‹ Mémoires, ou Souvenirs et anecdotes (vol.2)Chapitre 13 sur 20 · MEM0JAK · texte numérisé non relu

MEM0JAK

dès qu’il lui semblait opposé à son devoir; sa franchise était un peu rude : il savait servir et non plaire; c était en un mot un parfait homme de bien, mais un assez malhabile homme de cour.

Aussi, quoiqu'il fût appelé aux armes dans toutes les occasions périlleuses, et consulté par tous les ministres dans toutes les affaires qui exigeaient de la sagesse et des lumières, on ne pensait plus à : lui dès qu’il était question de faveur, et jamais sa modestie ne faurait fait arriver ni même songer au ministère.

Il n'y parvint que par le zèle ardent de ses amis, qui se trouvaient précisément être ceux de madame de Polignac. I/opinion de M. Necker et de M. deCastries les seconda; tous agirent meme long-temps a son insu.

Comme la reine n’avait jamais entendu aucune voix contrarier le bien qu’on lui dit de mon père, assurée qu'elle allait conseiller un bon choix, elle en parla vivement au roi, qui ne cherchait et ne voulait que des hommes capables de réaliser ses sages et vertueuses intentions pour le bonheur de la France.

Dans le premier moment M. de Mau repas fut assez embarrassé sur la conduite qu’il devait tenir : ami intime de ma grand-mère, sa contemporaine, il connaissait mieux que personne mon

OtI SOUYEWÎRS,

père, et ne pouvait en conscience rien objecter contre lui.

Cependant plus cette nomination lui paraissait faite pour être approuvée, plus elle rendait certain à sas yeux le renvoi de M, de Moutbarrey, que jusque-là il avait espéré maintenir dans son poste.

Le hasard le servit mieux que ses réflexions : mon père, à peine convalescent d'une longue et violente attaque de goutte, se hâta trop de venir remercier la reine des bontés qu'elle lui témoignait Il se montra donc â la cour, pâle, faible, et pouvant à peine marcher,

M. de Mau repas profita malignement de cet incident pour persuader au roi qu'on lui avait donné un conseil ridicule, en ['engageant â confier le ministère, qui exigeait le plus de travail et d'activité, à un homme épuisé par de graves blessures et de perpétuelles infirmités.

Le roi le crut, et en parla à la reine avec assez d*humeur. Cette princesse reprocha vivement à madame de PoUgnac de l’avoir ainsi compromise.

Madame de PoUgnac était douce, mais fiere3 blessée des reproches et du ton de la reine, elle lui offrit sa démission. La reine, qui l'aimait beaucoup, effrayée â la seule idée d'une telle séparation, l’apaisa par les assurances de la plus tendre amitié, écouta ses explications, en futsatisl i5

faite, et persista dans ses démarches pour mon père.

Cependant le roi était irrésolu, et les espérances de BL de Maurepas se relevaient par cette irrésolution* Ce fut JL de Moiitbarrèy qui mit lui même un terme a cette incertitude : justement mécontent du rôle peu convenable que l'inopportune protection de madame de Maurepas lui faisait jouer, il prit un très noble parti pour sortir d'une position aussi désagréable, et, au moment où Ton s*y attendait le moins, il supplia le roi d’accepter sa démission.

Comme on ignorait cette démarche, on n*eut point le temps d’agir pour en profiter; mais M. de Bïaurepas, qui ne pouvait revenir sur ce qu’il avait dit au roi de mon père, lui indiqua, je ne sais d'après quel avis, M. le comte de Pujségur pour remplacer M deMontbarrey.

Ce choix assurément n'avait rien que d'hoHorable : M. de Puységur était un officier général distingué, sage, expérimenté; il était depuis très long-temps lié d'amitié avec mon père. Je me souviens meme qu'à cette occasion il vint le trouver, et que tous deux, peu désireux des places, niais très dignes de les occuper, se promirent de laisser faire la fortune, et de n’agir en aucune sorte Tun contre l’autre*

Cependant madame de Polignac, ayant appris par la reine que le roi était disposé à se décider

ai?

en faveur de M. de Poységur, dit à cette princesse qu'il était de sou intérêt et de sa dignité de ne point laisser, sans motif, le crédit de M, de Mau repas triompher du sien*

La reine, dont l’amour-propre se sentait blessé, alla chez le roi, y fit venir en sa présence M. de Mau repas, reprocha à ce ministre de s’être laissé tromper ou d’avoir trompé lui-même le roi, en représentant mon père comme infirme et comme incapable par là de soutenir le fardeau du mi* nistère.

Elle lui demanda en même temps s’il avait quelque autre motif raisonnable pour s’opposer au conseil qu’elle avait donné, M* de Mâurepas em. barrasse ne put rien répondre; il fit même l’éloge de mon père, et le roi lui donna Tordre de T informer qu’il était nommé ministre de la guerre. Tout devait faire présager de grands événemens et d’heureux succès, puisque les affaires étaient confiées à des hommes fermes, actifs, habiles, expérimentés, et animés d’un zè!e ardent et sincère pour la patrie comme pour le roi.

D’ailleurs le concert le plus intime existait entre MM. Neclcer, de Cas tries, de Yergennes et mon père. Un seul obstacle pouvait ralentir leur marche et affaiblir leurs efforts: c'était l'indolence et la légèreté de M. de Maurepas, que toute résolution hardie effrayait.

Le seul but de ce vieillard insouciant était de passer paisiblement le peu de temps qui fui restait à vivre; il voulait, pour ainsi dire, afin de n’être agité par aucune inquiétude, que le roi ne régnât qu’au jour le jour. Supportant avec peine toute idée de réforme qui aurait excité des plaintes et des cabales, tout vaste plan de campagne où l’on n’achète de grands succès que par de grands risques , il aurait désiré qu’on jouât le terrible jeu de la guerre sans y mettre de gros enjeux; il voulait enfin parader et non combattre.

Son indécision entravait les délibérations; les petites intrigues l’occupaient plus que les grands intérêts de l'État. Il ne traitait les matières les plus graves qu’en plaisantant, et le sceptre qu’on lui confiait, ne semblait qu’un hochet fait pour amuser sa vieille enfance.

Au reste son vœu fut accompli : ses derniers jours ne virent point d’orages. Vers la fin de l’année 1781, il mourut, ou plutôt s’endormit tranquillement, 1 aissant ainsi Louis XVI hors de tutelle, libre de suivre des conseils plus fermes et plus utiles.

Le roi ne nomma point de premier ministre, et voulut tenir lui-même les rênes du gouvernement.

Quelques mois auparavant, M. ISecker, qui administrait avec habileté les finances, prit une

OU SOUVÊiriRS,

résolution qui fut jugée grande et utile par les misj dangereuse et préjudiciable par les autres ; il fit imprimer et publier le compte des finances, tel qui! l’avait rendu au roi.

Cette innovation, sans exemple en France, y fit une espèce de révolution dans les esprits. Jusque-là la nation, étrangère à ses propres affaires, était restée dans la plus complète ignorance sur ses recettes, sur ses dépenses, sur ses dettes, sur Tétendue de ses besoins et sur celle de ses ressources. C’était pour tous les Français, et meme pour les classes les plus éclairées, le véritable ar canum imperii .

Cet appel à fopinion était un appel à la liberté : des que le public eut satisfait sa curiosité sur ces grands objets, qu’on avait toujours dérobés à ses yeux, il discuta, loua, fronda et jugea.

La nation, réveillée ainsi sur ce point capital de ses intérêts, ne tarda pas à croire ou à se rappeler qu’en tait de comptes et d’impoLs, elle ne devait pas être réduite au seul devoir de solder, de payer, et qu’elle avait le droit d’examiner, d’accorder ou de refuser les charges qu-on lui imposait.

Cette opinion, rapidement formée, se manifesta graduellement jusqu’à l’instant ou, quelques années après , elle éclata avec une violence imprévue.

Le roi j M. Necker et les autres ministres ne prévirent point ce résultat d'une démarche que leur probité et leur amour pour le bien public leur dictaient Comme il ïv entrait dans leur esprit que des idées d’utilité générale, ils ne croyaient rien avoir à cacher : la vertu est comme la vérité, elie aime a se montrer sans voile. Que craindre en effet de la part d'un peuple, quand on ne s’occupe qu’à le rendre heureux ?

Guidé par les mêmes motifs et par les memes conseils, le roi abolit la corvée et cette servitude de la glèbe qui nous offraient encore les tristes vestiges des siècles de barbarie.

Enfin M. Necker, qui espérait fonder un système de crédit, source inépuisable de richesses, mais qui ne peut s’établir que par la confiance, conçut le projet de former dans tout le royaume des administrations provinciales.

(/était le vrai moyen d’accoutumer les propriétaires à connaître la chose publique, et à s’y intéresser. C’était nous délivrer des inconvéniens d’une concentration administrative, injuste quand elle est excessive, et d’autant plus funeste qu elle paralyse la volonté nationale, quelle isole le gouvernement en le séparant des peuples, qu’elle fait dépendre les intérêts des communes des caprices des bureaux, et qu’elle veut tout étreindre et tout diriger.

OD SOUVENIRS

Certes, si ce plan qu’on a tant attaqué, et qui était si conforme aux paternelles intentions du roi, eût triomphé des obstacles : que F intrigue lui opposa, au lieu de courir imprudemment à une liberté chimérique par les secousses violentes d’une orageuse révolution, l’éducation nationale se serait faite graduellement; les réformes salutaires seraient arrivées peu à peu; les délibérations municipales et provinciales auraient offert au trône des lumières et des appuis; l’autorité se serait accoutumée à écouter un vœu national bien éclairé, qui aurait centuplé sa force, et la vraie liberté se serait naturalisée chez nous sans efforts, au Heu d’y apparaître comme une puissance hostile qui envahit, qui renverse, qui nivelle, et devant laquelle les anciens pouvoirs, les anciennes supériorités, les antiques lois et les vieilles coutumes sont forcés, après un combat court, mais acharné, de céder ou de périr.

Mais, puisque le sort ne voulait pas qu’on suivît avec fermeté ce sage plan,proposé par le ministère et adopté par le roi, il aurait peut-être été à désirer qu’on n’en eût pas conçu et émis l'idée: car plus un tel dessein , qui ne pouvait rester ignoré, était grand, juste, utile, populaire, plus l’opinion publique s’irrita contre les intérêts privés qui en empêchèrent le succès, et ce fut peut-être là un des principaux germes des discordes fatales

.qui s’élevèrent depuis entre ia classe plébéienne et les premiers ordres de l'État,

M. Necker avait, par des moyens simples, donné d'immenses ressources an gouvernement, pour soutenir les dépenses de la guerre sans augmenter les impôts, et même, au contraire, en en allégeant le poids; il avait rempli le trésor par des emprunts viagers, dont l'intérêt devait être acquitté au moyen de réformes et d'économies dans les dépenses de luxe et de cour.

Cétait bien conduire les affaires, niais mal connaître les hommes. 11 ignorait la puissance et le nombre des personnages, tant grands que subalternes , intéressés aux abus. Il l’apprit trop tôt i ses dépens : les intérêts privés remportèrent la victoire sur l’intérêt général, L’État fut sacrifié à la cour, l'économie au luxe, la sagesse à la vanité.

De toutes parts l’orage éclata. Les ennemis de ÏÏLNccker profitèrent d'une faute de son amourpropre ; peu satisfait du titre de directeur-général des finances, il voulut être ministre pour mieux défendre ses projets dans le conseil du roi.

Les dévots parurent scandalisés de voir un protestant tenir le gouvernail de l’État ; les grands s’offensèrent des prétentions d’un simple banquier de Genève* Tous Taccusèrent d’orgueil et d’ambition.

La confiance du roi fut ébranlée; et, comme son principal défaut était de se trop méfier de ses propres lumières, il crut entendre l'opinion publique en écoutant la voix de la plus grande partie des courtisans qui entouraient son trône. Surmontant ses propres affections, il céda ; et M* Necker se vit éloigné des affaires par les memes adversaires qui avaient obtenu le sacrifice de M* Turgot, et décidé la retraite de M* de Malesherbes.

Cette disgrâce, dont j’anticipe un peu la date, parce que le cours de mes réflexions m’y en»

traîne, n’arriva qu’après le succès militaire que l’habileté de ce ministre avait facilité. Sa retraite laissa de longs souvenirs et de longues traces; toutes les branches de Fadministration en souffrirent.

Cependant, si Ton perdit ainsi tous les bons résultats qu’on pouvait attendre de l’habileté de M, Necker , on profita quelque temps du bien qu’il avait fait, des ressources qu’il avait créées; et les autres ministres, qui prirent vainement sa défense, surent tirer un grand parti des moyens pécuniaires qu’il laissait en leur pouvoir.

La campagne de 1781, qui vit tant de mers couvertes de nos vaisseaux, tant d’iles tombées en notre puissance, et tant de triomphes éclatons remportés par nos armes dans TÀmérique et dans

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l'Inde, sera toujours pour la monarchie une

époque mémorable et glorieuse.

Le roi, grâce à l’adresse de M. de Vergennes, était parvenu à former contre l’Angleterre une ligue maritime redoutable. La violence des Anglais, qui avaient insulté la Hollande dans les Antilles, envahi et dévasté les îles de Saint-Eustache, de Saint-Martin et deSaba, réveilla Fesprit public dans les Provinces-Unies, et cette république prit les armes pour joindre ses forces aux nôtres et venger ses affronts.

L’Espagne nous secourut puissamment dès que nous lui Urnes entrevoir F espérance de reconquérir les îles Baléares, Gibraltar, la Floride et la Jamaïque. La neutralité du reste de l’Europe ? difficile à obtenir dans tous les temps, était assurée, et même le projet formé par les puissances du Nord de contraindre l’orgueil britannique à respecter les pavillons neutres et à laisser les mers libres, nous donnait quelque espoir d’engager ces puissances, si la guerre se prolongeait, à y prendre dans la suite avec nous une part active.

Tout obstacle politique et financier étant ainsi aplani par M. de Vergennes et par M. Necker, il ne restait plus aux ministres de la guerre et de la marine qu’à triompher, par leurs combinaisons et par leur activité, des autres difficultés que

OU S0ÜVE31HS.

nous opposaient les fautes déjà commises par leurs prédécesseurs, et les immenses ressources de la puissance que nous avions à combattre.

Partent la situation de nos affaires présentait un aspect alarmant : nous avons déjà parlé de la détresse des armées américaines dans le nord , dans le midi, et de la situation pénible on se trouvait M. de Rocbambeau, à Sa tète de troupes trop peu nombreuses et continuellement bloquées à New-Port*

Le retour inopiné du comte de Guiclien en France laissait les Antilles à la merci des Anglais. Déjà on les voyait maîtres des îles hollandaises , ainsi que des colonies de Surinam, d’Essequibo et de Demerari.

L'amiral llodney parcourait sans rivaux la mer. L'intrépide Lamotte-Piquet, commandant une escadre peu nombreuse, lui prouva seul alors que le pavillon français existait encore. Ce brave général, par une attaque heureuse et vive, s'empara d’un convoi qui portait une partie des trésors arrachés aux Hollandais par l’avidité britannique.

L’Espagne consumait inutilement trop de forces de terre et de mer au siège de Gibraltar, forteresse imprenable, et dont elle aurait pu obtenir la restitution, en s’occupant avec nous de moyens plus efficaces pour attaquer les cotes

de l'Angleterre, et pour détruire sa puissance maritime.

I/Inde, abandonnée par nous, tombait tout entière au pouvoir des Anglais, qui suivaient avec habileté, dam cette partie du monde, les plans que nous avaient inutilement tracés le génie à la foi sage et hardi de Dupleix et celui de La Bourdonnaye.Hyder-Ali, sans secours, défendait avec opiniâtreté , mais sans succès, son indépendance.

Tel était alors le triste tableau dé notre situation militaire dans les deux mondes. Mais l'activité des efforts, la justesse des combinaisons, l'habileté des plans, la précision des instructions des nouveaux ministres. Fanion intimé qui existait entr'eux, l'intrépidité des chefs et le courage des troupes chargées d’exécuter leurs ordres, changèrent, en peu de mois, nos craintes en espérances et nos revers en triomphes.

Des cotes de FAmérique jusqu'à celles de l'Afrique et aux rivages de Flnde, la gloire accompagna nos armes. L’Amérique fut délivrée, les colonies hollandaises restituées, plusieurs colonies anglaises conquises, ainsi que la Floride et les îles Baléares, qui furent rendues à l’Espagne; enfin Hyder-ÀÎi fut secouru; nos possessions dans Flnde rentrèrent en notre pouvoir; Suffren immortalisa son nom et nos armes.

on SOUVENIRS.

Le ministère britannique, découragé, laissait tomber de ses mains les rênes du gouvernement, que lui enleva une victorieuse opposition. Les chels des années anglaises, réduits à la défensive, se renfermèrent dans les forteresses de Charlestown et de New-York'; et deux ans après, malgré une grande victoire navale remportée sur nous par la fortune de Rodneÿ, le gouvernement britannique, perdant tout espoir d’enchaîner de nouveau l’Amérique, et voyant nos armées prêtes k enlever le reste de ses possessions dans les Antilles, fut contrauitde reconnaître, en iÿB3, Findépendance des États-Unis, et Louis XVI fit signer aux Anglais la paix la plus désastreuse pour eux, et la plus glorieuse que depuis long-temps les rois de France eussent conclue.

Tels furent les heureux résultats d’une guerre si malheureusement commencée, résultats dont Féclat illustra le règne de Louis XVI, et qui doivent justement consacrer la mémoire des ministres que ce vertueux prince avait honorés de sa confiance.

Il ne suffit point de retracer ici en peu de lignes le tableau de ces briüans succès, et je crois nécessaire de dire quelques mots sur les moyeus qu’on prit pour atteindre ce but glorieux* L’objet principal des ministres du roi était d’assurer F indépendance des États-Unis et d'en-

MiSMOUlKS

lever ces treize riches provinces à l’Angleterre.

Nous avons déjà dit que M. le comte de Grasse était muni d’instructions qui lui ordonnaient de coopérer, avec ses forces navales et des troupes prises dans les Antilles, aux expéditions que les armées combinées de Washington et de Rochambeau voudraient entreprendre, soit dans le'nord , soit dans le sud de l’Amérique. Ces instructions, le concert intime des deux généraux, l’habileté du plan définitif qu’ils arrêtèrent, et ieur rapide exécution, décidèrent et fixèrent la fortune.

C’était une belle et vaste idée que de débloquer Rhode-Island , de tromper Clinton, de le renfermer ainsi dans New-York, de retenir par la meme erreur Cornwallis en Virginie, et d’envoyer assez à temps du port de Brest, et ensuite des Antilles, dans la baie de Chesapeak, une grande armée navale, dans le dessein d’ùter à ce même Corriwallis tout espoir de retraite et d’embarquement, à l’instant précis où Washington, Rochambeau et La Fayette, réunis, viendraient l’attaquer et le forcer dans ses derniers retranchemens; mais ce vaste plan demandait pour son succès un concours admirable de combinaisons, de rapidité et même de fortune: car, dans une pareille opération, combinée de si loin et dont l’exécution partait de tant de points différons, les caprices du sort et l’inconstance des vents pouvaient facilement dé-

jouer tous les calculs de la sagesse et tous les efforts du courage.

Enfin, si ce grand projet, qui décida du sort de la guerre, ne put être conçu que par des hommes d'un talent supérieur, H fallut, pour le faire réussir, toute l’audace du comte de Grasse, toute l’habileté de Washington soutenue par l’activité de Barras, par la vaillance de La Fayette, parla sagesse, par l’expérience du comte de Rochambeau, par l’héroïque intrépidité de nos marins et de nos troupes, ainsi que par la valeur des milices américaines, qui combattirent alors comme de vieux soldats.

Tandis que quarante mille hommes cantonnés sur nos côtes, et que les flottes espagnole et française, parcourant la Manche, répandaient en Angleterre de vives inquiétudes, et obligeaient le gouvernement britannique à concentrer ses forces navales pour défendre son propre territoire, le comte de Grasse, parti de Brest avec vingt-un vaisseaux, des troupes de débarquement, des munitions abondantes et d’habiles instructions, arrivait à la vue de la Martinique.

L’amiral Hood l’attendait au passage, et, quoique cet amiral n’eût pu réunir sous ses ordres que dix-sep t bâti mens de guerre, il attaqua vaillamment l’armée française, clans l’espoir de s’emparer du convoi qui ia suivait: ses efforts furent

vains, li se vit repoussé avec perte, et notre convoi entra tout entier dans le port.

MVÏ. de Bouille et de Biauchelatidc s’emparèrent rapidement de Me de Tabago. ftodney tenta inutilement de la défendre ; il fut forcé à la retraite, et ramena en Angleterre ses vaisseaux, dont un grand nombre étaient grièvement maltraités.

M. de Grasse s’était ainsi rendu maître de la mer; ayant fait embarquer sur sa (lotte un corps de trois mille hommes commandés par M. le marquis de Saint-Simon , il fit voile pour les États-Unis et entra sans obstacle dans la baie de Chesapealt.

L’armée française du nord, conformément aux résolutions prises dans la conférence de Wether- Field, avait quitté New-Port, s’était portée sur les bords de la rivière d’Hudson, et avait ainsi rejoint l’armée américaine. On avait laissé dans iUiodeisland un fort détachement sous les ordres de M. de Choisy. La flotte française y était restée.

Le chef d’escadre qui la commandait, M. de Barras, prouva, dans cette circonstance, qu'il écoutait plus l’intérêt de sa patrie que celui de son ambition. Dans un conseil de guerre tenu à New-Port, il déclara que, bien qu’il fut l’ancien de M. le comte de Grasse, nommé récemment

lieutenant-général, dès que celui-ci paraîtrait avec son armée sur ces cotes, il mettrait à la voile pour servir sons ses ordres, mais qu’après cette campagne il n’en ferait pas une seconde, ne voulant plus supporter un pareil désagrément.

Washington et Rochambeau, réunis, apprirevq que le général Green avait remporté quelques succès sur lord Rawdon, mais que lord Cornwallis , à la tète de huit mille hommes, serrait de près le général La Fayette, qui n’avait d’autre ressource que de se retirer de rivière en rivière, pour aller au devant du général Vaine, qui lui amenait la ligne de Pensylvanie. Ces nouvelles confirmaient dans son opinion le comte de Rochambeau , qui préférait toujours une expédition dans le sud à Fopération commencée contre New- York.

Cependant les deux armées combinées établirent leur camp à Pbilippsbourg, à trois lieues de Kingsbridge, premier poste des Anglais dans l’île de New-York. Ce mouvement eut un résultat très avantageux : car Clinton avait reçu de Londres l’ordre de s’embarquer pour descendre sur les côtes de la Pensylvanie ; et l’approche des armées américaine et française l'empêchant de suivre ce projet, le retint dans New-York.

En même temps lord Corn wallis, dans le midi, inquiet de ces nouvelles et n’ayant pu parvenir à i. 16

empêcher la jonciion de La Fayette avec la ligne de Pensylvanie, se replia par la rivière de James sur Richmond, et delà à Williamsbourg, à quatre lieues de Yorktown.

Cependant le général Washington continuait ses démonstrations d’attaque contre New-York. Le général Lincoln et le chevalier de Chastellux, $ la tête de cinq mille hommes, dispersèrent plusieurs corps de tory s, et protégèrent une reconnaissance que Washington et Rocharnbeau firent de tous les ouvrages de New-York, Il y eut de la part des Anglais une vive et longue canonnade qui produisit peu d’effet. Dans le cours de cette reconnaissance, quelques postes se fusillèrent, et le comte Charles de Damas, aujourd’hui premier gentilhomme de la chambre, eut un cheval tué sous lui.

Après cette opération, les généraux américains et français reçurent d’importantes nouvel* les. La Fayette mandait à Washington que iord Cornwallis continuait sa retraite, toujours inquiété par l’avant-garde américaine,, et qu’a près s’être arrêté peu de temps à PortsjxKmth > général anglais s’était établi à York et à Glocester, avec le dessein apparent de s’y embarquer, dès qu’une escadre auglaise lui en donnerait les movens.

À la même époque on vit arriver trois mille

recrues anglaises à New-York. Enfin, le 5 .août, M. de Rocbambeau reçut une lettre du comte de Grasse, qui lui mandait de la Martinique qu’à la fin du mois il arriverait dans la baie de Chesapeak, mais qu’il n’y pourrait rester que jusqu’au i5 octobre. Le concours de ces circonstances décida irrévocablement l’expédition du sud.

M. de barras, qui devait faire sa jonction avec M. de Grasse, eut ordre d’embarquer pour la Chesapealt l’artillerie de siège et le détachement de M. de Choisy. Le ig août, les armées française et américaine rétrogradèrent, remontèrent la rivière d’Hudson et la passèrent à Rings-Ferry.

Washington laissa sur la rive gauche trois mille hommes, sons les ordres du général Heats, pour défendre West-Point et les États du nord.

Néanmoins, pour continuer à tromper Clinton , on ordonna des npprovisionnemens, afin de faire croire que l’armée ne passait sur la ri\e droite de la rivière que pour attendre le comte de Grasse, forcer Sandy-Hook et s’emparer de Staten-Island.

M. de Rocbambeau donna l'ordre à M. de VUlemanzy, aujourd’hui pair de France, d’établir une boulangerie à Chatam, qui se trouve à trois lieues de Staten-Island. 'Son travail fut couvert par un corps américain. M. de Villemanzy, ini-

MÉMOIltlis

lié dans le secret des généraux, remplît sa mis* sion avec une rare intelligence, se fit canonner par les batteries de Clinton, qui, trompé par toutes ces habiles démonstrations, n’envoya aucun secours à Cornwallis, et lui écrivit même pour lui en demander, tandis que les armées alliées s’avançaient à marches forcées versla Virginie.

Les deux armées, continuant leur marche, passèrent la Delaware, traversèrent Philadelphie et défilèrent sous les yeux du congrès. Là, on apprit que l’amiral Iloûd, arrivé devant New-York, s'était réuni à l’amiral Graves, et faisait voile vers la baie de Chesapeak. Heureusement on sut au même instant que le comte de Grasse l’avait prévenu , et était entré dans cette baie avec vingtsix vaisseaux de guerre.

Les généraux Washington et Itochambeau , accélérant la marche de leurs troupes, prirent les devans et arrivèrent le 1 4 septembre à Williamsbourg, où ils trouvèrent les divisions de La Fayette et de Saint-Simon, qui avaient pris une forte position pour les attendre.

Lord Cornwallis s’était retranché a Glocester et à York. Il avait barré la rivière d’York avec des vaisseaux embossés et quelques bûtimens coulés; le sort venait de lui enlever tout espoir de s’embarquer, et d’échapper aux forces redoutables qui venaient l’assaillir.

GU SOUVENIRS

Le i4, l’armée navale anglaise, forte de vingt vaisseaux, s’étant montrée au cap Charles, M. de Grasse était sorti avec vingt-quatre voiles pour l’attaquer; son avant-garde, commandée par M. de Hougainville, engagea le combat vivement. Après quelques heures de résistance , 1 a victoire des Fran. rais fut complète. L'amiral ennemi prit la fuite et se vit obligé de brûler un de ses vaisseaux; quatre autres furent démâtés.

Pendant cette action, M. de Barras avec son escadre était entré dans la baie, y avait débarqué l'artillerie de siège, le détachement de Choisy, et s était emparé de deux frégates anglaises. M. de Grasse envoya plusieurs bâtimens à Annapolis, d’où ils transportèrent à lamestown des troupes françaises commandées par M. de Yiornénil.

Toutes les forces combinées étant ainsi réunies, l’investissement d’York fut exécuté par les Français, sans perdre un seul homme. Le 29 , l’armée américaine, ayant traversé des marais, y appuya sa gauche, étendit sa droite jusqu’à la rivière d’York, et compléta ainsi l’investissement.

Le corps de Lauzun et des milices américaines se placèrent sur le chemin de Glocester. Cornwallis, quittant son camp de Pigeons-ïsle, se renferma dans l’enceinte des retranchemcns de la ville d’York.

MÉMomrs

M. de Lauztm, appuyé par quelques milices, attaqua vivement les dragons de Tarleton, qui furent obligés de se retirer dans la ville; et M. de Choisy poussa ses postes avancés jusqu’à un mille de Glocester.

Sur ces entrefaites on apprit qu'Arnold, forcé d'abandonner le sud, avait été envoyé dans le Connecticut, et que là, livrant avec furie cette province, où il était né, aux plus affreux ravages, il avait incendié New-London , percé de son épée le brave colonel Lidger qui lui présentait la sienne pour se rendre, massacré la garnison d’un fort dont il s’empara, et brûlé tous les bâtimens de commerce qui se trouvaient dans le port.

Ce traître méritait, par ces atrocités, la baine et le mépris qu’il inspirait à -ses compatriotes. On raconte qu’étant en Yirginie, poursuivi assez vivement, U demanda à un soldat américain prisonnier ce que ses concitoyens auraient fait de lui s’ils l’avaient pris : « Nous aurions, lui dit n le soldat, séparé de tou corps ta jambe bles- » sée au service de la patrie, et pendu le reste. »

Clinton avait inutilement espéré que le bruit de cette diversion arrêterait les armées alliées dans leur marche. Ce général vit arriver dans le même temps à New-York l’amiral Digby, trois vaisseaux, des troupes de terre, et le prince Guillaume-Henri,

GU SOUVENIRS

fils du roi d’Angleterre , nommé gouverneur de Virginie par son père; faisant alors les préparatifs de son embarquement, il conçut le dessein de venir avec son armée et vingt-six vaisseaux secourir ComwaHis ; mais on verra qü'il n’était plus temps* Yorktown, couverte presque totalement par un marais, était de plus défendue par des retranchemens palissades que couvraient un ouvrage à cornes et deux redoutes,™ avant desquelles se trouvaient de nombreux abattis.

Les premiers jours d’octobre, ce siégé mémorable commença; les forées des Américains étaien t d’environ neuf mille hommes, et celles des Français de sept mille* Dans la nuit du 6 au 7 d’octobre , la tranchée fut ouverte au-dessus et au-dessous de la rivière d’York*

Les ingénieurs Duportaü et de Querenet con* divisaient les travaux de ce siège* M, d’Aboville et le général Knox dirigeaient les artilleries française et américaine. L’armée de Washington défendait la droite de la tranchée, celle de Bochambean la gauche et le centre* Leurs batteries incendièrent un vaisseau de guerre anglais et trois bàtimens de transport qui avaient mouillé dans le dessein de prendre les tranchées à revers*

Quelques jours après, l’attaque des redoutes fut ordonnée; jamais on ne vit une plus noble émulation, plus d’ardeur et de vaillance, plus de dis-

MIÎ Mûrit ES

cipline, plus de concert et moins de jalousie qu& n’en montrèrent alors les deux armées alliées.

Les Américains marchèrent à cet assaut sous le commandement des généraux La Fayette, Lincoln, Lawrens et Ilamilton. Les Français s’avancèrent sous les ordres du baron de Vioménil et du marquis de Saint-Simon.

Là, de nouvelles palmes furent cueillies par le duc de Lauzun, qui venait de conquérir le Sénégal, par le vicomte de Noailles, et par Dillon, déjà cité dans la conquête de la Grenade ; par le comte Charles de Lameth, qui reçut, dans cette brillante journée, deux graves et glorieuses blessures au moment où il franchissait le premier les remparts de la redoute anglaise. Revenu en France, on le vit, peu d’années après* se distinguer à la tribune, par ses talens, et dans la guerre d’Espagne par sa belle défense de Santogna.

Les colonels comte de Deux-Ponts, du Muy, de Custines, méritèrent de justes éloges. Le marquis de Saint-Simon, déjà malade, oublia ses souffrances, ne consulta que son courage et se fit porter à la tête des colonnes. Le comte Guillaume des Deux-Ponts fut blessé.

On ne doit pas oublier les noms d’autres bra-, ves qui, depuis, éprouvèrent des fortunes si diverses: le duc de Castries , aujourd'hui pair de. France; Mathieu Dumas, dont la tribune, l’bis-

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toire et les camps conserveront la mémoire; Alexandre Berthier, qui devint plus tard l’Éphestion d’un nouvel Alexandre; le fils du général français, le vicomte de Rochambeau, que la mort moissonna sur un autre champ de bataille, et le général Lauberdière, neveu et aide de camp de M, de Rochambeau. Le chevalier Robert de Leaumont, sous-lieutenant au régiment d’Agénois, montant à l’assaut, reçut deux coups de baïonnette dans la poitrine; le roi récompensa sa bravoure par une pension.

On voyait aussi dans leurs rangs le comte Charles de Damas, aujourd'hui pair et premier gentilhomme de la chambre, le lieutenant-colonel Anselme , qui fit depuis la conquête de Nice, et Miollis, qui, devenu général, sut, dans nos dernières guerres, se concilier l’affection des peuples conquis.

Les deux redoutes furent emportées prcsqti’au même instant par les colonnes de M. de Vioménil et de M. de La Fayette. La plupart de ceux qui les défendaient furent tués ou pris.

Les généraux établirent le logement en joignant ces redoutes conquises, par une communication à la droite de la seconde parallèle. On y plaça de nouvelles batteries qui battaient à ricochet tout l’intérieur de la place.

Dans la nuit du 1 5 au 16 , l’ennerai fit une

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sortie avec six cents hommes d’élite. N 'ayant pu vaincre la résistance des troupes qui gardaient les redoutes, les Anglais se jetèrent sur une batterie de la seconde parallèle, dont ils enclouèrent quatre pièces.

Mais le chevalier de Chastellux, arrivant alors à la tête d’une réserve, repoussa les assaillans et les força de se retirer en désordre. Le lendemain, le marquis de Saint-Simon fut blessé dans la tranchée et ne voulut point quitter son poste.

Cormvallis tenta un nouvel effort pour passer la rivière et s’échapper; un orage dispersa une partie de ses bateaux, et le général Choisy força les Anglais à rentrer dans la ville.

Le 17, ils commencèrent à parlementer. Le vicomte de Noaiiles, le colonel Lawrens et M. de Granchain ayant été nommés pour dresser les articles de la capitulation, de concert avec des officiers supérieurs de l’armée anglaise, cette capitulation fut signée le 19 octobre par le général Washington, le comte de Rockambeau et M. de Barras, chargé des pouvoirs du comte de Grasse.

Les prisonniers anglais s’élevèrent au nombre de huit mille homTnes. Ou prit deux cent quatorze pièces de canon et vingt-deux drapeaux. Les troupes anglaises défilèrent entre les deux armées alliées, tambour battant, et portant leur#

sot

armes, quelles déposèrent ensuite en faisceaux avec leurs drapeaux.

Comme lord CornwalUs était malade, le général ü’IIara défila à la tête des Anglais et présenta son épée au comte de Rochambeau, Celui-ci lui dit, eu montrant le général Washington à la tête de l’armée américaine, que, l’armée française n’étant qu’auxiliaire dans ce pays, c'était au général américain à recevoir son épée et à lui donner des ordres.

Le duc de Lauzun et le comte Guillaume de Deux-Ponts furent chargés par M. de Rochambeau déporter la capitulation en France. Le 27 octobre, l’escadre anglaise, forte de vingt-sept vaisseaux, parut à l'entrée de la baie. Le général Clinton s’y était embarqué avec ses troupes; mais, apprenant que son secours devenait inutile, cette année gagna le large.

Le 4 novembre, M- le comte de Crasse partit avec la flotte française pour les Antilles , emmenant aveG lui M. de Saint-Simon et les troupes qu’il commandait. Le général Washington regagna la rivière d’Hudson, et les Français restèrent quelque temps en quartier d’hiver à York, Glocester et Williamsbourg.

L’absence de notre armée navale 11’avait point ralenti l’activité de M. de Bouillé. Ce général, favorisé par l’éloignement des forces anglaises, sut

tirer un grand parti du peu de bàtimens légers, qui étaient restés à sa disposition.

Ayant conçu le projet de reconquérir les îles hollandaises, il l'exécuta avec autant de bonheur que de rapidité. Après avoir pendant la nuit descendu ses troupes dans l'ile de Saint-Eustache, il s’avança, au point du jour, pour attaquer la forteresse principale de cette île, dont la garnison était alors, en plaine, occupée à manœuvrer.

L’avant-garde de M. de Bouillé était composée d’un régiment irlandais au service de France. A la vue des habits rouges de ce régiment, les Anglais trompés crurent que c’était une troupe de leurs compatriotes, et la laissèrent s’approcher sans méfiance.

Revenus trop tard de leur surprise, ils combattirent vainement avec courage ; de toutes parts ils furent enfoncés, et poursuivis avec tant d’ardeur, que les Français entrèrent pêle-mêle avec eux dans la forteresse, dont ils se rendirent, maîtres. Cette conquête fut promptement suivie de celle des petites îles de Saint-Martin et de Saba. Dans le même temps, le comte de Kersaint s’empara des importantes colonies de Surinam, Demerari et Essequibo.

Dès que M. de Grasse reparut dans les Antilles, il prit avec M. de Douille la résolution d’attaquer l’ile de Saint-Christophe; en conséquence, il fit

Voile pour cette île et y débarqua ce général, qui. investit avec toutes ses troupes la forteresse de Brimstowu-IIill, Mais, dans ce moment, l'infatigable amiral llood, qu’aucun revers ne pouvait abattre, parut avec vingt-deux vaisseaux de ligne, et provoqua M. de Grasse au combat.

Notre amiral, sortant alors de la rade avec célérité , s’avança dans l’espoir de remporter un nouveau triomphe. Mais l’babile Anglais, se retirant devant lui comme effrayé, sut tout à coup, par mie manoeuvre adroite, tourner la flotte française, et entrer sans obstacle dans la rade que celle-ci venait de quitter. Là, défendue par deux forts et embossée, l’escadre anglaise brava tranquillement nos efforts. Inutilement M. de Grasse l’attaqua deux fois avec opiniâtreté ; il ne put forcer la ligne anglaise, et, comme il n’avait point de brûlots avec lui, il lui lût impossible de 1 incendier.

Après ce mauvais succès, M. de Grasse se .vit contraint de s’éloigner. Cependant M. de Bouille, livré à ses propres forces, et sans aucun secours de nos vaisseaux, ne perdit point courage; laissant une partie de ses troupes près de la forteresse, il marcha avec l’autre au devant de quinze cents Anglais que l’amiral llood avait débarqués.

Au premier choc, il les culbuta'et les tailla en pièces; revenant ensuite dans ses lignes, il con-

tinua le siège, força la garnison à capituler, resta maître défilé et enleva ainsi à l'amiral Hood tout espoir de reprend re celte colonie. Par là, cet amiral se vit obligé de s’éloigner d'une rade qu’il avait défendue avec tant de courage*

La fortune semblait s’ètre décidée en notre faveur, et cependant nous éprouvâmes dans la suite, par un grand désastre, les tristes conséquences de la faute commise par M* de Crasse, eu perdant I occasion de détruire cette escadre anglaise, sans laquelle Rodney n’aurait jamais pu remporter la fatale victoire que le sort lui réservait

Cette année se termina glorieusement pour nous et pour nos alliés* Barras s’empara de file de Montferrat. L’amiral don Solano et le üénéral tien Galvez firent la conquête de la Floride, et se rendirent maîtres de Pensacola. Les Français et les Espagnols réunis attaquèrent les îles Baléares- Le général anglais IVIurrey défendit vaillamment Minorque et le fort Saint Philippe; Guichen, Bcausset, Lamotte-Piquet commandaient notre escadre et don Louis de Cordova l’escadre espagnole*

Le duc de Çrillon* digne de son nom , était le général en chef de cette expédition, et, lorsqu’il somma Murrey de ce rendre, celui-ci rejeta sa demande, en lui annonçant qu’il était résolu à

ou soutes ir,s.

imiter le brave Grillon, aïeul de son adversaire, lorsqu’on lui commanda une démarche contraire à l'honneur.

La vaillance des nssiégeans et celle des assiégés rendirent ce siège mémorable. Bflurrey ne céda qu’après avoir épuisé toutes ses munitions, et obtint une capitulation honorable.

Ce fut aussi à cette époque que les Hollandais livrèrent aux Anglais, dans la mer du Nord, le fameux combat de Doggersbank, et disputèrent si vaillamment aux Anglais la victoire, qu’elle resta indécise.

Ce fut le dernier succès de la marine hollandaise expirante, et de la vigueur de cette république, qui, jadis pauvre et opprimée, avait su d’abord conquérir son indépendance , depuis combattre avec égalité l’Angleterre et la France, et qui, parvenue à l'opulence, tomba, par inertie, au rang des puissances du troisième ordre. Autrefois vaisseau amiral de l’Europe , elle ne se montra plus que comme une faible chaloupe, obéissant servilement, et tour à tour, aux signaux des deux grandes puissances maritimes.

Ce tableau rapide des événemens glorieux de cette campagne de 1781, suffit sans doute pour justifier les éloges que reçurent alors, de tous côtés, les ministres de Louis XVI; etj malgré le revers que, l’année suivante, nous firent éprouver

les caprices des vents ou les fautes de M. dé Grasse, rabattement des Anglais, le peu de fruit qu’ils retirèrent de leur victoire, ainsi que la paix glorieuse à laquelLe nous les forçâmes, prouvent assez combien sont peu fondés les reproches qu’un historien moderne adresse à ce sujet au ministère. Il prétend que ce ministère, depuis la disgrâce récente de RJ. Necker, s’était totalement désuni, que les conseils devenaient plus rares, l’action plus lente, les plans moins bien concertés, et que la nation, lasse de la guerre, ne montra aucune joie pour la naissance d’un dauphin, et rerut avec indifférence la nouvelle de la capitulation de Cornwallis.

II est constant au contraire que la France entière montra, à l’époque de la naissance du dauphin, une affection pour le roi et pour la reine, qui jamais n’éclata avec des démonstrations à la fois plus vives et plus sincères.

Tous les généraux qui arrivèrent en France, après la prise d’York, ne peuvent avoir oublié les hommages universels dont Us furent l’objet, et le noble orgueil que leurs triomphes inspiraient à la France.

Tous ceux qui ont vécu dans ce temps se rappellent encore l’enthousiasme qu’excita le retour de M. de La Fayette, enthousiasme que la reine elle-même partagea. On célébrait alors à l’hôtel de

■ville une grande fête à l’occasion de la naissance de l’héritier du trône. Ou y apprit l’arrivée du jeune vainqueur de Cornwallis, et madame de La Fayette, qui y assistait, y reçut une marque bien -signalée de la faveur royale: car la reiue voulut la conduire elle-même, dans sa propre voiture, à l’hôtel de Noailies, où venait de descendre son époux.

Il est cependant vrai de dire qu’au milieu tle cette joie publique, on ne cachait pas les regrets profonds inspirés par le renvoi de M. Necker; sa disgrâce à la cour redoublait pour lui la faveur populaire.

M. de Çastries et mon père, amis de ce ministre, partageaient la douleur générale; ils déploraient la perte d’un collègue vertueux, habile et fécond en ressources ; mais ils restèrent constamment unis avec M. de Yergennes. Le même concert, la même activité régnèrent dans leurs opérations; leurs plans furent aussi vastes, combinés avec autant de sagesse et de grandeur que ceux de la dernière campagne : s’ils n’eurent pas le même succès, il serait souverainement injuste, comme on le verra bientôt, d’attribuer ce peu dè réussite à d’autres qu’à l’amiral chargé de leur exécution.

Son armée, égale à celle des Anglais, devait se joindre à Saint-Domingue à l’armée navale de don Solano. Nos troupes, déjà nombreuses, devaient i J 7

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y trouver un renfort de seize mille Espagnols. Par là, notre supériorité sur mer était incontestable; la conquête de la Jamaïque et la ruine totale des Anglais dans les Antilles en auraient été les résultats infaillibles.

Cette combinaison, aussi grande que celle qui avait récemment réuni, près de la baie de ChesapeaV, notre escadre et nos troupes de débarquement aux armées de Rochambcau, de Washington et de La Fayette, offrait évidemment des chances de succès moins douteuses. Rien ne manqua de la part des ministres; la fortune seule fut inconstante pour un général qui jusque-là s’était montré assez habile pour la fixer. Le simple récit des faits prouvera, mieux que toutes les réflexions, la vérité de ce que je viens d’avancer.

M. de Grasse réunissait sous son pavillon trentetrois vaisseaux de ligne et des troupes nombreuses de débarquement : il reçut des ministres Tordre de se rendre à Saint-Domingue, où il trouverait l’armée navale d’Espagne et seize mille soldats espagnols. Ces forces combinées devaient opérer sans délai une descente à la Jamaïque.

L’amiral Rodney, avec trente-cinq vaisseaux, s’efforça d’empêcher cette jonction, et rencontra l'armée française, le 9 avril 178a , près de la Dominique; elle était suivie d’un nombreux convoi. L’amiral anglais s’avança rapidement pour s en

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emparer; mais, après un vif combat, son avantgarde fut repoussée avec perte par l'avant-garde française.

M. de Grasse, ayant ainsi sauvé son convoi, continua sa route, sans que Rodney, qui le suivait, put ,1c forcer à s’arrêter, éjà il était près de la Guadeloupe et hors d’atteinte; la jonction devenait certaine, nue grave fuite perdit lotit. Le 12 avril, un vaisseau français, le Zé;é, a\ant par une fausse manœuvre abordé notre vaisseau amiral, la Fille-de-Paris, fut dégréé, et, ne pouvant plus tenir le vent, tomba daus les eaux.de l’armée anglaise.

Uni courage trop bouillant, et la crainte de perdre un vaisseau , firent oublier à M. de Grasse que rien ne devait le détourner de son but principal , sa jonction avec l’armée espagnole. Ii courut sur les Anglais et parvint à dégager le Zélé.

Mais dès-lors la bataille, devenue inévitable, commença. M. de Grasse se tenait au centre delà ligne; M. de Yaudreuil commandait notre avantgarde , et Bougainville notre arrière-garde. Jamais la mer n’avait été le théâtre, d'un combat plus important entre deux armées navales plus nombreuses. Le sceptre de l’Océan, disputé par l’Angleterre et par la F rance, était le prix offert au vainqueur.

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La lotte fut longue et terrible. Des deux cotés un égal courage était dirigé par une égale habileté; pendant la plus grande partie de là journée* toutes les tentatives de Rodney pour forcer notre ligne furent inutiles : déjà la fortune semblait se

déclarer pour nous, lorsque tout a coup le vent changea Lavant-garde française se trouvait alors près des cotes d’une île dont les mornes la mettaient à l’abri de ce vent nouveau. Le calme f empêcha de continuer ses manœuvres et d obéir aux signaux que lui faisait Y amiral.

Rodney profite promptement de cet accident; il coupe notre ligne et y jette le désordre. Alors chacun de nos vaisseaux se trouve à la fois engagé avec plusieurs vaisseaux ennemis; vainement la vaillance opiniâtre de nos marins lutte contre le nombre et Contre le sort ; deux de nos vaisseaux s’enfoncent dans la mer; d’autres* totalement démâtés et inutilement remorqués par des frégates, tombent an pouvoir de 1 ennemi ; hi l ille-de- Paris, foudroyée durant plusieurs heures par trois vaisseaux anglais, était rasée comme un ponton ; de tout son équipage, 1 amiral seul et deux officiers restaient encore debout sans blessure; enfin, ne pouvant pins opposer aucune résistance, M, de Grasse se rendît.

Cette défaite livra huit de nos vaisseaux aux Anglais : Us y perdirent mille hommes; trois mille

eu sotrvEïms.

Français périrent, La flotte anglaise , quoique victorieuse, avait été si maltraitée qu’elle ne put, «près le combat, ni tenter aucune conquête, ni faire aucune opération importante ; ni même s’opposer à la retraite du comte de Vaudreuil, qui ramena dans nos ports une armée navale encore composée de vingt-cinq vaisseaux.

JSous et nos alliés nous n’en continuâmes pas moins à garder l’offensive. L’illustre La Peyrouse se porta dans la baie d’Hudson, et leva sur ces côtes de fortes contributions; les Anglais se virent forcés, dans le sud des États-Unis, d’évacuer Savannah; ils restèrent timidement renfermés dans les murs de Charlestown et de New-York. Nous restituâmes généreusement aux Hollandais toutes les richesses que leur avait ravies la cupidité de Roduey, et dont nous venions de nous emparer.

Nos ministres, loin d'être découragés, pressèrent leurs arméniens, formèrent d’autres combinaisons pour assurer la conquête de la Jamaïque, et résolurent d’envoyer des renforts à l’armée de ltochambeau, qui devait ou prendre New-York ou s’embarquer pour aller rejoindre l’année espagnole, afin de forcer l’Angleterre, par la crainte de perdre ses dernières possessions dans les Antilles, à conclure la paix et à reconnaître l’indépendance de l’Amérique.

RT ÉMOI RtS

Mais, si la défaite de M. de Grasse ne fut suivie d’aucune autre perte pour nous, son funeste résultat fut cependant d nous enlever cette supériorité maritime que nous avions un moment arrachée à notre éternelle rivale.

Le peuple anglais se montra, dans cette circonstance, plus juste appréciateur des faits que la nation française : à Paris, on accabla l’amiral vaincu d’épi grammes, de satires et d’outrages; à Londres, on plaignit son malheur, on admira son héroïque courage, et, soit justice, soit orgueil, on lui rendit des hommages peut-être exagérés.

Au reste, toute la France, loin d’accuser les ministres de ce revers, s’empressa de seconder leurs efforts. La capitale offrit au roi un vaisseau à trois ponts; plusieurs villes imitèrent cet exemple, et d'innombrables souscriptions facilitèrent les moyens de réparer promptement nos pertes et de presser vivement la guerre.

Tandis que la France jouissait avec fierté de la gloire acquise par ses armes, du spectacle d’une armée anglaise passant sous les fourches caudinès, des conquêtes aussi importantes que nombreuses faites dans les Antilles, de celles du Sénégal et de Minorque; enfin, lorsque tant de succès la maintenaient au premier rang des puissances européennes, l’opinion publique, agitée au dedans et

©ir souvenius.

irritée par de grandes fautes d’administration intérieure, annonçait déjà, par des murmures, par des libelles et par des chansons, une grande et prochaine explosion, et un combat opiniâtre entre l’antique état social et un état nouveau, entre les préjugés et les principes, entre le pouvoir et la liberté.

Telle est l’étrange inconséquence de l’esprit humain : ceux qui gouvernaient la monarchie s’armaient contre un roi pour deux républiques; ils soutenaient, par les plus pénibles efforts, la cause d’un peuple en insurrection. Toute la jeunesse était excitée par eux à regarder commodes objets dignes de son admiration, les républicains tels que Franklin, Washington, John Adams, Gatéfet Green; nos drapeaux conduisaient à la victoire les drapeaux de l’indépendance, et tous nos jeunes courtisans, colonnes futures de la vieille aristocratie, couraient, sur les côtes de l’Amérique, puiser les principes de l’égalité, le mépris des privilèges et la haine contre tout des* potisme, soit ministériel, soit sacerdotal.

En même temps, par une singulière contradiction, la cour, inquiète de l’esprit d’opposition qui se manifestait, défendait aux journaux de prononcer le nom de M. Necker, dont le peuple insultait publiquement les adversaires, et portait aux nues les partisans. Le bailli Durollet , auteur

MEKOIRES

de l’opéra à’Iphigénie, reçut, au fo}'er de la Comédie, des affronts sanglans, pour avoir parlé avec mépris du ministre disgracié. A tous les théâtres ou saisissait avidement, et avec une sorte de fureur, toutes les paroles qui pouvaient foire allusion à une autorité arbitraire et à un exil injuste.

L 'Histoire philosophique de l’abbé llaynal était alors l’objet d’un enthousiasme général ; ce n’était pas seulement le mérite réel de cet Important ouvrage qu’on admirait, c’étaient les déclamations les plus violentes qu’on y trouvait contre les prêtres, contre le pouvoir monarchique, et contre l’esclavage des nègres. L’auteur ne s’y bornait pas â parler avec éloquence contre une oppression si injuste, contre un trafic si contraire à la religion et à l'humanité; il provoquait, en quelque sorte, ces nègres infortunés à une vengeance, qui, depuis, ne fut que trop générale et trop cruelle.

On aurait dit profiter de ses conseils et réfuter ses erreurs; mais il ne fallait pas proscrire un livre qui était dans toutes les bibliothèques, et auquel la proscription ne faisait que donner, dans l’opinion, un nouveau prix. Cependant M. l’avocat-général Séguier fit contre ce livre un réquisitoire fulminant; l’auteur fut décrété de prise de corps, l’ouvrage condamné à être brûlé, et cette

ou eouvemus. a65

condamnation devint pour l’abbé Raynal une espèce d’apothéose.

A la meme époque , un membre de l’Académie Française, un de nos meilleurs historiens, labbé Millot, vit son Histoire condamnée en Espagne par l'inquisition ; le célèbre Olavidès, qui venait de défricher et de civiliser la Sierra Morena, fut jeté dans les prisons de ce farouche tribunal, parce qu’il avait traduit en espagnol l’ouvrage de l’abbé Raynal. Je me souviens de lui avoir entendu dire, lorsqu'il se fut échappé de son cachot , qu’un des chagrins les plus insupportables de sa captivité avait été «le se voir condamné, pour pénitence, à lire matin et soir les œuvres de frère Louis de Grenade, et celles d’un autre moine aussi stupide : « Eh bien! lui répondis-je, voilà le supplice des anciens renouvelé : vous avez été darnnatus ad bestias. »

Aucun service rendu; aucun rang, aucune autorité ne mettait à l’abri de cette tyrannie monacale. Le conquérant «le la Floride, l’amiral Solano, réprouva lui-même : on avait trouvé chez lui un exemplaire de Y Histoire de l’abbé Raynal; l’aumônier de. son vaisseau jeta avec emportement le livre dans la mer, menaça l'amiral des arrêts de l’inquisition, et le contraignit, pour expier sa faute, à faire une pénitence publique. Il était, comme ou le voit, difficile de tomber dans des

iuÉ,uotni:s

contradictions pins frappantes, en faisant sentir au peuple, avec amertume, les coups du pouvoir arbitraire, au moment où on l’appelait aux armes pour la défense d'un autre peuple qui venait de s’en affranchir.

Quoique jeune encore, et par conséquent entraîné par l’esprit de mon temps, ce tourbillon ne fermait pas totalement mes yeux sur les bizarreries de nos inconséquences; je me souviens toujours de l’étonnement avec lequel j’entendis toute la cour, dans la salle de spectacle du château de Versailles, applaudir avec enthousiasme Brutus, tragédie de Voltaire, et particulièrement ces deux vers :

Je suis Bïs de Bruina* et je porte eu mon cœur La liberté gravée et les rois eu horreur*

Quand les premières classes d’une monarchie se fanatisent k ce point pour les maximes les plus outrées des républicains, une révolution ne doit être ni éloignée ni imprévue; mais aujourd’hui cependant, les plus ardens ennemis de toute liberté, et les plus zélés défenseurs de l’antiçpjeétat social, ont oublié complètement à, quel point ils avaient eux-mêqtç poussé le peuple sur la pente rapide où il ne fut bientôt plus possible de Varrêter.

Tout le conseil du roi n’était pas unanime a

Oü SOUVENIRS.

l’égard de ces mesures inconséquentes: le garde des sceaux et le ministre de Paris étaient les seuls qui conseillaient ces rigueurs intempestives; ils luttaient maladroitement contre l’esprit public, combattaient par des ordonnances et par des arrêts, la cause de la liberté, que le gouvernement soutenait par ses armes, et se montraient semblables à ces torretulors qui, dans les jeux sanglansde l’Espagne, aiguillonnent long-temps par des blessures légères le taureau, dont ils changent ainsi la colère en furie. Ils irritaient par là imprudemment l’opinion publique, au lieu de radoucir et de l’éclairer.

Les ministres de la guerre et de la marine gémissaient de ces erreurs, sans y prendre part,et s’occupaient, avec autant de sagesse que d’activité, à remplir dignement les devoirs que leurs places leur imposaient. Notre marine, vaincue et détruite dans la déplorable guerre de sept ans, reparaissait soudainement, aux yeux du monde étonné, forte, nombreuse, instruite, disciplinée.

Le géant d’Albion, surpris et ébranlé, voyait inopinément en elle une rivale puissante, qui lui disputait avec fierté l’empire des mers.

JI. de Castries, habile dans ses plans, actif dans ses travaux , ferme dans ses résolutions, éclairé dans ses choix et inaccessible aux manœuvres de l’intrigue, combattait, avec un égal courage, les

ennemis de la France et les intrigans de la cour. On doit lui attribuer en grande partie les succès de la campagne de i 781 ^ et l’éclat de ce dernier rayon de gloire qu’elle jeta sur le règne de l’infortuné Louis XVL II fui parfaitement secondé par mon père* Tous deux, unis par l’amitié la plus intime, étaient animés du même esprit d’ordre, de justice et de bien public. Le devoir était tout pour eux; ils comptaient pour rien la faveur : tous deux voulaient servir dignement le monarque, et se souciaient peu de plaire à ceux qui préféraient leurs intérêts aux siens.

Comme alors toute la noblesse de France, par coutume et par préjugé, n’avait d’autre carrière que celte des armes, le ministre de la guerre, pins que tout autre, était sans cesse en butte aux manoeuvres, aux intrigues, aux sollicitations, aux importunités des grands et aux caprices de la laveur. Chaque prince voulait hâter Tavancement de ceux qui Itïi étaient attachés; chacun des grands personnages de l’État poussait vivement la fortune de ses paï ens et de ses protégés.

La reine elle-même, dont la bonté naturelle savait rarement résister au pSaisir d’accorder des grâces, attaquait sans cesse la fermeté du ministre qui voulait maintenir les régkmens, et reprochait quelquefois à mon père de manquer pour elle de complaisance et de gratitude. Une ou deux

OU SOUVENIllS.

fois, irritée de ses refus, elle employa, pour lui forcer k main, le crédit que la tendresse du roi lui donnait.

Le frère d’un homme revêtu d’une des grandes charges de la coin-, s était attiré beaucoup de détracteurs par sa conduite incertaine et faible; l’opinion publique l’avait même plus sévèrement inculpé, lorsqu’il était employé à la tète d’un corps dans la guerre de Corse. Il sollicitait la place d’inspecteur - général, fonction alors réputée très importante.

Mon père voulait avec raison la donner à un des officiers-généraux plus anciens et plus estimés; mais la reine, qui le protégeait, décida le roi à donner l’ordre à mon père de faire cette injuste nomination. Il obéit, mais en même temps il offrit sa démission au roi, qui la refusa; et, lorsque le nouvel inspecteur vint, suivant l’usage, remercier le ministre, celui-ci lui répondit «qu’il » ne lui devait aucune reconnaissance, qu’il s’était » au contraire opposé de toutes ses forces à nue v faveur peu méritée, et que c’était à la reine » seule qu’il devait cette préférence. »

L’humeur de cette princesse fut extrême; elle me lit dire de venir chez elle, me détailla longuement et avec vivacité tous les sujets de mécontentement que mon père lui donnait. Je lui représentai alors avec force combien il était malheureux

2" o MÈaroiftns

pour les princes de se laisser ainsi tromper et irriter par les personnes cpii les entouraient, et qui cherchaient assidûment à leur faire sacrifier l’intérêt général aux intérêts privés. « Mon père, » ajoutai-je, n’oubliera jamais, madame, que c’est » à votre majesté qu’il doit son élévation; mais il » ne croit pouvoir mieux vous marquer sa recon- » naissance qu’en servant le roi avec conscience » et fidélité- Vous avez une armée pour vous ser- » vtr et non pour vous plaire. Cette armée pcr- » dra toute émulation, si on continué, commepar » le passé, à préférer le crédit au mérite, -et la » naissance aux services. Votre majesté a vu dans » quel état déplorable était réduite cette armée, » il y a peu de temps, par les complaisances et les » faiblesses d’un ministre contre lequel l’opinion » générale s’est si hautement manifestée. Tous les » grands de votre cour voulaient des commande- » mens; il n’y avait pas d évêque qui ne prétendit « faire nommer quelque colonel, point de jolie « femme ou d’abbé qui ne voulut faire quelque » capitaine. Ces abus ont ce-sé; l’ordre renaît; » l’espérance se ranime, et vous en voyez lesheu- » reux fruits par l’ardeur et les succès de nos » troupes dans les deux mondes. Pourquoi squf- » fririez-vous qu’un si grand bien ne fut qu’illu- » soire et de peu de durée?»

« Mais, reprit la reine, je ne demande pas d’in-

OU SÛITVOURS.

» justice ; je crois seulement pouvoirfaïre accorder a des préférences à des militaires qui ont bien » servi, et dont le nom et rattachement méritent a des égards. Votre père n’en a point pour moi; » il veut m’ùter tout moyen d’obliger; ses règles » minutieuses, qu’il m’oppose toujours , le font » accuser de dureté et de pédanterie; c’est unû » vraie barre de fer : il ne regarde pas comme un » titre suffisant rattachement au roi et à la reine. » Je n’ai point cru , en le faisant nommer ministre, y) qu’il me contrarierait sans cesse, et me priverait » du plaisir le plus doux pour moi, celui de faire w du bien et de rendre des services aux personnes » qui le méritent par leur attachement pour » nous. »

« Mais, madame, répliquai-je, votre majesté a » trop d’esprit pour ne pas sentir que , toutes les i> fois que mon père se trouve forcé de contrarier n vos désirs, il éprouve un chagrin extreme; d ailleurs, permettez-moi de vous le dire, les details » arides de l’administration militaire vous sont » étrangers; vous seriez fort ennuyée s’il vous fal- » lait connaître toutes les ordonnances et tous les » réglemens faits pour le bien du service, pour » établir dans l’armée un ordre raisonnable et » même nécessaire. Les réglemens une foh signes » par le roi, le devoir d’un ministre est de les » exécuter strictement; s il ven écartait, il serait

mémohuis

» coupable, et il n'y aurait plus de règle; la fa- » veur ferait tout^ les bous et anciens services » perdraient leur prix ; l'émulation cesserait d'exis- » ter dans l’armée > et le mécontentement devien- » drait général- $

n Mais qui vous parle, dit vivement la reine, » de violer toutes les ordonnances et de ne suivre » aucune règle?» Je me tus, et je souris, a Allons ! » parlez, poursuivit-elle; voulez-vous me donner » à entendre que je fais à votre père des reçom- » mandations déraisonnables? »

« Oui, madame, mais sans vous en douter; vous tp êtes trompée par ceux qui sollicitent votre pro » tection; Us se gardent bien de vous dire, les » uns, qu'ils n'ont pas le temps de service nécessaire; d'autres, que leurs négligences ne mérU » tent pas d'avancement ; enfin, la plupart vous » laissent ignorer que leurs concurrens ont des » droits meilleurs et plus anciens. »

tf Fort bien, répondit la reine , cela peut arriver » quelquefois; mais pourquoi votre père, au lieu » dim refus sec et inconvenant, ne vient-il pas

* m'en expliquer les motifs? » —« H le voudrait » certainement, madame; mais vos occupations » et les siennes lui en laissent rarement la possb » bilité. »

« Écoutez, me dit-elle enfin avec la grâce qui

* lui était familière, je veux croire qui! n'a nulle

OU SOUVENIRS. a 70

» intention de me désobliger; je compte sur sa » reconnaissance, j’estime même sa sévérité un » peu trop rude; je conviens que par facilité je » me laisse aller souvent à des recommandations » pour des personnes dont je 11e connais pas bien » les droits : j’aime quon ne me quitte jamais » mécontent. Mais, potir éviter dorénavant toutes » ces tracasseries, il faut, toutes les fois que j’at* » tacherai quelqu importance et que je mettrai » de l’insistance à une demande, que votre père » vienne me parier, ou vous charge de m'expli-

quer les raisons qui f empêchent de me satis- » faire; dites-lüi que nous sommes raccommodés, » ipie je lui en veux seulement de l'humeur avec » laquelle il a offert sa démission : ni le roi ni » moi nous ne voulons l’accepter; car nous soram mes persuadés qu’il ne veut que le bien de notre » service, et qu’il est plus capable que tout autre » de le faire. »

Je fus très content de porter à mon père ces paroles obligeantes. Ü suivit la conduite que la reine avait prescrite; et je dois assurer avec vérité que depuis, lorsque de semblables contestations survinrent à propos de quelques nominations importantes, la reine accueillit sans humeur et approuva sans difficulté tous les refus que mou père opposait à l’intrigue, et dont je fus plusieurs fois chargé de lui expliquer les raisons. Ce fut

id

a 74 MÉMOIRES

ainsi qu’une circonstance, qui d’abord avait paru si contraire à nos intérêts, augmenta l’estime que cette princesse avait pour mon père, et la faveur dont elle daignait m’honorer.

Je me souviens encore d’un autre'fait qui peut prouver la nécessité où l’on se trouvait de soutenir une lutte continuelle contre la faveur et la puissance. On avait récemment recréé, pour M. le prince de Coudé, la charge de colonel-général de l'infanterie. Rien de plus naturel que d’en revêtir un prince du sang qui avait su, à la tête de nos armées, soutenir brillamment un nom cher à la France et familier avec la victoire; mais, en même temps, il était très politique de ne la rendre qu’honorilique et de la dépouiller du pouvoir réel qu’elle avait eu dans les mains d’hommes tels que le duc d’Épernon , à une époque où subsistaient encore trop de vestiges de l’ancienne anarchie féodale.

Cependant, comme on n’est jamais juste et impartial dans sa propre cause, M. le prince de Condé réclamait vivement une partie des anciens privilèges de sa charge, et se plaignait amèrement de la résistance du ministre qui contrariait ses vues. Ce prince , m’ayant invité à venir chez lui , me dit qu’il savait que j’avais un grahd crédit sur l’esprit de mon père, et que je ferais une chose qui lui serait très agréable, si

j’employais ce crédit à lui faire rendre des prérogatives qu’on ne pouvait lui refuser sans injustice.

Je rassurai vainement qu’on l’avait induit eu erreur , que j’étais trop jeune et beaucoup trop inexpérimenté pour avoir quelque ascendant sur un caractère aussi ferme , sur un esprit aussi éclairé que celui de mon père. « D’ailleurs, ajou- » tai-je, il faut qu’il ait de bien puissans motifs » pour s’opposer au désir de votre altesse; mats » je le connais trop pour ne pas devoir vous dire » que, si,après une mûre réflexion, il trouve de » graves inconvéniens au rétablissement des pri- » viléges que vous réclamez, rien au monde, si ce » n’est un ordre spécial du roi, ne lèra changer sa » détermination. »

« Je vous prie cependant de l’essayer, répondit » le prince; vous avez beau dire, je sais fort bien » que votre père a en vous une entière confiance; » je vous offre une occasion de m’obliger, 11e la » négligez pas: vous êtes colonel; je suis appelé » par mon nom et par mes services au comman- » ment de nos armées, dès qu’une guerre sérieuse » aura lieu en Europe. Je vous saurai gré du ser- » vice que vous me rendrez, et vous devez sentir » de quelle utilité doit être alors, pour un jeune » colonel, la bienveillance d’un chef qui peut à » son gré donner des occasions de se distinguer.

JWliMOIRKS

» et par là faire acquérir des droits à un avance- » ment rapide. »

J’avoue que je me sentis vivement blessé en voyant que le prince me supposait capable de chercher, par des vues d’intérêt personne!, à obtenir de mon père une chose contraire à son opinion et à ses principes; aussi je me bornai à répondre au prince, que je rendrais un compte fidèle à mon père de l’entretien dont son altesse venait de m’honorer. U me salua sèchement, assez surpris probablement d’une candeur et d’une fierté qu’il n’attendait pas d’un jeune courtisan.

Je me retirai et j’allai retrouver mon père qui m’approuva pleinement. Le prince n’obtint point ce qu’il demandait; le roi résista comme son ministre, et je rends trop de justice aux qualités nobles et éminentes de M. le prince de Condé pour croire, malgré la froideur qu’il me témoigna depuis, qu’il conservât un vrai ressentiment d’une conduite qu’il devait intérieurement estimer.

Je ne citerai plus ici qu’une dernière anecdote relative à l’administration de mon père. Celle-ci est plus importante par ses résultats, puisqu’elle adonné lieu à une fausse opinion, aujourd’hui si répandue, qu’il est peut-être impossible de la changer. Il est ainsi des erreurs accréditées qui deviennent historiques. Au surplus, ce 11’est pas dans l’espoir de détruire complètement celle dont

je parle que j’écris ceci ; mais , en racontant les faits exactement tels qu’ils se sont passés, je crois remplir mon devoir.

Tout le monde en France a cru et dit que mon père avait, par une ordonnance, exclu tout le tiers-état du service militaire, en exigeant, de ceux qui voulaient obtenir le grade d’officier, des preuves de noblesse vérifiées et certifiées par le généalogiste de la cour, M. Chérin.

Cette ordonnance a été constamment l’objet, d’abord de vives plaintes, et plus tard de violentes déclamations contre l’orgueil injuste et aristocratique du ministre. Elle fut même généralement considérée, par les hommes les plus sages de toutes les classes, comme une mesure intempestive, inconvenante, totalement opposée à l’esprit du siècle ; enfin, comme une des causes les plus efficaces de ce mécontentement universel qui disposait les esprits à une révolution.

S’il était question, les faits fussent-ils aussi vrais qu’ils sont inexacts, de justifier à cet égard la mémoire de mon père, rien ne serait plus facile. Je prouverais d’abord qu’il est souverainement injuste de juger les lois et les ordonnances d’im ancien gouvernement monarchique et aristocratique, d’après les principes d’un gouvernement représentatif et populaire. Les lois doivent être faites selon la nature des institutions; leur

IjS MEMOIRES

but est de les soutenir, de les défendre, de les fortifier, et dans un pays où depuis dix siècles l'aristocratie, c’est-à-dire la noblesse, avait joui d’une grande partie des droits de la souveraineté, il était tm s na turel, après avoir perdu successivement ses plus importons privilèges de féodalité et de seigneurie, quelle voulût au moins conserver le dernier de tous, celui des armes, qui jamais ne lui avait été contesté.

Mais il ne s agît point ici d’avoir recours à ce moyen de défense; ü toucherait peu tic personnes, et je le soutiendrais mal, parce qui! est contraire à mon opinion personnelle, qui dès ce temps me faisait désirer, dans le but meme le plus salutaire à la monarchie ? toutes les réformes exigées par les progrès des lumières et de la civilisation : j’étais fermement convaincu que , sans cette sagesse, de grands malheurs et de grandes secousses devenaient inévitables.

La justice que je veux et que je dois rendre à mon père, n’a besoin, pour être évidente, que du récit fidèle des faits; ils démontreront d’abord que la fameuse ordonnance quon lui reproche, n’a point produit dans les droits des individus les grands chaugemens quon lui attribue ; et qu’elle n’a fait que modifier les moyens d’exécution d’un ordre de choses établi précédemment.

De plus, on verra clairement, par le meme

ou souvEsmts,

récit , que cette ordonnance, après de longs débats, a été rendue par la volonté de la majorité du conseil, contre l’opinion cle mon père, qui s y est opposé avec force, et qui, en cédant, ainsi que le prescrivait son devoir, a su y insérer, par la rédaction, plusieurs modifications pour en adoucir la rigueur.

j’aurais exposé beaucoup plus tôt ces faits au jour} mais, tant que la tourmente révolutionnaire a duré, j’ai du me conformer à la défense expresse de mon père : il ne voulait pas d’une apologie qu’on aurait pu attribuer à la crainte des passions de la multitude. Aujourd’hui, comme on ne peut plus raisonnablement me soupçonner de vouloir flatter la démocratie, en justifiant mon père d’une mesure si conforme à 1 esprit de 1 aristocratie , qui reprend actuellement une partie de son ancienne prééminence, je crois pouvoir dire tout ce qui est vrai*

On se rappelle qu’à fépoque ou mon père était ministre, l’esprit d'innovation se manifestait partout; et, au moment où nos citadins se passionnaient pour les institutions au glaises, nos militaires, indignés des échecs reçus dans la guerre de sept aus, s’efforçaient de devenir Prussiens, et d’imiter, autant quiis le pouvaient, les troupes du grand Frédéric, leur vainqueur.

On ne parlait généralement que de réformes,

que de tactique nouvelle et de suppression d’abus. Le roi, ne voulant ni résister sans prudence, ni céder sans motifs à cette fermentation des esprits, avait chargé un comité, composé des vingt-quatre inspecteurs d’infanterie et de cavalerie, d’examiner à fond toutes les parties de l’administration militaire, et de reudre compte de leur travail au ministre, par un rapport que celui-ci devait soumettre, avec son avis, au roi, dans son conseil.

Ce rapport, discuté pendant plusieurs mois, fut remis à mon père. U contenait l’analyse des nombreuses réclamations qui affluaient,de tontes parts sur l'organisation de notre armée , sur la tactique, et principalement sur les abus introduits dans le mode de nomination aux emplois.

Les inspecteurs avaient accueilli les plaintes d'une foule de nobles qui prétendaient que, ne pouvant, sans déroger, entrer dans d'autres carrières que celle des armes, ils la voyaient désormais presque fermée pour eux, tant par les effets d’une paix de dix années, qui rendait plus rares les vacances des emplois , que par la facilité abusive avec laquelle on laissait éluder les ordonnances qui exigeaieut, pour être nommé officier, des certificats de noblesse signés par quatre gentilshommes.

« Ces certificats, disaient-ils, se donnent fré-

» quemment à des roturiers par de jeunes gentilshommes obères, et qui trouvent ainsi le » moyen de se libérer de leurs dettes. Cette » fraude insupportable, ajoutaient-ils, prive la » noblesse pauvre de tout moyen d’obtenir des » emplois, que leur enlèvent journellement les ï> jeunes gens riches du tiers-état. »

Lorsque mon père porta ce rapport au conseil, il combattit avec chaleur Tapimon des inspecteurs et leurs conclusions favorables aux réclamations de la noblesse* « La fraude dont on se plaint, dt- » sait-il, fût-elle aussi fréquente qu’on le suppose, » ne ferait que prouver T impossibilité de eonser- » ver un ordre de choses t|ue tout le monde veut y* éluder, parce qu’il n’est plus en harmonie avec » nos mœurs, avec les progrès en instruction et » en richesses d\m tiers-état qui s’offense de cette » humiliation* Comment voulez:-vous qu’on sup- » porte Vidée de voir que le fils d’un magistrat » respectable, d’un négociant estimé, d’un in- » tendant de province, chargé d'une des plus ïj importantes branches de Fadmmistration, soit » condamné à ne pouvoir servir VÊtat que comme » soldat , ou a 11e parvenir au grade d’officier qu’à a un âge avancé, après avoir vieilli dans les rangs » les plus subalternes? Il vaudrait bien mieux atta- > qner le préjuger déraisonnable qui ruine toute » la noblesse, en ne lui permettant d’autre activité:

MLItfOÏMS

« cjue celle des armes; La loi dont elle réclame » l'exécution tombe en désuétude, parce qu’elle est * contraire aux mœurs du temps; et vainement » voudrait-on la ressusciter, il ne serait ni rai- » sonnaille ni juste de vouloir lui rendre de nou- » velles forces; au fond elle est inutile : car, quoi » qu’on en dise, la noblesse sera toujours sûre » par sa position, par son crédit, d’obtenir la » préférence pour le plus grand nombre des no- « minations; et de plus cette loi ressuscitée, sans » satisfaire toute les prétentions des classes pri- » vilégiées, exciterait le mécontentement général » de toutes les autres. a

Certes la raison la plus mûre, l'esprit le plus équitable avaient dicté cet avis; cependant l'opinion contraire prévalut, et U fut décidé que dorénavant ce serait M, Chérin, généalogiste de la cour, qui délivrerait les certificats de noblesse, précédemment donnés et signés par quatre gentilshommes.

Mon père reçut l’ordre de faire une ordonnance conforme à cette décision. Il obéit; mais, en la rédigeant, U excepta de l’obligation des preuves prescrites, les fils de chevaliers de Saint- Louis et les emplois d’officiers dans plusieurs corps de troupes légères, de sorte que, indépendamment des moyens d'avancement assurés aux longs services et offerts par les chances de la

OU SOirVEPUBS,

guerre, le tiers-état eut peut-être, depuis cette ordonnance, plus de facilité qu auparavant pour entrer dans la carrière militaire.

Cependant on fit peu d’attention à ces adoucissemens; on parut meme oublier 1 ancien état de choses et les preuves de noblesse précédemment exigées. Enfin, il passa pour constant que c’était mon père qui avait infligé au tiers-état une exclusion humiliante, et son ordonnance devint le but principal vers lequel se dirigèrent tous les traits de la malveillance et d’une haine déjà trop vive de Tordre plébéien contre celui de la noblesse : Ÿoilà les faits dans toute leur vérité; l’opinion publique, jusqu’ici trompée, les jugera.

Personne, je crois, n aurait du être plus à 1 &bri de pareils reproches que mon père: sous des formes sévères, il était humain, généreux; il cherchait partout le mérite, F encourageait, le défendait contre l’intrigue, et le récompensait : jamais sa justice ne rejetait une réclamation fondée; jamais son activité ne laissait de lettres convenables sans réponse; jamais il ne fermait 1 oreille aux bons conseils, ni meme aux avis qui pouvaient Féclairer sur ses fautes.

L’habileté, l’intelligence, l’assiduité à remplir ses devoirs, Fanciennetê des services, les nombreuses blessures, les actions brillantes étaient les seuls titres valables à ses yeux. Aussi les vieux officiers,

les vieux soldats le chérissaient et vantaient sa bouté; les guerriers couverts de cicatrices aimaient à compter les siennes : les jeunes courtisans seuls se plaignaient de sa sévérité et de son attachement rigoureux aux règles et à la discipline* L’ordre et l’économie lui donnaient les moyens de multiplier, plus qu’aucun de ses prédécesseurs, les récompenses dues à des services réels* U trouva même, dans de sages épargnes, la facilité de recréer une caisse de pensions en laveur des plus anciens chevaliers de Saint-Louis.

Jusqu’alors nos soldats couchaient trois dans un meme lit; ce fut lui qui ordonna que désormais ils n’y seraient plus que deux. Le désordre régnait dans les hôpitaux; les dépenses de cette partie si importante de l’administration étaient excessives et mal dirigées : d'après les mesures qu’il prit, ces hôpitaux coûtèrent moins, et continrent plus de malades mieux soignés.

Son ordonnance sur cette matière reçut dans le temps des éloges universels. Par ses soins, l’instruction des officiers fit de grands progrès. On venait de toutes parts admirer la belle tenue de nos troupes, leur exacte discipline, et la régularité de leurs manœuvres. Les commanderaens tes plus iraportans furent toujours donnés par lui à des chefs désignés à sa confiance par l’estime publique; et ceux qui se distinguèrent si éminem-

OU SOUVEüTIBS. 2 85

ment dans la guerre d’Amérique, rendirent une pleine justice à la sagesse de ses instructions.

Il avait le premier conçu et présenté au roi l’idée de la création du corps de l’artillerie légère et de celui de l’état-major, auxquels depuis nous dûmes une si grande part de notre gloire ; enfin, malgré la difficulté des circonstances et les exigences de la cour, le fonds des pensions militaires, qui, sous tous les autres ministres, s’était annuellement augmenté, ne reçut aucun accroissement pendant son ministère, qui dura sept années, parce qu’il eut la sage fermeté de ne jamais accorder de pensions nouvelles qu’en exacte proportion avec les extinctions des anciennes. .

Telle fut sa vie ministérielle, aussi respectable à la cour qu’elle l’avait été dans les camps. On pardonnera sans doute ces détails au sentiment qui les dicte : si l'oubli des médians est use maxime salutaire, ajoutons-y que tout le monde doit s’unir pour préserver de l’oubli les hommes de bien ; c’est le meilleur moyen d’en augmenter le nombre, malheureusement trop rare en tout temps et surtout dans les postes élevés, qui sont en butte à tant de jalousies, à de si séduisantes tentations, et perpétuellement entourés de tant d'écueils.

Si mon père, malgré sa justice, rencontrait encore des iugrats et des mécontens, il faut avouer

MI^MOIKIÎS

que j’étais un peu de ce nombre : car, malgré toutes mes sollicitations, ne voulant faire en ma faveur de passe-droits à personne, il m J avaLt toujours refusé les moyens de partager en Amérique les palmes cueillies par plusieurs de mes compagnons d’armes.

Enfin cette grâce tardive me fut accordée; le vicomte de Noailks ayant obtenu, après la prise d’Yorktown, le commandement en chef d’un régiment qui était en France, je fus nommé k sa place colonel en second du régiment du Soissorinais; je quittai sans regret les dragons d’Orléans, malgré l’affection que j’avais pour eux, et je reçus Tordre de partir et de m’embarquer pour aller rejoindre msn nouveau corps dans les Etats-Unis.

Après avoir si longuement et si vivement désiré de combattre, j'espérais faire une campagne vive et brillante, qui terminerait la guerre par la prise de New-York, et peut-être ensuite parla conquête de la Jamaïque : car tel était alors le projet des ministres.

Lorsque j’arrivai à Brest, les premiers jours d’avril 1782, j’y trouvai plusieurs frégates qui nous attendaient, ainsi qu’un convoi nombreux de vaisseaux marchands, de bâtimens de transport, que nous devions escorter; Ü y avait aussi dans le meme port deux bataillons de recrues destinées à renforcer l’armée de Rochambeau.

otr SOUVEHins.

Je reçus l’ordre d’en prendre te commandement, de les inspecter et de les dresser à l’exercice jusqu’au moment du départ. Je remplis avec exactitude ce devoir minutieux. Cette ennuyeuse

hf

occupation se prolongea beaucoup plus que je ne l'avais pensé.

Une escadre anglaise, informée de nos préparatifs et favorisée par les vents qui nous étaient contraires, nous bloquait et croisait devant la rade, dans l’intention de nous attaquer et de s’emparer de notre convoi.

Nous apprîmes, dans ce moment, la triste nouvelle de la défaite de M. de Grasse, et ce revers excita parmi nous, non le découragement, mais au contraire un redoublement d’ardeur.

Enfin, les vents changèrent et nous donnèrent l’espoir prochain de sortir de ce triste port où nous étions comme aux arrêts. Nous reçûmes l’ordre de laisser à Brest notre convoi et de nous embarquer sur la Gloire , frégate de trente-deux canons, qui en portait de douze.

A l’époque de ce premier embarquement, on plaça avec moi sur la Gloire MM. le duc de Lauzun, le prince de Broglie, fils du maréchal; le baron de Montesquieu, petit-fils de l’auteur de VEsprit des Lois; le comte de Loménie, qui depuis périt victime delà révolution; un officier anglais nommé Sheldon; Polarski, gentilhomme polonais;

MjbttOIRLS

le baron Liüehorn, aide de camp du roi do Suède, et le chevalier Alexandre de Lameth , qui depuis rendit de grands services à son pajs: il y devint célèbre par ses taie ns, par son habileté administrative, par son caractère, par son noble dévouement à sa patrie, par ses principes constitutionnels, et par les proscriptions qu’ils lui attirèrent.

De ce moment datèrent son amour pour la liberté et notre amitié, sentimens qui, depuis quarante ans, dans son âme comme dans la mienne, ont conservé toute leur force.

Il était difficile de trouver uu compagnon de voyage plus aimable qde le duc deXauzun; son caractère était facile, son ârne généreuse, sa grâce ori gin ale et sans modèle. Il me montra une courte lettre de M, de Maurepas, auquel il avait vivement recommandé une affaire qui l'intéressait* Cette lettre, en quatre lignes, donnait une juste idée du caractère enjoué et de Khumeur légère de ce vieux ministre; «Je a ai pu , lui disait-il, » parvenir à faire ce que vous désiriez; vous na- » viez dans cette occasion pour vous que le roi et » moi : voilà ce que c'est que de s'encanailler. »

Les impressions qu'éprouvait alors cette jeunesse belliqueuse, s arrachant avec ardeur à ses foyers, à ses plaisirs, à ses affections, pour chercher, dans un autre monde, les travaux et les périlsjp étaient digues d'observation, et auraient

pu annoncer ans esprits clairvoyans les changcmens grands et prochains cpii devaient s’opérer en Europe.

Ce nétait plus, comme autrefois, des chevaliers cherchant, ainsi que les héros normands, à la pointe de l’épée, des aventures et des principautés; ou des guerriers guidés, comme les croisés, par un pieux fanatisme; des Anglais et des Français aventureux, ou des Espagnols cupides, qui, altérés de la soif de l’or, couraient ensanglanter et dépeupler un monde découvert par Colomb. Ce n’était même plus uniquement le désir de gloire et de grades qui avait fait briller les épées françaises dans toutes les guerres que se faisaient les différentes puissances de l’Europe.

Quelques-uns étaient encore cependant conduits exclusivement par ce dernier motif; mais la plupart d’entre nous se trouvaient animés par d'autres sentimens : l’un très raisonnable et très réfléchi, celui de bien servir son roi et sa patrie, de tout sacrifier sans regret pour remplir envers eux ses devoirs; l’autre pins exalté, un véritable enthousiasme pour la cause de la liberté américaine.

Un autre siècle naissait; tout changeait de mobile et de but. Il était assez extraordinaire de voir de jeunes courtisans partant pour la guerre au nom de la philanthropie, de cette philanthropie

qui devrait la faire détester, et des officiers qm f par l’ordre d’un gouvernement absolu, s’élancaient en Amérique, d’où ils devaient rapporter en France les germes d’une vive passion pour l'affranchissement et pour T indépendance.

Je ne saurais mieux donner une idée de l’exaltation qui agitait alors nos esprits, qu'en citant quelques passages d’une lettre que j’écrivais à cette époque, et qu’après quarante-deux ans, je ne retrouve pas sans quelque plaisir.

(Rade de Brest, à bord de In Gloire , ce rf) mai 1782.)

« Au sein d’une monarchie absolue, disais-je, » on sacrifie tout a la vanité, au désir de la rej> nommée, qu’on nomme amour de la gloire, et » qu’on ne peut appeler amour de la patrie dans » un pays où un petit nombre de personnes , éle- » vées précairement aux grands emplois par la » volonté d’un maître, ont seules part à la légis- » talion et à l’administration, dans un pays où la » chose publique n’est plus que la chotffc privée, * oii la cour est tout, et la nation rien.

» L’amour de la vraie gloire ne saurait exister » sans philosophie et sans mœurs publiques; on » ne connaît bien chez nous que Pamonr de la » célébrité, qui peut porter au mal comme au » bien; ce n’est poôit par des talens, mais par » faveur qu’on avance : i! est plus profitable de se

OU SOUVENIRS, 39F

» rendre agréable au pouvoir qu’utile au pays.

» Aussi, au lieu de vouloir honorer sa patrie par » des vertus, ïenrichir par des monumens et l’t- » elairer par des lumières, 011 n’emploie son acti- » vitéqu’en intrigues. Les ambitieux ne craignent » pas une mauvaise réputation, et n’en cherchent » pas une bonne et solide; tout ce qu’ils désirent,

» c’est le bruit et l’éclat, tout ce qu’ils redoutent,

» c'est le silence et l’obscurité : étranges égoïstes,

» qui vivent toujours dépendants des autres, en » ne croyant vivre que pour eux-mêmes!

« Si je parais les imiter, cette apparence est » trompeuse : car je poursuis un but tout difl'é- » rcnt du leur. Quoique jeune, j'ai déjà passé » par beaucoup d’épreuves, et je suis revenu de » beaucoup d’erreurs : le pouvoir arbitraire me » pèse; la liberté pour laquelle je vais combattre, » m’inspire un vif enthousiasme; et je voudrais » que mon pays pût jouir de celle qui est com- >. patible avec notre monarchie, notre position » et nos mœurs; mes affections mêmes fortifient » mes opinions actuelles.

» Uni par d’heureux liens avec la petite-fille du « chancelier d’Aguesseau, mon plus vif désir, eu » suivant une autre carrière que celle de cet il- »: lustre magistrat, est de m’élever à la hauteur » de ses immortels principes de vertu, de justice » et d’amour pour la patrie. En lisant ses discours

lUÉ-VIOTRES

» e,t ses écrits, ou sent évidemment que ce mi- » nistre d’un monarque absolu ne perdait jamais » de vue l'intérêt public, les droits des citoyens, » et les limites prescrites au pouvoir par Téter- » nelle raison et par les lois fondamentales de * TËtat Ce grand magistrat, si dévoué à son roi, » portait dans les tribunaux, dans la législation » et dans l'administration, toute l'indépendance » et toutes les vertus républicaines.

» Mon admiration pour un si noble modèle a » dissipé dans mon âme les faux attraits d’une » folle ambition, du désir des richesses; elle me » fait résister au tourbillon du inonde. L’opinion » peu éclairée du vulgaire était la derrière idole » que j’encensais; mais elle s’est enfin montrée » à moi telle qu’elle est, assise sur l'ignorance, v égarée par la fortune, et ne nous présentant » qu un encensoir de taux métal, qui ne s’agite ¥ que pour honorer le vice brillant, favorisé par » les caprices du sort.

» Je n éprouve plus d’autre passion que celle w de mériter les suffrages de l’opinion publique, a non telle qu’elle est, mais telle qu elle devrait » être; T opinion, par exemple, d’un peuple libre » dont un sage serait le législateur. Aussi, en me » séparant aujourd’hui de tout ce qui mîest cher,

» ce n’est pas à un préjugé , c’est à un devoir que * je fais ce pénible sacrifice : magistrat , j’aban-

OU SOUVEKIttS.

» donnerais les plus doux loisirs pour me rendre, » dès cinq heures, au palais, afin d’y combattre » l’injustice; ministre, je m’exposerais à l’exil et « au triste sort qu’éprouve la vérité dans les cours, » pour y défendre la cause des opprimés; guerrier, » je quitte ma famille et mes foyers, tout ce qui » charme ma vie, pour remplir strictement les » devoirs d’un métier le plus noble de tous, quand » on l’exerce pour soutenir une juste cause.

» Tels sont les motifs qui me guident; il en est » un surtout plus fort que les autres, c’est celui » de m’élever au niveau de quelques êtres dont je » ne puis me rapprocher qu’à force de nobles » sentitnens et de vertus. A présent, leur affection » est tout à la fois l’objet de mes regrets et le prix » de mes sacrifices. La seule chose qui me console » de m’eu éloigner, c’est de mériter de plus en j) plus d’être aimé par eux. »

Enfin le signal du départ fut donné; un nouveau passager, le vicomte de Vaudrend, se joignit à nous, et notre frégate mit à la voile le 19 mai 1782, avec une brise assez fraîche pour nous faire espérer d'échapper à la vigilance de la flotte anglaise; mais à peine étions-nous à trots lieues, qu'une tempête violente nous força de changer de route et de nous enfoncer dans le passage périlleux que l’on nomme le Raz de Tulinguet, lieu fameux par beaucoup de naufrages-

2 g 4 7 H 1 LMOIÎIE 5

Luttant adroitement contre les vents et les écueils, nous parvînmes à prendre le large; alors l'approche de vingt" deux vaisseaux anglais nous contraignit, pour les éviter, de ranger la côte de très-près; et, connue le coup de vent devenait toujours de plus en plus violent, nous fumes en grand danger de tomber sur des écueils appelés les Glenans , contre lesquels, peu de temps^auparavant, la frégate la Vénus s’était perdue.

Enfin le calmé succéda à l’otage; mais laguibre de notre frégate, cédant à l'impétuosité du vent, s’était brisée* Nous nous vîmes donc obligés d'entrer dans la Loire et de relâcher h Paimbœuf. Ainsi la fortune, contraire à nos voeux, semblait se plaire à nous enchaîner sur les rivages de la France.

Jusqu’au i 5 cle juillet, recevant tantôt Tordre de remettre à la voiie, et tantôt l'injonction de retarder notre départ, nous ne fîmes, comme des caboteurs, que courir de port en port. De Brest nous étions venus à Nantes, de Nantes nous allâmes à Lorient, et de Lorient enfin nous nous rendîmes âRockéfort, où nous trouvâmes ïdigle , frégate de quarante canons portant du vingtquatre, et qui devait se rendre eu Amérique de conserve avec nous.

M. le baron de Vioménd, M. le duc de Lauzun, qui retournait en Amérique, montèrent abord

de VAiglei MM. de Vauban, de Melfcrt, de Talleyrand, de Champcenetz, de Fleury, et plusieurs autres officiers s'y BBubsnjuerent egalement. Lt. commandant de notre frégate était le chevalier dt: Vallongue, ancien officier de la marine royale. qui, malgré sa réputation de bravoure et d habileté, et ses longs services, n’était encore parvenu qu’au grade de lieutenant de vaisseau.

Le chevalier.de La Touche commandait la frégate l'Jigle. C’était ira homme instruit, brave , spirituel, aimable, mais qui était rentré récemment au service de mer. De nombreux amis et l’appui du duc d'Orléans avaient accéléré son avancement ; il était capitaine de vaisseau, et ce ne fut pas sans un peu d humeur que M. de A allougue se vit ainsi contraint de servir sous les ordres d’un officier moins ancien que lui, et qui. était ce qu’on appelait alors un intrus dans la marine.

M. de La Touche aimait son nouveau métier, et eu remplissait les devoirs avec autant d’intelligence que d’honneur. Cependant, au moment de son départ, une passion qui dominait chez lui toutes les autres, lui fit commettre une assez grave faute dont le résultat, qui pouvait être beaucoup plus funeste, nous occasionna d abord d assez vives contrariétés, et ensuite un malheur qui tomba principalement sur lui.

2 l)b lUSUOIIlKS

Lue femme dont il était violemment épris l'avait suivi de Paris à la Rochelle; les ordonnances ne lui permettaient pas de l’embarquer sur sa frégate, et cependant il ne pouvait se décider à se séparer d’elle. On verra bientôt quel fut 1 étrange parti qu’il prît pour concilier, autant qu’il le pouvait, son amour et son devoir. Le j 5 de juillet nous mîmes à la voile, en même temps qu’un convoi marchand assez nombreux escorté par la frégate la Cérès ,

Peu de temps après notre départ, au milieu de la nuit, et tandis que nos équipages étaient occupés à manœuvrer pour résistera un vent contraire qui s était élevé avec assez de force, la frégate la Cérès, en virant maladroitement, aborda notre frégate avec une telle violence, que nous crûmes tous être tombés sur un écueil.

Cette secousse ne nous causa aucun dommage; mais la Cciès en éprouva d’assez graves pour être contrainte de nous quitter et de rentrer avec son convoi dans le port. Les jours suivans nous fîmes peu de chemin : il est vrai que le vent était faible. Cependant cette lenteur nous étonnait avec raison , car nous savions que V^iglc était beaucoup meilleure voiliêreque nous, et pourtant nous étions sans cesse obligés de diminuer de voiles pour l’attendre et ne pas nous en séparer.

Lnfin nous remarquâmes qu’un vaisseau mur-

chaud naviguait à la suite de l'Aigle. Comme il était impossible qu’un tel navire put marcher comme un bâtiment de guerre, nous vîmes bientôt , qu’aptes plusieurs messages de canots et plusieurs pourparlers, le commandant de lAigle s’était décidé à prendre à la remorque le vaisseau marchand.

Le mystère fut alors éclairci, et il nous fut démontré que c’était la maîtresse de M. de La Touche qui retardait sa course, et qu’il voulait ainsi la traîner à sa suite. On peut bien croire que de cette manière notre navigation dut être très lente; nous fumes de plus contrariés par des calmes fréquens, de sorte qu’ayant employé trois semaines pour arriver aux. Açores, ayant beaucoup de malades à bord, et craignant de manquer d’eau, 1 \ 1 . de La Touche prit la résolution de relâcher dans quelque port de ce petit archipel.

Pendant cet ennuyeux trajet, nous n’eûmes d’autre distraction que la vue successive de plusieurs vaisseaux auxquels nous donnâmes chasse, conformément aux ordres du capitaine La Touche, espérant toujours que nous allions trouver un ennemi, livrer un combat et remporter une victoire; mais chaque fois notre espoir fut déçu, et, en approchant de ces bâtimens, nous reconnûmes que c’étaient des neutres ou des alliés.

L’archipel des Adores appartient aux Porta-

irÉMOinüs

gais: on relâche ordinairement à Fayal; mais le veut, qui était contraire, nous aurait fait perdre trop de temps, et, nous trouvant prés de Tercère, la principale ile des Açores, et dont Angra est la capitale, nous y allâmes, comptant pouvoir y mouiller. Au moment où nous jetions l’ancre, on vint nous avertir que nous étions en danger de perdition, à cause des eourans qui nous affaleleraient infailliblement à la côte.

Le commandant du port refusa de nous y recevoir, quoiqu’on y vît quelques bâtimens mar' chauds; cet officier nous fit dire que, le port étant exposé au vent du large , nos frégates u’y seraient pas en sûreté; qu’il ne pourrait pas en répondre, et qu’ainsi il valait mieux que ces frégates croisassent devant la rade, pendant qu’elles enverraient chercher, dans leurs chaloupes, les provisions et les rafraîchissemens qui nous seraient nécessaires : ce fut le parti que nous prîmes.

A l’aspect de ces îles, ainsi qua celui des îles du Cap-Vert et des Canaries; à la vue de ces groupes d’amphithéâtres et de montagnes qui s’élèvent isolées au-dessus de la surface du vaste Océan, il 11e semble pas possible de douter de l'existence antique d’un continent submergé par une des grandes révolutions de notre globe. Indépendamment de toutes les observations nouvelles faites à cet égard par nos savans, un coup

d'oeil suffît pour démontrer que ces archipels sont les sommets de quelque chaîne de montagnes de cet ancien continent, englouti, depuis plusieurs milliers d’années, par les eaux.

Le récit des prêtres égyptiens que Platon nous a transmis est peut-être exagéré. Il est difficile de croire qu’autrefois les Atlantes aient conquis une partie de l’Europe et de l’Afrique, et que le peuple d’une seule ville, telle qu’Athènes, ait battu, chassé et détruit ces fiers conquérons ; mais, cette exagération à part, on ne peut avoir vu les Açores, et douter de l’existence et de la submersion de l’Atlantide.

Au milieu des flots d’une mer immense, cet archipel isolé, bravant les ouragans, les volcans sous-marins et les tremblemens de terre qui semblent le menacer fréquemment d’une nouvelle l'évolution, élève tranquillement dans les airs ses verdoyans amphithéâtres qu’embellit un printemps perpétuel. On y voit les fleurs, on y recueille les fruits de l’Europe, de l’Amérique, de l’Afrique et de l’Asie. Le jasmin, l’oranger, le laurier, l’acacia, les roses embaument l’air de leurs parfums, et cet air est si pur qu’aucune vermine ne peut y vivre.

Lorsque nous vîmes de loin l'iledeTercère, elle ne se présentait à nos regards que comme une grosse montagne assez noire; mais, en approchant

3og MÉMornrs

d’Angra, nous jouîmes de là vue la plus agréable; Cette montagne si sombre s’éclaircit; le sommet seul de son pie garde son aridité. De ce pic la montagne s’étend par nue pente douce jusqu’à la mer, et présente à l’œil un amphithéâtre magnilique couvert de bois odôriférans, aussi variés par leur forme que par leur couleur. Ces bois se groupent pittoresquement, et laissent voir entr’eux des champs et des cultures de toute espèce, qui annoncent l’abondance et promettent le bonheur.

Au Ijas <1 un enfoncement où la mer va perdre sa furie, on aperçoit la ville d’Angra qui s’élève majestueusement le long de la montagne. Cette ville est grande et défendue par deux forts, dont les feux se croisent sur l’entrée du port. Plusieurs maisons de plaisance, propres et riantes, lient insensiblement cette ville avec la Campagne, et empêchent ainsi que les yeux n’éprouvent une transition trop forte, en passant de la vue des bâtimens réguliers à l’aspect champêtre des vallons.

Les Portugais, comme les Espagnols, possèdent des trésors dont ils ne sentent pas la valeur; ils 1 atténuent meme par les vices de leur administration : contrariant la nature qui leur offre la richesse, ils la refusent par préjugé; par leurs iaux calculs, préférant le monopole à la liberté, ils s appauvrissent en refusant au commerce cette

ou sonvEHins.

3 oi

liberté qui peut seule lut donner la vie. Les Portugais visitent et connaissent presque seuls les Açores.

Les habiîans de Tercère, jouissant avec étonnement du plaisir si rare de recevoir des étrangers, m’assurèrent que,depuis soixante ans, ils n’avaient vu à Angra que quelques passagers d’un vaisseau français et deux bâtimens anglais; encore n’y étaient-ils restés, comme nous, que trois ou quatre jours. Les autres nations leur sont totalement inconnues : aussi, pour toute espèce de lumières, ils sont à deux siècles de nous. Leurs vins, leur blé, leurs bestiaux et leurs oranges, n’ont pour débouchés que Lisbonne et les ports du Brésil.

Fayal, dont les côtes sont plus abordables et le port plus large, donne plus souvent asile aux navigateurs que le vent porte dans ces parages. Ils y achètent des vins fameux par leur saveur. On dit que Saint-Michel présente un aspect aussi riant que Tercère; mais la sérénité des habitans y est troublée par de violentes éruptions volcaniques, et par de frequens tremblemens de terre. Le nom des îles Graciosa et Flores suffit pour prouver que la nature les a aussi richement dotées; mais elles sont très petites, et personne n’y relâché.

Vers le commencement du XVIII e siècle, il arriva dans cet archipel un phénomène qui effraya beaucoup les habitans : près de H le de Saint-Mi-

M liMOULES

ehel > une violente éruption volcanique lança toutà-coup dans les airs une immense quantité de pierres enflammées, et fit ensuite sortir du fond de la mer une petite île qui avait environ trois lieues; elle exista trois ans, mais après elle disparut insensiblement.

La résidence du gouvernement de cet archipel est la ville d’Angra. Toutes les autres îles y envoient des députés pour former le conseil du gouverneur. Ce gouverneur, lorsque nous y arrivâmes, était un homme des plus grandes maisons de Portugal. Ses troupes, peu nombreuses, assez mal tenues, étaient suffisantes pour la défense d'une île qu'on n’est point tenté d’attaquer, et où l’on trouve peu d’endroits propres à un débarquement; d’ailleurs ces points sont suffisamment défendus par des ba tteries.

Dès que je fus descendu de mon canot, je me rendis chez le consul de France; il se nommait Peyrez. Dans sa jeunesse, se trouvant sans fortune, il avait été en chercher une en Portugal : de ià, conduit par des affaires de commerce à Tercère, les charmes d'une olivâtre Tereérienne Fy avaient fixé.

Ce consul, de tous les consuls du monde le moins occupé, fut charmé de revoir des compatriotes. I! nous traita de son mieux, ainsi que !â senhora Peyrez, qui ne paraissait pas trop fâchée

ou souvuxms. 3o3

de voir pour la première fois des hommes autrement qu’à travers une jalousie.

Je fis une longue promenade avec mon hôte dans la plus grande partie des vallées de Pile, promenade fort agréable pour l'œil, mais peu intéressante pour l’esprit : car rien n'était moins fertile que l’esprit de mon bon compatriote.

11 avait presque oublié son pays, ignorait ce qui se passait dans les autres, n’aimait que sa brune compagne, et n’admirait que son petit pavillon, qu’il appelait sa maison de plaisance, et une allée de citronniers de cent pas, qui traversait son parc. Sa ferme, composée de neuf arpens, ne lui avait coûté que huit cents livres.

Revenu à bord de ma frégate, assez fatigué de ma course, j étais peu tenté de retourner à Tercère ; mais le duc de Lauzim me lit changer d’avis. « Je vois, me dit il, que tu t’es peu amusé, et « c’est ta faute. Pourquoi t’avises-tu aussi de des- » cendre chez le consul de France, bon et simple » bourgeois, qui n’admire que son allée de ci- » tronniers, ne sait faire qu’un peu de cuisine, » ne vous offre que Peau de son puits trop fraîche, » et son lait qui ne l’est pas assez ? Je Pat vu comme " toi, mais je me suis bien gardé de lui consacrer » ma journée. J’ai trouvé autre part de meilleurs « moyens pour chasser P ennui et satisfaire ma » curiosité. Viens avec moi ; tu connaîtras ce qu’il

»y a de mieux k Tercère : bonne chère, bon u accueil j un hôte gai, joyeux et empressé de » plaire, des femmes vives et jolies, des religieuses » complaisantes, des pensionnaires coquettes et » tendres, et un évêque qui danse admirablement » le fandango. »

« Tu es fou, lui répondis-je; et quel est donc » cet homme rare qui t’a montré subitement une si amitié si active et si obligeante? — Cest le » consul d’Angleterre, dit-Ü. — Eh! tu n’y peu es y> pas, répliquai-je; comment! nous sommes en » guerre avec les Anglais, et c’est chez le consul » de cette nation que tu vas prendre tes ébats!»

« Attends, reprit-il; ne porte pas de jugement » téméraire* Mon hôte est à la vérité consul de » l’ Angleterre, notre ennemie; mais il cumuleles » emplois : il est en même temps consul de TEs- » pagne, notre alliée, et, pour compléter la sin- » gularité, il n’est ni Anglais ni Espagnol , mais 33 Français et Provençal »

te il rie lui manqué plus, répondis je, pour réunir » toutes les qualités possibles, que d’étre familier » de l'inquisition,— Eh bien ! mon ami, s’écria » Laitzun en riant, je croîs qu’il ne lui manque » rien. —'Ah! s’il en est ainsi, repris-je, je n’ai plus » d'objection à te faire. Allons chez cet homme » singulier qui porte tant d'lia bits et joue tant de » rùîes. Trois fois heureuse est la pacifique île de

OU SOUVENIKS,

» Tercère, qui, au milieu des orages effroyables » que la guerre répand sur l’Europe, l’Asie, l’A- » frique et l’Amérique, n’entend, dans son tran- » quille séjour, que le bruit de ses flots, les sons n de ses guitares, les chants de ses oiseaux, et voit » dans son sein, les consuls de deux puissances * belligérantes non seulement vivant en bonne in- » teîligence, mais ne formant qu’une seule et même » personne, et faisant probablement fort bien les » affaires de toutes les deux ! »

Nous partîmes donc, Lauzun, le prince de Broglie, le vicomte de Fleury et moi, avec deux ou trois de nos autres compagnons d’armes, et nous fûmes introduits chez le consul d’Angleterre, qui tint toutes ses promesses : car il nous donna d’excellent thé, de très bon porter, des soupers exquis, une société de femmes très aimables, et, comme nous étions curieux de connaître le fandango, cette danse célèbre parce qu’elle est la plus g-ravement indécente et la plus tristement voluptueuse, un jeune Portugais, coadjuteur de l’évêque d’Angra, eut la complaisance, sans se faire trop prier, de la danser en notre présence.

Ce ne fut pas tout : l’obligeant consul nous conduisit le lendemain matin dans un couvent où nous vîmes d’indulgentes nonnes et des pensionnaires très jolies. Leur teint un peu basané n’affaiblissait point le charme de leurs beaux yeux K. ao

Ôo6

noirs, do leurs blanclies dents et de l’élégance de leurs tournures. Leur aspect nous consola des deux, redoutables grilles qui séparaient le parloir de l’intérieur du couvent

La mère abbesse, suivie de sa jeune cohorte, arriva gravement derrière la grille, avec le costume, la taille, la figure que nous présentent les portraits d’abbesses du XIII e siècle; rien ne manquait à cette ressemblance, pas même la crosse: car elle en tenait majestueusement une à la main.

Après les premiers complahens, et lorsqueces dames furent assises, notre encourageant consul nous dit que suivant l'usage portugais, usage assez étrange, nous pouvions, à la faveur des grilles et malgré la présence de madame l’abbesse avec sa crosse, nous montrer aussi galans que nous le voudrions pour son jeune troupeau, parce que, de tout temps, la dévotion et la galanterie régnaient ensemble, sans discorde, dans les cloîtres du chevaleresque Portugal.

Chacun de nous choisit donc l’objet qui frappait le plus doucement ses regards, et qui semblait répondre avec plus d’obligeance k ses œillades. Ainsi nous parlâmes promptement d’amour, mais très-innocemment et très-platoniquement, grâce à la présence des deux grilles et de madame l’abbesse.

On aura peine à comprendre comment, nos

OU SOUVENIRS. 3c-,

maîtresses ignorant la langue française, el nous ne sachant pas un mot de la langue portugaise, nous pouvions réciproquement nous entendre; mais rien n’était impossible avec notre officieux consul : il se chargea du rôle d’interprète, et nous aplanit ainsi la difficulté première de l’entretien.

Le signal de cette conversation galante fut donné par une jeune pensionnaire, la senhora doua Maria Emegilina Francis# GenovevadiMarcellos di Connicullo dî Garbo. Frappée de la bonne mine, de la physionomie spirituelle et du costume de Lauzun, qui portait l’uniforme de hussard, elle lui jeta, en souriant, une rose à travers la grille, lui demanda son nom, lui présenta un coin de son mouchoir qu’il saisit et quelle tendit ensuite , en cherchant à l’attirer à elle : douce vibration qui sembla passer assez vite des mains au cœur.

Nous suivîmes tous avec empressement cet exemple : les mouchoirs voltigèrent rapidement des deux côtés, ainsi que les fleurs; et, comme nos jeunes Portugaises nous lançaient des regards qui semblaient annoncer l’envie de renverser les grilles, nous nous crûmes obligés de répondre à ces tendres agaceries en leur envoyant des baisers, non sans crainte cependant de paraître trop téméraires à madame l’abbesse. Mais cette plaisanterie ne dérangeait rien à sa gravité, et n’eifrayait

MÏÎMOIHES

point son indulgence. Nous continuâmes alors à imprimer ces baisers sur le coin des mouchoirs de nos belles, qui, à leur tour, rendaient très obligeamment ces baisers au bout du mouchoir resté dans leurs mains.

Bientôt nous essayâmes de faire un peu de portugais du peu d'italien que nous savions. Cet essai réussit auprès de nos dames, qui nous imitèrent, de sorte que la conversation, plus directe, devint plus vive, quoiqu’à moitié comprise, et laissa quelque repos à notre consulaire interprète, qui en profita pour causer avec madame l’abbesse.

Enfin, cette bonne abbesse se mêla de l’entretien, et , s’apercevant peut-être que notre joie était tant soit peu mêlée de surprise, elle nous dit, par l’entremise du consul, que l'amour pur était fort agréable aux yeux de Dieu, «Ces jeunes «personnes, ajoutait-elle, auxquelles je vous « laisse offrir vos hommages, s’étant exercées à » plaire, seront un jour plus aimables pour leurs » maris, et celles qui se consacreront à la vie reh- B gieuse, ayant exercé la sensibilité de leur âme » et la chaleur de leur imagination, aimeront bien » plus tendrement la Divinité. D’une autre part, « poursuivait-elle, cette galanterie jadis honorée « ne peut être que fort utile à de jeunes guerriers. « Elle vous inspirera l'esprit de la chevalerie; elle » vous excitera à mériter, par de grandes actions,

OU 50ÜVEKIÏ15. 3oy

jj le cœur des belles que vous aimez, et à honorer » leur choix en vous couvrant de gloire. »

Je ne sais si ie consul traduisait fidèlement ; mais la chaleur des regards de madame l'abbesse, sa dignité, son accent et sa crosse, en me faisant admirer son éloquence, me persuadaient que je me trouvais transporté dans quelque vieille île enchantée de rArioste,-et au bon vieux temps des paladins.

Ainsi ranimé par de tels conseils, je redoublai d'ardeur pour ce jeu galant; et l'interprète de mes feux, le joli mouchoir de la dame de mes pensées, s agita et voltigea plus que jamais. Elle était moins riche en noms de bapteme que ses compagnes * car la maîtresse du prince de Broglie se nommait doua Eugenia Euphemia Àthanasia Marcellina di Àntoniosdi Mello. La mienne s’appelait plus modestement dona Marianna Isabella dei Carmo, et, dans ce moment, il m'en aurait peu coûté de soutenir contre tout venant, à grands coups de lance, qu'elle était de toutes la plus jolie.

Comme la variété est Famé des plaisirs, après les œillades, après les messages des mouchoirs et les baisers portés par les airs et peu refroidis par les grilles, nous hasardâmes des billets doux. Us furent introduits par le complaisant consul. La bonne abbesse, les ayant lus sans quitter sa crosse

3io

MÉMOIKKS

ni sa dignité, permit, en souriant, la libre circulation de ces tendres épîtres et des réponses t|u elles nous attiraient.

Je hasardai une chanson, et le prince de Droglie m’imita. Je ne sais si nos couplets furent embellis ou gâtés par la traduction du consul, mais on parut les trouver charma ns.

Le jour baissait : madame l’abbesse donna le signal de la retraite. On se fit de part et d’autre de touchant adieux. Un second rendez-vous fut assigné pour le lendemain, et Ion petit croire que nous y fûmes tous très exacts.

En arrivant au couvent, nous trouvâmes la grille ornée de fleurs de toute espèce, et nos dames mille fois plus aimables que la veille. Elles nous donnèrent de la musique. La maîtresse du prince de Broglie et celle du duc deLauzim chantèrent en duo dès airs fort tendres, en s'accompagnant de la guitare.

Pendant ce temps, la maîtresse du vicomte de Fleury et la mienne dansaient avec nous: des deux côtés de la grille, nous figurions de notre mieux les passes , que cette triste grille nous empêchait d'exécuter réellement ; mais ce qu’il y avait peut-être de plus divertissant, était de voir madame l’abbesse qui battait la mesure avec sa crosse.

Doua Euphemia nous fit entendre ensuite une

chanson improvisée et à double sens , faisant allusion à la Passion et k celle que Lauzun lui inspirait*

Pour vous faire juger de Y esprit inventif et prompt de notre consul, vous saurez qu’au moment où la distance et Fépaisseur des grilles, s’opposant à nos vœux, avaient arreté la circulation de nos billets, notre actif interprète, ayant déterré une petite pelle creuse , y embarqua nos lettres qui arrivèrent ainsi doucement à bon port.

On sait qu’en amour, comme en ambition, il est difficile des arrêter : la complaisance nous rendit exigeans* Nous demandâmes quelques dons d’amour' nos vœux furent exaucés: nous reçûmes, avec de nouveaux billets bien tendres, des cheveux, des scapulaires, que nous attachâmes sur nos cœurs*

À notre tour, nous finies des présens : nous envoyâmes des anneaux, des cheveux. Lauzun et le vicomte de Fleury avaient dans leurs poches leurs propres portraits, qui, je ne sais par quel accident, leur avaient été rendus en f rance au moment de leur départ; ils en firent hommage à leurs belles*

3e reçus de Marianna Isabella un scapulaire; elle m’assura qu’il me porterait bonheur, et que, tant qu’il resterait à mon cou, je serais à 1 abri de tout accident et de toutes maladies. Je lui

promis de ne jamais m'en séparer; mais sa prophétie ne se vérifia point: car, peu de jours après, la fièvre me prit, et, comme on le verra bientôt, je fis naufrage sur les côtes d'Amérique et je perdis tous mes bagages*

Nos amours platoniques du parloir inspirèrent; nous dit-on, quelque inquiétude dans la ville; les freres, les oncles, les galans s’alarmèrent. Le bruit se répandit qu’au milieu de ces jeux, nous avions eti la témérité de demander furtivement à nos jeunes pensionnaires, le moyen de nous entretenir ensemble sans grille, et de franchir la nuit les murs du jardin. Je ne sais ce qui aurait pu en arriver, et si notre petit roman ne se serait pas terminé, â l’antique mode espagnole et portugaise, par quelques sérénades troublées et par quelques coups d’épée; ce qui est certain, c’est que nous aperçûmes, en nous retirant, plusieurs h ommes à grands manteaux et à larges chapeaux rabattus qui semblaient nous épier.

Quoi qu’il en soit, le vent qui s’élevait, ou la prudence de M. de La Touche, dissipa promptement toute espérance et toute inquiétude. Le signa! du départ fut donné; trois coups de canon nous rappelèrent à bord, et nous n’eûmes que temps de revenir dire adieu à nos belles, que nou trouvâmes inconsolables.

Les grilles du parloir étaient attristées par de

guirlandes de scabieuses, que nos jeunes daines appelaient fleurs de regret, ou, dans leur langue, seudades* La bonne abbesse avait la larme à l'œil ', je crois même que, pour la première fois de sa vie, elle laissa tomber sa crosse. Chacune de nos jeunes senhora nous fit présent dune pensée, que nous attachâmes à nos cocardes, et d un mouchoir quelles mouillèrent de leurs larmes. Enfin, nous partîmes avec leur image dans le coeur,

Notre aimable couvent, qui n aurait peut-être pas été déplacé à coté des anciens temples d'Amathonte et de Guide, m’a jusqu à présent un peu distrait du tableau politique et moral de lercèie et d’Ângra; mais, au fond, il est si peu intéressant quune esquisse en quatre lignes suffira.

Si la nature a fait de Tercère un paradis terrestre, en dépit d'elle, les moines, une ignorante administration et le pouvoir arbitraire, en ont fait un pauvre, triste et ennuyeux séjour.

Sur dix ou douze mille hàbitans, on y compte six ou sept cents religieux ou religieuses. La dévotion s’y mêle au libertinage, d une manière aussi indécente que ridicule, et rien n est plus commun que d’y voir, dans la soirée, les agaceries et les propos lascifs des courtisanes, interrompus par des génuflexions et de nombreux signes de croix lorsqu’on sonne Vangetus. Il y a dans cette colonie des inquisiteurs ; on m’a assuré qu ils ne brûlaient

AT f: MO TR ES

personne et qu'ils se contentaient d’eiapri sonner les pécheurs et de confisquer leurs biens.

Je ne sais pas si les Portugais d’Àngrà méritent leur vieille réputation, et si on y trouve beaucoup de jaloux j mais à toutes les fenêtres on n’aperçait que des jalousies presque toujours en mouvement pour vous annoncer qui] y a derrière elles des femmes qui aiment à voir, et qui désireraient être vues.

Toutes les causes sont portées à un tribunal qu’on dit assez juste ; H est présidé par le gouverneur lorsqu’il s’agit d'affaires importantes. Nous allâmes chez ce gouverneur, que nous ne pûmes voir parce qu’il était malade. Si je ne me rappelle pas ses noms, c’est qu il en avait dix ou douze. Monsieur son fils, don Joseph Memloea , nous reçut a sa place, avec toutes les étiquettes du vieux temps,, dans un palais assez gothique.

Ce qu’il y eut de plus remarquable dans cette audience, ce fut la frugalité des légers rafraiehissemens qu’il nous offrit, la sécheresse de son entretien, F étrange naïveté de ses questions, et la bizarrerie de son accoutrement 11 était paré d’un vieil habit écarlate râpé, galonné dor, et d’un énorme chapeau non moins magnifiquement bordé. Une veste à grandes basques, d’une couleur bleu tendre, et une culotta jaune, complétaient sa toilette. 11 ressemblait plutôt à un ao

OU sot VKfifUlS,

teur d'opérabtiffa qu'à un gouverneur de colonie.

Une seconde visite ne nous parut pas nécessaire; mais il fut invité à dîner par M. de lu Touche. Il vint à bord de VAigle et parut s’y amuser, il nous montra quelque instruction enveloppée dans un baragouin presque inintelligible et qu’il croyait français. An reste, comme il était jeune et jovial, il réjouit beaucoup l’équipage en faisant l’exercice d’une manière assez gauche, et nous étourdit d’une façon presque insupportable, en prenant un tambour qu’il battit impitoyablement avec deux de scs courtisans pendant une demiheure, assurant que c’était l'instrument qu’il aimait le mieux. Le dénouement de sa petite campagne maritime ne fut pas heureux : car, en nous quittant, effrayé par un roulis violent, il posa maladroitement sa main sur le bord du canot, qui, venant alors à heurter rudement l’escalier de la frégate, lui écrasa le pouce.

iNous ne pensâmes pas long-temps à ce pauvre gouverneur; mais, apres avoir perdu de vue l’archipel des Açores, nous rêvions encore souvent à madame l’abbesse et à son joli troupeau.

Les scènes galantes du parloir d’Angra que je viens de retracer fidèlement, et dont le prince de lîroglie fit aussi une petite relation que j’ai vue, frappèrent tellement l’imagination du duc de Lauzun, quelles échauffèrent sa verve et qu’il eu

MÎMÔinKS

fit te sujet d’un petit drame héroï-comique, tient le titre était le Duc de Marlboruugh.

Nous comptions continuer à cingler vers le midi pour chercher les vents alizés, et ce ne fut pas sans surprise que nous vîmes M. de La Touche diriger notre marche vers le nord-ouest; nous ne tardâmes par à savoir la cause de cette soudaine résolution.

Indépendamment des deux millions cinq cent mille livres que T Aigle portait en Amérique , M. de La Touche était chargé de dépêches qu’il ne devait ouvrir qu’à la hauteur des Açores. Or, jugez quels durent être son repentir et son inquiétude, lorsqu’en ouvrant ces dépêches, il lui l’ordre de faire la plus grande diligence, d’éviter tout combat et toute poursuite qui aurait pu le retarder, parce que ces dépêches contenaient le plan des opérations d’une nouvelle campagne, et qu’on voulait que ce plan parvînt sous le plus bref délai au comte de Rocbambeau, ainsi qu’au chef de nos forces navales, le marquis de Vaudrenil, qui nous attendait dans un des ports de l’Amérique septentrionale.

Honteux trop tardivement d’avoir navigué avec tant de lenteur pour remorquer le vaisseau marchand qui portait sa maîtresse, et d’avoir donné chasse sans nécessité à tous les bâtimens qu’il avait aperçus, M. de La Touche crut réparer le

temps perdu en se dirigeant par le plus court chemin vers les cotes américaines* L événement prouva qu'il se trompait : car le vaisseau mar^ chaud quHÏ abandonna, ayant poursuivi sa route jusqu'aux Canaries, où il trouva les vents alizés, arriva, favorisé par eux, le même jour que nous à Fembouchure de laDelaware.

Des calmes, trop fréquens dans cette saison, nous firent perdre plus de quinze jours. Dans le reste de notre traversée, nous évitâmes avec soin tout ce qui pouvait ralentir notre course.

Nous ne finies quime seule prise, qui passait si près de nous que nous ne pûmes nous empêcher de profiter de cette occasion. C était un pauvre petit bâtiment anglais qui n’avait d’autre chargement que des pommes et des fruits; mais au milieu d’une longue navigation , privés d’eau et de rafraichissemens, une telle prise semble un trésor.

Tous les soirs de très bonne heure nous éteignions nos feux pour qu’aucun navire ne nous aperçût : car nous étions avertis qu une escadre anglaise devait chercher à s’opposer à notre marche et à intercepter les deux millions dont nous étions chargés. Cependant ces précautions ne purent, comme on va le voir, nous empêcher de soutenu un combat ires vif avec un vaisseau de gueiit, combat mémorable et qui fit beaucoup dhonnem

MÏArailtES

atix commun dans de nos frégates, ainsi qu'à nos équipages.

Nous étions à la hauteur des Gerrnudes, lorsqu au milieu de la nuit du 4 au 5 septembre, nous entendîmes sur la mer quelques cris plaintifs; c’était la voix d’un homme qui nageait et se débattait contre les Ilots. 11 faisait partie de l’équipage de l diglc, étant monté sur une vergue, un roulis 1 avait fait tomber dans l’eau sans que ses compagnons s’en fussent aperçus. Par un bonheur très-rare, nous nous trouvions alors si directement dans les eaux de UƧh, que nous passâmes près de Cet infortuné. Aussitôt, ayant lait allumer des fanaux, nous mîmes nu canot à la mer, et nous parvînmes a sauver ce malheureux matelot*

Nos feux s éteignirent de nouveau, et tout rentrait dans le calme ainsi que dans l’obscurité, lorsque l’officier de quart nous avertit qu’au travers des ombres de la nuit, il apercevait un bâtiment qui arrivait sur nous et qui déjà s’en trouvait très proche.

Aussitôt on sonna le branle-bas: nous nous levâmes , nous nous armâmes précipitamment ; en moins de trois minutes, les hamacs, les meubles s’enlevèrent, les cloisons sautèrent, les batteries se nettoyèrent; chacun courut à son poste, et tout fut prêt en cas de combat.

Cette diligence en effet était très nécessaire.

OU SOÜYENIltS.

L’obscurité était si épaisse, qu’ou ne distingua bien ce bâtiment qu’au moment où il fut à portée de fusil de nous. Il régnait peu de vent; mais, comme ce bâtiment et notre frégate couraient à bord opposé, la distance qui nous séparait, diminuait à chaque instant.

Nous n’avions à bord de la Gloire que de mauvaises lunettes de nuit. Ainsi, jugeant mal les dimensions du vaisseau qui venait à nous, nous le prîmes d’abord pour un navire marchand. Cependant l'Aigle , qui était au venta nous, et qui avait de meilleures lunettes, s’approcha, etM. de La Touche nous cria de nous éloigner, parce que ce bâtiment était un vaisseau de guerre; le bruit des flots nous empêcha de distinguer ses paroles.

Cependant, le navire qui venait sur nous, tira, pour nous héler, un coup de canon à boulet; il était déjà tard pour profiter de l'avantage du vent et pour nous éloigner; d’ailleurs le navire inconnu, étant alors par notre travers, et nous tirant un second coup de canon, nous empêcha de continuer notre conversation avec l’Aigle; nous ne nous occupâmes qu’à répoudre par des coups de canon à ceux qu’on nous avait tirés.

Dans le même temps l’Aigle, qui croyait que nous avions entendu son avertissement, tenait le vent, et s’était déjà considérablement éloigné; mais, s’apercevant enfin que nous ne le suivions

pas, M. de Là Touche fit tirer cinq coups de canon , qui étaient le signal convenu pour le ralliement. Dans ce moment, le bâtiment, qui nous approchait, ayant illuminé une de ses batteries, nous vîmes clairement que c était au moins une frégate.

Notre commandant se trouvait dans une position très critique : en n’obéissant pas a I ordre de ralliement, il courait risque d être accusé d avoir méconnu, par jalousie, l'autorité de M. de Ta Touche, son chef; mais, pour exécuter cet ordre, il fallait présenter Carrière au bâtiment qui nous avait hélés, et s'exposer au feu de toute sa batterie.

Cependant JI. de Vnllongue se décida à obéir, en disant que cet acte de soumission pourrait nous coûter cher. En effet, après avoir viré de bord, nous eûmes à peine présenté la poupe à l’ennemi, que nous reçûmes toute sa bordée de l’arrière à Vavant : ce qui nous causa de grandes pertes.

Rien n’était plus pressé que de sortir d’une si mauvaise position : c’est ce que nous fîmes avec beaucoup de célérité, grâce à un officier de la marine marchande, M. Gandeau , qui servait comme lieutenant à notre bord. Voyant que M. de Vallongue était embarrassé et hésitait, il commanda une manœuvre qui nous fit arriver tout

ttU SOU VEN J KS,

3ai

plat sur l’arrière de l’enneini, et alors nous lui rendîmes la bordée qu’il nous avait Ianeée, et avec tant de bonheur que nous vîmes quelques instans le feu à son bord.

M. de Vallongue, par une générosité qui nous charma, embrassa le lieutenant, le remercia et lui déclara que, pendant toute la durée de ce combat, il ne donnerait pas un seul ordre sans le consulter.

Dès que le navire ennemi eut reçu notre gaillarde réponse, il vira aussi sur stribord ; de manière que nous nous trouvâmes bord à bon!, courant dans la même direction et à une portée de pistolet.

Le feu continua; mais alors, l’ennemi ayant démasqué sa seconde batterie, nous vîmes que nous avions affaire à un bâtiment de soixantequatorze canons : c’était CHector, pris sur nous dans la défaite de M. de Grasse. Auprès de ce vaisseau, en vérité, notre petite frégate ne paraissait qu’un esquif; déjà ses boulets de trente-six nous perçaient de bord en bord.

M. de Vallongue, croyant sa perte infaillible, voulut au moins l’honorer par une téméraire intrépidité; avec un porte-voix, il cria au capitaine du vaisseau qu’avant de continuer à s’égorger, il fallait savoir si on était ami ou ennemi.

En conséquence ii demanda si le vaisseau était

i. ai

anglais ou français, et, le capitaine de V Hector ayant répondu qu'il était anglais, M. de Vallongue lui cria audacieusement : Strike jour colour; amenez votre pavillon, les , jes , fil do; ûui, oui j répondit ironiquement le capitaine, je vais le faire , et une terrible bordée compléta sa réponse. Nous ripostâmes, et l'affaire continua vivement.

Dès le commencement du combat, VAigle, qui s’était décidé à nous secourir, arriva, vent arrière, sur nous, mais lentement, a cause du peu de vent ; de sorte qu’avant sa jonction ^ nous avions soutenu trois quarts d’heure le feu ennemi.

Dès que nous vîmes arriver cette frégate, nous lui finies place, et nous nous éloignâmes pour tâcher de réparer les dommages des boulets ennemis, qui nous faisaient faire eau en plusieurs endroits.

fl Aigle combattit â son tour vaillamment, et de si près que les canonniers des deux bords se battaient à coups de refouloin Une vergue du vaisseau s’accrocha à une vergue de la frégate, et dans cet instant le baron de Yioniénil, ainsi que les officiers qui étaient avec lui, crièrent à Va borda ge avec tant d’audace et d’ardeur, que le capitaine ennemi coupa les câbles qui rattachaient à r Aigle.

OU SOUVKNIIIS.

Ce capitaine avait, dit-ou, été blessé par notre feu; d’ailleurs son équipage était faible. Le vaisseau avait beaucoup de malades, et portait un assez grand nombre de prisonniers français.

L'Aigle , étant dégagé , fit feu si heureusement qu’un de ses boulets de vingt-quatre brisa le gouvernail de l’Hector. Dès ce moment, l'Aigle, s’étant placé à une plus grande distance, continua à le cauonner dans sa hanche.

Pendant ce temps, revenant au combat, et ayant passé par le travers de VHector, et reçu sa bordée, comme nous vîmes qu’il ne pouvait plus manœuvrer, nous nous postâmes en arrière de lui, et nous le canonuàmes à notre aise de la poupe à la proue, taudis qu’il ne pouvait plus nous répondre que par deux petits canons de retraite.

Ainsi favorisés par le sort, nous espérions nous, rendre maîtres de V Hector ; mais, au point du jour, ayant vu à l’horizon beaucoup de voiles, nous déployâmes toutes les nôtres et nous nous éloignâmes. Nous sûmes depuis que VHector, accueilli par une tempête, avait coulé bas quelque temps après, et qu’un bâtiment américain, qui se trouvait heureusement à sa portée, avait sauvé le capitaine et une partie de son équipage.

On trouve dans tes Annales de la manne une relation de ce combat; il y est cité comme un des plus

glorieux pour le pavillon français. M. de La Touche fut comblé (Vêlages, et M. de Vallungue reçut le brevet de capitaine de vaisseau.

La perte des deux frégates consistait en trente nu quarante tués et environ cent blessés. La Gloire était assez endommagée et faisait eau , la pompe jouait souvent; mais heureusement Je reste de notre navigation fut court.

Il est impossible de montrer plus d’ardeur, de courage et de discipline, que n’en déployèrent nos équipages dans ce combat. Le prince de Broglie parut, par son intrépidité, digne de son père. On ne pouvait rien voir de plus, remarquable que le sang froid i la bravoure et la gaîté calme d’Alexandre de Lameth. Tous les officiers de terre qui se trouvaient à bord contribuèrent, par leurs discours et par leur exemple, à soutenir et à enflammer le courage des canonniers et des matelots dans les momens les plus périlleux de cette affaire.

Au milieu de cette confusion de feux et d’obscurité , de silence et de cris , d’agitation des vagues, de l’éclat tunnant des coups de canon , du sifflement des balles de fusils tirés des hunes, des plaintes des blessés, du bruit que faisaient en tombant les vergues, les cordages et les poulies [irisées, on retrouvait encore toute la gai té française.

3aS

Alexandre de Laraeth et moi nous étions debout sur le banc de quart, au moment du plus grand feu de l’ennemi. En passant devant nous, M. de Vallongue tomba jusqua la moitié du corps dans l'écoutille, que par mégarde on avait laissée ouverte : croyant qu’il était atteint et coupé en deux par la bordée anglaise, nous nous précipitâmes en bas du banc pour le secourir, et, après l’avoir relevé, nous nous félicitâmes mutuellement de le trouver sain et sauf.

Près de nous se trouvait le baron de Montesquieu : depuis quelque temps nous nous amusions à le plaisanter relativement au mot de liaisons dangereuses qu’il nous avait entendu prononcer, et, malgré toutes ses questions et ses instances nous n’avions jamais voulu lui expliquer que c’était le titre d’uu roman nouveau, alors fort à la mode en France.

Dans le moment’où nous étions tous en groupe, une bordée de VHector lança sur nous un boulet ramé : on sait que cet instrument meurtrier se compose de deux boulets joints par une barre de fer. Ce boulet ramé vint avec violence briser une partie du banc de quart, d’où nous venions de leseendre. Le comte de Loménie. qui était alors à côté de Montesquieu, le lui montrant, lui dit troi dement ; « Tu veux savoir ce que c’est que les liai » sons dangereuses ? eh bien ! regarde, les voilà. «

3uG

Autant nous avions été attristés jusque-là par la lenteur de notre navigation, autant désormais Pheureùse issue de notre combat et l'approche du terme de notre voyage nous vendaient joyeux. Le 11 septembre, nous découvrîmes la terre; nous n'en étions qu’à cinq lieues, La cote était, en cet endroit, fort basse, et nous ne distinguâmes d’abord que quelques arbres qui semblaient sortir de Beau.

Nous reconnûmes bientôt le cap James, qui forme la pointe sud de rentrée de la baie de la Delaware, et nous nous dirigeâmes avec difficulté vers cette baie, parce qu’elle qous restait au nordouest, d’où précisément le vent venait. Cependant nous nous croyions au moment d'atteindre notre but, et nous ne prévoyions pas qivil nous faudrait échouer au port. Lu approchant de la baie, nous^ aperçûmes une corvette qui en sortait, et* au large sous le vent, nous vîmes plusieurs gros bâtimens que nous jugeâmes bàtimens de guerre anglais.

La corvette, qui était aussi anglaise, nous prit apparemment pour des frégates de sa nation qu’elle avait quittées la veille. Elle vint à nous avec une imprudente confiance, et ne nous fit que d’assez prés ses signaux de reconnaissance.

Bientôt elle s’aperçut aisément par les nôtres que nous étions ennemis, et elle se mit à fuir;

niais il était trop tard : en voulant éviter l’approche de la Gloire , qui la chassait, elle se vit forcée de passer à portée de VAigle, qui la canonna vivement. Après quelques boulets échangés, elle se rendit ; mais, comme la mer était très grosse, nous perdîmes deux heures à 1 amariner, et ce retard nous devint funeste.

L’escadre ennemie, qui était au large, se trouvait contrariée par le vent, et ne pouvait secourir à temps la corvette. Cependant, après avoir amariné notre prise, nous continuâmes notre route vers la baie, mais lentement: car nous n’avions pas de pilote, et, la rivière étant remplie de bancs de sable qui changent fréquemment de place, on ne peut hasarder d’y entrer sans être dirigé par des marins qui la pratiquent journellement.

Ces difficultés décidèrent M. de La Touche à mouiller le soir en dehors du cap James, et à envoyer un canot à terre pour chercher un pilote. Mais le sort, qui jusque-là nous avait si bien servis, se déclara contre nous. Le vent devint violent, le ciel s’obscurcit, la mer se démonta, et les vagues submergèrent notre canot. L’officier qui le commandait et deux matelots gagnèrent la côte à la nage; le reste de ce petit équipage périt.

Nous ignorions ce malheur, et M. de La louche, craignant que la cause qui retardait le retour du canot ne fut l’épaisse obscurité de la nuit, et

MihlOlttfeS

Teinbarras ou il pouvait $e trouver pour rejoindre la frégate, alluma des feux et tira des fusées*

Cette imprudence apprit à l'escadre ennemie que nous n'étions pas encore entrés dans la Delàware* Pour comble de malheur , le vent changea ; il vint du large, et fut par conséquent très-favorable aux Anglais pour les faire arriver sur nous^

En effet, au point du jour, nous vîmes deux vaisseaux de guerre et phisieurs frégates, qui s'approchaient à toutes voiles : alors nous coupâmes promptement nos câbles; nous prîmes chasse, et nous entrâmes ainsi forcément, sans pilote, dans la rivière*

Lest bancs de sable partagent le lit en quatre ou cinq canaux : pour y naviguer heureusement, il aurait fallu prendre d'abord la partie du sud près du rivage, traverser ensuite diagonal ement la rivière du sud au nord-ouest entre deux bancs, et nous nous serions trouvés, près delà rive nord, dans un fort bon chenal, où nous aurions navigué sans risque jusqu à Philadelphie* Mais c’est ce que nous ne pouvions savoir, étant sans pilote, et ne pouvant voir les bancs qui étaient cachés sous l’eau*

Nous nous engageâmes doue dans le milieu de la rivière, espérant y trouver plus d eau qu’ailleurs, et ce fut malheureusement Je mauvais chenal que nous choisîmes* La crainte d’échouer nous corn

ou souv m i us- 3$ ^

traignità marcher lentement, h sonde à la main, et avec très-peu de voiles.

Les Anglais , au contraire, qui avaient à bord des pilotes, nous suivaient rapidement, gagnaient à chaque instant sur nous, et nous voyions à toute minute leurs bâtimens grossir, et la distance qui nous séparait s’effacer. Cétait connue un véritable cauchemar,

L’Mgfe toucha dabord sur un banc, et, après quelques efforts, se releva* Au moment où nous passions près de lut, M. de La Touche nous ordonna, lorsque nous échouerions, de couper nos mâts, de couler bas notre frégate, et de sauver, dans notre chaloupe et nos canots, le plus de monde que nous pourrions.

Cependant les Anglais n'étaient plus quà deux portées de canon de nous* Déjà, dans cette position désespérée, nous projetions de nous embosser et de nous préparer à un combat trop inégal, dont l'issue n’était pas douteuse, puisque nous avions affaire à sept ou huit bâtimens ennemis, parmi lesquels on comptait des vaisseaux de ligne* Le prince Williams d'Angleterre se trouvait a bord de Tun d’eux.

Nous avions allumé nos mèches; la consternation se répandait dans nos équipages, lorsque soudain nous vîmes les* vaisseaux anglais, qui jusque là nous avaient suivis sans crainte d’é*

BrÏMoinrs

cliouer, puisque nous leur servions, pour ainsi dire, de pilotes; lorsque, dis-je, nous vîmes cette escadre virer de bord et s’éloigner de nous. Deux de leurs gros bâtïmens, qui tiraient beaucoup d’eau, avaient touché, et l’amiral Elphingston, leur commandant, n'osa pas s’enfoncer plus avant dans ce dangereux canal.

Rassurés par la cessation de leur poursuite, et voyant que la corvette que nous avions prise, marchait devant nous sans trouver d’obstacle qui 1 arrêtât , nous continuâmes lentement notre route. Cependant, lorsque nous nous trouvâmes à six ou sept portées de canon des Anglais, nous jetâmes Tancre, et de leur côté les ennemis en firent autant

Alors les chefs de terre et de mer qui étaient à bord de nos frégates se réunirent sur Vdigle et tinrent conseil. Les uns étaient d’avis de s’embosser et de périr en combattant; les autres, de poursuivre encore notre route , dans F espoir qu’au moins quelqu'un de nos bâtïmens parviendrait à franchir les obstacles qui nous arrêtaient.

Dans ce moment, F officier de notre canot submergé, l’intrépide M. Gandeau, nous amena de la côte deux pilotes américains ; mais les lumières de ces deux hommes, qui nous auraient comblés de joie deux heures plus tôt, ndus ôtèrent alors

oü sonvïmms,

toute espérance. Après avoir observé notre position, ils nous apprirent que nous étions dans un étroit chenal qui allait toujours en se rétrécissant, et que nous trouverions fermé plus loin par un banc de sable impossible à passer; ils ajoutèrent que, pour regagner le bon chenal, il nous faudrait descendre la rivière précisément jusquà l’endroit où les Anglais étaient mouillés.

Alors on décida que les officiers de terre s embarqueraient sur des canots avec les dépêches. Enfin,t de La Touche et K de Vallongue résolurent de s’enfoncer dans la rivière le plus avant possible, et, quand on ne pourrait aller plus loin , de s’embosser et de vendre chèrement leur vie et leurs frégates à f ennemi.

On délibérait encore quand tout à coup nous vîmes l’escadre anglaise couverte de voiles, et ses frégates s’approcher de nous assez rapidement ; aussitôt nous levâmes l’ancre et nous recommençâmes à marcher. Une demi-heure après, ayant vu le baron de Vioménil, le marquis de Laval, le duc de Lauzun, le comte Dozon de Talleyraml, MM, de Chabannes, de Fleury, de Melfort et quatre soldats descendre de l^igle et s embarquer dans un canot, je les imitai et je descendis dans un autre canot avec MM, de Broglîe, de Lameth, de Montesquieu, de Vaudreuil, de Loménie et nos autres passagers, de sorte quen une

aroroi res

heure nous traversâmes la rivière, et nous débarquâmes sur la rive droite, sentant peu le bonheur de nous trouver à terre, tant nous étions inquiets à la vue de nos frégates, qui de plus en plus se trouvaient pressées entre les bancs qui devaient les arrêter, et les Anglais qui s'approchaient pour les détruire.

Nous avions encore dans ce moment d’autres sujets de contrariété ; nous nous trouvions à terre, à la vérité, et touchant ce sol dont tant d’accidens nous avaient éloignés; mais nous nous y trouvions sans bagages, sans domestiques, sans porte-manteaux et sans autres chemises que celte que nous portions sur le corps; d’ailleurs, nous descendions sur une cote inconnue 'pour nous, et que nous savions habitée par un grand nombre de partisans de la cause anglaise, que l'on nommait alors torjs ou loyalistes.

Le terrain qui se déployait devant nous, n’offrait â nos regards que des bois épais et des marais dangereux. Nous n'avions point de chevaux; depuis vingt-quatre heures, la chasse que nous donnaient les Anglais, et notre pénible marche au milieu des écueils, ne nous avaient permis ni de manger ni de dormir. Cependant, quoique accablés de lassitude, sans perdre un seul instant, nous nous mimes en route en suivant le premier sentier frayé que nous aperçûmes.

JÙÜ SOtJVteJRS.

Après avoir erré quelque temps dans les bois, nous vîmes des barrières qui nous indiquèrent une habitation, et nous arrivâmes dans la maison d’un Américain nommé AL Mandlaw.

M. le baron de Yioménil et les autres passagers de VAigle nous y joignirent promptement; là, notre bote nous apprit que nous étions dans un petit canton de FÉtat de Maryland.

Notre premier soin fut de renvoyer à nos frégates leurs canots et quelques provisions. M. de Yioménil écrivit a M. de La Touche; il le priait de lui faire passer, la nuit, sur une chaloupe* l’argent destiné à Tannée, et il rassurait, ainsi que M. de Vallongue, que nous allions employer tous nos soins pour leur dépêcher des bateaux, afin qu’ils eussent la possibilité, en cas de désastre, de sauver une partie de leurs équipages et de leurs effets.

MAL de Yioménil, de Laval, de Lauzun et quatre soldats attendirent, dans la maison de AL Mandktw, la réponse des commandans des frégates, afin d’être prêts à recevoir nos deux millions cinq cent mille livres lorsqu’ils arriveraient

MM. de Loménie, de Chabannes, de M effort, de Talleyrand et de Fleury furent envoyés sur différons points, avec Tordre de prendre des informations le long de la côte, et de se pourvoir de bœufs ainsi que de charrettes.

MKJKOLR ES

MM- tle Lameth, de Broglie et moi, ainsi que les autres passagers de la Gloire > nous partîmes avec un nègre pour chercher et retenir des bateaux. dans une petite rivière qui se jette dans la Delaware, et qu'on disait située k trois milles de l’endroit où nous étions débarqués.

Mais notre conducteur nous lit faire à pied, et fort vite, au moins huit milles à travers les bois et les marais, et ce ne fut qu’au bout de deux heures que, nous arrivâmes k la taverne d un Américain nommé M. Pedikies, peu distante de la petite rivière. Il nous accueillit froidement, nous montra peu de confiance, et ce ne fut qu après beaucoup de promesses, et en lui donnant quelque argent et des billets tirés sur les comraandans de nos frégates , que nous déterminâmes le maître de la maison à décider les patrons de plusieurs bateaux à remplir notre intention.

Ils partirent en emportant notre argent, et descendirent la rivière; mais la vue des frégates anglaises les effraya, et ils ne voulurent ou ne purent exécuter leur promesse.

Après tant de fatigues, un morceau de bœuf rôti et une jatte de grëg f boisson composée de rhum et d'eau, me parurent, avec un méchant lit, les délices du paradis de Mahomet, Cependant ces délices et notre sommeil furent courts; l'inquiétude nous réveilla, et, de très grand malin.

nous nous dispersâmes pour chercher des chevaux, afin de rejoindre notre général. Plus nous mettions de chaleur à trouver des moutures, plus on affectait de froideur pour nous en offrir, afin de nous les faire payer plus cher.

Le prince deBroglie réussit le premier; il partit et s'égara, je crois, en route. Une demi-heure après, ayant enfin acheté un coursier, je perdis aussi mon chemin, et j'arrivai sur le bord de la Delaware, dans un endroit fort marécageux, où mon cheval s’enfoncait jusqu’aux sangles.

Je ne sais trop comment j’aurais pu m’en tirer, si je n’eusse rencontré un jeune Américain à cheval, qui voulut bien me servir de guide. Il me dit qu’une troupe d’Anglais venait de descendre à terre, ce qui me donna de vives inquiétudes pour le général et pour ses compagnons

Mon cheval était vigoureux, et je crus pouvoir, avec son secours, approfondir la vérité de cette nouvelle, quitte à piquer des deux si le bruit répandu était vrai, et si je rencontrais quelques pelotons en habit rouge.

En conséquence, mon guide et moi nous rentrâmes dans le bois, en nous'dirigeant vers la maison de M, Mandlaw.

A trois milles de là, ayant entendu quelques bruits de pas et d’armes, nous nous cachâmes derrière des buissons épais pour nous assurer de

la cause de ce bruit. Bientôt nous aperçûmes le baron de Vioménii à pied, avec ses aides de camp et quatre soldats; ils s’avancaient, suivant une charrette qui portait les tonnes d’or débarquées de nos frégatçfè

Je me rendis aussitôt auprès de lui; il me raconta qu’à lu pointe du jour, s’étant porté sur la rivière, ü avait vu arriver la chaloupe et l’argent qu’il attendait; mais qu’en meme temps ü avait découvert une autre chaloupe pleine d’habits rouges et de fusils, qui accourait pour empêcher le débarquement*

Ayant envoyé deux soldats pour les observer de plus près, il était parvenu à faire débarquer et charger deux tonnes d’or. Notre chaloupé y avec quelques coups tirés d’un pierrier, intimidait et arrêtait l’ennemi; mais soudain, deux autres chaloupes anglaises , pleines de gens armés, s’avançant encore pour attaquer la nôtre, celle-ci s’était vue obligée de jeter dans l’eau les tonnes d’argent et de se sauver

* Les deux millions cinq cent mille francs furent sauvés par le courage et le sang-froid des hommes de lu chaloupe de qui

*e trouvaient en ce moment être de dix-huit marins et cinq officiers, dont trois de TartiNerie, M. le marquis de Macmahon et l'officier de marine, La conduite qu’ils ont tenue dans cette circonstance d'autant plus remarquable et digne d’éloges , qu’ils avaient à combattre de» forces trois fois supérieures au* leurs. AL le maréchal de

ou souvenus* 337

Pour lui, ayant placé l'or sur une charrette, il s «tait mis en route pour la ville de Douvres, où Lauzun, Laval et les autres passagers devaient le rejoindre par des sentiers différens* Lauzun s*était mis en marche le premier, afin de rassembler à Douvres et de lui envoyer tous les moyens d’escorte qu’il pourrait réunir.

3 e suivis le général jusqu’à peu de distance de Douvres, et je revins en arriére pour chercher mes compagnons, afin de leur apprendre ce que m’avait dit le général, et la probabilité d'un débarquement de soldats anglais.

En peu de temps, nous nous trouvâmes réunis; notre cavalcade, renforcée par MM. de Langeron et de Taileyrand, reprit avec moi la route de Douvres.

Nous regagnâmes bientôt la charret te précieuse qui portait notre or; mais le général rfy était plus : un de ses aides de camp me dit que M. le baron de Yioroénil, ayant appris, par deux officiers du bord de VAigle , nouvellement débarqués, que les chaloupes ennemies avaient disparu, et quil était possible, à la marée basse, de repêcher nos tonnes d’argent qu on avait jetées dans

Sêgur, à qui on en rendit compte, écrivit, an nom de Sa Majesté, au lieutenant-colonel baron de Ver ton et aux deux autres officiers d'artillerie qui étaient avec lui, pour leur témoigner toute sa satisfaction sur ce brillant fait d’armes, trop peu connu.

MEMO III ES

im endroit peu profond, il était retourné à toute bride vers la rivière avec Laval et quelques officiers, laissant aux autres, ainsi qu'à nous, Tordre d’escorter notre or jusqu’à Douvres.

Nous arrivâmes dans cette petite ville à trois heures après midi. Lauznn en avait déjà fait partir des charrettes, et rassemblait quelques milices, que Montesquieu fut chargé de conduire au général.

À minuit, M. deVioménil nous rejoignit avec ses charrettes. Malgré l’excès delà chaleur et de ses fatigues, il avait réussi avec M. de Laval à faire repêcher T argent. Ainsi, nous retrouvâmes notre trésor, et, quoique nous fussions nus comme des vers, sans équipages et sans valets, nous nous serions estimés les plus heureux du monde, sans la situation déplorable et le péril extrême de nos frégates.

Le lendemain matin nous apprîmes assez vaguement que deux de nos bàtimerts étaient hors de danger, mais que VAigle avait été obligé de se rendre après un combat d'une heure contre les frégates anglaises, dont nous avions entendu toute la nuit les coups de canon.

Le général me chargea de porter tout de suite ces nouvelles à M. de La Luzerne, dans la ville de Philadelphie, et de lui remettre les dépêches que la cour adressait à ce ministre. Je portais aussi

ou socvEîftns. 33g

les tl«pêches de mon père pour M. de Rochambeau, mais M. de Vioménü me dit de les garder et d’attendre avec elles, à Philadelphie, qu’il m’envoyât les autres lettres destinées pour l’armée.

Avant d’exécuter cet ordre, il me fut enfin permis de me livrer au sommeil deux ou trois heures, chose très nécessaire après tant de fatigues, tant de jeunes, un naufrage et de si longues courses; mais, au moment de m’endormir, jetant les yeux sur le scapulaire qui était à mon cou, je me rappelai avec quelque colère la fausse prédiction de la tendredonaMariannalsabelIa del Carmo, sans oublier dans mes reproches la vénérable abbesse d’Angra avec sa crosse.

Je me mis en route de grand matin pour Philadelphie. Ainsi je ne pus voir Douvres qu’en la traversant; c'était la première ville américaine où le sort m’avait conduit. Son aspect me frappa; elle était environnée de bois épais, parce que là, comme dans les autres parties des treize États, la population était encore éparse sur un vaste territoire dont une faible partie était cultivée.

Toutes les maisons de Douvres présentaient aux regards des formes simples, mais élégantes; elles étaient bâties en bois, et peintes avec des couleurs variées ; cette variété des bâtimens, la propreté qui y régnait, les marteaux de porte d’un cuivre brillant et poli, annonçaient à la fois l’or-

MlhlOlMiS

dre, l’activité, l'intelligence et la prospérité de* habitons.

Un œil accoutumé an spectacle de nos magnifiques cités, à l'afféterie de nos jeunes élégans, et au contraste que présente chez nous le luxe des premières classes avec la grossièreté des costumes de nos paysans et les haillons de la foule innombrable de nos pauvres, est surpris, en arrivant dans les États-Unis, de n’y voir nulle part l’excès du faste ni celui delà misère*

Tous les Américains que nous rencontrions portaient des habits bien coupés et d’une bonne étoffe, des bottes bien cirées; leur maintien libre, franc, familier, egalement éloigné d’une rudesse grossière et d’une politesse maniérée, nous montrait l’homme indépendant, mais soumis aux lois, fier de ses droits et respectant ceux des autres. Leur aspect vous disait que vous vous trouviez dans la patrie de la raison, de l’ordre et de la liberté.

La route que je suivais était large, fort bien tracée et soigneusement entretenue. Dans tous les lieux où je m'arrêtais, les habitans m’accueillaient avec obligeance, et s’empressaient de procurer des chevaux à moi ainsi qu’à mon guide.

Comme tous prenaient un vif intérêt à la chose publique, avant de me laisser partir, il fallait répondre de mon mieux aux questions multipliées

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