‹ Mémoires, ou Souvenirs et anecdotes (vol.2)Chapitre 10 sur 20 · OU SOUTENUES · texte numérisé non relu

OU SOUTENUES

lui plaisait de reconnaître coupables cVun délit contre les convenances , contre la politesse et contre sa capricieuse législation.

Dans T intervalle des exercices, tous les jeunes gens de l'armée se rassemblaient souvent pour jouer aux barres, et attiraient une foule immense de spectateurs. Un jour, comme on s’était déjà réuni pour commencer ces jeux, deux officiers de mes amis vinrent ni avertir qu’une exécution scandaleuse allait avoir lieu, la calotte ayant solennellement décidé que les deux colonels dont j’ai parlé plus haut, seraient publiquement bernés pour venger l’offense faite aux dames bretonnes.

Il nV avait pas une minute à perdre. Les jeux commençaient, et l'arrêt devait être à T instant exécuté: N’ayant alors la possibilité ni le temps de consulter personne, j’ordonnai à des tambours de battre la générale. Aussitôt les jeux cessèrent; le bruit fit place au silence, le désordre à la règle. Chacun courut à son drapeau, et, en un clin d’œil , on se mit en bataille.

Pendant ce temps, je courus chercher M. de Castries, que je trouvai, comme on le croit bien, fort surpris de cette alerte imprévue. Je lui en expliquai ia cause:il m’approuva, commanda des manœuvres > et, quand la retraite fut sonnée , chacun resta persuadé que c’était le général qui

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avait voulu s’assurer de ia promptitude avec laquelle les troupes pouvaient reprendre leurs armes, leurs rangs et leur ordre.

Le lendemain, les hommes sages négocièrent les tètes effervescentes se calmèrent, et des or’ dres sévères arrêtèrent la licence des tribunaux de la calotte.

Au milieu de nos exercices, de nos fêtes et de nos jeux, distractions impuissantes pour calmer notre impatience, nos esprits n’étaient sérieusement occupés que d’une seule pensée, d’une seule volonté, celle de voir arriver le moment de notre embarquement, pour nous élancer sur la côte d’Angleterre; toutes les apparences semblaient se réunir pour fortifier nos espérances.

Le général La Fayette, persuadé que cette descente devait avoir lieu , avait quitté les drapeaux de Washington pour venir se ranger sous ceux de sa patrie. On lui avait donné l’emploi de major-général de l’armée du maréchal de Broglie.

Au moment d’agir, les cabinets de France et d’Espagne se ressouvinrent, comme par hasard, qu’ils faisaient depuis long-temps la guerre sans l’avoir déclarée, et ce fut celte année que leur manifeste parut.

Cependant l’été se passa sans recevoir le signal espéré. La rentrée de nos armées navales fit ajourner le projet de descente; notre camp fut levé ;

au sotjvexiïïs.

je revins à Paris avec les généraux et les états* majors; et bientôt nous inspirâmes dans toute la capitale le mécontentement qu’excitait en nous, avec raison, le triste dénouement d'une scène ouverte avec tant d'éclat,

Dès le printemps de Pannée suivante, nos espérances se ranimèrent. On ne forma point de camp; mais les troupes destinées aux débarquemens étaient cantonnées sur les côtes de Bretagne et de Normandie,

Le 3 juin 1779* trente-deux vaisseaux français sortirent de Brest, et trente-quatre bâtimens espagnols de Cadix*

L amiral anglais Charles Hardy, commandant une escadre de trente-huit vaisseaux, se hâta inutilement de mettre à la voile pour s’opposer à la jonction des flottes alliées- Cette réunion eut lieu le 25 juin. Leurs forces combinées composaient une armée de soixante-six vaisseaux de guerre, et d’un grand nombre de frégates, sous les ordres de T amiral d’Orvilliers et du général espagnol don Gaston, En meme temps, nos côtes étaient couvertes de bâtimens de transport , dont la vue nous remplisiait d’ardeur et d'espoir.

Jamais on ne dut se croire plus près d'un noble but, et jamais attente ne fut mieux trompée : l'armée alliée poursuivit Tamiral Hardy sans Fat teindre, et se présenta ensuite devant Plymoutb dan*

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le dessein de s’en emparer. Un vaisseau anglais de soixante - quatre canons, qui sortait de ce port, fut pris par les nôtres.

Les ordres étaient donnés: l’attaque allait com. mencer, lorsqu’un vent furieux s’éleva et dispersa nos bâtiraens. L’amiral Hardy, qui jusque-là n’avait osé tenter aucun effort pour secourir la rade de Plymouth, parvint à y rentrer à la faveur de cette tempête. Lorsque le vent se fut apaisé, nos amiraux s’efforcèrent inutilement d’attirer Hardy au combat; il se tint constamment à l’abri de nos atteintes.

Bientôt les maladies contagieuses se répandirent sur nos flottes, et le découragement parmi leurs équipages. Les amiraux d'Orvilliers , Guichen , Gaston et Cordova , s avouant vaincus non par les ennemis , mais par les démens, regagnèrent leurs ports respectifs, et firent ainsi, par leur retraite, évanouir toutes nos chimères de combat* et de gloire. Nous étions indignés.

Depuis long-temps les étrangers nous accusaient d’une excessive légèreté , parce que, dans les circonstances les plus graves, notre opposij tien et nos reproches contre le gouvernement se manifestaient plutôt par des satires, par des bons mots, par des épi grammes et même par des chansons , que par une courageuse résistance. Mais on aurait du penser que cette apparente légèreté

ou sairVEHins*

était l’effet inévitable de la destruction graduelle de nos libertés. Le pouvoir, étant devenu absolu, ne nous laissait plus d’autre arme que celle du ridicule , dont la puissance est plus grande qu'on ne le croît.

En d’antres pays , on ne se borne pas à ployer sous le joug du despotisme ministériel ; nonseulement on y rampe avec servilité, niais on y garde un honteux silence. En France, au contraire , si Ton était parvenu par la force k nous empêcher d ? agir, jamais au moins il ne fut pas. sible d’en chaîner nos esprits et de leur imposer silence ; de sorte que , si le gouvernement jouissait pleinement de l’autorité d’action, nous savions nous emparer de l’autorité d’opinion , autorité si grande et tellement fortifiée par le point d’honneur , qu’elle fut souvent un contrepoids suffisant pour arrêter l’arbitraire dans sa marche. Il est vrai que ceux qui osaient ainsi se permettre contre l’autorité de piquantes saillies, en étaient par fois punis par quelques disgrâces, et, comme rabeille qui laisse son aiguillon dans la plaie, ils souffraient eux-mêmes quelque temps de la blessure qu’il avaient faite*

M. de Maurepas avait été vingt-cinq ans exilé pour une chanson. La même cause empêcha longtemps le chevalier de Bouffiers dobtenir l'avancement qu’il méritait.

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Cependant tous ces uieonvéniens disparaissaient à nos yeux, et nous les bravions pour céder au plaisir d’attaquer l’injustice * la déraison ou Fineptie du pouvoir , par les seuls moyens dont nous pussions disposer. Faute de tribune, les salons étaient nos champs de bataille, et, ne pouvant livrer de combats réguliers, c’était par des escarmouches légères, que notre liberté comprimée montrait encore que son feu était plutôt couvert qu’éteint.

Au moment où Fopînion générale venait d’exhaler son mécontentement contre la conduite du ministère dans cette campagne, si majestueuse à son début et si ridicule à son dénouement , il avait plu de toutes parts des pamphlets et des épigrammes; je m’étais permis moi - mèmè , au camp de Paramé , contre le ministre de la marine ? quelques couplets qui eurent beaucoup de succès , non parce qu’ils étaient bons , mais parce quils étaient gais , malins et conformes à l’esprit du moment. On citait alors un mot de ML le duc de Ghoiseul: il avait dit que les montres de nos ministres retardaient toujours désiste mois> et je pris ce mot pour refrain de mes couplets.

Quelques jours après mon retour à Paris , me trouvant à la chasse du roi, ce prince nFappela près de lui. On sait que la bonté, et, on peut même le dire, la bonhomie du caractère de ce

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monarque, se cachait assez ordinairement sons une enveloppe un peu rude, un regard assez dur et un ton très brusque* « On m’a appris, me dit- » il d’un air qui me parut fort sévère, que vous » vous êtes permis de faire des couplets très ma- » lins, très gais, mais un peu scandaleux, et qu'on » ne peut trop avouer* »

M’efforçant de surmonter mon embarras, je lui répondis que le dépit de rester oisif au milieu d’un camp, d’ou f espérais sortir pour porter ses armes en Angleterre, m’avait mis dans la nécessité de chercher quelques distractions à mes ennuis* « Eh bien ! reprit-il, voyons cette chanson ; » dites-Ia-moi. »

J’étais au moment de lui obéir, et de me jeter précisément par là sur récueil que je voulais éviter; heureusement une réflexion soudaine m’arrêta fort à propos* u Sire, lui dis-je, j'ai fait ma 1 - » heureusement beaucoup de chansons; aussi je » ne sais pas trop quelle est celle dont votre » majesté veut me parler.—Ce sont, répliqua le » roi, des couplets un peu licencieux sur les ja- * loux trompés* »

Alors mon trouble se dissipa ; je lui chantai tout bas ces couplets, qui ne contenaient assurément rien de politique. 11 en rit beaucoup, et me laissa fort content de m’être ainsi tiré* par hasard, d’un pas un peu glissant dans lequel j a-

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vais failli m’engager, et qui m’aurait probablement attiré le désagrément d’un séjour forcé de deux ou trois mois dans une garnison*

L’année 1780 parut, dès son début, nous annoncer des événemens plus importons et plus décisifs: le stathouder chercha en vain à calmer le mécontentement quinspirait au gouvernement britannique le parti républicain* Les Anglais, menaçant les possessions hollandaises dans l’Inde, dont ils convoitaient la conquête, forcèrent bientôt la Hollande à grossir le nombre de leurs ennemis. Les Espagnols et les Français formèrent le siège de Gibraltar; mais l’amiral ftodney parvint à ravitailler cette place, malgré les efforts de Famiral espagnol don Juan de Lan gara.

Aux Antilles, le comte de Guichen, qui avait remplacé le comte d’Estaing, soutint avec éclat l’honneur de nos armes; il y commandait vingtdeux vaisseaux* L’amiral Rodney, son adversaire, en amena vingt contre lui. lisse livrèrent bataille à trois reprises différentes. Jamais Rodney ne pot couper notre ligne. Les pertes éprouvées de part et d’autre furent k peu près égales. Cependant, dans ces trois combats, les Anglais se virent obligés de se retirer, et perdirent un vaisseau de guerre qui avait été criblé de boulets.

Une escadre espagnole vint alors rejoindre la nôtre et lui donner une supériorité incontestable;

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