‹ Mémoires, ou Souvenirs et anecdotes (vol.2)Chapitre 12 sur 20 · MÉMO IRIS · texte numérisé non relu

MÉMO IRIS

Heureusement le courage héroïque des femmes de ces contrées releva celui de leurs époux, de leurs pares et de leurs fils; elles réveillèrent leur patriotisme par leurs prières, parleurs reproches et même par leur exempte.

Bientôt, de toutes parts, ou courut aux armes, et les républicains, par un redoublement d’ardeur et de fermeté, se montrèrent si digues des secours quils demandaient à la France, que notre ministère, sortant de son indolence, se détermina enfin à leur en envoyer.

Dans le nord, Washington, inébranlable au milieu des revers, toujours ferme lorsque tout semblait autour de lui découragé, rassurait le congrès, maintenait la discipline dans son année, contenait, sans se compromettre, les forces redoutables île Clin l oti. La patrie repuisait sans cesse, dans sa grande âme, le courage et l’ardeur nécessaires pour surmonter tant d'obstacles et pour résister à de si puissaus ennemis.

Enfin la fortune vint seconder son génie : il vit arriver sur ces côtes M. de La Luzerne, nommé ministre de France, et M. de La Fayette, qui revenaient, chargés par notre gouvernement d'aimonter au congrès l’arrivée prochaine d'une armée française, commandée par le comte de Rocliambeau.

Cette nouvelle, qui ne sc vérifia que quelques

OU SOUVENIRS. a ] |

mois après, changea la face îles affaires, et lord Cornwallis, qui en fut instruit par Clinton, se vit tout à coup arrêté dans le cours de ses vastes projets.

M. le chevalier de Ternay, commandant une escadre de sept vaisseaux et tin grand nombre de bâtimens marchands, destinés à porter l’armée française en Amérique, mit à la voile de Brest au mois de mai.

La marine, qui avait épuisé tous ses moyens pour envoyer avec M. de Guichen des forces considérables aux Antilles, ne put embarquer les douze mille hommes que commandait M.le comte deRochambeau, Ainsi ce général ne partit qu’avec une première division composée de six mille hommes. On lui promit que la seconde ne tarderait pas à le suivre; mais cette promesse ne fut jamais remplie.

L’escadre de M. de Ternay fut retardée dans sa marche par un coup de vent qui dispersa pendant quatre jours son convoi ; il le rallia promptement, et continua sa route.

Au sud des Bermudes, il rencontra six vaisseaux anglais : on se canonna de part et d’autre jusqu’au soir, etM. de Ternay, préférant l’exécution de ses ordres à la médiocre gloire de prendre un vaisseau anglais qui s’était compromis, continua sa marche et arriva sur tes côtes de la Virginie.

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MEMO OUÏS

Là, il sut que Charlestown était pris par les Anglais, que Comwallis avait reçu cinq raille hommes de renfort, que l’amiral Arlnitliüot croisait dans ces parages et attendait 1 escadre de l’amiral Graves qui devait le rejoindre. M. de Ternay s’éloigna de la baie de Chesapeak, et entra le 17 juillet dans le port de Rhode-Island, après soixante-dix jours de navigation.

Depuis l'expédition de M. d’Estaing, les Anglais avaient évacué cette île. I. année française y débarqua et campa près de New-Port, sa capitale. M. de Rochambeau fit promptement fortifier tous les points sur lesquels les Anglais pouvaient débarquer.

Le général Clinton, renfermé dans New-York, avant appris l’arrivée de l’armée française, en informa par un prompt avis lord Comwallis. et cette nouvelle l’arrêta au moment où ce général se croyait sur de conquérir toute la Virginie.

Le débarquement de l’armée française releva les espérances de Washington et du congrès. Le moment était critiquez le papier-monnaie ameii caiu tombait rapidement; les levées se faisaient avec lenteur ; l'esprit de révolte se manifestait dans l’armée, et Washington, qui avait envoyé une partie de ses troupes dans le midi, se trouvait réduit à la défensive dans les Jerseys.

Bientôt vingt vaisseaux anglais se présentèrent

pour attaquer Pes cadre française dans son mouillage; mais ils la trouvèrent en si bonne position qu’ils renoncèrent à leur attaque. Clinton s’était embarqué avec dix mille hommes pour descendre à Rhode-lshmd- Mais l’armée française, renforcée par trois mille Américains que La Fayette et le général Beats lui amenèrent, s’était mise en telle mesure de se défendre, que Clinton ne persista pas dans un projet dont il fut d’ailleurs détourné, en apprenant la marche du général Washington, qui se rapprochait de New-York.

Quelques contestations s’élevèrent entre M, de Rochambeau et les généraux américains : ceux-ci voulaient que Tannée sortît de Rhode-Island pour se réunir à I armée de Washington, dans le but de faire le sié^e de New-York.

M. de Rochambeau parvint avec peine à dissuader Washington d’une entreprise si téméraire, qui assurait la perte de Rhode-lsland , sans espoir de succès contre une ville aussi bien fortifiée que New-York, et défendue par quatorze mille hommes.

Ce fut à cette époque qu’on apprit la défaite du général Gates, qui avait été complètement battu à Campden, dans le sud, par lord Cornwallis.

L’amiral Rodney vint bientôt avec toutes ses forces à New - York , tripier celles de Graves.

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Ainsi notre année resta totalement bloquée à Rhode-Island.

Dans le même temps la trahison d’Arnold éclata : ce "énéral américain, qui s’était précédemment couvert de gloire, vendant alors sa conscience et sa patrie aux Anglais, voulait leur livrer la forteresse de West-Point sur la rivière d Hudson. Cette place était le. dépôt des munitions américaines, et on la regardait comme la clef des Etats-Unis.

L’imprudence d’un jeune officier anglais, le major André, découvrit cette intrigue; il fut arrêté et condamné à mort comme espion. Malheureusement le traître Arnold, instruit à temps, trouva le moyen de s’échapper et de se rendre à New York, où il offrit aux Anglais son coupable courage et sa perfide épée.

L’amiral Roduey repartit au mois de novembre pour les îles. Arbutlmot, avec douze vaisseaux, continua le blocus de Rhode-Island pendant tout l'hiver.

Washington envoya le général Green dans la Virginie, afin d’y rassembler les débris de l’année de Gates.

Le chevalier de Ternay mourut à New-Port, et le chevalier Destouches, le plus ancien après lui, prit le commandement de l’escadre française.

Notre stagnation forcée, et les revers des Américains dans le midi, découragèrent une grande

OU SOÜVEXEnS-

partie de l’armée de Washinglori; elle se mutina ouvertement, et le héros de T Amérique, pour ramener les rebelles à Tordre, déploya un rare mélange de douceur et de fermeté, qui contribua autant à sa gloire que ses plus brillons succès militaires.

Cependant le traître Arnold, à la tète de quelques troupes anglaises, s’embarqua a New-York, descendît en Virginie dans la baie de Chesapeak, et commit dans cette contrée les plus affreux excès. Ses talens militaires, éprouvés plus noblement ailleurs, ne rencontrèrent dans la Virginie que des milices mal organisées qui ne pouvaient lui résister.

Danscette détresse, le congrès envoya en France le colonel Lawrens, aide de camp de Washington. Le père de cet officier, après avoir présidé le congrès, avait été pris et renfermé dans la tour de Londres. L’objet de la mission du colonel était d’apprendre à la cour de Versailles l'état critique île sa patrie, et de solbciter pour elle de prompts secours.

Malgré tous les désavantages de la position de Farinée française, le chevalier Destouches, dans l’espoir d’arrêter les funestes opérations d’Arnold en Virginie, forma une petite escadre, composée d’un vaisseau de ligne et de trois frégates, sous les ordres de M, dé Tilly.

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Celui-ci remplit en partie sa mission : ayant appareillé la nuit secrètement, il arriva à l'embouchure de la rivière Élisabeth, la remonta, fit plusieurs prises, et s’empara du vaisseau le lïomutas , de quarante canons. Un terrible coup de vent, qui survint à cette époque, démâta deux vaisseaux anglais, et en jeta deux autres à la cote*

MM* de Rochambeau et Des touches, informés de ce désastre, en profitèrent, et, tandis que le général Washington envoyait La Fayette avec mille hommes pour se réunir contre Arnold aux milices de Virginie, M. de liochambeau chargea M. Destouches de conduire un détachement de la même force, afin de le réunir à celui de La Fayette pour attaquer Arnold dans Portsmoulh.M. de Vioménil commandait cette expédition* M*Destouches partit avec huit vaisseaux, et rencontra près de la haie de Ckesapeak l’escadre anglaise de l'amiral Graves.

Les deux armées étaient d’égales forces : le combat s'engagea, il fut vif et meurtrier. MM. de Marigny et de La Clochetcrie s’y distinguèrent* Trois vaisseaux anglais et deux français furent totalement dégréës. Le marquis de Laval fut blessé dans cette action. L’escadre anglaise s’éloigna la première du champ de bataille. M. Destouches et M* de Vioménil revinrent à New-Port.

On apprit, quelque temps après, que le général Green, qui sê battait vaillamment en Virginie

ou souvinmts*

contre lord Rawdon et lord Cornwallis, les contenait toujours par d’habiles mouvemens, quoiqu'il eût été trois fois forcé à la retraite clans trois combats où la gloire du vaincu avait égalé celle du vainqueur.

M. de Rochambeau ne tarda pas à recevoir des nouvelles de France* Le ministère était changé: M, de Cas tri es avait le département de la marine, et, peu de temps après, mon père remplaça M* de Moutbarrey dans celui de la guerre*

\L de la Peyrcmse apporta sur une frégate, il M* de Rochambeau, quinze cent mille francs et l’espérance de nouveaux secours*

Dans le midi, la Fayette, réuni en Virginie au baron de Stuben et aux milices virginiennes, harcela continuellement l’ennemi, l'attaquant a Fnnproviste, évitant son atteinte par des retraites habiles, et trouvant moyen de P arrêter en occupant de fortes positions*

Ce fut alors que-les généraux Washington et Rochambeau conçurent le projet de se réunir près de la rivière d'Hudson, de menacer Kew- York, afin de pouvoir ensuite, si les circonstances le permettaient, marcher au secours delà Y irginie.

Washington , en attendant le moment propice a l'exécution de ce dessein, envoya le général Vaine, avec la ligne de Peiisylvame, pour reir forcer Tannée du général La Fayette.

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Ali début de cette campagne difficile, Tannée de La Fayette manquait de tout, argent, habits, linge et tentes. Le patriotisme mémorable des dames de Baltimore pourvut à tous ces besoins.

Bientôt on vit arriver à Boston le chef descadre Barras, destiné à remplacer le chevalier de lernay. Il apprit à M. de Eochambeau que M, de Suffren était parti de France pour aller aux Indes, et que M, le comte de Grasse, avec une forte armée , devait se rendre d'abord aux Antilles , et venir ensuite, sur les cotes des États - Unis , dégager notre escadre que les Anglais bloquaient presque constamment.

Le ministère français laissait au comte de RocLambeau la liberté de combiner avec Washington et le comte de Grasse les expéditions qu'il jugerait convenable de tenter, soit dans le nord , soit dans le sud de TÀmérique. Ainsi, conformé^ ment aux dépêches de M. de Castries et de mon père, il se tint une conférence, à Wether-Field , entre les généraux Rochambeau , Washington , Kiiox et Chas tel lux. Une apparition de T es cadre anglaise empêcha le chef d escadre Barras de se trouver à cette conférence.

Washington, soit dans le dessein de tromper Clinton, soit que ce fut réellement son opinion , fit résoudre qu'on se disposerait à attaquer New- \ork, quoique M. de Rochambeau eût d’abord

OIT SOUTOKIttS.

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proposé de diriger les armées alliées sur la Oiegapcak»

On expédia un aviso à M. de Grasse afin de lui apprendre le plan quon venait de former , et pour le prier de coopérer par ses forces a son succès* On verra bientôt que le projet relatii a l'expédition de la Virginie prévalut*

Ali moment ou M* de Rochambeau et son armée avaient reçu Tordre de partir pour ! Amérique , le vicomte de Noaiiles, mon neveu, avait trouvé, par sou crédit et par celui de sa famille , le moyen de parvenir a son but; et, nommé à Temploi de colonel en second du régiment de Soissomiais , il s était embarqué à la tète de ce corps pour les États-Unis* ^

Ainsi, des trois amis qui, les premiers en France, avaient formé le dessein de combattre pour la cause américaine * je restais le seul que la fortune s'obstinait a enchaîner dans nos garnisons, J'en étais désolé; mais le soudain changement qui s’opéra dans notre gouvernement, vint soutenir mon courage et ressusciter mon espoir* L’opinion générale s’était si clairement manifestée contre deux de nos ministres , que la cour sentit la nécessité de choisir des hommes assez habiles pour diriger la guerre avec l activité quelle exigeait* Ce (ut dans cette circonstance que le roi confia à piop père le ministère de la

guerre et donna celui de la marine an marquis de Cia stries,

La nomination de M, de Castries précéda cependant de quelques mois celte de mon père. On était généralement alors très mécontent de la conduite du prince de Montbarrcy et de celle de M. de Sartines.

Celui-ci s'était à la vérité distingué par une grande habileté dans l'administration delà police; mais ce n’était pas une raison pour qu’il devint un bon ministre de la marine, et certes la légèreté seule de JVL de Maurepas pouvait expliquer un pareil choix.

Cependant comme il Pavait fait nommer, il le soutint quelque temps contre P opinion publique. Mais, M. Necker ayant déclaré que l 5 administration de ce département se trouvait grevée d’une dette de vingt millions ? le roi se décida à renvoyer ML de Sartines.

Te 11e sais trop par quel motif nos rois n ont presque jamais voulu confier le gouvernement de la marine à un marin ; mais les faits prouvent que chez eux ce préjugé ou ce principe a toujours été constant.

Dans ce temps la reine exerçait une grande influence sur son époux, et cherchait de bonne foi à n’user de son crédit que pour le bien général : aussi elle consultait autant qu’elle le pouvait

l'opinion publique ; et, malgré toutes les calomnies inventées par une basse envie , madame de Polignac, son amie, lui disait la vérité, et lui conseillait de ne porter son intérêt cpie sur des personnes universellement estimées.

La cause en était toute naturelle : madame de Polignac ne ressemblait à aucune des favorites dont l'histoire a tracé les portraits. Elle était sans ambition pour sa famille, sans avidité pour ellemême; les honneurs, quelle avait luis, étaient venus la chercher. Il fallait la forcer à recevoir quelques bienfaits. Amie sincère, c’était Marie- Antoinette et non la reine qu'elle aimait; et, dans tous les conseils quelle lui donnait, elle navait pour but que sa considération et sa gloire.

Les hommes de sa société intime n’étaient exempts ni d’intrigue ni d’ambition ; mais ils n’auraient pas été liés avec elle, s’ils n eussent été distingués par un honneur délicat et par des sen timens élevés. Ainsi, par leurs qualités, ils secondaient les vues honnêtes et utiles de madame de Polignac, tandis que de son coté elle parvenait, par sa douceur et par sa raison, à modérer leur caractère et à retenir dans de justes limites leur ambition personnelle.

Le but de la reine était de lutter contre le crédit de M. de Maurepas, trop disposé, par son esprit léger et par de vieilles habitudes, à se lais*

ser plutôt diriger dans ses choix par l’intrigue que par le mérite,

M. de Cas tries avait mérité et obtenu l’estime générale par sa probité, par son instruction, par son activité, par son courage; on le regardait comme un île nos meilleurs officiers généraux; il ne brillait point par un génie vaste et éclatant; mais par une raison ferme, froide, éclairée, qualité bien préférable pour un administrateur à celle d’un esprit plus brillant et moins réglé, ta reine, excitée par son amie, proposa au roi la nomination de M. de Castries. M. Necker seconda puissamment ses vues, et M, de Mau repas, cette fois, leur opposa peu de résistance*

Il n’en fut pas de même à l’égard de la nomination de mon père. Le premier ministre, non par force, mais plutôt par faiblesse, soutenait avec ténacité M. le prince de Montharrey, qui n’avait du son élévation au ministère de la guerre qu’à l’amitié, aux instances et au crédit de madame de Maurepas, **

M* de Montharrey, officier général très brave et spirituel^ n aimait point le travail, ne savait point résister aux sollicitations des femmes, et se laissait goviverner par ses bureaux; partout on se plaignait avec raison du relâchement que sa faiblesse souffrait dans la discipline.

Il voulait le bien, mais il n’avait pas la fermeté

de le faire. Cédant aux importunités, aux sollieitalions des courtisans, il échouait contre un écueil où se brisèrent et se briseront tant de ministres qui oublient que la justice, Tordre et la règle sont les meilleurs remparts pour défendre leur considération et leur place. Ils ignorent que ceuxlà mêmes qui les engagent et les forcent à sacrifier F intérêt général à 1 intérêt privé, les en puniront promptement et se rallieront avec ingratitude à Y opinion publique qui les renversera*

Le poids de cette opinion amena la chute de M. de Montbarrey, malgré tous les efforts de M. de Maurepas* Mais, si Ton était d’accord à la cour pour Félqigner, on fut, pendant quelques mois, loin de s’entendre pour lui donner un successeur.

La reine avait su* par les personnes quelle consultait, que mon père jouissait dans toute l’armée d’une considération méritée par ses longs services, par ses nombreuses blessures, par son application à étudier, à connaître toutes les parties de 1 art de La guerre et de F administration militaire. On vantait sa justice inflexible, sa modération, son zèle pour la discipline, et son désintéressement.

Il lui manquait, à la vérité, deux qualités bien nécessaires pour arriver à une haute fortune : il ir était ni adroit comme courtisan, nimobiledans ses principes* Tout intérêt disparaissait à ses yeux

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