‹ Mémoires, ou Souvenirs et anecdotes (vol.2)Chapitre 1 sur 20 · M DCCC XXVII · texte numérisé non relu

M DCCC XXVII

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La jeunesse veut savoir ce que les vieillards ont vu et tait; ceux-ci aiment à le raconter, rien n’est plus naturel. Ainsi on s’étonnerait à tort de voir publier aujourd’hui tant de Mémoires, peindre tant de personnages, rappeler tant d’anecdotes.

Jamais la curiosité ne dut être plus active qu’à l’époque où nous vivons : cette époque arrive après le siècle le plus fécond en orages* Pendant sa durée, institutions, politique, philosophie, opinions, lois, coutumes, fortunes, modes et mœurs, tout a changé.

L’existence de chaque État n’a été qu’une suite de révolutions; la vie de chaque homme, semblable à un roman, a été pleine d’aventures; elle offre le coup d’œil d’une galerie variée, où se mêle une foule de portraits, de tableaux d’histoire, de tableaux de genre, parfois même de scènes comiques et de métamorphoses.

Échappé au naufrage et arrivé dans le port, on aime à se rappeler avec calme les tempêtes qui

nous ont tant agités; on veut rendre compte à soimême, à sa famille, et même au publie, de la part que le sort nous a fait prendre à tant de passions, à tant d’événemens, à tant de vicissitudes.

Se retracer ainsi tout ee qu’on a éprouvé, c’est reculer vers la jeunesse, c’est presque recommencer à vivre ; c’est un dernier plaisir d’autant plus pur, que notre expérience peut instruire ceux qui u’eu ont pas.

Le dernier rayon de l’esprit de l’homme qui finit sa carrière, sert parfois d’utile fanai au jeune homme qui entre dans la sienne.

Plusieurs de mes amis m’ont souvent pressé d’écrire ce qu’ils m’avaient entendu raconter. Je cède à leurs conseils.

En lisant ces fragmens de Mémoires ou plutôt ces Souvenirs et Anecdotes, on verra que mon but a été, non de faire un tableau historique,mais de tracer une esquisse morale du temps où j’ai vécu.

J’ai espéré satisfaire la curiosité du lecteur et non sa malignité. On n’y trouvera point d’alimeus pour le scandale ou pour les passions. Je désire que cette lecture amuse et intéresse ceux qui aiment la vérité, et qui cherchent avec modération à remonter aux vraies causes, souvent légères, des grands événemens dont ils ont été les témoins.

Ma position, ma naissance, mes liaisons d’ami-

ou souvEiïms.

tié et de parenté avec toutes les personnes marquantes de la cour de Louis XV et de Louis XVI; le ministère de mon père ; mes voyages en Amérique , mes négociations en Russie et en Prusse ; {avantage d'avoir connu, sous des rapports d’affaires et de société, Catherine II, Frédéric-I&Grand, Potemkin, Joseph il, Gustave III, Washington, Kosciusko, La Fayette, Nassau, Mirabeau, Napoléon, ainsique les chefs des partis aristocratiques et démocratiques, et les plus illustres écrivains de mon temps; tout ce que £ai vu , fait, éprouvé et souffert pendant la révolution; ces alternatives bizarres de bonheur et de malheur, de crédit et de disgrâce, de jouissances et de proscriptions, d'opulence et de pauvreté; tous les états différent que le sort m'a forcé de remplir, m'ont persuadé que cette esquisse de ma vie pourrait être piquante et intéressante.

Puisque le hasard a voulu que je. fusse successivement colonel, officier général, voyageur, navigateur, fils de ministre, ambassadeur, négociateur, courtisan, prisonnier, cultivateur, soldat, électeur, poète, auteur dramatique, collaborateur de journaux, publiciste, historien, député, conseiller d’État, sénateur , académicien et pair de France, j'ai dû voiries hommes et les objets sous presque tontes les faces, tantôt à travers le prisme du bonheur, tantôt à travers le crêpe de rinfortime, et

tardivement à la clarté du flambeau d'une douce philosophie.

Je neveux publier, pour le moment, que la partie de mes Mémoires ou Souvenirs et Anecdotes relatives à mon voyage en'Amérique et à ma mission en Russie. Elle sera seulement précédée par quelques souvenirs de ma jeunesse, ainsi que par le tableau des mœurs et des opinions de la cour et de Paris, telles que je les ai vues au moment où je suis entré dans le monde.

y En écrivant ^h istoire, il faut que Fauteur établie si complètement qu’on puisse presque douter du temps où il a vécu, du rôle qu’il a joué, et du parti vers lequel il a incliné. Mais, quand on fait des Mémoires , et quon retrace les souvenirs de sa vie, on est forcé de parler de soi, de sa famille : car celte famille est le premier élément où Fon vit et le premier horizon qu’on aperçoit. Cependant, comme c’est à mon avis Fécueil et F inconvénient de ce genre d’écrits , puisque ce qui n’intéresse que nous pourrait fort bien ennuyer les autres , je serai à cet égard sobre autant que possible.

Issu dame famille noble, ancienne et militaire, j’appartiens à une branche de cette maison établie depuis long-temps en Périgord. Comme ma famille professa et conserva un long attachement pour la religion protestante, elle eut beaucoup à souffrir dans les guerres civiles, et ne participa point aux

OU SODYEKIRS.

grâces que la cour répandit sur les catholiques.

Henri FV avait honoré de son amitié un de mes aïeux, compagnon de sa jeunesse, et qui courut de grands risques le jour de la Saint-Barthélemy. Il le nomma son ambassadeur auprès de plusieurs princes d'Allemagne, Mais, depuis la mort de ce monarque, toute faveur s éloigna de nous; et, comme ma famille se trouva divisée en beaucoup de branches, elles devinrent presque toutes assez pauvres*

Mon bisaïeul releva notre fortune ; s'étant distingué à la guerre, il devint officier général, eut une jambe emportée, et obtint le cordon rouge. Son fils, le comte de Ségur, mon grand-père, fut un militaire considéré : il commandait le corps d'armée destiné à soutenir l'électeur de Bavière, Charles VIL II fut pris à Liutz par les Autrichiens.

On l'accusa dans le temps , avec amertume et injustice, de s’être imprudemment exposé a cet échec. Le roi de Prusse, Frédéric-le Grand, lut fait de piquans reproches à ce sujet dans ses Mémoires , parce que ce malheur avait augmenté les embarras personnels du monarque.

Mais mon grand-père, abandonné par les Bavarois, et forcé, par des ordres supérieurs, à rester dans un poste ouvert et intenable, pouvait-il vaincre avec dix mille hommes tontes les forces de 1*Autriche ? La cour de France, plus impartiale et

311 EMOI 1ÏF.S

plus à portée d’être instruite, approuva sa conduite ; et le maréchal de Belle-Isle, dont le suffrage est d’un grand poids, lui donna les plus 1 1 onorâbles éloges.

Il augmenta sa réputation pendant la défense opiniâtre de Prague, et se couvrit de gloire par la belle et fameuse retraite de Pfafenhoflen , qu’il fit avec dix mille hommes sans se laisser entamer , et combattant tou jours pendant cinquante lieues contre l’armée de l’empereur. Il fut récompensé rie cette belle action, que l’on compara dans le temps à la retraite des dix mille, par le commandement des Trois-Évèchés et parle cordon bleu.

Son mérite lui avait donné de la réputation, des grâces, des appoint emens; mats il n’avait pour tout patrimoine que deux petites terres en Périgord. 3VI. le duc d Orléans, régent de France, lui avait promis la charge de premier écuyer du roi, mais ce prince mourut d’apoplexie au moment meme où il montait chez le jeune monarque pour lui faire signer son travail.

Mon père, le marquis de Ségur, compta moins sur la faveur des princes, et calcula mieux : déjà distingué à vingt-deux ans, colonel et décoré de deux honorables blessures, il plut à une jeune et belle créole de Saint-Domingue, mademoiselle de Vernon, et l’épousa. Elle avait une habitation de cent vingt mille livres de rentes; ce qui procura

OU SOUVENIHS.

à mon père la facilité de vivre, à la cour et b Farinée, convenablement au rang que lui donnaient sa naissance, les services de son père et les siens.

Le roi Louis XV lui donna le cordon bleu; il lui accorda aussi le gouvernement de la province de Poix, et la lieutenance générale de Brie et de Champagne, que le régent avait fait obtenir à son père.

J’aurais beaucoup à dire si, en obéissant à mon cœur, je voulais donner ici les détails de la vie glorieuse de celui de qui je tiens le jour. Mais la préface alors serait plus longue que l'ouvrage. Ce sont mes propres souvenirs que j’écris, et je me contente seulement de faire connaître de ma famille ce qui est indispensable pour entrer en matière, Ainsi, pour ce qui regarde mon père, je crois qu'il suffit de répéter ict ce que j’en ai dit dans une notice rapide, publiée peu de jours après celui ou j’ai eu le malheur de le perdre,

Philippe-Henri de Ségur se distingua très jeune dans les guerres de Bohème et d’Italie; il se fit remarquer par son courage pendant le siège de Prague. À dix-neuf ans on le fit colonel, et, à la bataille de Rocoux, il eut la poitrine percée, de part en part, d'un coup de fusil. A la bataille de Lawfeld, voulant ramener k la charge son régiment qui avait été repoussé trois fois, ü eut le bras fracassé; et, craignant que son absence ne

ralentît Pardeur de ses soldats, il continua de marcher, força les retrancheTnens, et ne quitta son poste qu après la victoire. Louis XV, témoin de cette action, dit à son père ces paroles citées par Voltaire : Des hommes comme votre fils mériteraient d'être in vulnérables.

Son avancement fut proportionné à ses services; il fut promptement maréchal de camp et lieutenant général* Il sauva un corps d’armée à Varbourg, et ramena près de Minden, au duc de Brissae, dix mille hommes d’infanterie qu’il croyait perdus, et qui avaient combattu contre trente mille ennemis, pendant cinq heures, sans être entamés.

À Clostercamp il reçut un coup de baïonnette dans le cou, trois coups de sabre sur la tète, et fut fait prisonnier, après avoir résisté long-temps aux grenadiers qui P entouraient Depuis la paix, il fut inspecteur général d’infanterie, et s’attira la confiance des ministres par son activité, et l’estime de l’armée par sa fermeté.

On lui donna le commandement de la Franche- Comté. Ce poste était difficile : les parlemens et Pautorité, la bourgeoisie et le militaire y avaient toujours été en querelle. Sa justice, son esprit sage, conciliant, et surtout sa franchise, y rétablirent T harmonie et la tranquillité.

Louis XVI Pappela au ministère de la guerre

en 1780, et le fit maréchal de France en 1783. Il fût sept ans ministre, rétablit la discipline dans F armée et Tordre dans les dépenses. C’est à lui que les soldats durent le bienfait de n'ëtre plus entassés par trois dans un seul lit, Son ordonnance sur les hôpitaux, modèle parfait en ce genre, prouve à quel point il s'occupait de tout régénérer dans cette partie trop négligée de l'administration militaire. Ce fut lui qui conçut Y idée d’un corps d’état-major dans l'armée, institution à laquelle nous devons peut-être aujourd'hui une grande partie des talens et des succès qui depuis ont illustré la France.

Il quitta le ministère lorsque le cardinal de Loménie et l’intrigue s'emparèrent des conseils. Depuis il vécut modeste et retiré dans le sein de sa famille. Les orages de la révolution lui enlevèrent tonie sa fortune qui consistait en pensions, ainsi que les grades et les décorations qu’il avait payés de sou sang La Convention poussa la rigueur et l’injustice, en le réduisant à la misère, jusqu’à faire vendre publiquement ses meubles* Ce respectable guerrier vint chercher un asile dans nies bras, et, malgré ma pauvreté, le bonheur de le nourrir me parut une faveur de la fortune.

À soixante-dix ans, pauvre, infirme, dévoré par la goutte et privé d’un bras, on T enferma à

MÉBIOIHES

la Force, Je fus aussi arrêté, mais sans pouvoir partager sa prison ; car on ne permit ni à ses enfans ni à son domestique d’y rester avec lui. Il fut aussi courageux dans le malheur qu'il Pavait été dans le danger* Son langage conserva la même sagesse, son maintien la même simplicité, son âme le meme calme, qui Pavaient fait respecter au faite des grandeurs,

Il échappa heureusement au glaive funeste qui moissonnait tout; la tyrannie l'épargna parce qu'il n’avait plus rien qui tentât son avidité. Les derniers jours de sa vie furent tranquilles : le premier consul , informé de sa position, adoucit ta fin de la carrière de ce vieux et respectable guerrier, qui, en le plaçant à PÉcole-Militaire, lui avait ouvert le chemin de la gloire* La dernière année de sa vie fut très-douloureuse; jamais pourtant il ne se permit'aucune plainte* Il mourut comme il avait vécuj maître de lui, et combattant froidement la douleur comme Pinfortune.

Il fut puissant, et ne commit point d'injustice; il fut opprimé, et n’en aima pas moins sa patrie. Bon père, bon époux, bon général, brave soldat, juste et sage ministre, excellent citoyen , sa mémoire doit être révérée par l’armée et par tous les Français, Il mourut à Paris le 8 octobre 1801.

Le hasard a presque toujours plus d'influence sur notre sort que nos calculs et nos penchans. Je

on SOUVENIRS*

me rappelle que fun fies hommes les plus connus pour avoir cherché toute sa vie à fixer la fortune par île profondes et savantes combinaisons, le maréchal de Gftstries, à l'époque où, comme aide de camp, je Le suivais en Bretagne, me dit que, pendant tout le cours de sa brillante carrière j Les caprices du sort avaient souvent déjoué ses plus justes calculs ; qu’il avait dû la plupart de ses succès et Faccompltssemen t des vœux de son ambition à des chances imprévues, à des événenieiis quil lui aurait été impossible de deviner , et quelquefois même, ajoutait-il en riant, à des fautes*

L'expérience m'a prouvé la vérité de cette observation, qui nfa été confirmée par une foule de faits* Si Ton y réfléchissait bien, cette vérité devrait rendre les hommes plus indulgens les uns pour les autres, plus modestes dans les succès et plus patiens dans les revers: car, dans le labyrinthe du monde, le chemin qu’au suit, la pente qui nous entraîne, l’issue qu’on trouve, et le but où F on arrive, dépendent d’une inimité de petites causes où notre prévoyance et notre volonté ne sont pour rien.

Né avec une imagination vive, au milieu d’une cour et d’un siècle où Fon s’occupait plus des plaisirs que des affaires, des lettres que de la politique, des intrigues de la société que des in-

MÉMQIÏITlS

té rets des peuples; aimant avec passion la poésie , et cette philosophie nouvelle qui, soutenue par les armes brillantes des esprits les plus fins et des plus beaux génies, semblait devoir assurer le triomphe de la raison; entraîné parle tourbillon d’un monde vain, léger, spirituel et galant, je me vis tout dun coup forcé, par l’élévation de mon père au ministère delà guerre, à faire un tout autre emploi de mon temps, à m’occuper des affaires publiques, à sortir du vague des salons poiir entrer dans le réel du cabinet,et à rectifier, par la connaissance des hommes, par l’évidence des faits, les erreurs trop fréquentes de Fesprit de système et des théories sans expérience.

Ma famille, depuis plusieurs siècles, avait toujours suivi la carrière des armes ; ainsi la gloire militaire était l s unique ob jet de mes vœux. Comme mon père, estimé dans l’armée, couvert d’honorables blessures , était ministre de la guerre , et devint, quelque temps après, maréchal de France, la fortune , d'accord avec mes senthnens , semblait m’ouvrir, dans le métier des armes, un chemin facile et une perspective brillante.

Ce fut cependant cette position même qui, donnant malgré moi line autre direction à ma destinée, changea mon sort, contrariâmes inclinations , m’éloigna de la carrière des armes, et me fit entrer dans celle de la diplomatie, qui n’était

OU SOUVENIRS. J 3

conforme ni à mes goûts ni à la franchise très vive de mon caractère.

Le désir ardent de faire la guerre m’entraîna en Amérique , et ce fut précisément ce voyage militaire, dont je retracerai quelques détails, qui devin t la causé du changement de mon sort. Quelques lettres que |écrivis sur la révolution opérée dans les Etats-Unis, et sur celle que la disposition des esprits dans FAmérique du sud me fit prévoir et prédire, furent lues à Versailles dans le conseil du roi par M. le comte de Vergennes, ministre des affaires étrangères. Dès ce moment U résolut de me prendre dans son département ; en effet, à mon retour d’Amérique, Ü engagea le roi à me nommer ministre plénipotentiaire en Russie.

Avant de raconter ce que j’ai vu et fait dans cet empire, si nouveau parmi les monarchies européennes, et devenu en pende temps si formidable et si colossal, je crois devoir parler de ma course rapide en Amérique, puisqu’en peu de mois j’ai passé rapidement des zones les plus brûlantes aux contrées les plus froides du globe, et que j’ai vu successivement les deux foyers opposés du despotisme et de la liberté , géans rivaux qui se livrent aujourd’hui un combat a outrance dont la terre entière est le théâtre, et dont les peuples seront long - temps les victimes , quelle qu’en puisse être l’issue.

Né en 1733, les premières années de mon enfance et de ma jeunesse se sont écoulées sous le régne de Louis XV : ce monarque, bon et faible , fut dans sa jeunesse l’objet d’un enthousiasme trop peu mérité; les reproches rigoureux adressés à sa vieillesse ne furent pas moins exagérés. Héritier du pouvoir absolu de Louis XIV, il régna soixante ans sans qu’on pût l’accuser d’un seul aetedemiauté, fait très rare et par là très remarquable dans les annales du pouvoir arbitraire.

Les victoires de Rocoux , de Lawfeld, de Fontenoy , signalèrent ses premières armes; mais il ne faisait qu’assister à ces batailles, que décidaient , livraient et gagnaient ses généraux.

Tenant d’une main faible les rênes de l’État, il fallait qu’il fût toujours gouverné ou par ses ministres ou par ses maîtresses. Le duc d’Orléans, régent de France, le cardinal Dubois, M. le duc de Bourbon, le cardinal de Fleury, régirent longtemps l’État sous son nom.

On ne peut raisonnablement lui reprocher le désordre des finances , causé par l’ambition de Louis XIV, et aggravé par les folies que l’Écossais Law fit faire au régent. L’enfance du roi doit le mettre également à l'abri du blâme que mérita l’excessive licence des moeurs dans le temps de la régence.

Cette licence pourrait même en quelque sorte

expliquer ou excuser son penchant excessif pour les femmes j et les galanteries honteuses qui ternirent sa vie: car on ne trouve point de prince qui n'ait participé plus ou moins aux erreurs , aux faiblesses et aux folies de son siècle.

D'ailleurs * les Français se sont toujours montrés trop peu sévères sur ce genre de torts; mais ils veulent au moins que ces taches disparaissent dans les rayons de quelque auréole de gloire : alors ils ne deviennent que trop tndulgens, et se montrent presque panégyristes de ces memes fautes , commises par le chevaleresque François I er , par le brave Henri, par le majestueux Louis XIV, tandis qu’ils les reprochent avec amertume au faible Louis XV.

Le ministère long et pacifique du cardinal de Fleury laissa jouir la France, dans l’intérieur, d’un repos nécessaire, cicatrisa quelques-unes de ses plaies, et valut au monarque l’amour du peuple,

La modération du gouvernement donna même quelque apparence de liberté à la sujétion. Les querelles théologiques avaient bien encore une sorte de vivacité : les jansénistes et les moiinistes partageaient toujours les esprits ; mais peu à peu ces querelles étaient atteintes par l'arme invincible du ridicule, que lançait contr elles une philosophie dont l'autorité s’efforçait vainement d'arrêter la marche et de retarder les progrès.

La facilité des mœurs donnait mille moyens d'éluder la sévérité des lois; les actes de rigueur des parlemens contre les écrits philosophiques a*avaient d’autre effet que de les faire rechercher et lire plus avidement L’opinion publique devenait une puissance d’opposition qui triomphait de tous les obstacles, La condamnation d’un livre était un titre de considération pour fauteur; et, sous le pouvoir d’un roi absolu, la liberté, devenant une mode dans la capitale, y régnait plus que lui*

L'ardeur belliqueuse des Français ne lut que faiblement distraite de cet esprit d’innovation par la guerre de sept ans, guerre entreprise sans raison , conduite sans habileté , et terminée sans succès. Cependant les Français y maintinrent, par leur courage personnel, la gloire de nos armes ; plusieurs généraux , tels que les maréchaux d’Estrées, de Brogüe, y acquirent une juste renommée, Le duc de Lévis en Amérique, et en Allemagne M. de Castries, M, de Rochambeau, et mon père, qui était déjà couvert de blessures, se distinguèrent et méritèrent ainsi d’avance, par de nobles actions, le bâton de maréchal, dont ils furent depuis honorés sous un autre règne*

Le génie de Frédériç-le-Grand et la supériorité des forces navales de l’Angleterre f secondés par les fautes du ministère français > triomphèrent

OU SOUVENIRS. , t*]

enfin des efforts réunis de la Russie, de l'Autriche et de la France- Nous nous vîmes forcés à conclure, en une paix déplorable par laquelle

nous perdîmes de grandes et riches colonies. On nous imposa même 1 ! humiliante condition de sont frir un commissaire anglais à Dunkerque, chargé ae veiller à l'exécution d'une clause de ce traité qui nous défendait de relever les fortifications de cette ville.

La blessure que ces revers %cnt /i ramour- ]propre national, fut viv^ etprofo^le- î^es illusions de F espérance avaient roi dans sa jeunesse

le titre de bien-aimé $ étant vaincu, il lé perdit. Les peuples changent Wki la fortune : oh -ne doit pas s’en étonner; ils aiîWîy^- mè pris eidP^m haïssent F autorité , selon le qu’elle

leur fait, et souvent iis prodiguent sans mesure leur admiration aux succès et leur mépris aux revers.

La fin du règne de ce monarque fut terne, oisive. Son indolence, ses faiblesses laissèrent tous les ressorts de l’Etat se détendre. Le pouvoir restait arbitraire, et cependant Tau tarifé tombait; Fopinion échappait, en raillant au despotisme: on ne possédait pas la liberté, mais la licence*

Le roi, préférant le repos à la dignité > et meme les basses voluptés à l'amour, languissait enchaîné dans les bras d’une courtisane, lien d’autant plus I. 2

scandaleux , que 5 loin de le cacher dans l’ombre, on le rendait, et qu'une telle maîtresse, présentée à la cour, la flétrissait

Le génie brillant et audacieux de M* le duc de Choiseul échoua contre ce méprisable écueil* Il avait répondu par un noble dédain aux avances de la favorite ; elle le fit exiler; Mais alors l'opinion publique le consola; jetant pour la première fois un éclair d’existence et de liberté, elle déserta le palais du prince, et vint former une cour dans le château du ministre disgracié.

Toute defense fut vaine ; et le roi, presque isolé dans le boudoir de sa maîtresse, vit avec surprise tous les grands seigneurs et toutes les dames, qui précédemment F entouraient de leurs hommages, devenir tout à coup , par une étrange métamorphose, les courtisans de la disgrâce et du malheur.

Une colonne élevée â Ghanteloup, et sur laquelle on inscrivit les noms des nombreux visiteurs de ce lieu d'exil, servit de monument à cette nouvelle ‘jkonde* Les impressions de la jeunesse sont vives, et jamais je n'oublierai celle que me fit le plaisir de voir le nom de mon père et le mien tracés sur cette colonne d'opposition, présage d'autres résistances qui prirent dans la suite une si grave importance,

M* le duc d’AiguIIlon, ainsi que les ministres nommés au gré de la maîtresse du roi, étaient

des hommes de talent; mais, obligés, pour conserver leur crédit, d’obéir aux caprices de madame du Barry, un tel appui les rappetissait et les ridiculisait, de sorte que, plus ils devenaient puissans, moins Us étaient considérés.

Le roi voulait le repos à tout prix; les courtisans voulaient de Fargent à toute heure. Les grandes vues,les grands projets, les nobles pensées auraient inquiété, dérangé, attristé le vieux monarque et sa jeune maîtresse.

Ainsi bientôt i! n’y eut plus de dignité dans le gouvernement, d'ordre dans les finances, de fermeté dans la politique* La France perdit son influencé en Europe; F Angleterre domina tranquillement sur les mers et conquit sans obstacle les Indes. Les puissances du Nord partagèrent la Pologne. L’équilibre établi par la paix de Westphalie fut rompu*

La monarchie française descendit du premier rang, et y laissa monter F impératrice Catherine II, souveraine de cette Moscovie jusque-là presque ignorée sous les règnes de ses czars. Cet empire récemment sorti des ténèbres de la barbarie par le génie de Pierre le-Crand, après avoir été si longtemps rangé dans Fopinion au nombre des peuples incultes de l’Asie, devint en un demi-siècle, d’abord par notre indolence, et plus tard par notre témérité, une puissance colossale, une domination

UnblOiHES

dont le poids menacé l’indépendance de tous les peuplés du monde.

La honte attachée à cette léthargie royale, à cette décadence politique, à cette dégradation monarchique, blessa et réveilla la fierté française. On se fit, d’un bout de royaume à l’autre, un point d’honneur de l’opposition ; elle parut un devoir aux. esprits élevés , une vertu aux hommes généreux, une arme utile aux philosophes pour recouvrer la liberté, enfin un moyen de briller ; et, pour ainsi dire, une mode que la jeunesse saisit avec ardeur.

Les parlement firent des remontrances, les prêtres des sermons, les philosophes des livres, les jeunes courtisans des épigrammes. Chacun, sentant le gouvernail tenu par des mains malhabiles , brava un gouvernement qui n’inspirait plus de confiance ni de respectet, les barrières du pouvoir, usées, froissées, n’opposant plus d’obstade solide aux ambitions privées, celles-ci prirent chacune leur essor, et coururent, sans s’entendre, au même but avec des vues différentes.

Les vieux seigneurs, honteux d’être asservis par une maîtresse subalterne et par des ministres sans gloire , regrettaient les temps de la féodalité, et leur puissance abattue depuis Richelieu. Le cierge se rappelait avec amertume son influence sousle règne de madame deMaintenon. Les grands

corps de la magistrature opposaient au pouvoir arbitraire et à la dilapidation des finances une résistance qui les rendait populaires.

Tout semblait respirer l'esprit de la ligue et de ] a fronde, et, comme U faut à l'opinion générale, quand elle veut sesouiever, un point de ralliement, une sorte d’étendard, les philosophes le donnèrent. Les mots liberté , propriété , égalité , furent prononcés. Ces paroles magiques retentirent au loin, et furent d'abord répétées avec enthousiasme par ceux-là même qui dans la suite leur attribuèrent toutes leurs infortunes.

Personne ne songeait a une révolution, quoiquelle se fit dans les opinions avec rapidité, Montesquieu avait rendu à la clarté du jour les titres des anciens droits des peuples, si long-temps enfouis dans les ténèbres. Les hommes murs étudiaient et enviaient les lois de 1 Angleterre. Les jeunes gens n’aimaient plus que les chevaux, les jockeys , les bottes et les fracs anglais.

Tous les préjugés étaient à la fois attaqués par l'esprit fin et brillant de Voltaire, par la logique éloquente de Rousseau, par l’arsenal encyclopédique de D’Àlembert et de Diderot, par les véhémentes déclamations de ïtayual; et, tandis que cet éclat de lumières changeait ainsi soudainement les mœurs, toutes les classes de l ancien ordre social, perdant, sans s’en douser , leurs racines,

conservaient encore leur fierté native, leur spler», (leur apparente, leurs vieilles distinctions et tous les signes de la puissance. Elles étaient semblables, en ce point, à ces tableaux brillans, formés de mille couleurs et tracés avec du sable sur les cristaux de nos festins, où l’on admire de magnifiques châteaux, de rians paysages et de riches moissons que Je plus léger souffle suffit pour effacer et faire disparaître.

Le gouvernement, en butte à tant de traits qui l’attaquaient de toutes parts, sortit enfin tardivement de son sommeil; et, violent comme l’est toujours la faiblesse irritée, il prit le parti téméraire d’exiler et de casser tous les parlemens : c’était porter lui-même la hache aux bases les plus solides de l’ancien édifice social, et se priver, dans celte crise imminente, de ses plus fermes appuis.

La haine contre le pouvoir s’en accrut : l’esprit national parut suivre dans leur exil les parlemens chassés. Ceux qui leur succédèrent n’obtinrent aucune considération. Le trône cessa d’être un objet de respect, on du moins ce respect et l’espérance publique ne se portèrent plus que vers la partie du palais où vivaient modestement le jeune dauphin , depuis Louis XVI, et son épouse Marie-Antoinette d’Autriche.

Concentrant en eux seuls la dignité royale, les vertus publiques et privées, et l’amour du bien

OU SOU VEPfrHS,

public , la pureté de leurs mœurs formait un contraste étonnant avec la licence qu'une courtisane audacieuse faisait régner dans le reste de ta cour; la contagion du vice rf osait s'approcher de cet asile de la pudeur.

Là 5 chacun croyait pressentir pour la patrie l’avenir le plus heureux* Hélas! nul ne pouvait prévoir que deux êtres, qui semblaient formés par la Providence pour faire notre bonheur et pour en jouir, dussent être un jour victimes des caprices de la fortune, et tomber sous les coups de la plus violente et delà plus sanglante anarchie!

Récemment présenté à la cour, traité avec faveur par le dauphin et la dauphine, je faisais partie de la jeunesse brillante qui les entourait. Comment craindre, à l J aspect d'une aurore si riante, de si prochaines et de si violentes tempêtes !

Le vieil édifice social était totalement miné dans ses bases profondes, sans qu’à la superficie aucun symptôme frappant annonçât sa chute prochaine. Le changement des moeurs était inaperçu, parce qui! avait été graduel : l'étiquette était la même à la cour;ony voyait le meme trône, les memes noms^ les memes distinctions de rang, les mêmes formes,

La ville suivait l’exemple de la cour. L'antique usage laissait entre la noblesse et la bourgeoisie un immense intervalle, que les talens seuls les plus distingués franchissaient moins en réalité

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