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qu’on lui avait envoyées de France, il attaqua Sainte-Lucie, mais sans pouvoir en forcer le port. Débarqué dans File, ses vaiüans efforts if eurent pas plus de succès. 11 perdit beaucoup de monde , et fut repoussé.
Enfin la fortune , qui jusque-là lui avait été si défavorable , offrit à son courage les moyens de réparer ses revers: il reprit Foffensive, s’empara de Saint-Vincent, et descendit dans File de la Grenade avec trois mille hommes. Le général Macartney la défendait avec mille hommes d'élite et de nombreuses milices.
La ville de la Grenade était située sur invmorne escarpé. M, d’Estâiug, marchant sur trois colories , ordonna l’assaut, et, malgré la plus vigoureuse résistance , emporta de vive force les retrancliemens, le morne et la ville.
Le vicomte de Wéailles et Édouard Di lion , à la tète de deux' de nos colonnes, se distinguèrent brillamment. M. (FEstaing reçut une blessure, et ne s’arrêta qu’après la victoire. Le corate Édouard Dillon reçut dans ce combat 1111 coup qui lui fracassa le bras.
L’amiral Byron était accouru pour s’opposer à ce triomphe; mais il arriva trop tard, la Grenade était conquise. M. d’Estaing , remonté sur sa flotte, combattit celle des Anglais, dégréa trois de leurs vaisseaux, et poursuivit F escadre ëtme-
OU SOUVENUES
mie, sans pouvoir l’atteindre., jusqu’au port de File de Saint-Christophe., où elle s’était réfugiée. Nous restâmes ainsi maîtres des Antilles, Le comte Théodore de Laraeth, qui s’était distingué dans cette attaque, apporta en France la nouvelle de la prise de la Grenade, et ce premier exploit, grossi par la renommée, causa autant d'enthousiasme à Paris , qu autrefois les plus éclatantes victoires en avaient excité.
Pendant ce temps, les Anglais, portant leurs armes dans les provinces méridionales des États- Unis, s'étalent emparés de Savannah, dans la Géorgie, Le comte d'Estaing conçut l’espoir de eur enlever cette importante conquête.
Favorisé dans son débarquement par les troupes américaines, il composa de ses forces réunies aux leurs un corps de huit mille hommes, marcha avec célérité contre Savannah, et somma la garnison de se rendre.
Le gouverneur anglais, dont les moyens de défense notaient pas prêts, feignit de capituler, gagna du temps, reçut des secours, et acheva de fortifier ses retranchemens.
D’Estaing, furieux de se voir dupe de cette ruse, résolut d'emporter la place d’assaut* Les assaillans et les assiégés déployèrent dans ce combat sanglant une vaillance opiniâtre. Deux fois quelques braves Français et Américains franchirent
j MÉMOIRES
]es retranchemens ; mais la mitraille les moissonna. Là périt Pulawslïi, cet intrépide Polonais qui défendait, dans un autre monde, cette même liberté qu’on avait arrachée à sa patrie.
Après plusieurs attaques réitérées sans succès , où les Américains et les Français perdirent près de douze cents hommes, le comte d’JEstaing, étant blessé, ordonna la retraite, se rembarqua, revint aux Antilles et retourna promptement eu France avec uu vaisseau, laissant les autres sous les ordres du comte de Grasse et des généraux Vaudreuil et Lamotte-Piquet.
M. d’Estaing fut honorablement accueilli en France; l’opinion publique s’y montra juste pour lui, et l’éclat de son courage fit fermer les yeux sur les fautes commises par son impétuosité ; de sorte que, malgré les rigueurs de la fortune, il conserva sa gloire.
M. le comte de Vergennes, ministre des affaires étrangères, obtint cette année d assez grands succès par la sagesse et par 1 habileté de sa politique. L’Espagne et la Hollande se lièrent étroitement à notre cause, et l’impératrice de Russie, par une déclaration de neutralité armée a laquelle accédèrent les rois de Suède et de Danemarck, fit sentir aux Anglais qu’ils étaient en danger de perdre la domination ou plutôt la tyrannie des mers.
Tous ces événemens militaires et politiques maintenaient dans un grand mouvement Fesprit public : car cet esprit se manifestait alors peutêtre avec plus de chaleur et d’indépendance, qu’il n’en a montré depuis sous des institutions libérales de nom, mais que la passion de chaque parti, dominant à son tour, n’a jusqu’à présent rendues que trop illusoires.
Nous n’avions, il est vrai, ni élections, ni parlement national: par de vieilles coutumes, le prince était seul législateur; mais l’autorité trou* vait, dans les cours souveraines, dans les ordres privilégiés eux-mêmes, et dans toutes les classes de la société, un point d’honneur et une franchise d’opinion qui résistaient plus efficacement que des lois au joug de l’arbitraire: on était sujet de droit, mais citoyen de fait.
Chacun s'occupait de la chose publique, et, en voyant à quel point, sous des formes monarchiques, les mœurs étaient devenues républicaines, il ne fut pas difficile à Rousseau de prédire rapproche de l’époque des grandes révolutions. Ce célèbre écrivain se montrait par cette prédiction plus clairvoyant que l’impératrice de Russie, que les rois d’Espagne et deFrance, qui ne voyaient, dans cette guerre des Américains insurgés, que rabaissement de l’Angleterre, sans s’apercevoir que ce jeune aigle de la liberté, planant sur un autre
hémisphère, ne tarderait pas à étendre ses ailes sur l'Europe.
Frédéric lui-même blâmait dans ses écrits la conduite arbitraire du gouvernement anglais, et approuvait hautement les principes par lesquels le congrès des États-Unis proclamait le droit qu’un peuple avait de se séparer de son gouvernement, lorsque celui-ci, au lieu de protéger son bonheur et ses libertés, les lui enlevait.
L’année 1778 ranima, dès sa naissance, notre espoir de ne plus rester spectateurs oisifs de la guerre. Le roi rassembla des troupes nombreuses sur les cotes de l’Océan. On forma deux camps, l’un à Vaussieèx en Normandie, l’autre à Paramé en Bretagne : le premier était sous les ordres du maréchal de Broglie, le second sous ceux de M. de Castries. Les bureaux du ministère étaient assiégés par toute notre jeunesse, qui désirait ardemment être comprise au nombre des troupes destinées à servir dans ces camps.
On regardait comme le plus grand malheur de rester inactif dans les garnisons, tandis qu’on se préparait à iaire une descente en Angleterre. Ce n’était plus pour solliciter des grâces que les appartemens de Versailles se trouvaient remplis de courtisans empressés ; on y rencontrait en foule des solliciteurs, mais celaient des solliciteurs de périls et de gloire.
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J’étais du nombre des malheureux qui voyaient leurs régimens condamnés à l’inaction. Il ne restait quune espérance, celle d’entrer dans Pétâtmajor des armées des cotes; mais cette voie était étroite, et il fallait beaucoup de faveur pour en profiter.
Le ministre ne savait comment refuser tant de demandes, appuyées si vivement par les personnages les plus puissans et même par la famille royale. On ne pouvait cependant contenter tout le monde. Bientôt le nombre des emplois disponibles fut complet, à la réserve d’un ou deux* et chacun se les disputait avec acharnement.
Enfin, ce qui prouve quelle était alors la faiblesse de Pautorité contre les plaintes et contre l’ardeur des jeunes et belliqueux courtisans qui l’entouraient, c’est qu’ayant, à force de sollicita, lions et avec l’appui de la reine, obtenu de servir au camp de Paramé, en qualité d’aide maréchal général de logis , Rï. de Maurepas exigea ma parole dhonneur de n’en rien dire, de partir sans bruit et de cacher cette faveur jusqu’au moment ou je serais arrivé au quartier-général de RL de Castries,
Je gardai fidèlement ce secret; mais, en arrivant au camp de Paramé, je trouvai que M. de Castries n’était pas lui-même informé de ma nomination; et comme je n’avais pas les lettrés, du
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service qu'on m’avait promises, mon embarras fut grand. M* de Castries m'en tira; il me permit de prendre l’habit d'aide de camp , et d’en faire le service auprès de lui. Enfin , au bout de quelques jours, je reçus la lettre du ministre et pris l’habit ainsi que les fonctions d'officier de l'état-major.
La fortune trompa notre attente. Au camp de Vanssieux, l'armée neut d T autre occupation que celle d'essais infructueux, tentés par M* le niaréchai de Eroglie pour faire réussir un nouveau système de tactique inventé par M, de Mesnil- Durand, et pour donner l’avantage à ce qu’on appelait Y ordre profond , sur Y ordre mmce en usage alors dans toutes les armées de l'Europe.
On ne sait pourquoi cet illustre maréchal, si grand sur les champs de bataille, s’était si opiniâtrement déclaré pour cette nouvelle méthode qui exposait de profondes colonnes à une artillerie meurtrière, et ne présentait pour le dévelopernent de ces memes colonnes que des moyens très compliqués. Le maréchal de Rochambeau dit, dans ses Mémoires, que M, le maréchal de Broglie était entraîné à cette innovation par une suite de son inimitié pour le duc de Choiseul, et par l'espoir d'anéantir l'ordonnance de ce ministre.
Quoi qu'il en soit, M. de Broglie, partageant son armée en deux corps, prit le commandement
de l’un , et, l’organisant suivant les principes de l’ordre profond, dirigea plusieurs attaques simulées contre l’autre corps qu’il avait mis sous les ordres de M. de Rochambeau. Ce dernier manœuvrait selon les règles établies par 1 ancienne ordonnance.
Cet essai ne fut pas heureux pour M- le maréchal de Broglie. Dans tout ce simulacre de guerre et pendant toutes ces manœuvres, M. de Rochambeau eut un avantage marqué sur son adversaire, par la rapidité et la facilité de ses mouvemens.
Ce mauvais succès irrita M. de Broglie, dont la ténacité déplut à la cour; et, lorsque le camp fut levé, le roi donna à M. le maréchal de Vaux le commandement des troupes qui restèrent sur les cotes, et qu’on destinait à opérer une descente en Angleterre.
Au camp de Paramé, les essais que nous fîmes du système de M. de Mesnil-Durand nous agitèrent moins , parce que M. deCastries y attachait peu d’importance.
Nos journées se passaient en exercices, en évolutions, en simulacres d’attaque, de défense, de débarquement, de reconnaissances militaires. Ces ombres, ces images de la guerre, nous faisaient attendre avec plus d’impatience ses réalités. Au reste, nos jeux guerriers étaient de véritables
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fêtes : on accourait de toutes les villes pour y assLstêr ; plusieurs belles dames de Paris y vinrent meme jouir de ce spectacle*
Noire brillante jeunesse avait alors beaucoup de vivacité et peu de subordination; on en pourra juger par un seul trait Pendant une de nosgram des manœuvres 5 on avait réservé sur une colline un certain nombre de places distinguées pour les femmes. Deux colonels de notre armée, donnant le bras à deux daines de la cour récemment arrivées, traversèrent un peu légèrement la foule, et, pour placer les dames qu’ils conduisaient, s’emparèrent de quelques sièges que prétendaient avoir plusieurs dames bretonnes: une altercation s’en suivit
Le lendemain ? le bruit de cette querelle se répandit dans tout le camp. Or, on avait laissé exister depuis très long-temps un étrange abus dans tous nos corps militaires : c était une association de jeunes lieutenans et sous-lieu tenons, nommée la calotte ; elle avait ses assemblées, ses officiers, son général, une police bizarre, mais sévère; elle prétendait ne connaître aucune supériorité, aucune distinction de grades* Cette puissance turbulente et ridicule, mais redoutable, ne voulait obéir que sous les armes, et punissait sans pitié par des châtimens comiques, tels que la bascule ou les sauts sur la couverte, tous ceux qu’il