et pour appui ni régies ni principes, ne pouvaient prononcer que des jugeraens arbitraires. Catherine, cherchant à débrouiller’ce chaos, organisa des tribunaux réguliers et s'efforça d’établir une jurisprudence Uniforme.
Rar un sentiment généreux et qui pour la première fois peut-être entra dans l’esprit d’un mo-
MKMOUIES
ao8
Barque absolu, l’impératrice convoqua dans Moscoifcles députés des diffère ns peuples de son vaste empire, pour délibérer avec eux sur les lois quelle voulait leur donner.
On lut devant cette assemblée solennelle l'introduction du code que cette princesse projetait. Cet ouvrage, devenu célèbre, avait été traduit en russe; mais l’original était tracé en français par la main de Catherine. On me l’a montré à la bibliothèque de Pétersbourg, et je vis avec surprise que c’était un résumé assez complet des maximes de notre immortel Montesquieu.
Cette assemblée d’états si nouvelle, si imprévue, ne répondit pas à l’espoir qu’on en avait conçu : lorsque, après avoir accueilli par des acclamations unanimes le discours qui annonçait les intentions impériales, la discussion s’ouvrit, une partie nombreuse des députés s’opposa au projet de l'affranchissement des paysans; d’autres élevèrent des prétentions trop limitatives du pouvoir impérial, ou trop favorables à l’aristocratie.
Les députés des Samoïèdes, tribus sauvages, «mirent un avis remarquable par sa franche naïveté : « Nous sommes , dirent-ils, des hommes A simples ; notre vie est employée à faire paître n nos rennes; nous n’ayons pas besoin de code;
*> mais laites seulement pour les Russes nos voi- « sins, et pour les gouverneurs que vous nous » donnez, des lois qui les empêchent de nous opn primer* Nous serons coutens, et il ne nous faut » rien de plus. *
Cependant, au bruit de ces discussions, les serfc de quelques seigneurs, agités, par Fespqir de la liberté, commençaient en plusieurs lieux à faire craindre des insurrections* L'assemblée fut dissoute, et F impératrice se vit réduite à ré^ diger seule ses lois.
Elle en fit plusieurs relatives à la justice et à l’administration; mais elle ne put fonder aucune de ces grandes institutions qui exigent, pour donner quelque espoir de succès,un sol propice, des mœurs analogues aux vues du législateur, et un concours bien rare de circonstances favorables.
Souvent Catherine, avec la fierté d'un amour’ propre satisfait, m'a parlé de deux ukases auxquels elle attachait beaucoup de prix : F un était relatif à F organisation de la noblesse et de ses assemblées, l’autre à l'abolition des duels. L'intention de ces deux lois était généreuse, politique et morale j cependant la première laissait toujours les grands soumis au pouvoir arbitraire, et le n. 14
préjugé du point d’Lionneur résista à la seconde.
L’impératrice érigea sur une place de Pétersbourg une statue en bronze à Pierre le Grand : ce monument, dû au talent de Falconnet, a pour base une immense roche de granit qui lui sert de piédestal.
£ette princesse, dont l’activité était sans bornes. créa une académie, ainsi que des banques publiques à Pétersbourg, et même en Sibérie- La Russie lui doit des fabriques en acier, des tanneries, un grand nombre de manufactures, des fonderies, et l’introduction des vers à soie en Ukraine.
Donnant à ses peuples l’exemple de la raison et du courage, elle fit adopter l’inoculation en Russie, et s’y soumit la première.
Par son ordre ses ministres conclurent des traités de commerce avec toutes les puissances de l’Europe. Sous son règne, à l’extrémité de la Sibérie , la ville de Kiakta devint un marché où se réunirent les Russes et les Chinois.
À Pétersbourg, une école militaire et des écoles de marine formèrent aux sciences de la guerre une jeunesse belliqueuse. Un collège, fondé pour les Grecs, annonçait assez clairement les desseins et les espérances de l’impératrice.
OÎT SOUVENIRS.
Elle laissa dans la Russie blanche un asile aux jésuites, alors expulsés de tout le monde chrétien. Cette princesse croyait par leurs secours répandre plus rapidement l'instruction dans son pays , où rétablissement de cet ordre ne lui offrait aucun danger, parce qu en même temps, dans son vaste empire, elle avait proclamé et maintenu la plus grande tolérance pour tous les cultes,
L’Océan Pacifique, les côtes du Nord, celles de l’Asie et de F Amérique furent exploités par ses navigateurs.
Aspirant a tous les genres de gloire, et voulant aussi cueillir quelques palmes su r le Parnasse, elle composa dans ses loisirs plusieurs comédies.
L’abbé Chappe, eri publiant sou p^ojage en Sibérie , avait amèrement décrié les mœurs de la nation russe et le gouvernement de Catherine; elle le réfuta par un livre auquel elle donna le titre d* Antidote*
Il est peu de personnes qui n'aient lu avec plaisir les lettres spirituelles qu’elle écrivait à Voltaire et au prince de Ligne.
On vit avec un double étonnement cette fiére autocratrice, invoquant la philosophie, appeler U’Àlembert eu Russie, pour lui confier Téduca-
al2 MÉMOIRES
tion de l'héritier du trône, et le philosophe refuser cette occasion de propager ses principes par l’influence d’un tel élève.
Diderot, au contraire, vint avec orgueil à la cour de Catherine; elle admira son esprit, mais elle rejeta ses doctrines dont la théorie était spécieuse, et la pratique impossible.
L’impératrice, dirigeant elle-même avec soin l’éducation de ses petits-fils, Alexandre et Constantin, composa pour eux des Contes moraux et un Abrégé de Fhistoire des premiers temps de la Russie , qui sera bientôt connu en France, traduit et inséré dans un ouvrage que mon fils, le général Philippe de Ségur, se propose de publier, et dans lequel il retracera ces époques reculées des annales russes.
Catherine, avant de terminer son règne, changea en ville plus de trois cents bourgs, et compléta l’organisation administrative et judiciaire de toutes les provinces de l’empire. Sa cour fut le rendez-vous de tous les princes et de tous les personnages célèbres de son siècle.
Avant elle Pétersbourg, dans son horizon de glace, était un point presque inaperçu et qui semblait tenir à l’Asie; sous son règne, la Russie devint européenne; Pétersbourg brilla entre les
OU SOUYEKÏJlS.
capitales du monde civilisé, et le trône des czars s’éleva au premier rang des trônes les plus puissans et les plus respectés.
Telle était l’illustre souveraine près de laquelle jetais accrédité: il est facile de juger, d’après cette courte esquisse, de l’émotion avec laquelle j’attendais le jour où je devais être admis en présence d’une princesse si extraordinaire et d’une femme si célèbre.
Depuis peu de jours, je savais qu’on s’était etforcé de prévenir l’impératrice contre moi. M. de La Colinière allait habituellement chez madame la comtesse de Bruce, dont le mari était gouverneur de Pétersbourg. Madame de Bruce, tante du comte Nicolas de Romanzoff, s était acquis assez de célébrité par les grâces de sa figure et de son esprit, et par la longue faveur dont l’impératrice l’avait honorée jusqu’au moment où un accès de jalousie refroidit pour elle cette princesse.
Madame de Bruce s’était plainte vivement à M. de la Colinière de mes procédés, à Mayence, à l’égard de son neveu. Celui-ci, dans ses letti es et ses dépêches, m’avait représenté comme un jeune Français arrogant, présomptueux et querelleur; il m’accusait de lui avoir enlevé très im-